L’horreur éternelle et la raison absurde


C’est le prophète Daniel qui parle de sa voix de voyant: « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les savants brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, brilleront comme les étoiles pour toute l’éternité. » (Dan. 12,3)

Cette prophétie a une certaine saveur gnostique, faisant référence aux « savants », aux « doctes ». Mais ce n’est pas d’un savoir vain dont il est ici question, il s’agit de la connaissance de la justice, chose moins humaine que divine. Comment atteindre cette sorte de connaissance? Comment accéder à ces parages lointains?

Beaucoup « doutent naturellement de leur propre divinité, pour n’avoir jamais tourné leur regard vers la splendeur divine de l’intelligence », dit à ce propos Marsile Ficin. À défaut, ils le tournent de préférence « vers la brume mortelle des images corporelles répandues dans l’âme par les sens. »

Il y a une manière d’arriver à ce genre de connaissance, cependant. C’est de méditer sans cesse sur la mort, comme le conseille Platon.

« De deux choses l’une : ou bien d’aucune manière il ne nous est possible d’acquérir la connaissance, ou bien ce l’est pour nous une fois trépassés. »i

Pour Platon, le moyen d’être le plus près de la connaissance, c’est d’avoir le moins possible commerce avec le corps. Passant à la limite, on déduit que seule la mort est le royaume de la vraie connaissance. C’est d’ailleurs « l’immense espoir » dont fait part joyeusement Socrate à ses amis affligés, peu avant de boire la ciguë.

Sur quoi cet espoir repose-t-il ? Sur une idée folle : « Nous sommes des êtres divins ». Pourquoi ? « Précisément parce que, privés momentanément de notre demeure et de notre patrie céleste, c’est-à-dire aussi longtemps que nous sommes sur la terre les suppléants de Dieu, nous sommes sans cesse tourmentés par le désir de cette patrie céleste et que nul plaisir terrestre ne peut consoler dans le présent exil l’intelligence humaine désireuse d’une condition meilleure. »ii

Cet espoir immense, fou, déraisonnable, se base paradoxalement sur la seule activité de la raison. Marsile Ficin explique :

« L’espoir de l’immortalité résulte d’un élan de la raison, puisque l’âme espère non seulement sans le concours des sens, mais malgré leur opposition. C’est pourquoi je ne trouve rien de plus admirable que cette espérance, parce que, tout en vivant sans cesse parmi des êtres éphémères, nous ne cessons pas d’espérer. »iii

Ces idées « folles » et « déraisonnables » ont été au long des siècles partagées par des penseurs aussi divers que Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Aglaophème, Pythagore, Platon… Ils ont fait école : Xénocrate, Arcésilas, Carnéade, Ammonius, Plotin, Proclus…

Si l’on reste sur un plan strictement philosophique, l’argument de Socrate paraît avoir une certaine portée. La raison philosophique dit qu’il n’y a que deux hypothèses : soit la connaissance n’est pas possible du tout, soit elle n’est possible qu’après la mort.

Si l’on décide d’ignorer le point de vue socratique, l’horreur absolue ressemblerait donc un peu à ceci : voir clairement avec les yeux de la raison pure l’absurdité et l’inanité d’une condition humaine, qui capable de raison, et qui est capable d’en tirer raisonnablement les hypothèses les plus folles, les plus absurdes.

iPhédon, 66 e

ii M. Ficin, Théolog. Plat. Livre XVI

iiiIbid

Religion et musique sacrée


La musique joue un rôle spécial dans toutes les religions. Une partie des cérémonies védiques était composée de chants tirés du Sâma-Véda. Les psaumes de David chantaient la louange du Seigneur et les signes de cantilation présents dans les textes hébreux guidaient la manière dont il fallait les chanter pendant la prière. La musique volontairement dissonante de flûtes et de tambourins accompagnait les thiases dionysiaques. Platon a présenté une théorie de la musique dans ses rapports avec la philosophie et la religion, à partir des idées égyptiennes, introduites en Grèce par Orphée et développées par Pythagore.

Cette science musicale était soumise au secret. Pythagore explique ouvertement la partie théorique du système à utiliser mais il reste silencieux quant à la signification fondamentale de la musique sacrée, en réservant la connaissance aux initiés.

Les initiés n’avaient accès à ces mystères qu’après de douloureuses épreuves, et après avoir juré le silence à leurs propos. Le poète Eschyle avait été soupçonné d’avoir dévoilé publiquement un sujet censé être couvert par les Mystères dans une de ses pièces mise en scène au théâtre. Il n’échappa que de peu à la fureur du peuple qui voulait sa mort pour avoir commis ce blasphème. Antoine Fabre d’Olivet écrit que selon Aristote, Eschyle ne put être absous de ce crime qu’en prouvant qu’il n’avait pas été initiéi. Il se défendit d’avoir dévoilé les Mystères en disant ignorer que ces choses ne devaient pas être dites.

Selon Clément d’Alexandrie, il admit avoir été initié, ce qui lui donnait, à la différence de ses accusateurs, la capacité de démêler ce qui pouvait être dit à propos des Mystères et ce qui devait être tu.

Fabre d’Olivet rapporte que la tête de Diagoras fut mise à prix pour la même raison ainsi que celles d’Andocidès et d’Alcibiade. Diagoras de Melos, surnommé « l’athée » discréditait les Mystères en les divulguant, les expliquant, et allait jusqu’à les singer pour s’en moquer. Il récitait en public le Logos orphique, et racontait les Mystères d’Éleusis et des Cabires.

Les temps n’étaient pas propices à la liberté de critique et d’analyse de la religion. Aristote n’échappa qu’avec grande peine aux poursuites de l’hiérophante Eurymédon. Bien avant Galilée, Philolaos de Crotone et Aristarque de Samos furent accusés publiquement et traînés devant le tribunal, l’un pour avoir dit et l’autre pour avoir écrit que la Terre n’était pas au centre de l’univers.

Philolaos était lui-même un initié.

C’est par son entremise que Platon avait pu acquérir les livres de Pythagore, et acquérir les bases de sa propre initiation à « l’évangile pythagoricien ». Si cette initiation comportait des enseignements niant le géocentrisme, dès le 5ème siècle avant J.-C., on ne peut que souligner leur pertinence, d’ailleurs confirmée par le patronage d’esprits aussi éminents que Pythagore et Platon.

L’initiation était censée apporter une compréhension profonde des mécanismes régissant l’univers. La musique était l’un des éléments de cette initiation. Elle était exotérique (par sa manifestation publique) mais ésotérique (par sa véritable signification, devant rester cachée).

On trouve aujourd’hui encore des traces de ce culte du mystère, au cœur même du solfège.

Ainsi les notes (Ut, Re, Mi, Fa, Sol, La, Si) ont reçu leur nom de Guy d’Arezzo, qui utilisa pour les dénommer les premières syllabes d’un hymne sacré adressé à saint Jean :

Ut queant laxis

Resonare fibris

Mira gestorum

Famuli tuorum

Solve polluti

Labli reatum

Sancte Iohannes

Notons que le Si est formé des initiales de Sancte et de Iohannes.

