Platon, critique de l’intelligence artificielle


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Platon compare l’âme de l’homme à une « bête hétéroclite », à l’image de la Chimère ou de Cerbère. Plus précisément, elle est un assemblage de têtes de plusieurs monstres qui forment une sorte de « couronne ». Certaines de ces têtes sont paisibles, les autres féroces. Cette couronne bestiale surmonte encore la forme d’un lion, couplée à celle d’un homme. Tout cela est enfin enveloppé dans la peau d’un corps humain, ce qui donne à l’observateur extérieur l’impression que cette créature composite a l’apparence d’un « homme ». Voir la République IX, 558e, pour les détails.

Cette idée fondamentale du mélange du bestial et de l’humain selon plusieurs degrés de composition est reprise dans un autre texte de Platon, avec des éléments différents. Il s’agit de définir à présent la composition de l’âme du monde.

(Cela peut paraître assez surréaliste aux yeux du lecteur du 21ème siècle. Personnellement j’aime bien les paris fous, en matière philosophique. Platon n’a pas froid aux yeux. Cela nous change des penseurs aux pieds froids et des petits marquis de la scène médiatique.)

L’âme du monde se compose donc de trois éléments. Il y d’abord « de la réalité indivisible et qui toujours se conserve identique », puis « de la réalité sujette au devenir et divisible », et enfin s’ajoute une « troisième forme de réalité », dite « intermédiaire », qui est obtenue par mélange des deux premières sortes de réalité. Ce mélange est donc un mélange de trois éléments : un élément indivisible, un autre divisible et un troisième qui est lui-même un mélange des deux premiers.

En bonne logique, cela implique que cette troisième forme de réalité ne se mélange pas avec les deux premières réalités, indivisible et divisible, selon les mêmes modalités et selon les mêmes effets, que ce que l’on observe lors du mélange des deux premières sortes de réalités. Bref, le mélange n’est pas une opération linéaire, mais plutôt « épigénétique », dirions-nous aujourd’hui.

Dieu, continue Platon, prit ces trois termes et les mélangea en une seule substance. Là, problème. Comment mélanger du divisible avec de l’indivisible, du « même » avec de « l’autre » ? « La nature de l’Autre était rebelle au mélange ; pour l’unir harmoniquement au Même, il usa de contrainte ; puis dans le mélange il introduisit la réalité ; des trois termes il n’en fit qu’un. » (Timée, 35a,b)

L’âme du monde est donc un mélange du Même, de l’Autre et de « réalité intermédiaire ».

Si l’on compare terme à terme ce mélange-là à l’autre mélange que nous évoquions plus haut, le mélange de l’âme humaine, que pouvons-nous en déduire? D’un côté la couronne de têtes bestiales, la forme du lion et la forme de l’homme. De l’autre, le Même, l’Autre, et la Réalité intermédiaire.

Je propose cette hypothèse de réflexion. La « couronne de têtes bestiales » est analogue à la réalité intermédiaire. Le lion est assimilable au Même. L’homme est assimilable à l’Autre.

On peut imaginer d’autres correspondances, et même critiquer le principe d’une comparaison possible entre la structure de l’âme du monde et celle de l’âme humaine. Je n’en disconviens pas. Mais ce qui m’intéresse ici c’est de suivre Platon dans sa logique profonde.

Il y a cette idée fondamentale que notre âme est, par le principe même de sa composition, toutes choses. Elle contient en puissance au fond d’elle-même les développements de tous les vivants. Elle provient dit encore Platon d’une « coupe » où Dieu a jeté toutes les semences de l’univers, si bien « mélangées », qu’en toute âme sont insérées toutes ces semences, tous ces germes de tous les possibles.

Ce mythe platonicien est très intéressant à étudier dans le cadre de la discussion actuelle sur les possibilités et les limites de l’intelligence artificielle. Est-ce qu’un programme informatique peut être un mélange de Même, d’Autre et de Réalité intermédiaire ? J’en doute.

L’infantile et le diabolique.


 

« Depuis la chute du mur de Berlin, nous avons, à l’usage de nos opinions publiques, façonné une série de diables très méchants, exerçant leur malfaisance à la tête d’États aussitôt qualifiés de « voyous ». Le diable a successivement pris le visage de l’Irakien Saddam Hussein, du Serbe Slobodan Milosevic, de l’Afghan Mollah Omar, du Soudanais Omar El-Béchir, du Libyen Mouammar Kadhafi, du Syrien Bachar El-Assad. Aucun de ces dictateurs n’était un enfant de chœur. Mais leur diabolisation a constitué une diabolisation infantile et contre-productive. » Cet extrait d’un article d’ « opinions » publié dans Le Figaro du 26 mai 2015, page 15, sous la plume d’un certain Renaud Girard me paraît assez révélateur du virage progressif de l’esprit du temps. Les très méchants sont en fait plus gentils qu’on ne croit, et en fait bien plus réalistes que nous autres naïfs. La grande politique n’est pas une affaire d’ « enfants de chœur », et la diabolisation des « diables très méchants » est en réalité une réaction« infantile ». Les temps sont durs, très durs, et il va falloir désormais apprendre à s’accommoder de la morale, ou des bons sentiments, quand ils  ne correspondent plus à la terrible réalité d’un monde dur, impitoyable, cruel et sans merci. Préparons-nous, on va voir ce qu’on va voir.

Dans la page d’à côté (p.14) du même journal je lis une entrevue de l’historien Pierre Nora, membre de l’Académie française, et présenté dans le chapeau comme un homme ayant une « allure de patricien », au « verbe limpide », aux « vues profondes » et à « l’esprit acéré ». Voyons ce que cet intéressant personnage a à dire. La grande idée est que « la France vit le passage d’un modèle de nation à un autre ». Cela se reconnaît notamment au plan de la mémoire. « L’histoire, qui était un lien collectif, se transforme en une mémoire individuelle, affective. Elle subit une appropriation par chacun d’entre nous qui entretient avec le passé un rapport parfois accusateur (dans le culte de la repentance), parfois imaginatif et merveilleux. (…) Le passé est appréhendé comme le merveilleux ou le diabolique de nos sociétés démocratiques. Peut-être même que ce rapport ludique et subjectif au passé est l’une des marques de l’infantilisation du monde. »

Curieux, non ? Deux articles parus le même jour dans le même journal, et utilisant dans des contextes totalement différents le rapprochement inconscient entre le diabolique et l’infantile.

