
En réfléchissant sur la nature de la conscience, en considérant son lien avec le concept de « moi », et l’idée de « personne », quatre idées fondamentales me paraissent pouvoir être évoquées, en vue de bâtir une brève théorie de l’éternité, et de ramasser en de courtes métaphores les déploiements infinis des univers.
1. Tout ce qui fait partie de la réalité concrète, celle du « monde commun » ‒ c’est-à-dire l’entièreté de l’univers spatio-temporel et de ses innombrables parties (les trous noirs, le vide quantique, les amas de nébuleuses, les quarks, les planètes, les océans, le sable, les arbres, les atomes, les baleines, les fleurs, les êtres humains…) ‒ tout cela trouve son fondement ultime dans une seule et unique « substance ». Comme le mot « substance » l’indique par son étymologie, il s’agit de quelque chose qui « se tient » (une stance) de façon « sous-jacente » à la réalité apparente. La substance dont est constituée la réalité « existe » en elle, c’est-à-dire qu’elle se manifeste au sein de la réalité d’une façon essentiellement « immanente ». Cette substance immanente est une, essentiellement une, mais on conçoit aussi qu’elle puisse s’interpréter de plusieurs points de vue, d’abord du point de vue de son immanence, mais aussi d’un autre point de vue, transcendant, dont, pour en dire quelque chose, il faut nécessairement dépasser le niveau de la substance et des apparences. Ces deux points de vue ne doivent pas être séparés. On peut d’ailleurs les considérer à partir d’un troisième point de vue, qui serait celui de l’acceptation du principe même de leur fusion, de leur union. De l’union d’immanence et de transcendance dont la substance universelle serait ainsi composée, l’on pourrait dire aussi qu’elle est un mélange de conscience et d’inconscient. On prendrait conscience que la présence immanente d’un Inconscient premier, originaire, doit être associée à une autre présence (voilée, cachée), celle d’une forme de Conscience transcendante. On pourrait dire à propos de cette association ce que dit Hegel à propos de l’entendement « limité » lorsqu’il se pose (et même s’oppose) face à l’infinitude de l’Absolu: « il est à la fois du conscient et de l’inconscienti. »
2. Le mélange que l’on vient de postuler, et qui s’opère entre l’Inconscient premier, universel, immanent, et la Conscience transcendante, méta-cosmique et cachée, constituent la toile de fond commune sur laquelle toutes sortes d’expériences conscientes singulières viennent naître à l’existence.
3. Telle ou telle conscience individuelle, singulière, ne réalise jamais pleinement que la nature de sa propre conscience est en réalité identique à celle de la Conscience transcendante, dont on vient de voir qu’elle est fondement de tout être et de toute existence, mais seulement dans la mesure où elle s’associe aussi à l’Inconscient universel. Elle ne réalise pas cette identité de nature parce qu’elle a le sentiment qu’elle possède un soi séparé, unique, et qu’elle est un « moi » singulier. Rien ne peut lui enlever cette intuition première, sinon peut-être la perspective de sa disparition dans la mort. De fait, les opinions sont partagées. Ce moi n’est une illusion cognitive, pour certains. Cette illusion a vocation à disparaître (bouddhisme). Mais pour d’autres le moi est l’image d’une étincelle inextinguible qui transcende les temps et la mort. La question se pose sans cesse à nouveau, pour chaque moi confronté à lui-même : la nature de sa propre conscience est-elle intrinsèquement confinée par la perspective étroite, singulière, du moi, vu comme un sujet personnel, et destiné à se dissoudre dans l’indifférence cosmique, ou bien est-elle en puissance capable d’envisager tous les possibles, et d’en tirer tous les partis qu’une volonté libre peut, le moment venu, décider d’adopter, avant ou après la mort?
4. Il est possible, par exemple par la méditation, ou encore en réfléchissant aux types de révélations que peuvent apporter la transe ou l’extase, d’en venir soit à éliminer l’illusion du moi (pour les uns), soit à constater enfin, et en quelque sorte de visu, son inarrêtable éternité et sa puissance infinie de développement. Dans les deux cas, paradoxalement, on en arrive à réaliser, directement, par une intuition foudroyante, une même idée, celle du fondement de l’existence du soi, au sein de la conscience universelle, sous tous ses différents visages.
De ceci, ressort une idée clé: la Conscience transcendante, l’Inconscience universelle et la conscience personnelle du Soi restent toujours en réalité liées, intriquées et co-évolutives.
___________________
iG.W.F. Hegel. Différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling par rapport aux contributions de Reinhold à une vue d’ensemble plus aisée sur l’état de la philosophie au commencement du 19e siècle. (Iéna 1801). Trad. Marccel Méry, Paris, 1964, p. 92
En savoir plus sur Metaxu. Le blog de Philippe Quéau
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Peut-être n’y a-t-il pas d’inaccompli, un accomplissement en perpétuel Devenir ? Tout en haut, tout est Beau, tout est parfait !
J’aimeJ’aime