Cet hymne se traduit ainsi :

« Afin que tes serviteurs

puissent chanter à gorge déployée

les actions merveilleuses,

dissous la souillure

de leurs lèvres pécheresses,

Saint Jean ! »

Qu’Ut ait été remplacé par Do ne change pas grand chose sur le fond. Do est la première syllabe de Dominus, le « Seigneur ».

iAntoine Fabre d’Olivet (1767-1825) in La musique expliquée comme science et comme art et considérée dans ses rapports analogiques avec les mystères religieux, la mythologie ancienne et l’histoire de la terre.

Absence de Dieu, liberté, kénose et tsimtsoum


Tommaso Campanella (1568-1639), moine dominicain, passa vingt-sept ans de sa vie en prison où il fut torturé, pour hérésie. Il y écrivit une œuvre abondantei après avoir échappé de peu à la peine capitale en se faisant passer pour fou.

Il disait d’Aristote qu’il était « impie », « menteur », « père des machiavéliens », et « auteur d’erreurs stupéfiantes ».

Campanella voulait fonder une république philosophique, « la Cité du Soleil », se référant à Platon, Marcile Ficin et Thomas More.

Il disait de lui-même : « Je suis la clochette (campanella) qui annonce la nouvelle aurore. »

Dans son Apologie de Galilée, il décrit le monde comme « un livre où la Sagesse éternelle a écrit ses propres pensées ; il est le temple vivant où elle a peint ses actions et son propre exemple (…) Mais nous, âmes attachées à des livres et à des temples morts, copiés du vivant avec beaucoup d’erreurs, nous les interposons entre nous et le divin enseignement. »ii

Il faut déchiffrer la nature, qui est le « manuscrit de Dieu ». « Toute laideur et tout mal sont des masques de beauté », qu’il faut révéler.

Campanella accumule à plaisir les images et les métaphores.

De ce « livre vivant », de ce « codex » du monde et de la nature, l’homme est lui-même le vivant « épilogue ».

L’homme est dans ce monde comme un « soupirail ».

Il est une « étincelle du Dieu infini ». Il peut bondir au niveau du « monde archétype », par le moyen de l’extase, – même si celle-ci est « niée par la bêtise des aristotéliciens ».

Grâce à son âme immortelle, l’homme peut échapper à la condition des autres êtres vivants, qui sont « comme les vers dans un ventre ou dans un fromage ».

Le propre des bonnes métaphores, c’est qu’on peut les filer ad libitum, et leur donner des directions inattendues.

Si le monde est un livre, beaucoup de ses pages sont maculées, lacunaires, illisibles ; d’autres pages manquent tout simplement, ou n’ont même pas été écrites.

Autrement dit, dans ce monde fait pour l’« être », il y a aussi beaucoup de « non-être », dans cette lumière, il y a beaucoup d’obscurités. Il y a de la sagesse et beaucoup d’ignorance ; il y a de l’amour et de la haine.

Tout y découle d’un mélange de nécessités et de contingences, de destinées et de hasards, d’harmonie et d’antagonismes.

Mais c’est précisément de cette contingence, de ce hasard, que naît pour l’homme la possibilité de la liberté.

En effet la contingence, le hasard, la fortune sont des défauts de la substance, de la texture même du monde. Dès l’origine, toute la création est affectée d’un « déficit » de l’être. D’où les failles, les béances, les manques dans le monde, mais aussi, c’est le point essentiel, la possibilité de la liberté pour l’homme.

Cette théorie de la liberté par le « manque d’être » était à la fois révolutionnaire et « hérétique », au début du 17ème siècle.

La contingence, le hasard, la fortune contredisent en effet les manifestations supposées de la toute-puissance et de l’omniscience divines.

La contingence (contingentia) rompt sans raison l’enchaînement de la nécessité (necessitas) voulue par Dieu. Elle limite le pouvoir des causes, elle nie la tyrannie du déterminisme, elle défait la chaîne inflexible de la causalité.

Le hasard (casus) contrecarre la fatalité (fatum), et « contredit » tout ce qui a été « prédit », « déclaré » (par Dieu). Par là, il invalide toute prescience divine.

La fortune (fortuna) contrarie l’harmonie universelle (harmonia). Elle déjoue l’ordre du monde et la volonté qui l’anime.

Sont ainsi marquées les nécessaires limites de la nécessité. Des contraintes structurelles sont imposées au pouvoir, au savoir et au vouloir divins.

La contingence, le hasard et la fortune représentent autant de freins à la « toute-puissance » divine, et autant d’ouvertures à la « liberté » humaine.

Ces idées portaient évidemment atteinte à l’idée que l’on se faisait alors de l’ordre divin.

Si Dieu est omnipotent et omniscient, comment pourrait-il être limité dans sa puissance ou dans sa prescience par la contingence ou le hasard ?

Si Dieu veut l’harmonie universelle, comment sa volonté pourrait-elle être contrecarrée par les caprices de la fortune ?

Si Dieu veut l’enchaînement nécessaire des causes et des effets, comment peut-il tolérer la contingence? Comment son « omniscience » peut-elle être compatible avec les effets du hasard ?

Campanella répond que la création a été tirée du néant par Dieu. Elle est donc un composé d’être et de non-être. Elle vient certes de l’Être, mais son être « manque d’être », à tous les niveaux. Contingence, hasard et fortune sont les expressions concrètes de ce manque.

Mais, point positif, ils sont aussi l’expression visible de la possible liberté de l’homme, qui peut jouer dans les interstices de ces manques.

Contingence, hasard et fortune peuvent aussi s’interpréter comme des figures providentielles de l’absence de Dieu dans le monde, comme des signes de son retrait volontaire, pour laisser à l’homme une responsabilité dans sa création.

C’est l’idée de kénose (mot employé par S. Paul) ou de tsimtsoum, (pour faire référence à un concept de la Kabbale juive).

i Entre autres : Philosophia Sensibus Demonstrata, La Cité du soleil, Atheismus Triumphatus, Aforismi Politici,

ii « Mundus ergo totus est sensus, vita, anima, corpus, statua Dei altissimi, ad ipsius condita gloriam, in potestate, sapientia, et Amore (…) Homo ergo epilogus est totius mundi, ejus cultor et admirator dum Deum nosse velit, cujus gratia factus est. Mundus est statua, imago, Templum vivum et codex Dei, ubi inscripsit et depinxit res infiniti decoris gestas in mente sua. » (De Sensu Rerum et Magia, 1619) Cité par J. Delumeau Le mystère Campanella

Multivers, super-cordes, branes et Platon


74

D’un côté, les sectateurs les plus engagés de la théorie des super-cordes soutiennent l’existence des multivers. Il y en aurait 10500, si l’on compte tous les univers correspondant à toutes les variétés possibles de Calabi-Yau, chacun voguant dans des branes parallèles. En réalité il pourrait y en avoir même bien plus encore, totalement déconnectés de notre univers, improuvables, indétectables, pures vues de l’esprit, mais nécessaires à la belle super-symétrie voulue par les mathématiques des super-cordes, et ne tenant leur existence fantomatique que de cette supposée nécessité.

De l’autre, des physiciens plus conservateurs, post-einsteiniens, jugent que cette théorie ne relève pas de la science mais de la féerie ou du délire abstrait de chercheurs trop épris de la force propre des mathématiques, qu’ils tiennent d’ailleurs pour « réelles ».

