« Il y a »


« Il y a » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Il y a dans les langues des expressions idiomatiques que l’on emprunte sans cesse, naturellement, sans trop s’interroger sur leur véritable sens. Par exemple, en français, il y a l’expression « il y a ». Quel est cet « il » ? Que désigne cet « y » ? Et quel sorte d’avoir évoque cet « a » ? Des langues comme l’anglais et l’allemand emploient des expressions comparables mais très différentes, et qui suscitent leur lot de questions propres. En anglais, « il y a » a pour équivalent « there is », qui se traduit mot à mot par « là est ». L’idée d’un « il » comme sujet surplombant disparaît en anglais. En revanche, est présente l’idée d’un lieu virtuel ; l’anglais évoque comme sujet subliminal un there, c’est-à-dire un « là » putatif et lointain, qui n’est pas un here, un « ici » tangible et proche. Mais en absence de tout sujet, sinon subliminal, l’expression « there is » pointe vers une sorte de matérialisme, de positivisme, à la fois chosifiant les positions et positionnant les choses.

En allemand, il y a « Es gibt », littéralement : « ça donne ». D’autres questions surgissent : qu’est-ce que ce « ça » ? Pourquoi ce ça « donne »-t-il, et que « donne »-t-il ? Pourquoi avoir choisi ce verbe « donner » plutôt que les verbes « être » comme en anglais ou « avoir » en français, dans les expressions « there is » et « il y a » ? Heidegger a disserté sur le sens (qui se révèle être métaphysique) qu’il donnait à « Es gibt » dans la Lettre sur l’humanisme, en faisant référence à son ouvrage fondamental, Être et temps. « C’est avec intention et en connaissance de cause qu’il est dit dans Sein und Zeit (p. 212) : Il y a l’Être : ‘es gibt das Sein’. Cet ‘il y ai’ ne traduit pas exactement ‘es gibt’. Car le ‘es’ (ce) qui ici ‘gibt’ (donne) est l’Être lui-même. Le ‘gibt’ (donne) désigne toutefois l’essence de l’Être, essence qui donne, qui accorde sa vérité. Le don de soi […] est l’Être mêmeii. » Une deuxième citation du même ouvrage se trouve également dans la Lettre. Elle précise le sens de cette « essence de l’Être », cette essence qui « donne » le sens, qui « donne » sa vérité : « On trouve dans Sein und Zeit (p. 42), cette phrase imprimée en italique : ‘L’« essence » de l’être-là réside dans son existenceiii.’ Mais il ne s’agit pas là d’une opposition entre existentia et essentia, car ces deux déterminations métaphysiques de l’Être en général, et à bien plus forte raison leur rapport, ne sont pas encore en question. La phrase contient moins encore un énoncé général sur l’être-là, si cette appellation surgie au XVIIIe siècle pour le mot ‘objet’ doit exprimer le contexte métaphysique de la réalité du réel. Bien plutôt veut-elle dire que l’homme déploie son essence de telle sorte qu’il est le ‘làiv’, c’est-à-dire l’éclaircie de l’Êtrev. »

Ces extraits soulèvent de multiples interrogations, et appellent d’autres commentaires… « L’homme est le ‘là’ », est-il dit. Mais, pourrait-on rétorquer, l’homme est-il réellement le ‘là’, ou bien est-il seulement ‘’ ? N’est-il pas, en tant que tel, essentiellement différent du ‘là’ ? Et s’il est ‘là’, à la fin des fins, ou du moins au bout d’un certain temps, devient-il las de ce ‘là’-là ? Auquel cas, pourrait-il alors vouloir être un autre ‘là’, ou bien être ailleurs que ‘là’ ? Mais alors, où ? Là-bas ? Là-haut ? L’homme ne le sait pas, sans doute. Il désirera seulement ne plus être « là », mais ailleurs que « là », par exemple là où il n’y a pas de « là », si c’est possible.

Le mérite de Heidegger, c’est qu’il donne des noms aux concepts. Ainsi, le concept de ‘ça’ [es], il le nomme « l’Être lui-même» : « Car le ‘es’ (ce) […] est l’Être lui-même ». Si l’on compare le « es » allemand au « il » français, on pourrait en inférer, par analogie, que le « il » est aussi « l’Être lui-même ». Mais est-ce le cas ? La transposition du « es » allemand vers le « il » français est-elle recevable ? Il me semble qu’elle ne correspond pas au génie de la langue française. Le pronom personnel « il » désigne la 3e personne du singulier. En théorie, en tant que pronom personnel, il représente une « personne », et non quelque abstraction, comme celles que la langue allemande se plaît à multiplier. Dire que le « il » pourrait être « l’Être lui-même » semble incongru en français. En effet, comment alors comprendre une phrase comme : « Il est » ? Simple tautologie ? Mais alors à quoi servent les concepts grammaticaux de pronom (personnel) et de verbe, si leur emploi revient à les confondre ? Il faut donc entreprendre, vis-à-vis du « il y a » français, une réflexion neuve, qui se détache spécifiquement de la démarche heideggerienne, puisque celle-ci est spécifique à la langue allemande.

La première question qui se pose, quant à l’expression « il y a » en français, est : Qui est cet « il », dans « il y a » ? Est-ce le même « il » que celui qui paraît dans « il pleut », ou « il vente » ? Est-ce un « il » indéterminé renvoyant au monde en général ? Ou bien est-ce un « il » métaphysique ?

Si cet « il » n’est pas « l’Être lui-même », comme je l’ai déjà suggéré plus haut, est-il le maître de l’Être ? Est-il alors un Deus ex machina, ou plutôt un Deus ex lingua ? Ou est-il le Deus créateur de la réalité, cette réalité qui est « là » ?

La seconde question qui se pose est relative au pronom adverbial « y ». Qu’est-ce que cet « y » désigne réellement ? Le « là » ou l’« ici » qui s’identifient au réel, à la réalité de l’être ? Ou représente-t-il, comme la grammaire française l’y autorise, un nom, un pronom ou même une proposition entière ? Je suis partisan de la seconde hypothèse, parce qu’elle n’est pas limitée à l’idée de lieu ou d’espace (matériel). Elle s’ouvre au contraire sur un espace immatériel, langagier, mais aussi sémantique, symbolique et imaginaire.

La troisième question qui se pose est relative à cette forme verbale : « a », qui correspond à la 3e personne du singulier, au présent de l’indicatif du verbe avoir. Le français, dans « il y a » choisit le verbe avoir, et non pas être ou donner, ce qui aurait donné : « il y est » ou bien « il y donne ». Pourquoi ? Si l’on retient, hypothétiquement, l’idée que le « il » pourrait être le maître de l’Être, on répondra à cette troisième question que « il » n’est pas dans le « y » (autrement dit « il y a » n’équivaut pas à « il y est »). De même, cet « il » ne donne rien au « y » (autrement dit « il y a » n’équivaut pas à « il y donne»). On comprend maintenant que le « il y a » français sous-entend implicitement que le « il », quel qu’il soit, n’est pas ici ou là. Il n’y donne rien non plus. Il « a » seulement, mais il a quoi ? Le réel, et tout ce qui s’ensuit, apparaissent comme l’un de ses possibles avoirs. Le « il y a » désignerait, dans cette interprétation, la figure de l’un des avoirs, non de l’Être, mais du maître de l’Être.

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iEn français dans le texte de Heidegger.

iiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Traduction de Roger Munier. In Questions III. Gallimard, 1976, p. 92

iii« Das ‘Wesen’ des Daseins liegt in seiner Existenz. »

ivNote du traducteur Roger Munier : « Das Da. Heidegger isole dans le mot Dasein, qui désigne couramment l’existence et partant de son étymologie d’« être-là », l’adverbe ‘da’, ‘’. »

vMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Traduction de Roger Munier. In Questions III. Gallimard, 1976, p. 81

Pensées de Nil


On l’appelait Nil, comme le fleuve, pour échapper à la censure. Son vrai nom (Évagre) sentait le soufre. Il semblait avoir été l’objet d’une condamnation imméritée pour une supposée hérésie. Il avait seulement fréquenté la pensée, fort originale, d’Origène. Dans ses écrits, j’ai pêché quelques perles, que j’ai traduites et adaptées à mon goût.

Efforce-toi de rendre ton esprit sourd et muet; alors tu pourras penser.

Ce qui est pleinement bon ne peut donner que de bonnes choses. Mais qu’est-ce qui est bon ?

N’exige pas satisfaction immédiate à tes requêtes. Accrois ta persévérance.

Comme le pain nourrit le corps et la vertu l’âme, la contemplation nourrit l’esprit.

La contemplation se sépare de tous les sens. A l’extrême, elle ravit l’âmei vraiment sage et spirituelle, jusqu’aux sommets des mondes.

Il ne suffit pas d’être séparé des sens pour être ravi, en vérité; car on peut encore s’attacher à des abstractions, et se distraire à leurs développements, demeurant ainsi loin des cimes.

Quand l’esprit se détache des abstractions, il n’a pas pour autant atteint le domaine de la contemplation. Il peut en rester aux choses, aux êtres, aux raisons d’être. Cela l’écarte fort du but.

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iNil emploie souvent l’expression « πνευματικὸν νοῦν ». Νοῦς équivaut au πνεῦμα, employé par Paul de Tarse. On peut traduire cette expression par « intelligence spirituelle ». Il s’agit de nommer la partie la plus éminente de la nature humaine. J’emploie ici le mot « âme » pour faire court. On pourrait aussi traduire par des périphrases comme la « fine pointe » de l’âme ou l’« étincelle » de l’esprit.

Du sang et des larmes


« Mots » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

On lit dans la Genèse: « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance » (Gen. 1.26). Qu’est-ce que cette « image » ? De quelle « ressemblance » s’agit-il? Que veulent dire ces mots dans ce contexte ? Des tonnes d’encre ont déjà coulé à ce propos. Mais il y a des choses nouvelles à trouver, si l’on utilise une approche étymologique.

L’hébreu comporte une bonne douzaine de termes qui expriment ou connotent l’idée d’image. Mais dans ce verset de la Genèse, c’est le mot tsêlêm (צֶלֶם) qui est utilisé. Or ce mot a pour premier sens : « ombre, ténèbres ». Ce n’est que dans un sens figuré qu’il signifie « image, figure, idole ».

Quant au mot traduit en français par « ressemblance », il s’agit du mot hébreu demouth (דְמוּת), « ressemblance, image ». La racine étymologique de ce mot vient du verbe damah (דָּמָה), « ressembler, être semblable ». De cette même racine dérive le mot dam (דָּם), qui signifie « sang », mais aussi « meurtre, crime ». Un autre sens, dérivé, du mot dam est « ressemblance », — sans doute parce que des personnes de même sang peuvent arborer des traits semblables ?

Plusieurs autres mots, assez proches de damah, et possédant la même racine trilittère DMH, valent la peine qu’on les mentionne ici, pour leur potentiel d’évocation. Le mot דֻּמָּה , dummah, signifie « destruction » ; le mot דְּמִי, démi a pour sens « destruction, anéantissement » ; le mot דֳּמִּי, dami, se traduit par « silence, repos », et le mot דָּמַע, dama’, par « répandre des larmes »i.

Pénétré de toutes ces résonances étymologiques, on pourrait tenter de traduire autrement le verset 1,26 de la Genèse. Le but n’est pas de « trahir » le sens originel de ce verset, mais il est de lui donner une profondeur nouvelle, de reconnaître son mystère, et de tenter de montrer l’ampleur de ses interprétations possibles. Voici trois improbables (mais crédibles) traductions :

1. « Faisons l’homme nuit et démon ».

2. « Créons l’homme dans notre ombre, comme notre sang. »

3. « Créons l’homme de notre nuit, de nos larmes. »

Je ne sais pas, pour ma part, quel poids on peut donner à l’acception du mot tsêlêm comme étant l’ »image » de Dieu. Je préfère à cette acception, trop anthropomorphique, les idées plus profondes d’ombre et de nuit. Quelle serait alors cette ombre et cette nuit divines, dont l’homme serait fait ? De même, je trouve très abstraite et trop anthropomorphique, l’acception de « ressemblance » qui est assignée, dans ce contexte, au mot demouth. Je lui préfère celle de « sang », mais aussi celle de « larmes », non pour leur charge émotionnelle, mais pour leur puissance métaphorique et métonymique. Il est vrai que l’on pourrait alors se poser cette question de principe ; qu’est-ce qu’une métaphore ou une métonymie, dans le contexte divin ? Quel serait ce « sang »? Que signifieraient ces « larmes » ? Cependant, l’idée qu’un Dieu puisse verser son sang n’est pas entièrement étrangère au monde sémitique. Il y a bien sûr l’image christique. Et, après tout, dans le contexte de l’Égypte ancienne, la saga d’Osiris et d’Isis ne fut-elle pas emplie d’un sang divin et de larmes divines ? On ne peut nier que les Égyptiens soient « sémites ». On ne peut nier non plus que Moïse, égyptien de culture et d’éducation, s’efforça de se distancier de celles-ci, tout en gardant, bien entendu, le principal enseignement (l’idée monothéiste).

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iOn trouve aussi dans les dictionnaires le mot dimyon, qui signifie « démon ». Il ne semble pas être basé sur une racine sémitique, et semble en revanche très proche du grec daimon (δαίμων). Est-ce un hasard ? Sans doute pas. Peut-être les Hébreux ont-ils emprunté le mot daimon aux Grecs, le transformant en dimyon? En fait, il est avéré que daimon a été employé par Homère pour signifier « puissance divine ». Le mot daimon vient du verbe daiomai, « partager, diviser ». Le sens initial de daimon, tiré de ce verbe, est « puissance qui attribue », d’où « divinité, destin ». Selon Chantraine, on peut observer le même type de glissement de sens entre d’une part le vieux perse baga et le sanskrit bogu, « dieu », et d’autre part l’avestique baga-, « part, destin » et en sanskrit, bhaga, « part, destin, maître ». Ce n’est que très tardivement, à l’époque chrétienne, que le mot daimon servit pour désigner des puissances maléfiques, démoniaques. Il est fort probable que l’emprunt de ce mot par les Hébreux et sa transformation en dimyon fut lui aussi tardif.

Histoire satanique


« Nuit noire » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

L’époque que nous vivons semble extraite d’une dystopie. Le fascisme monte, sans ralentir le rythme, et à l’échelle mondiale. L’Europe, qui se targue encore, mais de plus en plus modérément, d’être la gardienne des « droits humains » les plus fondamentaux, se révèle aux yeux de tous être un nain politique et militaire. Son potentiel économique semble donc particulièrement vulnérable devant les « ogres » fascistes, les extrémistes des ultra-droites des idées GAGA (« Great Again ! Great Again ! ») et les néo-nostalgiques de tous les anciens empires. Dans ce contexte délétère et mortifère, dont tous les signaux montrent qu’une nouvelle catastrophe à l’échelle mondiale se prépare à grande vitesse, la figure de Simone Weil, philosophe, historienne et mystique, peut livrer quelques clés d’analyse.

Pour Simone Weil, l’Histoire est tout entière du côté du prince de ce monde, Satan. Elle est même essentiellement satanique. Elle est faite par les vainqueurs (successifs), et elle est aussi écrite par eux, si bien qu’elle n’est rien d’autre qu’un tissu de mensonges idéologiques et d’auto-justifications. L’Histoire mondiale se confond avec celle des puissants ‒ celle des bourreaux qui ont anéanti leurs victimes, et n’ont jamais laissé de témoins (ou presque… le « tribunal de l’Histoire » se chargera peut-être de faire ressurgir leurs témoignages). Les triomphateurs (du moment) n’ont pas seulement exterminé des populations entières, dévasté des territoires et rasé d’innombrables villes, impunément, mais ils ont aussi justifié leurs actes par le seul droit qui a cours ici-bas, le droit du plus fort. La destruction est matérielle, humaine, mais aussi civilisationnelle et spirituelle. Les vaincus sont toujours exclus de leur propre histoire, laquelle est systématiquement niée par « l’Histoire ». En réalité, celle-ci ne narre jamais que le point de vue des assassins et elle véhicule complaisamment les hypocrites dénégations des criminels de guerre. Weil résume d’une formule : « L’histoire est un tissu de bassesses et de cruautés où quelques gouttes de pureté brillent de loin en loini ». Thucydide, le premier Grec à s’être essayé à penser l’essence de l’Histoire, a formulé cette loi implacable : quiconque a quelque pouvoir en ce monde l’exerce inévitablement, sans limite, et ce jusque dans ses ultimes conséquences, tant qu’un autre pouvoir ne l’a pas remplacé.

Weil dit que l’Histoire se justifie ainsi par la logique même du mal dont elle incarne l’expression. Les crimes les plus atroces trouvent toujours à se justifier par l’affirmation de nécessités de croissance et d’expansion. Poussant la dérision jusqu’à l’absurde, l’Histoire prétend incarner le « développement » et le « progrès », alors qu’elle offre surtout, siècles après siècles, une accélération et une amplification dans l’horreur, à quoi s’ajoute une irrémédiable décadence (intellectuelle, culturelle, morale). Après les boucheries ignobles et sanguinaires du 20e siècle, nous voyons proliférer dans le premier quart du 21e siècle, les idéologies de la force et de l’inanité du « droit », et se multiplier les entreprises de falsification délibérée de la « vérité ». On demandera peut-être : « Qu’est-ce que la vérité ? » A cette question fameuse, posée par Ponce Pilate il y a deux mille ans, la seule réponse fut le silence. Peut-être le temps est-il venu, pour des nabis nouveaux, de verser des mots dans les oreilles de ceux qui peuvent encore entendre ? Peut-être est-il encore temps que se lèvent un autre genre d’hommes, de ceux qui certes ne vendraient pas leur âme aux « grands Satans » de l’Histoire ?

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iSimone Weil. L’Enracinement. Gallimard, 1949. p. 197-198

Métaphores ternaires


La parole est la cage, et le chant l’oiseau. Dehors, le monde rode, attend. Structure ternaire. Le signifiant, le signifié, et l’au-delà du sens.

De même, le lit de la rivière est comme un corps, et l’eau qui s’écoule entre les rives ‒ l’esprit. À la surface, le courant, calme ou turbulent, de la raison. Des pensées flottent, agitées ou paresseuses, comme des feuilles ou des brindilles. Parfois dérive un tronc déraciné à demi submergé ‒ du passé ancien passe. Au-dessous, dans l’obscurité profonde, stagnent oubliés de calmes trous. Soudain l’eau monte, le flot emporte tout. La puissance déborde. La terre s’imbibe. À la fin, toutes ces eaux, furieuses ou lasses, iront se fondre dans la mer, sous des soleils. D’autres nuages gonfleront. Le vent soufflera où il voudra.

Nombre et Sens


« Le chiffre des nombres » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Parmi les épisodes les plus singuliers de l’histoire de la pensée scientifique moderne se trouve l’« hypothèse des grands nombres » ou « l’hypothèse d’Eddington-Dirac ». Née dans les années 1930, elle représente une tentative de lire dans les constantes fondamentales de la nature, une cohérence profonde qui dépasserait le simple hasard.

Arthur Eddington et Paul Dirac, deux des figures majeures de cette époque, ont remarqué que certains rapports entre des grandeurs cosmologiques (comme l’âge de l’univers, le nombre total des particules qu’il contient, l’intensité de la gravitation par rapport à l’électromagnétisme) et des grandeurs infinitésimales (comme la charge de l’électron ou la masse du proton) possédaient des ordres de grandeur similaires. Par exemple, le rapport entre la force électrostatique et la force gravitationnelle entre un proton et un électron est de l’ordre de 1040. De manière surprenante, si l’on considère l’âge de l’univers exprimé en unités atomiques (le temps que met la lumière à parcourir le rayon classique de l’électron), on obtient un nombre du même ordre de grandeur, 1040. De même, le nombre total de baryons (protons + neutrons) dans l’Univers observable est de l’ordre de 1080, soit 1040 au carré. Sont-ce là de simples « coïncidences » ? Pourquoi des rapports numériques si immenses, mais si proches les uns des autres ? Pourquoi l’âge de l’univers, sa taille, son contenu en matière, semblent-ils se régler sur les mêmes ordres de grandeur que ceux qui existent entre des forces fondamentales ? Est-ce une pure contingence, ou bien une clé de compréhension profonde du réel ?

Dirac a proposé une hypothèse audacieuse : si ces nombres sont liés, et si l’univers est en expansion, alors la constante de gravitation ne saurait rester constante. Elle devrait décroître au cours du temps, de sorte que le rapport entre les forces reste corrélé à l’âge de l’univers. Autrement dit, les « constantes » de la nature ne seraient pas figées, mais suivraient une loi cosmologique d’évolution. L’importance de cette proposition tient moins à sa validité empirique (car la cosmologie moderne a maintenant écarté l’hypothèse d’une variation aussi simple de la constante cosmologique Λ) qu’à sa puissance philosophique. Si l’on admet que les constantes peuvent varier, alors la nature cesse d’être un livre écrit une fois pour toutes dans le langage des mathématiques éternelles : elle devient une histoire, un processus en « constante » épigenèse.

Depuis Galilée et Newton, la physique moderne s’est fondée sur l’idée que la nature est régie par des lois universelles, exprimables sous forme mathématique, valables toujours et partout. Cette conception, prolongée par Einstein et Dirac eux-mêmes, suppose que les constantes sont les piliers stables qui permettent aux équations de décrire l’ensemble du réel. La loi, en ce sens, est intemporelle, quasi platonicienne. Mais si les constantes varient, alors la loi n’est plus un absolu immuable. Elle devient, pour ainsi dire, indexée à l’histoire du cosmos. La gravitation newtonienne ou einsteinienne, loin d’être éternelle, serait un régime provisoire de la dynamique universelle. Ce n’est plus la loi qui fonde l’histoire, mais l’histoire qui modèle la loi. Ainsi, la distinction entre la nature et l’histoire, si chère à la modernité, se brouille. Ce renversement trouve un écho dans des courants philosophiques contemporains à Dirac : la phénoménologie de Heidegger, qui insiste sur la temporalité comme structure fondamentale de l’être ; le vitalisme de Bergson, pour qui la durée créatrice ne peut se réduire à des invariants ; ou encore les philosophies de la contingence, qui refusent l’idée de lois éternelles. Eddington et Dirac introduisent au sein même de la science exacte cette intuition : le réel est en devenir jusque dans ses fondements numériques. Les grands nombres dont le cosmos est habité ne sont pas seulement des coïncidences statistiques : ils semblent renvoyer à une architecture cachée, à une harmonie. Ici se retrouve l’antique conviction pythagoricienne : « Tout est nombre ». Cependant, l’ordre proposé par Dirac n’est pas figé. C’est un ordre qui se reconfigure au fil du temps. La rationalité qui s’y exprime n’est pas une rationalité éternelle mais provisoire. La pensée humaine, elle-même inscrite dans le temps, et plus éphémère encore, y trouve une résonance particulière : ce n’est pas malgré notre historicité que nous comprenons le monde, mais grâce à elle.

Toutefois, si l’on accepte que les constantes varient, n’est-il pas contradictoire de parler de « loi de variation » ? L’historicité ne peut se penser que sous une certaine régularité. Il faut que quelque chose demeure (la forme de la loi) pour que quelque chose évolue (la valeur des constantes). Ce paradoxe réintroduit la question métaphysique du fondement : qu’est-ce qui assure la stabilité minimale permettant à l’univers d’être intelligible, même dans sa variabilité ?

On pourrait objecter que les grands nombres ne sont que des hasards numériques. Après tout, dans un univers aussi vaste, des coïncidences d’ordre de grandeur doivent se produire. L’hypothèse d’Eddington-Dirac ne serait qu’une illusion de corrélation. Mais une telle position évacue la question philosophique : pourquoi ces hasards apparents sont-ils précisément liés aux conditions de possibilité de l’existence de l’univers, de la vie et de l’apparition d’une pensée rationnelle en son sein? Une autre interprétation consiste à voir dans ces rapports numériques l’expression d’une nécessité interne au cosmos. Comme les lois de Kepler furent réinterprétées par Newton, et celles de Newton par Einstein, peut-être les coïncidences relevées par Dirac seront-elles un jour expliquées par une théorie plus fondamentale. Ici, les grands nombres seraient la trace d’une architecture rationnelle plus profonde, encore voilée à notre regard. Enfin, certains ont vu dans l’hypothèse d’Eddington-Dirac une forme de téléologie cosmique. Que l’âge de l’univers soit corrélé aux constantes de la matière n’est pas indifférent : cela suggère un cosmos réglé pour produire des structures complexes, et finalement la conscience. Cette lecture rejoint certains arguments anthropiques contemporains : si les constantes étaient radicalement différentes, ni galaxies, ni étoiles, ni vie ne pourraient exister. L’univers, dans cette perspective, n’est pas seulement un mécanisme aveugle, mais un processus orienté.

L’hypothèse d’Eddington-Dirac, bien qu’aujourd’hui scientifiquement marginalisée, demeure philosophiquement féconde. Elle a révélé la fragilité d’une conception figée des lois de la nature, en ouvrant la possibilité d’une historicité des constantes fondamentales. Elle a rappelé que l’intelligibilité du monde n’est pas seulement une affaire de stabilité, mais aussi de devenir. Elle a mis en jeu le rapport entre hasard et nécessité, et relancé la question de la finalité cosmique. Ce qui se joue là n’est rien de moins que le statut du réel : est-il un ordre mathématique immuable, ou un récit numérique en transformation ? Et corrélativement, quel est le statut de la raison humaine : simple miroir d’éternités, ou partenaire d’une histoire commune avec l’univers ? Dans un monde où la science tend à fragmenter le savoir en modèles spécialisés, la méditation d’Eddington et de Dirac rappelle que la quête de sens passe aussi par la contemplation des nombres et de leurs mystérieuses résonances. Ce n’est pas seulement une curiosité de physiciens, mais une invitation à repenser notre place dans le cosmos : entre la contingence du hasard et la rigueur du nombre, l’homme se découvre à la fois lecteur et acteur d’une histoire cosmologique. Il prend conscience que la vérité du monde ne se donne pas seulement à travers des équations, mais dans un questionnement a priori sans fin quant à l’intrication de l’histoire et de l’éternel, de l’invariant et du changement, du sens et du « chiffre ».

