La fin de l’infini


« Fins finies » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2026

Dans les limites de la simple raison, l’idée d’infinité est absolument incompréhensible, et son éventuelle réalité l’est bien plus encore. Toute infinité, de quelque nature que ce soit, est ‒ en tant que telle ‒ intellectuellement inconcevable, non-représentable et donc invisible. Il y a certes des sortes d’infinités, par exemple mathématiques, qui se laissent analyser et que l’on peut « voir » en partie : ainsi la série des nombres entiers, celle des nombres réels, ou bien celle des premières décimales de π. La partie visible d’une série infinie ne représente jamais qu’une infime partie d’une infinie invisibilité. Il y a une analogie profonde entre l’invisible et l’infini. D’une manière générale, tout ce qui est visible dans le monde, tout ce qu’on peut visiblement voir, n’est qu’une infiniment petite partie d’une infinie série d’infinités qui, elles, restent toujours invisibles et inconcevables. Se tient toujours au cœur de l’infini quelque chose de profondément, d’infiniment obscur. L’invisible infini reste ainsi infiniment séparé de tout le fini et de tout le visible; il s’enfonce sans cesse en silence dans sa nuit abyssale, sans commencement et sans fin, et il va bien au-delà de la finitude des jours. Sa nuit nie leur fin. Elle n’a ni nom, ni images ni symboles. Certes, noter l’infini par le symbole ∞ rend son idée symboliquement visible, mais ce faisant on la singularise, on la mathématise, on l’éclaire d’une lumière limitée, focalisée, alors que par ailleurs, continuent de se multiplier des infinités d’infinis invisibles, inconcevables, non représentables. Dans ces infinités d’infinités, on s’est parfois efforcé de distinguer des hiérarchies, dites « transfinies », comme le proposa Georg Cantor. A défaut de déterminer jusqu’où pourraient se déployer ces infinis transfinis, on peut se contenter de méditer sur le plus petit d’entre eux, qui a été appelé Aleph zéro. Mais alors quid d’un transfini qui serait nommé, rêvons un peu, Aleph infini, et noté ﬡ

Les mathématiques ont leurs limites, quand il s’agit de dépasser la coupure fini/infini, pour aller voir ce qui se tient derrière, au-delà de la fin et de la non-fin. Précisons à toutes fins utiles que le mot « fin » s’entend en deux sens. Il y a la « fin » qui constitue la « limite » d’une durée, d’une étendue, qui est le terme de quelque chose; et il y a la « fin » qui dénote un « but », ce à quoi tend un être ou une chose ‒ l’intention d’une action accomplie de façon délibérée, l’objectif que l’on se fixe, le but que l’on vise, le projet que l’on forme, de soi-même ou bien sous l’impulsion d’une volonté autre. Par exemple, voici une de mes fins, ici, en cet instant. Je veux voir mon regard tendre vers l’infini et devenir un pouvoir infini de voir ce qui est au-dessus de tout ce qui est fini. Je veux me faire quelque idée de l’infini pouvoir de mon pouvoir-voir, du moins tant que je vois et que je vis, naturellement. A la mort, pourrai-je encore voir? Infiniment voir? Aujourd’hui je puis, en théorie, être en puissance de voir une infinité de choses. Je pourrais par exemple, et toujours en théorie, voir les confins de ce monde, la limite du cosmos, la fin des temps. En pratique c’est sans doute impossible. Mais l’important dans le regard en acte, c’est la puissance de la vision. Le regard est en soi un absolu, il est en puissance absolument infini, il peut aller au-delà des soleils et de toutes les lumières, il peut se déployer au-delà de toutes les sortes de visions. Le regard absolu crée de lui-même son propre chemin, il se fraye un passage dans l’obscur, au sein de sa lumière même, et quand il entre dans sa nuit, il y devine encore, en puissance, tout ce qui lui reste infiniment à voir. Le regard se crée lui-même en tant que regard, il voit comment la vision se nourrit d’elle-même, il voit qu’elle crée les conditions de sa propre infinité. Lorsqu’elle se voit voyante, lorsqu’elle se voit se voyant voir, elle voit toutes ses voies possibles, dans l’infinité de leurs puissances. Oui, l’infinité est en soi incompréhensible, mais un regard infini pourrait, en théorie comme en pratique, voir cette infinité se dérouler infiniment à travers lui, ou en lui. Cela pourrait être un regard infini, divin, ou bien un regard fini et non divin, mais qui se promènerait lentement dans l’infini, à condition d’en avoir le temps.

