
Le poème tragique est « la métaphore d’une unique intuition intellectuelle » dit Hölderlin i. Quant au poème épique, il est « la métaphore des grandes aspirations ». Tout cela est bel et bon, à la fois idéal, sentimental et intuitif. Mais que se passe-t-il si fondent sur moi, de toutes parts, à la fois de multiples intuitions, poétiques ou intellectuelles, et une immense, unique et fondamentale aspiration? Vers quel genre de poésie pourrais-je alors me tourner? Une poésie totale, absolue, si ces mots ainsi assemblés ont un sens? Ou bien vers un chant ambigu et subtil? Un hymne élusif et sacré? Ou encore, vers une prose décidément dense, résolument épaisse et compacte? Par exemple, voilà que je songe à l’Un, à son infinité solitaire, à son infini esseulement, à son essentielle et intime unité, et à l’incessante unification de son processus en son sein, à son intense union, dans le proche et dans l’infini, avec son Soi, à la diffraction de l’infinie lumière de toutes ses intuitions, à l’essence de ce qui doit être nécessairement séparé en son Soi, pour que puisse apparaître dans l’horizon de son infini quelque commencement, quelque nuit, quelque jour. Quel poète comblera mon regard?
Je lie intuitivement le tout de l’Un et l’infini univers de ses parties. Mais je lis aussi que l’Un n’a pas de parties. Je veux le croire, mais alors comment se meut la volonté de l’Un? Existe-t-elle seulement? Et comment l’Un, selon cette logique, pourrait-il vouloir être autre qu’Un? Et sa Création, comment est-elle engendrée? Vient-elle de l’Un, ou du Néant, ou des deux à la fois? Le Néant lui-même, existe-t-il en-deçà de l’Un? Ou bien est-ce l’Un qui l’aurait créé, lui aussi, tout comme en mathématiques l’un se pose et s’oppose au zéro? Autre question, on dit que l’Un est « infini » (par sa puissance, par sa volonté, par son intelligence, etc.). Mais alors, il faudrait aussi pouvoir séparer conceptuellement l’Un de son propre infini, au moins pour pouvoir préserver une sorte d’isomorphisme avec la raison mathématique, pour laquelle 1 et ∞ ne peuvent être identiques. Il est fort vraisemblable d’ailleurs que l’infinité de l’Un n’a rien de mathématique. Néanmoins il faut songer (c’est l’une de mes « grandes aspirations ») à la manière dont l’Un se diffracte, se réfracte et se réfléchit dans sa propre infinité, sans jamais cesser d’être « un ». L’unité infinie de l’Un implique nécessairement une infinité de rapports de l’Un avec lui-même. L’Un n’est donc pas inerte ni immobile, il s’entretient infiniment, il s’entrelace sans cesse, en ne perdant jamais la totalité originelle de son intrinsèque unité. Il reconnaît dans tout ce qui est séparé, tout ce qui est absent, des états de l’être qui étaient déjà en puissance, dans le sein de son unité originaire. Tout ce qui est séparé, par exemple un sujet et un objet, un avant et un après, une matière et une forme, tout cela reste cependant uni, du point de vue de l’Un, du point de vue de ce qui reste infiniment et originairement un. Il me vient alors l’intuition que l’Un reconnaît à la fois les parties, leur séparation, leur union passée, et leur possible unification. Il est à l’origine de l’archéologie des scissions, et il pense sans cesse à la téléonomie des fusions. L’idée de l’être et celle du devenir s’accordent bien avec tous les mouvements, qui sont en l’Un: la liaison, la convergence, l’unification, mais aussi, nécessairement la dé-liaison, la divergence, la diversification, et dans chacun de ces états, l’identité, la conscience, la vision.
Quand je dis: « suis-je? », dis-je en réalité « suis-je Je? », ou dis-je seulement « suis-je un« , sans demander à savoir qui est ce « je » qui demande « suis-je? » ou qui est cet « un » qui demande s’il est un? L’Un lui-même a-t-il jamais eu besoin de poser la question de ce que l’Un « est », ou de distinguer l’essence ce que les mots « un » et « être » recouvrent? Que lui servirait d’être en demande, s’il n’était pas toujours déjà plongé dans le mystère de son Soi, quel qu’il soit? Est-il uni en lui, comme sont unis en moi le « sujet » que j’appelle le moi (qui questionne), et l' »objet » qui est aussi le moi que je pourrais nommer pour répondre à la question « suis-je Je? » ou à la question « Si je suis, que suis-je? ». Le moi ne va pas de soi, à l’évidence. Le moi n’est pas nécessairement associé à l’unité du sujet et de l’objet, c’est-à-dire à l’unité du « moi » qui pose la question du « moi » et du « moi » qui est visé par cette question. L’identité éventuelle du moi sujet et du moi objet n’est pas garantie, et est moins encore garantie la simple identité du moi avec le moi, alors même que le moi doit nécessairement se scinder en deux, en un moi qui s’interroge, et en un moi censé être la réponse à cette interrogation.