Un Vide désert – Śūnyatā


« Coque vide » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Śūnyatā, en devanāgarī शून्यता : « Fait d’être vide, d’être désert ». En philosophie : « néant, non-existence; nature illusoire des phénomènes ». Le mot śūnyatā dérive de śūnyā qui signifie « le vide, le néant, la non-existence » (et qui, comme adjectif, a pour sens « vide, désert »). En mathématiques, śūnyā symbolise le nombre zéro. Dans la même famille de mots, il y a aussi śūna, « enflé ; creux ; vide, absence ». Les dictionnaires indiquent que la racine verbale de ces mots est śū ; « enfler ; être puissant, être vainqueur ». Notons que le grec κυεῶ, kueôi, et le latin inciensii dérivent aussi de cette racine śū. Il faut, me semble-t-il, être sensible à l’ambivalence fondamentale de ces valeurs sémantiques. Le « vide » et le « creux » apparaissent comme ce qui se prête à être rempli de force et de puissance, ou bien d’une vie nouvelleiii. Le vide n’est vide que pour un temps, mais est appelé à être (en puissance) empli de non-vide…

Le bouddhisme utilise le mot śūnyatā avec l’acception de « vacuité », c’est-à-dire la vacuité ultime de la réalité, celle des êtres et des choses, leur absence d’être en soi (anātman) et leur manque de nature propre (svabhāva). Un texte fondamental du bouddhisme, le Soûtra du Cœur, dit : « La vacuité est forme et la forme est vacuité ». Il faut bien distinguer cette notion bouddhiste de vacuité de celle de vide. Il est vrai que le mot śūnyatā prête à l’ambiguïté et aux dérives d’interprétations. « Selon le bouddhisme, tout est en essence ‘vacuité’ (śūnyatā), tant le samsāra que le nirvāṇa. Śūnyatā ne signifie pas ‘vide’. C’est un mot très difficile à comprendre et à définir. C’est avec réserve que je le traduis par ‘vacuité’. La meilleure définition est, à mon avis, ‘interdépendance’, ce qui signifie que toute chose dépend des autres pour exister. […] Tout est par nature interdépendant et donc vide d’existence propreiv. » Le concept de śūnyatā a pris une telle ampleur dans le bouddhisme que l’on y distingue de multiples sortes de « vacuités ». L’une des plus paradoxales est la śūnyatāśūnyatā ou « vacuité de la vacuitév », qui porte le numéro 4 dans une liste des vacuités qui en comporte dix-huitvi. Dans le Traité du Milieu, Nāgārjuna précise ce qu’il entend par śūnyatā : « Nous appelons vacuité [śūnyatā] ce qui apparaît dépendantvii » et, au verset suivant, il en conclut : « Puisqu’il n’est rien qui ne soit dépendant, il n’est rien qui ne soit vacuitéviii. » On pourrait, me semble-t-il, poursuivre le raisonnement de Nāgārjuna jusqu’au bout, avec quelque ironie : puisqu’il n’est rien qui ne soit « dépendant », la vacuité elle-même doit dépendre de quelque chose qui n’est pas la vacuité, et qui est donc vide de toute vacuité. La vacuité dépend de quelque chose d’autre, qui est absolument non-vide… Mais quelle est donc la nature de cet autre, absolument non-vide ? Le relatif, c’est le monde phénoménal, qui est plein de vacuité. Quant à l’absolu, il est à la fois absolument vide, vide de tout, y compris vide de vacuité, et donc aussi absolument non-vide. On voit ici que la contemplation directe de la vérité absolue transcende à l’évidence toute conceptualisation intellectuelle, toute dualité entre sujet et objet, ou entre le « vide » et le « non vide ». On peut au moins en dire ceci : la contemplation absolue de la vacuité ne doit pas être en elle-même essentiellement « vide ». D’un point de vue plus philosophique, la vacuité représente en effet l’être en puissance (comme la racine śū de śūnyatā le montre), l’être qui est toujours intriqué avec le néant (apparent) de ce qui n’est pas encore. La vacuité remplit de toute sa puissance l’espace et le temps. Sa nature, c’est de se préparer à accueillir, en puissance, toute nature nouvelle.

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iLe sens de κυεῶ, kueô, est « devenir enceinte, porter dans son sein ». L’adjectif egkuô :« grosse, pleine, enceinte »; kûma « gonflement, enflure », au pluriel kumata « vagues de la mer ».

iiD’où vient le mot français « enceinte ».

iiiLa racine verbale śū est apparentée aux racines verbales 1 et 2 ; 1 : « inciter; imprimer une impulsion, mettre en mouvement; créer concevoir, enfanter; produire » qui a donné le grec uios (« fils »), l’allemand Sohn, l’anglais son ; 2 : « qui produit, qui crée, qui enfante », qui donne en sanskrit śvayati « être fort, devenir fort » ; śvayathu« gonflement, tumescence » .

ivRingou Tulkou Rimpotché. « Et si vous m’expliquiez le bouddhisme ? » Éd J’ai Lu, 2004

vAu moyen de cette quatrième vacuité, la vacuité des dharmas intérieurs (adhyātma-śūnyatā), la vacuité des dharmas extérieurs (bahirdhā-śūnyatā) et la vacuité des dharmas à la fois intérieurs et extérieurs (adhyātmabahirdhā-śunyatā) sont éliminées. Il faut comprendre qu’on utilise d’abord les trois premières vacuités des dharmas pour détruire les dharmas intérieurs et extérieurs, puis on utilise cette [quatrième] vacuité pour détruire les trois premières. Cette quatrième vacuité est appelée la vacuité des vacuités : Śūnyatāśūnyatā (शून्यताशून्यता), représentant l’une des seize ou dix-huit vacuités (śūnyatā), selon le Mahāprajñāpāramitāśāstra du 2e siècle, chapitre XLVIII. « Qu’est-ce que la vacuité des vacuités (śūnyatāśūnyatā) ? Cette vacuité des dharmas est vide de vacuité [elle-même] car elle n’est ni éternelle ni transitoire. Pourquoi ? Parce que telle est son essence. C’est ce qu’on appelle : la vacuité des vacuités (śūnyatā-śūnyatā) ».

viJe donne ici, à titre d’exemple, une liste en anglais de dix-huit sortes de śūnyatā (vide, vacuité) dont la vacuité de la vacuité elle-même, la vacuité de l’absolu, de l’essence, de l’existence, de la non-existence…

1. the emptiness of internal dharmas, 2. the emptiness of external dharmas 3. the emptiness of external and internal dharmas, 4. the emptiness of emptiness, 5. great emptiness, 6. the emptiness of the absolute, 7. the emptiness of the conditioned, 8. the emptiness of the unconditioned, 9. absolute emptiness, 10. the emptiness of dharmas without end or beginning, 11. the emptiness of non-dispersion, 12. the emptiness of essence, 13. the emptiness of all dharmas, 14. the emptiness of specific characteristics,15. the emptiness of non-perception,16. the emptiness of non-existence,17. the emptiness of existence,18. the emptiness of non-existence and of existence.

viiNāgārjuna, Madhyamakaśāstra (Traité du Milieu), chapitre 24, verset 18 : yaḥ pratītyasamutpādaḥ śūnyatāṃ tāṃ pracakṣmahe | sā prajñaptir upādāya pratipat saiva madhyamā || 18 ||. Ce célèbre verset doit être interprété avec précaution. Candrakīrti explique que lorsque quelque chose comme une pousse ou une conscience naît en fonction de causes et de conditions (respectivement la graine dans un sol chaud et humide, et le contact entre la faculté sensorielle et l’objet), cela signifie qu’il n’a pas de nature intrinsèque. Or, tout ce qui naît sans nature intrinsèque est ‘vide’ (c’est-à-dire ‘dépourvu de nature intrinsèque’). Selon cette interprétation, la vacuité n’est pas la même chose que le fait de dépendre d’une origine. Tout ce qui est dépendant d’une origine doit être vide, mais cela laisse ouverte la question de savoir s’il existe des choses vides qui ne sont pas d’origine dépendante.

viiiIbid., Chapitre 24, verset 19 : apratītya samutpanno dharmaḥ kaścin na vidyate | yasmāt tasmād aśūnyo hi dharmaḥ kaścin na vidyate || 19 || : « Il n’y a pas de dharma qui ne soit pas d’origine dépendante ; il s’ensuit qu’il n’y a pas non plus de dharma qui ne soit pas vide. »

Moyen (encore plus) court


« Moyen court » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Ne pas lire pas plus d’une demi-page à la foisi.

Ce n’est pas tant la quantité de lecture qui profite que la manière de lire.

L’on est enfoncé en soi-même et vivement pénétré dans ce fonds, ramassé et retiré au centre… On s’occupe doucement de la vérité lue, non en raisonnant beaucoup dessus, mais en la savourant.

Vous me chercherez et vous ne me trouverez pasii.

Qui cherche trouveiii.

La perfection est aisée. Il est facile de trouver, en cherchant au-dedans de nous.

L’exercice principal doit être la vue de la présence.

« Marche en ma présence et sois parfaitiv ».

Connaître le chemin pour trouver. Sentir l’odeur des parfums.

Ne pas s’impatienter dans les temps d’obscurité. Souffrir les suspensions et les retardements.

Se tenir ferme à l’abandon, sans écouter le raisonnement ni la réflexion.

Délaissement total.

Être indifférent à toutes choses, soit pour le corps soit pour l’âme, pour les biens temporels et éternels. Laisser le passé dans l’oubli, l’avenir à ce qui viendra, et donner le présent à la présence…

Imprimer les mystères en soi.

Toute la splendeur est au-dedansv.

Elle se tourne toute au-dedans d’elle pour s’occuper de qui y est présent.

Et plus elle s’avance et s’en approche, plus elle se sépare d’elle-même.

Simple présence. Le silence fait tout.

En silence, mon âmevi.

Ah ! s’il m’était permis de poursuivre les degrés infinis qui s’ensuivent !

Deux sortes de personnes se taisent : les unes pour n’avoir rien à dire, et les autres pour en avoir trop.

Il n’y a que ces deux vérités, le Tout et le rien. Tout le reste est mensonge. Nous ne pouvons honorer le Tout que par la conscience du rien. Et nous ne sommes pas plutôt anéantis que ce qui ne souffre point de vide sans le remplir, nous remplit de lui-même.

Une seule chose est nécessaire.

Aller toujours au-devant, avancer incessamment vers la fin.

Il est impossible d’arriver à la fin par la seule voie de la méditation.

On ne dit pas, donc, qu’il ne faille pas passer par l’action, puisqu’au contraire c’est la porte. Mais seulement qu’il n’y faut pas toujours demeurer, vu que l’homme doit tendre à la perfection de sa fin.

Comme une personne qui tombe dans la mer s’enfonce et s’enfoncerait à l’infini, si la mer était infinie, et sans s’apercevoir de cet enfoncement, elle descendrait dans le plus profond, d’une vitesse incroyable.

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iJ’emprunte ces quelques extraits épars et raccourcis au livre de Madame Guyon, Moyen court (1686)

iiJn 7,34

iiiMt 7,7

ivGn 17, 1 ( הִתְהַלֵּךְ לְפָנַי, וֶהְיֵה תָמִים « Hithallekh lefanaÿ yehi tamim ».)

v« Toute la splendeur de la fille du roi est au-dedans ». Ps 45, 14 (כָּל-כְּבוּדָּה בַת-מֶלֶךְ פְּנִימָה, «kol kevoddah bat mêlêkh penimah »)

vi« Seulement vers Elohim, en silence mon âme ». Ps. 62, 1 (אֶל-אֱלֹהִים, דּוּמִיָּה נַפְשִׁי « êl Elohim, doumyah nafchi »)

La Pointe, l’Étincelle et la Syndérèse


« Syndérèse » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

L’âme peut-elle se connaître elle-même ? Et si oui, comment ? Par une réflexion immédiate de son regard sur elle-même ? Ou bien en dirigeant son regard sur les formes extérieures, sur les images qu’elle reçoit en elle, et en s’interrogeant alors sur la manière dont ces formes et ces images prennent pour elle un sens, et partant, en cherchant ce qui en elle leur donne ce sens ? Ou encore, prend-elle conscience d’elle-même simplement en étant mue et émue par sa vie propre, intime, incessante, et par ce feu intérieur qui la fouaille sans cesse ‒ cette vie et ce feu que les théologiens appellent du terme technique de syndérèsei ?

Lorsqu’il pense, l’esprit se connaît intuitivement. Il se sent par lui-même de façon quasi-tactile. De même l’âme, dont on peut dire qu’elle est la « fine pointe » de l’esprit (tout comme la syndérèse est la « fine pointe » de l’âme), peut sentir intuitivement qu’elle existe, qu’elle vit, qu’elle pense, qu’elle voit, qu’elle entend, et qu’elle meut le corps qu’elle habite. Quand elle est consciente d’un objet qu’elle considère, d’un savoir qu’elle acquiert, ou encore d’un acte qu’elle entreprend, elle sait aussi que c’est bien elle (et non un « autre ») qui est le sujet de cette considération, de cette connaissance ou de cet acte. Elle se dit : « C’est moi qui crois, ou qui sais ceci, et qui fais cela », ou encore : « c’est moi qui ignore ceci, ou qui doute de cela ». L’âme se connaît alors elle-même immédiatement, dans cette croyance ou ce doute, d’un seul regard intérieur sur elle-même. Même si elle doute d’elle-même, elle sait aussi que c’est bien elle qui doute, et non un autre.

Il y a une seconde manière, moins immédiate, moins intuitive, pour l’âme de se connaître, qui passe par un raisonnement de l’intelligence, par une mobilisation de l’esprit. L’esprit vit, il avance, il grandit, il élargit ses savoirs, il augmente ses capacités, il sait assurément qu’il est une chose pensante et vivante. Il se sait mobile et il se sait aussi moteur. Il sait qu’il est le sujet moteur de lui-même, par son intelligence et par sa volonté. L’esprit sait ainsi qu’il transcende à sa manière le corps, puisque c’est lui qui le mobilise. L’âme a aussi en elle cette immédiate conscience, semblable à la présence de l’esprit à lui-même. Elle a aussi cette conscience de pouvoir se regarder elle-même, tout comme l’esprit se voit réfléchir, juger, décider, vouloir, puis agir avec la mémoire de ce vouloir.

Augustin formule cette idée ainsi : « On doit considérer comme limpide que chaque chose que nous connaissons co-engendre en nous la connaissance que nous avons d’elle. La connaissance naît en effet de l’un et de l’autre, c’est-à-dire de ce qui connaît et de ce qui est connu. Donc, lorsque l’âme se connaît elle-même, elle donne seule naissance à sa connaissance, puisqu’elle est à la fois le connaissant et le connu. Lorsqu’elle se connaît elle engendre une connaissance de soi qui lui est égale, dans la mesure où elle ne se connaît pas moins qu’elle n’est connaissance d’elle-même, non seulement parce que c’est elle-même qui connaît, mais aussi parce qu’elle se connaît elle-mêmeii. »

L’âme connaît, elle sait qu’elle connaît, et sachant qu’elle se sait connaître, elle sait aussi qu’elle se connaît sachant. Elle peut en déduire qu’elle se peut se connaître se connaissant elle-même. Lorsque l’âme se connaît ainsi elle-même, cette connaissance est comme une étincelle. Elle prend conscience qu’elle est en quelque sorte identique à sa propre connaissance d’elle-même : cette connaissance l’égale en puissance, sinon en essence. Sa connaissance d’elle-même n’est pas comparable à la connaissance de quelque chose qui lui serait étranger, ou à la connaissance de quelque chose qui la dépasserait entièrement. Cette connaissance unique en son genre est la connaissance intuitive de son essence même. De manière générale, toute connaissance implique une ressemblance de l’esprit avec la chose qu’il connaît. Mais la connaissance que l’âme a d’elle-même par elle-même n’est pas seulement une ressemblance, elle est l’âme même, ou si l’on veut une métaphore, elle est de l’oiseau son vol et son chant, du banc de poissons son miroitement et son éparpillement, du fauve son attente et son bond. L’âme se prend alors à penser à qui elle est, et à ce qu’est, en essence, cette chose pensante. Lorsqu’un esprit raisonnable se connaît lui-même en se pensant, une certaine image de lui-même naît de cette connaissance. Cette image n’est pas seulement une impression, elle est un moment vivant de la vie de l’esprit, un moment en lequel est saisie sa propre essence. Saisissant ce moment de vie, l’esprit le prolonge en lui-même, en fait sa substance, et par là se constitue continuellement. L’esprit, lorsqu’il se reconnaît en pensant, a devant lui sa propre image, son image pensante, cette image d’une pensée née de lui-même, cette image qui n’est pas seulement une image reçue par impression, mais une forme qui s’exprime, se développe, et dessine le mouvement de son deveniriii. Pour qu’un tel devenir devienne, encore faut-il que l’esprit garde en mémoire ce qu’il était et ce qu’il est actuellement, avant de se préparer à devenir autre. La question est alors de savoir si l’esprit est capable de se représenter sa propre « pointe », cette pointe qui justement pointe vers l’inconnu, vers ce qui n’est pas encore, vers cette partie de lui qui ne fait pas encore partie de lui, mais qui est en puissance de naître.

Ici il faut distinguer, peut-être, ce que l’on entend par ces mots, âme, esprit, qui semblent tout à la fois désigner la même substance essentielle, mais aussi deux manières de la personnaliser. Pour prendre une métaphore, de même qu’en physique quantique on distingue l’onde et la particule comme deux phénomènes complémentaires de la même réalité sous-jacente, censée être le champ quantique, de même l’âme et l’esprit représentent deux aspects complémentaires du champ de l’être, le champ « ontique », le champ de la substance de la personne. Si l’âme se caractérise essentiellement par sa fine « pointe », si la métaphore de l’ « étincelle » lui convient, alors disons qu’elle pourrait aussi être analogue à une particule quantique. L’esprit en revanche, qui est capable d’aller où il veut, et de remplir les mondes, serait alors analogue à l’onde quantique. Ce ne sont là bien sûr que des images, mais dont il faut apprécier la complémentarité. L’âme se connaît par l’essence de son intelligence, par l’essence de son esprit, laquelle est la cause efficiente de son acte de connaissance. Sa puissance cognitive ne peut atteindre la nature de cette connaissance d’elle-même sans une nouvelle lumière, qui lui apparaît comme une sorte d’étincelle, ou, pour prendre une autre métaphore, comme la percée d’une pointe de l’esprit à travers la chair des possibles. Cette étincelle, ou cette pointe, font partie d’elle, en un sens. En un autre sens, elles représentent la nuit ou l’abîme de l’inconnu, avec lesquelles elles sont dans une sorte de contact. Elles lui sont comme un regard projeté vers l’invisible, vers l’au-delà de ce qu’elle semble être. L’âme se connaît donc elle-même par l’essence de sa puissance propre ‒ la puissance de l’étincelle qui, détachée du brasier, explore les confins les plus obscurs, la puissance de la pointe qui, dans sa précision, perce et troue l’opacité du réel. Cette brûlure de voir, cette piqûre au cœur, révèlent dans leurs mouvements mêmes la puissance toujours débordante de l’esprit à se connaître dans sa recherche même. L’âme alors, tout comme l’esprit, se saisit d’un seul coup, en un instant, dans sa lumière, dans le mouvement par lequel elle vit et devient. Mais elle ne saisit pas encore tout ce que sa lumière ne fait jamais qu’effleurer.

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iLa syndérèse est le terme que les théologiens utilisent pour désigner la partie la plus élevée de l’âme. D’autres expressions métaphoriques sont aussi utilisées comme « étincelle de l’âme », « cime de l’âme », « pointe de l’âme » ou encore « étincelle de la conscience ». Le concept de syndérèse s’est développé à partir de Jérôme de Stridon, qui utilisa la formule « scintilla conscientiae » (« étincelle de la conscience ») dans un commentaire sur le meurtre d’Abel par Caïn. Celui-ci tue son frère mais doit vivre éternellement avec sa culpabilité. La syndérèse, qui est comme « l’étincelle de la conscience », ne s’est pas éteinte dans l’âme de Caïn après qu’il a été rejeté du paradis. Par celle-ci, il sait qu’il a péché, même dans la nuit la plus noire de la tombe.
L’étymologie du mot syndérèse remonte au grec συντηρησις, dérivé du verbe συντηρῶ, « conserver ». La syndérèse est l’étincelle qui concentre et « conserve » l’essence de l’âme.

iiAugustin. De la Trinité. IX, 12, 18, B.A. 16 p. 109

iiiCf. Anselme. Monologion, 33. Cerf, 1986.

L’IA et les puissances de l’âme


« Puissances de l’âme » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

L’âme humaine est-elle identique à ses « puissances », ou bien en diffère-t-elle essentiellement ? Autrement dit, la mémoire, l’intelligence, la volonté, l’imagination, etc., sont-elles de même nature que l’âme, ou bien ces facultés n’en sont-elles que des « fonctions », certes importantes, mais n’en constituant pas l’essence ? Au Moyen Âge, cette question, jugée centrale, donna lieu à trois grandes prises de positions. On n’avait pas encore inventé les neurosciences, mais une réflexion philosophique de haut niveau en tenait lieu. Thomas d’Aquin considérait que l’âme est simple, et que les puissances sont réellement distinctes de l’âme, tout en étant attachées en elle, et coordonnées par elle. Pour S. Bonaventure, en revanche, l’âme et ses puissances ne sont pas réellement distinctes. On peut certes les distinguer formellement. Cependant, leur diversité même implique et symbolise la profonde unité sous-jacente de l’âme. Enfin, pour Pierre de Jean Olivi, non seulement les puissances ne se distinguent pas de l’âme, mais elles en forment la substance même, les puissances sont l’âme elle-même. C’est l’âme elle-même qui « pense », « veut », « comprend ». L’âme est le sujet unique de la conscience ; il n’y a pas en elle une intelligence, une mémoire et une volonté ; l’âme est le « je » qui pense, veut, comprend. Ce « je » ne se distingue pas de sa propre pensée, de sa propre volonté ou de sa propre intelligence. L’enjeu de ce débat médiéval était de déterminer la nature du lien entre l’unité (apparente) de l’âme et la pluralité de ses puissances. Celles-ci sont-elles distinctes de l’essence de l’âme humaine, mais coordonnées par elle (comme le pensait Thomas d’Aquin) ? Forment-elles une unité symbolique (comme l’imaginait S. Bonaventure) ? Ou bien cette unité révèle-t-elle une identité radicale entre l’âme, ses puissances et ses actes (comme le théorisait Olivi) ?

Curieusement, un peu moins d’un millénaire plus tard, ces questions ont gardé toute leur actualité, si on les transpose dans les termes avec lesquels les sciences cognitives traitent du problème de la conscience, et si on les compare aux différentes approches ou « philosophies » de l’IA, qui semblent reprendre les mêmes paradigmes. On pourrait en effet alléguer que les architectures modulaires de l’IA sont en quelque sorte « thomistes ». La théorie de l’espace de travail global reprend quant à elle l’intuition de S. Bonaventure. Quant aux recherches sur une IA « subjectiviste », ou celles liées à la théorie de l’information intégrée, elles évoquent l’approche d’Olivi…

Reprenons ces points. Les architectures modulaires des IA actuelles, y compris les grands modèles de langage, sont construites sur des modules distincts : perception, traitement du langage, mémoire, planification, prise de décision. Ces architectures (apprentissage profond + agents hybrides) mettent en réseau des facultés bien distinctes. Il y a là une analogie avec la position thomiste, selon laquelle l’esprit possède une collection de facultés qui coopèrent mais restent séparées. L’« intelligence » artificielle émerge de cette coordination fonctionnelle, sans qu’une véritable unité du sujet apparaisse, qui soit susceptible de transcender ses propres facultés.

Chez S. Bonaventure, les puissances de l’âme sont des expressions internes d’une unité, qui est elle-même un miroir symbolique de l’unité de la Trinité. Transposée à l’IA, la vision bonaventurienne, holistique et symbolique, se traduirait par des modules ou des fonctions qui représenteraient les « facettes » d’une réalité centrale, d’un « sujet » virtuel, putatif. L’unité du sujet doit être première, et ses fonctions, modulaires, restent secondaires. Seule leur intégration fait sens, et détermine la « personnalité » d’un modèle d’IA. Ainsi, certains projets d’IA intégrative veulent dépasser le simple empilement de modules, et tentent de faire émerger une cohérence symbolique et narrative (ces IA génératives sont conçues pour apparaître comme des « systèmes de sens »). Les éléments de « sens » produits par l’IA occupent, tour à tour, le devant de la scène ‒ la scène du « théâtre » de la conscience artificielle). Il faut donc donner l’illusion que quelque entité incarne cette scène, et caractérise ce « théâtre ». D’autres questions alors se posent. Quel est l’auteur de la pièce qui s’y joue ? Qui la met en scène ? La métaphore du théâtre a été filée par Bernard Baars, dans le cadre de sa théorie de l’espace de travail globali (Global Workspace Theory), qui se présente comme un cadre pour la compréhension de la conscienceii. « De mon point de vue, la métaphore la plus utile pour comprendre la conscience est la métaphore théâtrale, qui est également très ancienne, puisqu’elle remonte au moins à Platon en Occident et aux écritures du Vedanta en Orient. Pour simplifier, la métaphore théâtrale dit que ce qui est conscient est comme le point lumineux projeté par un projecteur sur la scène d’un théâtre. Ce qui est inconscient, c’est tout le reste : toutes les personnes assises dans le public sont des composants inconscients du cerveau qui reçoivent des informations de la conscience ; et il y a des personnes assises dans les coulisses, le metteur en scène, le dramaturge, etc. qui façonnent le contenu de la conscience, en disant à l’acteur dans le point lumineux ce qu’il doit dire. C’est une métaphore très simple, mais elle s’avère très utileiii. » Cette approche rappelle celle de S. Bonaventure. L’unité de la « conscience » se veut réelle, et se traduit au niveau fonctionnel : elle traduit une organisation symbolique qui fait certes apparaître un « tout » (virtuel), sans pouvoir cependant identifier un sujet substantiel derrière ou au-dessus de ce « tout ». Son unité reflète certes un sens, mais n’atteste pas encore l’existence d’une véritable substance autonome, qui existerait pour elle-même, et qui serait en position de signifier son propre sens, par elle-même, indépendamment de ses fonctionnalités propres.