Platon aussi croyait que les mathématiques possédaient une forme de réalité, et de mystère. Mais il y avait au-dessus d’elles, d’autres mystères encore. Quant à l’existence d’une infinité de mondes parallèles, si allègrement postulée par les physiciens des super-cordes, il répond nettement, avec les moyens de son temps : la réflexion métaphysique. « Afin donc que ce monde-ci, sous le rapport de l’unicité, fût semblable au Vivant absolu, pour ce motif, ce n’est ni deux, ni une infinité de mondes qui ont été faits par l’Auteur, mais c’est à titre unique, seul en son genre, que ce monde est venu à l’être, et que dorénavant il sera. » (Timée, 31b)

A la réflexion, je constate que ces problèmes complexes se ramènent en fait à une intuition fort simple. Soit nous sommes dans un ou des multivers infinis, dominés par les mathématiques (on se demande d’ailleurs pourquoi). Soit nous sommes dans un seul univers.

Le principe d’Ockham, qui recommande de ne pas multiplier les êtres sans nécessité, me donnerait envie de privilégier l’unicité de l’univers à toute démultiplication infinie d’univers parallèles.

Mais alors pourquoi cet univers si spécial ? Pourquoi cette extraordinaire, incroyable, déroutante, précision des constantes que la physique détecte, et qui sont comme des données immanentes venues d’ailleurs pour structurer cet unique univers selon des lois qui rendent possibles les galaxies et la vie même ?

La précision de la constante cosmologique est ébouriffante : un 0, suivi d’une virgule, puis de 123 zéros, puis d’une série de chiffres. La moindre variation de la constante cosmologique ferait exploser l’univers ou le rendrait totalement inapte à la vie. Or nous sommes bien là pour en parler. Le principe anthropique, à savoir l’existence d’une pensée humaine, logée dans un coin de l’univers, élimine donc a priori le hasard inimaginable d’un univers ne devant son existence qu’à l’existence d’une constante cosmologique infiniment hasardeuse.

Reste une autre hypothèse. Celle de Platon.

Le voyage ne fait que commencer


81

Artapanus était un historien d’origine juive qui vivait à Alexandrie entre le 3ème et le 2ème siècle avant notre ère. Son œuvre ne nous est pas parvenue, mais Eusèbe de Césarée et Clément d’Alexandrie en citent l’un et l’autre plusieurs extraits. Je voudrais citer ici cette idée d’Artapanus que Moïse et Hermès étaient en fait une seule et même personne (Cf. Eusèbe, Pr.Ev. 9,27,4). Bien entendu cette thèse est sujette à controverse. Mais du point de vue de l’approche des civilisations par leur capacité relative à la symbiose (voir le billet n°80), cela me paraît un effort prometteur que d’observer dans l’Alexandrie des Ptolémée, un savant juif qui défend l’idée que deux des héros respectifs d’Israël et de l’Égypte étaient en réalité une seule et même personne. Ça c’est du « dialogue des civilisations » !

Qu’il eût été ou non Moïse, Hermès Trismégiste était un personnage fort remarquable. C’est lui, qui près de deux mille ans avant Blaise Pascal, a eu cette fameuse formule citée dans L’Asclépius: « Dieu, un cercle spirituel dont le centre est partout, la circonférence nulle part. »

Et voici les première lignes de son Poimandrès:

« Je réfléchissais un jour sur les êtres; ma pensée planait dans les hauteurs, et toutes mes sensations corporelles étaient engourdies comme dans le lourd sommeil qui suit la satiété, les excès ou la fatigue. Il me sembla qu’un être immense, sans limites déterminées, m’appelait par mon nom et me disait : Que veux-tu entendre et voir, que veux-tu apprendre et connaître?

Qui donc es-tu, répondis-je? — Je suis, dit-il, Poimandrès (le pasteur de l’homme), l’intelligence souveraine. Je sais ce que tu désires, et partout je suis avec toi. — Je veux, répondis-je, être instruit sur les êtres, comprendre leur nature et connaître Dieu. — Reçois dans ta pensée tout ce que tu veux savoir, me dit-il, je t’instruirai.

A ces mots, il changea d’aspect, et aussitôt tout me fut découvert en un moment, et je vis un spectacle indéfinissable. Tout devenait une douce et agréable lumière qui charmait ma vue. Bientôt après descendirent des ténèbres effrayantes et horribles, de forme sinueuse ; il me sembla voir ces ténèbres se changer en je ne sais quelle nature humide et trouble, exhalant une fumée comme le feu et une sorte de bruit lugubre. Puis il en sortit un cri inarticulé qui semblait la voix de la lumière. »

Il y avait du divin chez Hermès, tout comme chez Moïse. Pourquoi se le cacher : les hommes divins sont aujourd’hui fort rares. Cela rend le monde assez difficile à vivre, assez hostile à la philosophie. Il y a dans Platon cette description du philosophe : « Voilà pourquoi est seule ailée la pensée du philosophe ; car ces réalités supérieures auxquelles par le souvenir elle est constamment appliquée dans la mesure de ses forces, c’est à ces réalités mêmes que ce qui est Dieu doit sa divinité. Or c’est en usant droitement de tels moyens de se ressouvenir qu’un homme qui est toujours parfaitement initié à de parfaites initiations, devient, seul, réellement parfait. Mais comme il s’écarte de ce qui est l’objet des préoccupations des hommes et qu’il s’applique à ce qui est divin, la foule lui remontre qu’il a l’esprit dérangé ; mais il est possédé d’un Dieu, et la foule ne s’en doute pas ! » (Phèdre, 249, c-d)

Il y a plusieurs sortes de « dérangement », plusieurs manières de « délirer ». Le même Platon analyse le délire de l’amour et le délire divin. Dans le Poimandrès, Hermès décrit son transport dans un corps immortel, et l’extase de son âme. Dans le Banquet, Platon décrit le plongeon des âmes purifiées dans l’océan de la beauté divine, et dans l’Épinomis, il décrit l’âme unie à Dieu, et vivant par Lui, plutôt que par elle-même.

Je cite ces références, parce que je suis fasciné par la distance entre l’expérience de ces lointains penseurs et la vie moyenne des gens au début du 21ème siècle.

Nous n’avons plus aucune idée de ce que fut l’expérience de l’extase pour Moïse et pour Hermès. Et nous continuons de parader sur les estrades en faisant semblant d’être les porte-paroles de la foi X, de la religion Y ou de la spiritualité Z.

Le mystère est bien plus épais que la nuit qui nous entoure.

Plus proche de nous du point de vue du passage des siècles, Marsile Ficin décrit un phénomène intéressant : « En aimant ardemment cette lumière, même obscurément perçue, ces intelligences sont complètement embrasées par sa chaleur, et une fois embrasées, ce qui est le propre de l’amour, elles se transforment en lumière. Fortifiées par cette lumière, elles deviennent très facilement par l’amour la lumière même qu’elles s’efforçaient auparavant de suivre du regard. » (Th. Plat. 18,8)

Ficin estime qu’il y a neuf degrés de contemplation possibles de Dieu. Trois sont en rapport avec sa bonté, trois relativement à sa sagesse, et trois en lien avec sa puissance. « Nous craignons la puissance de Dieu, nous cherchons sa sagesse, nous aimons sa bonté. Seul l’amour de sa bonté transforme l’âme en Dieu. »

Notons que le chiffre neuf se retrouve chez Virgile. « Le Styx, s’interposant neuf fois, les enferme. » (Géorg. IV, 480)

Ficin, et bien avant lui, Hésiode, Virgile, Ovide, Hermès Trismégiste ou Platon, rêvent tous de l’âge d’or, où les mystères pouvaient être contemplées. L’intelligence des hommes est petite et faible. Le grand pari est de croire à un possible saut, un immense bond, à partir de cette infinie petitesse, de cette grande faiblesse, vers la compréhension des mystères les plus élevés.

