La vraie Terre des hommes


« Terre des hommes » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Après s’être efforcé, tout au long de la vie, de se développer mentalement, il peut arriver, à certains moments, que l’on distingue clairement dans son esprit, une partie active, qui sent, pense et se remémore, et une autre partie, parfaitement calme, détachée. Celle-ci est le Témoin impartial de celle-là. Elle observe les événements et les circonstances, les juge, les accepte ou les refuse. Dans ce dernier cas, elle peut requérir le cas échéant des adaptations et des changements, ou bien décider de se rebiffer. Elle incarne la volonté personnelle, engagée, consciente d’elle-même. Précisément, elle est la véritable conscience, la Maîtresse de la maison de l’esprit. Elle habite cette maison à son unique manière: elle peut par exemple en sortir à volonté, pour ainsi dire, et alors elle se tient au-dessus de l’esprit ou bien loin de lui, tout à fait en retrait, absolument libre. Pour elle, la métaphore de l’esprit comme « machine à pensées » ou comme « usine à rêves » n’a guère de pertinence ; elle voit bien que les pensées, les intuitions ou les prémonitions qui assaillent l’esprit ne viennent pas de lui mais de l’extérieur. Elles émergent peut-être de l’Esprit universel ou bien de la Nature, ou encore de quelque fond obscur de l’Univers. Elles arrivent en ordre dispersé, parfois bien formées et distinctes, ou bien informes et confuses. Ces idées, ces intuitions ou ces prémonitions tombent du ciel de l’inspiration, comme soudain souffle un vent. Elles ont peut-être auparavant traversé les mondes comme des bosons, et, pénétrant les cerveaux, elles s’incarnent maintenant, fugacement, dans la conscience. Certaines réussissent à s’établir plus durablement dans l’esprit, d’autres sont repoussées et contraintes de s’enfuir ailleurs. L’une des principales activités de la conscience consiste à accepter ou à refuser ces ondes de pensées, la plupart pleines de forces vitales, subtiles, insidieuses, acérées. Si la conscience décide de s’en saisir au passage, alors l’esprit est invité à leur donner quelque forme mentale, précise, spéciale, personnelle. Pour se rendre compte de ce phénomène extraordinaire, complètement ignoré par les neurosciences contemporaines, il suffit d’entrer en méditation, et de commencer par s’efforcer de ne pas penser, de seulement observer en silence son esprit à l’état nu, vide ; la conscience voit alors des pensées passer et tenter d’entrer plus avant ; elle décide qu’elles ne pénétreront pas dans l’esprit, elle juge qu’il faut les rejeter, ainsi qu’elle en a décidé; elle vise à observer le silence le plus absolu. Par cette méthode, et avec quelque pratique, l’esprit le plus agité, le plus bruyant, devient enfin silencieux. Il se tient immobile comme l’air glacé dans les profondeurs verticales d’un gouffre. Il voir venir de son côté, éventuellement, une nouvelle pensée, puis une autre, mais il ne les retient pas, il les laisse filer ; il sait que la conscience n’est pas intéressée; elle est taiseuse; elle les repousse loin d’elle, elle en débarrasse l’esprit sans effort. Ce faisant, elle découvre qu’elle devient plus libre, forte, gaie, et même légèrement moqueuse (à son propre égard). La conscience sait désormais qu’elle est capable d’exercer pleinement sa propre sagacité, en toute responsabilité. Elle a conscience de posséder en elle une sorte d’intelligence, une sorte de puissance, dont la portée est universelle, et même infinie, peut-être. De cela elle n’est pas tout à fait certaine, à vrai dire, mais elle est assurée au moins de ne pas avoir à se limiter aux cercles étroits des pensées personnelles, des idées toutes faites et des soucis mondains. Elle comprend sa vraie nature. Elle se révèle ouverte à un monde de pensées, d’idées, d’intuitions, de prémonitions et de connaissances, provenant des lointaines et multiples contrées de l’Intelligence, éparpillées au-delà des bords du monde. Elle se sait adoubée; elle est libre de choisir ce qu’elle désire dans cette immense et cosmique bibliothèque, à laquelle s’ajoutent les silos, non moins gigantesques, de l’Être et de la Vie. Le monde des illusions tangibles cède la place à un univers où s’engendrent en s’entrelaçant nombre d’images et de symboles, et se cachent de nouvelles et illimitées réalités, au-dessus desquelles vit une autre Réalité encore, en un sens « suprême ». En son cœur vibre un intense et infini mystère. On ne parle pas de cela par ouï dire mais seulement par expérience. Quand tout cela a été vu au moins une fois, cela s’installe dans la conscience comme pour l’éternité, et comme si cela avait toujours été déjà là. Dès lors, la conscience vit sans sommeil, elle s’éloigne sans cesse de tout ce qui lui semble acquis, pour aller vers cette Vie entrevue, de braise et volcan, de diamant et de cendre. La conscience, qu’elle soit dure ou friable, se trouve appelée par l’intuition de l’existence bien réelle d’une super-conscience. Elle existe dans l’ombre et le silence, au-delà de l’esprit. L’esprit n’est donc pas seul, il n’est pas une essence esseulée dans les vides. L’esprit sait qu’il ne possède qu’un savoir limité, qu’il est ignorant de la nature et des potentialités de la conscience. Habitent en elle un sentiment lumineux, une compréhension silencieuse. La conscience n’est pas une simple goutte tombée de la dernière pluie de l’Esprit. Elle est à elle seule une nuée, un condensé de vérité. La Vérité existe en effet, elle n’est pas une illusion introspective, mais une réalité extérieure au moi, une puissance dynamique et créative. Elle ne peut que s’intéresser à son existence, à son essence, à son excellence, et, comme l’amandier de Jérémie, se tenir dans l’attente de printemps soudains et d’efflorescences inespérées.