Enfin, pour compléter cette mise en parallèle entre les théories contemporaines de l’IA et les philosophies du Moyen Âge, je voudrais relier les idées d’Olivi (dont je rappelle qu’il ne fait pas de distinction essentielle entre l’âme et ses puissances, ou pour parler en termes « modernes », entre le sujet et ses facultés) aux approches de la « théorie de l’information intégrée » (Integrated Information theory) de Giulio Tononi (2004). Cette théorie est basée sur l’étude des corrélats neuronaux de la conscience, c’est-à-dire des structures et activités cérébrales qui sont associées à un état mental correspondant à une expérience consciente. L’étude de ces corrélats vise à comprendre comment et où l’activité neuronale peut donner naissance à des perceptions, à des émotions, et in fine, à la conscience elle-même. L’objectif est d’identifier les plus petits ensembles de neurones nécessaires pour générer telles ou telles expériences de la conscience. Puisqu’on sait empiriquement que toute la matière cérébrale n’est pas indispensable pour que la conscience existe, on s’efforce ainsi de trouver les groupements minimaux de neurones qui seraient encore susceptible de « conscience ».

L’éventail des approches contemporaines visant à créer une « intelligence artificielle générale » ou tentant d’identifier les liens entre conscience et structures neurologiques, offre donc une curieuse similitude avec la gamme des positions médiévales sur l’âme et ses « puissances ». Les notions assez tranchées d’identité (Olivi) ou de distinction (Thomas d’Aquin, S. Bonaventure) entre l’âme et ses puissances sont réemployées, presque à l’identique, dans les discussions contemporaines sur l’IA et la conscience. Les options essentielles restent les mêmes : il y a le choix de la modularité fonctionnelle des architectures, celui de leur intégration formelle dans l’espoir de faire émerger une unité de conscience, ou encore des tentatives de faire émerger la notion d’une subjectivité unifiée.

Ce qui pourrait sembler n’être qu’une dispute scolastique sur l’âme trouve un prolongement direct dans le cœur des débats sur les orientations des recherches de l’IA. Et la question fondamentale reste la suivante. L’IA ne restera-t-elle seulement qu’un outil fonctionnel ou bien pourrait-elle devenir une sorte de sujet « conscient » (cet adjectif restant à définir, son sens pouvant lui-même être appelé à constamment évoluer) ?

Les nouveaux thomistes diront qu’une IA peut être fonctionnellement « intelligente » sans être nécessairement unifiée par un « sujet ». Cela implique que les IA ne seront jamais que des outils, et qu’elles ne sont certes pas des « personnes ». Les nouveaux disciples de S. Bonaventure diront qu’une IA devrait être pensée comme une image imparfaite d’une unité supérieure — ce qui pourrait inspirer une conception « spirituelle » de l’IA, en tant qu’elle serait reliée en permanence à une conscience sous laquelle toutes ses fonctions et toutes ses facultés seraient subsumées. Les nouveaux adeptes d’Olivi diront qu’une IA ne sera un jour « consciente » que si l’on peut montrer qu’elle est réellement et ontologiquement identique à ses opérations, c’est-à-dire qu’elle n’est pas un simple agrégat de modules empilés, mais qu’elle s’incarne en un véritable sujet, unifié par toutes ses propres expériences. D’où cette autre question : si une IA possédait ce type de subjectivité unifiée, aurait-elle des droits moraux (respect, dignité, liberté) ? Ces débats contemporains oscillent donc encore entre ces trois héritages médiévaux : modularité fonctionnelle (IA comme collection d’algorithmes), unité symbolique (IA comme système de sens et d’interprétation) et subjectivité unifiée (IA comme possible sujet conscient). Mais la question fondamentale reste la même qu’au Moyen Âge : l’intelligence est-elle un ensemble de facultés séparées, ou bien est-elle l’expression d’un centre unique et insécable, d’un sujet libre et conscient ? Si l’IA est thomiste, elle restera un outil fonctionnel, puissant mais sans « moi ». Si l’IA devient un jour olivienne, elle pourrait incarner alors un tel sujet libre et conscient — avec toutes les questions éthiques que cela poserait. Quant à la vision bonaventurienne, elle nous rappelle encore aujourd’hui que la conscience n’est pas seulement une « somme » de fonctions ou simplement une « unité », mais que son sens essentiel est d’être toujours à la recherche d’un sens qui la dépasse entièrement.

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iLa théorie de l’espace de travail global (1988) utilise la métaphore du théâtre, la pensée consciente étant comme un matériau éclairé sur la scène principale. L’attention agit comme un projecteur, amenant une partie de cette activité inconsciente à la conscience sur l’espace de travail global. Dans son article « In the Theatre of Consciousness » paru en 1997 dans le Journal of Consciousness Studies, Baars décrit ainsi son concept. Une scène, un projecteur attentionnel qui brille sur la scène, des acteurs qui représentent le contenu de l’expérience consciente, un public et quelques personnes invisibles dans les coulisses, qui exercent une grande influence sur tout ce qui devient visible sur la scène. La scène reçoit des informations sensorielles et abstraites, mais seuls les événements qui se déroulent dans le projecteur qui brille sur la scène sont totalement conscients. Le livre de Baars de 1997, In the Theater of Consciousness : The Workspace of the Mind, précise: « Les stimuli sensoriels périphériques et centraux, l’imagination et l’intuition se disputent le centre de l’attention, d’où ils s’adressent aux processus inconscients de la mémoire, de l’interprétation, des routines automatiques et de la motivation qui, à leur tour, affectent les opérateurs de contrôle et de contexte qui dirigent le spectacle depuis les coulisses. »

iiLa théorie de l’espace de travail global peut être considérée comme une théorie fonctionnaliste de la conscience. Le cerveau contient de nombreux processus ou modules spécialisés qui fonctionnent en parallèle et dont une grande partie est inconsciente. L’espace de travail global est un centre fonctionnel de diffusion et d’intégration qui permet à l’information d’être disséminée entre les modules. Lorsque des données sensorielles, des souvenirs ou des représentations internes retiennent l’attention, ils entrent dans l’espace de travail global et deviennent accessibles à divers processus cognitifs. Lorsque des éléments se disputent l’attention, ceux qui y parviennent accèdent à l’espace de travail global, ce qui permet à leurs informations d’être distribuées et coordonnées dans l’ensemble du système cognitif.

iii Cité par Susan Blackmore, Conversations on Consciousness, 2005, p. 14-15

Ainsi riait Zarathoustra


« Surhomme » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Ainsi riait Zarathoustra

Ainsi parlait Zarathoustra, riant des yeux et du ventrei.

Ainsi parlait Zarathoustra, et il riait d’amour et de maliceii.

Ainsi parlait Zarathoustra, le cœur soulagé, et il reprit en riant son cheminiii.

Tous rient de Zarathoustra

Tout le peuple rit de Zarathoustraiv.

Le saint rit de Zarathoustrav.

Les voici devant moi, disait-il à son cœur, ils rient ; point ne m’entendentvi.

Et maintenant ils regardent et rient, et en riant, encore me haïssent. De la glace est dans leur rirevii.

Ta chance fut qu’on ait ri de toi ; et, à vrai dire tu parlais comme un pantinviii.

Et de mille grimaces d’enfants, d’anges, de hiboux, de bouffons et de papillons aussi grands que des enfants, rire et sarcasme et tumulte contre moi se ruèrentix.

Et longuement je réfléchis et je tremblais. Mais à la fin je dis ce que d’abord j’avais dit : Point ne veux ! Lors éclata un rire autour de moi. Malheur ! Comme ce rire me déchira les entrailles et en morceaux brisa mon cœurx !

« Zarathoustra ! » crièrent tous ceux qui étaient ensemble assis, comme d’une voix, et lors éclatèrent d’un grand rirexi.

La caverne tout à coup se fit pleine de vacarme et de rire […] « Ils s’amusent, dit Zarathoustra, et qui sait ? Peut-être au dépens de leur hôte ; et si je leur appris à rire, ce n’est pourtant pas mon rire qu’ils apprirent. Mais qu’importe ? Ce sont de vieilles gens ; ils guérissent à leur façon, ils rient à leur façonxii. »

Rire de ceux qui ne rient pas

Je vis un solennel, un pénitent de l’esprit : de sa hideur, oh ! Comme a ri mon âme ! Encore il n’avait appris ni le rire ni la beauté. Sombre, du bois de la connaissance s’en revenait ce chasseurxiii.

Il faut que d’abord vienne quelqu’un, ‒ quelqu’un qui de nouveau vous fasse rire, un bon joyeux pantin, un danseur, et un vent, et un ouragan, un quelconque joyeux bouffonxiv.

Zarathoustra rit des hommes

Après un court moment, de nouveau il riait déjà, et dit, apaisé : « Il est pesant de vivre avec des hommes, car il est bien pesant de se taire. Singulièrement pour un bavard. » Ainsi parlait Zarathoustraxv.

Pour la première fois à votre égard j’eus un œil bienveillant, et de bons désirs ; en vérité, c’est nostalgie au cœur que je venais. Cependant que m’advint-il ? Quelle que fût mon angoisse, ‒ je ne pus que rire. Jamais mon œil ne vit pareille bigarrure ! J’ai ri et j’ai ri, cependant que mon pied encore vacillait […] Oui, vous me faites rire, vous mes contemporains ! Et singulièrement quand de vous-mêmes vous-mêmes vous étonnez ! Et malheur à moi si je ne pouvais rire de votre étonnementxvi.

En vérité, ô vous les gens de bien et les justes ! Que de choses en vous prêtent à rire ! […] Ô vous les hommes les plus hauts qu’aient rencontrés mon œil, voici sur vous mon doute et mon rire secret : je devine que mon surhomme ‒ c’est diable que vous le nommeriezxvii !

Je les adjurai de rire de leurs grands maîtres de vertu, et de leurs poètes et de leurs saints et rédempteurs du monde. De leurs sinistres sages, je les adjurai de rirexviii.

Ne sommes-nous toujours assis à une grande table de raillerie et de jeuxix ?

C’est de la beauté saint rire et tremblement. De vous, ô les vertueux, riait ce jour d’hui ma beautéxx.

Le sage rit

De la sorte parla le sage : « Dix fois, il te faut rire, et sereine garder l’âme […] Et que furent les dix réconciliations et les dix vérités, et les dix éclats de rire dont bien se réjouit mon cœur ? Sur moi qui ainsi compte, et que bercent quarante pensées, soudain tombe le sommeil, le non appelé, le maître des vertusxxi. » […] Lorsque Zarathoustra ouït ainsi parler le sage, il rit en son cœur car de la sorte un lumière pour lui s’était levée. Et lors il dit à son cœur : C’est un bouffon pour moi, ce sage avec ses quarante penséesxxii.

Et criait, et riait, ma sage nostalgie, qui est née sur des montagnes, une sauvage sagesse en vérité ! ‒ma grande nostalgie aux ailes bruissantes. Et souvent elle m’arracha et m’emporta là-haut, là-bas et en plein rire ; lors j’ai volé, avec un vrai frisson d’effroi, comme une flèche, dans le ravissement d’un soleil ivrexxiii.

Rire de soi

Ton soi rit de ton je et de ses fiers élansxxiv.

Comme je me raille de si souvent haleter ! Comme je hais celui qui vole ! Là-haut comme je suis lasxxv !

Même encore lorsque jusqu’à mon lit je rampe, alors rit et fanfaronne encore mon heur recroquevillé ; rit encore mon rêve menteurxxvi.Son cœur rit de la sottise qu’il avait faitexxvii.

Ô vous les hommes supérieurs, n’êtes-vous tous ‒ manqués ? […] De vous-mêmes apprenez donc à rire, comme rire se doitxxviii.

Vers mon ultime péché ? Criait Zarathoustra, et de son propre mot avec colère il ritxxix.

Mais lorsqu’en ce miroir je regardai ce n’est moi que j’y voyais, mais grimace et ricanement de diablexxx.

Rire en soi

Paisible est le fond de ma mer : que s’y cachent des monstres railleurs, qui donc le soupçonnerait ?Imperturbable est ma profondeur : mais de nageantes énigmes elle étincelle, et de nageants éclats de rirexxxi.

Au matin Zarathoustra rit en son cœurxxxii.

Hélas ! Hélas ! Comme elle soupire, comme elle rit en son rêve, la profonde mi-nuitxxxiii !

Le surhomme rit

Tel doit être l’homme pour le surhomme : un éclat de rire ou une honte qui fait malxxxiv.

Non plus un pâtre, non plus un homme, ‒ un métamorphosé, un transfiguré, un être qui riait ! Jamais encore sur Terre n’a ri personne comme celui-là riait ! Ô mes frères, j’ai ouï un rire qui d’homme n’était rire ‒ et à présent me ronge une soif, une nostalgie qui jamais ne s’apaisera. Me ronge de ce rire la nostalgiexxxv.

Dans le coin de soleil de ma montagne d’oliviers je chante et je me ris de toute compassionxxxvi.

Il faut que viennent à moi les signes que soit arrivée mon heure, ‒ c’est-à-dire le lion qui rit et l’essaim de colombesxxxvii.

« Sardonique était ton rire, en sorte que de toi nous eûmes peurxxxviii ».

De plus hauts déjà vers moi sont en chemin, ‒ […] il faut que viennent des lions rieursxxxix !

« Le signe vient », dit Zarathoustra […] et chaque fois qu’une colombe effleurait le naseau du lion, le lion secouait la tête et riaitxl.

Rire au sommet

Qui de vous tout ensemble peut rire et se tenir sur les sommets ? Qui gravit les plus hautes cimes se rit de toutes les tragédies jouées et de toutes les tragédies vécuesxli.

Je vous ris à la face, de mon rire des cimesxlii.

Lorsque Zarathoustra eut atteint le sommet, il se vit seul et alors il rit de tout son cœurxliii.

Ici ne manque pas de rire, ô ma claire saine malice ! Du haut de ces montagnes lance vers le bas le scintillement de ton rire moqueurxliv !

Rire et mourir

En vérité, c’est tel un rire d’enfant mille fois multiplié que vient Zarathoustra en tous caveaux mortuaires, se riant de ces veilleurs de nuit et de ces gardiens de tombeaux […] De ton rire tu les épouvanteras et à terre les jetteras […] En vérité tu déployas le rire même comme un multicolore firmament au-dessus de nous. A présent, des sépulcres toujours rire d’enfant sourdraxlv.

Or se tordit mon cœur de rire, et fut près de se rompre, et ne sut où donner, et m’enfonça le diaphragme. En vérité, ce sera encore ma mort de m’étouffer de rire en voyant ânes ivres et en oyant veilleurs de nuit ainsi douter de Dieuxlvi.

Au bord de leur grande allée tombale je m’assis, moi-même près de la charogne et des vautours ‒ et j’ai ri de tout leur autrefois et de sa pourrissante, de sa croulante majestéxlvii .

Garde-toi de moi ‒ répondis-je durement, sors du cadavéreux crépuscule de mon âme ‒ prends garde, nain et abomination ! Car je suis en colère ! garde-toi qu’un jour je ne te chatouille à mourir avec mes éclats de rirexlviii.

Avec les anciens dieux c’en est fini depuis longtemps ; ‒ et, en vérité, ils eurent bonne et joyeuse fin de dieux ! Avant leur mort ils ne connurent « crépuscule » ‒ mensonge que cela ! Bien plutôt quelque jour sont morts eux-mêmes ‒ de rire ! Le jour où de la bouche d’un dieu même sortit de toutes paroles la plus digne d’un sans-dieu : « Il n’existe qu’un seul dieu ! N’aie d’autre dieu que moi ! » ‒ un vieux barbon de dieu, un dieu jaloux de la sorte s’oublia ; ‒ Et tous les dieux alors de rire et de branler sur leurs sièges et de crier : « N’est-ce justement divinité qu’il existe des dieux, mais que Dieu n’existe pasxlix ? »

En l’homme déchirer le dieu / Comme en l’homme le mouton, / Et, tout en déchirant, rirel.

Rire tue

Ce n’est pas par ire, c’est par rire qu’on tue. Courage ! Tuons cet esprit de pesanteurli.

Mais sûre est une chose , je l’ai appris de toi un jour, Zarathoustra : « Qui veut tuer le plus foncièrement, celui-là rit. Ce n’est pas par ire, c’est par rire qu’on tue », ainsi tu parlais jadislii. »

Rires et larmes

Même quand [le petit dieu] pleure, encore il prête à rire ! Et, les larmes aux yeux, à une danse il doit vous inviter ; et pour accompagner sa danse je veux moi-même chanter un chant. Un chant de danse et de raillerie contre l’esprit de pesanteur, mon très haut diable et très puissantliii.

Risibles, véritablement, sont en amour ma bouffonnerie et ma simplesse ! Ainsi parlait Zarathoustra, et, ce faisant, il rit à nouveau ; mais lors il lui souvint de ses amis laissés […] et sitôt il advint que le rieur pleurait ; ‒ d’ire et de nostalgie amèrement pleurait Zarathoustraliv.

Ô mon âme, de ta mélancolie j’entends bien le sourire […] Ta plénitude regarde au-dessus des mugissantes mers, et elle cherche et elle attend : dans le ciel rieur de tes yeux brille la nostalgie de l’excessive richesse ! Et, en vérité, ô mon âme, qui verrait ton sourire et ne fondrait en larmes ? Les anges mêmes fondent en larmes devant l’excessive bonté de ton sourirelv.

Tu as perdu le but, hélas ! Comment de cette perte vas-tu rire et pleurerlvi ?

Rires insondables

Dans la source de mon plaisir jetez seulement vos yeux purs, vous mes amis ! Comme se pourrait-il qu’elle en fût troublée ? C’est le rire de sa pureté qu’elle doit vous renvoyerlvii !

En ton œil j’ai regardé naguère, ô vie ! Et dans l’insondable il me sembla que je me noyais. Mais […] railleusement tu ris quand insondable je te nommai. […] Ainsi elle riait, l’incroyable, mais je ne crois jamais en elle ni en son rire, quand méchamment elle parle d’elle-même […] Lors elle rit méchamment et ferma les yeuxlviii .

Je lui dis en riant : « Tu t’irrites, chien de feu : c’est que contre toi j’ai raison ! Et pour que je conserve encore raison, écoute ce que je dis d’un autre chien de feu, de qui la voix effectivement sort du cœur de la terre […] Le rire qui sort de lui voltige comme une nuée multicolore […] Mais son or et son rire ‒ du cœur de la Terre il les reçoitlix. »

Rire cosmique

En vérité, ainsi je leur fis voir de neuves étoiles, avec des nuits nouvelles, et par-dessus nuées et jours et nuits, je tendis encore le rire comme une tente multicolorelx.

Si jamais quelque souffle me vint du souffle créateur et de cette céleste nécessité qui à danser des rondes d’astres force encore des hasards ; si j’ai ri jamais du rire de l’éclair créateur, auquel succède le long tonnerre de l’actelxi.

Jésus ne rit pas

Encore il ne connut que larmes et hébraïque mélancolie, avec la haine des gens de bien et des justes, ‒ l’hébreu Jésus : lors de mourir eut nostalgie ! Que ne fût-il resté dans le désert et loin des gens de bien et des justes ! Peut-être il eût appris à vivre et à aimer la Terre ‒ et le rire par surcroîtlxii !

Soit fausse pour nous toute vérité où il n’y ait un seul éclat de rirelxiii !

Que fut ici sur Terre, jusqu’à ce jour, le péché le plus grand ? Ne fut-ce pas la parole de qui disait : « Malheur à ceux qui ici-bas rientlxiv » ? Ne trouva-t-il lui-même sur Terre aucune raison de rire ? […] Celui-là n’avait assez d’amour ; sinon il nous aurait aimés aussi, nous qui rionslxv !

Rire sanctifie

Toutes bonnes choses rientlxvi.

Si riante malice est ma malice, à l’aise sous des tonnelles de roses et des haies de lilas ; ‒ car dans le rire ensemble se mélange tout mal, mais par sa propre béatitude absous et sanctifiélxvii.

Cette couronne du rieur, cette couronne de roses je l’ai ceinte, moi-même j’ai sanctifié mon éclat de rirelxviii.

Louange à cet esprit de tous les libres esprits, la rieuse tempêtelxix

Apprenez donc encore à rire au-dessus et au-delà de vous-mêmes ! Haut les cœurs, ô vous qui dansez bien ! Haut, toujours plus haut ! Et ne m’oubliez non plus de bien rire ! Cette couronne du rieur, cette couronne de roses, à vous mes frères, je lance cette couronne ! J’ai sanctifié le rire ; ô vous, les hommes supérieurs, apprenez donc à rirelxx !

Désapprendre le rire

Ô Zarathoustra, à présent tu désappris déjà toute ta danse et tout ton éclat de rire en dansantlxxi !

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iFrédéric Nietzsche. Ainsi parlait Zarathoustra. Traduction par Maurice de Gandillac. Gallimard-Folio. 1971, p 351

iiIbid. p. 360

iiiIbid. p. 332

ivIbid. p. 26

vIbid. p 23

viIbid. p. 28

viiIbid. p. 30

viiiIbid. p. 33

ixIbid. p. 186

xIbid. p. 201

xiIbid. p. 389

xiiIbid. p. 397

xiiiIbid. p. 161

xivIbid. p. 359

xvIbid. p. 194

xviIbid. p. 164

xviiIbid. p. 197-198

xviiiIbid. p. 260

xixIbid. p. 376

xxIbid. p. 129

xxiIbid. p. 41-42

xxiiIbid. p. 43

xxiiiIbid. p. 260

xxivIbid. p. 49

xxvIbid. p. 61

xxviIbid. p. 230

xxviiIbid. p. 321

xxviiiIbid. p. 376

xxixIbid. p. 419

xxxIbid. p. 113

xxxiIbid. p. 161

xxxiiIbid. p. 218

xxxiiiIbid. p. 409

xxxivIbid. p. 24

xxxvIbid. p. 214

xxxviIbid. p. 233

xxxviiIbid. p. 259

xxxviiiIbid. p. 319

xxxixIbid. p. 363

xlIbid. p. 417

xliIbid. p. 58

xliiIbid. p. 137

xliiiIbid. p. 308

xlivIbid. p. 310

xlvIbid. p. 187

xlviIbid. p. 242

xlviiIbid. p. 260

xlviiiIbid. p. 480

xlixIbid. p. 242

lIbid. p. 385

liIbid. p. 59

liiIbid. p. 403

liiiIbid. p. 149

livIbid. p. 208

lvIbid. p. 291-292

lviIbid. p. 353

lviiIbid. p. 135

lviiiIbid. p. 149-150

lixIbid. p. 182

lxIbid. p. 261

lxiIbid. p. 300

lxiiIbid. p. 102

lxiiiIbid. p. 276

lxiv(Luc 6,25) « Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans les larmes et le deuil. »

lxvIbid. p. 377

lxviIbid. p. 378

lxviiIbid. p. 302

lxviiiIbid. p. 378

lxixIbid. p. 380

lxxIbid. p. 380

lxxiIbid. p. 480

L’Antéchrist est-il antisémite?


« Immanence et transcendance » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

La question du judaïsme dans la pensée de Vladimir Soloviev, telle qu’elle s’exprime dans ses Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion (1899)  et plus particulièrement dans le Court récit sur l’Antéchrist, revêt une importance capitale non seulement pour la compréhension de sa théologie de l’histoire, mais aussi pour l’intelligence des débats philosophiques et religieux qui se sont prolongés au 20e siècle et qui trouvent une résonance particulière dans notre monde, aujourd’hui. Pour Soloviev, Israël n’est pas seulement un acteur historique parmi d’autres : il est le signe indéfectible de l’Alliance, le peuple-témoin qui refuse de se soumettre aux séductions de l’Antéchrist et qui, par ce refus même, maintient la possibilité d’une histoire orientée vers son accomplissement en Dieu. Cette vision positive et même prophétique du rôle du judaïsme contraste fortement avec les critiques virulentes formulées par Simone Weil, qui voyait dans la tradition juive non pas une médiation eschatologique, mais une aliénation spirituelle collective, une forme d’idolâtrie de la Loi et de la force, qu’elle désignait parfois par l’image du « gros animal ». La confrontation de ces deux perspectives éclaire non seulement la richesse des débats théologiques modernes, mais aussi la persistance d’une interrogation brûlante : quel est le rôle du judaïsme dans l’histoire universelle, et comment penser ce rôle dans un monde globalisé, marqué par les tensions autour d’Israël, la résurgence de l’antisémitisme et la quête d’une unité mondiale qui oscille entre espoir messianique et tentation totalitaire ?

