La plastique des jargons

Quiconque pratique tel milieu professionnel ou tel cercle spécialisé est vite frappé par la tendance à l’usage d’un jargon propre. L’emploi de mots spéciaux, réservés en quelque sorte aux membres du groupe, peut avoir plusieurs fins. Se faire comprendre entre connaisseurs. Résumer d’un mot de longues controverses, inabouties, mais latentes. Ecarter du débat les curieux ou les naïfs par une technicité apparente. Noyer quelques (gros) poissons dans un océan de (petites) approximations. On pourrait tenir un blog entier sur ce thème. Un jour peut-être. Aujourd’hui je voudrais me focaliser sur un mot du jargon philosophique, Aufhebung, mot allemand bien sûr, et censé être « intraduisible » en français.

J’aime beaucoup l’idée de « mots intraduisibles ». Blocs énigmatiques, scellés dans leur secrète profondeur, ils gisent là, dédaigneux de nos efforts d’interprétation, confits dans leur isolement, apparatchiks langagiers de leurs maîtres tribaux, qui en tirent avantage, et les exhibent à l’envi comme preuve de leur exception, de leur singularité, de leur unicité.

Ces mots « intraduisibles » sont en quelque sorte les conservateurs d‘une forme de transcendance qui serait immanente aux mots mêmes. Le langage est censé permettre de communiquer. Que se passe-t-il quand les mots mêmes cachent le sens qu’ils sont censés transmettre ?

Mais revenons à l’intraduisible Aufhebung. Wikipédia nous donne ceci à son sujet:

Hegel considère que le mot allemand Aufhebung est lié à l’esprit spéculatif de la langue allemande consistant à pouvoir réunir des significations contradictoires en un seul mot.

« Par aufheben nous entendons d’abord la même chose que par hinwegräumen (abroger), negieren (nier), et nous disons en conséquence, par exemple, qu’une loi, une disposition, etc., sont aufgehoben (abrogées). Mais, en outre, aufheben signifie aussi la même chose que aufbewahren (conserver), et nous disons en ce sens, que quelque chose est bien wohl aufgehoben (bien conservé). Cette ambiguïté dans l’usage de la langue, suivant laquelle le même mot a une signification négative et une signification positive, on ne peut la regarder comme accidentelle et l’on ne peut absolument pas faire à la langue le reproche de prêter à confusion, mais on a à reconnaître ici l’esprit spéculatif de notre langue, qui va au-delà du simple « ou bien-ou bien » propre à l’entendement. »

— Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, trad. Bernard Bourgeois, tome I, Vrin, 1970, p. 530

 

Il est intéressant de voir sous la plume de Hegel cette idée, plus tard reprise par Heidegger, selon laquelle la langue allemande aurait des vertus spéculatives. Aujourd’hui encore, cela fait partie des clichés admis sans trop d’examen. En général on évoque la capacité « technique » de cette langue à agglutiner les concepts en soudant les mots et les particules, ou bien en modulant les racines, leur faisant ainsi rendre leur suc ancien. Mais ici, bizarrement, Hegel plutôt que de revendiquer la « profondeur » de la langue, souligne la contradiction interne, et donc la possible confusion, d’un mot (le verbe aufheben) qui signifie objectivement une chose et son contraire. Et fièrement, il en déduit que c’est vraiment là la preuve de l’esprit spéculatif de « notre langue » (allemande).

J’ai instinctivement, viscéralement, horreur de tous les chauvinismes, qu’ils soient nationalistes, footballistiques ou linguistiques et philosophiques. Je rêve encore d’universel etc., malgré tout. On ne se refait pas.

Alors, l’aufhebung est-il un concept propre à la langue allemande, ou bien a t-il quelque chance de véhiculer quelque chose d’universel ? D’ailleurs est-il vraiment intraduisible, pour rester au niveau sémantique? Des philosophes français ont tenté des traductions. Jacques Derrida a proposé le terme relève. Mais pour ma part, je ne vois pas le rapport de relever avec abroger, nier et conserver. Une disciple de Derrida, Catherine Malabou, propose comme contribution : dessaisissement. Elle assure de plus que aufheben a pour possibles synonymes befreien (libérer) ou ablegen (se défaire de).

Les concepts « dialectiques » ne prennent leur véritable sens, semble-t-il, que s’ils peuvent s’appliquer à eux-mêmes. C’est cela la « plasticité » de la dialectique ! Ainsi le sens ultime d’aufhebung apparaît-il mieux lorsqu’on le redouble comme dans la « relève de la relève » ou la « relève libérée d’un certain type d’attachement » (C. Malabou, in L’avenir de Hegel). Sous cette forme double, la « relève de la relève » apparaît effectivement comme pouvant à la fois vouloir dire un renforcement de la « relève » ou bien sa cessation pure et simple, comme si la « relève » était « relevée » de ses fonctions.

Dans un texte précédent de ce blog, j’avais relevé (si j’ose dire) deux exemples de divergences radicales de sens à partir d’une racine sanscrite YU- signifiant soit « séparer », soit « unir ». J’avais cité un exemple supplémentaire en hébreu, où l’on trouve un cas comparable d’ambivalence, avec סוּר, sour, qui dans une première acception signifie : « S’écarter, se retirer, disparaître », et dans une seconde acception signifie aussi : « Quitter un endroit pour s’approcher d’un autre, s’approcher, se tourner vers, venir, entrer ». Par exemple : « Il faut que j’approche et que je voie cette grande vision, et pourquoi le buisson ne se consume point » (Ex. 3.3). Quand Moïse  « s’approche » pour mieux voir le buisson ardent, il doit « se détourner » de son chemin. Le verbe porte ces deux sens, celui de l’écart et celui du rapprochement.

Dans ce court texte, je ne peux qu’évoquer quelques intuitions. Ce ne sont que des traces de questions anciennes. Mais ces faibles traces peuvent annoncer l’amorce de pistes entièrement nouvelles. Je crois que le cerveau, s’il est « plastique », comme la neurobiologie nous porte à le croire, aime s’environner d’outils eux-mêmes plastiques. Une piste prometteuse serait de considérer le langage comme éminemment plastique, conformément à la nature profonde de l’organe qui en fait usage, et qui ne cesse d’ailleurs de le produire.

Certes les techniques d’imagerie vont nous faire faire beaucoup de progrès quant à la nature du travail réel des synapses et autres cellules neuronales. Mais une étude attentive du langage, sous l’angle que je viens d’évoquer, une étude des formes langagières les plus évoluées, notamment en philosophie, ou en poésie, pourrait apporter des angles complètement neufs s’appliquant à la neurobiologie des fonctions cognitives et créatrices humaines.

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