D’une telle expérience fondatrice, radicale, inimaginable, seul le silence d’une pensée effilée, inextinguible, seule une adéquate mutité mentale, seule la vraie paix des profondeurs, peuvent témoigner. La conscience prend progressivement la mesure de l’existence larvée, lovée, d’une substance spirituelle portant en elle l’assurance inoubliable de la Réalité unique et extrême, en présence de laquelle seuls existent des myriades de flux flamboyants de consciences, d’âme-lames survolant l’obscur. On la voit directement par la conscience, réduite à son état pur, et non par l’esprit. Il n’y a pas besoin de concepts, de mots ou de noms, pour témoigner de ce qui est bien au-delà des concepts, des mots et des noms. Les mots et les noms, d’ailleurs, proviennent à leur origine non des bouches parlantes ou de l’esprit pensant, mais de bien plus loin, de bien plus haut, ne l’oublions pas. La conscience accède à la vision directe, à la fusion totale, à l’explosion du sens intime, à la certitude absolue de la rencontre. Cela ne doit pas paraître trop mystique ou incompréhensible, ce n’est pas mon intention. Il s’agit seulement d’un témoignage, qui s’efforce de se couler dans l’étroitesse des mises en mots. Bien des mots peuvent jaillir au rythme des idées; des phrases et des périodes peuvent être ciselées, des langues sont mises en œuvre pour tenter d’exprimer ce que la conscience supra-mentale elle-même a renoncé à saisir. Mais on atteint en réalité le centre suprême du mystère sans même l’avoir voulu. C’est un don, une grâce. Oui, je sais, ce n’est pas juste. Il n’y a pas d’égalité en cette affaire. La vérité d’abord, la justice viendra après, un autre jour, sans doute.
On ne prend conscience d’aucun « moi » à l’état pur — il n’y a pas de soi personnel, ni même de soi impersonnel — ces catégories, Moi, Soi, Lui, ne sont que des artifices du langage. Il n’y avait alors que Cela, cette indéfinissable Réalité, supra-réelle, méta-physique. Tout le reste reste à jamais in-substantiel, vide, irréel. La conscience (non pas telle ou telle partie de la conscience, tel ou tel moi, mais la conscience consciente de son absolue puissance) s’est soudainement vidée de tout contenu intérieur. Elle n’est restée consciente que d’une infime partie de ce monde à la fois réel et trans-réel.
La réalité supra-réelle, méta-physique, est perçue comme une figure de la Vérité; elle se tient au-delà de l’espace et du temps; elle est séparée du cosmos total et de l’univers entier, mais elle est pourtant présente partout où l’on en prend conscience. Dans son silence, on ne pense plus avec le cerveau ou avec l’esprit — on prend conscience que des pensées surgissent dans un espace qui se tient au-dessus de la tête, au-dessus de l’esprit, dans une réalité qui est la véritable Terre des hommes. Le contact avec le supra-réel, le méta-physique, ne peut être vraiment établi dans sa plénitude sommitale que lorsque l’on garde aussi les pieds fermement posés sur cette Terre-là.

Le poète s’inspire à ses heures d’une source intérieure, d’une puissance celée, silencieuse mais non mutique, laquelle s’exprime en coulant entre les mots. La profondeur de la source peut-elle avoir quelque lien, quelque correspondance avec les autres sortes de puissances, plus élevées, et même bien plus hautes que ce que l’on peut imaginer ici-bas de plus haut ? Je n’en doute pas un instant.

Métaphysique du Moi


Ce qui fait que mon Moi est bien mon Moi, tient à cette unique lumière, – on l’appelle aussi âme vivante, conscience singulière, ou psyché ailée. Elle luit, fragile fanal, phare faible, labile luciole, dans le noir mystère, toujours intermittente, nimbant mes jours, et veillant la nuit.

«Unique lumière» ? Vraiment ?

La conscience de tel ou telle est-elle réellement « unique », et non simple copie, en réalité produite en série, à des milliards d’exemplaires, avec certaines variations minimales, pour donner quelque visage au peuple sourd et sombre?

