Du pouvoir du bizarre


 

Juste avant de descendre sur la terre et de s’incarner dans les corps, les âmes choisissent leur destin, leur genre de vie, explique Platon. À ce moment crucial l’âme est libre. Il lui revient l’entière responsabilité de décider quel bon ou mauvais génie lui servira de tutelle pendant son bref séjour terrestre.

Cette idée va bien sûr totalement à l’encontre des « modernes », qui pour la plupart d’entre eux, de Calvin et Hobbes à Voltaire, Marx, Einstein ou Freud, prônent depuis cinq siècles diverses philosophies déterministes, dont certaines explicitement matérialistes.

Il est déjà difficile pour les « modernes » de comprendre le monde platonicien. Mais il leur est presque impossible de se représenter aujourd’hui dans quel monde intellectuel et spirituel vivaient les Égyptiens de la période pré-dynastique, les Mages chaldéens ou les tenants de Zoroastre. Ce n’est pas que nous manquions de sources écrites ou archéologiques. Mais ces sources n’alimentent en fin de compte que le marigot des a priori, se perdent dans les marécages des idées reçues, au milieu des sédiments accumulés pendant plus de 5000 ans d’histoire de la pensée.

C’est pourtant une tâche qui vaut la peine d’être entreprise, que de chercher à comprendre mieux ces idées anciennes, tant la « modernité » reste muette, silencieuse, coite, sur quelques questions essentielles, comme les questions de vie et de mort spirituelle, de croissance et de dégénérescence métaphysique.

Prenons par exemple la question de la formation de l’esprit dans le cerveau de l’enfant nouveau-né. L’épigenèse, dit-on, forme progressivement l’esprit humain en connectant entre eux les neurones, à l’occasion de milliards d’interactions avec le monde. Dans cette interprétation matérialiste, épigénétique, il n’y a pas besoin de substance primordiale, ni d’âme originelle, tapie sous les neurones. Il y a seulement une succession de connections mi-programmées, mi-contingentes, qui finissent par aboutir par une sorte de hasard neurobiologique, à constituer l’esprit d’un Mozart ou d’un Platon, et de tout un chacun, avec à chaque fois l’apparition de singulières spécificité, résultant du déroulement du processus.

Cette vison reçue, largement partagée par les « modernes », manque cependant de preuves patentes. Jusqu’à présent, personne n’a pu prouver à l’aide d’arguments neurobiologiques que l’âme n’existe pas. Il est vrai qu’inversement, ceux qui assurent que l’âme existe, sur la base d’une intime conviction, ne sont pas très audibles non plus. Résultat : les « modernes », qu’ils soient matérialistes ou animistes, donnent l’impression d’errer dans des paysages intellectuels dévastés, irréconciliables, comme après une guerre civile.

C’est pourquoi une petite prise de recul, calculée en siècles, peut permettre une reconsidération du problème. « Qu’est-ce qui empêche qu’une pensée angélique se glisse dans les puissances raisonnables, bien que nous ne voyions pas comment elle s’y insinue ? »i Cette phrase d’un fameux penseur de la Renaissance paraît aujourd’hui « surréaliste », car elle anticipe effectivement l’Ange du bizarre de plus de trois siècles.

Cet ange n’avait pas d’ailes, ce n’était pas un « poulet ». Sa seule fonction, écrit Edgar Allan Poe à propos de cet ange suprêmement Poe-tique, cet Anche ti Pizarre, était « d’amener ces accidents bizarres qui étonnent continuellement les sceptiques ».

Poe confia qu’il ne crut d’abord pas un mot de ce que lui racontait l’Ange. Bien mal lui en prit. Peu après, « rencontrant ma fiancée dans une avenue où se pressait l’élite de la cité, je me hâtais pour la saluer d’un de mes saluts les plus respectueux, quand une molécule de je ne sais quelle matière étrangère, se logeant dans le coin de mon œil, me rendit, pour le moment, complètement aveugle. Avant que j’eusse pu retrouver la vue, la dame de mon cœur avait disparu, irréparablement offensée de ce que j’étais passé à côté d’elle sans la saluer. »

L’Ange s’était bien vengé.

Les Poe sceptiques abondent. Moins nombreux sont ceux qui sont en mesure de détecter les subtiles interférences qui semblent grouiller entre des mondes trop parallèles. On dirait aujourd’hui des « branes » pour faire in, mais ces branes ne se réfèrent encore qu’à des univers matériels, tant les physiciens manquent d’imagination.

Il y a des conditions pour voir ces phénomènes d’interférence, de brouillage, ou de fécondation, d’illumination. Il faut être libre, être en « vacance ».

Ficin, qui s’est décidément intéressé à beaucoup de choses, demande à ce propos: « Dans quel cas l’âme est-elle en vacance au point de remarquer ces influences ? Il y a sept genres de vacances : le sommeil, l’évanouissement, l’humeur mélancolique, l’équilibre de la complexion, la solitude, l’admiration, la chasteté. »

Les « vacances » ne sont plus que de trois sortes. Il y a les grandes vacances, les ponts et les RTT.

Les « modernes » travaillent trop, sans doute, pour pouvoir encore rêver au pouvoir bizarre des anges.

iMarsile Ficin, Théologie platonicienne

 

Les limites de l’illimité, et l’illimité des limites


Platon appelle Dieu « l’Illimité » dans le Parménidei – mais il l’appelle « Limite » dans le Philèbeii. Contradiction? Non, pas vraiment.

Il l’appelle « Illimité » parce qu’Il ne reçoit aucune limite de quoi que ce soit, et il l’appelle « Limite », parce qu’Il limite toutes choses selon leur forme et leur mesure.

Marsile Ficiniii  remarque que la matière elle-même imite Dieu en cela. Elle peut être dite « illimitée » car elle représente « à la manière d’une ombre, l’infinité du Dieu unique ». Et elle est « limitée » comme toutes choses le sont, par quelque forme.

L’infinité de la matière et l’infinité des choses peuvent se décrire philosophiquement, à l’aide des trois catégories platoniciennes que sont l’« essence », l’« autre » et le « mouvement ». Le monde, ombre du Dieu, engendre à l’infini dans la matière des essences, des altérations, des transformations et des mouvements.

La limite de la matière, comme la limite de toutes les choses, peuvent aussi se décrire philosophiquement à l’aide des catégories platoniciennes de l’« être », du « même » et du « repos ».

L’Illimité et la Limite sont dans le même rapport que le soleil et l’ombre. Ce n’est pas un rapport d’opposition, mais d’engendrement. Par l’ombre, on peut sans doute mieux « voir » (comprendre) la lumière du soleil qu’en regardant celui-ci en face.

Si l’« Illimité » était un soleil, alors les innombrables essences, les infinies altérités, les mouvements incessants seraient ses ombres portées. Et on trouverait la Limite dans les idées, l’idée de l’Être, l’idée du Même, l’idée du Repos.

iParménide 137d

iiPhilèbe 16d-23c

iiiCf. Marsile Ficin , Théologie platonicienne

De l’épigenèse des synapses à celle de l’âme


Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ? Cette très ancienne question a reçu de nombreuses réponses au long des âges. Mais après tant de siècles, il n’y a certes pas de consensus à ce sujet.

Pour les uns, cette question n’a même aucun sens, puisqu’elle suppose un dualisme de l’esprit et de la matière, de l’âme et du corps, à la façon de Platon. Or les idées platoniciennes sont rejetées par les matérialistes, qui estiment que l’âme n’est qu’une sorte d’épiphénomène du corps, une excroissance générée par épigenèse.

Dans l’approche matérialiste, l’âme n’est pas « enfermée », puisqu’elle est consubstantielle à la chair : elle s’épanouit pleinement en elle et la vivifie, et reçoit réciproquement d’elle toute sa sève.

Il faut reconnaître cependant qu’il y a plusieurs indices qui induisent à douter de la pertinence d’une approche strictement matérialiste. Le principe spirituel ne se laisse pas évacuer si facilement.

La première des questions est de se demander comment un principe spirituel peut coexister avec un principe matériel.

Descartes voyait en la glande pinéale le lieu de l’union de l’âme au corps. Cette petite glande endocrine, appelée aussi épiphyse, est selon Wikipédia, « localisée au contact du sillon cruciforme de la lame quadrijumelle constituant la région dorsale du mésencéphale, et appartient à l’épithalamus. Elle est reliée au diencéphale de chaque côté par les pédoncules antérieurs et latéraux dans l’écartement desquels, appelés triangle habénulaire, se logent les habenula. »

Poésie brute des mots. Le triangle habénulaire écartent les pédoncules, pour y loger les habenula.

Dans le Véda, la glande pinéale est associée au cakra « ājnā » (le front), ou bien encore au cakra « sahasrara » (l’occiput).

Il y aussi la question du pourquoi de cette coexistence.

Marcile Ficin estime que si les âmes sont « enfermées » dans les corps, c’est « pour connaître les singuliers ». Ficin est néo-platonicien, ce qui explique son a priori en faveur du dualisme âme/corps. Les âmes, d’origine divine, ont besoin de s’incarner, pour compléter leur éducation. Si elles restaient en dehors du corps, alors elles seraient incapables de distinguer les particuliers, de sortir du monde des idées générales.

« Considérons l’âme de l’homme au moment même où elle émane de Dieu et n’est pas encore revêtue d’un corps (…) Que saisira l’âme ? Autant d’idées qu’il y a d’espèces de créatures, une seule idée de chaque espèce. Que comprendra-t-elle par l’idée d’homme ? Elle en verra que la nature commune à tous les hommes, mais ne verra pas les individus compris dans cette nature (…) Ainsi la connaissance de cette âme restera confuse, puisque la progression distincte des espèces vers les singuliers lui échappe (…) et son appétit de vérité sera insatisfait.  Si l’âme, dès sa naissance, demeurait en dehors du corps, elle connaîtrait les universaux, elle ne distinguerait les particuliers ni par sa puissance propre, ni par le rayon divin saisi par elle, parce que son intelligence ne descendrait pas au-delà des idées ultimes et que la raison se reposerait sur le regard de l’intelligence. Mais dans ce corps, à cause des sens, la raison s’accoutume à se mouvoir parmi les particuliers, à appliquer le particulier au général, à passer du général au particulier.»i

Il y a autre chose. Plotin, et bien avant lui les Égyptiens, pensaient que l’âme, de par sa nature, participe à l’intelligence et à la volonté divines. « C’est pourquoi, d’après les Égyptiens, on ne devrait pas dire que tantôt elle séjourne là, et tantôt passe ailleurs, mais plutôt que maintenant elle donne la vie à la terre, puis ne la donne pas. »ii

La vie est une sorte de combat, de bataille, où les âmes sont engagées, ignorant le sort qui leur sera réservé. Cette bataille, personne ne peut nous expliquer pourquoi elle a lieu, ni le rôle dévolu à chacune des âmes. « Les morts ne reviennent pas, on ne les voit pas, ils ne font rien (…) Mais au fait, pourquoi un vieux soldat qui a fait son temps retournerait-il au combat ? ».

Les métaphores guerrières sont toujours dangereuses, parce qu’elles sont tellement anthropomorphes qu’elles nous privent de la qualité d’invention dont nous aurions besoin pour imaginer ce qu’il en est réellement.

Les platoniciens ont sur ces questions une autre métaphore, plus paisible, celle de l’intermédiaire.

Ils jugent que la vie humaine est intermédiaire entre la vie divine et la vie des bêtes. Et l’âme, en menant cette vie intermédiaire, touche ainsi aux deux extrêmes.

Ce court-circuit entre la bête et le divin c’est tout l’homme. A l’évidence, il y a de quoi péter les plombs, tant la différence de potentiel est énorme. Souvent l’on débranche l’un des côtés, ou bien on met le rhéostat au plus bas, pour limiter l’intensité.

Mais quand le courant passe, alors la lumière est.

L’âme de l’enfant nouveau-né ne sait rien du monde, mais elle est capable de tout apprendre. Ses synapses se connectent et se reconfigurent plusieurs dizaines de millions de fois par secondes. On peut désormais observer ce curieux phénomène en temps réel sur des écrans. Cette intense activité (électrico-synaptique, pourrions-nous dire, justifiant les métaphores ci-dessus) est intrinsèquement liée à la rencontre de « l’esprit » émergent, en cours de formation, avec la succession des singularités, les caresses et les chocs du toucher, le miroitement des images, la vibration des sons, le chatoiement des goûts, le suc ds saveurs.

On conçoit mieux, peut-être la valeur systémique de la vision védique.

Le passage dans les corps est une condition nécessaire de l’épigenèse des âmes.

i Marcile Ficin, Théologie platonicienne. Livre 16. Ch. 1

ii Ibid. Ch.5

Kabbale et électrodynamique quantique


 

Face aux grands mystères, l’allégorie et l’anagogie sont de puissants moyens d’avancer la spéculation créative, heuristique. Du choc de silex choisis, on espère générer de étincelles de compréhension nouvelle.

Par exemple, ayant lu une description des avancées de l’électrodynamique quantique (QED), j’ai été frappé de certaines analogies structurelles, et même de troublantes similarités avec des concepts développés dans des textes de la Renaissance traitant de la Kabbale.

Ces idées et ces concepts, séparés par plus de quatre siècles, n’ont vraiment rien en commun si ce n’est qu’ils expliquent de façon étrangement analogue la dynamique des photons de la lumière « réelle » et le mouvement de la lumière « divine ».

Cela est suffisamment étrange pour être relevé. Je pense qu’il y a là matière à réfléchir sur certaines constantes de l’esprit humain, à travers l’exemple de deux types de recherches extrêmement pointues, dans deux domaines parfaitement éloignés l’un de l’autre.

 

Lorsqu’on observe les trajectoires de particules réelles, ou de photons de lumière, on peut détecter l’apparition de particules « virtuelles », ou « intermédiaires », qui ont une vie éphémère. Avant de disparaître, ces particules « virtuelles » suivent des trajectoires en forme de boucles fermées, pendant des intervalles d’espace-temps extrêmement courts.

Lorsqu’on calcule le diagramme de Feynman de ces boucles (c’est-à-dire lorsqu’on cherche à théoriser le comportement de ces particules selon les données de l’observation), on obtient parfois des résultats « divergents », c’est-à-dire infinis, ou bien totalement incompatibles avec les schémas d’explication connus.

On trouve dans certains cas que l’énergie des « particules intermédiaires » est beaucoup trop grande, ou bien que ces particules ont des longueurs d’onde beaucoup trop courtes et de trop hautes fréquences, ou encore que les diverses émissions et absorptions des particules participant à la boucle se font dans un espace-temps trop court pour être intégrable.

Bref, ces phénomènes sont inexplicables à l’aide des connaissances actuelles.

Cette « divergence » des calculs est un problème sérieux, parce qu’elle remet en cause le cadre théorique utilisé (selon des voix aussi autorisées que celles de Dirac ou de Feynman).

Mais ce n’est pas ce problème dont je veux traiter ici. Je voudrais me concentrer sur les métaphores utilisées par les physiciens pour décrire le comportement des particules et des photons de lumière.

On observe plusieurs sortes de boucles. Par exemple, un photon de lumière peut créer un ensemble de particules virtuelles qui s’annihilent ensuite et forment un nouveau photon. C’est ce qu’on appelle la polarisation du vide. Ou encore, un électron émet des particules virtuelles puis les réabsorbe. C’est la self-interaction de l’électron. Ou encore, un électron émet plusieurs photons, dont l’un d’eux interagit avec un autre électron, puis le premier électron réabsorbe les premiers photons émis. C’est ce qu’on appelle la renormalisation de vertex.

Je propose, à des fins heuristiques, de considérer ces trois types de boucles comme des métaphores ou des allégories de l’interaction de la lumière (divine) avec elle-même, telle que décrite par la Kabbale juive.

Dans un ouvrage déjà cité sur le Zohar et la Kabbale, Joannis Davidis Zunneri définit le mot הכאה comme signifiant « percussion », « collision ». Il s’emploie par les kabbalistes dans le contexte de la génération des lumières émanées de Dieu.

Il y a trois sortes de lumières, explique Zunneri.

Une première lumière, directe (Lux directa), appelée Akudim. C’est la lumière première, celle de l’origine.

Il y a une lumière-vestige (Lux vestigii), appelée Rahamim, c’est-à-dire lumière de compassion (miseratio).

Il y a enfin la lumière appelée Achurajim, qui est une lumière de dureté, de sévérité (rigor).

Zunneri indique que lorsque la lumière de compassion et la lumière de sévérité se rencontrent, alors elles entrent en « collision » (הכאה ).

En appliquant dans ce nouveau contexte les métaphores de l’électrodynamique quantique (la « polarisation du vide », la « self-interaction » et la « renormalisation de vertex »), on peut décrire qualitativement les diverse sortes de « collisions » de la lumière divine avec elle-même.

La Kabbale part de la lumière originaire, première, directe, se mouvant de toute éternité, par elle-même et en elle-même. Cette lumière première s’engendre elle-même, et ne cesse d’interagir avec elle-même, fusionnant ce qu’elle est avec ce qu’elle a été et avec ce qu’elle sera, et se projetant en-avant de sa propre aura. La figure de « la self-interaction » rend bien compte de cela.

La lumière première laisse continûment en arrière des « vestiges » de son passage. Cette lumière-vestige est aussi appelée « lumière de « compassion » et même « lumière d’amour », parce qu’elle se lie fidèlement à ce qu’elle a été, à ce passé de lumière qui n’a pas cessé d’être, mais qui est seulement un peu en retard, un peu en arrière. Continûment, la lumière première se projette aussi vers ce qu’elle illumine, vers ce qu’elle éclaire, c’est-à-dire vers son éternité future. Pour faire advenir ce futur, la lumière première doit « ouvrir une brèche » dans la nuit absolue, dans le néant total qui demeure devant elle. Pour que cette brèche soit « ouverte », il faut que la lumière première ait une sorte de dureté, de tranchant. Elle doit briser la compacité rebelle du néant, pour le faire advenir à l’être. Traduit dans une image électrodynamique, cela correspond à la « polarisation du vide ».

De l’interaction des trois lumières conçues par la Kabbale, lumières riches, abondantes, des gerbes d’étincelles jaillissent de tous côtés. Les étincelles peuvent revenir après quelque temps au sein de la lumière originaire, ou continuer d’ « interagir » en dehors de la lumière première, pour générer une seconde lumière, qui en dérive. Appelons cela le phénomène de la « renormalisation ».

La « renormalisation » est la métaphore électrodynamique de la création du Logos.

J’en conclus qu’il y a des schèmes profondément sculptés dans le cerveau des hommes, schèmes indéracinables, qui relient par delà les âges et les siècles tous les objets de leur pensée.

Mort au voile


Il y a un rapport certain entre mystère et dévoilement. Un mystère sans voile n’en serait pas un. Un voile sans mystère, que voilerait-il ? D’autres voiles ?

Dans les profonds mystères, le dévoilement n’est qu’une petite indication, un simple signe, et non une révélation.

Lisant le journal de Tolstoï à la date du 26-27 novembre 1906, je trouve cette description de la mort de sa fille Macha, qui donne une piste intéressante: « Macha est décédée tout à l’heure. Chose étrange. Je n’ai éprouvé ni effroi ni peur, ni conscience que s’accomplit quelque chose d’exceptionnel (…) Je l’ai regardé tout le temps qu’elle se mourait: avec une étonnante tranquillité. Pour moi – elle était un être qui se dévoile devant mon propre dévoilement. Je suivais ce dévoilement, et il était joyeux pour moi. Mais voilà que ce dévoilement a cessé dans le domaine qui m’est accessible (la vie), c’est-à-dire que ce dévoilement a cessé de m’être visible ; mais ce qui se dévoilait, cela est. »

Le dévoilement de la mort commence dans la vie. Ses signes appartiennent encore à la vie, jusqu’au moment où ce dévoilement singulier n’est plus visible pour ceux qui ne meurent pas, pour ceux qui sont restent dans le dévoilement de la vie.

Leur vie leur voile la mort. Et la mort continue de dévoiler ce qui ne peut être dévoilé à ceux qui ne meurent pas.

C’est cela qui peut parfois être dévoilé à la mort d’un être cher, qu’il y a un dévoilement de la mort, qui continue dans la mort. Tolstoï l’atteste. Information capitale, mais impondérable. On peut avoir des raisons de douter d’un témoignage aussi fragile, basé sur des indices ténus. Pourtant je crois que Tolstoï est un témoin précieux, sensible, crédible.

La mort de ceux que l’on aime n’est pas de l’ordre du visible. Mais elle fait signe, elle montre un chemin possible. Neuf mois avant la mort de Macha, en février 1906, il avait déjà noté dans ses carnets: « Quelle est l’affaire qui m’attend ? La plus importante : une bonne mort », et aussi : « Tu grandis jusqu’à la mort ».

Grandir de cette façon est certainement une métamorphose, un mouvement. Un mouvement vers quoi ? Le 31 décembre 1906, il apporte cette réponse: « Le mouvement est la conscience de notre caractère divin. »

Ce mouvement vers la mort peut être bref ou long, vif ou languide, confus ou soutenu. Seul le tempo varie, non la fin.

Tolstoï note assez bizarrement une « formule », en Newton de la vie et de la mort, en homme qui en a fait l’expérience: « La valeur de la vie est inversement proportionnelle au carré de la distance de la mort. » Attraction fatale des corps par l’astre sombre. Trou noir de la pensée.

Platon a dit que la mort est pour l’âme la délivrance du corps. Tout le but de la philosophie est de méditer sur elle.

Totipotence et mise en abîme


La caractéristique de l’Inde est « l’évanescence », a pu écrire Hegel. Cette image peut surprendre, si on devait la confronter à la réalité indienne. Mais il s’agit d’autre chose. C’est une métaphore de l’esprit de sa religion, selon lui.

Entre fugacité, brièveté et immatérialité, l’évanescence est une transformation terminale, une métamorphose finale. Au sein du monde, au cœur de la réalité même, la forme évanescente se fait subliminale, progressivement impalpable. Elle se dissout sans cesse jusqu’à la disparition complète. Par là elle est susceptible de servir de métaphore visible à la transcendance invisible. D’où l’idée de l’Inde.

L’évanescence défie la matière, son poids, sa pérennité. Elle échappe à toute assimilation, à toute saisie. Elle est en somme l’exact contraire de ce qui se passe dans tout processus vital. Dans la vie de la nature comme dans la vie de l’esprit, l’essentiel est l’assimilation, la transformation de ce qui vient de l’extérieur en quelque chose d’intérieur, l’ingestion de l’autre dans le même. Ce qui est évanescent ne peut pas être ingéré, assimilé, par la vie, puisque c’est le néant qui prioritairement l’absorbe, l’engloutit.

L’évanescence a vocation à être totale, complète. Mais longtemps, de la chose « évanouie », il reste encore un petit reste, qui n’offre plus assez de matière à l’assimilation, et qui résiste au néant. L’évanescent signale faiblement que quelque chose a bien eu lieu, que ce quelque chose a presque entièrement disparu, et continue à faire signe, sous forme d’ombre, d’écho, d’effluve, ou de quelque nuance imperceptible affectant le fond du décor.

En se refusant à résister à sa disparition, l’évanescence fait espérer la réversibilité. Elle garde un potentiel de régénération, de réactivation.

Dans certaines conditions, l’évanescent peut toujours reprendre forme, revenir au monde, revenir à la vie.

L’évanescence est une métaphore éminemment plastique. Tout se dissout et tout reprend une autre forme.

C’est pourquoi je suis tenté de la comparer à une autre métaphore, celle de la « plasticité génétique », qui sert souvent d’image à la fondamentale plasticité du vivant.

La mise en œuvre du programme génétique n’est pas un processus linéaire. L’ARNi (i pour « interférent ») a la propriété d’« interférer » sur le codage des protéines. Il faut renoncer à la notion trop mécanique, trop déterminée, de « programme génétique ».

De façon plus surprenante encore, il faut désormais reconnaître la possible réversibilité associée du programme. On peut continuer de transformer des cellules déjà adultes, les dédifférencier, les déprogrammer et les reprogrammer en nouvelles cellules souches pour obtenir soit des cellules totipotentes (cellules embryonnaires), soit des cellules multipotentes (cellules adultes du même tissu), soit des cellules pluripotentes (cellules adultes d’autres tissus).

Cette plasticité du vivant était jusqu’à récemment insoupçonnée. Les conséquences sont faramineuses. On peut réveiller le potentiel endormi de cellules adultes, les reprogrammer pour qu’elles se comportent comme des cellules totipotentes. On peut fabriquer des cellules souches en détournant des cellules du bulbe olfactif pour lutter contre la maladie de Parkinson, afin de régénérer les régions du cerveau atteintes par la maladie.

Les possibilités « plastiques » de ce mécanisme d’interférence sont infinies.

Un peu plus de 25000 gènes du génome humain codent des protéines. Ils ne représentent que 2% du génome. Mais il existe aussi des milliers de séquences génétiques codant des ARNi dont la fonction est de réguler l’expression de ces 25.000 gènes codant les protéines. On peut supposer que ces séquences génétiques peuvent elles-mêmes être régulées par des mécanismes analogues. Et ainsi de suite.

Infinie mise en abîme.

Le génome n’est donc pas un « programme », stable, déterminé au sens cybernétique du terme. Il est éminemment mobile, plastique, métamorphique. Il possède toutes sortes de moyens de se reprogrammer lui-même, et donc de modifier son action de codage, ses moyens et ses fins, selon les conditions rencontrées. La métaphore du « programme » n’est pas propre à rendre compte de cette complexité, qui échappe aux déterminismes, et qui ne cesse de laisser toute leur place à la contingence, à la fortune, aux aléas, sans toutefois en être durablement dominée.

Tout se passe comme si une intelligence supérieure ou un profond instinct, apparemment inconscient, tiraient sans cesse tout le parti possible du hasard ainsi systématiquement produit, et par là façonnaient en permanence les nouveaux moyens de la survie, et peut-être même les fins nouvelles de la vie.

 

Les métaphores de la totipotence, de la pluripotence et de la multipotence renvoient au concept d’« intermédiaire », au sens que lui donne Platon dans le Banquet. Dans ce célèbre texte, Diotime appelle les « intermédiaires » des metaxu. Le génome est une sorte de metaxu, capable de toutes les métamorphoses. Il contient, tapi dans des myriades enchevêtrées de cycles de régulation, un potentiel de variation qui ne cesse de s’appliquer à lui-même, variant les conditions de variation de la variation, transformant les conditions de transformation des conditions de transformation, à l’infini.

Nous ne pouvons que décrire de l’extérieur, et fort approximativement, cet empilement phénoménal, et tenter d’en observer par l’expérience certaines des possibilités effectives. Mais nous sommes bien incapables d’en saisir l’essence profonde.

Il y a là quelque chose qui relève du mystère, faute d’un meilleur mot.

Un moment sans comment ni pourquoi


La « plasticité synaptique » est une métaphore contemporaine de la plasticité de la nature et de la culture. Jadis les divinités mêmes étaient plastiques. Ovide ou Apulée en ont poétiquement décrit les « métamorphoses », plastiques par excellence.

L’idée de la plasticité de Dieu n’est donc pas nouvelle. Chez les Grecs et les Latins, Zeus ou Jupiter pouvaient prendre toutes les formes. Mais chez les chrétiens, cette idée va aussi loin que possible en prenant la forme paradoxale de la « kénose ».

Folie pour les Grecs, scandale pour les Juifs : le Christ est un homme et il est aussi Dieu.

Pas le Dieu des Armées, le Dieu dans toute sa gloire, le Messie de la fin des Temps.

La folie, le scandale, c’est qu’il est un Dieu ignoré, humilié, torturé, raillé, mis en croix comme un esclave apatride.

La kénose, du grec kenoein (vider), traduit l’idée de la descente sur terre d’un Dieu vidé de lui-même.

La folie, le scandale, c’est un Dieu infini, éternel, créateur des mondes, réduit à l’état de loque humaine, une loque pantelante, agonisant sur le bois, au milieu de cadavres putréfiés.

C. Malaboui note que Hegel a comparé entre la kénose divine et la kénose philosophique. Sans craindre aucune foudre jupitérienne, il met la première au service de la seconde.

L’interprétation est la suivante. La kénose est un acte de libre effacement de la divinité en faveur des hommes, mais au bénéfice du projet divin. Hegel adapte l’idée de kénose pour illustrer le processus philosophique de dépossession de soi, de dépossession de la subjectivité.

La kénose divine signalait la possibilité d’un espace et d’un temps de vacuité transcendantale. La kénose philosophique s’applique désormais à l’homme lui-même. L’homme n’est plus une substance fixe, c’est un sujet disparaissant.

Pour faire image, Hegel multiplie les figures de la sortie de Dieu hors de soi. La langue allemande est riche de possibilités en la matière : Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. Ces formes d’extériorisation, et même d’aliénation ne sont pas à prendre à la légère venant d’un Dieu qui emplit le monde, ou plutôt qui enveloppe le monde de sa pensée et de son Verbe.

Le but de Hegel, en recyclant philosophiquement un concept éminemment théologique, c’est de « mettre au jour l’essence kénotique de la subjectivité moderne ». On pourrait arguer que c’est là prendre de fort grands moyens pour traiter d’un sujet relativement petit. Mais Hegel est prêt à faire flèche de tout bois, y compris de celui de la croix, pour faire avancer sa propre spéculation.

Sur le plan philosophique, le Christ est avant tout une représentation. Il incarne la représentation de la «vérité absolue ». « Si le Christ ne doit être qu’un individu excellent, même sans péché, et seulement cela, on nie la représentation de l’idée spéculative, de la vérité absolue »ii.

Quand le Christ meurt en croix, quand il est au fond de l’abîme, « il représente la négativité de Dieu se rapportant à elle-même ».

Dieu se niant lui-même, et se représentant sa propre négation. N’est-ce pas là une figure « plastique », par excellence ?

« Plastique » désigne ce qui peut prendre une forme, tout en résistant ensuite à la déformation, dans une certaine mesure. Dans le contexte philosophique, quoi de plus « plastique » que l’esprit ? Le νοὖς (noûs), dans son état de réception passive, est « le sommeil de l’esprit, qui, en puissance, est tout » dit Hegel dans sa Philosophie de l’esprit. La plasticité contamine tout. Si l’esprit est originairement plastique, comme nous le montre son épigenèse, alors les concepts mêmes qu’il peut énoncer doivent l’être aussi, en quelque manière. L’esprit se caractérise par son aptitude innée à recevoir des formes, mais aussi à donner des formes. Il étend cette propriété à sa propre forme, qu’il peut déformer, reformer, réformer, transformer, par l’épigenèse, par le travail ou par tout autre opération appropriée.

La pensée, par nature, se prend elle-même pour objet de pensée. Cette « pensée de la pensée », cette noesis noêseos, cette plasticité noétique, est la traduction philosophique de ce qui fut à l’origine une propriété neurobiologique primordiale. La pensée est une sorte d’être vivant, un être indépendant de celui qui la pense, et qui dans cette vie propre, se prend elle-même pour forme et pour matière de futures transformations. La pensée se prend et se déprend elle-même librement. Hegel utilise le mot Aufhebung, qui peut se traduire par « déprise, dessaisissement ». Aufheben conjoint les sens de Befreien (libérer) et Ablegen (se défaire de).

Ce mouvement de déprise est réflexif. Il peut s’appliquer à lui-même. Il y a toujours la possibilité d’une relève de la relève, d’un dessaisissement du dessaisissement. Mais qui est le sujet de cette relève au second degré ? Qui décide de se dessaisir de son acte de dessaisissement, et pour en faire quoi ?