Le témoignage des grands anciens est précieux. Ils nous disent que cela a été possible. Ils laissent entendre que cela est toujours possible à quiconque entreprend sincèrement ce voyage, avec détermination. Il faut seulement compter sur les forces générales de la symbiose universelle pour nous aider à franchir les étapes nombreuses qui attendent les Argonautes de la vie et de la mort. Orphée nous prévient en effet: « Impossible de forcer les portes du royaume de Pluton ; à l’intérieur se trouve le peuple des songes. » (Argonaut., 1142)

Mais ces portes peuvent s’ouvrir, comme par magie. Comment ? Orphée confie dans un autre texte une possible méthode : « Filles de Mnémosyne et de Jupiter foudroyant, ô Muses célèbres et illustres, déesses qui engendrez tous les arts, nourricières de l’esprit, qui inspirez de droites pensées, qui gouvernez avec sagesse les âmes des hommes et qui leur avez enseigné les sacrifices divins ; Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie et Calliope, venez avec votre mère auguste ; venez auprès de nous et soyez-nous favorables, amenez-nous la Gloire toute puissante et la Sagesse. » (Hymnes, LXXIII)

Pour ceux qui auraient une fibre plus immanentiste, à la Spinoza, ou façon shinto, on peut aussi invoquer la « substance universelle » : « J’invoque Pan, substance universelle du monde, du ciel, de la mer profonde, de la terre aux formes variées et de la flamme impérissable. Ce ne sont là que des membres dispersés de Pan. Pan aux pieds de chèvres, dieu vagabond, maître des tempêtes, qui fais rouler les astres et dont la voix figure les concerts éternels du monde, dieu aimé des bouviers et des pasteurs qui affectionnent les claires fontaines, dieu rapide qui habites les collines, ami du son, dieu chéri des nymphes, dieu qui engendres toutes choses, puissance procréatrice de l’univers. » (Orphée, Hymnes, X)

Il y en a pour tous les goûts. Pour ceux qui préfèrent se mettre sous l’ombre et la protection de la Loi, Orphée a aussi un signe : « J’invoque la Loi divine, génie des hommes et des immortels ; déesse céleste, gubernatrice des astres, signe commun de toutes choses, fondement de la nature, de la mer et de la terre. Déesse constante, conservant les lois éternelles du ciel et lui faisant accomplir fidèlement ses immenses révolutions ; toi qui accordes aux mortels les bienfaits d’une vie prudente et qui gouvernes tout ce qui respire ; toi dont les sages conseils dirigent toutes choses selon l’équité, déesse toujours favorable aux justes, mais accablant les méchants de punitions sévères, douce déesse qui distribues les biens avec une délicieuse largesse, souviens-toi de nous et prononce notre nom avec amitié. » (Hymnes, LXI)

Il est temps de conclure. Le voyage ne fait que commencer. Il n’a pas de fin. Seule manque l’imagination. L’espérance. Le courage.

.

Platon, critique de l’intelligence artificielle


79

Platon compare l’âme de l’homme à une « bête hétéroclite », à l’image de la Chimère ou de Cerbère. Plus précisément, elle est un assemblage de têtes de plusieurs monstres qui forment une sorte de « couronne ». Certaines de ces têtes sont paisibles, les autres féroces. Cette couronne bestiale surmonte encore la forme d’un lion, couplée à celle d’un homme. Tout cela est enfin enveloppé dans la peau d’un corps humain, ce qui donne à l’observateur extérieur l’impression que cette créature composite a l’apparence d’un « homme ». Voir la République IX, 558e, pour les détails.

Cette idée fondamentale du mélange du bestial et de l’humain selon plusieurs degrés de composition est reprise dans un autre texte de Platon, avec des éléments différents. Il s’agit de définir à présent la composition de l’âme du monde.

(Cela peut paraître assez surréaliste aux yeux du lecteur du 21ème siècle. Personnellement j’aime bien les paris fous, en matière philosophique. Platon n’a pas froid aux yeux. Cela nous change des penseurs aux pieds froids et des petits marquis de la scène médiatique.)

L’âme du monde se compose donc de trois éléments. Il y d’abord « de la réalité indivisible et qui toujours se conserve identique », puis « de la réalité sujette au devenir et divisible », et enfin s’ajoute une « troisième forme de réalité », dite « intermédiaire », qui est obtenue par mélange des deux premières sortes de réalité. Ce mélange est donc un mélange de trois éléments : un élément indivisible, un autre divisible et un troisième qui est lui-même un mélange des deux premiers.

En bonne logique, cela implique que cette troisième forme de réalité ne se mélange pas avec les deux premières réalités, indivisible et divisible, selon les mêmes modalités et selon les mêmes effets, que ce que l’on observe lors du mélange des deux premières sortes de réalités. Bref, le mélange n’est pas une opération linéaire, mais plutôt « épigénétique », dirions-nous aujourd’hui.

Dieu, continue Platon, prit ces trois termes et les mélangea en une seule substance. Là, problème. Comment mélanger du divisible avec de l’indivisible, du « même » avec de « l’autre » ? « La nature de l’Autre était rebelle au mélange ; pour l’unir harmoniquement au Même, il usa de contrainte ; puis dans le mélange il introduisit la réalité ; des trois termes il n’en fit qu’un. » (Timée, 35a,b)

L’âme du monde est donc un mélange du Même, de l’Autre et de « réalité intermédiaire ».

Si l’on compare terme à terme ce mélange-là à l’autre mélange que nous évoquions plus haut, le mélange de l’âme humaine, que pouvons-nous en déduire? D’un côté la couronne de têtes bestiales, la forme du lion et la forme de l’homme. De l’autre, le Même, l’Autre, et la Réalité intermédiaire.

Je propose cette hypothèse de réflexion. La « couronne de têtes bestiales » est analogue à la réalité intermédiaire. Le lion est assimilable au Même. L’homme est assimilable à l’Autre.

On peut imaginer d’autres correspondances, et même critiquer le principe d’une comparaison possible entre la structure de l’âme du monde et celle de l’âme humaine. Je n’en disconviens pas. Mais ce qui m’intéresse ici c’est de suivre Platon dans sa logique profonde.

Il y a cette idée fondamentale que notre âme est, par le principe même de sa composition, toutes choses. Elle contient en puissance au fond d’elle-même les développements de tous les vivants. Elle provient dit encore Platon d’une « coupe » où Dieu a jeté toutes les semences de l’univers, si bien « mélangées », qu’en toute âme sont insérées toutes ces semences, tous ces germes de tous les possibles.

Ce mythe platonicien est très intéressant à étudier dans le cadre de la discussion actuelle sur les possibilités et les limites de l’intelligence artificielle. Est-ce qu’un programme informatique peut être un mélange de Même, d’Autre et de Réalité intermédiaire ? J’en doute.