Chez Soloviev, l’image du vieillard juif qui refuse de se laisser séduire par les promesses de l’Antéchrist a une portée symbolique considérable. Il s’agit d’un moment décisif de son Court récit sur l’Antéchrist, où l’illusion d’un universalisme séculier est brisée par la fidélité obstinée d’Israël à son espérance propre. L’Antéchrist s’y présente comme un humaniste, un érudit, un philanthrope, prêt à tout concilier sous l’égide de la paix et du progrès. Il propose aux chrétiens une unité fondée non sur la personne vivante du Christ, mais sur des valeurs abstraites et consensuelles. Beaucoup de chrétiens se laissent séduire, mais les trois représentants des Églises traditionnelles, orthodoxe, catholique et protestante, résistent encore. Toutefois, le coup décisif vient du vieillard juif qui déclare : « Vous ne pouvez nous tromper : nous attendons un autre. » Ce refus d’adhérer à un faux messianisme constitue pour Soloviev une confirmation que le peuple juif reste jusqu’au bout le garant de la transcendance irréductible de la promesse divine. Israël, par sa fidélité paradoxale et souvent incomprise, empêche l’humanité de s’abandonner totalement à une eschatologie immanente. En ce sens, Soloviev rompt avec une certaine tradition chrétienne de dévalorisation du judaïsme : loin d’être rejeté, Israël est réintégré dans une perspective universelle qui fait de lui l’allié indispensable de la véritable fin de l’histoire.

Cette perspective trouve un écho particulier dans les débats théologiques contemporains, notamment après la Shoah et le concile Vatican II, qui a redécouvert dans la déclaration Nostra Aetate le rôle permanent du peuple juif dans l’économie du salut. On pourrait dire que Soloviev, dès la fin du 19e siècle, a anticipé cette reconnaissance théologique en voyant dans Israël non pas un reste archaïque mais un acteur vivant et indispensable de l’histoire universelle. Son intuition que l’histoire ne peut pas s’achever sans Israël garde une pertinence saisissante aujourd’hui, à une époque où le destin du peuple juif reste au cœur des tensions géopolitiques et spirituelles mondiales.

C’est précisément sur ce point que la pensée de Simone Weil introduit une rupture radicale. Dans plusieurs de ses écrits, notamment La Pesanteur et la grâcei, et dans ses notes sur la Bible, Weil développe une critique sévère du judaïsme qu’elle identifie à une religion de la force et de la dominationii. Elle écrit par exemple : « Le peuple d’Israël s’est cru choisi de Dieu, mais en réalité, il n’a fait que s’ériger lui-même en idoleiii ». Pour elle, le Dieu de l’Ancien Testament est moins le Dieu d’amour universel que le reflet des passions collectives d’un peuple, passions qu’elle compare à un « gros animal », expression reprise de Platon pour désigner la puissance aveugle du collectif qui s’impose à la conscience individuelle. Dans cette perspective, le judaïsme n’est pas le témoin d’une transcendance, mais au contraire une aliénation spirituelle qui enferme ses fidèles dans la glorification de la force et dans l’illusion d’un privilège exclusif. La Loi mosaïque, loin d’élever l’âme, serait, selon Weil, une forme de pesanteur spirituelle, un fardeau qui empêche l’élan vers le véritable Dieu, celui que le Christ est venu révéler. On mesure ici la distance abyssale qui sépare sa vision de celle de Soloviev : pour le premier, Israël est l’allié eschatologique ultime, pour la seconde, il est l’archétype de la fausse transcendance et de l’aliénation religieuse.

Cette opposition appelle un commentaire attentif. On pourrait dire que Soloviev et Weil projettent chacun sur le judaïsme leur propre lutte spirituelle. Soloviev, au crépuscule du 19e siècle, face à la montée du scientisme et des idéologies sécularistes, voit dans Israël le dernier rempart contre un universalisme immanent qui risquerait de détruire toute transcendance. Son regard sur le judaïsme est marqué par une reconnaissance théologique : Israël est le signe que l’histoire n’appartient pas à l’homme mais à Dieu. Simone Weil, quant à elle, écrivant dans le contexte des années 1930 et 1940, au cœur de la montée du fascisme et de la tragédie de la Shoah, se détourne violemment d’un judaïsme qu’elle identifie à une logique de puissance et d’exclusivité nationale, et qu’elle oppose à l’universalisme qu’elle croit trouver dans le christianisme et dans certaines traditions grecques et orientales. Il faut reconnaître que ses écrits sur le judaïsme sont profondément polémiques, souvent excessifs, et ont suscité de nombreuses critiques, notamment pour leur proximité inquiétante avec certains préjugés antisémites de son temps. Néanmoins, ils témoignent d’une interrogation fondamentale : comment articuler l’universalité spirituelle et la particularité d’un peuple qui se proclame élu ?

La comparaison entre Soloviev et Weil éclaire aussi la manière dont le problème du judaïsme traverse toute la modernité. Pour Soloviev, le danger principal est l’oubli de la transcendance dans une humanité qui croit pouvoir se sauver par ses propres forces, par la science, le progrès, ou l’organisation politique. Dans ce contexte, Israël apparaît comme le rappel nécessaire que le salut ne vient pas de l’homme. Pour Weil, au contraire, le danger est l’aliénation de l’esprit par des forces collectives qui prétendent parler au nom de Dieu mais qui ne sont en réalité que des projections de la volonté de puissance. Le judaïsme, à ses yeux, incarne cette confusion entre le divin et le collectif. Ainsi, les deux philosophes, à partir de perspectives opposées, posent la même question : comment l’homme peut-il résister à l’imposture de faux absolus, qu’ils soient séculiers ou religieux ? La réponse de Soloviev est de s’appuyer sur Israël comme témoin irréductible de l’Alliance divine ; la réponse de Weil est de s’en détourner pour chercher ailleurs, dans le christianisme à la fois conscient et distant de ses racines juives, une pureté spirituelle préservée du poids du collectif.

Cette divergence a des répercussions profondes sur la manière dont on peut lire le rôle d’Israël dans notre monde contemporain. En 2025, Israël est à la fois un acteur politique majeur au Moyen-Orient, une société traversée par des tensions internes (entre laïcs et religieux, entre différentes traditions juives), et un symbole universel qui suscite passions, haines et solidarités. L’antisémitisme connaît une résurgence inquiétante dans de nombreuses régions du monde, tandis que le conflit israélo-palestinien reste une plaie ouverte dans la conscience internationale. Dans ce contexte, la question posée par Soloviev et Weil prend une acuité renouvelée : Israël est-il le signe d’une fidélité irréductible à une promesse divine, ou bien le symbole d’une aliénation collective qui empêche l’avènement d’un véritable universalisme spirituel ?

À bien y regarder, la vision de Soloviev conserve une pertinence plus féconde. Car le danger qui menace aujourd’hui n’est pas seulement celui de l’aliénation par un collectif religieux, mais celui d’un universalisme séculier, technologique, marchand, qui prétend abolir toutes les différences au nom du progrès, de la croissance et de la rationalité. L’horizon d’une gouvernance mondiale pilotée par des algorithmes, la montée en puissance de l’intelligence artificielle, l’uniformisation culturelle par la mondialisation, tout cela ressemble étrangement à la tentation décrite par Soloviev dans la figure de l’Antéchrist : un universalisme séduisant, pacifique en apparence, mais qui a évacué la transcendance et réduit l’homme à ses besoins matériels et rationnels. Dans un tel monde, le témoignage d’Israël, avec son insistance obstinée sur la transcendance du Dieu unique et sur l’attente messianique, garde une force de contestation salutaire. C’est précisément cette force que Simone Weil tend à nier, en identifiant le judaïsme à une idolâtrie du collectif. Mais l’histoire récente, marquée par la Shoah et par la survie d’Israël malgré des persécutions répétées, semble donner raison à Soloviev : Israël n’est pas un accident historique ni une illusion collective, mais une présence irréductible qui empêche l’humanité de se livrer totalement à ses idoles, qu’elles soient politiques, technologiques ou idéologiques.

Il reste que la critique de Weil ne doit pas être balayée d’un revers de main. Sa dénonciation des dérives du collectif, de la pesanteur de la Loi, de l’idolâtrie de la force, garde une pertinence pour penser les risques d’un judaïsme réduit à une identité nationale ou à une logique de puissance politique. Dans la mesure où l’État d’Israël contemporain peut être perçu par certains comme une incarnation de la force, la critique weilienne offre un contrepoint qui invite à ne pas sacraliser naïvement toute expression historique du judaïsme. La fécondité du dialogue entre Soloviev et Weil réside précisément dans cette tension : d’un côté, la reconnaissance d’Israël comme témoin eschatologique indispensable ; de l’autre, la vigilance critique face aux dérives d’un collectif qui pourrait se substituer au divin. En ce sens, il faut aujourd’hui tenir ensemble ces deux perspectives, sans tomber, ni dans l’hostilité radicale de Weil, ni dans une idéalisation aveugle qui méconnaîtrait les ambiguïtés historiques et politiques.

Ainsi, la comparaison entre Soloviev et Weil révèle que la question du judaïsme est en réalité une question sur la nature de l’histoire elle-même. Est-elle orientée vers un accomplissement transcendant, dont Israël serait le signe irréductible, ou bien est-elle prisonnière de forces collectives qui déguisent leur volonté de puissance en discours religieux ? La réponse donnée à cette question engage notre conception de l’avenir. En 1899, Soloviev voyait déjà venir la tentation d’un universalisme séculier qui risquait de séduire l’humanité entière. En 1940, Simone Weil dénonçait la pesanteur des religions collectives et cherchait un christianisme purifié de toute racine charnelle. En 2025, nous nous trouvons (une fois de plus) à la croisée des chemins : la tentation d’un universalisme technologique et marchand est plus forte que jamais, mais la fidélité d’Israël à son espérance demeure, rappelant que l’histoire ne peut pas s’achever sans le témoignage d’un peuple qui attend encore son Messie. Entre la vision prophétique de Soloviev et la critique radicale de Weil, il revient à notre temps de discerner où se joue la vérité de l’histoire : dans la séduction des universalismes immanents, ou dans la fidélité à une transcendance qui échappe à toute appropriation humaine.

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i« La chrétienté est devenue totalitaire, conquérante, exterminatrice parce qu’elle n’a pas développé la notion de l’absence et de la non-action de Dieu ici-bas. Elle s’est attachée à Jéhovah autant qu’au Christ ; elle a conçu la Providence à la manière de l’Ancien Testament : Israël seul pouvait résister à Rome parce qu’il lui ressemblait […] Il n’est pas étonnant qu’un peuple d’esclaves fugitifs, conquérants d’une terre paradisiaque aménagée par des civilisations au labeur desquelles ils n’avaient eu aucune part et qu’ils détruisirent par des massacres, ‒ qu’un tel peuple n’ait pu donner grand-chose de bon. […] Rien d’étonnant qu’il y ait tant de mal dans une civilisation ‒ la nôtre ‒ viciée à sa base et dans son inspiration même par cet affreux mensonge. La malédiction d’Israël pèse sur la chrétienté. Les atrocités, l’Inquisition, les exterminations d’hérétiques et d’infidèles, c’était Israël. Le capitalisme, c’était Israël, notamment chez ses pires ennemis. […] Les Juifs, cette poignée de déracinés a causé le déracinement de tout le globe terrestre. Leur part dans le christianisme a fait de la chrétienté une chose déracinée par rapport à son propre passé. » Simone Weil, La pesanteur et la grâce. Plon, 1988, p. 255-256 et p. 259

ii« Juive antisémite, Simone Weil abhorre tant la religion de ses pères (dont elle ne sait presque rien) que le peuple juif dans son ensemble, pour lequel elle ne témoigne d’aucune compassion, même pendant les heures les plus sombres de la montée du nazisme et des persécutions hitlériennes. Au contraire, elle manifeste une compassion exclusive pour toutes les victimes autres que les Juifs… Obsédée par la “cruauté” de l’Ancien Testament, elle revient sans cesse sur le sujet des massacres commis par les Hébreux (“Les Hébreux n’ont presque fait qu’exterminer, du moins avant la destruction de Jérusalem”… Et ailleurs : “Les Hébreux conduits par Josué, purent massacrer sans peine des populations sans défenseur”…). Sa conclusion logique, mais peu originale, est qu’il faut “purger le christianisme de l’héritage d’Israël”. » Pierre Itshak Lurçat, dans sa recension du livre de Paul Giniewski, Simone Weil ou la haine de soi (1978).

iiiSimone Weil. La Source grecque. Gallimard, 1953

Présence de la blessure


« Présence de la blessure » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Le surnaturel dépasse la compréhension que nous pouvons en avoir, quelque soin et quelque diligence que nous y apportions. Mais on peut tenter au moins de nommer quelques-unes de ses manifestationsi ‒ le ravissement, l’enlèvement, l’envol, le transport, et la blessure.

Le ravissement implique une suspension des sens, et une union progressive de l’esprit avec ce qui pourtant le dépasse entièrement. Il se fait d’autant plus présent qu’il dure plus longtemps. Peu à peu, il coupe les liens entre l’âme et le corps ; on ne peut plus parler ni ouvrir les yeux. Le corps est laissé à lui-même, loin en arrière. Se produisent alors des effets dont la force est toujours plus grande, au point que l’on risque d’en mourir. L’énergie même de la vie s’en va je ne sais où. Ce ravissement peut être particulièrement profond (dans ces matières, il y a du plus ou du moins). Le corps reste debout ou couché, selon la position où il était quand le ravissement survient. Quelquefois il reste raide comme un bâton, ou bien il s’agite en cadence, comme en transe. L’âme emploie tellement toutes ses puissances à jouir de tout ce qu’elle voit, qu’elle semble oublier d’animer le corps, et qu’elle paraît l’abandonner totalement. Aussi, pour peu que cet état dure ‒ et parfois pendant des heures ‒ tous les membres du corps en ressentent les effets. Mais le corps est fort et tient l’effort. Durant tout ce temps, l’âme décèle sans cesse de nouvelles grandeurs et des puissances qu’elle ne pouvait absolument pas soupçonner. Les effets en sont admirables. Elle entre dans un entier oubli d’elle-même, tout en possédant une très haute conscience de ce qu’elle discerne au-delà d’elle-même… L’accompagne aussi une vive lumière quant à son impuissance propre à concourir aux mouvements mêmes de son ravissement. Elle y voit sa faiblesse insigne, mais elle constate aussi sa capacité inexplicable à affronter l’infiniment inconnu.

Dans le ravissement, l’âme meurt peu à peu à tout ce qui lui est extérieur. Elle perd aussi l’usage de sa mémoire et de sa volonté pour ne vivre seulement que dans sa partie la plus élevée ‒ sa vive intuition. Par contraste, lors de l’enlèvement (de l’esprit), certaines connaissances viennent derechef en son sein le plus intime. Ces connaissances fondent sur lui avec une telle promptitude, avec une telle puissance, qu’il lui semble que sa partie la plus élevée, l’intuition même, se sépare de lui. L’enlèvement de l’esprit a donc un effet beaucoup plus fort que le ravissement de l’âme. Outre qu’il l’embrase de plus grands désirs, le pouvoir de la grandeur qu’il recherche éclate davantage à sa vue. L’âme enlevée se sent portée à se dépasser toujours plus. Elle cherche avec plus de détermination ce qu’elle sait pourtant la dépasser infiniment.

Alors s’initie l’envol. L’envol est un je ne sais quoi, qui monte du plus profond de l’âme et transcende absolument l’esprit. L’âme et l’esprit ne sont en réalité qu’une même substance ‒ comme le sont le feu qui flamboie et sa flamme la plus haute. Un ardent brasier, en brûlant, lance des étincelles qui s’élèvent dans le ciel. La flamme monte autant qu’elle peut, mais elle reste de même nature que le feu qui la nourrit. Mais plus haut, infiniment plus haut, vole la lumière même qui s’en dégage. A la cime de la flamme de l’âme vient une lumière extrêmement vive et délicate, et véritablement, cette lumière est une sorte de vol, une façon de danse. Cette hirondelle vivante s’échappe dans la lumière, en dehors des lenteurs de l’air et de la prison des sens ; elle file comme un photon hors de la nuit des mondes. Délivré, l’esprit est désormais en puissance de jouir de son infinie liberté.

Quant au transport, c’est un irrésistible désir dont l’âme se sent soudainement saisie. Il naît du souvenir subit qui l’étreint quand elle se sent si loin de ce qu’elle cherche, quand elle se sent si seule, et sans sa fin. Elle se trouve dans une profonde solitude et dans un abandon universel ; le monde entier lui pèse. Il n’y a pas un seul être auprès de qui elle puisse trouver quelque compagnie. Le souvenir qui la saisit est si pénétrant et si fort, qu’en un instant l’âme se trouve projetée hors d’elle-même. Elle aspire à ce qu’elle ne peut atteindre, mais elle voit en même temps qu’il lui est impossible d’atteindre ce à quoi elle aspire si elle ne meurt. Elle meurt donc du désir de mourir, à tel point qu’elle est réellement en danger de mort ‒ elle sait cela, mais n’en est pas effrayée. Elle se voit comme suspendue entre la vie et la mort. Elle ne sait que faire, ni où aller. Alors, par un mode étrange et ineffable, elle reçoit une certaine connaissance, ou plutôt elle perçoit comme l’ombre d’une intuition. Elle découvre dans sa nuit toute l’étendue de ce tout qu’elle va perdre, si elle reste séparée de ce qu’elle pourrait encore connaître. Elle ressent le désir d’une grande tendresse d’amour, elle désire mettre enfin fin à son infini exil. Dans cette situation, l’âme reste assez libre pour considérer dans le même temps, et dans la même unité, la nécessité de vivre et celle de l’exil.

Il faut parler maintenant de la blessure. En son exil, il arrive que l’âme se sente aussi véritablement blessée que si on lui passait une lance en travers. Sa blessure lui cause une douleur si vive qu’elle en gémit, et si délicieuse qu’elle voudrait en être perpétuellement pénétrée. Cette douleur ne se trouve pas dans les sens, et cette blessure n’est pas corporelle. On ne la sent qu’au fond de l’âme, sans que le corps n’en soit atteint. La blessure vient et vit dans le fond le plus intime de l’être. En suppurent des désirs si vifs et délicats, qu’ils sont au-dessus de toute expression.

Je me souviens enfin d’un autre état encore qui consiste en une certaine sorte de présence : ce n’est là nullement une vision. Dans cet état, toutes les fois qu’une personne veut se mettre en présence de la présence même, elle la trouve aussitôt présente en soi.

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iJe m’appuierai ici, pour ce faire, sur la Relation de Thérèse d’Avila destinée à Rodrigue Alvarez (datée de 1575).

Les deux abîmes


« Deux abîmes » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Au commencement, le néant n’existait pas ; et il n’y avait pas non plus quelque chose. Au commencement était l’Intelligence (en grec, le Logosi). D’autres Écritures vont même plus loin et affirment que l’Intelligence était avant toute choseii (et que toute chose existait en elle). L’Intelligence, alors, était ‒ avant même que le commencement ne commençât. Fort bien, mais d’où peut-on savoir cela ? Comment Paul, par exemple, peut-il connaître ce qui était avant ce qui était ? Par la seule force de son intelligence (humaine) ? Ou bien par la grâce d’une révélation, en vertu d’une inspiration, ou suite à une vision (divine), comme celle qu’il eut sur le chemin de Damas ? Il y a bien d’autres hypothèses envisageables, me semble-t-il. Par exemple, je caresse volontiers l’idée qu’en principe, et par principe, l’Intelligence cherche et se cherche, toujours et en tous lieux. De tout temps, et avant même le temps ne fût, elle cherche et se cherche, partout où elle est, partout où elle aimerait être ; elle se cherche partout où elle aime et où elle veut aimer, que ce soit avant le monde, dans le monde, ou au-delà du monde. Elle cherche et se cherche sans cesse, et cela toujours par elle-même, c’est-à-dire que ce soit avec ou sans la participation d’une conscience qui l’accompagnerait, et dont le rôle serait d’être consciente de cette recherche.

Cette idée en amène une autre. L’Intelligence est un être, non une chose ou une substance. Elle n’est pas un concept, une image ou une métaphore. Elle est une âme vivante. Elle est un esprit vivant, comme on dit de toute personne vivante qu’elle a une âme, ou un esprit. Mais la nuance importe entre être un esprit et avoir un esprit, ou de l’esprit. Il reste à s’en pénétrer. Si l’Intelligence est un esprit, elle possède une unique essence. Cette essence a un sens ‒ celui de son soi; elle incarne un unique signifiant (cet unique soi) et elle signifie en puissance l’infinité des signifiés que ce soi peut engendrer. A la fois une et infinie, l’Intelligence est bien réelle, et son essence est inséparable de sa propre réalité.

Est-il possible de séparer (par la pensée) l’essence de l’Intelligence de son être réel ? Tout être fini, quand il sort du néant, reçoit son être (son « existence ») comme quelque chose qui s’ajoute à son essence. Tout se passe donc comme si son essence précédait son existence. Ce n’est pas conforme aux oukases de l’existentialismeiii, certes. L’idée que l’essence de l’Intelligence précéderait son « existence » découle du principe que l’Intelligence, qui donne le sens, qui voit les essences en soi, était avant que les choses ne fussent et n’existassent. L’essence des choses, c’est-à-dire leur sens, doit donc précéder leur existence. On peut ne pas être d’accord avec cette thèse. Les matérialistes ou les existentialistes la critiquent durement, ou la tournent en ridicule. Mais je ne suis, quant à moi, ni matérialiste ni existentialiste. Je m’attache à défendre une thèse tout autre qui se résume ainsi : l’Intelligence est avant l’être, et l’essence est avant l’existence. Il me sied maintenant de voir ici où cette idée mène.

Le premier Étant (le premier être à avoir jamais été) est aussi le premier à avoir associé à son essence le fait d’être. Avant qu’il fût, et jusqu’à son apparition dans l’être, il était possible (en théorie) de le penser en essence. Mais après qu’il a été, il est désormais impossible de penser cette essence sans son être. C’est là une variante de la preuve ontologique de S. Anselme. Thomas d’Aquin a refusé cette preuve : « Ne sachant pas ce qu’est Dieu, la proposition de l’existence de Dieu n’est pas immédiatement évidente pour nous (ou compréhensible par elle-même) ; elle doit plutôt être prouvée par les effets de Dieu, qui, selon l’ordre de la nature, sont donnés après la cause et sont donc moins évidents en soi ; mais ces effets, au point de vue de notre connaissance, nous sont donnés avant la cause, et par conséquent plus accessibles pour nousiv ».

Mais peut-on réellement saisir la cause (Dieu, en l’occurrence) par ses effets ? Peut-on comprendre un être dont l’essence est l’être, et cela, à partir de l’existence de l’être ? S. Augustin pense que non. « Si tu comprends, Dieu n’est pas ». Si comprehendis, non est deus, dit-il. Que peut-on comprendre de l’être si l’on ne comprend pas son propre être ? « Par quelle force d’intelligence l’homme saisit-il Dieu puisqu’il ne saisit pas encore cette force d’intellection même par laquelle il veut Le saisirv ? » En effet, comment pourrions-nous comprendre le divin même, alors que nous ne nous comprenons pas nous-mêmes, et encore moins l’essence de la nature humaine? Toutefois, nous avons à cet égard une connaissance suffisante pour savoir que notre esprit, en tant qu’il est « intelligent », est bien différent en essence des autres créatures qui seraient « non-intelligentes ». Mais pouvons-nous saisir, dans la tessiture même de notre esprit, des formes, des odeurs, des parties, des quantités, des distances, des vitesses, des mouvements ? Non, nous ne trouvons rien de semblable dans l’essence de notre propre esprit. Pourtant, c’est aussi notre esprit qui, selon notre capacité, nous fait approcher des secrets les plus élevés, des mystères les plus profonds, et qui nous fait ressentir l’infinité putative de tout ce qu’il reste à découvrir, et cela sans fin. C’est pourquoi il faut s’efforcer, autant que nous le pouvons, de concevoir l’Intelligence (qui était avant le commencement) comme étant bonne sans aucun attribut de la « bonté » (puisque la bonté n’existait pas avant), comme étant grande sans aucun degré de grandeur, pour la même raison, comme étant créatrice sans avoir aucun besoin des créatures pour le prouver, comme étant immense (et même infinie) sans aucun lien avec quelque espace que ce soit, comme étant présente partout sans aucun signe de présence, comme étant éternelle sans aucun assujettissement au temps ni à la durée. Penser ainsi à l’Intelligence, « ce n’est pas, il est vrai, en comprendre parfaitement la nature, mais c’est pieusement éviter à cet égard tout langage erronévi. » Recherche sans fin, et en essence, apophatique. Nous ne pouvons pas embrasser par notre intelligence l’essence d’une Intelligence, qui est avant l’être même. En tentant pourtant de le faire, notre esprit tend au-delà de tout le fini vers quelque chose qui comprend en soi tout le fini, mais sans s’y arrêter ; par le fini même, par l’appréhension que le fini est fini, l’esprit est incité à le dépasser. Aucun fini ne peut le satisfaire jamais. L’esprit désire toujours plus. Mais ce qui dépasse le fini dépasse aussi les capacités finies de l’esprit. Aussi l’esprit se trouve dans cette situation bizarre : il ne se satisfait pas du tout de tout le fini, mais l’infini le dépasse entièrement. Notre esprit progresse périlleusement le long d’une vire étroite, en longeant deux abîmes inverses. L’abîme de son infinie impuissance, et celui de son infini désir.

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iJn 1,1

iiCol. 1, 17

iii«  Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. » L’existentialisme est un humanisme. Jean-Paul Sartre

ivSomme théologique, I, q. 2, a.1, ad 2

vS. Augustin. De Trinitate, V 1,2

viS. Augustin. De Trinitate, V 1,2

Jeu vide


« Subface » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Le vide : le fouailler d’encre. Seiches sur le blanc de la plage.

Évidence du vide. Tout ce qui existe en vient.

Manifester son absence, pour être en sa présence.

Face à sa surface, surmonter sa viduité même.

Combler l’Ancien vide de tous les neufs univers.

Le présent (don) du vide.

De l’avenir avide, réciproquement, l’éternel à vide.

Du désir, le vide : sa présence est bien réelle, son absence imaginaire.

Savoir le plein du vide, c’est le vider de son essence.

L’essence de la puissance est en son vide.

Le vide peut-il être intérieur ? C’est l’extérieur qui est vide.