Peut-être que l’enfance est la période de la vie où l’on peut encore croire aux anges et aux diables ? L’âge venant, l’on saurait désormais que ni les uns ni les autres n’existent ? Ou alors, le monde retournerait-il aujourd’hui dans un état d’enfance et d’ignorance de la vraie vie, état qu’il n’aurait quitté que provisoirement, par exemple pendant les grandes boucheries des deux guerre mondiales au 20ème siècle ? S’agirait-il de nous faire comprendre que la fin de la récréation a sonné, et que le 21ème siècle ne sera pas inférieur au précédent en abominations ?

Je propose une autre interprétation. L’enfance est l’âge de la terreur. On y voit les ombres de l’horreur projetées sur les murs de la nuit. On se sent si faibles dans un monde de forts. Tout peut arriver et on est incapable de se défendre. L’inconscient des deux publicistes cités agite les mêmes concentrés de peur innommable.

Il faut être prêt à tout. Pierre Nora estime en effet que la France traverse « une crise grave », plus grave même que les guerres de Religion ou la Révolution. Oui, vous avez bien lu. « La crise contemporaine va plus loin », assène l’Académicien. Bigre !Voilà les éléments de son diagnostic. « La France a été pendant des siècles un pays profondément paysan et chrétien. Le taux de la population active est aujourd’hui de moins de 2%. Vatican II a signalé et accéléré une déchristianisation évidente. »

Piere Nora souhaiterait-il implicitement une retour à la vie des champs et à la messe en latin pour tous?

« La France était un pays attaché à sa souveraineté. Elle a éclaté depuis une trentaine d’années vers le haut et vers le bas : insertion difficile dans un ensemble européen, forte poussée décentralisatrice. La fin de la guerre d’Algérie a mis un terme à la projection mondiale de notre pays. La faiblesse de l’État central a fait le reste. En outre la progression migratoire alimente l’inquiétude de nos concitoyens. Enfin la France a constamment été en guerre, c’était une nation militaire ; elle est peut-être aujourd’hui « en danger de paix ». Bref nous vivons le passage d’un modèle de nation à une autre. »

Pierre Nora regrette semble-t-il la perte de souveraineté, la faiblesse de l’État, la fin des colonies et le « danger de la paix ».

Ce qu’il y a de bien avec les penseurs réactionnaires, c’est qu’il ne mâche pas leurs mots. Droit au but ! Et garde à vous !

Il y a un rapport profond entre l’infantilisation supposée du peuple, et les diabolisations dont il est censément capable. Si la crise s’aggrave encore, comme tout le laisse penser, alors d’autres diables viendront, plus sanglants, plus terribles.

Voilà le message subliminal de l’historien Pierre Nora.

La crise de la France est grave, on peut le penser, mais pas moins grave au fond que celle de l’Europe, et d’ailleurs certainement moins grave, toute proportion gardée, que celle du monde islamique.

Ce qui manque à la France, comme à l’Europe, c’est un « grand récit ». Le terme de « roman national » attribué à Pierre Nora n’est vraiment plus d’actualité. Il nous faut un nouveau récit mondial, ni plus ni moins.

Il y a déjà eu des récits mondiaux dans le passé. Les grandes religions, les plus anciennes, ont en fait usage. Ce blog est en partie voué à leur analyse sémiotique et anthropologique. Nous pourrions nous en inspirer, je pense. Mais ce n’est pas encore assez. Il faudrait autre chose de plus puissant, comme la Révolution des Esprits, l’émergence ou l’épigenèse du Noos de la Terre, ou l’épanouissement de l’Âme du monde.

Projet long, millénaire. Plus intéressant me semble-t-il que de rêver comme Nora aux pâturages franchouillards, aux terres algériennes et aux guerres oubliées.

L’ange et la fange


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Nous ne sommes jamais en repos, toujours nomades, et sans nomos.

Nous ne sommes jamais en paix, toujours insatisfaits.

Le Voyage est sans fin. L’errance sans sens, sans signe. Par la fenêtre, des paysages et des cours défilent, et nous n’y avons pas de racines, ni de sœurs. Les mers ne comblent pas. Les océans vident. Les ciels, bas ou clairs, décolorent. Les soleils, pâlis comme des lunes. Les lunes clignent comme des lucarnes. Les patries sont petites, et nous respirons le temps.

On tend ses forces et l’arc se bande. Le doigt vibre. Mais de flèche, il n’y en a pas d’assez aiguisée. A quoi bon viser les étoiles ? Nous regardons déjà l’au-delà du fonds diffus. De cela, Hubble ne peut rien dire. La cosmologie est une prison vaste, finie, et nous sommes déjà las des multivers.

L’âme inquiète « poursuit une Italie qui se dérobe », mais Énée n’est pas notre aîné, et Virgile n’est pas notre vigile. Nous ne sommes pas deux à Troie, ni mille à Vintimille. Rome n’est pas notre home. Athènes s’est éteinte. Jérusalem est loin d’être terrestre. Sept milliards dorment sur la Terre « promise ».

Nous avons soif de parfums, nous désirons l’odeur des nectars. Nous buvons chaque soir l’eau des Léthés et des Cocytes. Nous nous brûlons la nuit au feu des Phlégéthons. Nous goûtons la peau des miroirs. Nous comptons les cheveux des montagnes pileuses et les oranges amères. Nous suivons la courbe dure des framboises et des ananas. Le cœur cogne, le corps est aux aguets. D’un instant à l’autre, la nuit couvrira le soleil. Et l’oubli viendra.

Euripide appelait la vie « le rêve d’une ombre » (Médée, 1224). Mais cette ombre a des ailes. Pas six bien sûr. Deux. L’intelligence et la volonté, dit Platon. Par l’une, nous aspirons, nous respirons tout. Le monde vient en nous. Par l’autre, nous volons vers toutes choses, nous allons librement n’importe où. Quand les deux ailes battent ensemble, tout désir est possible. On peut entreprendre Dieu même. Comme dit Ficin : « Animus noster poterit deus quidam evadere ».

Il faut savoir qu’il y a dans l’âme un curieux principe. Elle trouve ce qu’elle aime. Elle devient ce qu’elle cherche. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Platon, c’est Porphyre, c’est le roi David. Ou même Zoroastre. Et Paul ajoute cette luciole dans la nuit : « Nous qui, sur nos visages découverts, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image.»