Autrement dit, qu’est-ce qui peut être engendré par un moment de vraie liberté ? Que peut-on espérer, dans le meilleur des cas, sa possibilité fût-elle insoupçonnable ? Un autre moment de pure liberté, sans aucun lien avec tout ce qui précède ? L’établissement d’une nouvelle chaîne causale, imposant sa propre détermination jusqu’à un éventuel moment gratuit, un moment sans comment ni pourquoi, où pour des raisons qui ne sont pas des raisons succéderait un autre instant de pure liberté ?

Mystère.

i L’avenir de Hegel

iiHegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Cité par C. Malabou, in L’avenir de Hegel.

Murmure, chant, parole, cri.


Le rite védique du sacrifice demandait la participation de quatre sortes de prêtres, aux fonctions très différentes. Les Adhvaryu préparaient les animaux et l’autel, ils allumaient le feu et effectuaient le sacrifice proprement dit. Ils s’occupaient de toute la partie matérielle et manuelle des opérations, pendant lesquelles ils n’étaient autorisés qu’à murmurer quelques incantations propres à leur activité sacrificielle. Les Udgati avaient la responsabilité de chanter les hymnes du Sâma Véda, de la façon la plus mélodieuse. Les Hoti, quant à eux, devaient réciter à voix forte, sans les chanter, les anciens hymnes du g Véda en respectant les règles traditionnelles de prononciation et d’accentuation. Ils étaient censés connaître par cœur l’intégralité des textes du Veda pour s’adapter à toutes les circonstances des sacrifices. A la fin des litanies, ils proféraient une sorte de cri sauvage, appelé vausat. Enfin, restant silencieux tout au long, un Brahmane expérimenté, référence ultime de la bonne marche du sacrifice, et garant de son efficacité, supervisait les diverses phases de la cérémonie.

Ces quatre sortes de prêtres avaient, on le voit, un rapport bien différent à la parole sacrée du Véda, suivant leurs rangs et leurs compétences reconnues. Leur étaient attribués, respectivement: le murmure (marmonné), le chant (mélodieux, mêlé de musique), la parole (claire, conclue d’un cri), – et enfin le silence, réservé au plus gradé d’entre eux.

Les différents régimes d’expression vocale peuvent s’interpréter comme autant de modalités possibles du rapport de la parole au divin, et sont aussi des images des différentes étapes du sacrifice et de sa progression.

Le chant est une métaphore du feu divin. « Les chants t’emplissent et t’accroissent, comme les grands fleuves emplissent la mer » dit une formule védique adressée à Agni. 

Quant à la récitation du Ṛg Veda, elle est aussi un récit se tissant lui-même. Elle pouvait se faire mot à mot (rythme pada), ou en une sorte de cheminement (krama) selon huit variétés possibles, comme la « tresse » (rythme jatā) ou le « bloc » (rythme ghana).

Soit par exemple une expression de quatre syllabes abcd. Dans le style « tresse », elle était prononcée en une longue litanie répétitive et obsessionnelle: ab/ba/abc/cba/bc/cb/bcd/dcb/bcd…

Le moment venu, la récitation pouvait enfin « éclater » (comme un tonnerre). Acmé du sacrifice.

La parole védique figure dans toutes ses étapes successives une volonté de connexion, une énergie de liaison. Peu à peu mise en branle, elle est tout entière occupée à construire des liens avec la Déité, à tisser des corrélations serrées, vocales, musicales, rythmiques, sémantiques.

En essence, elle est tout imprégnée du mystère de la Déité, dans la mesure où elle établit et constitue par elle-même cette liaison sacrée, dans les divers régimes de souffle, et dans leur savante progression.

Un hymne de l’Atharvaveda pousse la métaphore du souffle et du rythme le plus loin possible. Elle fait comprendre la nature de l’acte en cours, qui s’apparente à une union sacrée, mystique. « Plus d’un qui voit n’a pas vu la Parole ; plus d’un qui entend ne l’entend pas. A celui-ci, elle a ouvert son corps comme à son mari une femme aimante aux riches atours. » La Parole est à la fois la substance et l’image de sa progression.

Il y a une autre interprétation encore, qu’une comparaison avec un épisode fameux de la Genèse fera peut-être voir.

Dans Gen 2,7, il est dit que Dieu insuffla un « souffle de vie » (neshmah נשׁמה) pour que l’homme devienne un être vivant (nephesh נפשׁ ), alors que dans Gen 1,2, il est question d’un «vent » de Dieu (רוּח ruah).

Le « vent » est un souffle violent, qui évoque des notions de puissance, de force, de tension active. Le « souffle » est léger comme une brise, comme une exhalaison paisible et douce. Et il y a encore le souffle de la parole de Dieu, qui « parle », qui « dit » (« Que la lumière soit ! »).

Philon d’Alexandrie, à propos de cette question du souffle et du vent de Dieu, commente : « L’expression (il insuffla) a un sens encore plus profond. En effet trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c’est Dieu ; ce qui reçoit c’est l’intelligence ; ce qui est soufflé c’est le souffle. Qu’est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. » (Legum Allegoriae 37)

Ce qui ressort pour lui, c’est l’unité profonde, par delà les différences de surface, du souffle, de l’âme, de l’esprit et de la parole.

Je vois là, par-delà les langues, par-delà les cultures, et passant des temps les plus anciens du Veda à la Bible, une analogie transcendant les mondes. Le murmure de l’Adhvaryu, le chant de l’Udgati, la parole de l’Hoti, et son cri même, forment une union, analogue dans son principe à l’union essentielle de l’exhalaison divine (neshmah נשׁמה), du souffle de l’être vivant (nephesh נפשׁ ), et du vent de Dieu (רוּח ruah).

En toute matière, il y a ceux qui voient surtout les différences. D’autres voient surtout les ressemblances. Il me semble opportun de noter ici la persistance d’un paradigme de la parole et du souffle dans deux contextes apparemment très éloignés. Le Véda aryen et le judaïsme sémite, au-delà des différences que l’on peut relever à plaisir, partagent l’intuition de l’union divine de la parole et du souffle.

Mort écrasé par un autobus


Je suis toujours à la recherche de la sérendipité.

Fruit lourd des opacités.

Zigzags foudroyants.

Les étagères de l’Alcazar frémissent lentement, orangers en fleurs.

Tous ces livres endormis, poussiéreux, friables comme des prières.

Dans la lumière brillante de Marseille, je cherche Serendib.

Sur un de ces rayons, « Cent poèmes » de Kim Su-Yong, – mort écrasé par un autobus.

Il avait écrit : « Il faut m’efforcer surtout de n’être pas distrait. »

Son dernier poème, « L’herbe », couché sur le papier juste avant sa mort.

Serendib encore ?

« L’herbe s’incline

Effleurée par le vent d’Est chargé de pluie

L’herbe s’incline

Et pleure enfin

Par ce temps couvert

Elle pleure encore

Et s’incline à nouveau

L’herbe s’incline

Plus vite que le vent elle s’incline

Plus vite que le vent elle pleure

Plus tôt que le vent elle se redresse

Le ciel est couvert et l’herbe s’incline

Jusqu’aux chevilles

Jusque sous les pieds elle s’incline

Plus tard que le vent elle s’incline

Et plus tôt que le vent elle se redresse

Plus tard que le vent elle pleure

Et plus tôt que le vent elle rit

Le ciel est couvert et les racines de l’herbe s’inclinent »

Quand on a tout lu, il reste la poésie, la prémonition, la prophétie.

Le nom Serendib vient de l’arabe Sarandib, lui-même tiré du mot composé sanskrit Siṃhaladvīpa (“L’Île où demeurent les lions »), désignant l’île de Ceylan. Horace Walpole en a fait le symbole du hasard heureux, celui qui fait qu’on trouve ce qu’on ne cherchait pas, en cherchant ce qu’on ne trouve pas.

J’aime l’idée de ces racines d’herbe, humbles et pieuses.

Tout reste à inventer


« Que disparaisse l’humanité et que disparaisse la terre, rien ne sera changé à la marche du cosmos. D’où un ultime paradoxe : nous ne sommes même pas assurés que cette connaissance qui nous révèle notre insignifiance ait une quelconque validité. Nous savons que nous ne sommes rien ou pas grand chose, et, le sachant, nous ne savons même plus si ce savoir en est un. Penser l’univers comme incommensurable à la pensée oblige à mettre en doute la pensée elle-même. On n’en sort pas. »

Ces lignes de Claude Lévi-Strauss, dans De près et de loin, sont typiques de l’époque contemporaine. Désespérance de l’insignifiance, paradoxe du non savoir proclamé comme « connaissance », doute de la pensée et doute du doute même. Circularité des mots et de leurs significations entrelacées.

Il suffit pourtant d’échanger les signes, de renverser le sens de la phrase. Tout paraît autre alors. Option radicale, qui n’est peut-être pas plus « vraie » en soi, mais qui montre toute la limite de l’exercice du doute radical. Autrement dit le doute radical ne peut jamais être radical. Il ne peut pas mettre en doute l’existence d’une autre option, celle du non-doute.

Voyez plutôt ce que cela donne si j’intervertis dans la phrase de Lévi-Strauss la pensée et l’univers. Cela donne : « Penser la pensée comme incommensurable à l’univers oblige à mettre en doute l’univers lui-même. On en sort immédiatement !» J’ajoute un point d’exclamation, qui lui est lui-même une sorte d’antithèse du pessimisme de «On n’en sort pas. ». Y a-t-il une légitimité « logique » à opérer ce renversement? Il se peut fort bien, d’un point de vue strictement logique, purement rationnel, que l’univers, le cosmos tout entier, soient « insignifiants » par rapport à la moindre pensée humaine, et qu’ils soient encore moins signifiants par rapport à ce que pourrait possiblement être une pensée « divine ». Qu’on croie ou non en l’existence de la déité n’est absolument pas ici la question. La seule question est que le pessimisme cognitif et ontologique de Lévi-Strauss, tellement à la mode, est parfaitement équivalent, du point de vue conceptuel, à son exact contraire, un optimisme ontologique radical. Les deux se valent strictement. La seule différence, c’est que dans un cas, « on n’en sort pas », dans l’autre, « on en sort ». On en sort ? C’est-à-dire ? Tout reste à inventer.

Le Juif marrane, prototype de l’homme moderne


 

 

Dans « Le Juif caché. Marranisme et modernité », Shmuel Trigano affirme que les marranes étaient des « aventuriers » et des « défricheurs qui peuvent se compter parmi les premiers hommes modernes ». Ils ont été non seulement des ferments de la modernité juive, mais ils ont été aussi de ceux qui ont à l’origine et aux fondements de la modernité.

Le « Juif caché » est une figure ancienne. Joseph et Esther furent, un temps, des Juifs cachés. Esther est prise au harem du roi Assuérus. Son nom signifie « Je me cacherai ». Mais c’est parce qu’elle révèle son secret qu’elle sauve son peuple…

Trigano pose une hypothèse qui me paraît fort stimulante. Elle ouvre des perspectives larges. « L’expérience marrane révèle l’existence dans le judaïsme d’une potentialité du marranisme, d’une prédisposition au marranisme, sans rapport avec le fait qu’il représente aussi une déliquescence du judaïsme. L’ambivalence est plus grande : imposé par la force, il constitue aussi un haut fait du courage et de la persévérance des Juifs. La véritable question est celle-ci : le marranisme est-il structurellement inhérent au judaïsme, était-il inscrit dès les origines dans le judaïsme ? (…) Comment des Juifs ont-ils pu penser qu’ils devenaient encore plus juifs en devenant chrétiens (au fond c’est ce que les judéo-chrétiens pensaient depuis Paul) ? »

Je pense que cette question a sans doute une composante judéo-chrétienne, mais qu’elle dépasse aussi par son ampleur le cadre historique des seules relations judéo-chrétiennes. Pour cela il suffit de remonter plus loin encore. Pour preuve je voudrais m’appuyer sur Philon, juif et philosophe ayant vécu à Alexandrie, et mort vers 50 ap. J.-C.

Philon n’avait pas d’accointances avec le christianisme, dont il était pourtant contemporain de la naissance. De culture hellène et juive, il connaissait bien les philosophes grecs et il possédait parfaitement les textes du judaïsme, qu’il a interprétés de façon originale. Il s’était aussi intéressé aux religions des Mages, des Chaldéens, des Zoroastriens… Sans tomber dans l’éclectisme, il cherchait des synthèses supérieures, des voies nouvelles, plus adaptées à la première « mondialisation » dont il observait les progrès.

Philon n’était pas un Juif caché. Mais il n’était pas très « cacher » non plus. De quel sorte de judaïsme était-il donc l’insigne représentant ? Plus généralement, de quelle sorte de pensée philosophico-religieuse, ou même d’aspiration universelle, était-il le porteur ?

Philon, il y a deux mille ans, – tout comme les marranes espagnols et portugais il y a cinq siècles –, témoignent de deux manières différentes d’une force intrinsèque au judaïsme, qu’ils font rejaillir, malgré eux, et malgré lui. Ils semblent s’en éloigner ou s’en détourner, mais c’est pour mieux y revenir ; ils semblent le trahir, mais c’est par une sorte de fidélité propre, plus fidèle peut-être à son esprit profond, si l’on considère les choses dans la grande perspective. Dans le même temps, ils servent de ponts, de liens, avec le monde, le monde des nations, des goyim, des non-juifs, auquel ils apportent leur synthèse propre, et en retour duquel, ils rapportent de nouveaux levains, de nouveaux ferments d’évolution au judaïsme même.

Il est intéressant de noter que, dans le cas de Philon, ce sont les philosophes et les théologiens chrétiens des premiers siècles qui ont conservé ses écrits, et qui ont trouvé a posteriori dans sa pensée de quoi alimenter leurs propres réflexions. Ignoré par la Synagogue, Philon professait des opinions qui pouvaient ne pas paraître très orthodoxes. Mais quel était l’état réel du judaïsme alors ? Il y avait en ce temps une nette différence de point de vue entre les Juifs de Jérusalem, dont le Temple devait être détruit quelques décennies plus tard, et les Juifs de la Diaspora, dont la liberté de penser, si l’on prend Philon pour référence, était sans doute être fort éloignée de ce qui se prônait à Jérusalem.

Par exemple : « Dieu et la Sagesse sont le père et la mère du monde », écrit-il dans le De Ebrietate, « mais l’esprit ne saurait supporter de tels parents dont les grâces sont bien supérieures à celles qu’il peut recevoir ; il aura donc pour père le droit logos et pour mère l’éducation plus appropriés à sa faiblesse. » Il précise la portée de sa métaphore: « Le Logos est image et fils aîné. Sophia est l’épouse de Dieu, que Dieu féconde et qui engendre le monde. » Il n’est pas difficile d’imaginer la réaction de Docteurs de la loi orthodoxes devant ces propos. Il est aussi facile de comprendre pourquoi les judéo-chrétiens trouvèrent en Philon un allié précieux.

Dans un passage du Cherubim (43-53), Philon évoque la Sagesse, épouse de Dieu, et en même temps vierge, nature sans souillure, la « virginité » elle-même. L’union avec Dieu rend l’âme vierge. Le Logos est à la fois père et mari de l’âme.

Cette idée d’une épouse-mère-vierge se retrouve un peu partout dans diverses traditions de l’Antiquité, notamment chez les Orphiques. La fusion symbolique entre l’épouse et la fille de Dieu correspond à l’assimilation entre Artémis et Athéna chez ces derniers. Koré, vierge, fille de Zeus et de Déméter, s’unit à Zeus, et est la source vivifiante du monde. Elle est l’objet des mystères d’Éleusis. Dans la tradition osiriaque, Osiris est le « principe », Isis le « réceptacle » et Horus, le « produit », ce qui se traduit philosophiquement par la triade : « Intelligible, matière, sensible ».

Philon était-il un Juif orthodoxe? On peut en douter. Alors qui était-il? On pourrait dire qu’il était, par anticipation, une sorte de Juif marrane, converti par la force des choses à la mondialisation spirituelle…

En conclusion de l’ouvrage cité en introduction, Schmuel Trigano écrit : « L’identité double du Juif moderne pourrait bien s’apparenter à la partition marrane. » Il généralise enfin à l’identité de l’homme moderne. « Le marranisme a été le laboratoire de la modernité juive, même parmi les Juifs qui échappèrent au marranisme. Allons plus loin : le marranisme fut le modèle même de toute la modernité politique. »

De quoi le marranisme témoigne-t-il ? De la profonde ambivalence de toute une conception du monde propre à l’hébraïsme. « La conscience messianique encourage le Juif à vivre le vie de ce monde-ci tout en attendant le monde qui vient et donc à développer une attitude en porte à faux par rapport à ce monde-ci. »

Mais ce sentiment d’étrangeté au monde n’a rien de spécifique à l’hébraïsme. Le Bouddhisme par exemple considère aussi ce monde comme une apparence. Et c’était aussi le sentiment des chamans depuis l’aube des temps. C’est précisément parce que ce sentiment profond est si universel, qu’il faut le prendre comme une mesure fondamentale de l’homme, juif ou non-juif… Le cœur de l’homme est caché à ses propres yeux. Il est pour lui-même un mystère, que le monde et ses merveille frôlent sans l’atteindre jamais.

L’homme marrane, doublement écartelé entre son intérieur et son extérieur, comme homme et comme persécuté, a découvert que la modernité, par le biais de l’État, pouvait s’efforcer de briser systématiquement l’intérieur du moi. Mais il a aussi appris avec le temps les moyens de résister à l’aliénation, les ruses nécessaires, et l’habileté à déjouer les jeux du pouvoir politique, sur de très longues durées. Nous ne devons pas oublier cette leçon. A l’heure où les nations les plus « démocratiques » préparent activement les moyens d’une surveillance de masse, intrusives au dernier degré, à l’heure où se lèvent les prodromes de nouvelles barbaries à l’échelle planétaire, nous aurons pour survivre toujours besoin de cette ancienne leçon de duplicité, simplement pour survivre.

Et, pour préparer un monde meilleur, plus universel, plus intelligent (au sens premier), plus intégrateur, plus humain, il nous faudra aussi, de façon complémentaire, suivre l’autre leçon, celle de Philon : la capacité à naviguer parmi les religions et les nations, les pensées et les langues, comme si toutes nous appartenaient en propre.

 

 

De la mescaline à Antibes


Des homoncules viennent en rangs serrés sur le papier, sortant originairement d’une plume trempée à la mescaline, ou à la psilocybine, Michaux ayant tenté de les rassembler sur sa table, après les avoir rêvés pendant quelques nuits. On les retrouve aujourd’hui, agités de spasmes indistincts, dans la faible épaisseur des pages bible. Ils semblent des nageurs morts, arrêtés dans leur élan, par quelque piqûre d’insecte (la plume du peintre).

Alors j’ai eu envie de leur donner de l’air, de les sortir de leur coûteux linceul. J’ai eu envie de les mêler aux étoiles. De leur donner à voir la mer. Antibes peut-être, mais sans le béton, et la plage et la vulgarité. Antibes, comme Monet l’a vu. Mais tout cela ne compte plus, pour qui veut embrasser l’océan galactique.

Alors j’ai mis du lien, j’ai tressé des lianes, j’ai pensé des colliers, étiré les corps jusqu’aux confins.

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Je rêvais d’un autre monde (suite)


On a ici l’alphabet. Les Grecs, les Phéniciens, les Hébreux, les Araméens, les Arabes aussi. Même le sanskrit, si ancien, possède un syllabaire. Pas les Chinois. Rien à voir.

Au fond, les Indo-européens et les Sémites partagent la même Weltanschauung. Hammourabi et Gutenberg.

Est-ce que la Bible aurait été différente, dans son esprit même, si elle avait été d’abord écrite en chinois ?

Est-ce qu’une autre langue, hybride, mi alphabétique mi idéographique aurait été possible, pensable ?

Sans doute que oui, mais c’est improuvable.

Chaque caractère, chaque idéogramme, comme un canon de sens, chargé jusqu’à la gueule, mitraille paisible de traditions, de respects, de formes – et aussi, pour quiconque tient le pinceau, paysage ouvert, champ illimité d’audaces, de finesse, de violence exprimable, d’évanoui, de fugace. Le poids énorme des millénaires inchangés, barrés de mandarins, et les océans meubles, solitaires, du calligraphe, éclaboussant l’encre de son âme.

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Une nuit à Saïgon


A Saïgon, j’ai dormi dans la chambre de l’hôtel Continental où logea Rabindranath Tagore, lors de son séjour pendant la 2ème Guerre mondiale. C’est une petite suite qui a vue sur la ville, mais non sur la cour où fleurissent trois vénérables frangipaniers, centenaires. La direction de l’hôtel, fière du passé, précise le numéro des chambres qu’occupèrent quelques célébrités dans un encadré accroché dans le hall.

J’ai humé l’air, regardé le ciel, cherché l’indice, et ouvert enfin le Gitanjali.

« Je suis un lambeau de nuage, qui erre inutile dans le ciel d’automne. Ô soleil, en gloire, éternel, ma brume ne s’est pas dissipée sous ta caresse. Je ne me suis pas uni à ta lumière.

Je vis, et je compte les mois et les années où je suis séparé de toi. Si tel est ton désir, ton jeu, saisis-toi de ma forme fugace, colore-moi, que ton or me dore, et me mêle au souffle lascif, épands-moi, et me change en miracles. Puis, si tel est ton désir encore, cesse de jouer avec moi, et je fondrai, je disparaîtrai dans l’ombre, ou peut-être dans un sourire, dans le matin blanc, dans la chaleur pure, dans la transparence. »

Mais cela, Tagore, cela t’appartient.

Si j’étais moi, je dirais quelque chose comme ceci :

Je suis une goutte d’éclair, b(r)(a)isant la nuit. Lune ou quasar, je t’aspire depuis la terre. J’ai vu l’unique. J’ai aussi vu ta lumière. Mon sang bat. Mon cœur compte chaque pas. Tu joues de mes formes. Tu me dessines. Coule ta couleur. Joue de moi toujours. L’ombre même porte ton sourire. Et ta chaleur me rend visible.

Annonciation


En 1963, Michaux n’a pas encore 64 ans. Il envoie le texte de Annonciation à Micheline Phan Kim.

« Jonques alourdies

jonques allégées

nos jonques jointes

nous remontons vers l’origine. »

Dans la baie d’Ha Long, je me souviens. La jonque glisse en silence sur les eaux mates, immensément calmes, en ce début d’année du Singe. Mille îles, des dents cariées et fortes, dans la mâchoire du temps. Les saxifrages cachent la roche nue. Derrière la pierre, les grottes se creusent sans fin.

« La nuit est notre palmeraie. »

Au sud, au-delà de l’Atlas, je me souviens que dès l’aube, mille oiseaux chantaient près des ksour en une symphonie ocre et mauve.

« Jade au-dehors

feuillage et fruit au-dedans

Oubli des murs. »

Je me souviens de l’odeur des pierres chaudes, des quartz éclatés dans la montagne, et des murs de terre éboulée.

« Prière dans la roue

Tous les visages de la journée

s’achèvent dans la paix de son visage. »

La nuit n’est plus qu’un corps vivant. Elle continue de se recommencer sans cesse dans l’espace des plis, dans les cils et les silences. Je me souviens surtout des silences.

« Il y aura bientôt un an d’ici ma solitude… »

Ironie des sens.

Un Dieu unique aux noms multiples.


Commençons par un paradoxe radical. D’un côté, c’est entendu, Dieu est infiniment éloigné, totalement incompréhensible, absolument différent de tout ce que les esprits humains pourraient concevoir. Tellement même, qu’il pourrait tout aussi bien ne pas « exister » au sens où nous entendons l’existence et ses diverses modalités.

D’un autre côté, Dieu crée, parle, justifie, donne sa grâce, condamne, châtie, sauve, bref il interagit de diverses façons avec le monde et les esprits des hommes.

Une fois bien pénétrés de ce paradoxe, de cette contradiction essentielle, on peut interroger quelques textes qui décrivent directement des formes d’interaction entre Dieu et l’homme, et voir si la contradiction se résout. Dans l’Exode, par exemple, Dieu dit à Moïse :

« C’est là que je te rencontrerai ; et je parlerai avec toi de dessus le propitiatoire, entre les deux chérubins qui sont sur l’arche du Témoignage, et je te donnerai mes ordres pour les enfants d’Israël. » (Ex. 25, 22)

Pourquoi ces mots : « de », « dessus », « entre » ? Ne sont-ils pas, en tant qu’ils indiquent des positions, des lieux, assez étranges pour un Esprit divin, parfaitement désincarné?

Philon d’Alexandrie a répondu à cela dans ses Questions sur l’Exode (Q.E. II, 68). Selon lui, Dieu indique ainsi qu’Il est au-dessus de la grâce, et des deux pouvoirs symbolisés par les chérubins, le pouvoir de créer et celui de juger. Le divin « parle » en occupant une place intermédiaire, au milieu de l’arche. Il remplit ainsi cet espace et ne laisse rien de vide. Il devient médiateur et arbitre, placé entre les deux côtés de l’arche qui paraissaient divisés, et leur apporte amitié et concorde, communauté et paix. Il faut considérer cet ensemble, l’arche, les chérubins, et la Parole (ou Logos). Philon explique : « D’abord, il y a Celui qui est Premier – avant même l’Un, la Monade, ou le Principe. Ensuite il y a la Parole divine (le Logos), qui est la vraie substance, séminale, de tout ce qui existe. Et, de la Parole divine découlent comme d’une source, en se divisant, deux puissances. L’une est la puissance de création, par laquelle tout a été créé. Elle se nomme « Dieu ». Et il y a la puissance royale, par laquelle le Créateur régit toutes choses. Elle s’appelle « Seigneur ». De ces deux puissances découlent toutes les autres. (…) Au-dessous de ces puissances, il y a l’arche, qui est le symbole du monde intelligible, et qui contient symboliquement toutes les choses qui sont dans le sanctuaire le plus intérieur, à savoir le monde incorporel, les « témoignages », les puissances législatives et punitives, les puissances propitiatoires et bienfaisantes, et au-dessus, la puissance royale et la puissance de création qui sont leurs sources. Mais apparaît aussi, entre elles, la Parole divine (le Logos), et au-dessus de la Parole, le Parleur. Et ainsi sept choses sont énumérées, à savoir le monde intelligible, puis, au-dessus, les deux puissances, punitives et bienveillantes, puis les puissances qui les précèdent, créative et royale, plus proches du Créateur que de ce qu’Il crée. Au-dessus, la sixième qui est la Parole. La septième est le Parleur. »

La multiplication des noms du Dieu unique, de ses attributs ou de ses « émanations » est ici le point sur lequel je voudrais attirer l’attention.

On vient de la voir attestée, dans ce texte de l’Exode, et confirmée par l’interprétation de Philon.

Cette idée d’un Dieu unique auquel on donne de multiples noms (« Dieu myrionyme », Dieu « aux mille noms ») était aussi familière aux stoïciens, comme aux pratiquants du culte d’Isis ou aux adeptes des cultes orphiques. Chez les Grecs, Dieu est à la fois Zeus, le Noûs, ou « Celui aux noms multiples et divers », πολλαίϛ τε έτεραις όνομασιαϛ.

On trouve également cette pratique, démultipliée au-delà de toute mesure dans le culte des Vêdas.

Ainsi Agnî: Dieu du feu. Messager des Dieux. Gardien du foyer domestique. Sa bouche reçoit l’offrande. Il purifie, procure l’abondance et la vigueur. Toujours jeune. Sa grandeur est sans bornes. Il fait vivre l’homme et le protège. Il a quatre yeux. Il a mille yeux. Il transmet l’offrande aux Dieux avec sa langue. Il est la Tête du ciel et l’ombilic de la Terre. Il surpasse tous les dieux. Il a pour enfant ses rayons. Il a une naissance triple. Il a trois demeures. Il dispose les saisons, il est le fils des eaux. Il produit ses propres mères. Il est surnommé le Bienfaiteur. Il est enfanté tour à tour par la Nuit et l’Aurore. Il est le fils de la force et de l’effort. Il est « Dieu mortel ». Appelé « archer ». Identifié à Indra, Vishnou, Varuna, Aryaman, Tvachtri. Sa splendeur est triple. Il connaît tous les trésors cachés et les découvre pour nous. Il est présent partout. Son amitié réjouit les Dieux, tout ce qui est animé ou inanimé. Il est dans le foyer chantre, prêtre et prophète. Il est au ciel et sur la terre. Il est invoqué avant tous les Dieux.

Le Dieu de Moïse comme le Dieu Agnî ont un point commun: celui d’avoir plusieurs noms. Peu importe le nombre de ces noms. Ce qui importe c’est que ces Dieux uniques n’ont pas un nom unique. Pourquoi?

 

Les occidents et les orients


En français, le mot « printemps » (du latin primus, premier, et tempus, temps) évoque, comme dans de nombreuses langues, le renouveau, l’efflorescence, le bourgeonnement de la vie. Mais en arabe, l’étymologie de رَبيع ( rabi`, printemps) vient des contraintes du désert. Le verbe رَبَعَ , raba`a, a pour premier sens « se désaltérer, venir à l’eau le quatrième jour » et s’appliquait aux chameaux qui, après avoir marché quatre jours et trois nuits sans boire, avaient enfin accès à l’eau.

Cette belle image donne au « printemps arabe » le goût de l’eau pour les assoiffés. Elle montre aussi que les connotations associées au « printemps » sont assez différentes selon les latitudes.

Cette remarque peut se généraliser, et même devenir une méthode de comparaison, et d’éclairement réciproque. A titre d’illustration, je voudrais proposer l’analyse de quelques mots, utilisés en terre d’Islam et en chrétienté (raison, foi, libre arbitre, prédestination, individu, communauté, religion, loi, occident, orient) et soupeser leurs différences d’acceptions.

1. La raison et la foi (عَقْل, `aql et إِيمان , imân)

La raison (`aql )et la foi (imân) entretiennent dans le christianisme comme en Islam des rapports de tension qu’il est intéressant de comparer.

Le mot `aql vient de la racine عَقَلَ, `aqala,dont le premier sens est « lier, attacher, retenir dans les liens » (et en particulier « attacher le pied du chameau »). D’où les sens dérivés « consacrer quelque chose aux usages pieux », « resserrer », « saisir quelque chose », puis « comprendre ». La racine de imân est أَمَنَ , amana, avec pour premier sens « jouir de la sécurité, être en sûreté, se mettre sous la protection de quelqu’un »2. Dans les deux cas, on voit l’importance des références à une culture matérielle, liée aux conditions de vie dans le désert.

Le mot raison vient du latin ratio, issu du verbe ancien reor, ratus, « compter, calculer ». Son sens premier est « compte, matière de comptes, affaires ». Dans le latin classique, ratio était souvent joint au mot res, la chose, en un effet délibéré d’allitération. Mais on employait aussi ratio dans la langue de la rhétorique et de la philosophie parce qu’il traduisait le grec logos, et importait en latin son double sens de « compte » et de « raison ». Quant au mot foi, il vient du latin fides, « foi, croyance ». C’est le substantif qui est associé au verbe credo, « croire ». Le verbe credo et le substantif fides étaient à l’origine des termes religieux, mais ils ont pris dans le latin ancien des sens profanes, du fait de la disparition de la vieille culture indo-européenne, et l’influence grandissante d’une culture méditerranéenne plus matérialiste. Ces deux mots ne reprirent leur sens religieux qu’avec l’avènement du christianisme3.

Etymologiquement, en arabe comme en français, raison et foi appartiennent manifestement à deux sphères d’activité très différentes, sans lien entre elles.