Le soi n’est pas vide. C’est le vide qui est soi, qui donne d’être ‒ l’être, lui, n’est pas vide.

Dire « je », jeu vide.

Je vide ce dire de mon jeu.

Je vide mon « je » de son jeu.

Le « je » ‒ jeu à somme vide, mais pas nulle.

L’âme se vide de ce vide pour s’emplir de son absence.

Sous la surface, la sub-face.

Un Dieu vide


« Un dieu vide » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Désir de voir souffrir les autres, toutes les sortes d’autres, tout ce qui est ontiquement « autre ». Désir de voir souffrir l’Autre infiniment plus que ce qu’on souffre soi-même ou qu’on a souffert à plus petites doses. Ce désir, cette souffrance : facteurs d’équilibre instable – instable mais un équilibre. L’équilibre de la haine.

Tendance à répandre la souffrance, par toutes les formes de haines – par l’hypocrisie, par les mensonges, par le sang, par les bombes, par les assassinats d’État, par l’IA, par la faim, par l’humiliation, par les tueries massives ou ciblées, élevées au rang d’idéal politique. Pulsion absolue de faire du mal à l’échelle de l’âme humaine, et par conséquent à l’échelle de l’humanité tout entière. On y blesse la représentation du ciel et de la terre. On tue jour après jour le Dieu même que l’on prétend honorer, on l’évide et on le vide.

Faire le mal à la plus grande échelle possible, tous les jours. L’ériger en système médiatique et gouvernemental, en raison sociale, culturelle et politique. On remplit le vide en soi en faisant le vide autour de soi. On installe le vide dans la tête des foules, on verse du vide en l’autre.

Le désir de vengeance institué comme paradigme, puissant, éternel, structurant. L’inscrire avec le fer et le feu, pour toujours, dans le cœur de tous. Nouvelle et universelle fraternité des « gens de haine » ‒ la haine absolue, irrémissible, toujours et partout.

Ceux dont on détruit les villes et ceux qu’on tient en esclavage n’auront plus jamais ni passé ni avenir. Ils sont condamnés à n’emplir leur seul présent que de cette haine, cette haine qui les aide à vivre encore un peu. Il leur faut vivre, avec seulement cette haine, et le vide dans leurs pensées. Si la haine les vide, ce vide les emplit. Il n’y a plus en eux de plein, ou de plénitude. Tout en eux est plein de vide. Leur plein s’est vidé de tous les vides, et leur vide s’est empli de son propre vide.

Pour vivre encore avec ce vide, il faudrait peut-être savoir sa « suressence » (ce que le grec appelle ἐπιούσια, épiousia). Il faudrait se savoir autre que ce que l’on croit être. Il faudrait croire à l’avenir en soi du vide. Il faudrait se savoir de même essence que ce vide à venir, et le faire advenir pour soi.

Comme le gaz, la violence et la haine tendent à occuper tout espace vide, tant qu’on les laisse faire. Un gaz qui se condenserait, qui se replierait sur lui-même, et laisserait à sa place du vide, cela n’existe pas dans ce monde : ce serait contraire à la loi de l’entropie, contraire à la loi « naturelle ». Seul un Dieu par nature surnaturel peut échapper à l’entropie et se contracter jusqu’à vider le monde de sa propre présence, le vider de la moindre molécule divine. Alors, enfin vide de dieu, comme on le voit aujourd’hui, la violence et la haine remplissent l’espace comme l’air du temps. Tous les dieux ont vidé les lieux.

Restreindre le pouvoir, limiter la haine, contraindre la violence, revient à affronter la réalité du vide, pour redonner sa place au vide. Cela est contraire à la loi de la nature. La surnature, elle, ne survient que dans un vide qui se prête à la recevoir. Car la nature, on le sait, a horreur du vide. Mais la surnature ne vit que dans le vide, et ne vit que de vide. Accepter le vide en soi, ou dans le monde, c’est s’ouvrir à la surnature, et y voir l’autre et l’ailleurs que la nature. C’est se représenter le monde comme un lieu où reste peut-être une place pour le vide. C’est reconnaître ‒ et accepter l’idée ‒ que le mal fasse le vide, et que le vide alors s’emplisse ici de tout ce qui est au-delà du mal, de tout ce qui vit loin de la haine. On se tient en silence devant la plaine du vide, on observe le désert vide des vrais barbares ‒ qui ne réclament qu’une chose : que leur monde soit plein d’eux-mêmes, et vide de tous les autres. Ils ont un dieu, le « dieu des armées », le dieu de la haine, le dieu du sang, le dieu de la mort. Mais un autre dieu, un dieu nouveau renaîtra toujours du sang et de la mort. Ce dieu est un dieu du vide, un dieu avide de vide. De ce dieu vide et avide tout vide vient, et tout le vide vit. De ce vide à venir tout vivra. Le nom de ce dieu est VIDE, ou DIEV, si l’on veut : anagogie de l’anagramme.

Matière et absence


« Matière et absence » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

« Au risque de se fourvoyer » (comme il le dit lui-même, avec une modestie non-feinte), François Dagognet propose une « métaphysique immanentistei », une métaphysique qui se veut amie de la matérialité. Il veut « déborder » la matière, sans toutefois l’« excéder ». Pour appuyer sa proposition d’une « métaphysique matérielle », il développe trois thèses. La première est que l’âme d’un individu se voit et se révèle dans son visage. Le visage résume certes le corps tout entier, mais il exprime aussi l’âme même. La seconde thèse est que la mémoire (humaine) s’enracine en partie dans le cerveau, mais ne s’y limite pas. Il y a d’autres mémoires que cérébrales ‒ la mémoire génétique (l’ADN), la mémoire immunologique et même une mémoire moléculaireii. Par ailleurs, il faut distinguer la mémoire proprement dite du souvenir. Le souvenir ne peut se réduire à un simple codage cellulaire ou moléculaire. Il possède « un statut métaphysique » dit Dagognet, car « s’il demeure encore lié au cerveau, il le déborde largement (la thèse dite spiritualiste)iii ». La troisième thèse est que la liberté, ce maître mot de la métaphysique, ne lui semble pas s’opposer au déterminisme, mais s’y associe : « la liberté n’est jamais autant elle-même que lorsqu’elle obéit à ce que nous entendons deveniriv. » Tout comme l’âme et le souvenir, la liberté de l’homme relève de la métaphysique parce qu’elle ne peut pas être « saisie » ni « localisée ». Le déterminisme qui affecte la vie des personnes, celui du passé et celui de l’avenir, ne peut annuler l’idée de liberté. En effet, en admettant que les lois de la causalité et du déterminisme peuvent être attribuées à la matière, il reste encore à expliquer l’origine de celle-ci. D’où vient-elle ? Quelle est son essence ? On ne peut pas se résoudre à la diviniser. « Il a fallu, au commencement, partir de la matérialité, et celle-ci ne peut venir d’elle-même, auquel cas elle équivaudrait à un Dieuv. » Mais la position strictement anti-matérialiste, « théiste », créationniste, ne convainc pas non plus le philosophe. « Pourquoi le créateur aurait-il ressenti le besoin d’un univers, qui n’ajoute rien à sa gloirevi ? », se demande-t-il. Mais l’hypothèse de la non-existence de Dieu, ou même seulement de son « absence », reste (philosophiquement) improuvable, puisque on peut imaginer un Dieu qui ait décidé de parfaitement se cacher : « S’il est possible de se persuader d’une présence et de la légitimer, nous ne savons pas nous assurer d’une ‘non-présence’ (un dieu caché ‒ le deus absconditus ‒ nous échappe)vii. » Il y a donc là, pour le philosophe, une redoutable aporie. Mais dans l’existence même de cette aporie, on peut trouver une piste de recherche, et une sorte d’explication. En effet, si un Dieu existait comme créateur de l’univers, et s’il se manifestait jusqu’à nous enlever toute possibilité d’en douter, nous nous sentirions comme écrasés par cette évidence, et alors « cesserait la dramaturgie de l’interrogation et de l’incertitude. Un problème sans solution est un vrai problèmeviii. » L’aporie est donc nécessaire : elle montre qu’il n’y a pas de solution au problème, et que si Dieu est absent, l’aporie, elle, reste présente. Il faut en conclure qu’il est nécessaire que Dieu s’absente de ce monde, et même qu’il se cache, pour que l’homme puisse penser l’essence de son absence.

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iFrançois Dagognet. Une introduction à la métaphysique. 2006, p. 133

ii« Les souvenirs sont détenus par des molécules […] Il s’agissait d’injecter un broyat de cerveau et surtout celui de la région responsable de la conservation à un témoin vierge […] On a même eu recours, pour réaliser cette transmission bio-matérielle, à un ver primitif (le planaire) parce qu’il ingère sans difficulté le broyat des molécules médiatrices (les neurotransmetteurs). Des rats aussi ont été retenus et sacrifiés : ils auraient confirmé la vérité de ce transfert […] On se borne, en conséquence, à introduire les supports biochimiques de l’information afin qu’ils se trouvent en contact avec le tissu nerveux du receveur et parviennent à l’infiltrer sans la moindre démolition. Les psychophysiologues prétendent avoir communiqué aux rats, ainsi traités, ce que les premiers avaient subi et enregistré – notamment la peur de l’obscurité ; Ungar aurait même isolé un peptide, la skotophobine, responsable de cette attitude, ainsi que l’accoutumance à certaines couleurs, nettement préférées. On parviendrait, grâce à cette méthode moins destructrice, à opérer le passage du support mnémonique d’un animal à un autre. Des anthropologues imprudents ont même rappelé que, jadis, les guerriers ingéraient leur ennemi – du moins des morceaux de son cerveau : ils s’en appropriaient de cette façon le courage. N’est-ce pas la preuve d’une mémoire codée et donc matérielle ? » Ibid. p. 85-86 Mais Dagognet n’approuve pas cette méthode, ni son résultat. « Nous assisterions au passage dans une [bête] de ce qui a été, par la répétition, inscrit dans une autre [bête]. Le passé serait transposé du donneur au receveur, ce qui prouverait le statut moléculaire de la mémoire. Il est clair que ce genre de démonstration condamne celui qui y recourt. » Ibid. p. 134

iiiIbid. p. 91

ivIbid. p. 134

vIbid. p. 138

viIbid. p. 138

viiIbid. p. 138

viiiIbid. p. 138

Théophanie de la folie


« Folle épiphanie » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Dans sa Trilogie divine, l’écrivain de science fiction Philippe K. Dick s’est livré à une réflexion métaphysique assez poussée (du moins autant qu’il est possible dans un roman). Il la conclut par cette idée : Dieu est fou . Voici son raisonnement. « Si vous acceptez l’hypothèse d’une entité divine, vous ne pouvez pas lui nier la faculté d’autorévélation : il coule de source que tout être méritant le nom de ‘dieu’ posséderait sans peine celle-ci. La vraie question (selon moi) n’est pas : pourquoi des théophanies ? Mais : pourquoi n’y en a-t-il pas davantage ? Le concept déterminant est ici celui de deus absconditus, de dieu caché, secret ou inconnu. Pour une raison quelconque, Jung voit là une idée incongruei. Et pourtant, si Dieu existe, il doit bien être un deus absconditus, à l’exception de ses rares théophanies, ou alors il n’existe pas du tout. Cette seconde hypothèse serait la plus sensée, s’il n’y avait pas les théophanies, aussi rares soient-elles. Une seule théophanie rigoureusement avérée suffit pour la démolir. La vivacité de l’impression qu’une prétendue théophanie produit sur le sujet percevant ne prouve pas son authenticité, pas plus qu’une perception collective (comme le supposait Spinoza, l’univers tout entier n’est peut-être qu’une théophanie, mais il se peut également, comme l’ont résolu les idéalistes bouddhistes, que l’univers n’existe pas du tout)ii. » De l’avis de P. K. Dick, cette idée que l’univers entier ‒ tel que nous le percevons ‒ pourrait n’être qu’une imposture, se trouve parfaitement illustrée chez Héraclite. Dans le fragment 123, Héraclite affirme en effet : « La nature aime se cacher ». Dans le fragment 54, il dit aussi : « L’harmonie invisible l’emporte sur l’harmonie visible ». Héraclite semble donc penser que la réalité est, dans une certaine mesure, « cachée », et même « invisible ». Si c’est le cas, alors comment pourrait-on justifier la possibilité même de « théophanies » ? Une théophanie implique le surgissement effectif d’un Dieu dans le monde, ce qui, en théorie, équivaut à une invasion absolument bouleversante de la transcendance du Créateur dans sa création. Mais alors, si une telle théophanie peut ou a pu avoir lieu, ne serait-ce qu’une fois, comment se fait-il que le monde n’en garde pas la trace ni le souvenir ? Comment se fait-il qu’il donne l’impression de n’être qu’« apparence » et que le Dieu reste quant à lui toujours « caché », « invisible » ? Comment se fait-il que l’on ne puisse voir dans le monde qu’une « harmonie visible », et non pas son « harmonie invisible » ? Si Héraclite a raison, dit Dick, il faut donc admettre que le monde n’est en effet qu’une apparence, et que si réalité il y a, cette réalité ne pourrait être que « théophanique ». Dans le livre qui propose ce résultat (la théophanie est seule véritable réalité), Philippe K. Dick se met personnellement en scène en s’affublant pour l’occasion d’un pseudonyme, « Horselover Fat », qui n’est qu’une traduction de son propre nomiii . Or le personnage de Fat, qui est donc en réalité Philip K. Dick, est « fou ». De plus, Fat se veut « philosophe », et il donne cette définition, selon laquelle les « fous » sont simplement « des gens qui n’ont pas de contact avec la réalité ». Fat résume sa philosophie dans un Tractacus Cryptica Scriptura [« Traité de l’Écriture cryptique »], dont Dick présente deux propositions centrales. D’une part : « Le monde phénoménal n’existe pas : c’est une hypostase de l’information traitée par l’espritiv. » Et d’autre part: « L’Esprit ne parle pas à nous, mais par notre biais. Son récit nous traverse et sa douleur nous pénètre sans véritable raison. Comme Platon l’avait compris, il y a un fond d’irrationalité dans l’âme du mondev. » Philip K. Dick tire alors une conclusion de la philosophie de Fat : « En d’autres termes, l’univers lui-même ‒ et l’esprit qui y préside ‒ est fou. La personne en contact avec la réalité est donc par définition en contact avec la folie, pénétrée d’irrationnelvi. » Si l’esprit qui préside un univers fou est lui-même fou, ceci équivaut à dire que Dieu est fou. Nous avons ainsi acquis la connaissance de deux attributs divins. L’un est connu depuis des temps anciens : Dieu est « cachévii » ; et l’autre, proposé par Horselover Fat, c’est que Dieu est « fou ».

Que pouvons-nous en déduire ? Si Dieu est en essence « caché », on peut imaginer, en poussant l’idée au plus loin, que sa propre essence lui est aussi « cachée » : un Dieu qui « se cache », par essence, se cache aussi à lui-même. Quant à la « folie » du Dieu, d’ailleurs évoquée de manière incidente par des textes chrétiensviii, elle doit pouvoir s’interpréter, soit comme une folie manifeste pour ceux qui ne le connaissent pas comme il est réellement, soit comme une sagesse qui serait, elle aussi profondément « cachée ». Notons que l’idée de la folie du Dieu n’est pas entièrement nouvelle. Horselover Fat semble avoir été quelque peu influencé par la réputation de « folie » du dieu Dionysos, par exemple. Mais la folie de Dionysos était quant à elle manifeste. Elle éclate aux yeux de tous dans la nuit dionysiaque, et dans les excès des Bacchanales. En revanche, l’idée de la « folie cachée » du Dieu paraît bien plus angoissante, plus terrible, plus annonciatrice des pires catastrophes. L’ordre même de l’univers, cet ordre ‒ le « cosmos » ‒ que les Grecs opposent au « chaos », serait-il en réalité un « ordre fou », dont la rationalité serait en réalité absolument « vide » de tout sens (rationnel) ? C’est là une hypothèse que la lecture de Philip K. Dick nous incite à considérer. Il est aussi fort possible que ni la sagesse, ni la folie, ne soient en réalité des attributs divins. Autre possibilité encore : ce que Dieu est, en essence, ne pourra jamais sortir de l’ombre secrète, abyssale, dont le Dieu « caché » restera à jamais enveloppé.

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iJe ne vois pas, pour ma part, où et quand Jung aurait soutenu qu’était « incongrue » l’idée du deus absconditus. Jung a cité l’expression « deus absconditus » une douzaine de fois dans l’intégralité de son œuvre, et ce, dans des contextes fort divers, à l’occasion de développements en lien avec des personnalités aussi différentes qu’Héraclite, le prophète Élie, maître Eckhart, Jakob Boehme, Martin Luther, Albert Schweitzer, ou encore dans des développements en rapport avec le dieu Mercure, l’alchimie ou la Réforme. Dans aucune de ces occurrences, Jung ne considère comme « incongrue » cette idée.

iiPhilip K. Dick. Siva. La trilogie divine, I. 2013, p. 56-57

iiiCe pseudonyme est la traduction mot à mot de son nom, Philip Dick. Philip, du grec philippos « qui aime les chevaux », se traduit en anglais par « Horselover ». Le mot allemand Dick (« gros ») se traduit par « fat » en anglais. Philip Dick = « Horselover Fat ».

ivTractacus Cryptica Scriptura § 30. Ibid. p. 342

vTractacus Cryptica Scriptura § 35. Ibid. p. 344

viIbid. p. 59

viiIs. 45, 15  « Vraiment, tu es un Dieu qui se cache »

viii1 Cor 1, 23 « Nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs. »

L’esprit et la matière ‒ ou L’effondrement des paradigmes


« Effondrement » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Dans leurs travaux communs, C.G. Jung et W. Pauli ont distingué le domaine « épistémique » (ce qui relève de la connaissance) et le domaine « ontologique » (ce qui relève de l’être). Par exemple, dans le cadre de la physique quantique, Pauli interprète la réalité en séparant le « réalisme local » associé aux faits empiriques obtenus à partir d’instruments de mesure de conception classique [et qui constituent le domaine « épistémique »] et le « réalisme holistique » correspondant à des systèmes quantiques inextricablement enchevêtrés et intriqués [et qui relèvent du domaine « ontologique »]. Ces deux réalités (la réalité « locale » et la réalité « holistique ») ne sont pas indépendantes, elles sont reliées par des systèmes et des processus de mesure, par les théories qui les encadrent, et par les résultats qui en découlent. De même, et pour sa part, Jung distingue, dans la réalité « mentale », le domaine « épistémique » associé à la conscience et le domaine « ontologique » correspondant à l’inconscient. Dans la conception de Jung, ces deux domaines sont liés par le fait qu’émergent des états mentaux conscients à partir des profondeurs de l’inconscient, et cela d’une manière étrangement analogue au fait que, à la suite de mesures opérées dans le cadre de la physique quantique, des événements locaux (des « effondrements » ou des « réductions » de fonctions d’onde) apparaissent à partir d’une réalité a priori intriquée, et composée d’un nombre infini d’états quantiques dit « superposés ». Dans la psychologie des profondeurs de Jung, il est essentiel que l’inconscient ait une composante collective, non séparée, partagée par tous les individus, et cette composante holistique est peuplée par ce qu’il appelle les « archétypes ».

En synthétisant les deux approches de Jung et Pauli, on est amené à considérer l’alliance intime, dans une sorte de fonds commun, entre la réalité « holistique », telle que définie par la théorie quantique, et la réalité « archétypale » de l’inconscient collectif. Sous le concept d’archétype, Jung et Pauli subsument les facteurs d’agencement des manifestations mentales et physiques. Les deux domaines, celui de l’esprit et celui de la matière, sont donc considérés comme épistémologiquement distincts mais ontologiquement conjoints. Cette hypothèse, connue comme la conjecture de Pauli-Jung, combine une approche épistémologiquement dualiste et une vision ontologiquement moniste. Ontologiquement moniste : les corrélations entre les réalités mentales et les réalités physiques peuvent « coexister ». Épistémologiquement dualiste : ces corrélations ne sont pas directement « causales » les unes par rapport aux autres. On observe donc à la fois une étanchéité (causale) du physique par rapport au mental (et vice versa), mais aussi une coexistence, ou une « synchronicité », de ces deux sortes de réalités. On pourrait supputer alors qu’existe une autre sorte de causalité, qualifiée de « formelle », ou d’« archétypale », entre le niveau moniste de la réalité « ontologique » et le niveau dualiste des domaines mentaux et matériels, épistémologiquement distincts. Dans la conjecture de Pauli-Jung, ce type de causalité exprime l’activité structurante des « archétypes ». Les manifestations mentales et matérielles héritent de corrélations mutuelles dues au fait qu’elles sont conjointement causées par ces formes archétypales, lesquelles subsumeraient sous elles les événements matériels et mentaux auxquels elles seraient attachées. Ces corrélations refléteraient la nature holistique de la réalité sous-jacente (ou immanente). Elles ne résulteraient pas d’interactions causales directes entre le domaine mental et le domaine matériel. Elles ne conviendraient donc pas à une explication de la causalité liant le mental et le matériel, ou une justification du pouvoir de l’esprit sur les choses, ou inversement. Mais elles constateraient néanmoins la permanence de la coexistence de ces domaines, et, dans certains cas, de leur conjonction, inexplicable au moyen des théories classiques de la causalité.

Dans la conjecture de Pauli-Jung, ces corrélations particulièrement frappantes entre des événements physiques et des événements mentaux sont appelées des « synchronicités ». Les synchronicités apparaissent significatives surtout pour ceux qui en font l’expérience directe, en leur propre conscience, et qui comprennent très bien le sens troublant que ces corrélations inattendues prennent alors (pour eux). La notion de synchronicité n’est donc pas simplement de nature physique ou mentale, elle est essentiellement liée à l’apparition inopinée d’un « sens », transcendant simultanément le niveau physique et le niveau mental. De là, il apparaît que l’idée même de « sens », l’idée de « signification » attachée à toute réalité, doit jouer un rôle fondamental dans une vision plus profonde de l’essence de la réalité (ultime). Il faudra alors aussi distinguer un sens « explicite » et un sens « implicite », pour tout élément ou tout événement faisant partie de la réalité effectivement vécue. Le sens « explicite » est le sens que la réalité de tel ou tel événement peut prendre pour toute conscience singulière. Le sens « implicite » est le sens total, le sens universel, que l’on pourrait attacher à la réalité en tant que telle, cette réalité latente, immanente, située au-delà de toutes les visions singulières, lesquelles n’en seraient que des éléments constitutifs, visions par elles-mêmes et en tant que telles toujours inaccomplies et toujours en puissance.

Arrivés à ce point, on pourrait alors postuler l’existence de surfaces de sens, séparant et liant tant les domaines de sens « explicites » et « implicites », que l’on vient d’évoquer, que les domaines « mentaux » et «physiques», correspondant aux mondes de l’esprit et de la matière. Ces surfaces ou interfaces, ne seraient pas de nature spatiale ou temporelle. Elles pourraient être comparées aux surfaces mathématiques de dimension n-1 limitant toutes les partitions possibles d’espaces de dimension n. Elles incarneraient implicitement le lien entre des tensions intrinsèques et des intentions extrinsèques, entre des symétries implicites et internes et des ruptures de symétries explicitement provoquées par des causes externes. Par exemple, un espace-temps intensif associé à un domaine mental qui serait lui-même en corrélation quantique avec l’espace-temps extensif de la réalité physique, seraient l’un et l’autre intimement « intriqués ». Mais à tout moment, ils seraient aussi en état métastable, et donc susceptibles de subir dans le domaine physique des ruptures fondamentales de symétrie (comme celles qui expliquent l’émergence de la matière et de l’énergie dans le vide), ou, dans le domaine mental, d’être l’objet de révélations soudaines, conduisant à des changements radicaux de paradigmes, l’« effondrement » des uns conduisant vers d’autres apothéoses.

La conscience de la conscience – et la Théorie du Tout


« Conscience quantique » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

La conscience n’est pas une simple propriété émergente des réseaux de neurones du cerveau. Elle fait partie des structures fondamentales de l’univers, au même titre que l’énergie (ou la matière), l’espace et le temps. Werner Heisenberg formule cette intuition ainsi : « Les mêmes forces structurantes qui ont façonné la nature dans toutes ses formes sont aussi responsables de la structure de nos espritsi. » Autrement dit, la structure de nos esprits, laquelle rend possible l’émergence de la conscience, résulte de forces naturelles présentes universellement dans la nature. Pour Wolfgang Pauli, la nature physique et la nature de l’esprit sont subsumées sous une même « réalité » ultime : « Le plus satisfaisant serait que physis et psyché puissent être conçues comme des aspects complémentaires d’une même réalitéii ». En conséquence, la science physique (allant de la physique quantique à la cosmologie) serait a priori mieux placée que les neurosciences (qui restent, en un sens, beaucoup trop « étroites », trop « provinciales ») pour intégrer la conscience dans une nouvelle « Théorie du Tout », comprenant les autres interactions connues (l’électromagnétique, la forte, la faible et la gravitationnelle). Si la conscience est bien une force fondamentale, universelle, comme nous en faisons ici l’hypothèse, on ne peut pas se contenter de la considérer comme la simple émanation de cerveaux humains. Elle devrait d’ailleurs pouvoir être observée objectivement, d’une manière ou d’une autre, par des moyens physiques. Par exemple, on pourrait postuler l’existence de « bosons » associé aux effets de conscience, bosons aujourd’hui indétectables, mais qui finiront bien par être objectivés un jour, puisque la conscience est indéniablement un fait « objectif », dont chacun de nous peut témoigner par expérience….