Ceci est un grand mystère. Le mot mystère vient du grec μύω, fermer, se fermer. Ce mot s’emploie originairement pour les yeux, ou pour les lèvres. Le sens religieux (les mystes, les mystères) en est dérivé. Comment ce qui est fermé pourrait-il être ouvert, le grand ouvert ? C’est cela même qui est fermé qui contient l’ouvert.

Zoroastre le formule ainsi : « L’âme des hommes enserre pour ainsi dire Dieu en elle-même, quand, ne conservant rien de mortel, elle s’enivre tout entière de la divinité ». (Or. Chald. V. 14.21)

Mais qui lit encore Zoroastre aujourd’hui ? Nietzsche, en bon barbare, lui a enlevé le nez, les dents et la barbe.

Il y a deux sortes de penseurs, dit Ficin : les atrabilaires, qui distillent leur venin, leurs soupçons, leur désespérance, comme Héraclite, Aristote, Chrysippe, Zénon de Cittium, Avempace ou Averroës.

Et il y a les optimistes, Pythagore, Socrate, Platon, Varron ou Apollonius de Thyane. Ils croient en la vie et tout ce qui s’ensuit.

Je suis d’accord avec Ficin, sauf pour ce qui concerne Héraclite. Voyez le fragment 18 : « Sans l’espérance, vous ne trouverez pas l’inespéré, qui est introuvable et inaccessible. »

Dans la boue du soupçon, l’or de l’espoir. Dans la fange, l’ange.

La blancheur de la raison (petite phénoménologie de la lumière, dans tous ses états)


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Platon a étudié en son temps tous les « mystères » qui occupaient alors les esprits les plus élevés, dans une époque de forte activité intellectuelle et spirituelle. Il en a fait la matière de ses textes majeurs, et en a proposé plusieurs interprétations, philosophique, métaphysique ou théogonique, qui culminent en une vision intégrée, impressionnante, sans équivalent, toujours indépassée depuis lors.

« Le divin Platon » a vraiment mérité son surnom…

De façon complémentaire, il s’est aussi penché sur « la tyrannie de la fantaisie », et sur « l’empire de la raison pieuse ».

L’esprit des mystères, et le mystère de l’esprit. Deux facettes de la même question.

Hier comme aujourd’hui, l’âme est à l’évidence un mystère pour elle-même. Comment pourrait-elle percer des mystères qui sont bien loin hors de son atteinte, alors qu’elle n’est pas capable de se lire, et encore moins d’échapper à la « tyrannie » de sa propre imagination ?

Dans le Timée, Platon étudie la puissance que l’âme exerce sur le corps. Dans le Phèdre, il fait un pas de plus, et aborde le thème de l’âme libérée du corps. L’âme a toujours la charge du corps, dans son intégralité. Mais, ajoute-t-il, « une fois libre [de ce corps], elle parcourt tout le ciel, et gouverne le monde en union avec les âmes célestes ».

Il est intéressant de se rapporter au texte du Phèdre (246 b,c), qui traite de cette question de façon apparemment explicite, mais en réalité franchement énigmatique. Qu’on en juge: « D’où vient que les noms de mortel aussi bien que d’immortel soient donnés au vivant, voilà ce qu’il faut essayer de dire. Toute âme prend soin de tout ce qui est dépourvu d’âme et, d’autre part, circule dans l’univers entier, en s’y présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Or, lorsqu’elle est parfaite et qu’elle a ses ailes, c’est dans les hauteurs qu’elle chemine, c’est la totalité du monde qu’elle administre. »

Toute âme, dit Platon, est appelée à administrer la « totalité du monde », « lorsqu’elle a ses ailes ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

Marsile Ficin qui a commenté ce passage évoque à ce sujet un autre texte de l’Epinomis (982 b) où Platon affirme que « la nécessité de l’intelligence et de l’âme unie à l’intelligence dépasse toute nécessité. »

Autrement dit, l’âme, une fois libre, profite de cette liberté pour s’unir nécessairement à l’intelligence. C’est alors qu’elle est en mesure d’administrer « la totalité du monde ».

De cette union nécessaire (l’union de l’âme libre unie nécessairement à l’intelligence), il résulte donc une nécessité qui « dépasse toute nécessité ».

Apparence d’explication. En réalité, le mystère s’épaissit.

Deux mille ans après Platon, en pleine Renaissance, Marsile Ficin proposa une lecture et une réinterprétation « néoplatoniciennes » de ces questions difficiles. « Toutes les âmes raisonnables possèdent une partie supérieure : spirituelle, une partie intermédiaire, rationnelle, une partie inférieure, vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l’âme. La puissance spirituelle est un rayon de l’intelligence supérieure projeté sur l’âme et se réfléchissant à son tour sur l’intelligence supérieure. La puissance vitale elle aussi est un acte de l’âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l’âme, à l’instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu’elle émane du soleil, est rayon, et en tant qu’elle remplit le nuage, est blancheur. » (Théologie platonicienne, 13,4)

Cette glose néoplatonicienne est une belle image du mythe même… Le rayon, la lumière et la blancheur sont comme trois états différents de la puissance de l’esprit se mêlant progressivement au monde, et à la matière. Le rayon est divin, la lumière est spirituelle, et la vie est blancheur.

De même, le Logos, le mythe, et la raison (philosophique).

L’Ange et la molécule


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Platon explique comment les âmes choisissent leur destin ou plutôt leur genre de vie, juste avant de descendre sur la terre, avant d’être incarnées dans des corps. L’âme, pour Platon, n’est donc absolument pas servile, elle est libre. Il lui revient de décider au moment le plus important de sa vie quel « génie » lui servira de tutelle pendant son bref séjour terrestre. Cette idée va bien sûr totalement à l’encontre des « modernes », qui prônent le déterminisme et le matérialisme.

Il est difficile pour les « modernes » de comprendre le monde platonicien. Et il nous est presque impossible de comprendre aujourd’hui dans quel monde intellectuel et spirituel vivaient les Égyptiens de la période pré-dynastique, les Mages chaldéens ou les tenants de Zoroastre. Ce n’est pas que nous manquions de sources écrites ou archéologiques. Mais ces sources n’alimentent en fin de compte que le marigot de nos propres a priori, et se perdent dans les marécages des sédiments accumulés par 5000 ans d’histoire mal digérée.

C’est pourtant une tâche qui vaut la peine d’être entreprise, que de chercher à pénétrer ces idées anciennes, tant la « modernité » reste muette, silencieuse, coite, sur toutes les questions essentielles, les questions de vie et de mort.