Infini, je te vois dans ta puissance, et je ne sais pas ce que je vois. Je te nomme « infini », mais je ne sais pas vraiment qui tu es. Si l’on te donnait tel ou tel autre nom, je n’aurais pas moins besoin de savoir ce que tu caches derrière tous tes noms, sans doute infinis. Je ne sais pas comment te concevoir. Je m’élève un peu au-dessus de l’horizon et je vois qu’il n’y a pas de « fin » à ton infinité. Serait-ce cela, ta « fin », d’être sans fin? Je ne vois même pas cela, en réalité; je vois qu’à te voir, mon esprit tombe trop vite dans l’obscur, quand il se laisse entraîner vers ton infinité. Tu ne peux être approché, toi qui est l’infini, sinon par qui se sait entièrement ignorant de ta nature, ne sachant rien de ton essence qui est de n’en avoir point, sinon d’être sans fin. Mon esprit sait qu’il ne peut t’atteindre ni te comprendre. Car il est lui-même fini. L’infini peut « comprendre » le fini, au sens étymologique, mais l’inverse n’est pas possible. Le fini ne peut jamais « comprendre » l’infini. L’esprit sait que ton infinité ne peut être connue; s’il la connaissait, il serait immédiatement immergé dans l’infinité, et alors qu’aurait-il à faire du fini? Alors, ce serait le connu qui ne pourrait plus lui être connaissable, et le visible ne lui serait plus visible. Si l’on connaît l’infini, si l’on se tient dans le voisinage de l’infinité, où trouver le moyen de connaître le fini, et de le retrouver?

L’infinité absolue possède une « fin », qui elle aussi est infinie. Sa fin, son but, son aspiration est de se renouveler sans fin, et sans contradiction. Sans fin, parce que c’est sa nature. Sans contradiction, parce que cet infini est un. Comment expliquer une « fin » qui a une fin sans fin, une fin infiniment inaccomplie? On ne le peut expliquer autrement que par la recherche de quelque unité finale. Une infinité sans fin serait une et sans pli: donc  in-explicable. L’infini est à lui-même sa propre fin.

Infini! Ta fin sans fin constitue ton essence, et ton infinité forme ta propre fin. L’essence de ta « fin » (ce vers quoi tu tends, ce que à quoi tu aspires, ce que tu désires) est ne pouvoir être limitée par une autre fin qu’elle-même. Car toute autre fin serait infiniment autre que ton désir. Et ce n’est pas une autre fin, c’est ta propre fin que tu cherches sans fin. La fin de ton infinité est, par conséquent, elle aussi infinie. En revanche, toute « fin » qui n’est pas à elle-même sa propre fin, toute fin qui est la « fin » de quelque chose d’autre qu’elle-même, cette fin-là est une fin finie.