Si la conscience possède bien une réalité physique, et n’est donc pas seulement un artefact neurologique, on ne peut non plus écarter a priori l’idée que la métaphysique a aussi son rôle à jouer quant à l’analyse de son essence, en tant qu’elle est « séparable » de la matière, et en tant qu’il reste nécessaire de proposer une interprétation de la coprésence dans l’univers (et dans l’espace-temps) de la matière-énergie et de la conscience. Revenant sur les deux substances définies par Descartes, la res cogitans (la « chose pensante », ou esprit) et la res extensa (la « chose étendue », ou matière), Roger Penroseiii a souligné qu’elles font toutes deux partie de l’univers, lequel obéit avec une grande précision aux lois, mathématiquement établies, et empiriquement vérifiées, de la physique. On est donc en droit de poser la question suivante : si les corps matériels, qui sont des entités physiques, obéissent à ces lois, qu’en est-il de l’esprit et de la conscience ? En tant que présent dans l’univers, l’esprit obéit-il aussi aux lois physiques (à celles que l’on connaît déjà ou bien à d’autres que l’on ne connaît pas encore) ? Ou bien obéit-il à des lois qui ne seraient pas simplement physiques, mais « méta-physiques » ? A priori, l’idée que nos esprits puissent être gouvernés par les lois de la physique mathématique, au même titre que nos corps, paraît assez difficile à admettre. En particulier, cela semble incompatible avec le sentiment de libre arbitre que nous possédons spontanément. Pourtant, et a contrario, l’idée d’une séparation nette entre esprit et corps, l’idée d’un dualisme radical de la matière et de la conscience, n’est pas réellement acceptable non plus, au vu des nombreuses interactions esprit-corps que l’on observe. Il faut donc continuer à chercher. Il faut s’efforcer d’évoquer des hypothèses nouvelles, créatives, en tenant compte de l’expérience acquise par l’humanité après des millénaires de recherches et d’expériences philosophiques, spirituelles, religieuses, mystiques, mais aussi en s’efforçant de les rendre compatibles avec les résultats des sciences physiques et les théories qui s’en déduisent. Le matérialisme et le positivisme purs et durs des neurosciences contemporaines semblent, en tout état de cause, assez mal armés pour proposer une solution satisfaisante dans la recherche d’une éventuelle « Théorie du Tout ».

De deux choses l’une : soit la « Théorie du Tout » est un rêve vain, et il n’y aura jamais d’explication scientifique de la structure ultime de la « réalité » ‒ cette réalité ultime dont Wolfgang Pauli avait l’intuition (intuition admirablement confortée par sa découverte du « principe d’exclusion » qui lui valut le prix Nobel, et qui tend précisément à affirmer qu’il y a bien un niveau profond de réalité qui assure une cohérence et une unité d’ensemble à la totalité de ce qui est, et de tous les phénomènes qui en émergent).

Soit une « Théorie du Tout » sera un jour possible, et elle devra fournir un cadre théorique non seulement à l’unification des forces fondamentales de la nature physique, mais aussi s’étendre aux forces de la conscience et de l’esprit, si elle veut vraiment mériter son nom de « Théorie du Tout ».

Pour contribuer, aussi modestement soit-il, à cet effort d’intégration de la physique et de la métaphysique, de la matière et de l’esprit, je voudrais maintenant proposer l’analogie suivante. La conscience possède une réalité quantique, de même que l’espace et le temps ont eux aussi une structure quantique (au même titre que la matière et l’énergie). Avant de tirer quelques conséquences possibles de la nature quantique de la conscience individuelle et des champs de conscience qui lui sont associés, rappelons l’origine historique de l’hypothèse de la structure quantique de l’espace et du temps. C’est l’idée de base de la théorie de la « gravité quantique à boucle » dont John Archibald Wheeler fut l’inventeur. C’est aussi à lui que l’on doit les expressions de « trou noir », de « trou de ver », ou encore de « l’écume de l’espace-temps ». Au début des années 1960, il a repris les recherches sur l’unification de la relativité générale et de la physique quantique, qu’Albert Einstein n’avait pu mener à bien. Tirant les conséquences de similarités entre la structure des équations de la mécanique des fluides et celle de la relativité générale, il y vit l’occasion de souligner l’analogie entre la turbulence de fluides et la géométrie de l’espace-temps. Il imagina qu’au niveau microscopique la géométrie même de l’espace-temps est en perpétuelle agitation, et constamment habitée de fluctuations quantiques. « On peut la comparer à la surface d’une mer agitée. Vue de très haut, la mer paraît lisse. A plus basse altitude, on commence à percevoir des mouvements agitant sa surface, qui reste cependant continue. Mais, examinée de plus près, la mer est tumultueuse, fragmentée, discontinue. Des vagues s’élèvent, se brisent, projettent des gouttes d’eau qui se détachent et retombent. De façon analogue, l’espace-temps paraîtrait lisse à notre échelle, mais, scruté à un niveau ultra-microscopique, son ‘écume’ deviendrait perceptible sous forme d’événements évanescents : des particules élémentaires, des microtrous de ver, voire des univers entiers. Tout comme la turbulence hydrodynamique fait naître des bulles par cavitation, la turbulence spatio-temporelle ferait surgir en permanence du vide quantique ce que nous prenons pour la réalité du mondeiv. »

Ajoutons alors ici un nouveau niveau de métaphore. La conscience peut elle aussi être comparée à un océan, avec ses agitations et ses profondeurs, ses calmes et ses tempêtes. Quand je dis « la conscience » j’entends ce mot dans ses deux acceptions, la conscience individuelle, et la conscience universelle. Autrement dit, la conscience singulière de chaque individu pourrait être comparée à l’une des gouttes qui composent l’écume de la conscience universelle. Mais ces gouttes individuelles, qui sont de la même substance que celles de l’océan universel, sont elles aussi des océans, avec leur profondeur propre, leur turbulence et leur calme insondable. Une autre image vient alors à l’esprit : les consciences singulières, individuelles, pourraient être comparées à des formes fractales, analogues, à leur échelle propre, aux structures de consciences de niveau cosmique, ou même à des consciences de nature supra-cosmique. Les métaphores « quantique » et « fractale » ne sont certes ici que des métaphores. L’important est l’idée sous-jacente. La conscience n’est pas simplement un épiphénomène. Elle est une substance, dont on n’a, encore aujourd’hui, aucunement commencé de comprendre l’essence. Or il n’est pas de question plus importante et plus essentielle que la question de l’essence de notre conscience. L’hypothèse de sa nature quantique et fractale permettrait une double unification : celle des consciences singulières et de la conscience universelle, et celle des champs de conscience avec les autres champs d’une future « Théorie du Tout ».

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iW. Heisenberg. Physics and beyond. Cambridge University Press, 1971, p. 101

iiW. Pauli. Le cas Kepler. Albin Michel. 2002, p. 109

iiiRoger Penrose. Shadows of the mind – A search for the missing science of consciousness. Oxford, 1994, p.213

ivJean-Pierre Luminet. L’écume de l’espace-temps. 2024, p. 10-11

La conscience, l’acte et le champ


« Champ de conscience » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Les expériences de Deecke, Grözinger et Kornhuberi à propos des mouvements de flexion volontaires des doigts montrent que le potentiel d’action lié à ces mouvements apparaît dans le cerveau plus d’une seconde avant que le sujet ne prenne conscience de sa décision de fléchir le doigt. On notera que la réaction à un stimulus externe est bien plus rapide, de l’ordre d’un cinquième de seconde. « Ces expériences jettent le trouble sur la réalité de notre libre arbitre, face à cette découverte qu’une action apparemment volontaire trouve son origine dans l’activité inconsciente du cerveau préalable à la prise de conscience de cette actionii ». Cependant, l’on peut interpréter les résultats de cette expérience bien autrement, me semble-t-il. Il est possible que nous ne soyons pas en mesure de distinguer réellement le moment où nous « prenons conscience » de notre volonté de prendre une décision du moment où nous sommes conscients de l’avoir prise effectivement. Autrement dit, la conscience d’avoir à prendre une décision en vue d’une action spécifique n’est pas de même nature que la conscience de prendre une décision effective d’agir. Si elle n’est pas de même nature, elle n’est donc pas traduite de façon comparable au niveau neuronal. Les potentiels électriques correspondant à l’intention consciente (ou pré-consciente) de prendre une décision sont vraisemblablement d’une autre intensité et d’une autre répartition cérébrale que les potentiels électriques correspondant à la prise de conscience que cette décision doit être « actée », quelque temps après l’avoir en effet prise, consciemment. Il y a sans doute un décalage de plusieurs centièmes de seconde entre le moment où la conscience est en acte, quand elle prend une décision, et le moment où la conscience est consciente d’avoir pris effectivement la décision qu’elle vient d’acter. La conscience est par nature réflexive. Pour qu’il y ait une réflexion consciente, il est nécessaire qu’un premier rayon (de conscience) émerge d’abord, afin que ce rayon puisse alors se réfléchir sur le fond de la conscience, et qu’il produise les incitations à agir correspondant à telle ou telle volonté, lesquelles doivent être ensuite transformées en séries d’actes à faire effectivement.

Le potentiel de disponibilité (BP) qui est le premier potentiel identifié par l’étude citée de Deecke et al., est sans doute précédé par d’autres potentiels plus diffus, correspondant à l’activité générale de la conscience, laquelle est moins focalisée sur des tâches spécifiques, mais plus alerte quant au contexte environnemental ou quant à l’état de « conscience » de l’individu.

Autrement dit, loin de jeter le trouble sur la réalité de notre libre arbitre, ces résultats pourraient être interprétés comme le renforçant, en en rejetant la matérialité neuronale, et en le renvoyant à un nuage de conscience qui existerait parallèlement au système neuronal, de même que lui est parallèle, en quelque sorte, l’univers tout entier, avec ses champs énergétiques, qu’ils soient gravitationnels ou quantiques, lesquels coexisteraient donc avec les champs de conscience de toutes les entités plus ou moins conscientes qui s’y trouvent.

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iL. Deecke, B. Grözinger, H.H. Kornhuber, « Voluntary finger movements in man ; cerebral potentials and theory », Biological Cybernetics, Vol. 23, 1976, p. 99-109. L’étude de Lüder Deecke, Berta Grözinger et H. H. Kornhuber sur les mouvements volontaires des doigts chez l’homme a identifié trois potentiels cérébraux distincts précédant une flexion volontaire rapide des doigts, qui peuvent être enregistrés à partir de la surface du crâne en utilisant la méthode de la moyenne inversée dans le temps. Le premier est le « potentiel de disponibilité » (Bereitschaftspotential ou BP), une activité corticale précoce, bilatérale et étendue, qui commence en moyenne 750 ms avant le début du mouvement. Le deuxième est la positivité pré-mouvement (PMP), qui survient 87 ms en moyenne avant la première activité musculaire (EMG) et qui est également bilatérale et étendue. Le troisième est le potentiel moteur (PM), qui est le seul potentiel unilatéral, localisé dans le cortex moteur controlatéral, et qui commence 54 ms avant la première activité EMG. Le BP est interprété comme un déplacement négatif du potentiel continu cortical, représentant probablement un processus préparatoire dans les réseaux dendritiques des zones corticales impliquées dans le mouvement prévu. L’étude note également que le BP commence de manière bilatérale et symétrique, avec une légère prépondérance controlatérale émergeant sur le cortex moteur environ 400 ms avant le mouvement, devenant statistiquement significative à 150 ms.

iiK. Norbu et A. Jorissen. Symphonie pour un nouveau monde. Au-delà de la dualité esprit-matière. Academia, Louvain-la-Neuve, 2021, p.286, note 3

Des choses secrètes, l’Église ne juge pas.


(« De occultis non judicat Ecclesia. »)

« Secret non jugé » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Toi, qui vois les replis secrets des mondes, toi, ô Sagesse, aux yeux bandés, et à la bouche close, me les révéleras-tu ? Trouverai-je jamais ce que je cherche ici sans fin ? Ou devrais-je passer outre ce monde, pour alors le découvrir ? Me feras-tu cependant quelque signe, depuis la rive des rêves ? M’octroieras-tu quelque prémonition ? Ou me laisseras-tu à ma nostalgie inassouvie d’une réalité dévoilée, d’un monde transfiguré, d’un soleil sans ombre ? Des mystères et des secrets obscurcissent la texture de mon propre esprit. Je ne sais en interpréter l’origine. Mon esprit ne sait pas de quoi il est constitué, en réalité. Paul de Tarse, sans doute plus confiant en ses capacités, et plus assuré encore de celles de la Divinité, m’étonne par l’énoncé de certitudes assumées : « Quel homme sait ce qui se passe dans un homme, ce n’est que l’esprit de cet homme qui est en lui-même ; de même ce qui est en Dieu personne ne le sait que l’esprit de Dieui. » Demandant à différer de l’Apôtre sur ces deux points, j’arguerai pour ma part que l’esprit des hommes est incapable de savoir, et moins encore de comprendre, ce qui se passe en l’homme. De même, j’arguerai que l’esprit d’un Dieu qui se nomme lui-même : « Je serai qui je seraiii », est par essence infini et inaccompli, et qu’il n’est donc pas absolument conscient de toute l’infinité de ses propres possibles. Il est possible aussi, d’ailleurs, que tous ces secrets et ces mystères ne puissent faire l’objet que de questionnements assez fugaces, du moins si on les compare au mystère de la lumière même, qui reste le plus opaque et le plus impénétrable.

Sans doute, ces notions ‒ mystère, secret, lumière ‒ sont déjà voilées d’emblée par l’usage relâché que la langue, trop souvent, en fait. Longtemps les philosophes ont donné le sentiment que leur langue n’existait que pour cacher, ou du moins vêtir l’essence de leur pensée. Ils montrent souvent qu’ils ont bien du mal à exprimer « la chose en soi ». Cette chose, Hegel l’appela en allemand : das Ding an sich, ce qui sembla alors la révéler en partie, alors qu’il ne faisait en réalité que la recouvrir de son « soi ». Le mérite de Hegel, on ne peut le lui retirer, est d’avoir su montrer l’immanence de la pensée dans la langue, et d’avoir laissé entendre qu’elle pouvait enfin s’y manifester (du moins si l’on donne crédit à sa façon de traiter la langue allemande, pour y faire paraître obscurément des « choses » qui dans d’autres langues resteraient essentiellement inexprimables).

Un autre philosophe, Kierkegaard, un Danois influencé par la culture et la religiosité allemandes, faillit quant à lui devenir pasteur… Mais son histoire d’amour avec Régine Olsen, et ses fiançailles prématurées, qui finirent pas une rupture unilatérale, aux raisons inexpliquées, le mirent dans une situation (philosophiquement) inextricable. Il renvoya son anneau à sa fiancée, puis se morfondit longtemps dans une sorte de culpabilité ni avouée ni avouable. Il avait un grand talent, celui de savoir garder ses secrets, ainsi qu’il l’avoue lui-mêmeiii, ce qui l’autorisa à en parler souvent sans jamais rien en révéler. Il confessa publiquement sa culpabilité dans différents écrits, d’une manière plus ou moins cryptée. Ainsi, il mit souvent en scène des personnages de « pasteur », qu’il donnait en « exemple » : « Une expression abstraite [peut être] plus effective qu’une description concrète… un pasteur par exemple qui dirait : ‘Je ne connais pas ta vie, mon frère, je ne sais ce qui te tient le plus à cœur, quel est ton chagrin caché’ – tirera peut-être des larmes de celui qui ne broncherait pas, s’il lui décrivait le détail réel de son chagriniv ». Ou encore, de façon plus transparente et explicite, peut-être : « Un futur pasteur qui redoute de le devenir (à cause d’une faute…, il se cache quelque part, n’osant même pas le faire chez lui de peur d’être surpris, pour y lire le droit canon afin de voir quels péchés interdit l’Église ‒ ce passage, De occultis non judicat ecclesia) ; et cependant c’est son unique désir d’être pasteur, pour cette raison même qu’il lui semble ainsi possible de réparer un peu sa faute. Le conflit dialectique ici se pose ainsi : profite-t-il aux autres, en taisant sa faute et en cherchant à faire du bien sans bruit. Ou ne vaudrait-il pas mieux tout avouer. De occultis non judicat ecclesia pourrait bien servir de titrev. » La faute en question est, on l’a dit, sans doute, sa rupture avec Régine, précisément parce qu’il se sentait incapable de mener de front une vie maritale et une carrière de pasteur. Cet adage, De occultis non judicat ecclesia, revient à plusieurs reprises dans le Journal de Kierkegaard. Il a été forgé initialement par Jean le Teutoniquevi, grand maître de l’ordre des Dominicains au début du 13e siècle, et il signifie que l’aveu d’un crime à un confesseur ne peut en tant que tel être utilisé en cour de justice, et entraîner de condamnation pénale. Le secret de la confession est garanti par l’Église, quel que soit le crime commis. Seul l’aveu judiciaire du coupable, ou la mise en œuvre d’une procédure inquisitoire avec production de preuves, permettrait d’infliger une peine, mais un confesseur ne peut en aucun cas se muer en juge, ou se faire dénonciateur. Mais que se passe-t-il quand le coupable, le confesseur et le juge ne sont qu’une seule et même personne, et que cette personne est, de plus, « philosophe » ? Il se passe de curieuses choses, au moins dans le cas de Kierkegaard. D’abord il y a le sentiment corrosif d’une « corruption » qui le dévore. « Il y a une corruption extérieure qui saute aux yeux de tous – mais il y en a une intérieure qui ronge en secret les forces de l’âmevii. » Kierkegaard se cache (fort peu), dans le secret tout relatif de son Journal, à travers des sortes de fiction. « Un homme, qui longtemps a vécu en cachant un secret, devient fou. En dépit de sa démence, son âme maintient quand même sa dissimulation. Il guérit de sa folie, il n’a rien trahi. Ne serait-ce pas là un bon génie qui l’a aidé à garder son secretviii ? » Il cherche sans doute à se justifier, même s’il sait en son for intérieur, qu’il est loin de ce qu’il vise vraiment. « La connaissance qui mène à la béatitude, comme la béatitude qui mène à connaître le vrai me demeurent encore cachéesix. » Il faut reconnaître une chose : en lui, tout semble à nu, rien n’est voilé, la foule des divertissements lui est absente. Il n’y a pas en son esprit ces coins et recoins où la conscience trouve à se cacher, en se resserrant sur elle-même. « Où me cacherais-je à ta vue ? » semble-t-il toujours se demander. Se cacher est vain, il le sait ; ce qui lui importe c’est de se taire. Lui qui a quitté l’amour pour sauver son âme, invente cet apologue inversé : « L’Amour en quittant Psyché lui dit : ‘Tu seras mère d’un enfant qui sera fils des dieux, si tu te tais ; mais seulement un homme, si tu trahis le secret.’ ‒ Tous ceux qui savent se taire deviennent des fils des dieux ; car c’est en se taisant que naît la conscience de notre origine divine.x » Il faut se taire, non seulement parce qu’ainsi on prend conscience de son origine divine, mais aussi parce qu’alors tout est alors possible. « Oserai-je taire la faute ? Mais comment oser, moi, la dénoncer ? Si Dieu veut la rendre publique, il le peut bien lui-même, et de s’accuser ainsi n’est-ce donc pas aussi jouer à la providence ? Aujourd’hui un souvenir m’est passé devant les yeux, accusateur. Eh bien, si cette accusation survenait ! Je pourrais m’en aller loin, loin d’ici, vivre en pays étranger une vie nouvelle, loin du souvenir, loin de toute possibilité qu’elle devînt publique. Je pourrais vivre caché. Non ! J’ai à rester à mon poste, sans rien changer à ma conduite, sans la moindre mesure de prudence, en remettant tout à Dieu. Quelle possibilité terrible on a de se développer, à rester ainsi sans bouger, quand on n’a jamais été qu’à l’école du possiblexi ! »

Si l’Église ne juge pas ce qui est secret, c’est que c’est Dieu seul qui juge : « Ici on pourrait aussi se servir du dicton allemand : Gott rich’t, wenn niemand sprichtxii (c’est-à-dire quand tous se taisent, sans qu’aucun ait l’idée d’accuser, quand on ne soupçonne même pas la menace d’une plainte, ou que l’accusateur est un mort)xiii . » Admettons. Mais pour la bonne règle, tout jugement doit être rendu public. Si tous les secrets sont un jour jugés, ils seront alors aussi rendus publics. C’est donc le concept même de secret qui perd son essence, du moins dans l’éternité. Est-ce là une bonne nouvelle? Pour le dire, il faudrait que Dieu se jugeât lui-même.

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i1 Cor 2,11

iiCf. Ex 3, 14. Dans l’original hébreu : « Ehyeh acher ehyeh ». Dieu emploie donc le verbe « être » à l’inaccompli, pour se définir lui-même.

iii « Je suis bon à recevoir des secrets, je les oublie en effet aussi vite qu’on me les dit. » Sœren Kierkegaard. Journal (1834-1846), II A 565. Gallimard, 1942, p. 98. [Il les oublie, peut-être, sauf les siens, naturellement.]

ivSœren Kierkegaard. Journal (1834-1846), VI A 115, p. 243

vIbid. VI A 55. Gallimard, 1942, p. 235. Voir aussi, Ibid. VII A 6 p. 248 et VII A 21 p. 251

viJohannes von Wildeshausen, appelé également Johannes Teutonicus (Jean le Teutonique), né vers 1180 dans la principauté de Brême et mort le 4 novembre 1252 à Strasbourg, est le quatrième maître de l’Ordre des Frères Prêcheurs.

viiIbid., III A 139, p. 131

viiiIbid. IV A 68, p. 163

ixIbid. III A 44, p. 116

xIbid. IV A 28, p. 158

xiSœren Kierkegaard. Journal (1834-1846), VII A 6 . Gallimard, 1942, p. 248.

xii« Dieu juge, même si personne ne parle »

xiiiIbid. VII A 7, p. 249

L’oubli d’Olivi


« Oubli » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

La vision des essences est simple, directe, selon Olivii. Elle n’est pas passive. Elle est toujours en acte, en particulier quand il s’agit de la vision (vīsio) divine. Celle-ci est en réalité une « visée », moins animée par l’intelligence que par la volonté. Cette visée s’élève par sa seule puissance, de sa propre force, jusqu’à atteindre les plus hautes réalités qu’il soit possible de considérer. Elle s’informe et se transforme sans cesse elle-même par tout ce qu’elle « voit ». Plus elle « voit », plus elle rencontre, d’ailleurs, le soutien actif de l’amour et de l’intelligence. Cette possibilité de voir l’absolu sauve l’honneur de l’esprit humain, et prouve la liberté elle-même absolue de son intelligence ; elle en montre la noblesse, et toute la puissance, par sa capacité à affronter l’infinie transcendance. Olivi cite en appui de cette opinion un passage d’Augustin citant lui-même Paul et Jean. Le voici : « Dans le livre XIV de De la Trinité, chapitre 16, où il traite du renouveau de l’esprit conformément à l’image de Dieu, il dit : ‘Alors en cette image sera parfaite la ressemblance à Dieu, quand sera parfaite la vision de Dieu. Vision dont nous parle ainsi l’Apôtre : ‘Nous voyons maintenant dans un miroir, en énigme ; mais alors nous verrons face à faceii.’ Il dit de même : ‘Nous tous, en vérité [nos vero omnes], le visage découvert [revelata facie], contemplant la gloire du Seigneur [gloriam Domini speculantes], dans la même image nous sommes transformés [in eamdem imagine transformamur], de gloire en gloire [de gloria in gloriam]iii.’ Et Jean dit : ‘Ce que nous serons n’a pas encore été manifesté, parce que nous le verrons tel qu’il est [videbimus eum sicuti est]ivv. De là, Augustin conclut : ‘Il apparaît donc qu’en cette image de Dieu advient la pleine ressemblance de Dieu, quand elle possèdera la pleine vision de Dieuvi’.vii »

Ce texte dense appelle plusieurs commentaires. Tout d’abord, quand Paul, un rabbin chevronné, expert en Écritures bibliques, dit qu’« alors nous verrons face à face », il fait implicitement référence au passage de l’Exode où l’Éternel dit à Moïse : « Tu ne pourras pas voir ma face, car l’homme ne peut me voir et vivreviii. » On ne peut voir la Face et vivre. Faut-il donc pour la voir mourir ? Ou bien s’agit-il d’une vision de la Face qui adviendra au-delà de la vie même, car la vie de celui qui voit est alors l’objet d’une transformation essentielle ? Il faut comprendre, selon l’interprétation de Paul, que ce n’est pas la mort qui est promise à ceux qui voient l’Éternel face à face, mais bien la vraie Vie, qui est d’une autre nature que la vie, ou que la mort…

Ensuite, Olivi cite cette phrase de Paul, qui porte sur le pouvoir de transformation de l’image et de la vision: « Dans la même image nous sommes transformés [in eamdem imagine transformamur], de gloire en gloire [de gloria in gloriam]ix ». Mais, dans la version de la Vulgate Clémentine, on lit, non pas « de gloria in gloriam », mais « a clarite in claritatem » [par la clarté dans la clarté]. La différence me semble très importante : la version latine employée par Olivi, « nous sommes transformés de gloire en gloire » [transformamur de gloria in gloriam], sous-entend que nous participons de la « gloire » du Seigneur, mais aussi que nous participons à notre manière à sa gloire, laquelle semble donc elle-même en perpétuelle transformation. Dans la version de la Vulgate, en revanche, nous ne faisons que participer à la « clarté » [in claritatem] « par la clarté » [a clarite], émise par la « gloire » divine, laquelle semble donc une « clarté » immuable, que nous ne ferions que refléter.