Un moi essentiellement relationnel pourrait-il être fondé cependant, du moins en théorie, sur la scission ou la séparation radicale du moi d’avec lui-même, au sein de la conscience de soi, plutôt que sur un lien d’unité essentielle, indestructible, indissoluble, inextirpable. Une autre possibilité serait que le « moi », et le « je », deux pronoms personnels qui ne sont pas exactement équivalents, et qui ne colorent pas nécessairement le sujet de la même nuance, se reconnaissent dans leur capacité de scission intérieure, dans leur puissance de dissociation par rapport à eux-mêmes, mais aussi dans la scission de l’un ou de l’autre par rapport au soi, tout en restant conscients de leur aspiration à l’unification, à l’union, à l’unité (mots qui ne représentent pas nécessairement, non plus, la même chose).
Ce qui est sûr, c’est que ni le moi, ni le je, ne sont l’être. Car il est évident, par ce que l’on vient de dire, que ni le moi, ni le je n’ont la même qualité d’unité que celle qui fonde l’être même. La question devient alors: quelle est la nature de l’unité de l’être même? Cette nature se scinde-t-elle elle-même en acte et en puissance? Y a-t-il dans l’être une conscience de soi qui pourrait se prendre en considération, pour se penser comme étant l’être même, ou qui pourrait dire « je suis », ou bien « je suis qui je suis », ou encore « je suis celui qui est » ou encore « je serai qui je serai »? Même s’il se tient coi, l’être, dans son essence, peut-il jamais différer absolument et originairement d’avec soi-même? Si l’on pense que non, il faudra expliquer pourquoi, à partir de l’Être éternel, sans fin et sans pourquoi, ont pu émaner des êtres qui, eux, sont cesse confrontés aux questions de l’origine et de la fin, de la puissance et de l’acte. Le paradoxe serait alors flagrant. Un moi ou un je, dans leur différence intérieure pourraient concevoir la possibilité d’une séparation originaire avec l’Être, d’une essentielle scission avec l’essence de l’Être, mais l’Être, dans son absolue et inaltérable unité, ne pourrait pas, de son côté, concevoir que tous les êtres, en tant qu’ils sont scindés et séparés, dès l’origine, exemplifient autant de scissions et de séparations de l’Être d’avec sa propre essence? Cela n’est pas concevable. L’Un, l’uni, l’unité, ce qui est essentiellement un, uni, unifié, dès avant l’origine, ne pourrait jamais apparaître alors, il ne pourrait jamais franchir le fossé de la scission que tous les autres êtres ont déjà franchi, seulement pour commencer à être; et, plus paradoxalement encore, l’Un ne pourrait pas savoir qu’il faut sortir de soi pour se connaître soi-même, et il ne pourrait non plus connaître l’essence de ces êtres qui sont des parties de l’Être, et qui ont de facto assumé en leur être une scission originaire, une dissidence d’avec l’Être, une radicale sécession, ce qui implique qu’ils ont peut-être alors à assumer leur solitude (ontologique).
Hölderlin prétend qu’Héraclite aurait dit: Hên diaphéron eautô ii — « l’Un distinct en soi-même ». Il me semble que cette lecture de Héraclite par Hölderlin correspond surtout à une « intuition première » du poète souabe, celle de l’exil de l’être, où qu’il se tienne. Ou plutôt s’agit-il d’un exil de l’esprit? L’exemple vient de haut, de très haut. L’originellement uni doit nécessairement sortir de lui-même et l’immobilité ne peut avoir de place en son éternité. Son union avec lui-même ne peut prendre toujours la même forme. Il doit se différencier intérieurement, se séparer de ce qu’il est pour devenir ce qu’il n’a pas encore été. Son unité originelle n’est pas une identité statique, morte, c’est une identité vivante, en devenir. Il lui faut toujours accomplir autrement ce qui en lui reste toujours inaccompli. Sa véritable identité est dans son infini inaccomplissement.