Prenons par exemple la question de la formation de l’esprit dans le cerveau de l’enfant nouveau-né. L’épigenèse, dit-on, forme progressivement l’esprit humain en connectant les neurones, suivant des milliards d’interactions avec le monde « réel ». Il n’y aurait donc pas de substance primordiale, il n’y aurait donc pas d’âme originelle, tapie sous les neurones, mais seulement une succession de connections mi-programmées, mi-contingentes, qui finiraient par aboutir miraculeusement, par une sorte de hasard neurobiologique, à l’esprit d’un Mozart ou d’un Platon, ou de vous et moi.

Au minimum, dirai-je, l’argument manque de preuves patentes. Personne ne peut prouver à l’aide d’arguments neurobiologiques que l’âme n’existe pas ; inversement, ceux qui assurent qu’elle existe ne sont plus très audibles. Résultat : les « modernes » errent dans des paysages intellectuels dévastés, comme après une guerre civile.

« Qu’est-ce qui empêche qu’une pensée angélique se glisse dans les puissances raisonnables, bien que nous ne voyions pas comment elle s’y insinue ? » Cette phrase de Marsile Ficin, dans sa Théologie platonicienne, paraît aujourd’hui surréaliste, anticipant l’Ange du bizarre de trois siècles. Cet ange Poe-tique, l’Anche ti Pizarre, n’avait pas d’ailes. Ce n’était pas un « poulet ». Sa seule fonction, comme le rapport Edgar Allan Poe, est « d’amener ces accidents bizarres qui étonnent continuellement les sceptiques ».

Poe ne crut pas un mot de ce que lui racontait cette Ange perturbateur. Bien mal lui en prit. Peu après, « rencontrant ma fiancée dans une avenue où se pressait l’élite de la cité, je me hâtais pour la saluer d’un de mes saluts les plus respectueux, quand une molécule de je ne sais quelle matière étrangère, se logeant dans le coin de mon œil, me rendit, pour le moment, complètement aveugle. Avant que j’eusse pu retrouver la vue, la dame de mon cœur avait disparu, irréparablement offensée de ce que j’étais passé à côté d’elle sans la saluer. » C’était un coup de Jarnac de l’Ange.

Les Poe sceptiques abondent. Moins nombreux sont ceux qui sont en mesure de détecter ces subtiles interférences entre des mondes parallèles. On dirait aujourd’hui des « branes » pour faire in, mais ces branes ne se réfèrent encore qu’à des univers matériels, tant les physiciens manquent d’imagination.

Il y a des conditions pour voir ces phénomènes. Il faut être libre, être en « vacance ». « Dans quel cas l’âme est-elle en vacance au point de remarquer ces influences ? demande Ficin. Il y a sept genres de vacances : le sommeil, l’évanouissement, l’humeur mélancolique, l’équilibre de la complexion, la solitude, l’admiration, la chasteté. »

Aujourd’hui les « vacances » ne sont plus que de trois sortes : les longues, les ponts et les RTT.

Pauvre modernité.

La « crase » des civilisations


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Pythagore et Platon ont attaché leurs noms à la puissance imaginaire des nombres. Chaque nombre porte sa charge symbolique. Les plus simples sont les plus lourds de sens. Le 1 résume tout, mais il y a aussi le 2, le 3, ou le 4. Leur gamme symbolique est très grande. Ils peuvent être notamment associés aux fonctions supérieures de l’âme.

Le 1, ou « l’unité », évoque l’intelligence parce que celle-ci est tout entière unifiée dans l’intuition. Elle saisit l’un par une seule appréhension.

Le 2 , ou « dualité », connote la science, parce qu’elle part du principe, pour atteindre la conclusion. Elle va de l’un à l’autre.

Le 3, ou « trinité », est le nombre associé à l’opinion. L’opinion va de l’un au deux, parce qu’elle part du principe pour atteindre deux conclusions opposées, « l’une conclue, l’autre crainte », comme le commente Aristote. Elle introduit entre le principe et la conclusion un troisième élément, l’idée d’une conclusion contraire d’où une sorte d’ambiguïté.

Le 4, ou « quaternité », est associé au sens. La première des quaternités est en effet l’idée du corps, « qui consiste en quatre angles ».

Toutes choses se connaissent par ces quatre principes, à savoir, par l’intelligence, la science, l’opinion et le sens.

Le 1, le 2, le 3 et le 4 symbolisent le fait que l’âme participe à la nature de l’unité, de la dualité, de la trinité et de la quaternité. Platon en conclut que l’âme est « séparée », puisqu’elle est composée de ces nombres inaltérables, éternels, qui sont aussi ses principes essentiels.

Cela vaut ce que cela vaut, mais au moins il y a une certaine logique. Tout Platon est fait de cette alliance de rigueur et d’imagination mythique, qui lui permet de résister aux siècles par ses « grands récits » sur l’âme, Dieu et le monde.

Dans sa Théologie platonicienne, Marsile Ficin évoque l’apport incontournable des devins, des prophètes, des aruspices, des auspices, des astrologues, des Mages, des Sibylles et des Pythies dans la construction de l’imaginaire platonicien. La philosophie platonicienne baigne dans une ombre profonde, venue des temps les plus anciens.

« Quand l’âme de l’homme sera tout-à-fait séparée du corps, dit ainsi Ficin, vingt siècles après son maître, elle embrassera, les Égyptiens le croient, tout pays et toute époque. »

Ficin, en pleine Renaissance, renoue avec les profonds mystères de l’Orient. Heureuse époque, qui croyait encore non au « clash », mais à ce que j’aimerais appeler la « crase » des civilisations.

Multivers, super-cordes, branes et Platon


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D’un côté, les sectateurs les plus engagés de la théorie des super-cordes soutiennent l’existence des multivers. Il y en aurait 10500, si l’on compte tous les univers correspondant à toutes les variétés possibles de Calabi-Yau, chacun voguant dans des branes parallèles. En réalité il pourrait y en avoir même bien plus encore, totalement déconnectés de notre univers, improuvables, indétectables, pures vues de l’esprit, mais nécessaires à la belle super-symétrie voulue par les mathématiques des super-cordes, et ne tenant leur existence fantomatique que de cette supposée nécessité.

De l’autre, des physiciens plus conservateurs, post-einsteiniens, jugent que cette théorie ne relève pas de la science mais de la féerie ou du délire abstrait de chercheurs trop épris de la force propre des mathématiques, qu’ils tiennent d’ailleurs pour « réelles ».