Cette coupure se traduit aussi sur le plan conceptuel. En Islam, la dualité de la raison et de la foi, du savoir et du croire, et l’idée de la « double vérité », furent au cœur du débat entre les Mu`tazilites (apparus au 8ème siècle) et les Ash`arites (apparus au 9ème siècle). Les Mu`tazilites reconnaissaient la valeur de la raison (`aql) dans la défense de la religion, elle était même le critère (mizan) de la Loi, partant d’une volonté de défendre la foi et de la justifier contre l’invasion de la science grecque et la libre pensée qui en résultait. Mais, les Ash`arites furent heurtés par le rôle excessif donné à la raison par les Mu`tazilites. Cela revenait à supprimer la part de mystère (ghaïb) dans la religion, totalement inaccessible à la raison. Là où les Mu`tazilites estiment que le Coran parle par métaphores, Ash`ari prônait une acception littérale. Par exemple, le musulman doit croire que Dieu a réellement des mains, un visage, mais « sans se demander comment » (bi-lâ kayfa).

Pour Henry Corbin, ce débat traduisait un « rapport d’opposition insoluble » entre raison et foi, entre loi et philosophie. Pour y échapper, il proposait d’y substituer l’analyse du rapport entre l’Islam ésotérique et l’Islam exotérique et littéraliste. Il pensait que c’est dans la place donnée à l’Islam ésotérique que l’on pouvait reconnaître le sort et le rôle de la philosophie en Islam.

Louis Gardet proposa quant à lui de confronter non pas `aql à imân, mais falsafa (qu’il traduit par « philosophie hellénistique de l’Islam ») à char`, (Loi révélée). La falsafa avait surgi dans la Baghdâd `abbâside au 3ème siècle de l’hégire avec la traduction des grecs : Aristote, Platon, Plotin, et donna deux pôles : la falsafa orientale et la falsafa maghrébine, la première plutôt platonicienne et néo-platonicienne, la seconde plutôt aristotélicienne. Ces deux groupes de falsafa se distinguent géographiquement et historiquement: le groupe oriental autour de Baghdâd (du 9ème siècle au 11ème siècle) avec El-Kindî, El-Fârâbî, Ibn Sînâ ; et le groupe maghrébin en Andalus (au 12ème siècle), avec Ibn Bajja, Ibn Tufayl (Abubacer), Ibn Rushd (Averroès).

Alors que Baghdad était imprégné d’influences shi`ites, le mâlikisme sunnite maghrébin se repliait sur les traditions et se refusait à l’ijtihâd. Malgré l’éclat de la dynastie almohade, qui régnait à Marrakech et à Cordoue, les ouvrages d’Ibn Rushd furent d’ailleurs brûlés de son vivant, et ce Cordouan termina sa vie en exil. Louis Gardet estime qu’Ibn Sinâ a marqué profondément la pensée musulmane, mais que l’œuvre philosophique d’Ibn Rushd resta, jusqu’à nos jours, fort peu connue en Islam. Il en conclut que les falâsifa (les philosophes arabes) doivent être considérés en fait « comme des philosophes d’inspiration essentiellement hellénistique, d’expression arabe ou persane, et d’influence musulmane ». Il en tire cette « conséquence fort grave pour l’histoire de la pensée musulmane » : la philosophie dans le monde musulman se constitua dès l’origine en marge, en dehors des sciences religieuses.

A partir du11ème siècle, on assista à une offensive en règle contre les falâsifa menée par Shahrastani surnommé « le tombeur des falâsifa », Isfahâni et surtout Abu Hamid Ghazzali avec son grand livre contre les philosophes (Tahâfut al-falâsifa) (L’Incohérence des falâsifa) auquel Ibn Rushd répondra un siècle plus tard par son Tahâfut al-tahâfut (Incohérence de l’incohérence), ainsi que par son Discours décisif, (Fasl al-Maqâl), où il fait un vibrant plaidoyer pour la raison : «  Je veux dire que la philosophie est la compagne de la Révélation (chari’a) et sa soeur de lait. »

أعْني أنَّ الحِكْمَةَ هِيَ صَاحِبَةُ الشَّريعَةِ وَ الأُخْتُ الرَّضِيعَةُ

« [Dieu] a attiré l’attention de l’élite sur la nécessité de l’examen rationnel de la source de la Révélation (chari’a). »

وَ نَبَّهَ الخَواصَّ على وُجوبِ النظَرِ التَّامِّ في أصلِ الشَريعَةِ

Mais Ibn Rushd ne fut pas entendu. A partir du 12ème siècle, on constate que la philosophie perd progressivement de son influence dans le monde musulman, au profit de la mystique.

Pour sa part, le christianisme a montré au long des siècles une gamme comparable d’opinions sur la question du rapport entre raison et foi, mais avec un calendrier différent. Dès les premières années du christianisme, S. Paul affirma que la foi chrétienne était « scandale pour les juifs, folie pour les grecs » (1 Co 1,23), et insaisissable à la raison. En revanche, S. Anselme disait que lorsqu’on a la foi, c’était négligence que de ne pas se convaincre aussi par la pensée du contenu de cette foi. S. Thomas d’Aquin s’employa à prouver au 13ème siècle la compatibilité de la foi et de la raison. En revanche, un peu plus tard, les Franciscains Duns Scot, Guillaume d’Occam et tous les théologiens nominalistes furent beaucoup plus critiques et sceptiques quant aux possibilités de la raison vis-à-vis de la liberté absolue de Dieu : « On ne doit pas chercher la raison de ce dont il n’y a pas de raison » (Duns Scot).

La question s’envenima avec la Réforme, au 16ème siècle. Sola Fide, « la foi seule » (sous-entendu : sans la raison), fut l’un des slogans clé de Luther. La raison doit s’avouer irrémédiablement vaincue devant le mystère de Dieu. En cette matière, la raison non seulement ne sert de rien, mais elle est un handicap. Luther l’appelait la « fiancée de Satan » et la traitait de « prostituée ». Pour Spinoza aussi, entre la foi et la philosophie il n’y a nul commerce possible. « Le but de la philosophie est uniquement la vérité; celui de la Foi, uniquement l’obéissance et la piété. » En conséquence, la théologie ne doit pas être la servante de la Raison, ni la Raison celle de la théologie. « L’une et l’autre ont leur royaume propre : la Raison celui de la vérité et de la sagesse, la Théologie, celui de la piété et de l’obéissance. »4

Le pape Jean-Paul II est revenu sur ce problème dans l’encyclique Fides et ratio (Foi et raison) publiée en 1998, pour réaffirmer la position thomiste : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité.»

Dans ce rapide survol, on peut constater que sur de longues périodes de temps, les penseurs chrétiens et musulmans se sont divisés de manière analogue sur ce sujet. On ne peut manquer de relever les proximités de pensée entre les mu`tazilites, l’averroïsme et le thomisme, d’une part, ou entre les ash`arites et les nominalistes chrétiens d’autre part. La similarité des débats semble révéler la présence de clivages structuraux, propres à l’esprit humain, et relativement indépendants des cultures ou des religions spécifiques.

2. Le libre arbitre et la prédestination (قَدَرً qadar et جَبْر jabr)

La question du libre arbitre et de la prédestination a divisé l’Islam tout autant que la chrétienté, et là encore, de façon analogue. En arabe, les mots qadar et jabr ont permis de nommer respectivement la secte de ceux qui admettent le libre arbitre humain, les qadariya (القدرية), et celle de ceux qui prônent la prédestination absolue, les jabariya (الجبرية).

Le mot قَدَرً qadar signifie « volonté divine, providence, arrêts de Dieu, destin ». Mais c’est sans doute à cause de son sens dérivé, « pouvoir, faculté », que ce mot a pu être associé au pouvoir de l’homme et à la liberté humaine.

Quant au mot جَبْر jabr , qui est utilisé pour les défenseurs de la prédestination, il a pour premier sens « réunion de plusieurs parties en un seul corps », « action de ramener les parties au tout » (d’où le mot « algèbre »). C’est seulement par dérivation que ce mot veut dire « exclusion du libre arbitre ». A noter que la racine de jabr est le verbe jabara, « panser, bander et remettre (un os cassé) ; assister quelqu’un », et par dérivation « forcer, contraindre quelqu’un à quelque chose »5.

On trouve dans le Coran des versets en faveur du libre arbitre et d’autres en faveur de la prédestination. Selon les uns, l’homme est responsable de ses actes. « Tout bien qui t’arrive vient de Dieu, tout mal qui t’arrive vient de toi. » (4, 79) « En ce jour, chaque âme sera récompensée de ce qu’elle a acquis » (40,17). Les réprouvés sont ceux « qui refusent l’aide divine » (107, 7).

Selon les autres, rien ne peut conditionner la volonté de Dieu. Les élus sont les « choisis de Dieu ». « Il accorde sa faveur (fadl) à qui il veut » (3, 73). « Quiconque voudra, prendra un chemin vers son Seigneur, — vous ne le voudrez qu’autant que Dieu voudra. » ( 76, 29-30). « Nous avons placé sur leur cœur des enveloppes pour qu’ils ne comprennent pas, et Nous avons mis une fissure dans leur oreille. » (18, 57)

Affirmations contrastées et complémentaires de la responsabilité de l’homme et de l’absolue Toute Puissance divine.

La puissance du décret divin doit-elle être comprise comme la négation de la liberté de la créature raisonnable ? A cette question, seuls les Mu`tazilites répondent en affirmant la liberté de la créature. Selon Gardet, ce sont des textes de hadith intégrés par Bukhârî dans son chapitre du Qadar qui ont servi de base aux écoles mu`tazilites pour assurer que l’homme est « créateur de ses actes ».

En revanche, les Ash`arites nient absolument le libre arbitre. Tout est écrit, tout est prédestiné (maktûb, maqdûr). Ash`ari refuse à l’homme la qudra, le « pouvoir » de ses œuvres, mais lui concède le kasb, le « profit » qu’il peut en tirer.

Mais historiquement, ce sont les écoles théologiques musulmanes qui optèrent pour le Décret divin aux dépens de l’acte libre et de la responsabilité humaine qui finirent par s’imposer.

Cette discussion n’était d’ailleurs pas seulement philosophique ou religieuse, elle avait aussi une forte dimension politique. Car le problème du libre arbitre est lié à celui de la responsabilité, et en particulier à la question de la responsabilité politique.

Deux positions extrêmes se sont affrontées, notamment lors des luttes contre les Omeyades : celle des Khârijites qui déclaraient infidèle, et donc exclu de la Communauté musulmane, le coupable d’un péché grave, et celle des Murji’ites qui remettaient (irjâ’) à Dieu seul le soin de décider du statut de foi ou de non-foi. La position des Khârijites mettait directement en cause `Uthman et menaçait par là les Omeyyades.  La thèse des Murji’ites leur était en revanche favorable.

Autrement dit, le problème philosophico-religieux du libre arbitre avait aussi une portée politique: l’affirmation du libre arbitre revenait à rendre les khalifes directement responsables du mal résultant de leurs actes. On retrouve plus tard ce même débat politico-religieux sous les `Abbasides entre les Mu`tazilites et les H’anbalites.

La palette de positions sur la question du libre arbitre est donc complète.

Les Murji’ites « remettent à Dieu » la question du statut effectif de la foi du croyant.

Les Qadarites, partisans du qadar humain, affirment le libre arbitre absolu de l’homme, qui est « créateur » de ses actes. Ils furent aussi les plus opposés au régime omeyyade.

Les Jabarites, liés aux traditionnistes stricts, mettent l’accent sur la Toute-Puissance absolue de Dieu (jabar), sans qu’aucune autodétermination puisse être reconnue à l’homme.

Quant à Ibn Rushd s’il est pour le libre arbitre6, il n’emploie pas le mot qadar, sans doute trop connoté religieusement. Il préfère utiliser le mot الإختيار ikhtiyâr, « choix, option, libre arbitre, alternative, préférence », dont la racine est خارَ , khara, « obtenir quelque chose de bon, préférer, choisir », qui a donné l’adjectif خَيْر, khaïr, « bien, bon » et le verbe اخْتارَ ikhtâra, « choisir, décider de son plein gré ».

Il est frappant de constater qu’entre le libre arbitre et la prédestination, entre la foi et les œuvres, on retrouve un spectre comparable d’opinions en chrétienté.

Dès le début du christianisme, les positions s’affrontent. Paul: «ce n’est pas par les œuvres de la loi que l’homme est justifié, mais par la foi» (Galates, 2, 16)

A quoi répond Jacques: « Il en est ainsi de la foi: si elle n’a pas les oeuvres, elle est morte en elle-même. Comme le corps sans âme est mort, de même la foi sans les oeuvres est morte. » (2.17-18 et 26)

Cette polémique, jamais éteinte, fut aussi traduite dans le schisme de la Réforme. Sola gratia, la « grâce seule » (sous-entendu « sans le libre-arbitre »), est l’une des idées fondamentales de Luther. Selon lui, la grâce est donnée par Dieu à certaines âmes « prédestinées », qui sont « élues » sans aucun mérite de leur part. Les autres âmes sont condamnées de toute éternité à la déchéance, quoi qu’elles fassent.

En réaction, le Concile de Trente souligna la coopération et la responsabilité de l’hommepour seconder l’œuvre de Dieu. L’homme doit lutter sans cesse, et progresser dans la foi par ses œuvres.

Il est facile d’apercevoir des analogies entre les positions des jabarites et des Réformés d’une part, et entre celles des qadarites, des averroïstes et des théologiens de la Contre-réforme, d’autre part.

Par ailleurs, de même que l’opposition au libre arbitre en Islam traduisait à l’époque des Omeyyades un soutien politique à leur khalifat, de même les idées de Luther contre le libre-arbitre furent utilisées politiquement par les princes allemands pour nier l’autorité du pape et de Charles-Quint.

3. Individu et communauté

La dualité individu/communauté peut se traduire dans l’Islam par l’opposition entre la responsabilité individuelle dans la recherche de la vérité (qu’on pourrait traduire par l’ijtihâd, l’effort sur soi-même, ou le ra’y , le point de vue personnel) et l’adhésion au consensus communautaire (ijmâ`).

Durant les deux ou trois premiers siècles de l’hégire on pratiqua l’ijtihâd absolu (mutlaq). Une fois les écoles constituées, l’ijtihâd devint relatif. Plus tard il s’effaça devant la simple acceptation passive (taqlîd) des règles d’école. En Islam sunnite, seuls les tout premiers juristes méritent le titre de mujtahid, celui qui pratique l’ijtihad. L’Islam shî`ite au contraire maintient ouvert l’effort personnel, et continua d’appeler mujtahid tout docteur de la loi.

Ibn Rushd dans le Fasl al-maqâl en appelle aussi à la liberté الأختيار ikhtiyâr de l’examen rationnel (النَّظَر التَّامّ) dont la seule limite serait un avis contraire rendu par ijmâ`, un consensus unanime de tous les docteurs en Islam – ce qui sur le plan pratique est évidemment difficile à obtenir, et qui revient de fait à garantir la liberté de la recherche. Les réformistes contemporains réclament quant à eux une « réouverture des portes de la recherche personnelle » (abwâb al-ijtihâd).

Pour sa part, et dès son origine, le christianisme a affirmé l’importance de l’Eglise, et de la communauté des croyants. Mais le schisme de la Réforme changea la donne en relativisant la médiation du clergé et en libérant la réflexion personnelle sur le contenu de la foi. Sola Scriptura (« seules les Ecritures », sous-entendu « sans la médiation de l’Eglise ») résume la position de Luther à ce sujet. Seuls les textes canoniques sont les sources infaillibles de la foi et de la pratique religieuse. Il n’y a pas de place pour une médiation institutionnelle entre le croyant et le texte. Aucune autorité (prêtre, pape ou concile) n’est reconnue; l’interprétation libre, individuelle des textes est laissée entièrement ouverte.

En Islam, comme dans le christianisme, on observe là encore une polarisation analogue entre deux attitudes fondamentales, l’une qui consacre les droits de la raison et de la recherche personnelle, ainsi que la liberté de l’homme de se déterminer par lui-même, et l’autre qui ne cesse de marteler l’importance de la tradition et de la communauté, garants contre le risque des schismes et du sectarisme.

4. Religion et Politique, Dîn wa Dawla.

En Islam, la personnalité du Prophète dut incarner d’emblée une responsabilité religieuse et politique. L’Islam voit de manière intégrée la religion et l’Etat, Dîn wa Dawla. Le mot دِين, dîn, « coutume, habitude, manière d’agir, voie, chemin, croyance, religion, obéissance, calcul, supputation », vient de la racine دَانَ , dâna, dont le premier sens est « être débiteur, s’endetter, emprunter », puis « forcer, contraindre, obliger à quelque chose ». De nombreux autres sens dérivés incluent « se soumettre, obéir, servir » et enfin « avoir de la religion, professer une croyance, surtout l’islamisme »7. Quant à دَوْلَة, dawla, « période, changement, vicissitude, pouvoir, empire, royaume, état », ce mot vient de دَالَ, dâla, « tourner, être en rotation continuelle, chercher à tourner son adversaire, être lâche et pendant (se dit du ventre), marcher en se dandinant avec jactance, faire succéder des changements les uns aux autres »8. Tout un programme.

Pour sa part, le christianisme à son origine s’était placé en dehors de la question du pouvoir temporel, comme l’affirme l’Evangile : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ou « Mon royaume n’est pas de ce monde ». C’est seulement après la conversion de l’empereur Constantin en l’an 312, qui ouvrit la voie à la christianisation de l’empire romain, que se posa la question des rapports entre le pouvoir et la religion. Les querelles autour du césaro-papisme, le rôle des princes allemands dans la Réforme protestante, la création de l’Eglise d’Angleterre par Henry VIII illustrent la diversité des positions possibles.

En France la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat ne date que de 1905. Mais deux décennies plus tard, en Allemagne, un Carl Schmitt pouvait continuer d’affirmer qu’il n’y a pas d’opposition réelle entre la religion et l’Etat, et que les soubassements de l’Etat sont toujours d’origine théologique. Pour lui, l’Etat de droit moderne, qui découle du rationalisme de l’Aufklärung, a voulu imposer la règle inflexible de la loi, et a cherché à éradiquer l’exception sous toutes ses formes, en privilégiant l’impersonnel sur le personnel, le général sur l’individuel. Ceci équivaut selon Schmitt à un parti théologique radical, qui vise à récuser la possibilité de l’intervention directe du souverain dans l’ordre juridique existant. Et Schmitt ne cache pas sa sympathie pour le parti théologique inverse, en appelant à privilégier politiquement l’« exception » et la « décision », contre la « règle » ou la « loi ». Ce qui le conduisit d’ailleurs à soutenir le nazisme, et son homme « d’exception », le Führer.

Ce dualisme structural de la règle et de l’exception se retrouve dans de nombreux domaines. J’aimerais citer à cet égard la fameuse opposition entre l’école de grammairien de Basra et celle de Koufa, au 9ème siècle. La première insistait sur la systématisation de la règle, la seconde sur les exceptions et les irrégularités. Comparé au système rigoureux de l’école de Basra, celui des grammairiens de Koufa est une somme de décisions particulières, prononcées devant chaque cas, car chaque cas paraît un cas d’espèce. A Koufa, on avait le goût de la diversité justifiant l’individuel, l’exceptionnel, la forme unique, l’anomalie, au dépens des lois générales. En revanche à Basra, les règles de la grammaire devaient refléter la régularité supposée des lois de la pensée, de la nature et de la vie.

Plusieurs siècles auparavant, les grammairiens grecs d’Alexandrie et ceux de Pergame s’opposèrent aussi en une lutte entre « analogistes » et « anomalistes », et plusieurs siècles plus tard, la dialectique du général et de l’exception anima la fameuse querelle scolastique des universaux qui opposa les « réalistes » et les « nominalistes ».

On peut enfin remarquer que les dualismes raison/foi et libre arbitre/prédestination ou communauté/individu s’articulent autour du schème plus fondamental relation/séparation qui équivaut au schème règle/exception. Ces schèmes renvoient en fait à la dualité de l’intelligence et de la volonté, ou au dualisme du « logos » et du « nomos » — c’est-à-dire, ce qui dans l’esprit humain s’attache à « lier » et ce qui vise à « séparer ».

5. La règle et l’exception.

Pour signifier la « loi » civile, l’arabe utiliser les mots نامُوس namouss (loi) et قَانُون qanoun (règle, type, principe) qui sont en fait de simples transcriptions des mots grecs νόμος, nomos et κανών, kanon. Nomos signifiait originairement en grec « division de territoire, pâturage, pacage » et par dérivation « usage, coutume, loi », et kanon avait pour premier sens « baguette droite, règle ». Il a été emprunté par le latin administratif pour signifier l’ « impôt », et par la langue de l’Eglise pour signifier la « règle », le « canon »9.

Pour dire la « loi » divine, l’arabe utilise شرِيعَة chari’a. Ce mot vient de la racine شَرَعَdont le premier sens est « ôter la peau d’un animal tué en commençant par une incision entre les jambes », d’où les sens dérivés : « entamer, commencer une affaire, entrer en matière ; entrer dans l’eau ; diriger une lance contre quelqu’un » puis «  rendre clair, évident ; établir, faire une loi ». A la forme II, ce verbe signifie : « frayer un chemin ; faire entrer dans l’eau, amener ses bestiaux à un endroit commode pour qu’ils puissent boire à la rivière»10.

Le mot chari’a permet plusieurs glissements métaphoriques à partir de l’idée de commencement, d’entame, ou d’incision. De là, l’idée d’entrée dans l’eau, puis de la route à suivre pour aller à la rivière, du tracé de la route, pour enfin aboutir à l’idée d’établissement d’une loi, d’un code.

Notons qu’en hébreu, l’équivalent de la chari’a est la torah, « loi », qui vient de la racine יָרָה yarah, qui signifie « jeter, lancer, tirer » et, en sens dérivé, « jeter les fondements, poser, ériger ». Les racines des mots torah et chari’a ont donc en commun l’idée d’un geste initial, « incisif » (comme un coup de lance).

Le mot sunna (usage, habitude, loi, tradition) désigne la coutume normative. La racine de sunna est le verbe سَنَّ, sanna, qui veut dire « former, figurer une chose, percer d’un coup de lance, mener, faire marcher devant soi, élever un troupeau, séparer, distinguer, suivre la route », et de là : « suivre telle règle, observer tel usage, puis établir une loi, prescrire un usage ».11 Dans le droit islamique, il désigne le comportement du prophète. Sunna désigne aussi l’« habitude » d’Allah, qui peut équivaloir aux « lois » de la nature. Ce n’est que tardivement que ce mot fut approprié par les « Sunnites », s’autoproclamant « gens de la sunna ».12

Quant à l’« exception », elle se dit en arabe : اِسْتِثْناء, istithnâ’, de la racine ثَنَى, thana, « plier, recourber, tourner (à droite ou à gauche), doubler, répéter, être le deuxième », et qui donne aussi أَثْناء, athnâ’, « second ».

Cette racine peut être rapprochée phonétiquement et sémantiquement de l’hébreu שֵׁנִי , sheniy, « second, autre », שֵׁנָא , shenâa, « se changer, être changé » , שָׁנָה , shânah, « faire une seconde fois, répéter ; changer, différer », ou encore de שֵׁנָה , shenâh, « sommeil, rêve, songe ». Le glissement de sens entre « second », « répétition », « changement » et « rêve » est utilisé délibérément dans plusieurs versets bibliques, comme par exemple : « Il se rendormit et eut un deuxième songe » (Gen. 41, 5).

La « loi » est associée en hébreu et en arabe à l’idée d’un coup incisif. L’idée duale d’« exception » est associée en arabe au pli, à la courbe, au virage, qui connotent le changement et l’altérité. En hébreu, la même racine conduit à évoquer un « deuxième monde », celui des songes.

6. L’Occident, l’Orient et l’exil.

En langue arabe, le mot « Occident » peut se traduire littéralement par le mot مَغْرِب , maghrib ou « Maghreb ». Ce mot désigne aussi le Maroc. Il est composé du préfixe ma- qui veut dire le lieu, l’endroit, et de la racine غرب, gharaba, dont le sens premier est: « s’en aller, s’éloigner, émigrer, partir, ou se coucher (soleil) », et de façon dérivée, « être long à venir ou à faire quelque chose » mais aussi « être dans l’allégresse, être étrange ». Ainsi le mot غَرْب , gharb, signifie à la fois le couchant, l’ouest, l’occident, mais aussi la fougue, l’impétuosité, la jeunesse. L’adjectif غَريب , gharib, offre une belle polysémie: « bizarre, étrange, inouï, inimaginable, extraordinaire, étranger, rare »…

L’une des significations de gharib appartient au vocabulaire mystique. Il signifie l’« exotérique », par opposition à l’« ésotérique » associé à l’ « Orient ». Le philosophe Ibn Bâjja (Avempace), né à Saragosse à la fin du 11ème siècle, écrivit le Régime du solitaire (Tadbîr al-mutawahhid), dans lequel il utilise le mot gharîb pour désigner des hommes qui sont devenus des étrangers dans leur famille et dans leur société, par allusion à Fârâbî et aux mystiques soufis.

A propos de l’interprétation du Coran (ta’wil), Corbin pousse cette idée plus loin : « Sous l’idée de l’exegesis transparaît celle d’un exode, d’une « sortie d’Egypte », qui est un exode hors de la métaphore et de la servitude de la lettre, hors de l’exil et de l’Occident de l’apparence exotérique vers l’Orient de l’idée originelle et cachée. »

Sohravardi, surnommé le « shaykh al-ishrâq », (l’Ancien de l’Orient), qui fait partie des Ishraqîyûn ou « orientaux », a écrit un Récit de l’exil occidental (Qissat al-ghorbat al-gharbîya). On note le jeu de mot sur ghorbat (exil) et gharbîya (occidental), basés sur la même racine gharb. Dans ce texte, l’« Occident » est une métaphore de l’ « exil », et s’oppose à l’ « Orient des Lumières ». La « théosophie orientale » y est présentée comme amenant le gnostique à prendre conscience de son « exil occidental ». L’initiation doit viser à reconduire le mystique à son origine, à son « Orient ».

Si l’on détache les mots Occident et Orient de toute connotation géographique, on voit que le rêve de cette gnose est que tout homme puisse se faire « occidental », c’est-à-dire « étranger », « exilé » dans sa propre famille et dans sa société, pour mieux devenir « oriental », pour « s’exiler » par l’esprit vers l’ « Orient » de la Lumière. Autrement dit, pour le mystique, l’exil est une règle, en vue d’atteindre l’Exception, qui est aussil’Unique. On trouve d’ailleurs dans le Coran un verset qui se réfère aux « Occidents » et aux « Orients », dans une forme plurielle qui ne peut que renvoyer à une interprétation absolument autre que géographique : « Allah est le Seigneur des Orients et des Occidents » (70,49).

1 Les opinions exprimées ici par l’auteur n’engagent que lui, et en aucune manière l’Organisation pour laquelle il travaille.

2 Dictionnaire arabe-français. A de Biberstein Kazimirski. 1860

3Dictionnaire étymologique de la langue latine. A. Ernout et A. Meillet. 2001

4Traité théologico-politique. Spinoza.

5Dictionnaire arabe-français. A de Biberstein Kazimirski. 1860

6« Comme une condition de la responsabilité légale est le libre arbitre (الإختيار ikhtiyar), celui qui donne son assentiment à une proposition erronée parce que quelque incertitude l’a affecté, s’il est homme de la science, est pardonnable». (Fasl Al-Maqal, 34).

7Dictionnaire arabe-français. A de Biberstein Kazimirski. 1860. Tome I, p. 758

8Dictionnaire arabe-français.A de Biberstein Kazimirski. 1860. Tome I, p. 751-752

9Dictionnaire étymologique de la langue grecque. P. Chantraine. 1977

10Dictionnaire arabe-français. A. de Biberstein Kazimirski. 1860

11Dictionnaire arabe-français. A. de Biberstein Kazimirski. 1860

12Vocabulaire européen des philosophies. Sous la direction de B. Cassin. 2004. p. 1298.

Terreur et religion mondiale


En ce dernier jour de l’année 2015, je voudrais évoquer un philosophe, Philon d’Alexandrie, qui fut actif au 1er siècle du premier millénaire de notre ère. Philon a tenté une synthèse originale entre le monde grec, le monde juif, le monde égyptien et le monde babylonien. En cela, il est l’un des premiers à avoir essayé de penser son époque en naviguant librement entre des cultures, des religions et des philosophies hétérogènes, tranchées, distinctes, arborant à des degrés divers leur force, leur originalité. Il est l’un des premiers à avoir réussi à dépasser ces cultures, à transcender leurs idiosyncrasies. Cette tentative, faite il y a deux mille ans, de penser non régionalement, mais mondialement, vaut la peine d’être évoquée aujourd’hui parce qu’elle représente un modèle, un type d’attitude intellectuelle qui peut être inspirant pour les périodes troublées, contractées, étouffantes, réactionnaires, dans lesquelles nous sommes entrés.

Je m’appuierai ici en partie sur l’étude d’Émile Bréhier (Les idées philosophiques et religieuses de Philon d’Alexandrie, 1908), pour tenter de résumer certains aspects de sa pensée foisonnante.

D’un côté, Philon peut être aisément caractérisé comme un philosophe néo-platonicien. Par exemple, il reprend et développe le concept de Logos, comme « axe » du monde (ἔξίς). « C’est un Logos, le Logos du Dieu éternel qui est l’appui le plus résistant et le plus solide de l’univers. » (De Plantat. 10). Axe fondateur, sol même de l’être, le Logos est aussi le principe du changement, comme parole divine, comme être intelligible, comme Sagesse. Ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme les hommes, le Logos est l’« être intermédiaire » par excellence.

Mais d’un autre côté, Philon affirme que Dieu reste supérieur à toute idée que l’on pourrait formuler à son sujet. Il déclare que Dieu est « meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi » (De Opifico, m.8). Rien n’est semblable à Dieu et Dieu n’est semblable à rien (De Somn. I, 73). En cela il reprend le point de vue formulé par le Deutéro-Isaïe (Is. 48, 18-25, 46, 5-9, 44,7).

Dieu n’a rien de commun avec le monde, il s’en est totalement retiré, et pourtant sa présence le pénètre encore, et le remplit même tout entier, malgré cette absence. Contradiction ? Absurdité ?

On peut tenter une explication par des variations sophistiques sur la nature du monde créé, et sur les diverses combinaisons de présence et d’absence divines. Philon distingue ainsi deux sortes de création : l’homme idéal – que Dieu a « fait » (ἐποίήσεν), et l’homme terrestre – que Dieu a façonné (ἒπλασεν). Quelle est la différence ? L’homme idéal est une création pure, une forme divine, immatérielle. L’homme terrestre est « façonné » plastiquement (c’est la même racine étymologique) à partir de la matière (la boue première).

La boue ou la matière ne sont que des intermédiaires. L’homme terrestre est donc un mélange de présence et d’absence, de matière et d’intelligence. « La meilleure partie de l’âme qu’on appelle intelligence et raison (νοῦς καί λόγος) est un souffle (pneuma), une empreinte de caractère divin, une image de Dieu. »(Quod. Det. Pot. Ins. 82-84)

Par ce jeu de mots et ce mélange ad hoc de concepts, Philon introduit l’idée de l’existence de divers degrés de création. Tout n’a pas été créé par Dieu ex nihilo, en une seule fois, car il y a des créations secondes, ou tierces, réalisées par le moyen d’une gradation d’êtres intermédiaires. Dieu, d’un côté, et de l’autre, divers niveaux de réalité, comme le Logos, l’Homme idéal, ou adamique, et l’Homme terrestre. Seules les choses les meilleures peuvent naître à la fois par Dieu et à travers lui (par son intermédiaire direct). Les autres naissent non par lui, mais par des intermédiaires qui relèvent d’un niveau de réalité inférieur à la réalité divine.

C’est l’idée d’un tel monde, profondément mêlé, intrinsèquement complexe, mélange de boue et d’âme, de divin et de terrestre, qui est l’idée religieuse et philosophique la plus universelle à cette époque de transition, et qui s’incarne un peu partout à travers les cultes à mystères.