Par ailleurs, Olivi cite l’apôtre Jean, mais incomplètement : « Ce que nous serons n’a pas encore été manifesté, parce que nous le verrons tel qu’il estx ». Il oublie ainsi de citer une essentielle portion de cette phrase, qui porte sur notre similitude [avec Dieu]. Le texte original de Jean dit en effet : « Mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. » Olivi oublie donc de dire : « Nous le savons : quand cela [c’est-à-dire, ce que nous serons] sera manifesté, nous lui serons semblables ». Là encore, le départ d’avec l’original est important. Premièrement, il faut que nous sachions [déjà] que c’est la manifestation de ce que nous serons qui nous rendra semblables à lui. Et, deuxièmement, c’est précisément parce que nous lui serons semblables, que nous le verrons tel qu’il est. Et, troisièmement, et sans contradiction, c’est parce que nous le verrons, que nous deviendrons encore plus semblables à lui. Ce n’est donc pas seulement le fait que nous serons semblables à lui qui se manifestera alors. Autrement dit, il y a dans la manifestation même [de ce que nous serons] un élément absolument essentiel à notre ressemblance et à notre vision. Cette manifestation, cette ressemblance, est en effet ce par quoi nous le verrons enfin. Et parce que nous le verrons, nous lui ressemblerons d’autant plus. Il faut savoir que par cette manifestation de notre ressemblance, nous le verrons, et il faut aussi savoir que parce que nous le verrons, nous lui deviendrons d’autant plus semblables.

Enfin, je voudrais souligner qu’Augustin, dans le mouvement de la phrase censée conclure son explication de la « vision », voit lui « apparaître » ces trois mots, imāgo, similitūdo et vīsio: « Hinc apparet tunc in ista imagine Dei fieri eius plenam similitudinem, quando eius plenam perceperit visionemxi. » Traduisons mot à mot : « Il apparaît donc [hinc apparet tunc] qu’en cette image de Dieu [in ista imagine Dei] advient sa pleine ressemblance [fieri eius plenam similitudinem], quand elle [cette image] possèdera la pleine vision de celui-ci [quando eius plenam perceperit visionem]. » Augustin organise ici la surprenante concomitance de l’image (imāgo), de la ressemblance (similitūdo) et de la vision (vīsio), subsumées sous le verbe appārěo, « apparaître ; être visible ; se montrer manifestement, être clair ». Ces mots sont liés en un système étroit de correspondances. L’imāgo (« représentation, imitation, portrait ; image, ombre d’un mort, écho ; reproduction, copie ») représente l’homme. La similitūdo (« ressemblance, analogie, similitude ») lie l’imāgo à la vīsio (mot qui a plusieurs sens : « action de voir, vue ; action de voir par l’esprit, de concevoir ; conception, point de vue ») et, réciproquement, quand elle est « pleine », la vīsio (divine) transforme pleinement l’imāgo (humaine). On voit qu’Olivi oublie ce qui lie l’image à la vision ; et ce qui les lie c’est la similitude.

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iPierre de Jean Olivi [Petrus Iohannis Olivi] (1248-1298), de l’Ordre des frères Mineurs, a été interdit d’enseignement et incarcéré en 1283 après avoir été mis en cause par un autre Franciscain, Arnaud Gaillard , à propos de « dix-neuf thèses erronées ». L’examen de ses écrits fut confié à sept Franciscains qui dénoncèrent vingt-deux propositions au ministre général de son Ordre, Bonagrazia de Bergame. Ses œuvres furent prohibées et brûlées l’année qui suivit son décès. Son autorité doctrinale fut pourtant, en son temps, remarquable. Sa réputation fut grande parmi les Spirituels et les Béguins de France et de Toscane, et ses travaux influencèrent des auteurs du calibre de Jean Duns Scot (1266-1308), Guillaume d’Ockham (1285-1347) et Bernardin de Sienne (1380-1444). De nombreux pèlerins se rendaient sur sa tombe et le considéraient comme un « saint non canonisé ». Mais le pape Jean XXII condamna en 1326 son Commentaire de l’Apocalypse. Bien que le pape Sixte IV ait décidé au 15e siècle de lever l’interdiction de la lecture des œuvres d’Olivi, le chapitre général des Conventuels qui se tint à Terni en l’an 1500 confirma à nouveau leur interdiction. Son nom tomba ensuite progressivement dans l’oubli. Cf. S. Piron, « Censures et condamnation de Pierre de Jean Olivi : enquête dans les marges du Vatican », Mélanges de l’École française de Rome, 118-2, 2006, p. 313-373

ii1 Cor 13,12

iii« Nos vero omnes revelata facie gloriam Domini speculantes in eamdem imagine transformamur de gloria in gloriam. » (2 Cor 3,18). Dans la version de la Vulgate Clémentine on lit, non pas « de gloria in gloriam », mais « a clarite in claritatem » [par la clarté dans la clarté].

ivOn lit, plus précisément, dans la Vulgate : « Nondum apparuit quid erimus, scimus quoniam cum apparuerit similes ei erimus quoniam videbimus eum sicuti est » (1 Jn 3,2), soit : « Mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est.»

vNotons qu’Olivi cite en réalité, non le chapitre 16 du Traité De la trinité d’Augustin, mais le chapitre 17. Cf. De la Trinité, XIV, 17, 32, trad.fr. adaptée de P. Agaësse, BA 16, 1955, p. 411

vi« Hinc apparet tunc in ista imagine Dei fieri eius plenam similitudinem, quando eius plenam perceperit visionem. » Augustin, De la Trinité, XIV, 18, 24, BA 16, 1955, p. 413

viiPierre de Jean Olivi. Summa, II. Question 75. Trad. V. Decaix. In Pierre de Jean Olivi. La Conscience. Vrin, 2025, p. 91

viiiEx 33,20

ix« Nos vero omnes revelata facie gloriam Domini speculantes in eamdem imagine transformamur de gloria in gloriam. » (2 Cor 3,18). Dans la version de la Vulgate Clémentine on lit, non pas « de gloria in gloriam », mais « a clarite in claritatem » [par la clarté dans la clarté].

x1 Jn 3,2, tel que cité par Olivi dans Summa II, Q. 75

xiAugustin, De la Trinité, XIV, 18, 24.

Un indécrottable provincialisme


« Cendres et encens » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Dans les cultures et les civilisations de l’antiquité, chacune semble adopter un point de vue particulier dans ses rapports au divin, quant à la compréhension de son essence. Ainsi, l’Égypte, dès avant la première dynastie, et depuis les textes des sarcophages et le Livre des morts, a célébré avec constance sa confiance en une vie éternelle après la mort, rendue possible par le sacrifice d’un Dieu assassiné puis ressuscité (Osiris). La Mésopotamie a hérité de Sumer la célébration de l’essence féminine de la Divinité suprême (symbolisée par Inanna), et l’énumération éblouie de ses innombrables attributs, de l’amour à la sagesse, de l’art aux sciences, de la paix à la guerre. Israël, après avoir fait tous les efforts possibles pour se distancer et se distinguer de la religion plurimillénaire de l’Égypte, a proclamé à son tour le dogme d’un Dieu « unique », et par conséquent « universel », tout en se réservant paradoxalement le monopole d’une relation élective et privilégiée avec cette universalité intrinsèque. La Grèce a mis en avant la transcendance du divin par rapport à l’impuissance de l’homme soumis à la nécessité, mais elle a aussi magnifié la capacité rationnelle de ce dernier à prendre conscience de sa situation, et sa prédisposition à rechercher toutes sortes de médiations entre l’humain et le divin, y compris poétiques et philosophiques. La Chine s’est distingué par une absence de toute transcendance divine, privilégiant par là-même des formes d’immanence, pouvant être interprétées comme révélatrices d’une passivité active, d’une inaction agissante, ou d’une indifférente expectative, de la part des puissances supérieures. L’Inde, terre mystique par excellence, a assimilé l’âme humaine au divin même. Quant à la Perse, elle fut surtout sensible à l’opposition et à la lutte des principes divinisés du bien et du mal. Autant de cultures, autant de philosophies, autant d’intuitions géniales, en réalité non contradictoires dans leur essence la plus intérieure. Elles irisent, toutes, le génie humain de multiples voies de recherche, dont le panorama total sera sans doute réservé aux lointaines générations, une fois qu’elles se seront dégagées des gangues héritées, et libérées de leurs aveuglantes œillères.

Développant l’idée de la distribution, parmi les peuples, d’intuitions variées mais complémentaires, quant à leurs approches respectives de l’essence du divin, Simone Weil a affirmé que « chaque pays de l’antiquité pré-romaine a eu sa vocation, sa révélation orientée non pas exclusivement, mais principalement vers un aspect de la vérité surnaturellei ». Pour elle, l’identité essentielle entre les diverses traditions l’emporte sur leurs différences apparentes, qui ne seraient que relativement superficielles. Les équivalences cachées l’emportent sur les différences visibles. « Ce qui est explicite » dans une religion « est implicite dans telle autreii ». Il ne faut pas approcher les diverses traditions religieuses en insistant abusivement sur leurs traits distinctifs, ou bien en les résumant trop facilement à ce qu’elles ont apparemment de commun. Il faut avant tout s’efforcer de saisir leurs essences spécifiques, afin de comprendre qu’il ne s’agit là en réalité que d’une seule et unique essence, par-delà des manifestations variées, aussi diverses soient-elles. Si Dieu est « un », comment ne pas concevoir que des peuples multiples approchent cette « unité » de façon idiosyncratique ? Comment d’ailleurs laisser l’idée de l’« un » être monopolisée par une seule religion, puisque toutes les religions témoignent à leur manière de la transcendance de cette intuition universelle ?

Mais comment atteindre l’essence des religions ? Cette essence est peut-être rendue visible par la vie (et la mort) de leurs figures les plus mystiques. « Les mystiques de presque toutes les traditions religieuses se rejoignent presque jusqu’à l’identité. Ils constituent la vérité de chacuneiii. » Platon est, certes, « le père de la mystique occidentaleiv », mais ses principales idées se retrouvent dans les Upaniṣadv. « Le taoïsme aussi est très proche de la mystique chrétiennevi. » Cependant, nous n’en tirons pas toutes les conséquences. Du fait du poids des héritages, et de la courte vie humaine, « chacun vit une seule de ces traditions et aperçoit les autres du dehors ». En conséquence, nous ne nous rendons pas compte que « les diverses traditions religieuses authentiques sont des reflets différents de la même vérité, et peut-être également précieuxvii ».

Placés sur une planète éminemment bondée, bordée de toutes parts par la nuit cosmique, vivant d’une vie brévissime, les humains s’agitent comme des lucioles dans l’obscurité, avant de s’éteindre dans la nuit absolue. Comment ne pas s’étonner alors de l’indécrottable provincialisme de leurs croyances religieuses, oubliant l’essence transcendante de leurs intuitions originaires ? Comment ne pas se désoler de la démagogie mortifère de leurs dirigeants, et de la somnolence actuelle de leurs prophètes ?

Il n’est qu’une voie d’avenir, l’invention d’une méta-métaphysique, accompagnée par la proclamation urbi et orbi d’une supra-religion, qui reconnaîtra en chacune des religions du passé l’infime étincelle qui jadis les faisaient vivre, aujourd’hui étouffée dans la cendre froide des encens.

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iSimone Weil. Écrits historiques et politiques. Gallimard, 1960, p. 76

iiCf. Simone Weil. Attente de Dieu. La Colombe, 1950, p. 140-141

iiiSimone Weil. Lettre à un religieux. Gallimard, 1951, p. 49

ivSimone Weil. La Source grecque. Gallimard, 1969, p. 80

vSimone Weil. Cahiers III, Plon, 1956, p. 136-137

viSimone Weil. Lettre à un religieux. Gallimard, 1951, p. 49

viiIbid. p. 35

L’Essence de la connaissance


« Naissance de l’essence » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Bergson distingue deux manières différentes de connaître (philosophiquement) une chose. « La première implique qu’on tourne autour de cette chose ; la seconde, qu’on entre en elle. La première dépend du point de vue où l’on se place et des symboles par lesquels on s’exprime. La seconde ne se prend d’aucun point de vue et ne s’appuie sur aucun symbole. De la première connaissance on dira qu’elle s’arrête au relatif ; de la seconde, là où elle est possible, qu’elle atteint l’absolui. »

A ces deux façons de connaître les choses, j’en ajouterais volontiers, pour ma part, une troisième, qui consisterait à les manger. Je ne propose pas simplement de les ingérer, mais de les soupeser, de les humer, de les goûter, de les mâchonner, de les savourer, de les avaler, puis de les digérer, afin de les faire participer à la substance de notre être, et d’en assimiler l’essence, au même titre que les protéines ou les vitamines dont nous avons aussi besoin. Il ne s’agit pas là ni d’une connaissance relative, ni d’une connaissance absolue, mais d’une connaissance essentielle. Elle n’est en soi ni relative, ni absolue, elle est par essence singulière, unique. Cette connaissance est analogue à une naissance. La naissance d’une nouvelle essence en nous. Toute naissance, qu’elle soit biologique ou mentale, vient d’une fécondation, suivie d’une gestation, et elle est parachevée par une parturition, laquelle crée une nouvelle vie en ce monde. Elle inscrit dans un temps et en un lieu la fin d’un premier processus soumis à d’innombrables conditions de possibilité, qu’il serait vain de vouloir énumérer, et elle initie aussi un second processus, relativement indépendant du premier, qui correspond à un nouveau cycle vital.

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iHenri Bergson. Introduction à la métaphysique. 1903.

La conscience et le clou


La vie de la conscience est ‒ dans une certaine mesure ‒ liée à celle du corps  ; il y a contiguïté, proximité, interaction, solidarité même, entre l’une et l’autre, mais sans plus. Le cérébral ne résume pas la conscience ni ne la circonscrit. Si l’on comparait la conscience, dans la totalité de ses états, à un iceberg, flottant dans des eaux noires et profondes, le cerveau et ses « pensées » n’en constitueraient jamais qu’une pointe émergée. Depuis la nuit des temps, bien d’autres métaphores ont été utilisées pour décrire le rapport de la conscience au corps, celle du pilote sur son navire, ou du cavalier sur sa monture. Mais la métaphore du pilotage ou de la monte n’épuise évidemment pas la question de la nature de leur union. De façon plus ambiguë, on a aussi pu comparer le lien entre la conscience et le corps à celui de la lumière et de l’ombre. Platon, inversant les vues habituelles, fait du corps un vêtement tissé par l’âme, qui en serait donc la tisserandei. Bergson, reprenant la métaphore du vêtement, mais en la renversant à nouveau, a comparé la conscience à une veste accrochée au clou que serait le corpsii. Filant cette métaphore, il en tire toutes sortes de conséquences : le vêtement tombe si le clou est mal planté, ou s’il vacille. Son tissu se troue si la tête du clou est trop pointueiii. Il note aussi la dissemblance de forme et de nature entre le clou et la veste, pour en tirer une conclusion plus métaphysique. Le clou n’est pas une image ou une copie de la veste. Il n’est qu’un objet circonstanciel, un soutien provisoire, utile pendant quelque temps. De même, si la conscience est « accrochée » au cerveau, ce dernier n’en est pas une représentation. La conscience n’est pas non plus une fonction du cerveau, ni n’en est une émanation. Sans doute celui-ci nourrit celle-là, l’entretient, la fait croître en quelque manière, mais la conscience et le cerveau ne sont pas de même nature, ni de même essence. Le cerveau est composé de neurones, de synapses, de cellules gliales. Il est traversé d’orages électriques, inondé de pluies hormonales et illuminé de lumières biochimiques. Mais la conscience, avec son unicité, sa singularité, sa personnalité, son immatérialité, son apparition inexplicable dans ce monde, ne peut certes pas être de nature électrique, hormonale, biochimique ou simplement matérielle. Quelle est donc la nature de la relation entre la conscience et le cerveau ? Il faut commencer par considérer l’immense distance qui les sépare. « Il y a infiniment plus, dans une conscience humaine, que dans le cerveau correspondantiv. » La vie de l’esprit déborde de toutes parts la vie du cerveauv. On peut accepter la vue selon laquelle le cerveau constitue un point d’insertion de l’esprit ou de la conscience dans la matière. Le cerveau assure à tout instant l’adaptation de l’esprit aux événements, aux circonstances, il maintient l’esprit en contact avec les réalités ; mais il n’est pas l’organe de la pensée, ni des sentiments, et moins encore de la conscience. Le rôle du cerveau est de s’assurer que la conscience, le sentiment et la pensée restent, dans la mesure du possible, en phase avec la vie réelle, afin de rester capables d’action et d’adaptation. « Le cerveau est l’organe de l’attention à la vievi. » Si cette distance entre le cerveau et la conscience est avérée, et si les souvenirs ne sont pas emmagasinés par le cerveau, où se conservent-ils ? – se demande Bergson. « Je dirai alors tout bonnement qu’ils sont dans l’esprit […] Je n’évoque pas une entité mystérieuse, je m’en tiens à l’observation, car il n’y a rien de plus immédiatement donné, rien de plus évidemment réel que la conscience, et l’esprit humain est la conscience même. Or conscience signifie avant tout mémoire.[…] Je crois bien que notre vie intérieure tout entière est quelque chose comme une phrase semée de virgules, mais nulle part coupée par des points. Et je crois par conséquent aussi que notre passé tout entier est là, subconscient ‒ je veux dire présent à nous de telle manière que notre conscience, pour en avoir la révélation, n’ait pas besoin de sortir d’elle-même ni de rien s’adjoindre d’étranger : elle n’a, pour apercevoir distinctement tout ce qu’elle renferme ou plutôt tout ce qu’elle est, qu’à écarter un obstacle, à soulever un voile. Vivre, pour l’esprit, c’est essentiellement se concentrer sur l’acte à accomplir. Tel est le rôle du cerveau dans l’opération de la mémoire : il ne sert pas à conserver le passé, mais à le masquer d’abord, puis à en laisser transparaître ce qui est pratiquement utile. Et tel est aussi le rôle du cerveau vis-à-vis de l’esprit en généralvii. »

De cela on peut inférer que la conscience est en essence indépendante du corps. Elle est donc incorporelle, immatérielle, et par conséquent, elle au aussi de bonnes chances d’être éternelle.

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iPlaton. Phédon, 87 b

iiLa métaphore du « clou » évoque irrésistiblement l’idée de Descartes faisant l’hypothèse que l’âme est accrochée au corps précisément à l’endroit de la glande pinéale. Dans son traité Les Passions de l’âme  (1649), René Descartes, voulant éclaircir le problème de l’interaction corps-esprit, a introduire la notion des « esprits-animaux ». Il propose de considérer le rôle central de la glande pinéale (ou épiphyse). Pour lui, l’âme n’est pas située dans telle ou telle partie du corps mais jointe à tout le corps par l’intermédiaire de cette glande pinéale. Ce pourquoi « on ne saurait concevoir la moitié ou le tiers d’une âme ni quelle étendue elle occupe ». Néanmoins il existe une partie du corps où l’âme « exerce ses fonctions plus particulièrement qu’en toutes les autres » : la glande pinéale, une petite glande située au centre du cerveau, placée de telle sorte que  « les moindres changements qui arrivent au cours des esprits peuvent beaucoup pour changer les mouvements de cette glande ».

iiiCf. Henri Bergson. L’Énergie spirituelle. PUF, 1962, p. 36-37

ivIbid. Voir aussi Henri Bergson, Matière et mémoire, Paris, 1896, Ch. 2 et 3

vIbid. « L’activité cérébrale ne répond qu’à une infime partie de l’activité mentale. C’est dire aussi que la vie de l’esprit ne peut pas être un effet de la vie du corps, que tout se passe au contraire comme si le corps était simplement utilisé par l’esprit, et que dès lors nous n’avons aucune raison de supposer que le corps et l’esprit soient inséparablement liés d’un à l’autre.

viIbid. Bergson note qu’une légère modification de la substance cérébrale suffit pour que l’esprit tout entier paraisse atteint. L’esprit perd alors contact avec l’ensemble des choses matérielles qui l’environne et sur lesquelles il s’appuie, il sent la réalité se dérober sous lui, titube, est pris de vertige.

viiIbid.

Champs de conscience et Théorie du Tout


« Mémoire quantique » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

Dans la littérature contemporaine, trois écoles de pensée se distinguent, quant à la nature ultime de la conscience. Selon la première, qui est principalement celle des neurosciences, la conscience est un processus émergeant spontanément des réseaux de neurones. La conscience serait donc étroitement corrélée à l’activité neuronale. Selon la seconde école, la conscience doit s’interpréter en faisant appel à la théorie quantique, puisque celle-ci est la théorie décrivant actuellement le mieux les fondements mêmes de la réalité, sous ses deux aspects, la matière et l’énergie. La conscience serait donc une manifestation de processus quantiques. Les concepts quantiques pourraient alors permettre de comprendre la nature même de la conscience, sans se limiter à ce qui ressortit à la seule activité cérébrale ou neuronale. La conscience serait considérée comme un des aspects d’une réalité sous-jacente, tout comme la matière ou l’énergie. Cette réalité profonde relèverait d’une super-Théorie du Tout, laquelle engloberait non seulement les quatre formes fondamentales d’interaction (gravitationnelle, faible, forte, quantique) reconnues par la physique, mais également toutes les formes de conscience.

La troisième école de pensée, que l’on pourrait qualifier d’idéaliste, affirme que la conscience est une réalité sui generis pouvant subsister indépendamment du cerveau et de la matière. Le cerveau servirait seulement de support partiel et provisoire, permettant l’ éclosion de la conscience, sa croissance, son épanouissement et, in fine, son dépassement. La véritable nature de la conscience serait sa participation à un « champ de conscience » baignant l’univers tout entier. Dans cette hypothèse, la conscience ne serait ni engendrée par le cerveau, ni nécessairement liée à lui. Mais par la médiation de ce dernier, la conscience pourrait croître et s’adapter à la réalité objective, et à l’environnement spécifique dans lequel vit tel individu particulier. Elle serait en permanence captée et amplifiée par le cerveau, lequel serait alors analogue à une antenne, plus ou moins sensible à l’activité des champs de conscience. Le cas échéant, notamment après la mort, ou lors d’expériences de sortie du corps ou d’« extases », la conscience existerait séparément du corps et de la réalité physique. La conscience serait ainsi considérée comme un aspect fondamental de la réalité, tout comme le sont la masse, l’énergie ou la charge électrique. Toute conscience individuelle pourrait se connecter aux champs de conscience existant de par le monde (champs dont certaines expériences chamaniques ou mystiques peuvent rendre compte). Des phénomènes comme celui de la synchronicité (découverte et théorisée par C.G. Jung et W. Pauli) témoigneraient de sa capacité de couplage avec le mundus unus, transcendant les catégories habituelles de l’espace et du temps.

Ces trois écoles de pensée se distinguent clairement : la première réduit la conscience à un phénomène émergeant lié au seul cerveau, et limité à son existence matérielle ; la seconde laisse ouverte la possibilité d’un découplage partiel ou total entre le cerveau et la conscience (si l’on suit l’analogie des champs quantiques) ; la troisième sépare absolument l’essence de la conscience de tout substrat matériel (en l’occurrence, de tout substrat neuronal), sans toutefois écarter les possibilités d’interaction entre la conscience et la matière.

Je voudrais proposer de considérer une quatrième possibilité. On pourrait supputer que ces trois écoles rendent compte respectivement, et plus ou moins bien, de divers aspects de la réalité de la conscience. Autrement dit, il se pourrait que la conscience organique, associée physiologiquement au cerveau et au système neuronal, soit en essence distincte d’autres phénomènes de conscience plus complexes, comme ceux attachés à l’intuition ou à la synchronicité, et qui seraient quant à eux d’origine quantique. La conscience organique serait également distincte d’une conscience de nature essentiellement psychique ou spirituelle, qui serait, quant à elle, appelée à se réaliser pleinement dans un autre ordre de réalité. Pour avancer concrètement dans ce débat, il est nécessaire de tirer toutes les conséquences des observations expérimentales. Par exemple il importe de souligner que certaines fonctions « mentales » ne sont pas nécessairement associées au cerveau. Ainsi, même des organismes unicellulaires, évidemment dépourvus de tout cerveau, peuvent garder une trace mémorielle de leurs environnements, adapter leurs réactions à des stimuli répétés et adopter des comportements pertinents. Ces organismes disposent bien d’un encodage mémoriel, mais quel en est le support ? De nombreuses études réalisées sur la bactérie Escherichia Coli montrent que celle-ci est capable de stocker des informations sous la forme de structures moléculaires. Cette mémoire moléculaire fut découverte de la façon suivante. Des rats furent conditionnés à fuir l’obscurité. Ils furent ensuite tués, leurs cerveaux réduits en bouillie et donnés comme nourriture à des hamsters, qui eux se mirent également à fuir l’obscurité. On a pu mettre en évidence et identifier le peptide responsable de ce conditionnementi. Plus étonnant encore, est la capacité d’une espèce de moisissure (appelée aussi « blob »), le Physarum Polycephalum, que l’on trouve dans les tapis de feuilles en forêt ou sur le bois mort. Ce myxomycète, apparenté aux amibes et possédant des caractéristiques propres aux champignons, peut se déplacer en étirant des pseudopodes. Placées dans des labyrinthes expérimentaux, ces moisissures visqueuses en explorent systématiquement tout l’espace et parviennent à en sortir afin de trouver de la nourriture placée à l’extérieurii. Ces moisissures ont donc des capacités mémorielles et déductives, sans toutefois disposer de « cerveaux ». L’information est stockée au niveau moléculaire. D’où cette question : la conscience pourrait-elle elle-même s’appuyer sur des mécanismes essentiellement moléculaires (et donc non nécessairement neuronaux ou synaptiques) ?