Est-elle d’ailleurs une « lumière » ? Ne serait-elle pas plutôt un simple « reflet », un « halo » ? Ou encore comme une « diaprure », un « chatoiement », une « moirure »?

Et, question cruciale, en quel sens peut-on appeler le moi « âme vivante » ? N’est-il pas plutôt, dans un monde hasardeusement déterminé, à la fois efflorescence matérielle, spontanément déterminée, illusion solipsiste et rêve court, bientôt promis au néant, dont la vie n’est qu’apparence et la mort résume l’essence?

Il faudrait, pour la voir en soi, cette « lumière » du moi, ou ce qu’on appelle telle, déjà comprendre mieux son origine engendrée, sa progressive émergence.

Elle n’est pas tombée d’un coup, pour « l’animer », sur le corps hébété.

Elle n’a pas saisi la matière attentive d’un seul envol.

Elle est venue lentement, par un chemin qui remonte du fond des temps, non sans un détour par les entrailles originaires.

Elle s’est formée pour une part, ne l’oublions jamais, à la lumière de son premier exode, prélevant alors un peu du jour, puis quelques rayons de tous ceux qui suivirent.

Vu l’automaticité du scénario, toujours renouvelé, la question se pose : mes sensations, mes inclinations, mes idées n’appartiennent-elles qu’à moi ? Ou ne sont-elles que des copies bâclées, des emprunts sans cesse répétés ?

Au milieu de cet amas de procédures confuses et précises, se renforçant à chaque âge, à chaque ère, depuis des millions d’années, une vie particulière a-t-elle encore quelque originalité intrinsèque? Ne recommençons-nous pas, chacun à notre tour, les infinies variations d’une même ébauche, reproduisant l’éventail de ses mutations gratuites et vaines?

Mon mauve et mon fauve, mon grave et mon aigu, ma myrte et mon ancolie, mon dur et mon doux, mon acide et mon suc, sont-ils les mêmes que les vôtres ?

Mes sentiments et mes pensées, quelques personnels qu’ils m’apparaissent, m’appartiennent-ils en propre, sont-ils réellement ‘miens’, ou ne sont-ils que de simples prises à la marée commune, des échantillons dérobés à la collection des souvenirs humains ?

La conscience d’une personne, si elle n’est pas une simple illusion, qu’a-t-elle d’absolument « unique » ? Et cette « unicité » supposée, en quoi consiste-t-elle ?

L’idée d’une « unicité » radicale, métaphysique, de la conscience de chaque individualité, comment y croire, lorsque l’on considère la multiplicité des foules humaines, passées et à venir, leurs répétitions innombrables, et leur médiocrité générale ?

La termitière humaine, dont l’agrandissement irréfléchi est peut-être proche de l’implosion, s’homogénéise, d’autant qu’elle prolifère.

D’un autre côté, si l’individu n’est pas « unique », s’il est indéfiniment multipliable, comme s’engendrent les éléments de séries divergentes, il n’a rien d’irremplaçable donc. Sa mort signe seulement la fin de la série hasardeuse qui l’a un jour engendré. D’autres séries naîtront sans fin, générant d’autres destins sans fins.

Fait révélateur, le pessimisme général de l’époque favorise les thèses sur la vacuité de l’être et l’irréalité du moi, instance ambiguë, équivoque et contradictoire :

« ‘Méditez seulement une heure sur l’inexistence du moi et vous vous sentirez un autre homme’, disait un jour à un visiteur occidental un bonze de la secte japonaise Kousha. Sans avoir couru les couvents bouddhiques, combien de fois ne me suis-je pas arrêté sur l’irréalité du monde, donc du moi ? Je n’en suis pas devenu un autre homme, non, mais il m’en est resté effectivement ce sentiment que mon moi n’est réel d’aucune façon, et qu’en le perdant, je n’ai rien perdu, sauf quelque chose, sauf tout. »i

Tout est dit ! Et rien n’est dit !

Le moi est-il ‘rien’, ‘quelque chose’ ou ‘tout’ ?

Il est tout cela à la fois, ‘rien’ pour les bonzes assurément, ‘quelque chose’ peut-être pour les visiteurs occidentaux, et paradoxalement, ‘tout’ pour un soi-disant nihiliste.

Y a-t-il une autre interprétation possible du moi ? Y aurait-il par exemple différents ‘moments’ du moi, dont aucun ne le résumerait ? Très loin en arrière, un moi idéal, un moi-paradigme, un moi ‘adamique’, avant le moi de la « Chute », suivie de la multiplication effrénée, sempiternelle, des moi humains, anges ‘déchus’ ?

La « Chute » : progression inéluctable de la régression, enfoncement béat dans le néant, ce bonheur, dès avant l’origine !

« Se reporter sans cesse à un monde où rien encore ne s’abaissait à surgir, où l’on pressentait la conscience sans la désirer, où, vautré dans le virtuel, on jouissait de la plénitude nulle d’un moi antérieur au moi… N’être pas né, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace ! »ii

Un moi « vautré dans le virtuel » bien avant que le moi ne surgisse à la conscience de sa « réalité »?