A l’époque de Philon, le mystère était l’essence même du phénomène religieux, dans toutes les traditions, dans toutes les cultures. On observait partout, en Égypte, en Grèce, à Rome, en Chaldée, des cultes à mystères, qui possédaient leurs paroles sacrées, cachées, non révélées. Le principe de l’initiation était précisément de donner à l’initié un accès progressif à ces paroles sacrées, censées contenir les vérités divines.

Dans le monde d’alors, le mystère s’étalait partout, de façon emphatique et putative. La Torah elle-même représentait un « mystère » pour Philon. Il s’adresse ainsi à Moïse : « Ô hiérophante, parle-moi, guide-moi, et ne cesse pas les onctions, jusqu’à ce que, nous conduisant à l’éclat des paroles cachées, tu nous en montres les beautés invisibles. » (De Somn. II, 164).

Pour Philon, les « paroles cachées » sont l’ombre de Dieu (Leg Alleg. III,96). Elles en sont le Logos. Elles signalent l’existence d’une frontière impalpable et intuitive entre le sensible et le divin, entre l’âme et Dieu.

Le Logos n’est pas seulement parole cachée. Il est aussi vecteur de supplication auprès de Dieu, il est le grand Avocat, le Paraclet, le Grand Prêtre qui prie pour le monde entier, dont il est revêtu comme d’un habit (Vita Mos. 134).

Cette idée philonienne du Logos comme intermédiaire, dans les deux sens du mot (comme Parole divine, et comme Intercesseur des hommes auprès de Dieu) se retrouve, je voudrais le souligner ici fortement, dans les Védas, conçus dans le delta du Gange, plus de deux mille ans avant Philon. Le Verbe n’est pas seulement un enseignement divin, d’essence verbale, il est surtout le grand Intermédiaire qui doit « changer nos oreilles en yeux ».

Cette ancienne et indémodable idée se retrouve aussi en Égypte et en Grèce. « Hermès est le Logos que les dieux ont envoyé du ciel vers nous (…) Hermès est ange parce que nous connaissons la volonté des dieux d’après les idées qui nous sont donnés dans le Logos », explique Lucius Annaeus Cornutus dans son Abrégé des traditions relatives à la théologie grecque, écrit au 1er siècle de notre ère. Hermès a été engendré par Zeus dit Cornutus. De même, chez Philon, le Logos est « fils aîné de Dieu », tandis que le monde est « le jeune fils de Dieu ». Philon prend appui à ce propos sur la distinction que fait le mythe égyptien des deux Horus, les deux fils du Dieu suprême Osiris, l’Horus aîné qui symbolise le monde des idées, le monde de l’intelligible, et le plus jeune Horus qui incarne symboliquement le monde sensible, le monde créé.

Plutarque écrit dans son De Isis et Osiris: « Osiris est le Logos du Ciel et de Hadès ». Sous le nom d’Anubis, il est le Logos des choses d’en haut. Sous le nom d’Hermanoubis, il se rapporte pour une partie aux choses d’en haut, pour l’autre à celles d’en bas. Ce Logos est aussi « la parole sacrée » mystérieuse que la déesse Isis transmet aux initiés.

Osiris, Hermès, le Logos de Philon quoique appartenant à des traditions différentes pointent vers une idée commune. Entre le Très Haut et le Très Bas, il y a ce domaine intermédiaire, qu’on peut appeler le monde de la Parole, de l’Esprit, du Souffle. Dans le christianisme, c’est Jésus qui est le Logos. Dans les Védas on retrouve des idées analogues quand on analyse la nature profonde du sacrifice.

Que tirer aujourd’hui de ces proximités, de ces ressemblances, de ces analogies ?

A l’ évidence, le phénomène religieux est une composante essentielle, structurante de l’esprit humain. Mais ce qui est frappant, c’est que des idées plus précises, plus « techniques », si je puis dire, comme l’idée d’un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, ont fleuri sous de multiples formes, sous toutes les latitudes, et pendant plusieurs millénaires.

L’une des pistes les plus prometteuses du « dialogue entre les cultures » serait d’explorer les similitudes, les analogies, les ressemblances, entre les religions, et non leurs différences, leurs distinctions, souvent vaines et prétentieuses.

Or, depuis l’irruption fracassante de la modernité sur la scène mondiale, une coupure centrale s’est produite entre les rationalistes, les sceptiques et les matérialistes d’une part, et les esprits religieux, plus ou moins mystiques, d’autre part. Il me paraît intéressant de considérer cette coupure comme constituant un fait anthropologique fondamental. Pourquoi ? Parce qu’elle menace l’idée anthropologique elle-même. L’idée de l’Homme est attaquée au cœur, et avec son idée, c’est l’Homme qui est en train de mourir. Des philosophes comme Michel Foucault ont même affirmé que l’Homme était déjà mort.

L’Homme n’est peut-être pas encore tout-à-fait mort, mais il est en train de mourir de ne plus comprendre qui il est. Il agonise, comme virtuellement décapité, sous le couteau de sa schizophrénie.

Nous vivons une époque ultra-matérialiste, mais le sentiment religieux sera toujours l’une des composantes de la psyché humaine au 21ème siècle.

Les laïcs, les agnostiques, les indifférents peuplent le monde réel, mais ce sont les fondamentalistes religieux qui occupent aujourd’hui le monde idéel, et qui l’occupent non avec des idées, mais par la mise en scène de la haine, par le refus de la différence, par la violence sacralisée, par la guerre à mort contre les « infidèles ».

Face aux fondamentalismes et aux extrémismes, le seul mot d’ordre unitaire et unanimiste est la « guerre au terrorisme ». C’est un slogan un peu court. La demande de sens dont l’extrémisme religieux témoigne malgré tout ne peut pas être recouverte ou écartée par les seules références à la pulsion de mort ou à la haine de l’autre.

Il est temps de réfléchir la possibilité d’une méta-religion ou d’une méta-philosophie d’essence profondément anthropologique, de portée mondiale. Vœu vain, idée folle, dira-t-on. Pourtant, il y a deux mille ans, deux juifs, Philon et Jésus, chacun à sa façon, témoignaient d’une tendance universelle de l’esprit humain, celui de discerner des solutions possibles, de jeter des ponts grandioses entre les abîmes de la pensée humaine.

Sans le savoir, sans doute, mais de façon indiscutablement troublante, ils reprenaient dans leur approche, des idées, des intuitions qui germaient déjà dans les esprits de leurs grands devanciers, plusieurs millénaires auparavant.

Deux mille ans plus tard, où sont leurs grands héritiers ?

 

Terreur et religion mondiale


En ce dernier jour de l’année 2015, je voudrais évoquer un philosophe, Philon d’Alexandrie, qui fut actif au 1er siècle du premier millénaire de notre ère. Philon a tenté une synthèse originale entre le monde grec, le monde juif, le monde égyptien et le monde babylonien. En cela, il est l’un des premiers à avoir essayé de penser son époque en naviguant librement entre des cultures, des religions et des philosophies hétérogènes, tranchées, distinctes, arborant à des degrés divers leur force, leur originalité. Il est l’un des premiers à avoir réussi à dépasser ces cultures, à transcender leurs idiosyncrasies. Cette tentative, faite il y a deux mille ans, de penser non régionalement, mais mondialement, vaut la peine d’être évoquée aujourd’hui parce qu’elle représente un modèle, un type d’attitude intellectuelle qui peut être inspirant pour les périodes troublées, contractées, étouffantes, réactionnaires, dans lesquelles nous sommes entrés.

Je m’appuierai ici en partie sur l’étude d’Émile Bréhier (Les idées philosophiques et religieuses de Philon d’Alexandrie, 1908), pour tenter de résumer certains aspects de sa pensée foisonnante.

D’un côté, Philon peut être aisément caractérisé comme un philosophe néo-platonicien. Par exemple, il reprend et développe le concept de Logos, comme « axe » du monde (ἔξίς). « C’est un Logos, le Logos du Dieu éternel qui est l’appui le plus résistant et le plus solide de l’univers. » (De Plantat. 10). Axe fondateur, sol même de l’être, le Logos est aussi le principe du changement, comme parole divine, comme être intelligible, comme Sagesse. Ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme les hommes, le Logos est l’« être intermédiaire » par excellence.

Mais d’un autre côté, Philon affirme que Dieu reste supérieur à toute idée que l’on pourrait formuler à son sujet. Il déclare que Dieu est « meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi » (De Opifico, m.8). Rien n’est semblable à Dieu et Dieu n’est semblable à rien (De Somn. I, 73). En cela il reprend le point de vue formulé par le Deutéro-Isaïe (Is. 48, 18-25, 46, 5-9, 44,7).

Dieu n’a rien de commun avec le monde, il s’en est totalement retiré, et pourtant sa présence le pénètre encore, et le remplit même tout entier, malgré cette absence. Contradiction ? Absurdité ?

On peut tenter une explication par des variations sophistiques sur la nature du monde créé, et sur les diverses combinaisons de présence et d’absence divines. Philon distingue ainsi deux sortes de création : l’homme idéal – que Dieu a « fait » (ἐποίήσεν), et l’homme terrestre – que Dieu a façonné (ἒπλασεν). Quelle est la différence ? L’homme idéal est une création pure, une forme divine, immatérielle. L’homme terrestre est « façonné » plastiquement (c’est la même racine étymologique) à partir de la matière (la boue première).

La boue ou la matière ne sont que des intermédiaires. L’homme terrestre est donc un mélange de présence et d’absence, de matière et d’intelligence. « La meilleure partie de l’âme qu’on appelle intelligence et raison (νοῦς καί λόγος) est un souffle (pneuma), une empreinte de caractère divin, une image de Dieu. »(Quod. Det. Pot. Ins. 82-84)

Par ce jeu de mots et ce mélange ad hoc de concepts, Philon introduit l’idée de l’existence de divers degrés de création. Tout n’a pas été créé par Dieu ex nihilo, en une seule fois, car il y a des créations secondes, ou tierces, réalisées par le moyen d’une gradation d’êtres intermédiaires. Dieu, d’un côté, et de l’autre, divers niveaux de réalité, comme le Logos, l’Homme idéal, ou adamique, et l’Homme terrestre. Seules les choses les meilleures peuvent naître à la fois par Dieu et à travers lui (par son intermédiaire direct). Les autres naissent non par lui, mais par des intermédiaires qui relèvent d’un niveau de réalité inférieur à la réalité divine.

C’est l’idée d’un tel monde, profondément mêlé, intrinsèquement complexe, mélange de boue et d’âme, de divin et de terrestre, qui est l’idée religieuse et philosophique la plus universelle à cette époque de transition, et qui s’incarne un peu partout à travers les cultes à mystères.

A l’époque de Philon, le mystère était l’essence même du phénomène religieux, dans toutes les traditions, dans toutes les cultures. On observait partout, en Égypte, en Grèce, à Rome, en Chaldée, des cultes à mystères, qui possédaient leurs paroles sacrées, cachées, non révélées. Le principe de l’initiation était précisément de donner à l’initié un accès progressif à ces paroles sacrées, censées contenir les vérités divines.

Dans le monde d’alors, le mystère s’étalait partout, de façon emphatique et putative. La Torah elle-même représentait un « mystère » pour Philon. Il s’adresse ainsi à Moïse : « Ô hiérophante, parle-moi, guide-moi, et ne cesse pas les onctions, jusqu’à ce que, nous conduisant à l’éclat des paroles cachées, tu nous en montres les beautés invisibles. » (De Somn. II, 164).

Pour Philon, les « paroles cachées » sont l’ombre de Dieu (Leg Alleg. III,96). Elles en sont le Logos. Elles signalent l’existence d’une frontière impalpable et intuitive entre le sensible et le divin, entre l’âme et Dieu.

Le Logos n’est pas seulement parole cachée. Il est aussi vecteur de supplication auprès de Dieu, il est le grand Avocat, le Paraclet, le Grand Prêtre qui prie pour le monde entier, dont il est revêtu comme d’un habit (Vita Mos. 134).

Cette idée philonienne du Logos comme intermédiaire, dans les deux sens du mot (comme Parole divine, et comme Intercesseur des hommes auprès de Dieu) se retrouve, je voudrais le souligner ici fortement, dans les Védas, conçus dans le delta du Gange, plus de deux mille ans avant Philon. Le Verbe n’est pas seulement un enseignement divin, d’essence verbale, il est surtout le grand Intermédiaire qui doit « changer nos oreilles en yeux ».

Cette ancienne et indémodable idée se retrouve aussi en Égypte et en Grèce. « Hermès est le Logos que les dieux ont envoyé du ciel vers nous (…) Hermès est ange parce que nous connaissons la volonté des dieux d’après les idées qui nous sont donnés dans le Logos », explique Lucius Annaeus Cornutus dans son Abrégé des traditions relatives à la théologie grecque, écrit au 1er siècle de notre ère. Hermès a été engendré par Zeus dit Cornutus. De même, chez Philon, le Logos est « fils aîné de Dieu », tandis que le monde est « le jeune fils de Dieu ». Philon prend appui à ce propos sur la distinction que fait le mythe égyptien des deux Horus, les deux fils du Dieu suprême Osiris, l’Horus aîné qui symbolise le monde des idées, le monde de l’intelligible, et le plus jeune Horus qui incarne symboliquement le monde sensible, le monde créé.

Plutarque écrit dans son De Isis et Osiris: « Osiris est le Logos du Ciel et de Hadès ». Sous le nom d’Anubis, il est le Logos des choses d’en haut. Sous le nom d’Hermanoubis, il se rapporte pour une partie aux choses d’en haut, pour l’autre à celles d’en bas. Ce Logos est aussi « la parole sacrée » mystérieuse que la déesse Isis transmet aux initiés.

Osiris, Hermès, le Logos de Philon quoique appartenant à des traditions différentes pointent vers une idée commune. Entre le Très Haut et le Très Bas, il y a ce domaine intermédiaire, qu’on peut appeler le monde de la Parole, de l’Esprit, du Souffle. Dans le christianisme, c’est Jésus qui est le Logos. Dans les Védas on retrouve des idées analogues quand on analyse la nature profonde du sacrifice.

Que tirer aujourd’hui de ces proximités, de ces ressemblances, de ces analogies ?

A l’ évidence, le phénomène religieux est une composante essentielle, structurante de l’esprit humain. Mais ce qui est frappant, c’est que des idées plus précises, plus « techniques », si je puis dire, comme l’idée d’un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, ont fleuri sous de multiples formes, sous toutes les latitudes, et pendant plusieurs millénaires.

L’une des pistes les plus prometteuses du « dialogue entre les cultures » serait d’explorer les similitudes, les analogies, les ressemblances, entre les religions, et non leurs différences, leurs distinctions, souvent vaines et prétentieuses.

Or, depuis l’irruption fracassante de la modernité sur la scène mondiale, une coupure centrale s’est produite entre les rationalistes, les sceptiques et les matérialistes d’une part, et les esprits religieux, plus ou moins mystiques, d’autre part. Il me paraît intéressant de considérer cette coupure comme constituant un fait anthropologique fondamental. Pourquoi ? Parce qu’elle menace l’idée anthropologique elle-même. L’idée de l’Homme est attaquée au cœur, et avec son idée, c’est l’Homme qui est en train de mourir. Des philosophes comme Michel Foucault ont même affirmé que l’Homme était déjà mort.

L’Homme n’est peut-être pas encore tout-à-fait mort, mais il est en train de mourir de ne plus comprendre qui il est. Il agonise, comme virtuellement décapité, sous le couteau de sa schizophrénie.

Nous vivons une époque ultra-matérialiste, mais le sentiment religieux sera toujours l’une des composantes de la psyché humaine au 21ème siècle.

Les laïcs, les agnostiques, les indifférents peuplent le monde réel, mais ce sont les fondamentalistes religieux qui occupent aujourd’hui le monde idéel, et qui l’occupent non avec des idées, mais par la mise en scène de la haine, par le refus de la différence, par la violence sacralisée, par la guerre à mort contre les « infidèles ».

Face aux fondamentalismes et aux extrémismes, le seul mot d’ordre unitaire et unanimiste est la « guerre au terrorisme ». C’est un slogan un peu court. La demande de sens dont l’extrémisme religieux témoigne malgré tout ne peut pas être recouverte ou écartée par les seules références à la pulsion de mort ou à la haine de l’autre.

Il est temps de réfléchir la possibilité d’une méta-religion ou d’une méta-philosophie d’essence profondément anthropologique, de portée mondiale. Vœu vain, idée folle, dira-t-on. Pourtant, il y a deux mille ans, deux juifs, Philon et Jésus, chacun à sa façon, témoignaient d’une tendance universelle de l’esprit humain, celui de discerner des solutions possibles, de jeter des ponts grandioses entre les abîmes de la pensée humaine.

Sans le savoir, sans doute, mais de façon indiscutablement troublante, ils reprenaient dans leur approche, des idées, des intuitions qui germaient déjà dans les esprits de leurs grands devanciers, plusieurs millénaires auparavant.

Deux mille ans plus tard, où sont leurs grands héritiers ?

 

Shekhinah


83

שְׁכִינָה

A propos de la shekhinah, la « présence divine », je relève que Judah Halevi l’interprète comme étant un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme. Pour Maïmonide, la shekhinah est l’intellect actif, et elle est placée à la dixième et dernière place de la liste des dix « intellects » ou « esprits » divins. Ceci est aussi attesté par la kabbalah, qui appelle la shekhinah : « malkhut », c’est-à-dire la princesse, la fille du roi, ou encore le principe féminin, et la place également à la dernière et dixième place dans la hiérarchie des Sephirot. Pour Hermann Cohen, la shekhinah est « le repos absolu qui est le terrain éternel pour le mouvement » (Religion der Vernumft, 1929). On l’appelle aussi Ruah ha-kodesh (Saint Esprit) ou Kevod ha-shem (la Gloire de Dieu).

La shekhinah est donc à la fois l’intermédiaire entre le divin et l’humain, et une sorte de « principe féminin », certes placé fort bas dans les hiérarchies célestes, mais ayant la particularité toute spéciale d’être exactement au point de rencontre entre les puissances divines et les mondes créés. Son immobilité tranquille sert de base à tous les mondes et rend possible leur mouvement.

Ceci me rappelle une autre forme de principe féminin appliqué au divin, dans le contexte chrétien, la kénose. La kénose est une disposition de Dieu à l’anéantissement, qui consiste à « se vider à l’intérieur de sa puissance » ( Hilaire de Poitiers).

Si le féminin est à la dernière place des Séphirot, du moins dans la tradition juive de la kabbalah, est-ce à dire que le masculin serait quelque part dans les hauteurs ? Il est dangereux, me semble-t-il, de prendre au pied de la lettre cette notion kabbalistique de hiérarchie. Les premiers seront les derniers, disait un fameux rabbin du 1er siècle de notre ère. Il faut prendre en compte le système des esprits, leur fine interconnexion, qui brouille considérablement la pertinence des classements et des ordres de préséance..

Hans U. V. Balthasar formule ainsi un aspect de cette interaction, de cette fine interpénétration : « Chaque Personne divine aperçoit, dans l’Autre, Dieu, le Dieu plus grand que toute compréhension et éternellement digne d’adoration. Ainsi, « l’entretien trinitaire » revêt la forme de la « prière originelle ». »

Autrement dit, plus on monte haut, plus on doit descendre. La réciproque est également vraie – en matière de contemplation.

Si « entretien trinitaire » il y a, on peut imaginer volontiers la complexité des murmures et chuchotements séphirotiques, et les infinis accords des chœurs des anges.

Il s’agit là, bien entendu, de métaphores. Évidemment, il n’est pas donné à tout le monde de percevoir ces échos lointains, ces paroles évanescentes, ces symphonies systémiques.

Je les résumerai d’un mot : l’invitation au voyage. Le cheminement, sans fin. Frédéric Ozanam écrivait en 1834, dans sa Philosophie de la mort : « La destinée de l’homme est tout entière dans le problème d’une vie future. » C’est donc qu’il faut se déplacer, partir, toujours à nouveau. Nous devons toujours aller au-delà (habar), du fleuve, du pays, ou du monde.

Migrants. Nous somme des migrants éternels. Catherine Malabou résume la philosophie de Heidegger comme étant « la grande pensée de la migration et de la métamorphose, la grande pensée de l’imagination ontologique ». Elle ne parle certes pas de sephirot, mais elle propose aussi une interprétation du voyage de l’homme : « Nous ignorons où le Dasein s’en va quand il quitte l’homme. Mais entre être-là (da-sein) et être parti (weg-sein), nous pouvons aimer ce chemin pour lui-même, veiller sur lui. » (Le change Heidegger).

Toutes ces questions relèvent en quelque sorte d’une philosophie du « fantastique ». Je prends « fantastique » au sens que Platon donnait au mot « phantasmos » dans le Sophiste. Bien sûr, n’étant pas complètement naïf, je me suis rendu compte depuis longtemps de l’inénarrable mise au rebut de toute métaphysique dans notre époque dite « moderne ». A ce sujet, Malabou a cette formule : « La balafre non blessante de la destruction de la métaphysique que nous portons en plein visage. »

Je dirais même plus : la purulence inodore d’un monde désintégrant tout esprit, sous des monceaux de matière et de songes.

Martin Buber parlait du Dieu transcendant et immanent en employant ces mots : étincelle et coquille. On peut se servir de toutes les métaphores. Là peut-être trouvera-t-on des voies nouvelles. Alors ? Éclairs et tonnerres, ou bien zéphyrs et murmures ? Toutes les vraies métaphores parlent bas. Il nous faut changer notre langue. Il nous faut changer de langue. Il nous faut naviguer entre les grammaires et les racines. La prochaine mutation se prépare. « L’homme se métamorphose » disait Heidegger. L’auto-transformation de l’espèce humaine est en cours, ajoutait Habermas.

Une partie de ce travail de mutation a lieu sous nos yeux dans le surgissement celé de la langue mondiale, symphonique, et concertante, du futur.

La blancheur de la raison (petite phénoménologie de la lumière, dans tous ses états)


77

 

Platon a étudié en son temps tous les « mystères » qui occupaient alors les esprits les plus élevés, dans une époque de forte activité intellectuelle et spirituelle. Il en a fait la matière de ses textes majeurs, et en a proposé plusieurs interprétations, philosophique, métaphysique ou théogonique, qui culminent en une vision intégrée, impressionnante, sans équivalent, toujours indépassée depuis lors.

« Le divin Platon » a vraiment mérité son surnom…

De façon complémentaire, il s’est aussi penché sur « la tyrannie de la fantaisie », et sur « l’empire de la raison pieuse ».

L’esprit des mystères, et le mystère de l’esprit. Deux facettes de la même question.

Hier comme aujourd’hui, l’âme est à l’évidence un mystère pour elle-même. Comment pourrait-elle percer des mystères qui sont bien loin hors de son atteinte, alors qu’elle n’est pas capable de se lire, et encore moins d’échapper à la « tyrannie » de sa propre imagination ?

Dans le Timée, Platon étudie la puissance que l’âme exerce sur le corps. Dans le Phèdre, il fait un pas de plus, et aborde le thème de l’âme libérée du corps. L’âme a toujours la charge du corps, dans son intégralité. Mais, ajoute-t-il, « une fois libre [de ce corps], elle parcourt tout le ciel, et gouverne le monde en union avec les âmes célestes ».

Il est intéressant de se rapporter au texte du Phèdre (246 b,c), qui traite de cette question de façon apparemment explicite, mais en réalité franchement énigmatique. Qu’on en juge: « D’où vient que les noms de mortel aussi bien que d’immortel soient donnés au vivant, voilà ce qu’il faut essayer de dire. Toute âme prend soin de tout ce qui est dépourvu d’âme et, d’autre part, circule dans l’univers entier, en s’y présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Or, lorsqu’elle est parfaite et qu’elle a ses ailes, c’est dans les hauteurs qu’elle chemine, c’est la totalité du monde qu’elle administre. »

Toute âme, dit Platon, est appelée à administrer la « totalité du monde », « lorsqu’elle a ses ailes ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

Marsile Ficin qui a commenté ce passage évoque à ce sujet un autre texte de l’Epinomis (982 b) où Platon affirme que « la nécessité de l’intelligence et de l’âme unie à l’intelligence dépasse toute nécessité. »

Autrement dit, l’âme, une fois libre, profite de cette liberté pour s’unir nécessairement à l’intelligence. C’est alors qu’elle est en mesure d’administrer « la totalité du monde ».

De cette union nécessaire (l’union de l’âme libre unie nécessairement à l’intelligence), il résulte donc une nécessité qui « dépasse toute nécessité ».

Apparence d’explication. En réalité, le mystère s’épaissit.

Deux mille ans après Platon, en pleine Renaissance, Marsile Ficin proposa une lecture et une réinterprétation « néoplatoniciennes » de ces questions difficiles. « Toutes les âmes raisonnables possèdent une partie supérieure : spirituelle, une partie intermédiaire, rationnelle, une partie inférieure, vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l’âme. La puissance spirituelle est un rayon de l’intelligence supérieure projeté sur l’âme et se réfléchissant à son tour sur l’intelligence supérieure. La puissance vitale elle aussi est un acte de l’âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l’âme, à l’instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu’elle émane du soleil, est rayon, et en tant qu’elle remplit le nuage, est blancheur. » (Théologie platonicienne, 13,4)

Cette glose néoplatonicienne est une belle image du mythe même… Le rayon, la lumière et la blancheur sont comme trois états différents de la puissance de l’esprit se mêlant progressivement au monde, et à la matière. Le rayon est divin, la lumière est spirituelle, et la vie est blancheur.

De même, le Logos, le mythe, et la raison (philosophique).

Le sens du mystère


73

 

Il y a des phrases comme ça, qui stupéfient.

« On pourrait dire, en résumé, que tout ce qui agit dans le temps, soit corps, soit âme, reçoit continuellement la puissance d’opérer peu à peu, mais ne la possède jamais absolument tout entière. C’est pourquoi les Platoniciens jugent que l’âme non seulement existe toujours, mais même est toujours engendrée, c’est-à-dire qu’au fur et à mesure qu’elle puise sa force, elle déploie des formes intrinsèquement différentes et varie continuellement ses désirs et ses lois. »

Ce qu’il y a de stupéfiant pour un lecteur moderne (ou soi-disant moderne), c’est que cette phrase de Marsile Ficin, l’un des premiers « modernes » de la Renaissance – soit dit en passant, cette phrase n’a absolument aucun sens repérable dans le référentiel étriqué dans lequel les « modernes » évoluent depuis cinq ou dix décennies.

L’époque est absolument incapable de comprendre aujourd’hui ce qui était la production de la fine pointe de l’intelligence au début de la Renaissance. Belle leçon de relativisme, non ?

L’idée sous-jacente, principale, de Ficin est celle de la mobilité intrinsèque, permanente, continuelle, de « l’âme ». Cette mobilité incessante est paradoxalement assez moderne dans son principe. Mais les modernes ne connaissent pas « l’âme », ils ne reconnaissent que la matière. D’où la stupéfaction dont je parlais, puis le dédain, le mépris, le haussement d’épaule. Comment appliquer un principe moderne (la mobilité incessante) à une substance non-moderne (l’âme) ? Réponse : c’est impossible, et démodé.

Les modernes disent en revanche, et très volontiers, que la matière est intrinsèquement mobile. Cette mobilité de la matière pourrait être un succédané à la mobilité de l’âme. Il suffirait d’observer le mouvement incessant des quarks, ou le stridulement des super-cordes. On aurait alors compris le secret des choses…

La matière incarne pour les modernes le rôle de la substance et celui de l’âme, tout à la fois. Pour eux, tout est mélangé, la forme et la matière, la mobilité et le repos. Ces catégories anciennes, classiques, l’âme et la matière, sont aussi mélangées, c’est-à-dire confondues. Plus de discrimination, plus de séparation, plus d’intelligence. A la place, simplement des assertions. Des dogmes.

Mais la matière, les dogmes, n’épuisent pas le mystère. Les modernes sont un peu courts sur la distance. Prenez simplement les nombres, ou les figures (par exemple le cercle d’Euler). Rien de matériel en cela. Seulement des idées, des concepts. De pures abstractions. Pourquoi la droite d’Euler d’un triangle réunit-elle en elle l’orthocentre, le centre de gravité, le centre du cercle circonscrit et le centre du cercle d’Euler ? Il n’y a aucune réponse « moderne » à cette question. Mais les modernes se fichent complètement de la géométrie et plus encore de la philosophie.

Pour Platon et Pythagore, c’était tout le contraire. Les nombres et les figures leur apparaissaient comme des puissances imaginaires, des forces divines (Timée 31b-32c). Cette puissance des nombres et des formes représente l’essentiel du mystère pythagoricien, et platonicien.

Mais les modernes ont perdu tout sens du mystère. Ils ne soupçonnent même plus que le mystère fut physiquement et intellectuellement perçu par ces grands anciens. Ils ne comprennent même plus le sens de ce mot.

Analogies illimitées et limitées


72

 

Dans le Philèbe, Platon définit cinq genres de l’Être. L’idée est que l’on peut engendrer tous les êtres à partir d’une composition appropriée de ces cinq genres. Il y a en premier lieu l’Infini et le Fini, deux genres distincts. Un troisième genre résulte du Mélange de ces deux premiers genres. Le quatrième genre d’Être n’est pas une substance mais un principe : il correspond à la Cause qui produit le Mélange des deux premiers genres. Le cinquième est, à l’inverse, le pouvoir d’opérer la Discrimination des genres.

On ne peut qu’être frappé par le caractère fort hétérogène de ces cinq genres, les uns surplombant les autres, les uns causes, les autres effets, les uns substances, les autres principes d’union ou de séparation. C’est précisément cette hétérogénéité fondamentale qui justifie qu’on puisse en faire des genres premiers, susceptibles de décrire toute chose.

L’Être est manifestement un genre premier. Platon en propose d’autres. Dans le Sophiste, il en énumère cinq : l’Être, le Repos, le Mouvement, le Même et l’Autre. L’Être exprime l’essence de chaque chose, et définit aussi son existence. Le Même indique que chaque chose coïncide avec elle-même, mais peut aussi coïncider en partie avec d’autres choses. L’Autre montre qu’il y a des différences en chaque chose, et que les choses diffèrent aussi entre elles. Le Repos rappelle que toute chose conserve nécessairement pendant un certain temps son unité. Le Mouvement signifie que toute chose résulte d’un passage de la puissance à l’acte, dans le domaine de l’être ou dans le domaine de l’action.

Dans sa Théologie platonicienne, Marsile Ficin note que Platon appelle Dieu : « l’Illimité », dans le Parménide (137d) – et qu’il l’appelle « Limite » dans le Philèbe (16d-23c). « Illimité » parce qu’il ne reçoit aucune limite de quoi que ce soit, et « limite », parce qu’il limite toutes choses selon leur forme et leur mesure.

Il est intéressant de remarquer que la matière imite Dieu en cela même : « Elle représente, autant qu’il lui est possible, à la manière d’une ombre, l’infinité du Dieu unique », dit Ficin. L’infinité de la matière, l’infinité des choses peut se décrire par les trois genres que sont l’essence, l’autre et le mouvement. Le monde de la matière engendre en effet à l’infini les essences, les altérations, transformations et mouvements.

A l’inverse, la limite des choses se ramène également à trois genres qui sont l’être, le même et le repos.

L’infinité et la limite des choses miment comme des ombres, Dieu, en tant qu’il est « Illimité » et qu’il est « Limite ».