Platon aussi croyait que les mathématiques possédaient une forme de réalité, et de mystère. Mais il y avait au-dessus d’elles, d’autres mystères encore. Quant à l’existence d’une infinité de mondes parallèles, si allègrement postulée par les physiciens des super-cordes, il répond nettement, avec les moyens de son temps : la réflexion métaphysique. « Afin donc que ce monde-ci, sous le rapport de l’unicité, fût semblable au Vivant absolu, pour ce motif, ce n’est ni deux, ni une infinité de mondes qui ont été faits par l’Auteur, mais c’est à titre unique, seul en son genre, que ce monde est venu à l’être, et que dorénavant il sera. » (Timée, 31b)

A la réflexion, je constate que ces problèmes complexes se ramènent en fait à une intuition fort simple. Soit nous sommes dans un ou des multivers infinis, dominés par les mathématiques (on se demande d’ailleurs pourquoi). Soit nous sommes dans un seul univers.

Le principe d’Ockham, qui recommande de ne pas multiplier les êtres sans nécessité, me donnerait envie de privilégier l’unicité de l’univers à toute démultiplication infinie d’univers parallèles.

Mais alors pourquoi cet univers si spécial ? Pourquoi cette extraordinaire, incroyable, déroutante, précision des constantes que la physique détecte, et qui sont comme des données immanentes venues d’ailleurs pour structurer cet unique univers selon des lois qui rendent possibles les galaxies et la vie même ?

La précision de la constante cosmologique est ébouriffante : un 0, suivi d’une virgule, puis de 123 zéros, puis d’une série de chiffres. La moindre variation de la constante cosmologique ferait exploser l’univers ou le rendrait totalement inapte à la vie. Or nous sommes bien là pour en parler. Le principe anthropique, à savoir l’existence d’une pensée humaine, logée dans un coin de l’univers, élimine donc a priori le hasard inimaginable d’un univers ne devant son existence qu’à l’existence d’une constante cosmologique infiniment hasardeuse.

Reste une autre hypothèse. Celle de Platon.

Le sens du mystère


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Il y a des phrases comme ça, qui stupéfient.

« On pourrait dire, en résumé, que tout ce qui agit dans le temps, soit corps, soit âme, reçoit continuellement la puissance d’opérer peu à peu, mais ne la possède jamais absolument tout entière. C’est pourquoi les Platoniciens jugent que l’âme non seulement existe toujours, mais même est toujours engendrée, c’est-à-dire qu’au fur et à mesure qu’elle puise sa force, elle déploie des formes intrinsèquement différentes et varie continuellement ses désirs et ses lois. »

Ce qu’il y a de stupéfiant pour un lecteur moderne (ou soi-disant moderne), c’est que cette phrase de Marsile Ficin, l’un des premiers « modernes » de la Renaissance – soit dit en passant, cette phrase n’a absolument aucun sens repérable dans le référentiel étriqué dans lequel les « modernes » évoluent depuis cinq ou dix décennies.

L’époque est absolument incapable de comprendre aujourd’hui ce qui était la production de la fine pointe de l’intelligence au début de la Renaissance. Belle leçon de relativisme, non ?

L’idée sous-jacente, principale, de Ficin est celle de la mobilité intrinsèque, permanente, continuelle, de « l’âme ». Cette mobilité incessante est paradoxalement assez moderne dans son principe. Mais les modernes ne connaissent pas « l’âme », ils ne reconnaissent que la matière. D’où la stupéfaction dont je parlais, puis le dédain, le mépris, le haussement d’épaule. Comment appliquer un principe moderne (la mobilité incessante) à une substance non-moderne (l’âme) ? Réponse : c’est impossible, et démodé.

Les modernes disent en revanche, et très volontiers, que la matière est intrinsèquement mobile. Cette mobilité de la matière pourrait être un succédané à la mobilité de l’âme. Il suffirait d’observer le mouvement incessant des quarks, ou le stridulement des super-cordes. On aurait alors compris le secret des choses…

La matière incarne pour les modernes le rôle de la substance et celui de l’âme, tout à la fois. Pour eux, tout est mélangé, la forme et la matière, la mobilité et le repos. Ces catégories anciennes, classiques, l’âme et la matière, sont aussi mélangées, c’est-à-dire confondues. Plus de discrimination, plus de séparation, plus d’intelligence. A la place, simplement des assertions. Des dogmes.

Mais la matière, les dogmes, n’épuisent pas le mystère. Les modernes sont un peu courts sur la distance. Prenez simplement les nombres, ou les figures (par exemple le cercle d’Euler). Rien de matériel en cela. Seulement des idées, des concepts. De pures abstractions. Pourquoi la droite d’Euler d’un triangle réunit-elle en elle l’orthocentre, le centre de gravité, le centre du cercle circonscrit et le centre du cercle d’Euler ? Il n’y a aucune réponse « moderne » à cette question. Mais les modernes se fichent complètement de la géométrie et plus encore de la philosophie.

Pour Platon et Pythagore, c’était tout le contraire. Les nombres et les figures leur apparaissaient comme des puissances imaginaires, des forces divines (Timée 31b-32c). Cette puissance des nombres et des formes représente l’essentiel du mystère pythagoricien, et platonicien.

Mais les modernes ont perdu tout sens du mystère. Ils ne soupçonnent même plus que le mystère fut physiquement et intellectuellement perçu par ces grands anciens. Ils ne comprennent même plus le sens de ce mot.

Les testicules de Job


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Vingt-quatrième jour

M’efforçant d’être un étudiant assidu, et désirant acquérir un peu de vocabulaire, je me suis plongé dans la Kabbale Denudata. Liber Sohar restitutus, dont l’auteur est Joannis Davidis Zunneri, qui l’a publiée à Francfort en 1684. Ce livre fort savant fournit entre autre un glossaire de termes techniques permettant de mieux se repérer dans les arcanes de la Kabbale.