La blancheur de la raison (petite phénoménologie de la lumière, dans tous ses états)


77

 

Platon a étudié en son temps tous les « mystères » qui occupaient alors les esprits les plus élevés, dans une époque de forte activité intellectuelle et spirituelle. Il en a fait la matière de ses textes majeurs, et en a proposé plusieurs interprétations, philosophique, métaphysique ou théogonique, qui culminent en une vision intégrée, impressionnante, sans équivalent, toujours indépassée depuis lors.

« Le divin Platon » a vraiment mérité son surnom…

De façon complémentaire, il s’est aussi penché sur « la tyrannie de la fantaisie », et sur « l’empire de la raison pieuse ».

L’esprit des mystères, et le mystère de l’esprit. Deux facettes de la même question.

Hier comme aujourd’hui, l’âme est à l’évidence un mystère pour elle-même. Comment pourrait-elle percer des mystères qui sont bien loin hors de son atteinte, alors qu’elle n’est pas capable de se lire, et encore moins d’échapper à la « tyrannie » de sa propre imagination ?

Dans le Timée, Platon étudie la puissance que l’âme exerce sur le corps. Dans le Phèdre, il fait un pas de plus, et aborde le thème de l’âme libérée du corps. L’âme a toujours la charge du corps, dans son intégralité. Mais, ajoute-t-il, « une fois libre [de ce corps], elle parcourt tout le ciel, et gouverne le monde en union avec les âmes célestes ».

Il est intéressant de se rapporter au texte du Phèdre (246 b,c), qui traite de cette question de façon apparemment explicite, mais en réalité franchement énigmatique. Qu’on en juge: « D’où vient que les noms de mortel aussi bien que d’immortel soient donnés au vivant, voilà ce qu’il faut essayer de dire. Toute âme prend soin de tout ce qui est dépourvu d’âme et, d’autre part, circule dans l’univers entier, en s’y présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Or, lorsqu’elle est parfaite et qu’elle a ses ailes, c’est dans les hauteurs qu’elle chemine, c’est la totalité du monde qu’elle administre. »

Toute âme, dit Platon, est appelée à administrer la « totalité du monde », « lorsqu’elle a ses ailes ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

Marsile Ficin qui a commenté ce passage évoque à ce sujet un autre texte de l’Epinomis (982 b) où Platon affirme que « la nécessité de l’intelligence et de l’âme unie à l’intelligence dépasse toute nécessité. »

Autrement dit, l’âme, une fois libre, profite de cette liberté pour s’unir nécessairement à l’intelligence. C’est alors qu’elle est en mesure d’administrer « la totalité du monde ».

De cette union nécessaire (l’union de l’âme libre unie nécessairement à l’intelligence), il résulte donc une nécessité qui « dépasse toute nécessité ».

Apparence d’explication. En réalité, le mystère s’épaissit.

Deux mille ans après Platon, en pleine Renaissance, Marsile Ficin proposa une lecture et une réinterprétation « néoplatoniciennes » de ces questions difficiles. « Toutes les âmes raisonnables possèdent une partie supérieure : spirituelle, une partie intermédiaire, rationnelle, une partie inférieure, vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l’âme. La puissance spirituelle est un rayon de l’intelligence supérieure projeté sur l’âme et se réfléchissant à son tour sur l’intelligence supérieure. La puissance vitale elle aussi est un acte de l’âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l’âme, à l’instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu’elle émane du soleil, est rayon, et en tant qu’elle remplit le nuage, est blancheur. » (Théologie platonicienne, 13,4)

Cette glose néoplatonicienne est une belle image du mythe même… Le rayon, la lumière et la blancheur sont comme trois états différents de la puissance de l’esprit se mêlant progressivement au monde, et à la matière. Le rayon est divin, la lumière est spirituelle, et la vie est blancheur.

De même, le Logos, le mythe, et la raison (philosophique).

Multivers, super-cordes, branes et Platon


74

D’un côté, les sectateurs les plus engagés de la théorie des super-cordes soutiennent l’existence des multivers. Il y en aurait 10500, si l’on compte tous les univers correspondant à toutes les variétés possibles de Calabi-Yau, chacun voguant dans des branes parallèles. En réalité il pourrait y en avoir même bien plus encore, totalement déconnectés de notre univers, improuvables, indétectables, pures vues de l’esprit, mais nécessaires à la belle super-symétrie voulue par les mathématiques des super-cordes, et ne tenant leur existence fantomatique que de cette supposée nécessité.

De l’autre, des physiciens plus conservateurs, post-einsteiniens, jugent que cette théorie ne relève pas de la science mais de la féerie ou du délire abstrait de chercheurs trop épris de la force propre des mathématiques, qu’ils tiennent d’ailleurs pour « réelles ».

Platon aussi croyait que les mathématiques possédaient une forme de réalité, et de mystère. Mais il y avait au-dessus d’elles, d’autres mystères encore. Quant à l’existence d’une infinité de mondes parallèles, si allègrement postulée par les physiciens des super-cordes, il répond nettement, avec les moyens de son temps : la réflexion métaphysique. « Afin donc que ce monde-ci, sous le rapport de l’unicité, fût semblable au Vivant absolu, pour ce motif, ce n’est ni deux, ni une infinité de mondes qui ont été faits par l’Auteur, mais c’est à titre unique, seul en son genre, que ce monde est venu à l’être, et que dorénavant il sera. » (Timée, 31b)

A la réflexion, je constate que ces problèmes complexes se ramènent en fait à une intuition fort simple. Soit nous sommes dans un ou des multivers infinis, dominés par les mathématiques (on se demande d’ailleurs pourquoi). Soit nous sommes dans un seul univers.

Le principe d’Ockham, qui recommande de ne pas multiplier les êtres sans nécessité, me donnerait envie de privilégier l’unicité de l’univers à toute démultiplication infinie d’univers parallèles.

Mais alors pourquoi cet univers si spécial ? Pourquoi cette extraordinaire, incroyable, déroutante, précision des constantes que la physique détecte, et qui sont comme des données immanentes venues d’ailleurs pour structurer cet unique univers selon des lois qui rendent possibles les galaxies et la vie même ?

La précision de la constante cosmologique est ébouriffante : un 0, suivi d’une virgule, puis de 123 zéros, puis d’une série de chiffres. La moindre variation de la constante cosmologique ferait exploser l’univers ou le rendrait totalement inapte à la vie. Or nous sommes bien là pour en parler. Le principe anthropique, à savoir l’existence d’une pensée humaine, logée dans un coin de l’univers, élimine donc a priori le hasard inimaginable d’un univers ne devant son existence qu’à l’existence d’une constante cosmologique infiniment hasardeuse.

Reste une autre hypothèse. Celle de Platon.

Le sens du mystère


73

 

Il y a des phrases comme ça, qui stupéfient.

« On pourrait dire, en résumé, que tout ce qui agit dans le temps, soit corps, soit âme, reçoit continuellement la puissance d’opérer peu à peu, mais ne la possède jamais absolument tout entière. C’est pourquoi les Platoniciens jugent que l’âme non seulement existe toujours, mais même est toujours engendrée, c’est-à-dire qu’au fur et à mesure qu’elle puise sa force, elle déploie des formes intrinsèquement différentes et varie continuellement ses désirs et ses lois. »

Ce qu’il y a de stupéfiant pour un lecteur moderne (ou soi-disant moderne), c’est que cette phrase de Marsile Ficin, l’un des premiers « modernes » de la Renaissance – soit dit en passant, cette phrase n’a absolument aucun sens repérable dans le référentiel étriqué dans lequel les « modernes » évoluent depuis cinq ou dix décennies.