Un lit à deux places pour Dieu


Vingt-troisième jour

Alexandre Grothendieck, l’un des plus grands, et peut-être le plus profond mathématicien du 20ème siècle, est mort la semaine dernière. Comme Albert Einstein dans le domaine de la physique, Alexandre Grothendieck a bouleversé la notion la plus fondamentale de toutes, celle d’espace, dans son acception mathématique. En fait, il a inventé une « géométrie nouvelle » aux implications incalculables, si j’ose dire. Voici ce qu’il en dit : « On peut considérer que la géométrie nouvelle est avant toute autre chose, une synthèse entre ces deux mondes, jusque là mitoyens et étroitement solidaires, mais pourtant séparés : le monde « arithmétique », dans lequel vivent les (soi-disants) « espaces » sans principe de continuité, et le monde de la grandeur continue, où vivent les « espaces » au sens propre du terme, accessibles aux moyens de l’analyste et (pour cette raison même) acceptés par lui comme dignes de gîter dans la cité mathématique. Dans la vision nouvelle, ces deux mondes jadis séparés, n’en forment plus qu’un seul. » Récoltes et Semailles, §2.10. La géométrie nouvelle — ou les épousailles du nombre et de la grandeur

Pour faire se rencontrer le discontinu et le continu, le nombre et la grandeur, et les faire s’unir intimement, il a fallu que Grothendieck organise en quelque sorte leurs « épousailles ». Il ne s’agissait pas seulement de les marier sur le papier, mais bien d’organiser la consommation du mariage en bonne et due forme. « Pour les « épousailles » attendues, « du nombre et de la grandeur », c’était comme un lit décidément étriqué, où l’un seulement des futurs conjoints (à savoir, l’épousée) pouvait à la rigueur trouver à se nicher tant bien que mal, mais jamais des deux à la fois ! Le « principe nouveau » qui restait à trouver, pour consommer les épousailles promises par des fées propices, ce n’était autre aussi que ce « lit » spacieux qui manquait aux futurs époux, sans que personne jusque là s’en soit seulement aperçu. Ce « lit à deux places » est apparu (comme par un coup de baguette magique. . . ) avec l’idée du topos. Cette idée englobe, dans une intuition topologique commune, aussi bien les traditionnels espaces (topologiques), incarnant le monde de la grandeur continue, que les (soi-disant) « espaces » (ou « variétés ») des géomètres algébristes abstraits impénitents, ainsi que d’innombrables autres types de structures, qui jusque là avaient semblé rivées irrémédiablement au « monde arithmétique » des agrégats « discontinus » ou « discrets ». Récoltes et Semailles, §2.13 Les topos — ou le lit à deux places

Une avancée conceptuelle absolument révolutionnaire, réalisée par le plus grand penseur de l’espace que le 20ème siècle ait produit, peut donc se réduire à une métaphore matrimoniale, et avec tout ce qui s’ensuit.

La banalité même de la métaphore ne doit pas faire oublier l’audace de son application, dans le contexte des mathématiques les plus sophistiquées de notre époque.

Je vais m’autoriser de cette audace pour aller moi-même un peu plus loin dans ma propre recherche. Je remarque d’emblée que cette métaphore des « épousailles » a été abondamment utilisée dans le contexte de diverses réflexions philosophiques et religieuses. Elle s’est notamment appliquée à Dieu lui-même. Par exemple, il y a 2000 ans, dans ce creuset incroyablement riche de cultures, de religions, de philosophies, qu’était alors Alexandrie, le philosophe juif Philon présenta le « mystère » (τελετή) de la « génération divine » dans un célèbre passage de son De Cherubim. Le mystère inclut la cause de la génération, qui est Dieu, mais aussi la Sagesse (Sophia), et le produit de cette génération. Pour Philon, la Sagesse est « l’épouse de Dieu ». La Sagesse, est « épouse », mais elle est aussi « vierge ». Elle est la virginité elle-même. Philon s’appuie à cet égard sur le prophète Isaïe, pour qui Dieu s’unit à la virginité en soi. Dans un autre texte, Philon précise : « Dieu et la sagesse sont le père et la mère du monde ». De Ebrietate, 30

Dans la tradition chrétienne, on trouve des métaphores semblables, qui ont dues être influencées par les idées juives, mais transposées, par exemple dans l’union du Christ et de l’Église. Les grands textes de Pères de l’Église abondent de références à ce sujet, mais je choisis de ne citer ici qu’un extrait d’un texte d’un cabaliste chrétien du 16ème siècle, Guillaume Postel, parce que toute son œuvre fait objectivement la jonction entre la tradition juive de la Kabbale et la tradition chrétienne :

« Car comme il y a amour du masle à la femelle, par laquelle elle est liée, aussi y a-t-il amour et lien de la femelle au masle par lequel il est lyé. Cecy est le mistère du très merveilleux secret de l’authorité de l’Eglise sur Dieu et sur le Ciel, comme de Dieu et du Ciel sur icelle par lequel Jésus l’a voulu dire : Ce que vous lierez sur la terre sera lyé au Ciel. »

Guillaume Postel (1510-1581). Interprétation du Candélabre de Moïse (Venise 1548).

Pour conclure en forme de question réellement ouverte ce billet qui embrasse de très vastes horizons, je propose de réfléchir au problème suivant. De même que Grothendieck a dû inventer un nouveau topos pour permettre au nombre et à la grandeur d’accomplir leurs épousailles, de même, quel topos, ou quel « lit à deux places », peut-on concevoir, imaginer, rêver, pour permettre à l’union de Dieu et de la Sagesse de s’accomplir?

Les occidents et les orients


En français, le mot « printemps » (du latin primus, premier, et tempus, temps) évoque, comme dans de nombreuses langues, le renouveau, l’efflorescence, le bourgeonnement de la vie. Mais en arabe, l’étymologie de رَبيع ( rabi`, printemps) vient des contraintes du désert. Le verbe رَبَعَ , raba`a, a pour premier sens « se désaltérer, venir à l’eau le quatrième jour » et s’appliquait aux chameaux qui, après avoir marché quatre jours et trois nuits sans boire, avaient enfin accès à l’eau.

Cette belle image donne au « printemps arabe » le goût de l’eau pour les assoiffés. Elle montre aussi que les connotations associées au « printemps » sont assez différentes selon les latitudes.

Cette remarque peut se généraliser, et même devenir une méthode de comparaison, et d’éclairement réciproque. A titre d’illustration, je voudrais proposer l’analyse de quelques mots, utilisés en terre d’Islam et en chrétienté (raison, foi, libre arbitre, prédestination, individu, communauté, religion, loi, occident, orient) et soupeser leurs différences d’acceptions.

1. La raison et la foi (عَقْل, `aql et إِيمان , imân)

La raison (`aql )et la foi (imân) entretiennent dans le christianisme comme en Islam des rapports de tension qu’il est intéressant de comparer.

Le mot `aql vient de la racine عَقَلَ, `aqala,dont le premier sens est « lier, attacher, retenir dans les liens » (et en particulier « attacher le pied du chameau »). D’où les sens dérivés « consacrer quelque chose aux usages pieux », « resserrer », « saisir quelque chose », puis « comprendre ». La racine de imân est أَمَنَ , amana, avec pour premier sens « jouir de la sécurité, être en sûreté, se mettre sous la protection de quelqu’un »2. Dans les deux cas, on voit l’importance des références à une culture matérielle, liée aux conditions de vie dans le désert.

Le mot raison vient du latin ratio, issu du verbe ancien reor, ratus, « compter, calculer ». Son sens premier est « compte, matière de comptes, affaires ». Dans le latin classique, ratio était souvent joint au mot res, la chose, en un effet délibéré d’allitération. Mais on employait aussi ratio dans la langue de la rhétorique et de la philosophie parce qu’il traduisait le grec logos, et importait en latin son double sens de « compte » et de « raison ». Quant au mot foi, il vient du latin fides, « foi, croyance ». C’est le substantif qui est associé au verbe credo, « croire ». Le verbe credo et le substantif fides étaient à l’origine des termes religieux, mais ils ont pris dans le latin ancien des sens profanes, du fait de la disparition de la vieille culture indo-européenne, et l’influence grandissante d’une culture méditerranéenne plus matérialiste. Ces deux mots ne reprirent leur sens religieux qu’avec l’avènement du christianisme3.

Etymologiquement, en arabe comme en français, raison et foi appartiennent manifestement à deux sphères d’activité très différentes, sans lien entre elles.

Cette coupure se traduit aussi sur le plan conceptuel. En Islam, la dualité de la raison et de la foi, du savoir et du croire, et l’idée de la « double vérité », furent au cœur du débat entre les Mu`tazilites (apparus au 8ème siècle) et les Ash`arites (apparus au 9ème siècle). Les Mu`tazilites reconnaissaient la valeur de la raison (`aql) dans la défense de la religion, elle était même le critère (mizan) de la Loi, partant d’une volonté de défendre la foi et de la justifier contre l’invasion de la science grecque et la libre pensée qui en résultait. Mais, les Ash`arites furent heurtés par le rôle excessif donné à la raison par les Mu`tazilites. Cela revenait à supprimer la part de mystère (ghaïb) dans la religion, totalement inaccessible à la raison. Là où les Mu`tazilites estiment que le Coran parle par métaphores, Ash`ari prônait une acception littérale. Par exemple, le musulman doit croire que Dieu a réellement des mains, un visage, mais « sans se demander comment » (bi-lâ kayfa).

Pour Henry Corbin, ce débat traduisait un « rapport d’opposition insoluble » entre raison et foi, entre loi et philosophie. Pour y échapper, il proposait d’y substituer l’analyse du rapport entre l’Islam ésotérique et l’Islam exotérique et littéraliste. Il pensait que c’est dans la place donnée à l’Islam ésotérique que l’on pouvait reconnaître le sort et le rôle de la philosophie en Islam.

Louis Gardet proposa quant à lui de confronter non pas `aql à imân, mais falsafa (qu’il traduit par « philosophie hellénistique de l’Islam ») à char`, (Loi révélée). La falsafa avait surgi dans la Baghdâd `abbâside au 3ème siècle de l’hégire avec la traduction des grecs : Aristote, Platon, Plotin, et donna deux pôles : la falsafa orientale et la falsafa maghrébine, la première plutôt platonicienne et néo-platonicienne, la seconde plutôt aristotélicienne. Ces deux groupes de falsafa se distinguent géographiquement et historiquement: le groupe oriental autour de Baghdâd (du 9ème siècle au 11ème siècle) avec El-Kindî, El-Fârâbî, Ibn Sînâ ; et le groupe maghrébin en Andalus (au 12ème siècle), avec Ibn Bajja, Ibn Tufayl (Abubacer), Ibn Rushd (Averroès).

Alors que Baghdad était imprégné d’influences shi`ites, le mâlikisme sunnite maghrébin se repliait sur les traditions et se refusait à l’ijtihâd. Malgré l’éclat de la dynastie almohade, qui régnait à Marrakech et à Cordoue, les ouvrages d’Ibn Rushd furent d’ailleurs brûlés de son vivant, et ce Cordouan termina sa vie en exil. Louis Gardet estime qu’Ibn Sinâ a marqué profondément la pensée musulmane, mais que l’œuvre philosophique d’Ibn Rushd resta, jusqu’à nos jours, fort peu connue en Islam. Il en conclut que les falâsifa (les philosophes arabes) doivent être considérés en fait « comme des philosophes d’inspiration essentiellement hellénistique, d’expression arabe ou persane, et d’influence musulmane ». Il en tire cette « conséquence fort grave pour l’histoire de la pensée musulmane » : la philosophie dans le monde musulman se constitua dès l’origine en marge, en dehors des sciences religieuses.

A partir du11ème siècle, on assista à une offensive en règle contre les falâsifa menée par Shahrastani surnommé « le tombeur des falâsifa », Isfahâni et surtout Abu Hamid Ghazzali avec son grand livre contre les philosophes (Tahâfut al-falâsifa) (L’Incohérence des falâsifa) auquel Ibn Rushd répondra un siècle plus tard par son Tahâfut al-tahâfut (Incohérence de l’incohérence), ainsi que par son Discours décisif, (Fasl al-Maqâl), où il fait un vibrant plaidoyer pour la raison : «  Je veux dire que la philosophie est la compagne de la Révélation (chari’a) et sa soeur de lait. »

أعْني أنَّ الحِكْمَةَ هِيَ صَاحِبَةُ الشَّريعَةِ وَ الأُخْتُ الرَّضِيعَةُ

« [Dieu] a attiré l’attention de l’élite sur la nécessité de l’examen rationnel de la source de la Révélation (chari’a). »

وَ نَبَّهَ الخَواصَّ على وُجوبِ النظَرِ التَّامِّ في أصلِ الشَريعَةِ

Mais Ibn Rushd ne fut pas entendu. A partir du 12ème siècle, on constate que la philosophie perd progressivement de son influence dans le monde musulman, au profit de la mystique.

Pour sa part, le christianisme a montré au long des siècles une gamme comparable d’opinions sur la question du rapport entre raison et foi, mais avec un calendrier différent. Dès les premières années du christianisme, S. Paul affirma que la foi chrétienne était « scandale pour les juifs, folie pour les grecs » (1 Co 1,23), et insaisissable à la raison. En revanche, S. Anselme disait que lorsqu’on a la foi, c’était négligence que de ne pas se convaincre aussi par la pensée du contenu de cette foi. S. Thomas d’Aquin s’employa à prouver au 13ème siècle la compatibilité de la foi et de la raison. En revanche, un peu plus tard, les Franciscains Duns Scot, Guillaume d’Occam et tous les théologiens nominalistes furent beaucoup plus critiques et sceptiques quant aux possibilités de la raison vis-à-vis de la liberté absolue de Dieu : « On ne doit pas chercher la raison de ce dont il n’y a pas de raison » (Duns Scot).

La question s’envenima avec la Réforme, au 16ème siècle. Sola Fide, « la foi seule » (sous-entendu : sans la raison), fut l’un des slogans clé de Luther. La raison doit s’avouer irrémédiablement vaincue devant le mystère de Dieu. En cette matière, la raison non seulement ne sert de rien, mais elle est un handicap. Luther l’appelait la « fiancée de Satan » et la traitait de « prostituée ». Pour Spinoza aussi, entre la foi et la philosophie il n’y a nul commerce possible. « Le but de la philosophie est uniquement la vérité; celui de la Foi, uniquement l’obéissance et la piété. » En conséquence, la théologie ne doit pas être la servante de la Raison, ni la Raison celle de la théologie. « L’une et l’autre ont leur royaume propre : la Raison celui de la vérité et de la sagesse, la Théologie, celui de la piété et de l’obéissance. »4

Le pape Jean-Paul II est revenu sur ce problème dans l’encyclique Fides et ratio (Foi et raison) publiée en 1998, pour réaffirmer la position thomiste : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité.»

Dans ce rapide survol, on peut constater que sur de longues périodes de temps, les penseurs chrétiens et musulmans se sont divisés de manière analogue sur ce sujet. On ne peut manquer de relever les proximités de pensée entre les mu`tazilites, l’averroïsme et le thomisme, d’une part, ou entre les ash`arites et les nominalistes chrétiens d’autre part. La similarité des débats semble révéler la présence de clivages structuraux, propres à l’esprit humain, et relativement indépendants des cultures ou des religions spécifiques.

2. Le libre arbitre et la prédestination (قَدَرً qadar et جَبْر jabr)

La question du libre arbitre et de la prédestination a divisé l’Islam tout autant que la chrétienté, et là encore, de façon analogue. En arabe, les mots qadar et jabr ont permis de nommer respectivement la secte de ceux qui admettent le libre arbitre humain, les qadariya (القدرية), et celle de ceux qui prônent la prédestination absolue, les jabariya (الجبرية).

Le mot قَدَرً qadar signifie « volonté divine, providence, arrêts de Dieu, destin ». Mais c’est sans doute à cause de son sens dérivé, « pouvoir, faculté », que ce mot a pu être associé au pouvoir de l’homme et à la liberté humaine.

Quant au mot جَبْر jabr , qui est utilisé pour les défenseurs de la prédestination, il a pour premier sens « réunion de plusieurs parties en un seul corps », « action de ramener les parties au tout » (d’où le mot « algèbre »). C’est seulement par dérivation que ce mot veut dire « exclusion du libre arbitre ». A noter que la racine de jabr est le verbe jabara, « panser, bander et remettre (un os cassé) ; assister quelqu’un », et par dérivation « forcer, contraindre quelqu’un à quelque chose »5.

On trouve dans le Coran des versets en faveur du libre arbitre et d’autres en faveur de la prédestination. Selon les uns, l’homme est responsable de ses actes. « Tout bien qui t’arrive vient de Dieu, tout mal qui t’arrive vient de toi. » (4, 79) « En ce jour, chaque âme sera récompensée de ce qu’elle a acquis » (40,17). Les réprouvés sont ceux « qui refusent l’aide divine » (107, 7).

Selon les autres, rien ne peut conditionner la volonté de Dieu. Les élus sont les « choisis de Dieu ». « Il accorde sa faveur (fadl) à qui il veut » (3, 73). « Quiconque voudra, prendra un chemin vers son Seigneur, — vous ne le voudrez qu’autant que Dieu voudra. » ( 76, 29-30). « Nous avons placé sur leur cœur des enveloppes pour qu’ils ne comprennent pas, et Nous avons mis une fissure dans leur oreille. » (18, 57)

Affirmations contrastées et complémentaires de la responsabilité de l’homme et de l’absolue Toute Puissance divine.

La puissance du décret divin doit-elle être comprise comme la négation de la liberté de la créature raisonnable ? A cette question, seuls les Mu`tazilites répondent en affirmant la liberté de la créature. Selon Gardet, ce sont des textes de hadith intégrés par Bukhârî dans son chapitre du Qadar qui ont servi de base aux écoles mu`tazilites pour assurer que l’homme est « créateur de ses actes ».

En revanche, les Ash`arites nient absolument le libre arbitre. Tout est écrit, tout est prédestiné (maktûb, maqdûr). Ash`ari refuse à l’homme la qudra, le « pouvoir » de ses œuvres, mais lui concède le kasb, le « profit » qu’il peut en tirer.

Mais historiquement, ce sont les écoles théologiques musulmanes qui optèrent pour le Décret divin aux dépens de l’acte libre et de la responsabilité humaine qui finirent par s’imposer.

Cette discussion n’était d’ailleurs pas seulement philosophique ou religieuse, elle avait aussi une forte dimension politique. Car le problème du libre arbitre est lié à celui de la responsabilité, et en particulier à la question de la responsabilité politique.

Deux positions extrêmes se sont affrontées, notamment lors des luttes contre les Omeyades : celle des Khârijites qui déclaraient infidèle, et donc exclu de la Communauté musulmane, le coupable d’un péché grave, et celle des Murji’ites qui remettaient (irjâ’) à Dieu seul le soin de décider du statut de foi ou de non-foi. La position des Khârijites mettait directement en cause `Uthman et menaçait par là les Omeyyades.  La thèse des Murji’ites leur était en revanche favorable.

Autrement dit, le problème philosophico-religieux du libre arbitre avait aussi une portée politique: l’affirmation du libre arbitre revenait à rendre les khalifes directement responsables du mal résultant de leurs actes. On retrouve plus tard ce même débat politico-religieux sous les `Abbasides entre les Mu`tazilites et les H’anbalites.

La palette de positions sur la question du libre arbitre est donc complète.

Les Murji’ites « remettent à Dieu » la question du statut effectif de la foi du croyant.

Les Qadarites, partisans du qadar humain, affirment le libre arbitre absolu de l’homme, qui est « créateur » de ses actes. Ils furent aussi les plus opposés au régime omeyyade.

Les Jabarites, liés aux traditionnistes stricts, mettent l’accent sur la Toute-Puissance absolue de Dieu (jabar), sans qu’aucune autodétermination puisse être reconnue à l’homme.

Quant à Ibn Rushd s’il est pour le libre arbitre6, il n’emploie pas le mot qadar, sans doute trop connoté religieusement. Il préfère utiliser le mot الإختيار ikhtiyâr, « choix, option, libre arbitre, alternative, préférence », dont la racine est خارَ , khara, « obtenir quelque chose de bon, préférer, choisir », qui a donné l’adjectif خَيْر, khaïr, « bien, bon » et le verbe اخْتارَ ikhtâra, « choisir, décider de son plein gré ».

Il est frappant de constater qu’entre le libre arbitre et la prédestination, entre la foi et les œuvres, on retrouve un spectre comparable d’opinions en chrétienté.

Dès le début du christianisme, les positions s’affrontent. Paul: «ce n’est pas par les œuvres de la loi que l’homme est justifié, mais par la foi» (Galates, 2, 16)

A quoi répond Jacques: « Il en est ainsi de la foi: si elle n’a pas les oeuvres, elle est morte en elle-même. Comme le corps sans âme est mort, de même la foi sans les oeuvres est morte. » (2.17-18 et 26)

Cette polémique, jamais éteinte, fut aussi traduite dans le schisme de la Réforme. Sola gratia, la « grâce seule » (sous-entendu « sans le libre-arbitre »), est l’une des idées fondamentales de Luther. Selon lui, la grâce est donnée par Dieu à certaines âmes « prédestinées », qui sont « élues » sans aucun mérite de leur part. Les autres âmes sont condamnées de toute éternité à la déchéance, quoi qu’elles fassent.

En réaction, le Concile de Trente souligna la coopération et la responsabilité de l’hommepour seconder l’œuvre de Dieu. L’homme doit lutter sans cesse, et progresser dans la foi par ses œuvres.

Il est facile d’apercevoir des analogies entre les positions des jabarites et des Réformés d’une part, et entre celles des qadarites, des averroïstes et des théologiens de la Contre-réforme, d’autre part.

Par ailleurs, de même que l’opposition au libre arbitre en Islam traduisait à l’époque des Omeyyades un soutien politique à leur khalifat, de même les idées de Luther contre le libre-arbitre furent utilisées politiquement par les princes allemands pour nier l’autorité du pape et de Charles-Quint.

3. Individu et communauté

La dualité individu/communauté peut se traduire dans l’Islam par l’opposition entre la responsabilité individuelle dans la recherche de la vérité (qu’on pourrait traduire par l’ijtihâd, l’effort sur soi-même, ou le ra’y , le point de vue personnel) et l’adhésion au consensus communautaire (ijmâ`).

Durant les deux ou trois premiers siècles de l’hégire on pratiqua l’ijtihâd absolu (mutlaq). Une fois les écoles constituées, l’ijtihâd devint relatif. Plus tard il s’effaça devant la simple acceptation passive (taqlîd) des règles d’école. En Islam sunnite, seuls les tout premiers juristes méritent le titre de mujtahid, celui qui pratique l’ijtihad. L’Islam shî`ite au contraire maintient ouvert l’effort personnel, et continua d’appeler mujtahid tout docteur de la loi.

Ibn Rushd dans le Fasl al-maqâl en appelle aussi à la liberté الأختيار ikhtiyâr de l’examen rationnel (النَّظَر التَّامّ) dont la seule limite serait un avis contraire rendu par ijmâ`, un consensus unanime de tous les docteurs en Islam – ce qui sur le plan pratique est évidemment difficile à obtenir, et qui revient de fait à garantir la liberté de la recherche. Les réformistes contemporains réclament quant à eux une « réouverture des portes de la recherche personnelle » (abwâb al-ijtihâd).

Pour sa part, et dès son origine, le christianisme a affirmé l’importance de l’Eglise, et de la communauté des croyants. Mais le schisme de la Réforme changea la donne en relativisant la médiation du clergé et en libérant la réflexion personnelle sur le contenu de la foi. Sola Scriptura (« seules les Ecritures », sous-entendu « sans la médiation de l’Eglise ») résume la position de Luther à ce sujet. Seuls les textes canoniques sont les sources infaillibles de la foi et de la pratique religieuse. Il n’y a pas de place pour une médiation institutionnelle entre le croyant et le texte. Aucune autorité (prêtre, pape ou concile) n’est reconnue; l’interprétation libre, individuelle des textes est laissée entièrement ouverte.

En Islam, comme dans le christianisme, on observe là encore une polarisation analogue entre deux attitudes fondamentales, l’une qui consacre les droits de la raison et de la recherche personnelle, ainsi que la liberté de l’homme de se déterminer par lui-même, et l’autre qui ne cesse de marteler l’importance de la tradition et de la communauté, garants contre le risque des schismes et du sectarisme.

4. Religion et Politique, Dîn wa Dawla.

En Islam, la personnalité du Prophète dut incarner d’emblée une responsabilité religieuse et politique. L’Islam voit de manière intégrée la religion et l’Etat, Dîn wa Dawla. Le mot دِين, dîn, « coutume, habitude, manière d’agir, voie, chemin, croyance, religion, obéissance, calcul, supputation », vient de la racine دَانَ , dâna, dont le premier sens est « être débiteur, s’endetter, emprunter », puis « forcer, contraindre, obliger à quelque chose ». De nombreux autres sens dérivés incluent « se soumettre, obéir, servir » et enfin « avoir de la religion, professer une croyance, surtout l’islamisme »7. Quant à دَوْلَة, dawla, « période, changement, vicissitude, pouvoir, empire, royaume, état », ce mot vient de دَالَ, dâla, « tourner, être en rotation continuelle, chercher à tourner son adversaire, être lâche et pendant (se dit du ventre), marcher en se dandinant avec jactance, faire succéder des changements les uns aux autres »8. Tout un programme.

Pour sa part, le christianisme à son origine s’était placé en dehors de la question du pouvoir temporel, comme l’affirme l’Evangile : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ou « Mon royaume n’est pas de ce monde ». C’est seulement après la conversion de l’empereur Constantin en l’an 312, qui ouvrit la voie à la christianisation de l’empire romain, que se posa la question des rapports entre le pouvoir et la religion. Les querelles autour du césaro-papisme, le rôle des princes allemands dans la Réforme protestante, la création de l’Eglise d’Angleterre par Henry VIII illustrent la diversité des positions possibles.

En France la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat ne date que de 1905. Mais deux décennies plus tard, en Allemagne, un Carl Schmitt pouvait continuer d’affirmer qu’il n’y a pas d’opposition réelle entre la religion et l’Etat, et que les soubassements de l’Etat sont toujours d’origine théologique. Pour lui, l’Etat de droit moderne, qui découle du rationalisme de l’Aufklärung, a voulu imposer la règle inflexible de la loi, et a cherché à éradiquer l’exception sous toutes ses formes, en privilégiant l’impersonnel sur le personnel, le général sur l’individuel. Ceci équivaut selon Schmitt à un parti théologique radical, qui vise à récuser la possibilité de l’intervention directe du souverain dans l’ordre juridique existant. Et Schmitt ne cache pas sa sympathie pour le parti théologique inverse, en appelant à privilégier politiquement l’« exception » et la « décision », contre la « règle » ou la « loi ». Ce qui le conduisit d’ailleurs à soutenir le nazisme, et son homme « d’exception », le Führer.

Ce dualisme structural de la règle et de l’exception se retrouve dans de nombreux domaines. J’aimerais citer à cet égard la fameuse opposition entre l’école de grammairien de Basra et celle de Koufa, au 9ème siècle. La première insistait sur la systématisation de la règle, la seconde sur les exceptions et les irrégularités. Comparé au système rigoureux de l’école de Basra, celui des grammairiens de Koufa est une somme de décisions particulières, prononcées devant chaque cas, car chaque cas paraît un cas d’espèce. A Koufa, on avait le goût de la diversité justifiant l’individuel, l’exceptionnel, la forme unique, l’anomalie, au dépens des lois générales. En revanche à Basra, les règles de la grammaire devaient refléter la régularité supposée des lois de la pensée, de la nature et de la vie.

Plusieurs siècles auparavant, les grammairiens grecs d’Alexandrie et ceux de Pergame s’opposèrent aussi en une lutte entre « analogistes » et « anomalistes », et plusieurs siècles plus tard, la dialectique du général et de l’exception anima la fameuse querelle scolastique des universaux qui opposa les « réalistes » et les « nominalistes ».

On peut enfin remarquer que les dualismes raison/foi et libre arbitre/prédestination ou communauté/individu s’articulent autour du schème plus fondamental relation/séparation qui équivaut au schème règle/exception. Ces schèmes renvoient en fait à la dualité de l’intelligence et de la volonté, ou au dualisme du « logos » et du « nomos » — c’est-à-dire, ce qui dans l’esprit humain s’attache à « lier » et ce qui vise à « séparer ».

5. La règle et l’exception.

Pour signifier la « loi » civile, l’arabe utiliser les mots نامُوس namouss (loi) et قَانُون qanoun (règle, type, principe) qui sont en fait de simples transcriptions des mots grecs νόμος, nomos et κανών, kanon. Nomos signifiait originairement en grec « division de territoire, pâturage, pacage » et par dérivation « usage, coutume, loi », et kanon avait pour premier sens « baguette droite, règle ». Il a été emprunté par le latin administratif pour signifier l’ « impôt », et par la langue de l’Eglise pour signifier la « règle », le « canon »9.

Pour dire la « loi » divine, l’arabe utilise شرِيعَة chari’a. Ce mot vient de la racine شَرَعَdont le premier sens est « ôter la peau d’un animal tué en commençant par une incision entre les jambes », d’où les sens dérivés : « entamer, commencer une affaire, entrer en matière ; entrer dans l’eau ; diriger une lance contre quelqu’un » puis «  rendre clair, évident ; établir, faire une loi ». A la forme II, ce verbe signifie : « frayer un chemin ; faire entrer dans l’eau, amener ses bestiaux à un endroit commode pour qu’ils puissent boire à la rivière»10.

Le mot chari’a permet plusieurs glissements métaphoriques à partir de l’idée de commencement, d’entame, ou d’incision. De là, l’idée d’entrée dans l’eau, puis de la route à suivre pour aller à la rivière, du tracé de la route, pour enfin aboutir à l’idée d’établissement d’une loi, d’un code.

Notons qu’en hébreu, l’équivalent de la chari’a est la torah, « loi », qui vient de la racine יָרָה yarah, qui signifie « jeter, lancer, tirer » et, en sens dérivé, « jeter les fondements, poser, ériger ». Les racines des mots torah et chari’a ont donc en commun l’idée d’un geste initial, « incisif » (comme un coup de lance).

Le mot sunna (usage, habitude, loi, tradition) désigne la coutume normative. La racine de sunna est le verbe سَنَّ, sanna, qui veut dire « former, figurer une chose, percer d’un coup de lance, mener, faire marcher devant soi, élever un troupeau, séparer, distinguer, suivre la route », et de là : « suivre telle règle, observer tel usage, puis établir une loi, prescrire un usage ».11 Dans le droit islamique, il désigne le comportement du prophète. Sunna désigne aussi l’« habitude » d’Allah, qui peut équivaloir aux « lois » de la nature. Ce n’est que tardivement que ce mot fut approprié par les « Sunnites », s’autoproclamant « gens de la sunna ».12

Quant à l’« exception », elle se dit en arabe : اِسْتِثْناء, istithnâ’, de la racine ثَنَى, thana, « plier, recourber, tourner (à droite ou à gauche), doubler, répéter, être le deuxième », et qui donne aussi أَثْناء, athnâ’, « second ».

Cette racine peut être rapprochée phonétiquement et sémantiquement de l’hébreu שֵׁנִי , sheniy, « second, autre », שֵׁנָא , shenâa, « se changer, être changé » , שָׁנָה , shânah, « faire une seconde fois, répéter ; changer, différer », ou encore de שֵׁנָה , shenâh, « sommeil, rêve, songe ». Le glissement de sens entre « second », « répétition », « changement » et « rêve » est utilisé délibérément dans plusieurs versets bibliques, comme par exemple : « Il se rendormit et eut un deuxième songe » (Gen. 41, 5).

La « loi » est associée en hébreu et en arabe à l’idée d’un coup incisif. L’idée duale d’« exception » est associée en arabe au pli, à la courbe, au virage, qui connotent le changement et l’altérité. En hébreu, la même racine conduit à évoquer un « deuxième monde », celui des songes.

