L’infantile et le diabolique.

 

« Depuis la chute du mur de Berlin, nous avons, à l’usage de nos opinions publiques, façonné une série de diables très méchants, exerçant leur malfaisance à la tête d’États aussitôt qualifiés de « voyous ». Le diable a successivement pris le visage de l’Irakien Saddam Hussein, du Serbe Slobodan Milosevic, de l’Afghan Mollah Omar, du Soudanais Omar El-Béchir, du Libyen Mouammar Kadhafi, du Syrien Bachar El-Assad. Aucun de ces dictateurs n’était un enfant de chœur. Mais leur diabolisation a constitué une diabolisation infantile et contre-productive. » Cet extrait d’un article d’ « opinions » publié dans Le Figaro du 26 mai 2015, page 15, sous la plume d’un certain Renaud Girard me paraît assez révélateur du virage progressif de l’esprit du temps. Les très méchants sont en fait plus gentils qu’on ne croit, et en fait bien plus réalistes que nous autres naïfs. La grande politique n’est pas une affaire d’ « enfants de chœur », et la diabolisation des « diables très méchants » est en réalité une réaction« infantile ». Les temps sont durs, très durs, et il va falloir désormais apprendre à s’accommoder de la morale, ou des bons sentiments, quand ils  ne correspondent plus à la terrible réalité d’un monde dur, impitoyable, cruel et sans merci. Préparons-nous, on va voir ce qu’on va voir.

Dans la page d’à côté (p.14) du même journal je lis une entrevue de l’historien Pierre Nora, membre de l’Académie française, et présenté dans le chapeau comme un homme ayant une « allure de patricien », au « verbe limpide », aux « vues profondes » et à « l’esprit acéré ». Voyons ce que cet intéressant personnage a à dire. La grande idée est que « la France vit le passage d’un modèle de nation à un autre ». Cela se reconnaît notamment au plan de la mémoire. « L’histoire, qui était un lien collectif, se transforme en une mémoire individuelle, affective. Elle subit une appropriation par chacun d’entre nous qui entretient avec le passé un rapport parfois accusateur (dans le culte de la repentance), parfois imaginatif et merveilleux. (…) Le passé est appréhendé comme le merveilleux ou le diabolique de nos sociétés démocratiques. Peut-être même que ce rapport ludique et subjectif au passé est l’une des marques de l’infantilisation du monde. »

Curieux, non ? Deux articles parus le même jour dans le même journal, et utilisant dans des contextes totalement différents le rapprochement inconscient entre le diabolique et l’infantile.

Peut-être que l’enfance est la période de la vie où l’on peut encore croire aux anges et aux diables ? L’âge venant, l’on saurait désormais que ni les uns ni les autres n’existent ? Ou alors, le monde retournerait-il aujourd’hui dans un état d’enfance et d’ignorance de la vraie vie, état qu’il n’aurait quitté que provisoirement, par exemple pendant les grandes boucheries des deux guerre mondiales au 20ème siècle ? S’agirait-il de nous faire comprendre que la fin de la récréation a sonné, et que le 21ème siècle ne sera pas inférieur au précédent en abominations ?

Je propose une autre interprétation. L’enfance est l’âge de la terreur. On y voit les ombres de l’horreur projetées sur les murs de la nuit. On se sent si faibles dans un monde de forts. Tout peut arriver et on est incapable de se défendre. L’inconscient des deux publicistes cités agite les mêmes concentrés de peur innommable.

Il faut être prêt à tout. Pierre Nora estime en effet que la France traverse « une crise grave », plus grave même que les guerres de Religion ou la Révolution. Oui, vous avez bien lu. « La crise contemporaine va plus loin », assène l’Académicien. Bigre !Voilà les éléments de son diagnostic. « La France a été pendant des siècles un pays profondément paysan et chrétien. Le taux de la population active est aujourd’hui de moins de 2%. Vatican II a signalé et accéléré une déchristianisation évidente. »

Piere Nora souhaiterait-il implicitement une retour à la vie des champs et à la messe en latin pour tous?

« La France était un pays attaché à sa souveraineté. Elle a éclaté depuis une trentaine d’années vers le haut et vers le bas : insertion difficile dans un ensemble européen, forte poussée décentralisatrice. La fin de la guerre d’Algérie a mis un terme à la projection mondiale de notre pays. La faiblesse de l’État central a fait le reste. En outre la progression migratoire alimente l’inquiétude de nos concitoyens. Enfin la France a constamment été en guerre, c’était une nation militaire ; elle est peut-être aujourd’hui « en danger de paix ». Bref nous vivons le passage d’un modèle de nation à une autre. »

Pierre Nora regrette semble-t-il la perte de souveraineté, la faiblesse de l’État, la fin des colonies et le « danger de la paix ».

Ce qu’il y a de bien avec les penseurs réactionnaires, c’est qu’il ne mâche pas leurs mots. Droit au but ! Et garde à vous !

Il y a un rapport profond entre l’infantilisation supposée du peuple, et les diabolisations dont il est censément capable. Si la crise s’aggrave encore, comme tout le laisse penser, alors d’autres diables viendront, plus sanglants, plus terribles.

Voilà le message subliminal de l’historien Pierre Nora.

La crise de la France est grave, on peut le penser, mais pas moins grave au fond que celle de l’Europe, et d’ailleurs certainement moins grave, toute proportion gardée, que celle du monde islamique.

Ce qui manque à la France, comme à l’Europe, c’est un « grand récit ». Le terme de « roman national » attribué à Pierre Nora n’est vraiment plus d’actualité. Il nous faut un nouveau récit mondial, ni plus ni moins.

Il y a déjà eu des récits mondiaux dans le passé. Les grandes religions, les plus anciennes, ont en fait usage. Ce blog est en partie voué à leur analyse sémiotique et anthropologique. Nous pourrions nous en inspirer, je pense. Mais ce n’est pas encore assez. Il faudrait autre chose de plus puissant, comme la Révolution des Esprits, l’émergence ou l’épigenèse du Noos de la Terre, ou l’épanouissement de l’Âme du monde.

Projet long, millénaire. Plus intéressant me semble-t-il que de rêver comme Nora aux pâturages franchouillards, aux terres algériennes et aux guerres oubliées.

Une réflexion sur “L’infantile et le diabolique.

  1. A reblogué ceci sur Raimanetet a ajouté:
    Le diable a successivement pris le visage de l’Irakien Saddam Hussein, du Serbe Slobodan Milosevic, de l’Afghan Mollah Omar, du Soudanais Omar El-Béchir, du Libyen Mouammar Kadhafi, du Syrien Bachar El-Assad. Aucun de ces dictateurs n’était un enfant de chœur. Mais leur diabolisation a constitué une diabolisation infantile et contre-productive. »

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