« C’est qu’il n’est pas chez lui, l’esprit,
Ni au commencement ni à la source.iii«
L’Esprit n’est pas chez lui. Quel est son chez-lui? De quelle patrie s’agit-il? Quelque terre d’élection? Ou bien celle du poète ‒ l’Allemagne? Ou bien s’agit-il plutôt de la « patrie » de l’Être? Ou encore de la « patrie » de l’Un? Dans un texte abordant la question de « l’esprit poétique » et de son rapport avec la « destination de l’homme », Hölderlin écrit que l’esprit (humain) doit « sortir de soi-même » pour accéder à la « véritable liberté de son essence », et pour « se différencier de soi-même en elle ». C’est en ce « moment divin » que se révèle la « présence de l’Infini iv. » Mais comment l’Infini pourrait-il tenir dans un « moment »? Il faut penser que l’Un, en tant qu’il est l’unité première, originelle, n’apparaît jamais qu’en un monde qui n’est jamais en soi la fin, ou une fin. L’unité d’un monde doit continuer autrement après sa fin, par exemple dans son exil vers un autre monde. Elle se découvre alors, peut-on penser sans doute, déjà dans le déclin, la catastrophe, le passage, le sacrifice, la kénose, ou bien, vu du point de vue du moi plongé dans ce monde même, dans le moment, dans la métaphore, dans la mort. De tous les mondes et de toutes les êtres liés par autant d’exils, on conçoit qu’une unité transcendante pourrait finir par émerger dans l’in-fini du divin inaccomplissement v.
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iJ.-C.-F. Hölderlin. Über den Unterfchied zwifchen lyrifcher, epifcher und tragifcher Dichtung [Sur la différence des poésies lyriques, épiques et tragiques]. Sämtliche Werke und Briefe (Tome 2), Leipzig, 1914, p.368-376: « Le poème lyrique, apparemment idéal, est en réalité naïf dans sa signification. Il est la métaphore continue d’un sentiment. Le poème épique, apparemment naïf, est en réalité héroïque dans sa signification. Il est la métaphore de grandes aspirations. Le poème tragique, apparemment héroïque, possède un sens idéal. Il est la métaphore d’une intuition intellectuelle. » [Ma traduction]
ii Cette « grande parole d’Héraclite », selon l’expression de Hölderlin, ne figure pourtant pas telle quelle dans les Fragments d’Héraclite qui ont été conservés. Le Fragment 51 qui en est le plus proche par le sens dit: οὐ ξυνιᾶσιν ὅκως διαφερόµενον ἑωυτῷ ὁµολογέει· « Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même [διαφερόµενον ἑωυτῷ, diapheromenon eôutô] peut s’accorder. » Ces quelques mots d’Héraclite ont été repris par Platon dans le Banquet (187 a), mais ils sont agencés d’une autre manière : διαφερόμενον αὐτὸ αὑτῷ συμφέρεσθαι. Il semble donc qu’il s’agisse d’une initiative propre à Hölderlin d’appliquer à l’Un (hên) cet attribut singulier: « ce qui diffère de soi-même ». Il est aussi le premier à en tirer une conclusion plus esthétique (car elle porte sur l’essence de la beauté) qu’ontologique (puisqu’elle ne semble pas porter sur l’essence de l’Un ou de l’Être). Hypérion dit en effet dans une lettre à Bellarmin: « Seul un Grec pouvait inventer la grande parole d’Héraclite, hên diapheron eautô – l’Un distinct de soi-même, car elle dit l’essence de la beauté, et avant qu’elle fût inventée, il n’y avait pas de philosophie. » Holderlin, Hypérion in Œuvres, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1977, p. 20
iiiCitation de Hölderlin faite sans référence précise par Jean-François Courtine. Extase de la Raison. Essais sur Schelling. Galilée, 1990, p.56
ivHölderlin. Über der Verfahrungsweise des poetischen Geistes. Sämtliche Werke und Briefe (Tome 2), Leipzig, 1914, p. 409. « L’esprit poétique, dans son unité et dans son progrès harmonique, se donne un point de vue infini. Par sa relation continue avec cette unité, il ne gagne pas seulement une cohérence objective, mais il acquiert aussi une identité dans l’alternance des contraires. Sa dernière tâche, dans son changement harmonique, est de garder le fil du souvenir, de continuer d’être présent à lui-même, moments après moments, de même qu’il est pleinement présent à l’unité infinie, laquelle est à la fois le point de séparation de l’un en tant qu’un, mais aussi le point de réunion de l’un en tant que contraire, et enfin les deux à la fois, de telle sorte que dans celle-ci, le contraire harmonique n’est ni opposé en tant qu’un, ni uni en tant que contraire, mais senti comme étant les deux en un, comme un opposé unifié indissociable. Seulement en cela se trouvent l’identité de l’enthousiasme, l’accomplissement du génie et de l’art, la présence de l’Infini, et le moment divin ». [Ma traduction]
vCf. Le texte de Hölderlin. Über das Werden im Vergehen. [« Sur le devenir dans la disparition »]. Sämtliche Werke und Briefe (Tome 2), Leipzig, 1914, p. 349 ss.
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