6. L’Occident, l’Orient et l’exil.

En langue arabe, le mot « Occident » peut se traduire littéralement par le mot مَغْرِب , maghrib ou « Maghreb ». Ce mot désigne aussi le Maroc. Il est composé du préfixe ma- qui veut dire le lieu, l’endroit, et de la racine غرب, gharaba, dont le sens premier est: « s’en aller, s’éloigner, émigrer, partir, ou se coucher (soleil) », et de façon dérivée, « être long à venir ou à faire quelque chose » mais aussi « être dans l’allégresse, être étrange ». Ainsi le mot غَرْب , gharb, signifie à la fois le couchant, l’ouest, l’occident, mais aussi la fougue, l’impétuosité, la jeunesse. L’adjectif غَريب , gharib, offre une belle polysémie: « bizarre, étrange, inouï, inimaginable, extraordinaire, étranger, rare »…

L’une des significations de gharib appartient au vocabulaire mystique. Il signifie l’« exotérique », par opposition à l’« ésotérique » associé à l’ « Orient ». Le philosophe Ibn Bâjja (Avempace), né à Saragosse à la fin du 11ème siècle, écrivit le Régime du solitaire (Tadbîr al-mutawahhid), dans lequel il utilise le mot gharîb pour désigner des hommes qui sont devenus des étrangers dans leur famille et dans leur société, par allusion à Fârâbî et aux mystiques soufis.

A propos de l’interprétation du Coran (ta’wil), Corbin pousse cette idée plus loin : « Sous l’idée de l’exegesis transparaît celle d’un exode, d’une « sortie d’Egypte », qui est un exode hors de la métaphore et de la servitude de la lettre, hors de l’exil et de l’Occident de l’apparence exotérique vers l’Orient de l’idée originelle et cachée. »

Sohravardi, surnommé le « shaykh al-ishrâq », (l’Ancien de l’Orient), qui fait partie des Ishraqîyûn ou « orientaux », a écrit un Récit de l’exil occidental (Qissat al-ghorbat al-gharbîya). On note le jeu de mot sur ghorbat (exil) et gharbîya (occidental), basés sur la même racine gharb. Dans ce texte, l’« Occident » est une métaphore de l’ « exil », et s’oppose à l’ « Orient des Lumières ». La « théosophie orientale » y est présentée comme amenant le gnostique à prendre conscience de son « exil occidental ». L’initiation doit viser à reconduire le mystique à son origine, à son « Orient ».

Si l’on détache les mots Occident et Orient de toute connotation géographique, on voit que le rêve de cette gnose est que tout homme puisse se faire « occidental », c’est-à-dire « étranger », « exilé » dans sa propre famille et dans sa société, pour mieux devenir « oriental », pour « s’exiler » par l’esprit vers l’ « Orient » de la Lumière. Autrement dit, pour le mystique, l’exil est une règle, en vue d’atteindre l’Exception, qui est aussil’Unique. On trouve d’ailleurs dans le Coran un verset qui se réfère aux « Occidents » et aux « Orients », dans une forme plurielle qui ne peut que renvoyer à une interprétation absolument autre que géographique : « Allah est le Seigneur des Orients et des Occidents » (70,49).

1 Les opinions exprimées ici par l’auteur n’engagent que lui, et en aucune manière l’Organisation pour laquelle il travaille.

2 Dictionnaire arabe-français. A de Biberstein Kazimirski. 1860

3Dictionnaire étymologique de la langue latine. A. Ernout et A. Meillet. 2001

4Traité théologico-politique. Spinoza.

5Dictionnaire arabe-français. A de Biberstein Kazimirski. 1860

6« Comme une condition de la responsabilité légale est le libre arbitre (الإختيار ikhtiyar), celui qui donne son assentiment à une proposition erronée parce que quelque incertitude l’a affecté, s’il est homme de la science, est pardonnable». (Fasl Al-Maqal, 34).

7Dictionnaire arabe-français. A de Biberstein Kazimirski. 1860. Tome I, p. 758

8Dictionnaire arabe-français.A de Biberstein Kazimirski. 1860. Tome I, p. 751-752

9Dictionnaire étymologique de la langue grecque. P. Chantraine. 1977

10Dictionnaire arabe-français. A. de Biberstein Kazimirski. 1860

11Dictionnaire arabe-français. A. de Biberstein Kazimirski. 1860

12Vocabulaire européen des philosophies. Sous la direction de B. Cassin. 2004. p. 1298.

Les lamelles orphiques


9ème jour

Orphée, qui fut aux Enfers, est un guide fiable dans cette katabase. Il possède un étonnant CV. Il a inventé la poésie, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Il a aussi vu de ses yeux de voyant le Chaos primordial dominé par l’Amour. Il a nommé Apollon « l’œil vivant du Ciel », et l’a appelé « celui qui donne forme à toute chose du monde ». Les sources principales sur Orphée sont deux poètes, Virgile et Ovide. Si l’on se réfère à certains auteurs chrétiens et néoplatoniciens, il paraît être aussi une sorte d’image païenne du Verbe.

Le nom d’Orphée, n’a pas d’étymologie reconnue mais Chantraine estime qu’il peut être rattaché à l’indo-européen *orbho, séparer, retrancher, d’où le latin orbus, privé de. Ceci est en référence, bien sûr, à Eurydice.

Le mythe d’Orphée remonte bien avant le VIème siècle av. J.-C. puisqu’on a trouvé une statue d’Orphée jouant de la lyre datant de 560 av. J.-C. Il a donné son nom à un courant mystique, l’orphisme, connu par des hymnes,et divers textes et inscriptions archéologiques dont les Lamelles d’or. L’idée générale est que l’âme, souillée depuis l’origine, doit subir un cycle de réincarnations dont seule l’initiation aux mystères d’Orphée peut la faire sortir. Alors elle est admise à rejoindre les dieux.

L’orphisme n’a jamais été une religion socialement organisée, majoritairement reconnue. Bien au contraire, l’orphisme contestait l’ordre établi, refusait les valeurs des Cités grecques et leurs cultes. On devenait orphique par choix personnel, après initiation.

C’est à Onomacrite qu’on doit la rédaction de la première compilation de poèmes et d’hymnes orphiques. Ce singulier personnage avait été chargé par Pisistrate, vers 525 av. J.-C., d’établir la première édition complète des poèmes d’Homère, l’Iliade et et l’Odyssée. Mais c’était aussi un devin, un initié aux mystères, qui faisait commerce d’oracles. Hérodote raconte que des tyrans grecs, détrônés et réfugiés à la cour de Perse, les Pisistratides, firent appel à ses talents pour inventer des oracles incitant Xerxès 1er à déclencher la seconde guerre médique en 481 av. J.C.

« D’un côté, il vint de Thessalie des ambassadeurs qui invitèrent Xerxès de la part des Aleuades à marcher contre la Grèce, et qui s’employèrent avec tout le zèle possible pour l’y déterminer. Les Aleuades étaient rois de Thessalie. D’un autre côté, ceux d’entre les Pisistratides qui s’étaient rendus à Suses tenaient le même langage que les Aleuades; et même il s’y ajoutaient encore d’autres raisons, parce qu’ils avaient avec eux Onomacrite d’Athènes, devin célèbre, qui faisait commerce des oracles de Musée. Ils s’étaient réconciliés avec lui avant que d’aller à Suses. Car il avait été chassé d’Athènes par Hipparque, fils de Pisistrate, parce que Lasus d’Hermione l’avait pris sur le fait, comme il insérait parmi les vers de Musée un oracle qui prédisait que les îles voisines de Lemnos disparaîtraient de la mer. Hipparque l’avait, dis-je, chassé par cette raison, quoique auparavant il eût été lié avec lui de la plus étroite amitié. Mais étant allé en ce temps-là à Suses avec les Pisistratides, comme ceux-ci en parlaient au roi d’une manière honorable, toutes les fois qu’il se présentait devant ce prince, il lui récitait des oracles. S’il y en avait qui annonçassent un malheur au barbare, il les passait sous silence; mais, faisant choix de ceux qui prédisaient d’heureux événements, il lui disait, en parlant du passage de son armée en Grèce, qu’il était écrit dans les destinées qu’un Perse joindrait les deux bords de l’Hellespont par un pont. Ce fut ainsi qu’Onomacrite, par ses oracles, et les Pisistratides et les Aleuades par leurs conseils persuasifs, portèrent Xerxès à faire la guerre aux Grecs. »1

Comme on voit, la religion et la politique faisaient alliance. Delphes et la Pythie, oracle d’Apollon avaient aussi pris partie pour les Perses. La bataille de Salamine leur donna tort. Après la victoire grecque, Delphes affirma avoir été protégée par une intervention divine. Hérodote rapporte à ce sujet: « [Les Barbares] avaient le dessein de piller le temple de Delphes et d’en présenter les trésors à Xerxès. Ce prince avait, comme je l’ai appris, une plus grande connaissance de toutes les choses précieuses qui s’y trouvaient que de celles qu’il avait laissées dans ses palais, parce que plusieurs personnes l’entretenaient sans cesse des richesses qu’il contenait, et principalement des offrandes de Crésus, fils d’Alyattes. Les Delphiens, effrayés de cette nouvelle, consultèrent l’oracle, et lui demandèrent s’il fallait enfouir en terre les trésors sacrés ou les transporter dans un autre pays. Le Dieu, voulant les dissuader de faire l’un ou l’autre, leur répondit qu’il était assez puissant pour protéger son propre bien. Sur cette réponse, les Delphiens ne s’occupèrent que d’eux-mêmes. Ils envoyèrent leurs femmes et leurs enfants au delà du golfe de Corinthe; dans l’Achaïe; quant à eux, la plupart se réfugièrent sur les sommets du Parnasse et dans l’antre de Corycie, où ils transportèrent leurs effets; d’autres se retirèrent à Amphissa, dans la Locride ; enfin tous les Delphiens abandonnèrent la ville, excepté soixante hommes et le prophète2. Lorsque les Barbares furent assez près de Delphes pour en apercevoir le temple, le prophète, nommé Acératus, remarqua que les armes sacrées, auxquelles il n’était point permis de toucher, avaient été transportées hors du lieu saint, et qu’elles étaient devant le temple. Aussitôt il alla annoncer ce prodige aux Delphiens qui étaient restés dans la ville. Mais, quand les Barbares, hâtant leur marche, se furent avancés jusqu’au temple de Minerve Pronaea, il arriva des merveilles encore plus surprenantes que la précédente. On trouve avec raison bien étonnant que des armes aient été transportées d’elles-mêmes hors du temple; mais les autres prodiges qui vinrent ensuite méritent encore plus notre admiration. Comme les Barbares approchaient du temple de Minerve Pronaea, la foudre tomba sur eux; des quartiers de roche, se détachant du sommet du Parnasse et roulant avec un bruit horrible, en écrasèrent un grand nombre. En même temps l’on entendit sortir du temple de Minerve Pronaea des voix et des cris de guerre. »3

Voilà un Dieu, Apollon, qui savait défendre ses trésors, contre ceux dont il avait faussement prédit la victoire… Mais peut-être était-ce une ruse pour les induire en erreur.

Le charlatanisme des sectes orphiques a été dénoncé par Aristophane, qui s’en moque allègrement dans Les Oiseaux. Platon et Théophraste les présentent comme des prêtres gyrovagues, vendant des purifications à bon compte à un public crédule.

Les idées orphiques furent pourtant par la suite reprises par les néo-pythagoriciens et les néo-platoniciens.

Le mythe principal de l’orphisme est la mise à mort de Dionysos par les Titans, qui le découpent en morceaux et le dévorent. Zeus foudroie alors ces derniers, et de leurs cendres naissent les humains. A l’ascendance néfaste héritée des Titans, les hommes ajoute donc une origine divine, de par la chair de Dionysos que les Titans ont ingéré.

Je suis évidemment frappé par une analogie possible avec la communion chrétienne, faite en mémoire d’un Christ mis à mort, et dont les fidèles partage, en mémoire de lui, la chair et le sang.

Voici deux exemples d’hymnes orphiques adressés à Dionysos :

XXIX

Parfum de Dionysos

Le Styrax

J’invoque le rugissant Dionysos, premier-né, aux deux sexes, trois fois revenu, le roi Bakkhos, farouche, ineffable, caché, aux deux cornes, aux deux formes, couronné de lierre, ayant la face du taureau, guerrier, prophétique, vénérable, qui mange de la chair crue, triennal, qui porte des raisins, ayant un vêtement de feuillage, plein de sagesse, conseiller de Zeus et de Perséphonéiè, Daimôn immortel né sur d’ineffables lits. Entends ma voix, ô Bienheureux, et sois-nous favorable, et sois bienveillant pour tes belles nourrices.

XLII

Parfum de Dionysos Bassaréen

Viens, bienheureux Dionysos, né par la foudre, au front de taureau, Bassaréen, Bakkhos, aux mille noms, qui domptes tout, qui te réjouis des épées et du sang et des chastes Mainades, qui gémis sur l’Olympos, qui rugis avec force, Bakkhos furieux, porteur de thyrse, qui te souviens des injures, vénérable à tous les Dieux et à tous les hommes mortels qui habitent la terre! Viens, Dieu bondissant, et donne à tous le bonheur.

Revenons au mythe. Perséphone, la mère de Dionysos-Zagreus, n’a jamais pardonné le meurtre et la dévoration de son fils. Elle condamne l’homme à errer sans cesse, d’incarnation en incarnation. Comment les rejetons de la cendre, provenant des cadavres des Titans, ces mangeurs du Dieu, pourraient-ils être admis, en effet, à gagner le monde divin ?

Les lamelles d’or, ou d’os, que l’on a retrouvées dans diverses tombes, indiquent que les sectes orphiques et pythagoriciennes laissaient espérer aux initiés la délivrance à leur arrivée dans l’au-delà. Mais à une condition, ne pas se tromper de route. A gauche, l’erreur fatale : la source du Léthé, qui plonge l’âme dans l’oubli. A droite, le bon choix : la source de la déesse Mnémosyne qui rend leur souvenir aux âmes et leur rappelle leur origine divine. La lamelle d’or que le défunt initié emporte dans sa tombe, est une sorte d’aide-mémoire :

« Tu trouveras à gauche de la demeure d’Hadès, une source,
et près d’elle, se dressant, un cyprès blanc :
de cette source ne t’approche surtout pas.
Tu trouveras une seconde source, l’eau froide qui coule
du lac de Mnémosyne; devant elle se tiennent des gardes.
Dis : ‘Je suis fils de la Terre et du Ciel étoilé ;
ma race est céleste, et cela vous le savez aussi…’

Je suis desséchée de soif et je vais périr: donnez-moi donc

rapidement l’eau froide qui coule du lac de Mémoire ».

Et eux-mêmes te donneront à boire de la source divine;

et à partir de ce moment, parmi les autres héros, tu régneras.

Et, de ce moment, avec les autres héros, tu seras souveraine. »4

1Hérodote, VII, 6-7

2La Pythie rendait ses oracles de manière confuse et inintelligible. Un interprète sacré les rédigeait, et les remettait aux personnes qui venaient consulter le dieu. Cet interprète s’appelait prophète.

3Hérodote, VIII, 35-38

4Lamelles d’or orphiques. Instructions pour le voyage d’outre-tombe des initiés grecs, lamelle de Pétélia (fin du Ve siècle av. J.-C.), édition par Giovanni Pugliese Carratelli, Les Belles Lettres, 2003, p. 61.

Le Virtuel et la Grâce


Le Virtuel et la Grâce par Philippe Quéau

20 février, 2006 0

Petits enfants, gardez-vous des idoles.
1 Jn 5, 21
Nous sommes dans un monde idolâtre. La pesanteur de l’idolâtrie moderne nous paralyse, nous réduit. Il est temps de se lever, de marcher, de courir, et de “dépasser les idoles”, comme jadis Ehud.
L’image est l’archétype de l’objet idolâtre. Les empires ont toujours aimé les images, les idoles. Hier c’était César sur la “face” des monnaies. Aujourd’hui CNN. Les images reposent le peuple. Elles se donnent à voir si aisément. Elles sont si évidentes, si visiblement faites pour être vues. Le peuple aime les évidences. Et le pouvoir aime ce que le peuple aime aimer.
Mais il n’y pas que les images. Il y a l’idolâtrie du marché, de l’argent, du pouvoir, et en fin de compte l’idolâtrie du collectif, ce que Simone Weil appelait le “gros animal”. Curieuse fascination des âmes pour ce qui en fait les nie, mais qui les réunit, par simple addition. L’idée du collectif s’impose d’emblée à l’individu comme une idole persuasive. Comment l’individu pourrait-il longtemps vivre isolé dans la masse majoritaire? Comment nier la force du groupement? Alors il s’agglutine, il se fond, il se confond.
La plus grande, la plus forte des idoles que le peuple aime, c’est l’image qu’il se fait de lui-même, son image collective. Nuremberg. La Place Rouge. Tien-an-men. Les stades qui ondulent. Les océans humains. Hegel qualifiait d’”oeuvre d’art vivante” les défilés que l’homme se donne à lui-même en son propre honneur. L’idolâtrie poussée à son comble est celle que la foule façonne avec sa propre image. L’homme croit trouver dans cette pauvre transcendance du “nombreux” de quoi étancher sa soif de dépassement de soi. Mais il se trompe. Ce dépassement n’est que numérique. Dans la foule additionnée, l’individu indivisible, mais multiplié, ne reconnaît finalement que lui-même, à l’infini répété.
Car il y a deux sortes d’infini : l’infini du nombre, et l’infini de la grâce. Ce ne sont pas du tout les mêmes sortes d’infinis, bien qu’ils partagent le même nom. L’un est fait de répétition, l’autre de différence. L’un ajoute et divise. L’autre soustrait et multiplie. Tel est le mystère.
D’où vient l’idolâtrie, individuelle ou collective? On l’a déjà dit : l’image repose. Elle nous repose de l’idée. L’idole est le visage mort d’une idée ancienne, figée à jamais. Nos pensées vivantes sont par nature trop mobiles, trop changeantes. Elles sont le contraire des images : elles ne cessent de se réfuter, de nous emmener au-delà de nous-mêmes, elles nous relient au tout autre, à ce que nous n’aurions jamais su être, si nous avions seulement dû nous laisser faire par la “réalité” ou par les images de la réalité.
Les idées cherchent à dissembler, à faire preuve d’originalité. Les images visent à se ressembler, comme les idoles. Loin de se réfuter, elles tissent une immense toile, une mafia puissante de citations réciproques.
Elles puisent leur force dans leur solidarité globale, si puissante qu’elle va jusqu’à façonner notre supposée “civilisation de l’image”. Avant d’être des images “de” quelque chose, elles sont avant tout des images tout court.
Elles sont images d’abord et c’est à cela qu’elles se cantonnent. Aller plus loin serait aller trop loin. Le “quelque chose” dont l’image est image est ce qu’on appelle le “modèle”. Mais le modèle est autrement difficile à saisir. Car il est presqu’entièrement du côté de l’idée.
L’image, comme l’idole, est du côté du sensible, du réel, alors que l’idée est comme l’âme, du côté de l’intelligible, du virtuel. Les idées nous mettent en relation avec le possible, et même avec l’infini de la virtualité. Les idées sont essentiellement des intermédiaires, comme les anges de l’âme. Elles ne cessent de tisser d’innombrables liens, d’infinies relations, avec tout ce que nous ne percevons pas encore. Grâce à l’idée, nous pouvons rêver à la grâce.
Mais tout ceci (le mouvement des idées, le possible, le virtuel, la grâce) est épuisant. Nous préférons nos aises. Le réel, le concret, le visible, l’évident, l’image vont dans le sens du bon sens. Le bon sens est l’idole de l’esprit.
Le problème, c’est que de l’idolâtrie à la barbarie, il n’y a pas beaucoup de chemin à faire. Nous proposons d’entrer en résistance. Avant que l’idolâtrie des images n’ait asservi les idées encore à naître, présentes cependant à l’état virtuel, et que nous appelons comme la grâce.
La société de l’information, dont on ne peut que constater la prééminence médiatique, représente une formidable occasion de tester notre capacité à résister à la barbarie et aux idoles consensuelles. Il s’agit en réalité d’un défi de civilisation majeur, parce que planétaire et ultra-rapide, mais sutout parce qu’il nous oblige à redéfinir le rôle et l’image de l’homme.
L’info-société représente une évolution culturelle, sociale, politique radicale. Culturellement, il s’agit à la fois de l’invention d’un nouvel alphabet et d’une nouvelle imprimerie, se traduisant par l’émergence d’une cyber-culture aux contours insaisissables parce qu’en pleine formation, mais aussi par le développement d’une pensée plus abstraite, plus désincarnée, et peut-être plus coupée du réel.
Socialement, le Cyber Bang crée les conditions d’une fusion planétaire, par le développement de “communautés virtuelles” et par la multiplication des flots de capitaux et d’information, dématérialisés, délocalisés, dérégulés. Cette virtualisation de la société s’accompagne d’ailleurs corrélativement d’un accroissement des clivages, un approfondissement des fossés, un durcissement des “ghettos” bien réels.
Politiquement, les États parviennent de moins en moins à cacher leur manque de moyens devant les forces globales de la mondialisation. Les hommes politiques, résolus à tout faire pour cacher le plus longtemps cette impuissance à leurs mandants, n’ont pas de dessein, pas de vision. Ils gèrent leur calendrier électoral à court terme. N’étant ni prophètes, ni penseurs, ils ne savent pas comment se tirer d’un pas si délicat, et semblent préférer l’attentisme à tout autre stratégie, de crainte de provoquer un début de réflexion citoyenne, ou pire, l’effondrement des Bourses, l’éclatement des bulles spéculatives.
Comme toutes les idoles collectives, l’info-société génère des passions contradictoires. Les uns prônent le laissez-faire et les autres une re-régulation. Les multiples groupes de pression sectoriels, les “lobbies” représentant des intérêts particuliers dévorent à belles dents la chair du bien commun. Les intérêts catégoriels savent mieux se faire entendre, quitte à s’entre-déchirer, et savent mieux occuper le terrain que le mythique “intérêt général” qu’on a toujours plus de mal à définir positivement.
On continue de faire croire que des forces aveugles du marché, de la pression assurée de la “main invisible”, naîtront l’ordre et la justice universelles. On oublie que le propre du marché est de ne s’occuper que de ce qu’il sait faire le mieux : générer du profit à court terme. Tout ce qui est par nature insolvable échappe au marché. L’enfance et la justice, la maladie et la recherche fondamentale, la création et la paix, la contemplation et la pureté, par exemple, ne sont guère “rentables” aux yeux du marché.
Mais le marché, roi nu, occupe le monde. Il est l’idole du jour. Et l’info-société se plie à ses désirs. Il est vraiment pathétique d’observer cette progression générale du marché devenu l’instrument majeur de l’humanité, parallèlement à la démission du politique, au moment même où on aurait le plus besoin d’une pensée régulatrice, d’une pensée de sagesse.
Car le marché n’a rien à dire et il ne dit rien. Il compte. Le marché optimise. Mais il ne rend pas heureux. Il produit, mais ne redistribue pas. Il profite. Mais il ne rend jamais. Il abuse de sa force, mais il ne console pas des malheurs qu’il engendre.
Nous vivons une période exceptionnelle de l’humanité. Pour la première fois dans notre histoire, nous pourrions libérer notre temps pour nous “consacrer” à ce qui fait l’essence de l’homme : l’amour, le rire, la poésie, l’enfance, la solidarité, la prière.
Il suffit de le vouloir socialement, culturellement, philosophiquement, et de traduire cette volonté politiquement, en redistribuant aux hommes la valeur produite par les machines. Ce que nous persistons à appeler “chômage” deviendrait alors la condition de possibilité d’un temps de moissons, d’un âge neuf, d’une civilisation en métamorphose.
Nous refusons de saisir cette immense chance, cette libération des chaînes de la nécessité. Alors que nous pourrions devenir plus “saints”, en nous rapprochant de ce pourquoi nous avons été mis sur cette Terre, nous continuons de nous plaindre, ô paradoxe !, de ce que les robots et les micro-processeurs nous délivrent de notre servitude. Sans doute est-ce parce qu’ils mettent à bas notre idole la plus imposante : l’image que nous faisons de nous-mêmes.
Changeons l’homme en changeant son image. Changeons nos rêves.

L’homme est un jardin


L’idée de jardin est tout entière dans cette contradiction : c’est un clos ouvert. En témoigne le « Haha ! ». Un certain William Kent inventa la clôture des jardins par des fossés – et non par des murs. Le promeneur parvenu aux limites du jardin, découvrait alors un vaste paysage, non fermé aux regards, et heureusement surpris par cette perspective, se disait : « Haha ! ». La nature tout entière se liait virtuellement au jardin privé.

Le jardin possède une forte affinité avec le virtuel, à un triple titre. Il est le lieu de trois mystères, de trois puissances – la croissance, la fertilisation, la métamorphose. Ou, pour faire image, le germen, le pollen, et l’Eden.

Au germen, nous associerons le concept de simulation. Au pollen, nous lierons l’idée de navigation. A l’Eden, nous attacherons la notion d’interaction.

Le germen.

La caractéristique essentielle des systèmes de production numérique d’images possède une certaine analogie avec la nature des jardins. Il faut considérer la possibilité de générer (d’engendrer) des images grâce à quelques lignes de code comme une sorte de jardinage « par le langage». Le programme informatique fonctionne comme une sorte d’ADN symbolique. On peut faire pousser des images dans son ordinateur, qui devient ainsi une serre artificielle, prête à toutes les manipulations génétiques.

Il ne s’agit pas simplement de simuler la synthèse des plantes, mais leurs interactions, leurs croisements chromosomiques, leurs archéologies, leurs divagations imaginaires, leurs reconstructions putatives, leurs lois physiques poussées jusqu’à leur dernière logique, leurs dynamiques millénaires, leurs greffes et leurs mutations.

Le jardin virtuel est un jardin fait d’images et de langages. On y considère la nature comme un roman et les espèces y sont des phrases, proustiennes ou rimbaldiennes. Cette métaphore est bien double. On simule le végétal par le digital, d’un côté. On considère le nombre comme une nature, de l’autre. Double fécondation.

Pollens.

Les jardins naviguent aux quatre coins de la Terre. Ils sont comme des nefs, bien encloses. Ceints de murs, les jardins de tous les temps aspirent à l’intimité. Mais quels effluves! Leurs vents sont leurs voyages. Les pollens dérivent et fécondent la terre entière. Le jardin voyage par l’eau et par le vent. Ils sont arrosés d’ailleurs. L’eau vient les nourrir depuis des terres lointaines. Les vents et les insectes sont des messagers sans frontières. Errance des graines, des boutures, des parfums. Le jardin concentre, il élabore des sucs et des odeurs. Le jardin diffuse et distribue. C’est une métaphore convaincante du Web. Le Web est une sorte de jardin moderne. On cultive son blog comme jadis son potager ou un parterre de fleurs. Java est une sorte de légume, plutôt remuant, qu’il convient de bien arroser.

Chaque herbe, chaque fleur de son territoire est désormais reliée à la carte du monde. La correspondance entre le microcosme et le macrocosme n’est plus un simple délire romantique, elle devient un phénomène physique, électromagnétique. Les balises GPS de positionnement par satellites permettent d’affecter d’une relation arbitraire tout morceau de territoire à tout autre morceau de territoire.

Eden.

Les jardins interagissent en permanence avec la nature, et passagèrement avec nous. A Byzance, on aimait mettre des automates dans les jardins. C’étaient des figures de bois animées par des courants d’eau. Au Japon, l’eau s’allie au bambou pour ponctuer le temps de coups secs. Madame de Staël rapporte que « souvent au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble. »

Mais le jardin interagit aussi avec l’homme. Nous savons que lorsque l’on caresse une plante ou que l’on presse délicatement une feuille, ou un pétale, un potentiel électrique s’établit, qu’il est aisé de repérer et d’utiliser, pour alimenter des machineries ou des images, des simulateurs ou des écrans…

Maintenant que nous savons cela, les jardins d’Eden, leurs délices, semblent presque impossibles. Comment jouir au milieu de ces plantes hystériques. Comment cueillir les roses de la vie, quand on les entend protester de toute la force de leurs potentiels électriques?

Nous sommes un peu des jardins nous-mêmes, et nous sommes aussi notre propre jardinier. Nous germons, nous poussons, et nous semons nos pollens de par le monde. Nous sommes à la fois pomme et Eden, et la main, la dent et le serpent.

L’homme est une sorte de plante, que tout touche et que tout effleure. Il s’enfonce dans la terre comme une radicule avide. Il s’élance vers le ciel, il boit le soleil. Mais c’est une plante particulière : c’est une plante qui se plante elle-même, une plante qui se bouture et qui devient jardin. L’homme se contient lui-même, et il contient ce qui semble le contenir. Il est bien plus vaste que ses désirs, et que sa vision.

L’homme est aussi une sorte de pollen. Il erre. Il ne sait pas vraiment où il va, et quand il parvient aux frontières extrêmes de son jardin, c’est-à-dire de sa vie, il découvre qu’il n’y a pas de haies, pas de clôtures, et que le regard peut s’emparer du monde, et il  peut se dire avec étonnement : « Haha ! »

La baleine, le cafard et le lapin


L’esprit est toujours en retard sur la matière et sur l’événement. Mais l’art, qui a partie liée avec l’inconscient, a parfois su prophétiser les émergences. Ce qui est propre à notre temps ce n’est pas tant l’intensité de la collaboration entre l’art et l’argent, que la passivité apparente de l’esprit de création, et la faiblesse intellectuelle et morale des maîtres du jour.

Il suffit de penser aux temps où des princes éclairés, visionnaires, fréquentaient des artistes comme Vinci, Michelangelo ou El Greco. Aujourd’hui les plus grands Etats semblent être dirigés par des forces anonymes, les « mains invisibles » de la spéculation mathématico-financière. Le pouvoir méprise l’art – sauf bien sûr l’art des coffres forts et des banques, l’art des commissaires priseurs et des salles de marché, l’art béni par l’argent. L’art dort ou se berce d’illusions, au moment où le monde vit une mutation sans précédent.

On ne peut manquer de s’étonner de cette situation. Où sont donc passés l’art et l’esprit du temps ?

Pour donner quelques exemples de cet endormissement sans vigilance de l’art, je voudrais citer trois métaphores exemplaires de la recherche artistique contemporaine: l’immersion virtuelle, les arts du réseau (Net Art) et l’art trans-génique.

L’immersion virtuelle et ses charmes utérins, quiétistes, évoquent une très ancienne métaphore, biblique, celle de la baleine de Jonas. Les Jonas-artistes abondent aujourd’hui : ils préfèrent le confort du ventre de la baleine, alors que Ninive est plus que jamais menacée.

Les arts du réseau engendrent d’innombrables images et de foisonnantes liaisons planétaires. Elles prolifèrent comme les sauterelles, elles aussi bibliques, des sept plaies d’Egypte. Cette plaie prolifique est, contrairement aux apparences, très fragile. L’art du réseau est éphémère. C’est un art de portée mondiale, mais fugace. Un art aussi précaire peut-il peser sur les « conflits globaux » ? On peut en douter. En revanche, il est tout désigné pour en être la victime ou le bouc émissaire. C’est pourquoi nous préférons, dans ce contexte, la métaphore du cafard. Les cafards prolifèrent eux aussi, mais résistent mieux que les sauterelles. Ils sont donc tout désignés pour devenir un excellent ersatz du World Wide Web, et pour assurer son avenir ainsi que celui de l’art, dans les catacombes futures.

Enfin, nous nous intéresserons à l’idée de l’art trans-génique1. L’art trans-génique n’hésite pas à rêver d’une réincarnation de l’art dans la vie elle-même. A travers l’exemple du lapin, nous verrons ce que cette idée peut avoir de futile et de fascisant.