Un moi « nul »et « plein », avant que naisse un moi enfin «né» mais « vide »?

Et combien d’autres moi encore, alentour, rôdant ignorés, affamés d’existence, assoiffés d’être ?

Combien de moi mort-nés, pendant le temps bref où le moi « virtuel » et le moi « réel » dansent leur fugace et funèbre tango?

Le moi, vague petite, sur l’océan sombre.

« Les vagues se mettraient-elles à réfléchir, elles croiraient qu’elles avancent, qu’elles ont un but, qu’elles progressent, qu’elles travaillent pour le bien de la Mer. »iii

Le moi, comme la vague vite avalée, n’a sans doute pas de but, ni de fin.

Qu’aurait-il d’unique, alors ?

Cette « lumière », qui n’est pas une métaphore, mais une « forme » (eidos), ou un nombre infiniment premier, un unique plus petit commun multiplicateur de l’arithmétique divine. Sceau du futur inconnaissable, pour l’Omniscient aussi, qui trouve là matière à d’autres rêves, et d’autres vies.

iCioran. De l’inconvénient d‘être né. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p. 746

iiCioran. De l’inconvénient d‘être né. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p. 749

iiiCioran. Écartèlement. Ébauches de vertige. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p. 994

La conscience, l’inconscient et les métaphores quantiques


Le mystique ne sait pas ce qu’il « voit », et après avoir « vu » ce qu’il pense avoir « vu » il n’en comprend pas le sens, il sait qu’il n’en mesure pas la portée. Et de tout cela (ce qu’il a vu ou non, ce qu’il en sait ou n’en sait pas, ce qu’il peut peut-être en dire ou ce qu’il peut décidément ne pas en dire), de tout cela il ne peut être assuré.

Il sait seulement qu’il ne peut pas vraiment parler de ce qu’il sait ne pas vraiment savoir.

Mais il sait quand même cela; il sait qu’il a peut-être pu avoir vu quelque chose. Qu’a-t-il vu? Cela varie beaucoup.

Parfois, certains affirment à ce sujet qu’ils ont vu ceci, ou « cela par quoi tout est connu »i. Mais comment en être sûr?

Comme le « voyant » ne peut rien dire réellement, à quoi cela sert-il qu’il voie, et qu’il dise qu’il ne sait pas? Et que nous chaut un « dire » qui en fait ne dit mot?

On peut conjecturer cependant que cela lui sert à se remémorer sans cesse ce qu’il a une fois (ou quelques fois) cru voir, mais qu’il n’a pas compris, et dont il ne peut rien dire, mais qu’il peut toujours ressasser, méditer.

Il peut même creuser plus avant ce souvenir taraudant. Et nous inviter à le rejoindre (par la pensée) dans ces travaux d’excavation. Qui sait? Du choc des consciences peut peut-être jaillir une nouvelle lumière? Ou une nouvelle forme de conscience?

« Lieux » de conscience

Mystiques ou non, nous pensons avoir une certaine conscience de la « réalité », une conscience fondée sur des perceptions, des connaissances, une intelligence même (réelle ou supposée).

On perçoit cette « réalité » par les sens, on la saisit par la pensée et on la contemple par l’esprit. Si nous n’en avions aucune perception, aucune représentation, aucun concept, nous ne pourrions certes rien en dire. Mais nous en avons bien une certaine connaissance. Et cette connaissance n’est pas isolée, elle fait partie d’un « champ de connaissances », d’un ensemble de connaissances plus ou moins liées, qui peuvent former un « champ de conscience ».

La « réalité », en tout cas celle qui se présente à nous, se donne à saisir mentalement par l’intermédiaire de ces « champs », et elle se donne à voir par sa « présence ». Ainsi mise en perspective (mentale et intuitive), elle s’ouvre toujours davantage à notre conscience.

Mais cela ne nous suffit pas. Nous voulons continuer à chercher. Ce « champ » de connaissance et de conscience est-il le socle ultime de toute future connaissance, de toute potentielle conscience -?

Ou bien n’est-il pas lui-même toujours déjà trop étroit, trop fermé, trop limité?…

Ce premier « champ » cache-t-il d’autres épaisseurs de réalité? Recouvre-t-il d’autres plans entièrement différents, dont nous n’avons aucune connaissance et aucune conscience?

Y aurait-il peut-être d’autres « champs », enfouis plus profondément, des « cavernes » cachées, des « occlusions » celées, et qui échapperaient de fait à toute conscience actuelle?

Y aurait-il d’autres champs encore, situés ailleurs, sur d’autres « plans », appelant à l’exploration d’autres « niveaux » de conscience, dont notre conscience actuelle (ou ce que nous appelons telle) n’a pas idée?