Un mot a retenu mon attention : כליות (khiliot) que Zunneri traduit (en latin) par renes(testiculis). Le mot renes, les « reins » avaient en effet comme autre sens « testicules », suivant les contextes. Zunneri cite d’ailleurs en appui de sa définition Job 38,36 : « Quis posuis in renibus (testiculis) sapientiam » (« Qui a mis la sagesse dans les reins (testicules)? »). Vérification faite, Zunneri s’est légèrement trompé. Le mot כליות (khiliot) ne figure pas dans ce verset. On y trouve en fait à sa place le mot

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Descendre dans l’immanence


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Trente-troisième jour

Le verbe ירד, yarada, est l’un de ces mots paradoxaux, surprenants, mystérieux, de la littérature des Hekhalot (« les Palais »), laquelle traite des ascensions et des descentes célestes. Ce verbe a pour premier sens « descendre », et plusieurs sens dérivés : « tomber, déchoir, périr, être ruiné », ou encore « abattre, humilier, précipiter ». Il s’emploie principalement pour décrire les différentes « descentes », « chutes », « déchéances » ou « humiliations » relevant de la condition humaine. Le paradoxe apparaît parce que le même verbe sert aussi pour décrire les théophanies, qui sont donc en quelque sorte assimilées, par contiguïté, à leur exact opposé : la chute.

Voici une petite collection d’usages du mot, afin d’en faire miroiter le spectre. « Abram descendit en Egypte » (Gen 12,10). « Elle descendit à la fontaine » (Gen. 24,16). « Moïse descendit de la montagne » (Ex. 19,14 ou Ex. 34,29). « Mon bien-aimé est descendu dans son jardin » (Cant. 6,2). « Il descendra comme la pluie sur l’herbe coupée »…

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« Je suis la fin du judaïsme »


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Trente-huitième jour

Le philosophe Jacques Derrida a écrit dans ses Carnets cette phrase pour le moins curieuse : « Je suis la fin du judaïsme ». Dans quel contexte ? Il est parti d’une citation de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », qu’il traduit et développe à sa manière, et qu’il adapte à sa propre réflexion de cette façon: « Qu’est ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

Qu’est-ce que Derrida aime ? Le judaïsme. Qui aime-t-il ? Sa mère, qui est alors agonisante. Mais qu’est-ce qu’il aime par-dessus tout ? Dieu ? « Quel Dieu j’aime ? » se demande Derrida, plus de quinze siècles après saint Augustin. Il aime par-dessus tout ce Dieu unique, unique comme un événement peut être unique. Comme la naissance est unique, ou comme la mort est unique.

La mort de sa mère représente pour Derrida la fin d’un judaïsme. Après ce judaïsme…

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خَيْر Une manière inouïe en Occident


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En arabe, le mot خَيْر , (Khaïr), bien, bon, a la même racine que le mot خِيار  (Khiyara), choix, liberté. Cette même racine forme aussi le verbe خَارَ   (Khara) qui veut dire : obtenir quelque chose de bon, mais aussi : préférer, donner la préférence à l’un sur l’autre, choisir quelque chose.

Cette grande proximité sémantique entre le bon et le libre me paraît riche.

Elle pourrait servir d’argument dans le fameux débat sur le libre arbitre.

Notons qu’on ne la trouve ni en grec, ni en latin, ni en français, ni en anglais, ni en russe.

Le grec, par exemple, est très sensible au rapport  entre le bien, le bon et la beauté extérieure : c’est le kalos kagathos. Il n’y a pas de place pour la liberté dans ce bien-là.

En latin, le bonum, et en français, le bien, ne connotent nullement la liberté.

Le…

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De jeunes Juifs se convertissent à l’islam et partent en Syrie se battre pour ISIS


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Les grands récits qui font vivre et ceux qui tuent. 1

On peut s’étonner que de jeunes Juifs se convertissent à l’islam, et partent faire la guerre en Syrie avec ISIS, en compagnie de nombreux autres jeunes européens.

Je propose d’interpréter ces faits sous l’angle du retour des « grands récits », et de l’affirmation de la prééminence de l’idéologie dans un monde matérialiste, dénué d’idéal, profondément corrompu, et dont le pourrissement, comme pour les poissons, a commencé par la tête. Dans un monde privé de sens, tout ce qui ressemble à une explication et une vision prend une force magnétique, attractive. On ne se convertit pas et on ne part pas se faire tuer par hasard. Ce serait une tragique cécité de ne pas voir ce qui saute aux yeux. La guerre en cours est d’abord et surtout une guerre des idées, une guerre des visions du monde, et pour…

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Analogies illimitées et limitées


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Dans le Philèbe, Platon définit cinq genres de l’Être. L’idée est que l’on peut engendrer tous les êtres à partir d’une composition appropriée de ces cinq genres. Il y a en premier lieu l’Infini et le Fini, deux genres distincts. Un troisième genre résulte du Mélange de ces deux premiers genres. Le quatrième genre d’Être n’est pas une substance mais un principe : il correspond à la Cause qui produit le Mélange des deux premiers genres. Le cinquième est, à l’inverse, le pouvoir d’opérer la Discrimination des genres.

On ne peut qu’être frappé par le caractère fort hétérogène de ces cinq genres, les uns surplombant les autres, les uns causes, les autres effets, les uns substances, les autres principes d’union ou de séparation. C’est précisément cette hétérogénéité fondamentale qui justifie qu’on puisse en faire des genres premiers, susceptibles de décrire toute chose.

L’Être est manifestement un genre premier. Platon en propose d’autres. Dans le Sophiste, il en énumère cinq : l’Être, le Repos, le Mouvement, le Même et l’Autre. L’Être exprime l’essence de chaque chose, et définit aussi son existence. Le Même indique que chaque chose coïncide avec elle-même, mais peut aussi coïncider en partie avec d’autres choses. L’Autre montre qu’il y a des différences en chaque chose, et que les choses diffèrent aussi entre elles. Le Repos rappelle que toute chose conserve nécessairement pendant un certain temps son unité. Le Mouvement signifie que toute chose résulte d’un passage de la puissance à l’acte, dans le domaine de l’être ou dans le domaine de l’action.

Dans sa Théologie platonicienne, Marsile Ficin note que Platon appelle Dieu : « l’Illimité », dans le Parménide (137d) – et qu’il l’appelle « Limite » dans le Philèbe (16d-23c). « Illimité » parce qu’il ne reçoit aucune limite de quoi que ce soit, et « limite », parce qu’il limite toutes choses selon leur forme et leur mesure.

Il est intéressant de remarquer que la matière imite Dieu en cela même : « Elle représente, autant qu’il lui est possible, à la manière d’une ombre, l’infinité du Dieu unique », dit Ficin. L’infinité de la matière, l’infinité des choses peut se décrire par les trois genres que sont l’essence, l’autre et le mouvement. Le monde de la matière engendre en effet à l’infini les essences, les altérations, transformations et mouvements.

A l’inverse, la limite des choses se ramène également à trois genres qui sont l’être, le même et le repos.