1. La baleine

Toute proportion gardée, il me semble que nous vivons une période qui peut rappeler les années 30, la montée du nazisme et du fascisme, dans l’indifférence des intellectuels et des artistes « libéraux ». Un texte de George Orwell, Inside the Whale2, écrit en 1940, nous aide à ressaisir l’esprit de ce temps de démission devant la montée des périls.

Dans ce texte, il consacre un assez long passage à l’analyse du roman de Henry Miller, Tropique du Cancer. Il lui reproche de terminer son livre par une attitude « d’acceptation mystique des choses comme elles sont » (a mystical acceptance of thing-as-it-is). Et il continue : « Only what is he accepting? (…) Not an epoch of expansion and liberty, but an epoch of fear, tyranny, and regimentation. To say “I accept” in an age like our own is to say that you accept concentration camps, rubber truncheons, Hitler, Stalin, bombs, aeroplanes, tinned food, machine guns, putsches, purges, slogans, Bedaux belts, gas masks, submarines, spies, provocateurs, press censorship, secret prisons, aspirins, Hollywood films, and political murders”. Et voilà quelle est l’attitude de Miller selon Orwell. Beaucoup d’entre nous, aujourd’hui, « acceptent », comme Miller.

C’est l’attitude de Jonas dans le ventre de la baleine.

Cette image est reprise par Miller lui-même dans un texte, Max and the White Phagocytes, qu’il consacre en partie à Anaïs Nin et à son Journal. Anaïs Nin, très introvertie, y est comparée à Jonas. En passant, Miller évoque un essai écrit par Aldous Huxley à propos du tableau de El Greco, Le rêve de Philippe II (1578-1579). Orwell rapporte que, selon Miller, “Huxley remarks that the people in El Greco’s pictures always look as though they were in the bellies of whales, and professes to find something peculiarly horrible in the idea of being in a “visceral prison”. Miller retorts that on the contrary, there are many worse things than being swallowed by whales, and the passage makes it clear that he himself finds the idea rather attractive.”

Selon Orwell, le ventre de la baleine vu par Miller est « simplement un utérus assez grand pour un adulte »3. “There you are in the dark, cushioned space that exactly fits you, with yards of blubber between yourself and reality, able to keep you up an attitude of the completest indifference, no matter what happens. A storm that would sink all the battleships in the world would hardly reach you as an echo. (…) Short of being dead, it is the final, unsurpassable stage of irresponsibility.”

Est-ce que le ventre de la baleine est un estomac, un utérus, un vagin, ou une espèce d’abri anti-aérien ? Les avis divergent4. Mais ce qui retient l’attention, dans l’interprétation que fait Orwell de l’interprétation de Miller du commentaire de Huxley à propos de El Greco, c’est son choix d’éviter toute allusion aux brûlures des puissants sucs digestifs de l’estomac, aux contractions utérines, ou encore aux attractions vaginales, pour ne retenir de la métaphore biblique que son quiétisme5. Pour Orwell, la figure de Jonas est celle d’un homme qui accepte de se faire « avaler », en restant « passif », et d’être ainsi «  a passive acceptor of evil », d’être donc un complice passif du « mal ». Miller est le Jonas des années 30, que lui, Orwell refuse d’imiter.

La métaphore de la baleine de Jonas –interprétée par Orwell — me paraît bien correspondre également à l’art du virtuel et à ses dispositifs « d’immersion ». Le système CAVE est une sorte de baleine qui est prête à nous avaler et à nous rendre passivement complice de l’état du monde. La réalité virtuelle est une baleine qui nous enveloppe de plusieurs mètres de graisse ouatée, amortissant les cris de souffrance des peuples, ou le bruit des Kalachnikov. Rares exceptions, confirmant la règle, sont les œuvres comme celle de Maurice Benayoun, World Skin, a Photo-Safari in the Land of War (1997), qui précisément réinstalle la « mémoire » de la guerre et non pas sa « simulation », au centre de l’utérus virtuel. Ou plutôt il s’agit de l’effacement de la mémoire. « La photographie est ici une arme à effacer » écrit-il. « Nous prenons des photos. Par notre geste – agression puis plaisir à partager – nous arrachons la peau du monde. Celle-ci devient trophée et notre gloire augmente quand le monde disparaît. (…) Les vivants sont les touristes de la mort. Si l’art est un jeu grave, la guerre en est un autre. Un jeu qui engage le corps comme une question sans cesse martelée sur la réduction de l’être à l’enveloppe. (…) La guerre est une oeuvre collective dangereusement interactive. »

L’intention est bonne. Mais les métaphores du « jeu » ou de « l’œuvre » sont trompeuses. Peut-on laisser dire que la guerre est un « jeu grave », ou encore une « œuvre collective » ? Comme si de Nintendo à la vraie guerre il n’y avait qu’une différence de « gravité », et comme si de l’art à la mort, il n’y avait qu’une différence d’interactivité ?

La guerre, ne l’oublions jamais, c’est à la fois l’horreur absolue et le mensonge sous toutes ses formes, c’est la combinaison du pouvoir totalitaire, et de l’injustice sans recours. Rien à voir avec le jeu, ou l’art.

Au fond de l’estomac de la baleine, armés d’une souris, d’un appareil photo, ou d’un visio-casque, nous tentons « d’arracher la peau du monde ». Mais des tonnes de graisse idéologique nous enveloppent encore, et des kilomètres d’océan technologique nous séparent de l’air libre. Autrement dit, l’art de l’immersion participe de l’hypocrisie générale, s’il instille dans notre inconscient que nous pouvons résister à la guerre tout en faisant de l’art.

2. Le cafard

Jaron Lanier, pionnier bien connu de la réalité virtuelle, a proposé en 1999, (c’est-à-dire deux ans avant « les évènements du 11 septembre ») une réponse adaptée aux futurs conflits globaux, aux attaques qui risquent de prendre pour cible des lieux éminents de la civilisation mondiale. Il s’agissait d’un concept particulièrement original, en réponse à un concours organisé par le New York Times Magazine pour créer une « capsule temporelle capable de survivre mille ans à Manhattan »6. Son idée consistait à encoder toutes les archives du New York Times dans l’ADN de cafards qui seront ensuite relâchés dans Manhattan.7 Les cafards, bien connus de tous les New Yorkais, ont résisté à tout : aux tremblements de terre, aux famines, aux inondations. Ils pourraient même résister à une attaque nucléaire. Par ailleurs, leurs gènes sont extrêmement stables. Dans ces gènes, il y a des séquences appelées « introns » qui n’ont pas de fonctions établies. Il est donc proposé de « ré-écrire », à l’aide de techniques de recombinaison génétique, ces séquences d’introns, qui sont comme on le sait composées de quatre paires de bases d’acides aminés. La mémoire des ordinateurs est composée de deux états (0 ou 1). La mémoire de l’ADN est à quatre états, notés A,T,C,G. Une séquence d’ADN peut donc stocker deux fois plus d’informations que la même séquence numérique. On peut transcrire directement des archives « numériques » dans leur équivalent « génétique », puis synthétiser les séquences ADN correspondantes, et enfin les « lier » à des introns d’ADN en les injectant dans des ovules de cafards. Il suffit ensuite de faire proliférer quelque temps ces cafards archivistiques, puis de les relâcher dans différents endroits de Manhattan. Au bout de quelques années, ces cafards à mémoire recomposée seront devenus, prédit Jaron Lanier, « endémiques » et les archives qu’ils transportent « permanentes ».

Je propose de généraliser l’idée de Lanier. Pourquoi ne pas transposer l’intégralité du World Wide Web dans le patrimoine génétique d’insectes et de rongeurs de la planète. Le Web est, comme on sait, un « réseau de réseaux ». Ici, il serait donc question de créer une sorte de duplication du Web à travers un réseau de cafards, de moustiques, de rats, de scorpions, toutes espèces très résistantes, comme on sait. A chaque espèce on associerait une partie du Web. L’avantage ? La pérennité et la survie. Cette idée d’un réseau de cafards et de moustiques génétiquement modifiés n’est pas de « l’art » à proprement parler, mais il permettrait par exemple de mettre à l’abri (pour au moins mille ans) tous les trésors artistiques de Manhattan.

Les réseaux de cafards et de rats pourraient être la continuation du World Wide Web par d’autres moyens. Il est clair, en effet, que le World Wide Web, sous sa forme actuelle, est condamné à disparaître. Plusieurs ennemis redoutables s’allient aujourd’hui pour hâter cette mort annoncée. Nous ne faisons pas là allusion au danger des « cyber-terroristes » que l’on nous présente comme imminent, pour permettre des augmentations très significatives du budget des agences de contre-terrorisme. C’est tout le concept du Web qui fait aujourd’hui problème. La mise à mort juridique de Napster est un bon symptôme de cette rage d’annihiler la grande utopie libertaire qui accompagna la naissance du World Wide Web. Mais la fin de Napster n’est vraisemblablement qu’un prélude à une action plus radicale encore. Le réseau Internet « public » devra sans doute laisser progressivement la place à un réseau « propriétaire ». Le marché l’exige. Le capitalisme a horreur de la gratuité. Peu importe si c’est Microhard, ou Time Warning, qui finiront par imposer leurs standards propriétaires. Ce qui est sûr, c’est que la guerre est déclarée contre les logiciels libres, les codes sources ouverts, et les sites d’échange gratuits. L’évolution de l’arsenal législatif, technique et politique en témoigne : montée en puissance des cadres juridiques nationaux et internationaux de la propriété intellectuelle, durcissement des techniques de protection, mise en branle de tout l’appareil des Etats pour lutter contre les « pirates » et les « cybercriminels ».

Selon Jaron Lanier, “Manhattan is one of the least desirable locations on Earth for archival storage. It is a likely target for terrorist or military attack during the specified period of time [1000 years].” Or les attaques terroristes ne se sont effectivement pas fait attendre. La prochaine étape dans la montée en puissance du terrorisme est prévisible. Dans une civilisation mondiale dite « de la connaissance », la terreur future ne se contentera pas d’attaquer des immeubles de bureaux, même s’ils incarnent le cœur du système financier, ni de faire mourir un maximum de gens. Il faudra un degré de plus. On s’attaquera alors à l’art, à la mémoire, ou à la religion.

Les terroristes ou les guerriers de demain ne voudront pas seulement tuer les corps, ils voudront aussi tuer l’âme de leurs ennemis. Les coups de canons sur les Bouddhas de Bamiyan illustrent ce point : il s’agit là des prémisses d’une guerre à mort, déclarée à l’esprit des peuples.

Rappelez-vous le pont de Mostar. Il a suffi de quelques minutes, le 9 novembre 1993, pour que le Stari Most (le Vieux Pont), symbole du passé multiculturel de Mostar, soit détruit par l’artillerie croate. Conçu par l’architecte ottoman Mimar Hayruddin, et achevé en 1566 après neuf ans de travaux, le pont s’élevait autrefois au-dessus des eaux vertes de la Neretva.

Le bombardement de villes comme Mostar ou Sarajevo représente un «nettoyage» ou même un «génocide culturel». Les leçons de la terreur ne s’oublient pas. Demain, on peut prévoir que cette méthode sera systématiquement amplifiée.

Comme nous le rappelle l’UNESCO, en temps de guerre, la destruction délibérée du patrimoine culturel n’a rien d’exceptionnel. Mais les événements les plus récents, réalisés à froid, si l’on peut dire, comme la destruction par les Talibans des Bouddhas de Bamiyan, ou la destruction de la mosquée de Babri à Ayodhya dans l’Uttar Pradesh par des fanatiques hindous8, sont d’une tout autre nature. Le projet de certains groupes de démolir la mosquée d’Omar pour permettre la reconstruction du « troisième Temple » de Salomon, à Jérusalem9 fait partie de cette nouvelle méthode. On peut déjà en visiter la maquette virtuelle10. Les groupes qui s’attachent à la promotion de tels projets savent très bien ce qu’ils font. Ils n’hésitent pas à évoquer, comme conséquence probable d’une telle reconstruction, la « troisième guerre mondiale ». Mais au fond, ce n’est pas cette perspective qui leur importe. Il s’agit surtout de nier l’Autre, et d’anéantir son esprit. Désormais, les Etats-Majors des nouvelles guerres auront à leur disposition une stratégie d’anéantissement de l’Autre, non pas seulement physiquement, ou culturellement, mais bien spirituellement.

Revenons à nos cafards. Jaron Lanier le précise bien : sa proposition n’est ni une « plaisanterie », ni une sorte de « commentaire » social. C’est la « meilleure solution technologique ».

C’est trop modeste. La solution de mettre la mémoire des peuples dans l’ADN des cafards est non seulement brillante techniquement, mais aussi philosophiquement. Elle montre bien où nous en sommes désormais réduits. A stocker les œuvres de l’esprit dans les catacombes de l’Empire.

L’esprit, au lieu de planer librement au-dessus des eaux, va devoir se résoudre à s’incarner dans des cafards. Quel splendide résumé de l’époque.

L’artiste, face à une telle perspective, doit s’interroger en profondeur. Que doit-il faire ? Produire des fichiers compatible-ADN, pour faciliter le travail des archivistes ?

Les acheteurs multi-milliardaires des œuvres de Paul Cézanne en sont déjà réduits à enfouir leurs tableaux dans les coffres des banques pour des raisons évidentes de sécurité. La lumière du jour est désormais interdite à ces traces fragiles et convoitées du regard du peintre sur la Montagne Sainte Victoire. Mais les bunkers bancaires ne suffiront plus, dans le millénaire qui s’ouvre. La presse nous a rapporté que de nombreuses œuvres d’art avaient disparu, aussi, dans les décombres du World Trade Center. Il faudra désormais aller beaucoup plus loin pour garantir à l’avenir la mémoire de l’art, et la mémoire de l’esprit, pour donner aux futurs archéologues des chances d’apercevoir des traces de leur passé.

Orwell disait, au début de la Deuxième Guerre mondiale: « The first test of any work of art is survival »11. Hier, les Nazis volaient les tableaux de maître pour se les approprier, ce qui représente encore l’hommage du vice à la vertu. Demain, il faut craindre que les nouveaux barbares ne développent une stratégie d’extinction totale des œuvres de l’esprit. Il ne s’agit plus de s’approprier les richesses artistiques des vaincus. Il s’agit d’annihiler la mémoire de l’Autre.

Désormais, il faut se persuader que toute œuvre d’art, pour survivre, devra être injectée dans des introns de cafards. Peut-être que dans mille ans, nous n’aurons plus que des séquences en VRML, soigneusement cachées dans quelques introns d’ADN, pour visiter virtuellement le Haram Al Sharif (le Mont du Temple), la mosquée d’Omar, le Mur des Lamentations, ou l’Eglise de la Nativité à Bethléhem.

Mais ce n’est qu’un pis-aller. Il s’agit là d’une solution purement archivistique. Le cafard n’est pas l’art lui-même, — ou la religion –, il n’en abrite qu’une copie affadie, forcément réductrice. Y aurait-il une autre solution ?

Pour sauver l’esprit, pour faire de l’art réellement indestructible, non-annihilable, in-tuable, il doit y avoir d’autres manières de s’y prendre.

3. Le lapin

L’artiste trans-génique Eduardo Kac12 a fait beaucoup parler de lui avec son GFP Bunny, un lapin fluorescent de couleur verte, modifié génétiquement. Le travail de Kac, connu pour ses œuvres télématiques, a pris un développement nouveau avec Le Huitième Jour13. C’est une œuvre trans-génique qui inclut dans un système écologique artificiel, physiquement clos mais ouvert sur le Web, des créatures bio-luminescentes comme des plantes, des amibes, des poissons et des souris. Dans l’installation Genesis, Kac incite les participants à provoquer des mutations génétiques, proposant « un perfide et déstabilisant jeu par Internet »14.

Kac introduit un néologisme : celui de « biobot ».

A biobot is a robot with an active biological element within its body which is responsible for aspects of its behavior (…) When amoebas divide, the biobot exhibits dynamic behavior inside the enclosed environment (…) The biobot also functions as the avatar of Web participants inside the environment. Independent of the ascent and descent of the biobot, Web participants are able to control its audiovisual system with a pan-tilt actuator. The autonomous ascent and descent motion provide Web participants with a new perspective of the environment.”

Voilà bien un nouvel avatar moderne du rêve de “l’art total” (Gesamtkunstwerk) dont parlait en son temps Wagner ! La grande fusion artistique est à nouveau à notre portée. Les amibes et le cerveau, le biobot et le Web, les « participants » et « l’environnement » sont invités à fusionner sous l’égide du bon docteur Kac.

Peut-on suspecter Kac d’être simplement inféodé idéologiquement aux industries biogénétiques ? Non, cet artiste ne peut pas être simplement un agent provocateur, décidé à se faire un nom en faisant briller des lapins et des amibes dans l’ombre, et en rassurant ainsi subrepticement le peuple. « Oyez ! Bonnes gens ! si l’art trans-génique peut peindre des lapins en vert, vous pouvez mettre sans danger les civets de lapins trans-géniques dans votre assiette. »

Non, nous ne pouvons pas soupçonner Kac d’être « passif » avec ses lapins, comme l’était Miller dans le ventre de sa baleine. Il est, ô combien, « actif », dans sa volonté trans-faustienne d’ajouter un « huitième jour » à la semaine biblique.

Trêve d’ironie. Je n’approuve pas l’art de Kac. Il me paraît fascisant et futile. Il est dangereusement futile parce qu’il ajoute à la confusion. Il mélange tout, les amibes et Internet, le Web et la Bible. Bien loin « d’éveiller les consciences », il les obscurcit. Ce qui est fascisant, c’est qu’il nous incite à approuver passivement (ô la belle verte !) le grand « jeu » (encore cette métaphore du « jeu » !) de l’ingéniérie génétique, en en devenant les complices muets. Il nous propose même d’en devenir des agents actifs, à grande échelle, en participant personnellement à la grande foire aux mutations génétiques. Non, Kac n’éveille pas les consciences. Kac est un « collabo », en un mot. Or nous avons besoin de résistants.

Pour faire valoir mon point de vue, et comme une sorte de preuve par l’absurde, je propose « l’augmentation » suivante du Lapin GFP. GFP veut dire Green Fluorescent Protein. Il ne faut pas être grand clerc pour prévoir l’arrivée prochaine de protéines RFP et BFP, c’est-à-dire rouges et bleues. Créons donc un lapin dont un poil sur trois (je laisse les détails de la réalisation aux techniciens des firmes biogénétiques) sera fluorescent rouge, vert ou bleu, selon le principe bien connu de la télévision couleur. Alors nous aurons créé le lapin-photo. On pourra ainsi stocker dans les clapiers des photos poilues de tous les chefs d’œuvre des musées. L’étape suivante est facile à prévoir. En combinant les gènes du caméléon, du grillon et de la luciole avec les gènes de ce lapin-photo, il sera aisé de créer le lapin-télévision. Les images fluorescentes pourront en effet changer, comme pour un caméléon, mais en cadence avec une fréquence légèrement supérieure à la stridence du grillon, et avec une luminosité plusieurs fois supérieure (par poil) à celle de la luciole. Bientôt, on pourra donc regarder Metropolis ou Autanten emporte le vent sur des lapins.

Mais ces aménagements, on s’en doute, ne sont encore que de modestes améliorations de l’idée originale.

Allons plus loin encore.

L’idée suivante serait de faire de l’humanité une œuvre d’art totale. Pourquoi ne pas injecter les gènes du lapin télévision dans le patrimoine génétique humain ? Il n’y aurait plus de roux, de blonds ou de bruns, mais des chevelures en haute définition, où l’on pourrait afficher ses photos de vacance, entrecoupées de publicités.

L’art, le bien et le mal

L’art a certainement un rôle à jouer dans la solution des conflits globaux.Pour qu’il y ait une réponse artistique à des conflits globaux, il faudrait un art capable d’avoir une portée mondiale, dans une culture mondiale. C’est une idée encore aussi utopique que celle d’une démocratie mondiale, ou d’une civilisation universelle. Seul le « marché » a, en apparence, et pour le moment, réussi sa mondialisation.

Il n’échappe à personne que la mondialisation économique et technique dépasse considérablement les forces de l’art. L’art semble avoir été en partie complice, et s’est laissé simplement absorber par le marché. Et même si l’art avait la force de s’en libérer, il faudrait qu’il puisse avoir quelque chose à dire, sur les « valeurs ». Mais est-ce à l’art de parler du bien et du mal ? On ne fait pas de bons romans avec de bons sentiments, dit-on.

La civilisation universelle n’existe pas (encore). En revanche, le contraire absolu de la civilisation existe bel et bien. Ainsi les génocides (Cambodge, Yougoslavie, Rwanda) renvoient une lumière noire au fond de toutes les âmes de la planète. Le mal absolu serait-il la seule non-valeur universelle ?

Qu’est ce que l’art trans-génique peut dire sur les génocides ?

Les artistes prêts à relever le défi se font attendre.

Plus généralement, qu’est-ce que l’art peut dire sur le mal ? Par exemple, est-ce que l’art a quelque chose à dire sur « l’axe du mal » ? Il semblerait que non. Notre époque, si prompte à prôner la liberté d’expression, est étrangement silencieuse sur ces questions.

Pourtant, il y eut au XXème siècle des artistes ou des écrivains capables de s’exprimer fortement sur ces sujets. Prenez l’auteur de l’Amant de Lady Chatterley, DH Lawrence. Dans son roman Le serpent à plumes, il écrit en parlant de Kate Leslie, son héroïne: « Et parfois elle se demandait si l’Amérique était vraiment le grand continent de la mort, le grand « Non » opposé au « Oui » européen et asiatique, voire même africain (…) Etait-ce là le grand continent de la désagrégation, et tous ceux qui le peuplaient les agents de la destruction mystique ? Arrachant morceau par morceau l’âme dans l’homme, jusqu’à arracher enfin le germe de la croissance, et à réduire l’homme à un mécanisme aux réactions automatiques (…) Etait-ce là le grand continent de la mort, celui qui ramène au néant ce que les autres continents ont construit. Le continent dont le genius loci ne lutte que pour arracher les yeux de la face de Dieu. Etait-cela l’Amérique ? ».

Les attaques les plus radicales contre « l’Occident » ne viennent pas de Ben Laden. C’est l’Europe elle-même qui les a initiées. Rappelons-nous les diatribes d’un Bakounine qui voulait « répandre Satan ». Pour lui, il n’y a rien de mal, si ce n’est la doctrine de Dieu et du péché originel. Ce genre de thèse est exactement l’inverse de la thèse des Pères Pélerins, qui abordèrent l’Amérique comme un « Peuple des saints » auto-proclamés. Ils se vivaient comme les « élus de Dieu », nés pour guider le monde, se retrouvant naturellement sanctifiés dans leur impérialisme mondial par la citation du Livre de Daniel, chapitre 7, dans la plus pure tradition puritaine15. Cromwell et son « Parlement des saints » participaient de la même « élection divine ». Les « élus », comme le nouveau Léviathan16 nécessaire pour mettre l’ordre de Dieu sur la terre, sont l’exacte antithèse des « déchus ». « L’axe du mal » a d’anciennes racines.

On voit par là que la démonisation de l’adversaire n’est pas un fait nouveau, que Al Qaeda n’a pas fait œuvre de pionnier en la matière, et que le satanisme est indissolublement lié à l’Occident17.

Qu’est-ce que l’art peut faire entre le « bien » et le « mal » ?

Dans un ouvrage18 paru il y a une dizaine d’années, je défendais la thèse que l’art est un « intermédiaire », un « metaxu » au sens que Platon donne à ce mot. Les intermédiaires, pour Platon, sont l’amour (entre beauté et laideur), la philosophie (entre savoir et ignorance), l’âme (entre mort et immortalité).

Je pense qu’il revient à l’art, aujourd’hui, dans le contexte particulier de notre planète rétrécie et échauffée, de tenter d’être un « intermédiaire » entre le bien et le mal.

Ce sera sa meilleure contribution à la solution pacifique des conflits globaux, actuels et à venir.

1 Je remercie ici Jens Hauser pour m’avoir communiqué son projet d’une exposition « Art et Génique » intitulée « Ces artistes qui jouent Dieu, grandeur nature », dans lequel il pose la question de fond : « artistes-généticiens : éveilleurs de conscience ou suppôts de l’industrie de la biotechnologie ? »

2 George Orwell, A Collection of Essays. A Harvest Book. 1981, pp. 210-252

3 “The whale’s belly is simply a womb for an adult.”

4 cf. http://www.modcult.brown.edu/people/scholes/wwwhale/para_36_776.html: “What Huxley saw as a visceral prison and Miller as a womb with a view, Hemingway reads in terms of androgyny or homosocial desire. Hemingway, of course, keeps all this at arm’s length with his dismissive terminology (« believed in fairies » etc.) but even so his prose develops its own orgasmic rhythms as the climax of the chapter is attained. For Miller, finding the quintessence of the female in Greco’s whale allows him to immerse himself in images of whale and womb deployed in expressionist prose even more orgasmic than Hemingway’s. Orwell, who seems in this context strangely deficient in aesthetic sense, does not allow El Greco to deflect him for a moment from his purpose, which is to advise writers to get inside the whale as if it were a bomb shelter and wait for the world to disintegrate around them–or else stop writing and get out and try to change things. By sticking to the stomach Huxley avoids the dangerous organs of generation, but the two Americans, different as they are, plunge in, with Miller eminizing himself and Hemingway very nearly androgynizing himself.”

5 “There is nothing left but quietism – robbing reality of its terrors by simply submitting to it. Get inside the whale – or rather, admit you are inside the whale. Give yourself over to the world process, stop fighting against it or pretending that you control it; simply accept it, endure it, record it.” In op. cit.

6 “A Time Capsule that will survive One thousand Years in Manhattan” cf:http://www.nymuseums.com/lm01052t.htm#1

8 Cet extrémisme hindou s’illustra de façon dramatique en 1992 lors de la destruction de la mosquée d’Ayodhya, en Uttar Pradesh (nord de l’Inde). Cette mosquée, bâtie au 16ème siècle, était supposée être située à l’emplacement exact d’un ancien temple dédié au dieu de la guerre Rama. Entre 1984 et 1989, une campagne anti-musulmane produisit de nombreuses émeutes finissant en massacres. La destruction de la mosquée le 6 décembre 1992 par les extrémistes hindous entraîna des affrontements inter-communautaires faisant 2000 morts. Le Bangladesh voisin connut, en réaction, une vague de vengeance de la part de la population musulmane majoritaire. Sept ans après, le problème posé par la destruction de la mosquée demeure. En effet, les extrémistes prévoient la construction d’un temple hindou au même emplacement. Ce projet faisait même partie du programme électoral du BJP en 1998.

11 in op.cit.

13 http://www.ekac.org/8thday.html

Kac décrit ainsi son oeuvre: “The Eighth Day » is a transgenic artwork that investigates the new ecology of fluorescent creatures that is evolving worldwide. I developed this work between 2000 and 2001 at the

Institute for Studies in the Arts, Arizona State University, Tempe. While fluorescent creatures are being developed in isolation in laboratories, seen collectively they form the nucleus of a new and emerging synthetic bioluminescent system. The piece brings together living transgenic life forms and a biological robot (biobot) in an environment enclosed under a clear 4 foot diameter Plexiglas dome, thus making visible what it would be like if these creatures would in fact coexist in the world at large. « The Eighth Day » presents an expansion of biodiversity beyond wildtype life forms. As a self-contained artificial ecological system it resonates with the words in the title, which add one day to the period of creation of the world as narrated in the Judeo-Christian Scriptures. All of the transgenic creatures in « The Eighth Day » are created through the cloning of a gene

that codes for the production of green fluorescent protein (GFP). As a result, all creatures express the gene through bioluminescence visible with the naked eye. The transgenic creatures in « The Eighth Day » are GFP plants, GFP amoeba, GFP fish, and GFP mice.

14 Selon Jens Hauser, in op.cit.

15 Daniel ch. 7 v. 27: “Et le royaume et l’empire et les grandeurs des royaumes sous tous les cieux seront donnés au peuple des saints du Très Haut. Son empire est un empire éternel et tous les empires le serviront et lui obéiront . »

16 La parution du Léviathan de Hobbes est contemporaine de la période de Cromwell au pouvoir.

17 Relisons les Fleurs du Mal de Baudelaire:

« Race de Caïn, au ciel monte

Et sur la terre jette Dieu ! »

18 Philippe Quéau, METAXU Théorie de l’art intermédiaire, Editions Champ Vallon, 1989

L’art des « metaxu »


Entre la beauté et la laideur, entre le savoir et l’ignorance, entre la matière et les formes, entre les mortels et les immortels, il y a toutes sortes d’êtres « intermédiaires », ce que Platon appelle les metaxu. Il en est des myriades. Le monde se tisse sans cesse par leurs médiations et par leurs transformations.

Les metaxu prennent une actualité nouvelle avec la révolution numérique, qui les rend plus tangibles peut-être, et leur ouvre un immense champ d’expérimentation pratique. L’artiste intermédiaire peut se lancer à la découverte de formes métamorphiques, et de forces immuablement mues. L’art intermédiaire des metaxu entrecroise inextricablement des images (sensibles) et des modèles (intelligibles), révélant progressivement leur essence : le paradigme caché, celé par le démiurge.

Les images de metaxu présentées ici se veulent des expressions caractéristiques de cet « art intermédiaire ». Elles doivent être comprises comme quelques moments privilégiés dans la vie de leur genèse. Ces prélèvements ne sont pas arbitraires. Ils ont été sélectionnés comme des « instants », des « moments » uniques. Seul leur « paradigme » reste intangible, à travers la multiplicité des formes visibles qu’il engendre, et des figures qui l’incarnent provisoirement.

L’imitation des dieux

Ovide a dit que le Sommeil est le père de mille enfants. Parmi ceux-ci, il y a Morphée qui peut prendre toutes les apparences de la figure humaine, Icélos qui peut se changer en bête sauvage, en oiseau ou en serpent, et Phantasos qui sait imiter la terre, les rochers, les eaux, les arbres. Le Sommeil engendre les fantasmes, et rêver c’est imiter les dieux, c’est reprendre ce qu’ils ont déjà vu, pour le métamorphoser à notre manière.

Il y a bien sûr des grincheux, comme Schopenhauer, qui vitupèrent l’imitation : « Imitatores servum pecus ! ». Les imitateurs, peuple serf. Cette servitude est parfois nécessaire, en vue d’une plus haute libération. En Amérique tropicale, les fleurs de la passion (du genre passiflora) en font une question de survie. Elles imitent de faux œufs du papillon heliconius, avec leur couleur jaune et leur disposition aléatoire. Elles font ainsi croire à ces papillons qu’une ponte d’œufs a déjà eu lieu, et les incitent à aller pondre ailleurs leurs œufs parasites, aux promesses de larves dévoreuses. Dans ce cas il n’est pas question d’innover. Imiter c’est vivre. Innover c’est mourir.

Et pourtant, il a fallu à ces fleurs beaucoup innover pour imiter, simuler et survivre.

Il reste entendu que l’imitation « serve » ne peut se comparer à la vive imagination. L’imitation est toujours limitée par ce qu’elle imite. Elle ne tient pas assez compte des rapports cachés entre les choses. Elle étale trop crûment la mince pellicule qu’elle se contente de prélever sur le monde.

L’imagination, quant à elle, prétend ne rien imiter. En réalité, elle imite aussi, mais ce qu’elle imite, elle l’obscurcit, et le cèle. Elle arbore du neuf pour mieux cacher ce qui ne saurait être vulgairement dévoilé.