Nous pouvons savoir certaines choses, et nous pouvons savoir que ce savoir est limité. Nous savons déjà avec certitude que nos connaissances sont limitées et nous savons que nous ne pourrons jamais dépasser leurs limites actuelle par nos propres forces. Nous avons besoin d’exogène pour continuer à grandir.

Mais « grandir » est-il un mot qui convient encore quand il s’agit d’enfoncer tous les fonds, ou de crever tous les plafonds?

Si nous pouvions franchir d’un seul coup les barrières (les fonds et les plafonds) qui nous séparent d’autres champs de savoir, d’autres champs de connaissance, d’autres champs de conscience, nous ne serions pas nécessairement équipés pour en tirer alors profit. Nous serions vraisemblablement totalement perdus. Soudainement transplantés dans un autre univers de conscience, un autre univers cognitif, comment pourrait-on commencer à « savoir » ou à « connaître » ce à quoi nous serions alors nouvellement confrontés? Il y aurait tant de choses à acquérir avant même de nous rendre compte de la texture noétique de ce nouvel univers…

Nous aurions cependant conscience que s’ouvre effectivement un champ entier, absolument neuf, dont nous ne savons rien, dont nous ne connaissons seulement qu’il s’ouvre à nous — ce qui est déjà une forme de connaissance, a minima.

Mais nous ne savons même pas s’il existe un ou de multiples autres « champs » de conscience, au-dessus ou en-dessous du champ de notre conscience actuelle.

Nous ne pouvons que le conjecturer. Quelques indices nous font parfois signe… Mais comment être sûr que nous ne nous égarons pas? Il n’y a guère de moyens de le savoir.

L’inconnu n’est pas connu, par définition. Mais cela est-il le mot de la fin ?

Faut-il appliquer l’aphorisme (défaitiste) de Wittgenstein: ce dont on ne peut parler il faut le taire ?

Ne devrions-nous pas plutôt dire: ce dont on ne peut parler, il faut justement chercher à en parler?

Faudrait-il chercher à parler du fait qu’on ne sait rien, qu’on ne peut rien dire, mais qu’on est là en train de parler quand même du fait de chercher « quelque chose », quoique dans le vide?

On peut se dire qu’il ne faut pas taire à soi-même ce désir de recherche. se dire que « se taire » à ce propos ne fait que reculer le moment d’en parler, négativement, allusivement, imaginairement, symboliquement…

Le seul fait d’évoquer la possible existence de « quelque chose » ou du « désir » qu’elle peut provoquer, même si nous n’en connaissons rien, permet d’imaginer ou d’inférer que notre inconscient est habité par des choses certes inconnues, inouïes, ayant leur vie propre, évoluant librement dans ces autres plans, et partant, on peut le supposer, « réellement » existantes…

Le seul fait que la possible existence de « quelque chose » d’inconnu soit concevable, même fugacement, à l’intérieur du cadre de notre conscience actuelle est déjà une amorce de connaissance.

Cette amorce est une aspérité minime, un infime grain de sable, à partir de quoi, — telle une perle huîtrière — l’interrogation philosophique ou métaphysique pourra continuer de se constituer.

Est-ce que cette intuition (ce signal faible) de « quelque chose » de possible, de fugace, d’impalpable, laisse voir un « symptôme » ou une « trace » des nouveaux champs de conscience dont elle semble provenir?

Ce qui se présente spontanément dans notre plan de conscience actuel fait-il exclusivement partie de ce plan-là, ou bien témoigne-t-il, fut-ce très allusivement d’un autre plan, d’un autre champ radicalement séparé?

A y réfléchir, ce champ, s’il existe, n’est pas radicalement séparé, d’ailleurs. Sinon, bien entendu, aucun signe, aucun symptôme, aucune trace ne seraient perceptibles.

D’où cette possible hypothèse: tous ces plans, tous ces champs, tous ces niveaux de conscience, sont plus ou moins intriqués.

La caverne platonicienne, malgré sa cavité close, laisse quelque lumière pénétrer dans son obscurité.

La réalité est-elle véritablement réelle? Et si elle est « réelle », est-elle la seule à être « réelle »? D’autres « réalités », possédant d’autres types de réalités, peut-être plus réelles encore, ne peuvent-elles pas subsister au-dessus ou en dessous de la réalité que nous connaissons ?

Est-ce que notre conscience se limite par construction à cette réalité-là, cette réalité dont elle est consciente? Ou bien est-elle capable d’acquérir d’autres niveaux de conscience, qui lui permettraient d’être consciente d’autres réalités?

Pour quelqu’un de conscient, plongé dans la réalité commune, le questionnement peut commencer ainsi: le champ de la conscience recouvre-t-il exactement le champ de la réalité?

Ou bien la réalité commune dépasse-t-elle (par nature) les capacités de notre conscience?

Dit autrement: la réalité transcende-t-elle la conscience, ou bien la conscience transcende-t-elle la réalité ?

Dans ce dernier cas, la conscience dépasse-t-elle (en puissance) toute réalité quelle qu’elle soit?

