Charlie Hebdo et les yeux de l’assassin

J’aimais bien Cabu, et son dessin fin. J’aimais aussi le Wolinski de ma jeunesse, qui dessinait les verres d’apéro avec un trait sûr. Ce soir, je suis très triste. Je mesure, comme beaucoup de monde, les enchaînements inéluctables et les conséquences prévisibles de cette violence terroriste. Plantu a dit que cette journée était une sorte de 11 septembre contre la pensée libre, contre la liberté d’expression, qu’il s’agissait d’une attaque contre les fondements mêmes de la République. Tout cela est vrai. Il faut s’attendre que la réaction soit en proportion. Le cycle de la violence n’est pas prêt de s’éteindre.

On a déjà porté la guerre ici et là, pour telles et telles raisons. La souffrance humaine, on l’a vue, au long de ces dernières années, orange, soudaine et noire, extrême, diffuse et misérable, dans toutes sortes d’images, dans les récits des témoins, en Libye, au Mali, en Syrie, en Irak, en Afghanistan, et dans bien d’autres pays. Et maintenant, cette souffrance, elle revient, à dose concentrée, disruptive, au cœur de cette ville. Le sang coule ici, dans nos rues.

On attaque la chair des peuples toujours plus profondément. On atteindra bientôt l’os. On prend conscience que tout est possible. Tout peut encore arriver. La grande histoire, on n’en a jamais, jamais, fini avec elle. Et elle peut s’inviter demain, l’an prochain ou dans dix ans, à notre table. Il faut se tenir prêt.

Mais ici, ce soir, je voudrais rapporter ce que j’ai vécu comme un moment surréaliste. A la télévision, ce 7 janvier 2015, lors de l’émission de France 2 consacrée à l’attentat contre Charlie Hebdo, une journaliste rapporte les propos d’une femme, présente dans les locaux lors du carnage, et qui a été menacée à bout portant par l’un des assassins. Cette femme a raconté que l’homme lui a demandé de réciter quelques mots du Coran pour avoir la vie sauve, et elle ajoute qu’ « il avait de très beaux yeux bleus ». Puis la journaliste se reprend, et corrige : « il avait de très beaux yeux ». L’adjectif « bleu » était-il donc un lapsus ? Ou bien la journaliste réalisa-t-elle qu’elle fournissait ainsi une sorte d’indice non vérifié? Ou bien, cette accumulation d’épithètes à propos des yeux d’un assassin en pleine action lui apparût-elle soudain comme parfaitement incongrue ?

Je n’en sais rien. Je m’accroche simplement à cette seule seconde, où un tueur, qui n’avait vraiment rien à perdre, et rien à gagner, laissa la vie sauve à une femme, après un seul regard, pour ensuite retourner à sa besogne de mort.

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