Oscar Wilde disait que le maniérisme cherche à « imiter l’art et non la nature ». En réalité, il n’imite ni l’un ni l’autre. Un tableau maniériste n’est pas d’abord une image. Il est d’abord une idée. Le peintre maniériste ne cherche pas d’abord à rendre visible, il veut surtout rendre l’invisible. L’image maniériste n’imite pas, elle signale. Elle ne figure pas une présence, elle désigne une absence. « Comprenne qui pourra ! » semblent nous dire ces tableaux moqueurs et distants. Se servir de son esprit plus que de son regard, voilà la leçon maniériste.

Pythagore fut le premier philosophe de l’imitation. Les nombres, disait-il, forment la substance même des choses, et celles-ci imitent (mimesis) les nombres. Les choses entretiennent entre elles des relations analogues à celles qui relient les nombres entre eux. Platon reprit cette idée, en lui donnant une forme plus large : les idées sont des « modèles » dont toutes les choses « participent ». Cette participation se fait comme mélange (mixis), comme union intime entre le modèle idéal et la chose réelle.

Comme si toute grande idée exigeait une polémique, Aristote affirma peu après que ces nuances n’étaient que des « jeux de mots ». Il ne voyait quant à lui aucune différence entre mimesis et mixis, et les rejetait l’une et l’autre. Il y avait pourtant une nuance de taille. La mimesis pythagoricienne laissait intangible le monde épuré des modèles ; elle n’affectait pas la symbolique archétypale des nombres, qui restaient séparés des choses. La mixis platonicienne exigeait en revanche une forme d’union rapprochée entre les idées et les choses. C’était un mélange actif, participatif, une fusion des essences et des natures, qui permettait l’engendrement puis la prolifération d’une multiplicité de mondes intermédiaires.

Devenir

Le devenir multiple des formes, comment le concevoir ? Par « devenir des formes », on entend la génération, le changement et le mouvement des formes sensibles. Pour Platon, ces formes en devenir sont une image déformée et affaiblie de la génération, du changement et du mouvement qui animent les formes idéales. En revanche, pour Aristote, il n’y a de devenir que dans les choses. Tout ce qui « devient », devient quelque chose, à partir de quelque chose, au moyen de quelque chose. Pour devenir, il faut s’incarner.

Ce qui importe, ce ne sont pas seulement les formes, ce sont aussi leurs manières de fluer, leurs façons de varier. La diversité des devenirs est infinie. La fleur devient fruit, la larve nymphe, l’enfant adulte et la fille femme, chacun selon sa manière. Le devenir n’est pas non plus le même qui affecte les parties ou le tout. De plus, des principes différents s’appliquent à l’origine et au terme du développement. Les lois du devenir ne sont point fixes. Elles sont elles-mêmes en devenir. Héraclite utilise l’expression « vivre la mort » pour traduire ce passage de l’être au devenir. Il n’y a pas de loi qui résiste au devenir, pas même les lois qui le régissent. La seule loi immuable, c’est qu’aucune loi ne l’est. Le devenir s’engendre lui-même puisque sa mort garantit sa vie. Il est sa propre substance, sa propre matière, et se fait guerre à lui-même, en toute nécessité, en toute liberté.

D’ailleurs le devenir n’est pas synonyme de progrès. L’adulte n’est pas toujours supérieur à la larve. Chez certains crustacés, des organes parfaitement développés au stade embryonnaire peuvent être relativement dégénérés au stade adulte. Darwin en conclut que ces larves doivent être placées plus haut sur l’échelle de l’organisation que les animaux adultes qu’elles deviennent.

La sénilité et la décrépitude sont issues du devenir au même titre que la maturité et la force de l’âge. Les formes en devenir ne sont jamais assurées de leur avenir. Les artistes le savent bien, qui s’empressent de ponctuer leur vie d’œuvres « achevées ». L’œuvre s’achève, mais ni l’art, ni l’artiste. L’art, indéfini, devient toujours. L’artiste, quant à lui, fige les formes nécessaires à son propre devenir, et il les laisse sans remords derrière lui, comme des sentinelles endormies. Que devient-il lui-même ? Il devient ce que deviennent tous les hommes. Peut-être son sort est-il même encore moins enviable. Car les formes qu’il forge lui renvoient sans cesse une image de la distance qui le sépare de son propre idéal. L’artiste ne peut jamais produire une œuvre dont l’essence vaille sa propre essence. Ses œuvres sont comme les excrétions d’un métabolisme créateur dont le sens est dans cette essence.

Les œuvres ne sont que des traces, là où l’on pensait trouver des chemins ou des passes. Aussi l’art est-il un venin mortel. Vienne l’âge, et avec lui le coup de grâce. « Ton art te dépasse », clament les œuvres rassemblées devant l’artiste amer. Ces objets, qu’un souffle créateur anima jadis, portent l’accusation la plus terrible. Le créateur qui les porta n’est plus. Le démiurge a baissé les bras. La folie ou la mort, le désespoir ou l’amertume semblent les seuls recours devant le constat fatal. Les œuvres libéralement dispensées pendant la période active, paraissent d’abord comme autant de signaux stables d’un mouvement précieux, vital, indicible. Puis elles deviennent la preuve irréfutable de la mort proche de l’artiste qui les fit naître. Dans un de ses derniers poèmes, Michel-Ange écrit : « L’art tant célébré, dont je connaissais les secrets, m’a fait sombrer dans la fange. Vieux, pauvre, dépendant d’autrui, je me décomposerai si bientôt je ne meurs. »

Modification

Les modifications sont toujours légères ou minimes. Mais leurs conséquences peuvent être prodigieuses. Si nous avions un système respiratoire très légèrement différent de celui dont nous disposons actuellement, il en résulterait une transformation extraordinaire des expressions de notre visage, note Darwin. Une simple modification de l’environnement peut faire évoluer des espèces ayant le même patrimoine génétique vers des morphologies très différentes.

Les modifications paraissent souvent marginales ou accessoires. Elles semblent ne pas affecter le principe même de ce qu’elles modifient. Elles ne sont qu’une simple modalité, ne touchant en rien à l’essentiel. L’essentiel ne se modifie pas. Il ne peut être modulé. La modification n’est donc qu’un accident, qui n’engage pas le fond des choses, la substance.

Cependant, le jour arrive où une modification minime se traduit par un résultat sans commune mesure avec ce que l’on attendait. C’est le grain de sable, qui désole les planificateurs imprévoyants.

Pour notre part, on se réjouit de ce qu’en se modifiant un peu, sans peine, on puisse se transformer beaucoup, sans douleur.

En allant au bout de l’idée, il suffit donc peut-être de rêver son être pour le modifier, et le modifiant ainsi, le changer réellement.

Changement

Pour Héraclite, le réel est changement. Toute la nature est en mouvement. Tout coule. On ne peut donc énoncer aucune vérité, car qui peut juger de la vérité de ce qui change en tout sens ? Cratyle alla plus loin encore, et reprocha à Héraclite d’avoir dit qu’on ne descend pas deux fois dans le même fleuve, car il estimait qu’on ne peut même pas le faire une fois. Il en concluait qu’on ne peut rien dire, et se contentait de remuer le petit doigt.

Aristote, comme à son habitude, se livra à une analyse fouillée des diverses catégories de changement : la génération, la croissance ou la décroissance, l’altération et la translation. Pour lui c’est la translation qui est le premier des changements, car tous les changements se ramènent en dernière analyse à des séries de translations.

Les changements peuvent être brusques ou lents, légers ou prononcés. Les changements visibles finissent toujours par émerger de la mer des changements invisibles. Les clinamens et les catastrophes sont les visages brutaux d’un changement qui ne cesse jamais.

Au théâtre du changement, le spectacle n’est ni sur la scène, ni dans la salle, mais dans les coulisses profondes. Les métamorphoses les plus luxuriantes du vivant se ramènent au « fonctionnement expressif » des gènes. Ou même, si l’on va plus loin, se résument à leurs « sauts quantiques ». La chimie, avec son cortège de réactions, de combustions, et de transformations, la physique avec ses fusions, ses évaporations et ses sublimations ne sont que de pâles images de nos genèses intimes.

Le changement s’attaque à tout, même à lui-même. Toutes les règles peuvent être réformées. Toute loi doit contenir le germe de son abrogation. Tout juge doit pouvoir être jugé, au tribunal du changement. Tout changement doit pouvoir être changé. Le changement du changement, c’est aussi le lieu de la liberté.

Baltasar Gracián fit débarquer ses héros sur une île où cette liberté était acquise, et ils y rencontrèrent des monstres en perpétuelle transformation, « tantôt immenses, tantôt minuscules, changeant sans cesse de couleur et de sexe. »

C’était un monde en délire, assez amusant. Mais changer toujours reste au-dessus de nos forces. La folie guette le changeur invétéré. Elle le suit pas à pas, prête à fournir son secours et son poison. La démence n’est-elle pas la faculté de changer n’importe quoi en autre chose ?

Il est vrai aussi que mieux vaut parfois la folie éventuelle à la mort assurée.

Evolution

L’évolution est créatrice, disait Bergson. Cette formule apparemment simple n’est pas si facile à concevoir. La difficulté principale est de bien comprendre la force du temps. Nous n’avons aucune idée concrète de ce que représente un milliard d’années, ni même un million, et surtout de leur possible impact sur des formes vivantes. Le calme royaume de la géométrie ou la paisible république du langage ne nous sont d’aucun secours dans la jungle absolue de la lutte des espèces pour la vie, sur d’immenses durées de temps. L’examen des quelques formes de vie aujourd’hui présentes ne nous éclaire guère sur les innombrables formes disparues, et sur les possibles innovations qui se révèleraient, peut-être, dans un ou deux milliards d’années.

L’évolution se fait par bonds inédits, et en une mosaïque de vitesses relatives. L’évolution n’est pas la même en tous points du temps et de l’espace. Ici elle peut sembler somnoler, là être foudroyante. Les différentes parties d’un même organisme n’évoluent pas elles-mêmes à la même vitesse. On a pu même affirmer que dans chaque être vivant aujourd’hui coexistent des vestiges chromosomiques de toutes les époques du monde.

Une théorie récente met en avant, dans le cas des vertébrés, l’activité auto-catalytique du cerveau dans le processus évolutif. L’évolution morphologique dépendrait en partie des rétroactions positives du cerveau. A condition d’être suffisamment développé, le cerveau peut exercer une « pression interne » capable de favoriser ou d’inhiber des mutations génétiques fortuitement apparues.

Avec le cerveau, l’évolution se donne un moyen d’une puissance inimaginable pour se changer elle-même, pour changer ses propres règles, et même la finalité implicite qu’elle semble suivre. Hegel disait déjà que « du fait même que l’homme sait qu’il est un animal, il cesse de l’être. »

Pour l’artiste intermédiaire, l’évolution des espèces est un paradigme particulièrement stimulant. L’évolution semble n’obéir à aucun programme prédéterminé, ni à aucun modèle préalable. Elle ne cesse de réfuter ses propres productions par tous les moyens, jusqu’à frôler parfois le suicide final. C’est l’exemple énigmatique d’un système géant, génial, en genèse constante, et capable de se transformer lui-même, de lui-même, par lui-même, visant quelque lointaine idée qui pourrait bien résider en dehors de lui-même.

Variation

Le même et le varié entretiennent des rapports étroits. Une seule image peut engendrer de multiples rêves. Une seule forme peut se lire de façon variée. Réciproquement, un concept impose sa forme unique aux mille variations qu’il subsume. Le rêve et le concept, l’un et le multiple, ne sont que des variations l’un de l’autre.

Il n’est rien qui ne varie. Car la variation, c’est l’art de rester soi-même. La (petite) variation est la substance même du même.

Les minéraux varient. Ils se dissolvent, ils se recombinent. Les molécules qui les composent ne cessent de varier de formes.

Les arbres varient, suivant l’heure du jour ou la température. Le volume des branches et du tronc change. C’est au matin, avant le lever du soleil que leur circonférence est la plus grande. Plus tard, dans la journée, ils rétrécissent à cause de la transpiration. Mais il suffit d’une averse et ils enflent à nouveau.

Les animaux aussi sont sensibles aux variations de température. Prenez les chats siamois. La couleur de leur pelage dépend d’une enzyme qui ne fonctionne correctement qu’à la température de 33°C. Au-dessus de cette température, l’enzyme ne catalyse plus la synthèse de la couleur noire, et le poil reste clair. Les parties les plus chaudes du chat sont claires, et les zones plus froides (pattes, oreilles, queue) sont noires.

Un des mécanismes de variation les plus répandus est la répétition. « Lorsqu’un organe se répète souvent dans un même animal, il tend tout particulièrement à varier, soit par le nombre, soit par sa conformation », écrit Darwin.

Les gènes sont particulièrement concernés par cette loi, puisqu’ils répètent sans fin les mécanismes simples de la duplication de l’ADN.

Mais la variation ne s’applique jamais qu’aux détails, à la périphérie. C’est justement parce qu’un caractère n’a pas beaucoup d’importance qu’il peut varier sans contrainte. S’il en avait, il serait soit éliminé radicalement, soit conservé précieusement, et donc soustrait à toute variation. L’extrême variabilité d’un caractère implique son extrême marginalité. Parfois ce raisonnement semble difficile à accepter, tant la variation semble radicale. Le papillon araschia levana L., appelé vulgairement « la carte de géographie », offre un festival variations spectaculaires. Les papillons de la génération du printemps sont fauves, avec des taches noires, blanches et bleues. Ils sont remplacés par la génération de l’été qui est de couleur brune avec des taches blanches et un trait rouge. L’explication est que le gène qui contrôle les couleurs donne lieu à deux « expressions » parfaitement distinctes.

La variation est une métamorphose marginale, parfois saisie de très timides audaces. Ainsi le visage de l’homme est l’objet d’infinies et subtiles variations. Le visage du matin n’est pas celui du soir. Athanasius Kircher (1601-1680) avait inventé un système à base de miroirs plans pour « montrer le visage humain comme variable » (Faciem hominis variam ostendere) en en superposant des images successives.

La tradition picturale fourmille de techniques variationnelles. C’est une question cruciale, on s’en doute. Comment un même outil, le pinceau, peut-il rendre les infinies variations de la nature ? Il faut commencer par varier les gestes qui l’animent. La « méthode des rides » de Shitao est une encyclopédie des variations possibles, avec le roc, l’arbre ou le nuage. Les diverses « rides » (nuages enroulés, chanvre éparpillé, corde détoronnée, taille à la hache, face de diable, crâne de squelette, fagot emmêlé, graines de sésame, or et jade, cavité ronde, pierre d’alun, fragment de jade, sans os,…) sont autant d’opérateurs capables de faire « varier » l’aspect d’un sujet donné. Indépendantes de leur destination finale, les « rides » forment un groupe de transformations dont le jeu renvoie d’abord à lui-même. La signification particulière, contingente, d’une ride donnée s’efface nécessairement devant la signification plus haute qu’elles offrent toutes ensemble, comme système. Elle disparaît devant les affinités qui unissent les rides entre elles, ou les dissonances qui les font vibrer, et qui forment le tissu même du style, et peut-être même du monde.

Altération

S’altérer c’est devenir autre, tout en demeurant le même. Il y a altération quand une substance change qualitativement en restant cependant la même. Ceci est possible quand ce n’est pas la substance prise comme un tout qui change, mais seulement certaines de ses qualités. Si toute la substance changeait, il ne s’agirait plus d’une altération, mais d’une corruption totale – laquelle conduirait à la génération d’autres substances.

L’altération est un changement qualitatif, partiel et continu. Comme elle ne change pas le sujet, mais seulement telle ou telle de ses qualités, elle transforme continûment la substance en elle-même. Les qualités altérées des objets se succèdent comme des instants dans la durée, ou des points sur de souples lignes. C’est ce mouvement continu qui donne son identité à ce qui devient autre, dans ce qui reste le même.

En résumé, l’altération incarne la présence d’un peu d’autre, librement à l’aise dans le même.

Mais l’altération peut parfois attenter à la vérité même de la chose, quand on en abuse. L’approche seulement technique, ou la méthode mathématique, strictement ou absolument appliquées, font partie des dangers. « Dans la connaissance mathématique, la réflexion est une opération extérieure à la chose ; de ce fait, il résulte que la vraie chose est altérée. »

Il ne faut pas en conclure que la technique ou les mathématiques pervertissent les choses vraies, comme par exemple Socrate les jeunes gens. Il faut plutôt comprendre qu’elles offrent le moyen d’une lecture autre du même. Il ne faut pas trop se plaindre de l’éloignement des mathématiques et du réel, et de l’extériorisation de celles-là par rapport à celle-ci. Au contraire, il faut se servir de l’altération qu’elles lui font en effet subir pour découvrir certains de ses principes cachés. L’altération, dans ce cas, permet un regard autre, plus profond, sur le même. De ce fait, elle nous aide à reconstituer, indirectement et au moins partiellement, l’invariant qu’est la chose même.

Dis-moi ce qui te rend autre, et je te dirai qui tu es.

Déformation

Tout ce qui se déforme, dans le même temps se reforme. En se déformant, la forme devient pâte ou glaise. Elle se fait nuage ou liquide : elle se soumet à la puissance continue de la déformation. Cette malléabilité, cette humilité plastique sont semblables à celles des rêves et de l’imagination. La déformation relie la forme ancienne et la forme nouvelle, tout comme la rêverie mêle le possible et le réel. En ce sens, toute forme qui se déforme doit toujours garder en elle quelque chose d’amorphe. Il doit rester en elle de quoi recevoir d’autres formes en partie nées d’elle.

La déformation est un commentaire de la forme. Elle l’explicite, et la révèle en quelque sorte, car la dynamique déformante met au jour les points d’inflexion ou de rebroussement, les jointures et les pivots.

L’art a su depuis longtemps jouer de l’heuristique déformatrice. Les célèbres anamorphoses mettaient en scène des perspectives accélérées ou ralenties, des rectifications optiques, cachant de monstrueux rébus ou des bizarreries érotiques. Roland Barthes voyait dans l’anamorphose l’un des deux moyens radicaux de tourner l’Analogie en dérision, l’autre étant le respect plat, la « copie ». L’anamorphose est une déformation réglée, obéissant scrupuleusement aux lois de l’optique, mais dans un but résolument pervers. L’anamorphose est l’application extrême et ironique des lois nécessaires pour atteindre la perfection représentative.

Depuis Phidias, le sculpteur retors, on savait qu’il vaut mieux représenter des cercles par des ovales plutôt que par des cercles, car les images, « pour être plus parfaites en qualité d’images et représenter mieux un objet, ne doivent pas lui ressembler. »

Le maniérisme voulut soumettre la nature à l’anamorphose, comme on soumet à la question, pour lui arracher de nouveaux aveux. Athanasius Kircher chercha à appliquer le « grand art de la lumière et de l’ombre » et les ressources de sa « lanterne magique » pour « déformer le visage de l’homme de mille manières. »

Kircher, qui était jésuite, voulait déformer pour transformer, il voulait reformer pour mieux réformer. La déformation lui était une sorte de forceps pour aider la forme à s’accoucher d’elle-même.

Cette métaphore vaut aussi pour la vie et les formes vivantes. Sous sa forme la plus élémentaire, la matière vivante est une simple goutte de protoplasme enveloppée d’une membrane lui permettant de se déformer. Cette membrane, molle et souple, se comporte comme un liquide à deux dimensions, qui ne cesse de s’agiter. De fait la membrane cellulaire se recycle totalement en environ cinquante minutes, par la formation ou la disparition de vésicules et divers mécanismes, comme l’invagination de la membrane ou une phagocytose, permettant d’ « avaler » des corps étrangers.

De même, les protéines se déforment sans cesse, et ce sont ces déformations qui les rendent actives biochimiquement. Des petits mouvements locaux extrêmement rapides, de l’ordre de la femtoseconde (10-15 s.) produisent au bout du compte une déformation globale de la protéine.

Les protéines passent du local au global par d’infimes contorsions, indéfiniment répétées un million de milliards de fois par seconde. Elles semblent toujours en quête, toujours à l’affût d’un niveau énergétique approprié. Si les protéines avaient un dieu, ce serait Protée.

La déformation impose une sorte de continuité intrinsèque à la forme qui en est le siège. La forme doit en quelque sorte se souvenir d’elle-même pour seulement se déformer, partiellement, et non pas se métamorphoser complètement.

Cette nécessité d’une mémoire de la forme signale le début d’une sorte de conscience dans l’ordre du vivant. « L’amibe est déformable à volonté, elle est donc vaguement consciente », dit Bergson.

Fusion

La déesse de la fertilité, Io Aréthuse, se baigne nue dans les eaux du fleuve Alphée. Celui-ci tombe aussitôt amoureux d’elle. Se changeant alors en homme, il la poursuit. Io, acculée, prend peur. Une sueur glacée couvre ses membres, des gouttes coulent de tout son corps, une rosée s’écoule de ses cheveux, une mare ruisselle à ses pieds, en un instant Io se voit changée en fontaine. Alphée « reconnaît à cette eau l’objet de son amour », comme dit Ovide. Quittant l’apparence humaine qu’il avait prise, le fleuve Alphée reprend sa forme initiale et se change en ondes pour se mêler à elle.

En quelques lignes, sont ainsi rassemblées les trois figures classiques de la fusion : la fusion liquide (krasis), le mélange des liquides (mixis) et la « véritable fusion » : l’union naturelle (symphysis). Io commence par se liquéfier, puis se mélange aux eaux d’Alphée, pour finir par s’unir à lui.

Ovide rapporte encore l’histoire de Salmacis et d’Hermaphrodite (dont le nom est déjà une fusion des noms du dieu Hermès et de la déesse Aphrodite). Il décrit ainsi leur métamorphose : « Ce ne sont plus deux êtres, et pourtant ils participent d’une double nature. Sans que l’on puisse dire que c’est une femme ni un enfant, l’aspect n’est celui ni de l’un ni de l’autre, en même temps qu’il est celui des deux. »

Dans la fusion, c’est l’aspect extérieur qui change, et non pas le principe interne des êtres fusionnant.

Bergson, penseur de la conscience, utilise le mot de « fusion » pour décrire la pénétration mutuelle des idées. Les faits de conscience ne sont pas juxtaposés, mais fusionnés. Le moi est constitué par des êtres vivants qui se pénètrent les uns les autres, qui se fondent ensemble. Il est difficile de concevoir avec précision cette succession de changements d’états, cette compénétration de formes s’unifiant. Mais c’est une façon de rendre compte de l’immersion du monde, de sa substance, de son altérité, dans la conscience. Les durées, les odeurs, les instincts, les images sont comme les éléments d’une conscience « en sympathie » avec le monde, contre laquelle se liguent éventuellement toutes les forces de durcissement, de pétrification, de vitrification.

Mais la fusion porte potentiellement la confusion en elle. Comment établir la partition entre la fusion réussie et la fusion confuse, ratée ? Comment évaluer la « nature » positive, créatrice, de la fusion ?

Dans un chapitre sur la religion esthétique, Hegel montre l’effort de l’œuvre pour échapper à cette confusion. La figure humaine doit « se libérer » de la figure animale à laquelle elle est « mélangée ». La figure du dieu doit montrer la vie organique « comme fondue à la surface de la forme et limitée à cette surface. » La « fusion de l’idée et de la forme » doit se contenter d’un minimum de formes confondues. Sinon, la confusion des formes confondra aussi les idées.

Cette question est cruciale. Hegel prétendait juger de la valeur d’une œuvre d’art d’après « le degré de fusion, d’union qui existe entre l’idée et la forme ». Le beau serait le résultat de la « fusion » du rationnel et du sensible. Mais comment distinguer la fusion véritable, signifiante, de la bouillie inaboutie, confuse ?

Comment fondre sans confondre ?

Il faut revenir à la nature. Elle enseigne de multiples façons de fusions non confuses qui peuvent être embrassements, conjonctions, conjugaisons, ou même un dualisme de principes antagonistes.

Prenons l’exemple de la tempête, décrite par Ovide : « On croirait que le ciel entier descend dans la mer, tandis que lamer soulevée se hausse jusqu’aux régions célestes (…) les eaux du ciel se mêlent à celle de la mer (…) l’obscurité de la nuit s’épaissit des ténèbres de la tempête jointes à ses propres ténèbres ».

Ce dualisme de la mer et du ciel évoque la précision dialectique de la peinture extrême-orientale de paysage (comme le « san-sui-ga » japonais). Cette peinture ne vise pas à reproduire la nature mais à créer le principe d’une « nature ». Les jeux de l’encre et du pinceau veulent engendrer ceux des eaux et des montagnes. Comme l’eau et la montagne, l’encre et le pinceau se pénètrent pour se féconder mutuellement.

« Il faut que la montagne s’applique à l’eau pour que se révèle l’universel écoulement. Il faut que l’eau s’applique à la montagne pour que se révèle l’universel embrassement. »

Médiation

Les êtres intermédiaires sont en nombre infini. Mais on a déjà signalé qu’on pouvait distinguer deux grandes classes dans cette profusion : les messagers, qui relient, et les hybrides, qui mélangent. Ce sont les deux pôles d’une dialectique du même et de l’autre, de la liaison et de la fusion. L’être intermédiaire peut être un messager parce qu’il a une nature hybride, et qu’il possède des éléments de plusieurs natures. Réciproquement, il a le privilège de ces diverses natures, parce qu’il a su les conjoindre et les relier, de façon pérenne. Chez l’intermédiaire, il y a du même dans l’autre et de l’autre dans le même.

Ce principe, très taoïste, est aussi une conséquence du langage, de ses insuffisances et de la manière dont il s’applique au monde. Les mots doivent rassembler sous la même bannière des réalités distinctes, ils sont par là portés à les rapprocher et à les hybrider en les subsumant sous le même signifiant. Par ailleurs, le langage est notoirement inapte à traduire toute la gamme des glissements entre les formes. Etant lui-même une forme que nous imposons aux choses, il n’est guère propre, en conséquence, à traduire les transformations et les métamorphoses, puisqu’il a choisi de pérenniser les structures et les états. Ceci se vérifie simplement lorsqu’on tente d’appliquer à la nature une classification basée sur le langage. Quels que soient les critères choisis, les exceptions abondent.

Considérons par exemple les trois règnes classiques : le minéral, le végétal, l’animal. A la frontière entre ces règnes, prolifèrent les ambiguïtés. Telle substance gélatineuse, bourgeonnante, capable de mouvements autonomes dans les étangs, a été classée comme plante par Leeuwenhoeck en 1703, mais Abraham Trembley considéra un peu plus tard qu’il s’agissait d’un animal « zoophyte », d’un chaînon intermédiaire entre les végétaux et les animaux.

Il existe des organismes monocellulaires, les protistes phytoflagellés, qui se comportent comme des végétaux en milieu bien éclairé, et comme des animaux dans l’obscurité. Dans le premier cas, ils se nourrissent par photosynthèse ; dans le second cas, ils peuvent digérer des particules organiques. Ces organismes sont donc à la fois animaux et végétaux, ou successivement l’un puis l’autre. Mais cette distinction dépend essentiellement du critère choisi pour octroyer le caractère animal ou végétal. En l’occurrence il s’agit de savoir si leurs cellules possèdent des pigments comme la chlorophylle, auquel cas elles sont considérées comme « végétales », ou bien si elles en sont dépourvues, auquel cas elles seraient dites « animales ». Mais chez certains protistes, sur deux cellules-fille engendrées par mitose, l’une possède un plaste chlorophyllien, et est donc « végétale », et l’autre cellule en est dépourvue, et est donc « animale ».

Clairement, le problème vient des critères caractéristiques choisis, qui tranchent à vif dans une réalité beaucoup plus complexe que n’en saisit le langage.

La difficulté éprouvée à déterminer des frontières précises entre espèces différentes fut l’occasion pour Darwin de proclamer son principe de « continuité » de l’évolution, de gradation insensible entre espèces, sous-espèces et variétés accusées, et entre variétés légèrement divergentes et simples différences individuelles. Il est impossible, dit Darwin, de fixer le point auquel le terme « homme » commence à s’appliquer, si l’on considère la série graduelle des formes simiesques qui mène à l’homme.

On peut en inférer qu’il y a un nombre infini de formes intermédiaires « oubliées » qui relient toutes les espèces entre elles. D’innombrables formes de transition, aujourd’hui disparues, ont été « exterminées » par la sélection naturelle.

Ces multiples intermédiations, ces inimaginables hybridations, le langage semble impuissant à en rendre compte. Réduit à signaler quelques étapes bien nettes entre lesquelles les multiplicités hybrident s’ébattent incognito, le langage laisse échapper à ses filets nombre d’essences indicibles.

Ovide a raconté l’histoire émouvante de Myrrha qui supplia les dieux de la soustraire à la vie et à la mort. Sa métamorphose la chassa en effet du séjour des vivants comme de celui des morts. Echappant à tout repère formel, son châtiment fut littéralement indicible. Ses os furent transformés en bois, et son sang en sève, ses bras en branches et sa peau en écorce. Myrrha était enceinte au moment de sa métamorphose. L’enfant arriva à son terme et chercha l’issue par laquelle il pourrait venir au jour. L’arbre eut alors toute l’apparence d’une femme en travail. Les douleurs de la mère ne peuvent s’exprimer par des mots. L’arbre se fissura et livra passage à l’enfant par une fente de l’écorce.

Les résultats des Métamorphoses hybrident l’ineffable et la monstruosité.  Dans tous les cas, le langage peine à les nommer. Comment décrire sans de longues périphrases des êtres hybrides comme Scylla, femme-tronc aux jambes constituées par des monstres aboyant, assemblés par le dos, ou bien Dryope, « qui n’avait plus que le visage qui ne fût arbre » ? Devenus innommables, les monstrueux hybrides assument toute la charge du péché originel du langage.

Cependant, le langage ne s’avoue pas toujours battu. Il est parfois capable de médiation, d’intermédiation. Hermès, dieu du commerce et de la communication, est aussi l’inventeur mythique de l’écriture hiéroglyphique. L’archétype de l’intermédiaire messager est l’ange.

Issus de la tradition hébraïque, les anges et les archanges, les principautés et les puissances, les vertus et les dominations, les trônes, les chérubins et les séraphins, représentent autant de degrés hiérarchiques, de points de passage entre l’Homme et Dieu.

Platon partage la même intuition : « Tout ce qui est démonique est intermédiaire entre ce qui est mortel et immortel ». Les êtres intermédiaires jouent un rôle essentiel, et permanent. Le démiurge du Timée, créateur de la race humaine, en fait partie, tout comme les âmes dont il anime l’argile qu’il pétrit. Car les âmes sont des intermédiaires en ce qu’elles relient le sensible à l’intelligible. Elles donnent une « forme » à la matière de leurs impressions. Par le biais des représentations, elles réalisent la conjonction de l’être et de la pensée, elles relient le singulier et l’universel.

En revanche, Aristote n’a cessé de vouloir démontrer leur inanité. « La pensée d’Héraclite, disant que tout est et n’est pas, fait que tout est vrai ; celle d’Anaxagore, au contraire, disant qu’il y a un intermédiaire entre les contradictions, fait que tout est faux : quand, en effet, il y a mélange, le produit du mélange n’est ni bon, ni non-bon, de sorte qu’on ne peut rien dire de vrai. »

C’est être un peu sévère sur les mélanges. Il en est beaucoup dont on peut dire quelque chose de vrai. D’ailleurs, notons que c’est le propre du discours du philosophe, selon Platon, que de se situer entre savoir et ignorance.

De façon analogue, la théorie de l’art intermédiaire se propose de promouvoir un art qui serait, comme la philosophie, entre le savoir et l’ignorance, ou comme l’amour, entre le beau et le laid. L’art intermédiaire est entre la recherche et la production, entre l’idée et la forme matérielle, entre l’intention et la réalisation.

Les êtres intermédiaires issus d’un tel art, veulent imiter la liberté des créations du démiurge.

Jouir de cet art-là demande sans doute de partager le regard contemplatif d’un dieu ou d’un philosophe.