L’infinité et la limite des choses miment comme des ombres, Dieu, en tant qu’il est « Illimité » et qu’il est « Limite ».

Les Noms secrets


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La littérature apocalyptique arbore un goût affirmé pour les noms secrets de Dieu et ceux des entités divines. Ce goût des noms secrets est partagé par les ésotérismes. Pour sa part, Philon d’Alexandrie a consacré un livre entier (le De mutatione nominum) à la question des noms dans la Bible. Il donne une attention particulière aux noms qui ont été « changés », comme Abram en Abraham ou Saraï en Sarah. Mais il s’interroge aussi sur les variations des noms de Dieu dans divers contextes. Il interprète le célèbre verset « Je suis celui qui est » (Ex. 3, 14) de la façon suivante : « Cela équivaut à : ma nature est d’être, non d’être dit ».

Mais il faudrait entrer un peu dans l’hébreu original du texte pour goûter la saveur de ce nom qui se dit ainsi « Ehieh asher ehieh ». La grammaire française rechigne à accepter une traduction qui sonnerait comme : « Je…

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Mers et forêts


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On compare souvent le cyberespace à un océan. On parle de « surfer » sur des « mers » d’information, et sur des « vagues » incessantes de nouvelles technologies…

Pourquoi cette omniprésence de la mer, et cette relative absence de la forêt dans les métaphores de la société de l’information ?

Sans doute cela vient-il du rôle historique joué par les océans : ils séparent les continents mais les relient aussi. Dans l’imaginaire collectif, la forêt reste un lieu sombre et profond, peu propice aux échanges entre les hommes.

Il est à noter que, mer ou forêt, la simulation virtuelle de la nature, de ses formes, de ses volumes, de ses lieux, reste une pierre d’achoppement pour les techniques de l’image de synthèse. Certes on obtient de beaux effets de simulation, mais sont-ils satisfaisants ?

Je ne sais si un arbre virtuel pourrait tenir son rang, face à l’arbre chanté par Rainer Maria Rilke dans ses Poèmes français

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L’I-Pad et la religion


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Les temps changent, on le sait. Le monde se transforme rapidement. Des sociétés hier bloquées se fissurent sous nos yeux, et se polarisent autrement. Des questions que l’on croyait réglées, closes par consensus ou conformisme, s’y rouvrent inopinément. Parmi elles, il y a la question de la religion dans l’espace public. Ignorée ici ou là, elle agite ailleurs, aujourd’hui, des régions entières. Cette résurgence du fait religieux dans l’espace politique effraie certains. D’autres s’en réjouissent.

L’esprit laïc « à la française », défendu par une certaine vision de la démocratie est, notons-le, une invention relativement récente. En France cela a pris des siècles avant qu’une loi proclame la séparation des Églises et de l’État, en décembre 1905, mais non sans avoir frôlé la guerre civile, tant gauche et droite étaient divisés.

D’où vient cette loi ? En 1903, le gouvernement d’Émile Combes expulsait encore les Chartreux de leurs couvents. Les religieux étaient tirés

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Jeunesse et transformations mondiales


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Le mot français « jeunesse » remonte en dernière analyse au sanscrit yauvana, mot qui a pour racine yu, पु ,« unir, attacher, lier », mais aussi « attirer à soi, prendre possession de », ou encore « désirer ». Le latin juventus ou l’anglais youth viennent de cette même racine. En grec, jeune se dit neos. C’est le même mot que « nouveau ». Par extension neos peut dire aussi: « ce qui cause un changement », et aussi « prendre des mesures nouvelles » ou même « faire une révolution ».

Dans les langues sémitiques, on observe d’autres nuances. Le mot arabe shabab, شَباب ,signifie « jeunesse, commencement » mais aussi « tout ce qui sert à allumer le feu » (شِباب). Une forme dérivée, mashboub, مَشْبوب, a le sens de « ce qui brûle », « ce qui flambe », mais aussi « ce qui enflamme d’amour, ce qui inspire une violente passion ». Dans l’hébreu biblique, jeunesse se dit בָּחוּר , bahour. La racine en est בָּחַר,

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Les nouvelles lignes globales


Carl Schmitt, juriste et philosophe nazi a théorisé  la notion de « lignes globales »,  permettant de penser politiquement et de justifier juridiquement les partages du monde, selon diverses logiques. Il s’agissait d’appuyer par exemple l’appropriation des terres vierges, la Terra nullius, ou bien de justifier d’autres partages de terres non vierges, au nom du Lebensraum.

Il y a une seule planète, mais plusieurs idées du monde et plusieurs manières de mondialisation. L’unité intrinsèque de la planète Terre est perçue symboliquement (la planète bleue vue de l’espace) mais elle peine à être reconnue politiquement (sur des sujets comme les menaces globales sur l’environnement, ou sur les « biens publics mondiaux »). S’il y a bien une conscience accrue de la mondialisation des problèmes liés au réchauffement de la planète, il y a en revanche une nette divergence d’appréciation sur ses conséquences politiques. Il y a divergence entre les diverses manières d’analyser la « compression psychique » de l’humanité, et le rétrécissement inéluctable des « espaces de liberté » (il n’y a plus aujourd’hui d’Amérique ou d’Océanie à « découvrir », il n’y a plus de Terra nullius à conquérir sans coup férir – même s’il y a une Terra communis à vivifier, et un espace commun à développer, celui du savoir). Sous la pression d’événements de portée globale, il y a un combat patent entre des projets politiques incompatibles, les uns favorables à la mondialisation, les autres la réfutant, les uns élaborés, les autres inarticulés, les uns arrogants, les autres inavouables. Cela ne doit pas surprendre.

Il y a toujours eu des formes de mondialisation dans le monde, et toujours aussi des désaccords (c’est un euphémisme) plus ou moins graves à ce sujet. Hier, les empires ou les colonies, le commerce triangulaire et la traite des esclaves ont créé de réelles divergences d’appréciation entre ceux qui en bénéficiaient et ceux qui en subissaient durement les conséquences. L’étoile polaire et le pôle magnétique, points fixes, ont guidé les caravelles des navigateurs, préparant le chemin du commerce et de la guerre.  Mais les pôles de la géographie ne suffisaient pas. Il fallait aussi d’autres méthodes, plus politiques.

Jadis l’Asie centrale était traversée par les routes de la soie. Les nouvelles routes qui la strient sont des oléoducs et des gazoducs. Entre la soie et le gaz, quelle différence ? Ces routes traversent les continents, vont au bout du monde, et on se fait la guerre pour leur contrôle.