Dans le cas où la réalité transcenderait la conscience, celle-ci est-elle invinciblement limitée, fermée?

On peut tenter d’autres formulations. On dit que le monde et les objets qu’il contient sont « objets de la conscience ». Ou bien est-ce la conscience qui est un objet du monde?

Ou bien la conscience est-elle hors du monde? Est-elle un « sujet » de conscience, dont les objets du monde sont ses « objets » de réflexion?

Une conscience planant loin au-dessus du monde est-elle capable de monter toujours davantage, en hauteur et en amplitude, puis de converger vers une « conscience totale », un Être totalement conscient, totalement « conscience »?

Si un tel Être peut être plus qu’une conjecture, est-il seulement conscient, d’une conscience absolue, totale, ou est-il en sus doté d’une part d’inconscient que sa conscience (fût-elle totale) ignore?

On peut imaginer une autre piste encore, avec l’idée que conscience, inconscient et réalité ne se superposent pas, mais occupent des « lieux » différents, dont certains se recouvrent en partie, et s’intriquent, mais dont d’autres se découplent, se différencient, s’opposent.

On peut conjecturer que la conscience « totale » (ou la « Totalité » consciente) n’est « totale » que dans la mesure où elle se compose de réalité(s), de conscience(s), et d’inconscient(s) plus ou moins enchevêtrés…

La véritable conscience doit être consciente de sa part irréductible d’inconscient.

Que veut dire « conscience totale » alors, si cette conscience, même « totale », est mêlée d’inconscient?

Une réponse possible tient aux « lieux » dans lesquels se tiennent respectivement la conscience et l’inconscient.

La conscience est dans son « lieu » (locus), mais elle est peut-être dotée d’une intentionnalité latente, d’une aspiration inconsciente à se mouvoir (motus) hors de son lieu actuel, pour chercher ailleurs un autre lieu, qui serait en puissance. Appelons cela son désir d’exode, sa pulsion exotérique.

D’où ce désir viendrait-il? Peut-être de l’inconscient? A moins que cela ne vienne des effluves subtils émanant de ces lieux de conscience autres, qui se donnent ainsi à percevoir?

Nous ne pouvons guère nous avancer ici, parce que nous ne savons rien de certain, nous sommes réduits aux conjectures. Mais le seul fait que des conjectures soient possibles est troublant. Il laisse pressentir une forme d’immanence, de latence, de ces réalités en puissance.

Cette immanence est le milieu idéal que le mystique élit comme « lieu » d’observation, et de recherche. Le mystique ne sait rien, mais il sait qu’il ne sait rien, et que possiblement quelque chose l’attend et l’appelle en silence, du cœur de cet abîme, de ce « rien ».

Ce « rien » n’est pas absolument rien. D’un côté, l’expérience du nada est celle d’un « rien » nominal, un « rien » par le nom. Mais l’expérience même du « rien » n’est pas rien, le ressenti empirique du nada peut être noté, transmis, commenté.

L’existence même du mot nada pointe vers l’hypothèse immanente de quelque chose qui se donne à voir comme « rien », mais dont l’existence ne peut être exclue a priori, et que certains signes invitent, au contraire, à prendre en considération.

La réalité, quelle que soit la substance dont elle est composée, doit elle-même être assise sur une sorte de substrat, que la langue allemande nomme Ungrund, et que le français pourrait nommer ‘soubassement’, ou encore ‘fondement’, ou même ‘fin fond’.

C’est une nécessité logique.

Si la réalité est un « lieu », où peuvent paraître les choses, mais aussi la conscience et l’inconscient, alors on peut être amené à se demander: quel est le « lieu » de ce « lieu »? Sur quel fond, sur quel fondement, le « lieu » de la réalité s’établit-il?

Plus généralement, quel est le « lieu », le « méta-lieu » de tous les « lieux » que l’on découvre dans la réalité, dans la conscience et dans l’inconscient?

Si la réponse ne vient pas aisément, ou si l’on se sent trop désarmé pour commencer de répondre à ce type de question, alors il faut envisager une autre voie de recherche. Il sera peut-être nécessaire de poser une hypothèse plus radicale:

Si la réalité n’a pas de « lieu » où l’on peut la considérer comme ontologiquement « établie, » alors c’est qu’elle est elle-même une sorte d’objet de notre propre conscience. Loin de nous offrir son « lieu » comme abri de notre être, c’est la réalité qui est l’hôte de la conscience — et de l’inconscient. Non pas de notre conscience seule, qui semble n’apparaître au monde que de manière contingente, fugitive, mais de la Conscience universelle, la Conscience totale, dont nous ne pouvons rien dire, sauf que l’on peut en faire l’hypothèse.

Le lieu du monde, le lieu de la réalité elle-même, ne sont pas des lieux auto-fondés, mais des lieux eux-mêmes fondés sur un « champ de conscience » si large, si profond, si ancien, qu’il précède ontologiquement tous les mondes et toutes les réalités concevables.