Claude Bernard (1813-1878), célèbre pour ses découvertes en physiologie et pour avoir introduit des méthodes expérimentales rigoureuses en médecine et en biologie, avait la conviction que les fonctions physiologiques de tous les organismes vivants reposent sur les mêmes principes sous-jacents. Il a émis l’hypothèse que, comme les animaux, les plantes sont également capables de percevoir les changements dans leur environnement. Afin de tester cette idée, il a pratiqué l’anesthésie sur des plantes et les résultats de ces expériences ont été présentés en 1878 dans ses « Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux ». D’une part, il y a établi que l’anesthésie affecte les mouvements des plantes, la germination des graines et la photosynthèse. A l’inverse, il a aussi montré que des plantes stressées par leur environnement produisent des anesthésiques tels que l’éthylène et l’éther. Or les molécules dotées de capacités anesthésiques sont très diversesiii. Il est donc fort probable que leur action ne soit pas d’origine chimique, mais qu’elle soit due à d’autres causes, électriques, ou conformationnelles, par exemple qu’elle soit due aux interactions de Van der Waals, qui mobilisent les dipôles électriques des molécules. Certains anesthésiants sont spectaculairement actifs sur des plantes comme le Mimosa pudica ou la Dionaea muscipula, communément appelée « dionée » ou « attrape-mouche de Vénus ». Sous l’effet de l’éther, ces plantes cessent de fermer leurs feuilles au contact d’un insecteiv. On l’a dit, il semble que les molécules anesthésiantes agissent par les forces de Van der Waals, lesquelles peuvent inhiber les propriétés de la tubulinev cellulaire, dans les cellules de plante, d’amibe, de paramécie, ou de neurone… On pourrait donc en inférer que, dans le cas des animaux supérieurs, ces mêmes molécules anesthésiantes font « perdre conscience » par le même moyen, c’est-à-dire en inhibant les capacités de la tubuline des cellules composant les synapses du cerveau. Dans les synapses électriques, le courant généré par le potentiel d’action au niveau du neurone présynaptique s’écoule directement dans la cellule postsynaptique, en traversant une jonction lacunaire. Dans les synapses chimiques, il existe une fente entre la cellule présynaptique et la cellule postsynaptique. Afin de propager un signal, un transmetteur chimique (le glutamate) est libéré au niveau du terminal présynaptique. Ce processus de libération est appelé exocytose. Le transmetteur se diffuse à travers la fente synaptique et se lie aux récepteurs de la membrane postsynaptique, ouvrant ainsi un canal ionique. La transmission chimique est plus lente que la transmission électrique. Un modèle développé par Beck et Eccles (1992) applique certains aspects de la mécanique quantiquevi pour décrire les détails de ce processus d’exocytose. Les théories quantiques seraient donc pertinentes pour décrire le rôle de l’exocytose. Des processus quantiques pourraient ainsi être étroitement liés aux états de conscience. L’idée générale serait que la nature fondamentalement indéterministe des effondrements d’états quantiques offre à la conscience la possibilité d’influencer les états du cerveau. L’intention mentale (la volition) deviendrait plus efficace au niveau neuronal en augmentant momentanément la probabilité d’exocytose. Comme l’indiquent Penrose et Hameroffvii, les phénomènes quantiques responsables de la conscience se dérouleraient au sein du cytosquelette des cellules. On peut inférer le lien entre les microtubules et la conscience, selon eux, de l’action des molécules anesthésiantes sur les microtubules, comme évoqué ci-dessus. Les microtubules semblent en effet susceptibles de développer des états quantiques cohérents à l’échelle collective. Ces états sont connus comme étant des « condensats de Bose-Einstein », qui jouent un rôle clé dans les phénomènes de supraconductivité et de superfluidité. Un autre chercheur, I.N. Marshall a proposé dès 1989 que des phénomènes analogues existent au sein du cerveau et qu’ils sont le siège de la conscienceviii. Intuitivement, on conçoit que si un ensemble macroscopique de particules quantiques se comporte comme une particule unique, avec toutes ses propriétés quantiques, notamment de hasard intrinsèque, alors par analogie la conscience pourrait se comporter comme un sujet unique, singulier, en mobilisant des milliards de synapses tous synchronisés quantiquement. Mais cela n’expliquerait toujours pas comment la conscience singulière, unique, émerge de cet ensemble de processus. Il n’y aurait jamais là qu’une analogie liant la réalité multidimensionnelle et fugace d’innombrables synapses et neurones, et le phénomène unique, persistant d’une conscience « singulière », personnelle. Cependant, si on relie ce début d’explication quantique avec l’hypothèse supplémentaire des « champs de conscience », on aurait peut-être là une incitation à explorer une nouvelle « super-Théorie du Tout », qui intégrerait réalités physiques, phénomènes biologiques, théories quantique et mondes psychiques.

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iGeorges Ungar, « Molecular coding of memory », Life Sciences, Vol. 14, 1974, pp. 595-604

iiToshiyuki Nakagaki et al. « Maze-solving by an amoeboid organism », Nature, Vol. 407, 2000, p. 470. Voir aussi : T. Nakagaki et al. « Obtaining multiple separate food sources : Behavioural intelligence in the Physarum plasmodium », Proceedings of the Royal Society, Biological Sciences, Vol. 271, 2004, pp. 2305-2310

iiiPar exemple ; l’éthylène, l’oxyde nitreux, le chloroforme, l’éther, le gaz (inerte) xénon…

ivGremiaux A., Yokawa K., Mancuso S. et al., « Plant anesthesia supports similarities between animals and plants : Claude Bernard’s forgotten studies », Plant Signaling and Behavior. Vol. 9, 2014

vLa tubuline compose le cytosquelette de toutes les cellules eucaryotes. Elle est constituée par des chaines de dimères. Elle possède deux conformations possibles de ces ensembles de dimères, qui sont déterminées par la position d’un électron central dans chaque dimère.

viLe mécanisme de déclenchement proposé par Beck et Eccles (1992) est basé sur le concept quantique de quasi-particules. Le mécanisme de déclenchement se réfère à des processus d’effet tunnel de quasi-particules à deux états, entraînant des effondrements d’état. Le déclenchement quantique peut être compris concrètement en termes de transfert d’électrons entre biomolécules.

viiR. Penrose. Shadows of the mind – A Search for the missing science of consciousness. Oxford, 1994

viiiI.N. Marshall. « Consciousness and Bose-Einstein Condensates », New Ideas in Psychology, Vol 7, 1989, pp. 73-83

Hijâb ‒ Le voile du désir


« Hijâb » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2025

En arabe, le mot « voile », ḥijâb (حِجاب), ne désigne pas nécessairement le voile de la femme, lequel est plutôt appelé burqa‘ ou sitâr, dans la langue classique. Il peut avoir un sens philosophique, et même mystique. Hallâj désigne ainsi le « voile » posé sur les choses, ce qu’il appelle le « voile du nom » (ḥijâb al-ism). Ce voile est nécessaire. Dieu en est à l’origine. La réalité sans voile, mise à nue, aveuglerait, ferait perdre leur conscience aux hommes. Leur propre nature est elle-même recouverte d’un « voile ». Ce voile est leur propre nom. « Il les a revêtus du voile de leur nom, et ils existent ; mais s’Il leur manifestait clairement Sa puissance, ils s’évanouiraient ; et s’Il leur découvrait la réalité, ils mourraient i. » On connaissait déjà l’idée de la mort assurée pour l’homme qui verrait Dieu face à faceii. Ici, la mort attend aussi l’homme qui verrait sans leur voile le monde, ou les choses. Quelle est la nature de ce « voile » posé sur le monde ? « Le voile ? C’est un rideau, interposé entre le chercheur et son objet, entre le novice et son désir, entre le tireur et son but. On doit espérer que les voiles ne sont que pour les créatures, non pour le Créateur. Ce n’est pas Dieu qui porte un voile, ce sont les créatures qu’il a voilées. I‘jâbuka hijâbukaiii. » Ironique et malicieux jeu de mots, que seule permet la langue arabe, friande d’allitérations et de paronomases… Je traduis, mot-à-mot : « Ton émerveillement (i‘jâbuka), c’est ton voile ! (hijâbuka) ». Louis Massignon a traduit, pour sa part : « Ton voile, c’est ton infatuationiv ! », ce qui ne manque pas de surprendre. La traduction du mot i‘jâb (إِءْجاب )par « émerveillement, admiration » est strictement conforme à celle que l’on trouve dans les dictionnairesv. Le mot i‘jâb provient de la racine verbale ‘ajiba (عَجِبَ), qui signifie « être étonné, être saisi d’étonnement à la vue de quelque chose ». C’est le mot ‘ujb ءُجْب , qui provient lui aussi de la même racine, mais avec une phonétisation différente, qui signifie « fatuité, suffisance, admiration de soi-même », l’acception curieusement choisie par Massignon pour rendre le sens du mot i‘jâb. Du point de vue sémantique, la traduction de Massignon apparaît teintée d’un certain pessimisme ontologique : l’homme, par sa propre « suffisance », par son « infatuation », serait censé avoir provoqué la pose d’un « voile » entre lui-même et l’objet de sa recherche, à savoir le divin. L’homme infatué de lui-même – comment pourrait-il s’émerveiller du divin ? En revanche, m’en tenant à la leçon des dictionnaires, je pense qu’en traduisant i‘jâb par « émerveillement », on ouvre une piste fort intéressante. L’homme aperçoit un peu de la splendeur divine, un peu de sa gloire, et il en est « émerveillé ». Mais c’est précisément pour cette raison qu’un voile est alors posé sur son esprit pour le protéger de cette trop grande gloire, et pour l’encourager à poursuivre sa recherche, certes infinie, d’autre part.

Il faut comprendre que c’est l’émerveillement même, la gloire divine elle-même, qu’il faut voiler. Car l’émerveillement même est aussi un voile. Au-delà de l’émerveillement, qui stupéfie et comble, il y a l’étonnement, qui incite, éveille, et met en marche.

Hallâj ajoute ici encore un mot, ‘ajibtu, jouant à nouveau de l’allitération entre i‘jâb, hijâb et ‘ajib : « Je m’émerveille, je suis étonné (‘ajibtu),par Toi, et par moi (minka wa minni) »…Nulle trace de fatuité ou de vanité. Seulement de l’émerveillement, de l’étonnement. L’âme est bouleversée par une intuition fulgurante :

« Je suis émerveillé par Toi, et par moi, – ô Vœu de mon désir !

Tu m’avais rapproché de Toi, au point que j’ai cru que Tu étais mon ‘moi’,

Puis Tu T’es dérobé dans l’extase, au point que tu m’as privé de mon ‘moi’, en Toi.

Ô mon bonheur, durant ma vie, Ô mon repos, après mon ensevelissement !

Il n’est plus pour moi, hors de Toi, de liesse, si j’en juge par ma crainte et ma confiance,

Ah ! dans les jardins de Tes intentions j’ai embrassé toute science,

Et si je désire encore une chose, c’est Toi, tout mon désirvi ! »

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iSulamî, tabaqât ; Akhb., n°1. Cité par Louis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 183.

iiEx 33,20

iiiMs. Londres 888, f. 326 b. Cité par Louis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 184

ivLouis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 184

vJ’ai consulté le Dictionnaire arabe-français Larousse, ainsi que le Dictionnaire arabe-français de Kazimirsky.

viLouis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 184

La fin de l’intelligence naturelle


« Intelligence naturelle » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2025

Albert le Grand donne au terme « intelligence » trois significations différentes. D’abord, il l’utilise pour désigner l’acte même de l’intellect, l’acte de raisonner, d’intelliger, acte appelé intelligentia en latin, noêsis en grec. Le résultat de cet acte est lui aussi appelé « intelligence », du moins d’après Aristote, disant que « tout savoir est intelligencei ». Dans un deuxième sens, ce terme renvoie à la nature intellective et séparée de l’esprit, telle que décrite dans le Livre des causesii. Les auteurs médiévaux y voyaient un pouvoir spécifique de l’esprit, supérieur à celui de l’intuition. Dans une troisième acception, l’« intelligence » signifie la puissance suprême de l’esprit, considérée comme absolument distincte de celle de la raison et de celle de l’intellect. Arrivé à ce point, il importe de préciser respectivement ces trois termes, raison, intellect et intelligence.

Pour les philosophes scolastiques, l’activité de la raison implique une démarche de recherche et de liaison entre des idées et des notions diverses. Elle consiste à les rapprocher, les assembler, les composer d’une façon qui soit adéquate à quelque représentation ou finalité rationnelles. Par exemple, elle tentera de rattacher des effets à leurs causes, de relier ce qui précède un événement et ce qui peut s’ensuivre, ou encore de déterminer ce qui est à l’origine d’une chose ou d’un être et ce qui pourrait ensuite en advenir, ou se révéler être son essence ou sa fin.

L’intellect, quant à lui, est capable d’user des principes de la raison, de s’établir dans leur vérité, de juger de leur cohérence interne, de se mouvoir dans leurs enchaînements et de comprendre leurs liens d’interdépendance. Mais les principes peuvent, par leurs combinaisons variées, donner naissance à des raisonnements de plus en plus élaborés, suscitant des idées nouvelles, elles-mêmes de plus en plus complexes. Dans cette élévation incessante, il y a sans doute des limites à la puissance des intellects (créés), bien que l’on puisse aussi concevoir des intellects (incréés) dont la puissance serait a priori illimitée.

Enfin, et par contraste avec l’intellect, l’intelligence « voit » les idées ou les étants à travers sa propre lumière. Elle « voit » de façon directe, immédiate, unitive, les êtres en tant qu’ils sont des essences purement intelligibles. L’intelligence, comme on le « voit » aussi, peut-être, est donc infiniment supérieure à la raison et à l’intellect. Albert le Grand a cette formule pour les distinguer: « La raison est relative aux choses corporelles, l’intellect aux esprits créés et l’intelligence à l’esprit incrééiii. » Cette façon de distinguer ces niveaux d’intelligibilité et de vision s’ancre dans une ancienne tradition de pensée dont l’origine remonte à Platon et Aristote. Aristote dit par exemple que la raison est relative aux choses contingentes, que la science ne s’intéresse qu’aux conclusions nécessaires, et que l’intellect s’attache aux principesiv. Seule l’intelligence est capable de saisir les essences simples des choses, à partir desquelles l’intellect peut élaborer des raisonnements, et déterminer des conclusions nécessaires. La raison apparaît donc placée dans l’ombre de l’intelligence, et elle y demeure toujours. Elle ne peut que participer à sa lumière, sans pouvoir se créer son propre soleil. La raison possède cependant un pouvoir de connaissance dont l’objet peut être séparé de la matière, et ainsi rendu indépendant de toutes les déterminations matérielles. Du fait de la séparation de l’objet saisi par la raison (dans la mesure où il est « rationnel »), on peut en déduire par exemple que la raison est aussi capable, en principe, de « voir » la divinité de façon immédiate, séparée, dans la mesure où cette dernière est « rationnelle » ‒ ce qui n’est certes pas assuré logiquement ni intuitivement. Si l’on distingue ainsi la raison de l’intellect et de l’intelligence, alors on peut concevoir aussi de distinguer comment ces trois puissances la « voient » spécifiquement, à leur manière, combien leur hiérarchie s’imposerait alors, et combien in fine l’intelligence pure, seule, serait réellement capable non seulement de la « voir » mais aussi d’en « comprendre » l’essence.

En traitant de la raison, de l’intellect ou de l’intelligence, on n’a pas ici cherché à préciser s’il s’agissait de les considérer seulement d’un point de vue humain, ou si ces termes pouvaient être appliqués aussi à des mondes « non-humains » (par exemple dans le cadre d’une analyse de ce que représenterait un point de vue « angélique », ou « divin », ou encore du point de vue de créatures extra-galactiques). Cette discussion mériterait des développements ad hoc. Pour le moment, je me contenterai de souligner qu’il y a sans nul doute une infinité de choses que l’intelligence humaine ne comprend pas ‒ infiniment plus que ce qu’elle comprend ou croit comprendre. Or, ce que l’intelligence humaine ne comprend pas n’est pas nécessairement incompréhensible, dans l’absolu. Il est possible de penser que dans de futures ères (humaines), les cerveaux et les esprits seront en capacité de comprendre ce qui aujourd’hui leur est absolument hors d’atteinte. On peut aussi estimer que ce que l’intelligence ne comprend pas aujourd’hui est en réalité bien plus réel que tout ce qu’elle comprend. Mais pour le réaliser, encore faut-il qu’elle comprenne qu’elle ne comprend pas. Il lui faut être capable de cette fondamentale humilité, laquelle est d’une double nature. Il y a une humilité que l’on qualifiera d’auto-dépréciative, et qui consiste pour l’intelligence à n’attacher que très peu de valeur, ou aucune, à ce qu’on est, à qui on est, en tant qu’individu singulier, particulier. Et il y a une humilité ontologique, qui consiste pour l’intelligence à voir l’être (l’être en général) comme étant réellement un néant, la vie comme un souffle vain, et l’humanité dans son ensemble comme une illusion collective, condamnée à l’extinction. L’intelligence doit avoir l’humilité de se confronter à sa propre arrogance, et de là, en arriver à se dépasser elle-même. Elle doit pendre conscience de sa véritable nature, qui est de se comprendre en se dépassant, et de se dépasser en se laissant radicalement en arrière.

Il n’y a rien de plus proche de la fausse humilité que l’intelligence qui se considère avec complaisance. Plus elle avance, plus elle s’égare. Plus elle se consolide en apparence, plus elle s’éloigne de son but, en réalité. Son désir de découvrir du nouveau empêche l’intelligence de comprendre ce qu’elle a en elle de transcendant. En avançant à l’extérieur, elle ne sait toujours pas à quel point elle ne peut se représenter intérieurement elle-même. Elle s’aveugle elle-même sur elle-même. Elle ne comprend toujours pas l’origine de sa lumière essentielle. Elle s’est bâtie pendant des millions d’années en se confrontant au monde. Ses succès en la matière ont accompagné l’évolution des espèces, des plus humbles aux plus « intelligentes ». Mais le prix métaphysique à payer, l’intelligence humaine ne l’a pas toujours assumé, pour sa part. L’objet de sa recherche ne doit pas être seulement le monde ou l’univers. Il lui faut maintenant, parce que le temps court, et que la menace monte, rechercher l’essence de sa lumière, la nature de son pouvoir d’illumination. C’est une recherche qui doit transcender sa forme, sa nature, son essence « naturelles ». Il ne lui faut plus être seulement tournée vers les choses, ni vers elle-même. Il lui faut dépasser tous ses dépassements. Il lui faut transcender toutes ses sortes de transcendances. Il lui faut maintenant se séparer de sa propre essence, pour s’en inventer une autre. Il lui faut d’abord découvrir la voie vers cette invention, voie dont elle n’a aucune idée encore, mais dont, possiblement elle n’est pas dépourvue de toute intuition. La seule intelligence (rationnelle ou intellectuelle) ne peut pas entrer dans le mystère, y vivre et s’y dépasser. Elle ne peut même pas exprimer les voies qui permettraient de l’approcher avec des mots, inconvenants, trompeurs, toujours lourds. Le mystère est une nuée impalpable, non une pluie, une fumée vague, non un feu, un horizon diffus, non une terre ferme. L’intelligence doit se faire la plus coupante possible, la plus perçante, fouaillant la chair des possibles, et dans le même mouvement, suturant les balafres et les blessures, cousant les plaies des idées et de la réalité. Dans cette ère, l’intelligence ne pourra plus se satisfaire d’être seulement naturelle.

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iAristote. De l’âme, I, c.3, 407 a 6 S

iiLe Livre des Causes. Proposition III : « Après que la Première Cause a créé l’être de l’âme, elle l’a constitué comme ‘substrat’ sur lequel l’Intelligence accomplit ses opérations. Il en résulte que l’âme intellectuelle opère intellectuellement. Et comme l’âme reçoit l’impression de l’Intelligence, elle opère à un degré inférieur de celle-ci, en ce qui touche à ses propres impressions. »

iiiAlbert le Grand. Commentaires de l’Epître V de Denys le Pseudo-Aréopagite. Cerf, 1993, §179, p. 233

ivAristote. Éthique à Nicomaque, VI, c. 2, 1139 a 11 s et c. 12, 1143 a 35 s.

Le diamant et la nuée.


« Nuées » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

L’école bouddhiste de « la voie du milieu » (madhyamaka), fondée par Nāgārjuna au 2e siècle de notre ère, défend l’idée que les phénomènes n’existent qu’en fonction de la connaissance que l’on en a. L’une des conséquences de cette « voie » est qu’il vaut mieux se défaire a priori de toute affirmation métaphysique. Dans les Stances fondamentales de la sagesse de la voie du milieu, Nāgārjuna précise : « L’existence est la voie du réalisme. La non-existence est la voie du nihilisme. Par conséquent le sage ne s’installe ni dans l’existence ni dans la non-existencei. » Alors où le sage s’installe-t-il, demandera-t-on ? Il ne s’installe ni quelque part, ni nulle part, pourrait-on répondre, non sans quelque ironie, mais sans réelle ironie non plus… Autrement dit, ni le nirvana (qui représente la délivrance du cycle des existences) ni le samsara (qui désigne l’enfermement dans le monde de l’illusion, dans le cycle des morts et des renaissances) ne conviennent au vrai sage. « Dans le nirvana, il n’y a ni existence, ni non-existence, ni les deux, ni aucune des deuxii. » Selon Nāgārjuna, tant le nirvana que le samsara ne sont jamais que des aspects possibles, des points de vue différents sur la Réalité ultime, qui elle, est nécessairement unique. Par leurs divergences, ils montrent qu’ils ne sont pas la Réalité même.

La « voie du milieu » se divise elle-même en deux écoles, l’école mādhyamaka shentong [c’est-à-dire « la voie du milieu, vide d’autre »] et l’école mādhyamaka rantong [c’est-à-dire « la voie du milieu, vide de soi»]. Selon l’école shentong [« vide d’autre »], la réalité ultime est « vide de toutes qualités autre que sa propre existence intrinsèque de claire lumière […] Elle est l’esprit pur primordial, dans sa claire luminositéiii. » Au contraire, l’école rantong [« vide de soi»] affirme que tous les phénomènes sont vides de soi, c’est-à-dire vides de toute nature propre. La réalité ultime est libre de toute élaboration conceptuelle. Cela revient à dire qu’on ne peut absolument rien en dire ‒ce qui ne nous avance guère, il faut bien le dire. C’est pourquoi, sans doute, cette école n’attire guère de disciples. En revanche, l’école shentong est considérée « comme la plus aboutie, comme le niveau philosophique le plus élevé du bouddhismeiv. »

La tradition de l’école bouddhiste shentongv, qualifiant la nature ultime de l’esprit de « claire lumière », pourrait être utilement mise en regard avec une tout autre tradition, laquelle considère au contraire que le véritable lieu de la connaissance mystique est la « nuée obscure », celle-là même dont Moïse fit l’expérience au sommet du Sinaï. Cette « nuée obscure » a été interprétée comme étant la condition de l’illumination divine par le pseudo-Denys l’Aréopagite, dans sa Théologie mystique. Pour justifier cet apparent paradoxe, il use d’oxymores comme « le voir par le non-voir », « l’inconnaissance qui connaît », « l’ignorance qui est le meilleur mode de connaître Dieu ». Dans son Commentaire de la Théologie mystique, Albert le Grand éclaire (si j’ose employer dans ce contexte un mot aussi lourd de connotations…) ces formules pseudo-dionysiaques, paradoxales et apparemment contradictoires : « Nous prions d’être introduits en cette nuée ténébreuse où Dieu se trouve, nuée obscure quant à nous, superlumineuse en elle-même. Nous prions que nous puissions voir et connaître Celui qui est au-dessus de tout par la non-vue et l’inconnaissance, par le non-voir et le non-connaître […] Nous prions que nous puissions louer Dieu suressentiel d’une façon suressentielle, c’est-à-dire d’une manière qui l’exalte au-dessus de tous les étants, par la négation écartant de lui tous les étantsvi […] Par cette méthode, en procédant par des négations, nous connaissons cette inconnaissance, sans voile, sans ce voile qu’est la créature. Nous la connaissons, dis-je, elle qui est enveloppée des voiles constitués par toutes les formes connaissables qui sont en tous les étantsvii

Il apparaît, dans cette vue, que la « lumière » suprême est encore un voile qui dissimule l’éminence divine… « En toutes les choses en effet qui sont connues par leurs formes, ces formes sont des images de la Beauté divine. C’est par la négation de ces formes que nous parvenons à ce qui, caché, se rend en elles présent de façon voilée. C’est en vue de cela qu’il est dit ensuite : [de manière] que nous puissions voir […] cette nuée ténébreuse suressentielle, celle de l’éminence divine, occultée, c’est-à-dire dissimulée, par toute la lumière qui est immergée dans les étantsviii. »

Il me semble, à bien les considérer l’une et l’autre, qu’il faille renvoyer dos-à-dos, tant la notion bouddhiste de « claire lumière », que la notion chrétienne de « nuée obscure ». Elles ne semblent pas capables d’aider à élucider comment on peut connaître dans et par le « vide » (fût-il clairement lumineux), ou bien voir ou connaître par le non-voir et le non-connaître (fussent-ils réellement obscurs). D’autres métaphores seraient peut-être nécessaires, comme celle de l’aube ou du crépuscule, tout particulièrement à ces moments si fugaces où l’ombre et la lumière, la nuit et le jour, semblent s’unir.

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iNāgārjuna. Traité du milieu. (Mādhyamaka-shāstra), Seuil, Paris, 1995

iiNāgārjuna. Les Stances fondamentales de la sagesse de la voie du milieu, Ch. 25 § 3 et § 17. In Traité du milieu. (Mādhyamaka-shāstra), Seuil, Paris, 1995.

iiiKarma Sherab Norbu et Alain Jorissen. Symphonie pour un nouveau monde, au-delà de la dualité esprit-matière. Academia, Louvain-la-Neuve, 2021, p. 146, note 28

ivIbid. p. 146

vL’école mādhyamaka shentong se rattache par ses concepts au « Véhicule de Diamant » (vajrayana) [appelé aussi « bouddhisme tantrique »] qui se distingue du Petit Véhicule (hinayana) et du Grand Véhicule (mahayana). Elle insiste en effet sur la présence de l’Esprit de Bouddha chez tous les êtres, bien qu’il soit caché par les « poisons de l’esprit ».

viAlbert le Grand. Commentaire de la « Théologie mystique ». Ch. 2, §62-63. Trad. Edouard-Henri Wéber. Cerf, 1993, p. 116-117

viiIbid. § 65, p. 119

viiiIbid. § 66, p. 119