Toi, Infinité!, tu es la « fin » dont il n’y a pas de fin, tu es une fin sans fin, tu es et tu as en toi une fin infinie, qui échappe à toute raison. Tu échappes à la raison parce que tu es toute contradiction : tu es une fin qui n’est pas une « fin », et tu as une fin dont l’infini sans fin est la « fin ». Et pourtant cette contradiction ne fait jouer que la raison, mais non pas le désir. L’infini véritable, qui se tient bien au-delà de la raison, est une contradiction sans contradiction, comme le serait un pur désir. Cependant, la raison ne peut pas ne pas admettre l’infini, comme catégorie de la pensée, et elle ne peut pas admettre non plus que cette notion ne soit pas raisonnablement contradictoire. La contradiction dans l’infinité est sans véritable contradiction, non pas qu’elle n’existe pas, mais parce qu’elle est elle-même infinité, et que l’infinité est simplicité absolue, elle est sans altérité, elle est une et elle est totalement, intégralement, faite d’infinité; elle est donc sans opposition, sans altération, sans contradiction. Tu es vraiment infinie, ô Infinité!, et donc rien n’est en dehors de toi, tout est en toi, tous les opposés et toutes les contradictions aussi sont en toi, et cela sans opposition et sans contradiction avec ton unité infinie. Ton infinité absolue inclut tout, embrasse tout. En elle, l’opposition des opposés n’a plus lieu d’être. Rien pour elle n’est « autre », ou « différent », ou « opposé », car elle comprend tout en elle. Infini!, toutes les oppositions, in fine, tu les dépasses sans fin. Il n’y a rien d’autre en dehors de toi. Si tu n’incluais pas tout être, tu ne serais pas la véritable infinité. Et s’il n’y avait pas de véritable infinité, alors il n’y aurait pas non plus de fin, il n’y aurait ni similitude, ni différence, il n’y aurait ni même, ni autre. Une fin sans infinité ne serait pas non plus une fin, elle serait presque immédiatement transformée en un rien, en un néant. Si l’infinité prenait fin, alors plus rien ne demeurerait. Tout prendrait fin. Toutes les sortes de fins prendraient définitivement fin, pour ne plus jamais revenir à l’être. Et même si quelque fin revenait par hasard à l’être, il faudrait qu’elle y revienne sans fin, pour tenter de pallier son néant intrinsèque. Ce qui serait contradictoire.

Puisque l’infinité ne peut prendre fin, j’en déduis que l’infinité existe réellement. Elle explique et complique de ses propres plis toutes les choses qui sont finies, et qui en elle se déplient. Elle leur enlève leur caractère fini, elle les embrasse de ses infinies étreintes, elle les tisse, les transforme et les enlève toujours plus haut dans l’ampleur de son vol. L’infinité est dans toutes les choses. Elle est présente d’une telle manière qu’elle n’est dans aucune d’entre elles, mais que toutes sont en elle, aucune n’étant comme elle, réellement infinie, et toutes y participant. Elle comprend tout, et rien ne peut lui être opposé, rien ne peut être posé face à l’infini: il n’est le contraire de rien, pas même du néant.

L’infinité se tient au-delà du fini, au-delà du ceci ou du cela, du grand ou du petit, de ce qui est nommable ou de ce qui ne l’est pas. Une ligne infinie n’est pas encore l’infini, car il y a une infinité de lignes infinies. De même, il y a une infinité de savoirs, mais cette infinité n’est pas encore l’infini, car il y a qu’une sagesse infinie, une sagesse sans fin, une sagesse qui s’augmente elle-même sans cesse. Il y a aussi un Bien infini, qui n’est pas une infinité de biens, qui est une infinité sui generis, une infinité en soi, une unique infinité dont la notion générale d’infinité ne peut rendre compte. On peut à la rigueur concevoir la totalité d’une suite infinie de nombres (dont on pourtant vu qu’elle était en soi inconcevable pour la raison), mais comment concevoir la totalité d’un Bien infini? Infinité, je m’adresse finalement à toi, en quelques mots finis. Mes mots ne sont pas infinis, mais mon esprit, peut-être, d’une façon que je ne peux pas concevoir, participe à ton infinité. Infinité! Tu es évidemment sans commencement et sans limite, tu es sans principe et tu es sans fin, ou plutôt, comme il a été dit, « tu es un principe sans fin, et tu es une fin sans principe »i. Tu es le principe et la fin de ce qui n’a ni principe ni fin; tu incarnes une fin dont la fin est de se faire le principe de son éternel inaccomplissement. Tu es au-delà de toute raison, de tout principe et de toute fin. J’aurais besoin de beaucoup plus qu’une infinité de vies humaines, pour seulement commencer d’apercevoir la fin de ton principe. Quant à la fin de ta fin? Aucune infinité, même la tienne, ne la verra jamais, car elle est sans fin.

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iNicolas de Cues. De icona (1453). Chapitre XIII.