On dira: tout ceci est chimérique, idéaliste. Seule la réalité est réelle, etc.

Soit. Alors il faut répondre à cette question répétée depuis l’aube de l’humanité: où se trouve la réalité? Quel est son « lieu »? Qu’est-ce qui fonde la possibilité pour la réalité d’être un « lieu » d’accueil de la conscience et de l’inconscient?

Nous sommes ici face à trois possibilités:

-ou bien c’est la réalité qui contient, en tant que « lieu », la conscience et l’inconscient; c’est l’option matérialiste.

-ou bien ce sont la conscience et l’inconscient qui contiennent la réalité, et qui lui servent de « lieu »; c’est l’option idéaliste.

-ou bien la réalité offre un « lieu » pour une part de conscience et d’inconscient, et dans le même temps, la conscience et l’inconscient offrent un « lieu » pour une part de réalité; c’est l’option mixte, celle de « l’intrication » de la réalité, de l’inconscient et de la conscience.

On peut gloser à loisir. Mais, à mon avis, c’est l’idée de l’intrication qui a le plus de potentiel créatif, pour l’avenir, et le plus de capacité explicative pour les types d’expériences empiriques accumulées par l’humanité depuis quelques dizaines de millénaires.

C’est donc sur cette voie-là que je vais me concentrer ici.

Granularité et énergie de la conscience et de l’inconscient.

Lorsqu’on parle des « lieux » de la réalité, de la conscience ou de l’inconscient, il faut sans doute faire un effort de qualification de la notion de lieu (en latin locus, en grec topos).

Il faut compléter cette notion de « lieu » par une brève considération sur la matière dont le lieu est composé. Il faut soupeser, d’un regard, la « matière topique » elle-même. De quoi les lieux sont-ils faits? Quelle est leur substance? Comment concevoir le substratum, la ‘matière’, de l’espace, du temps, de la conscience ou de l’inconscient?

Faute de pouvoir immédiatement répondre, on peut se contenter d’amorcer la réflexion sur deux aspects de sa manifestation: son « grain » et son « énergie ».

Le « grain » du « lieu » s’observe phénoménologiquement de la manière suivante: portez votre regard sur le monde qui vous environne, et voyez comme le « grain » de la matière, de la réalité, se laisse plus ou moins deviner, sous l’irisation de la lumière.

Le même phénomène s’observe avec la conscience: observez votre propre conscience avec toute l’acuité dont vous être momentanément capable. Vous verrez distinctement que le « grain » de la conscience dépend du contexte dans lequel elle est plongée.

Lorsque l’on passe d’un état de conscience lié au monde « réel » à un état de conscience « dissocié », c’est-à-dire un type de conscience souvent « associé » à des niveaux très différents de conscience (extase, envol, EMI, états chamanique…), états « associés » généralement à l’exploration de l’inconscient ou de certaines de ses manifestations.

Alors, fait empiriquement vérifiable, on observe souvent le « grain de la conscience » varie. Autrement dit, le « grain » de la conscience qui est ancrée dans la réalité quotidienne peut être approfondi et complexifié autant que possible, mais le « grain » de la conscience portée aux plus niveaux de son exploration de l’inconscient semble perdre de sa souplesse, de sa capacité d’analyse, de pénétration: elle perd en « granularité » ce qu’elle gagne en hauteur de vue.

Le grain de la conscience est d’autant plus fin ou détaillé que son « énergie », ou son « mouvement » sont faibles. A l’inverse, plus l’ « énergie » ou le « mouvement » de la conscience grandissent, plus sa granularité diminue.

L’analogie avec la mécanique quantique est tentante.

En conséquence, dans la réalité, qui ralentit les mouvements de la conscience (et de l’inconscient), par tous les liens qu’elle provoque et entretient, la granularité est élevée mais son énergie et son mouvement sont relativement faibles.

Plus on s’éloigne de la réalité, en allant vers des champs de conscience (ou d’inconscient) qui s’en dissocient, plus la granularité se disperse et plus l’énergie et la vitesse (de transformation) de la conscience augmentent, ce qui rend son contrôle d’autant plus difficile.

Dans un prochain billet, j’examinerai les conséquences de ces observations sur la nature de la conscience et de l’inconscient.

iCU, VI, 1,4

Lumières et rayons, nuits et brouillards


 

Platon a étudié les « mystères » à travers la philosophie, la métaphysique, la théogonie. Il en résulte une vision intégrée, sans équivalent, indépassée depuis lors.

Il saisit les grands mystères, les plus éloignés de la perception et la compréhension humaine, par le mythe, l’analogie et la réminiscence.

Mythe, analogie, souvenir : l’esprit des mystères a pour analogie le mystère de l’esprit.

Ne s’engage pas qui veut sur cette voie. L’analyse de l’esprit est un art difficile. Il faut jongler avec la puissance non maîtrisée des associations d’idées, la tyrannie de l’imagination, l’empire de la raison et les dérives de l’imitation.