Il y a aussi des routes virtuelles, non moins efficaces.

La mondialisation de la « société de l’information » n’échappe pas à la mécanique souterraine des fluides. Quelles sont ces lignes, ces routes virtuelles? Celles des logiciels, des réseaux, des données. La permanence des contraintes du monde réel, même dans une scène dématérialisée, doit servir de point d’appui à l’analyse. La logique des territoires résiste aux temps et aux techniques, fait prévaloir ses conséquences géostratégiques, et s’inscrit dans une très longue mémoire. La géostratégie du virtuel dépend aussi du réel. Si l’on en comprend certains mécanismes, alors nous serons mieux armés pour comprendre le lien entre l’unité et la diversité de la Terre, entre l’unité et la diversité des cultures et des civilisations.

Autrement dit, si la géographie impose sa permanence, tirons-en une leçon au niveau global, dans une recherche de points fixes mondiaux.

Le virtuel n’est pas un monde coupé du réel, il en est l’expression même.

Cicéron, Herzl et Hitler


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Les hommes se targuent de laisser des traces, des héritages, des souvenirs. Qu’en restera-t-il ? Bien peu. Ou rien du tout. L’histoire est pleine de disconvenues a posteriori pour tel ou tel, qui pouvait prétendre laisser un souvenir digne, et dont la mémoire est mâchonnée avec dureté, ironie ou indifférence par de lointains ou d’assez proches successeurs.

En appui de cette thèse, je voudrais citer quelques jugements à l’emporte pièce légués par leurs contemporains, à propos de personnages passés dans l’histoire.

« Calvus paraissait à Cicéron exsangue et limé à l’excès, et Brutus oiseux et heurté ; inversement Cicéron était critiqué par Calvus, qui le trouvait relâché et sans muscles, et par Brutus, d’autre part, pour user de ses propres mots « mou et sans rien dans les reins ». Si tu me demandes, tous me semblent avoir eu raison. » Ces paroles de Tacite (Dialogue des orateurs, XVIII,5-6) sonnent durement. Ces hommes glorieux, réduits…

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Pourquoi les âmes sont-elles enfermées?


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Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ? Cette ancienne question a reçu de nombreuses réponses au long des âges. Après tant de siècles de questionnements, il n’y a certes pas de consensus à ce sujet. La question même n’aurait aucun sens pour les uns, puisqu’elle suppose un dualisme de l’esprit et de la matière, de l’âme et du corps, selon les idées de Platon. Mais les idées platoniciennes ne sont pas partagées par les matérialistes, qui estiment que l’âme n’est qu’une sorte d’épiphénomène du corps, une excroissance générée par épigenèse. Dans l’approche matérialiste, l’âme n’est pas « enfermée », puisqu’elle est consubstantielle à la chair : elle s’épanouit pleinement en elle et la vivifie, et reçoit réciproquement d’elle toute sa sève. Mais il faut reconnaître qu’il y a aussi beaucoup d’indices qui permettent de révoquer en doute l’approche strictement matérialiste. Le principe spirituel ne se laisse pas évacuer si facilement…

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L’horreur éternelle


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C’est le prophète Daniel qui parle de sa voix de voyant: « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les savants brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, brilleront comme les étoiles pour toute l’éternité. » (Dan. 12,3)

Cette prophétie a une certaine saveur gnostique, faisant référence aux « savants », aux « doctes ». Ce n’est pas d’un savoir vain dont il est ici question, il s’agit de la justice, chose moins humaine que divine. Comment atteindre cette sorte de connaissance? Comment accéder à ces parages lointains? Beaucoup « doutent naturellement de leur propre divinité, pour n’avoir jamais tourné leur regard vers la splendeur divine de l’intelligence », dit à ce propos Marsile Ficin, mais ils le tournent « vers la brume mortelle des images corporelles répandues dans l’âme par les sens. »

Il y a une manière d’y arriver, cependant, c’est de méditer sans cesse sur la mort, comme le conseille Platon. « De deux choses l’une : ou bien d’aucune manière il ne nous est possible d’acquérir la connaissance, ou bien ce l’est pour nous une fois trépassés. » (Phédon, 66 e) Pour Platon, le moyen d’être le plus près de la connaissance, c’est d’avoir le moins possible commerce avec le corps. Passant à la limite, on déduit que seule la mort est le royaume de la vraie connaissance. C’est d’ailleurs « l’immense espoir » dont fait part joyeusement Socrate à ses amis affligés, peu avant de boire le poison.

Sur quoi cet espoir repose-t-il ? Sur une idée folle : « Nous sommes des êtres divins ». Pourquoi ? « Précisément parce que, privés momentanément de notre demeure et de notre patrie céleste, c’est-à-dire aussi longtemps que nous sommes sur la terre les suppléants de Dieu, nous sommes sans cesse tourmentés par le désir de cette patrie céleste et que nul plaisir terrestre ne peut consoler dans le présent exil l’intelligence humaine désireuse d’une condition meilleure. » (M. Ficin, Théolog. Plat. Livre XVI)

Cet espoir immense, fou, déraisonnable, ne se base paradoxalement que sur la seule activité de la raison. Marsile Ficin explique : « L’espoir de l’immortalité résulte d’un élan de la raison, puisque l’âme espère non seulement sans le concours des sens, mais malgré leur opposition. C’est pourquoi je ne trouve rien de plus admirable que cette espérance, parce que, tout en vivant sans cesse parmi des êtres éphémères, nous ne cessons pas d’espérer. » (Ibid.)

Ces idées « folles » ont été au long des siècles partagées par Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Aglaophème, Pythagore, Platon… Puis leurs écoles : Xénocrate, Arcésilas, Carnéade, Ammonius, Plotin, Proclus. Que du beau monde.

Aujourd’hui, l’actualité ne nous renvoie plus beaucoup d’idées de ce genre, excepté le pape François et les moudjahidines suicidaires.

Si l’on reste sur le plan strictement philosophique, l’argument de Socrate me paraît avoir une certaine portée : la raison philosophique nous dit qu’il n’y a que deux hypothèses : soit la connaissance n’est pas possible du tout, soit elle n’est possible qu’après la mort.

L’horreur absolue ressemble donc un peu à ceci : voir clairement avec les yeux de la raison pure l’absurdité et l’inanité d’une condition humaine, capable de raison, et capable d’en tirer les hypothèses les plus folles.