L’époque est absolument incapable de comprendre aujourd’hui ce qui était la production de la fine pointe de l’intelligence au début de la Renaissance. Belle leçon de relativisme, non ?

L’idée sous-jacente, principale, de Ficin est celle de la mobilité intrinsèque, permanente, continuelle, de « l’âme ». Cette mobilité incessante est paradoxalement assez moderne dans son principe. Mais les modernes ne connaissent pas « l’âme », ils ne reconnaissent que la matière. D’où la stupéfaction dont je parlais, puis le dédain, le mépris, le haussement d’épaule. Comment appliquer un principe moderne (la mobilité incessante) à une substance non-moderne (l’âme) ? Réponse : c’est impossible, et démodé.

Les modernes disent en revanche, et très volontiers, que la matière est intrinsèquement mobile. Cette mobilité de la matière pourrait être un succédané à la mobilité de l’âme. Il suffirait d’observer le mouvement incessant des quarks, ou le stridulement des super-cordes. On aurait alors compris le secret des choses…

La matière incarne pour les modernes le rôle de la substance et celui de l’âme, tout à la fois. Pour eux, tout est mélangé, la forme et la matière, la mobilité et le repos. Ces catégories anciennes, classiques, l’âme et la matière, sont aussi mélangées, c’est-à-dire confondues. Plus de discrimination, plus de séparation, plus d’intelligence. A la place, simplement des assertions. Des dogmes.

Mais la matière, les dogmes, n’épuisent pas le mystère. Les modernes sont un peu courts sur la distance. Prenez simplement les nombres, ou les figures (par exemple le cercle d’Euler). Rien de matériel en cela. Seulement des idées, des concepts. De pures abstractions. Pourquoi la droite d’Euler d’un triangle réunit-elle en elle l’orthocentre, le centre de gravité, le centre du cercle circonscrit et le centre du cercle d’Euler ? Il n’y a aucune réponse « moderne » à cette question. Mais les modernes se fichent complètement de la géométrie et plus encore de la philosophie.

Pour Platon et Pythagore, c’était tout le contraire. Les nombres et les figures leur apparaissaient comme des puissances imaginaires, des forces divines (Timée 31b-32c). Cette puissance des nombres et des formes représente l’essentiel du mystère pythagoricien, et platonicien.

Mais les modernes ont perdu tout sens du mystère. Ils ne soupçonnent même plus que le mystère fut physiquement et intellectuellement perçu par ces grands anciens. Ils ne comprennent même plus le sens de ce mot.

Analogies illimitées et limitées


72

 

Dans le Philèbe, Platon définit cinq genres de l’Être. L’idée est que l’on peut engendrer tous les êtres à partir d’une composition appropriée de ces cinq genres. Il y a en premier lieu l’Infini et le Fini, deux genres distincts. Un troisième genre résulte du Mélange de ces deux premiers genres. Le quatrième genre d’Être n’est pas une substance mais un principe : il correspond à la Cause qui produit le Mélange des deux premiers genres. Le cinquième est, à l’inverse, le pouvoir d’opérer la Discrimination des genres.

On ne peut qu’être frappé par le caractère fort hétérogène de ces cinq genres, les uns surplombant les autres, les uns causes, les autres effets, les uns substances, les autres principes d’union ou de séparation. C’est précisément cette hétérogénéité fondamentale qui justifie qu’on puisse en faire des genres premiers, susceptibles de décrire toute chose.

L’Être est manifestement un genre premier. Platon en propose d’autres. Dans le Sophiste, il en énumère cinq : l’Être, le Repos, le Mouvement, le Même et l’Autre. L’Être exprime l’essence de chaque chose, et définit aussi son existence. Le Même indique que chaque chose coïncide avec elle-même, mais peut aussi coïncider en partie avec d’autres choses. L’Autre montre qu’il y a des différences en chaque chose, et que les choses diffèrent aussi entre elles. Le Repos rappelle que toute chose conserve nécessairement pendant un certain temps son unité. Le Mouvement signifie que toute chose résulte d’un passage de la puissance à l’acte, dans le domaine de l’être ou dans le domaine de l’action.

Dans sa Théologie platonicienne, Marsile Ficin note que Platon appelle Dieu : « l’Illimité », dans le Parménide (137d) – et qu’il l’appelle « Limite » dans le Philèbe (16d-23c). « Illimité » parce qu’il ne reçoit aucune limite de quoi que ce soit, et « limite », parce qu’il limite toutes choses selon leur forme et leur mesure.

Il est intéressant de remarquer que la matière imite Dieu en cela même : « Elle représente, autant qu’il lui est possible, à la manière d’une ombre, l’infinité du Dieu unique », dit Ficin. L’infinité de la matière, l’infinité des choses peut se décrire par les trois genres que sont l’essence, l’autre et le mouvement. Le monde de la matière engendre en effet à l’infini les essences, les altérations, transformations et mouvements.

A l’inverse, la limite des choses se ramène également à trois genres qui sont l’être, le même et le repos.

L’infinité et la limite des choses miment comme des ombres, Dieu, en tant qu’il est « Illimité » et qu’il est « Limite ».

L’horreur éternelle


71

C’est le prophète Daniel qui parle de sa voix de voyant: « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les savants brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, brilleront comme les étoiles pour toute l’éternité. » (Dan. 12,3)

Cette prophétie a une certaine saveur gnostique, faisant référence aux « savants », aux « doctes ». Ce n’est pas d’un savoir vain dont il est ici question, il s’agit de la justice, chose moins humaine que divine. Comment atteindre cette sorte de connaissance? Comment accéder à ces parages lointains? Beaucoup « doutent naturellement de leur propre divinité, pour n’avoir jamais tourné leur regard vers la splendeur divine de l’intelligence », dit à ce propos Marsile Ficin, mais ils le tournent « vers la brume mortelle des images corporelles répandues dans l’âme par les sens. »

Il y a une manière d’y arriver, cependant, c’est de méditer sans cesse sur la mort, comme le conseille Platon. « De deux choses l’une : ou bien d’aucune manière il ne nous est possible d’acquérir la connaissance, ou bien ce l’est pour nous une fois trépassés. » (Phédon, 66 e) Pour Platon, le moyen d’être le plus près de la connaissance, c’est d’avoir le moins possible commerce avec le corps. Passant à la limite, on déduit que seule la mort est le royaume de la vraie connaissance. C’est d’ailleurs « l’immense espoir » dont fait part joyeusement Socrate à ses amis affligés, peu avant de boire le poison.

Sur quoi cet espoir repose-t-il ? Sur une idée folle : « Nous sommes des êtres divins ». Pourquoi ? « Précisément parce que, privés momentanément de notre demeure et de notre patrie céleste, c’est-à-dire aussi longtemps que nous sommes sur la terre les suppléants de Dieu, nous sommes sans cesse tourmentés par le désir de cette patrie céleste et que nul plaisir terrestre ne peut consoler dans le présent exil l’intelligence humaine désireuse d’une condition meilleure. » (M. Ficin, Théolog. Plat. Livre XVI)

Cet espoir immense, fou, déraisonnable, ne se base paradoxalement que sur la seule activité de la raison. Marsile Ficin explique : « L’espoir de l’immortalité résulte d’un élan de la raison, puisque l’âme espère non seulement sans le concours des sens, mais malgré leur opposition. C’est pourquoi je ne trouve rien de plus admirable que cette espérance, parce que, tout en vivant sans cesse parmi des êtres éphémères, nous ne cessons pas d’espérer. » (Ibid.)