Deux questions émergent : l’adéquation de l’esprit à la réalité, et la conformation du désir de l’âme à sa fin véritable.

L’âme est au fond un mystère pour elle-même. Comment pourrait-elle percer des mystères loin de son atteinte, alors qu’elle n’est pas capable de se comprendre, ou d’échapper à l’emprise de sa folle imagination ?

Le mythe, tel que Platon le met en scène, est pour l’âme une voie possible de recherche.

Il est l’un des moyens d’échapper à la tyrannie du déjà vu et de ses conséquences. L’esprit s’y montre en liberté, tout en cédant à ses vertiges.

Voici un exemple.

Dans le Timée, Platon décrit la puissance que l’âme exerce sur le corps, et dans le Phèdre, il traite de l’âme libérée du corps.

D’un côté, l’âme a la charge du corps dans lequel elle est descendue. De l’autre, l’âme libérée du corps parcourt le ciel et gouverne le monde. Elle se lie aux âmes célestes.

La libération s’accompagne de phénomènes franchement énigmatiques. Qu’on en juge:

« D’où vient que les noms de mortel et aussi d’immortel soient donnés au vivant, voilà ce qu’il faut essayer de dire. Toute âme prend soin de tout ce qui est dépourvu d’âme et, d’autre part, circule dans l’univers entier, en s’y présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Or, lorsqu’elle est parfaite et qu’elle a ses ailes, c’est dans les hauteurs qu’elle chemine, c’est la totalité du monde qu’elle administre. »i

L’âme « a ses ailes » et est appelée à administrer la « totalité du monde ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

En commentant ce passage, Marsile Ficin le rapproche d’un autre texte de Platon qui affirme de façon obscure :

« La nécessité de l’intelligence et de l’âme unie à l’intelligence dépasse toute nécessité. »ii

Ce commentaire réclame une explication.

Lorsque l’âme est libérée, c’est-à-dire lorsqu’elle quitte le corps, elle profite de cette liberté pour s’unir « nécessairement » à l’intelligence. Pourquoi « nécessairement » ? Parce que dans le monde spirituel règne une loi d’attraction qui est analogue à la loi de l’attraction universelle dans l’univers physique. Cette loi est celle de l’amour que l’âme libre éprouve « nécessairement » pour l’intelligence (divine).

Lorsqu’elle s’unit à elle, l’âme devient « ailée ». Elle peut tout faire, y compris « administrer la totalité du monde ».

Cette explication n’explique pas grand chose, à vrai dire.

Pourquoi l’âme « parfaite », « ailée », est-elle appelée à « administrer la totalité du monde » ?

En réalité, le mystère s’épaissit. Le mythe ne fait qu’ouvrir des voies vers d’autres questions, plus obscures.

Deux mille ans après Platon, Marsile Ficin a proposé une interprétation de ces questions difficiles:

« Toutes les âmes raisonnables possèdent une partie supérieure, spirituelle, une partie intermédiaire, rationnelle, une partie inférieure, vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l’âme. La puissance spirituelle est un rayon d’intelligence supérieure projeté sur l’âme, et se réfléchissant à son tour sur l’intelligence supérieure. La puissance vitale elle aussi est un acte de l’âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l’âme, à l’instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu’elle émane du soleil, est rayon, et en tant qu’elle remplit le nuage, est blancheur. »iii

Plus le mystère s’épaissit, plus les images se multiplient !

Le rayon, la lumière et la blancheur représentent des états différents de l’intelligence se mêlant à l’esprit (le rayon devient lumière), et de l’esprit se mêlant au monde et à la matière (la lumière devient blancheur).

On peut comprendre aussi que le « rayon » est une métaphore de l’intelligence (divine), que la « lumière » est une métaphore de la puissance de l’esprit (humain), et que la blancheur est une métaphore de la puissance vitale de l’âme.

Course sans fin de la glose néoplatonicienne …

Ces images (rayon, lumière, blancheur) ont une portée générale, – qui vaut pour le monde comme pour l’esprit.

Tout comme le mythe.

Le mythe est une « lumière », engendrée par un « rayon » frappant l’esprit du Philosophe.

Le mythe ainsi conçu est à son tour capable d’engendrer la « blancheur » (c’est-à-dire la révélation) dans les esprits de tous ceux qui en pénètrent le véritable sens.

Le « rayon » est analogue au Verbe (le Logos). La « lumière » est une métaphore du mythe (Mythos), et la « blancheur » est une image de la raison éclairant le monde.

Cette explication est-elle assez lumineuse ?

Si oui, il faut en remercier la puissance d’idées solaires.

Sinon, il faudra apprendre à voler, sans ailes, et sans radar, dans les nuits et les brouillards du monde d’en-bas.

i Phèdre 246 b,c

ii Epinomis 982 b

iii Marsile Ficin. Théologie platonicienne, 13,4