Ces idées « folles » ont été au long des siècles partagées par Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Aglaophème, Pythagore, Platon… Puis leurs écoles : Xénocrate, Arcésilas, Carnéade, Ammonius, Plotin, Proclus. Que du beau monde.

Aujourd’hui, l’actualité ne nous renvoie plus beaucoup d’idées de ce genre, excepté le pape François et les moudjahidines suicidaires.

Si l’on reste sur le plan strictement philosophique, l’argument de Socrate me paraît avoir une certaine portée : la raison philosophique nous dit qu’il n’y a que deux hypothèses : soit la connaissance n’est pas possible du tout, soit elle n’est possible qu’après la mort.

L’horreur absolue ressemble donc un peu à ceci : voir clairement avec les yeux de la raison pure l’absurdité et l’inanité d’une condition humaine, capable de raison, et capable d’en tirer les hypothèses les plus folles.

 

Variation de la variation


5ème jour

La caractéristique de l’Inde est « l’évanescence », dit Hegel. Entre fugacité, brièveté et immatérialité, l’évanescence est aussi une transformation, une métamorphose. Au sein du monde, au cœur de la réalité même, la forme évanescente est subliminale, impalpable. Elle se dissout à peine apparue. Par là elle est susceptible de servir de métaphore concrète à la transcendance. D’où l’idée de l’Inde. L’évanescence défie la matière. Elle échappe à toute assimilation, à toute saisie. Ceci est l’exact contraire de ce qui se passe dans tout processus vital. Dans la vie de la nature comme dans la vie de l’esprit, l’essentiel est l’assimilation, c’est-à-dire la transformation de ce qui vient de l’extérieur en quelque chose d’intérieur, la métamorphose de l’autre dans le même. Mais ce qui est évanescent ne peut pas être assimilé, par définition. Et pourtant, de la chose « évanouie », il reste toujours un petit reste, un petit rien, qui n’offre pas de matière à l’assimilation, mais qui signale faiblement que quelque chose a bien eu lieu, que ce quelque chose a disparu, mais qu’il continue à faire signe, sous forme d’ombre, d’écho, d’effluve, de nuance imperceptible. En se refusant à l’assimilation, l’évanescence est le contraire de l’irréversibilité. Elle garde tout entier un potentiel de régénération, de réactivation, qui demande que certaines conditions soient à nouveau remplies pour reprendre vie.

Je voudrais appliquer cette métaphore à la plasticité génétique, à la plasticité du vivant. On sait que l’ARNi (interférent) a la propriété d’interférer sur la mise en œuvre du programme génétique. Cela signe la fin du déterminisme mécanique que convoyait la notion de « programme génétique », et aussi de façon plus surprenant encore, la fin de l’irréversibilité associée à ce programme. On peut désormais transformer des cellules adultes, les dédifférencier, les déprogrammer et les reprogrammer en nouvelles cellules souches pour obtenir soit des cellules totipotentes (cellules embryonnaires), soit des cellules multipotentes (cellules adultes du même tissu), soit des cellules pluripotentes (cellules adultes d’autres tissus). Cette plasticité du vivant était jusque il y a peu insoupçonnée. Les conséquences sont faramineuses. On peut fabriquer des cellules souches en détournant des cellules du bulbe olfactif pour lutter contre la maladie de Parkinson, afin de régénérer les régions du cerveau atteintes par la maladie. On peut réveiller le potentiel endormi de cellules adultes, les reprogrammer pour qu’elles se comportent comme des cellules totipotentes.

Qu’il me soit permis d’ajouter, sans trop de cuistrerie, qu’aux côtés de plus de 25000 gènes codant des protéines, il existe des milliers de séquences génétiques codant des ARN dont la fonction est de réguler l’expression des gènes codant les protéines. Le génome n’est donc pas un « programme », déterminé au sens cybernétique du terme. Il est éminemment mobile, plastique, métamorphique. Il possède toutes sortes de moyens de se reprogrammer lui-même, de modifier son action codante, selon les conditions rencontrées. Le mot de « programme » n’est pas suffisant pour rendre compte de cette complexité, qui échappe aux déterminismes, et qui ne cesse de laisser de la place à la contingence, à la fortune, aux aléas, sans toutefois en être durablement dominée, mais en en tirant plutôt tout le parti possible, comme si une intelligence supérieure, quoique apparemment inconsciente, façonnait en permanence les nouveaux outils de sa survie.

Je n’ai pas l’intention de filer davantage ici les métaphores de la transformation des cellules adultes en cellules totipotentes, mais je voudrais souligner le caractère éminemment « intermédiaire » de ce phénomène, au sens que lui donne Platon dans le Banquet. Diotime a appelé les intermédiaires les metaxu. Je dirais volontiers que le génome, faute d’un meilleur qualificatif, est une sorte d’être intermédiaire, un metaxu, capable de toutes les métamorphoses, car il contient, tapi dans ses myriades de cycles complexes, enchevêtrés, de régulation, un potentiel de variation qui ne cesse de s’appliquer à lui-même, variant les conditions de variation de la variation, variant toujours davantage les conditions de transformation des conditions de variation, et ceci, pourquoi pas, à l’infini. Il y a là, n’en doutons pas, quelque chose qui relève du mystère, faute, là encore, d’un meilleur mot.

L’art des « metaxu »


Entre la beauté et la laideur, entre le savoir et l’ignorance, entre la matière et les formes, entre les mortels et les immortels, il y a toutes sortes d’êtres « intermédiaires », ce que Platon appelle les metaxu. Il en est des myriades. Le monde se tisse sans cesse par leurs médiations et par leurs transformations.

Les metaxu prennent une actualité nouvelle avec la révolution numérique, qui les rend plus tangibles peut-être, et leur ouvre un immense champ d’expérimentation pratique. L’artiste intermédiaire peut se lancer à la découverte de formes métamorphiques, et de forces immuablement mues. L’art intermédiaire des metaxu entrecroise inextricablement des images (sensibles) et des modèles (intelligibles), révélant progressivement leur essence : le paradigme caché, celé par le démiurge.

Les images de metaxu présentées ici se veulent des expressions caractéristiques de cet « art intermédiaire ». Elles doivent être comprises comme quelques moments privilégiés dans la vie de leur genèse. Ces prélèvements ne sont pas arbitraires. Ils ont été sélectionnés comme des « instants », des « moments » uniques. Seul leur « paradigme » reste intangible, à travers la multiplicité des formes visibles qu’il engendre, et des figures qui l’incarnent provisoirement.

L’imitation des dieux

Ovide a dit que le Sommeil est le père de mille enfants. Parmi ceux-ci, il y a Morphée qui peut prendre toutes les apparences de la figure humaine, Icélos qui peut se changer en bête sauvage, en oiseau ou en serpent, et Phantasos qui sait imiter la terre, les rochers, les eaux, les arbres. Le Sommeil engendre les fantasmes, et rêver c’est imiter les dieux, c’est reprendre ce qu’ils ont déjà vu, pour le métamorphoser à notre manière.

Il y a bien sûr des grincheux, comme Schopenhauer, qui vitupèrent l’imitation : « Imitatores servum pecus ! ». Les imitateurs, peuple serf. Cette servitude est parfois nécessaire, en vue d’une plus haute libération. En Amérique tropicale, les fleurs de la passion (du genre passiflora) en font une question de survie. Elles imitent de faux œufs du papillon heliconius, avec leur couleur jaune et leur disposition aléatoire. Elles font ainsi croire à ces papillons qu’une ponte d’œufs a déjà eu lieu, et les incitent à aller pondre ailleurs leurs œufs parasites, aux promesses de larves dévoreuses. Dans ce cas il n’est pas question d’innover. Imiter c’est vivre. Innover c’est mourir.

Et pourtant, il a fallu à ces fleurs beaucoup innover pour imiter, simuler et survivre.

Il reste entendu que l’imitation « serve » ne peut se comparer à la vive imagination. L’imitation est toujours limitée par ce qu’elle imite. Elle ne tient pas assez compte des rapports cachés entre les choses. Elle étale trop crûment la mince pellicule qu’elle se contente de prélever sur le monde.

L’imagination, quant à elle, prétend ne rien imiter. En réalité, elle imite aussi, mais ce qu’elle imite, elle l’obscurcit, et le cèle. Elle arbore du neuf pour mieux cacher ce qui ne saurait être vulgairement dévoilé.

Oscar Wilde disait que le maniérisme cherche à « imiter l’art et non la nature ». En réalité, il n’imite ni l’un ni l’autre. Un tableau maniériste n’est pas d’abord une image. Il est d’abord une idée. Le peintre maniériste ne cherche pas d’abord à rendre visible, il veut surtout rendre l’invisible. L’image maniériste n’imite pas, elle signale. Elle ne figure pas une présence, elle désigne une absence. « Comprenne qui pourra ! » semblent nous dire ces tableaux moqueurs et distants. Se servir de son esprit plus que de son regard, voilà la leçon maniériste.

Pythagore fut le premier philosophe de l’imitation. Les nombres, disait-il, forment la substance même des choses, et celles-ci imitent (mimesis) les nombres. Les choses entretiennent entre elles des relations analogues à celles qui relient les nombres entre eux. Platon reprit cette idée, en lui donnant une forme plus large : les idées sont des « modèles » dont toutes les choses « participent ». Cette participation se fait comme mélange (mixis), comme union intime entre le modèle idéal et la chose réelle.

Comme si toute grande idée exigeait une polémique, Aristote affirma peu après que ces nuances n’étaient que des « jeux de mots ». Il ne voyait quant à lui aucune différence entre mimesis et mixis, et les rejetait l’une et l’autre. Il y avait pourtant une nuance de taille. La mimesis pythagoricienne laissait intangible le monde épuré des modèles ; elle n’affectait pas la symbolique archétypale des nombres, qui restaient séparés des choses. La mixis platonicienne exigeait en revanche une forme d’union rapprochée entre les idées et les choses. C’était un mélange actif, participatif, une fusion des essences et des natures, qui permettait l’engendrement puis la prolifération d’une multiplicité de mondes intermédiaires.

Devenir

Le devenir multiple des formes, comment le concevoir ? Par « devenir des formes », on entend la génération, le changement et le mouvement des formes sensibles. Pour Platon, ces formes en devenir sont une image déformée et affaiblie de la génération, du changement et du mouvement qui animent les formes idéales. En revanche, pour Aristote, il n’y a de devenir que dans les choses. Tout ce qui « devient », devient quelque chose, à partir de quelque chose, au moyen de quelque chose. Pour devenir, il faut s’incarner.

Ce qui importe, ce ne sont pas seulement les formes, ce sont aussi leurs manières de fluer, leurs façons de varier. La diversité des devenirs est infinie. La fleur devient fruit, la larve nymphe, l’enfant adulte et la fille femme, chacun selon sa manière. Le devenir n’est pas non plus le même qui affecte les parties ou le tout. De plus, des principes différents s’appliquent à l’origine et au terme du développement. Les lois du devenir ne sont point fixes. Elles sont elles-mêmes en devenir. Héraclite utilise l’expression « vivre la mort » pour traduire ce passage de l’être au devenir. Il n’y a pas de loi qui résiste au devenir, pas même les lois qui le régissent. La seule loi immuable, c’est qu’aucune loi ne l’est. Le devenir s’engendre lui-même puisque sa mort garantit sa vie. Il est sa propre substance, sa propre matière, et se fait guerre à lui-même, en toute nécessité, en toute liberté.

D’ailleurs le devenir n’est pas synonyme de progrès. L’adulte n’est pas toujours supérieur à la larve. Chez certains crustacés, des organes parfaitement développés au stade embryonnaire peuvent être relativement dégénérés au stade adulte. Darwin en conclut que ces larves doivent être placées plus haut sur l’échelle de l’organisation que les animaux adultes qu’elles deviennent.

La sénilité et la décrépitude sont issues du devenir au même titre que la maturité et la force de l’âge. Les formes en devenir ne sont jamais assurées de leur avenir. Les artistes le savent bien, qui s’empressent de ponctuer leur vie d’œuvres « achevées ». L’œuvre s’achève, mais ni l’art, ni l’artiste. L’art, indéfini, devient toujours. L’artiste, quant à lui, fige les formes nécessaires à son propre devenir, et il les laisse sans remords derrière lui, comme des sentinelles endormies. Que devient-il lui-même ? Il devient ce que deviennent tous les hommes. Peut-être son sort est-il même encore moins enviable. Car les formes qu’il forge lui renvoient sans cesse une image de la distance qui le sépare de son propre idéal. L’artiste ne peut jamais produire une œuvre dont l’essence vaille sa propre essence. Ses œuvres sont comme les excrétions d’un métabolisme créateur dont le sens est dans cette essence.

Les œuvres ne sont que des traces, là où l’on pensait trouver des chemins ou des passes. Aussi l’art est-il un venin mortel. Vienne l’âge, et avec lui le coup de grâce. « Ton art te dépasse », clament les œuvres rassemblées devant l’artiste amer. Ces objets, qu’un souffle créateur anima jadis, portent l’accusation la plus terrible. Le créateur qui les porta n’est plus. Le démiurge a baissé les bras. La folie ou la mort, le désespoir ou l’amertume semblent les seuls recours devant le constat fatal. Les œuvres libéralement dispensées pendant la période active, paraissent d’abord comme autant de signaux stables d’un mouvement précieux, vital, indicible. Puis elles deviennent la preuve irréfutable de la mort proche de l’artiste qui les fit naître. Dans un de ses derniers poèmes, Michel-Ange écrit : « L’art tant célébré, dont je connaissais les secrets, m’a fait sombrer dans la fange. Vieux, pauvre, dépendant d’autrui, je me décomposerai si bientôt je ne meurs. »

Modification

Les modifications sont toujours légères ou minimes. Mais leurs conséquences peuvent être prodigieuses. Si nous avions un système respiratoire très légèrement différent de celui dont nous disposons actuellement, il en résulterait une transformation extraordinaire des expressions de notre visage, note Darwin. Une simple modification de l’environnement peut faire évoluer des espèces ayant le même patrimoine génétique vers des morphologies très différentes.

Les modifications paraissent souvent marginales ou accessoires. Elles semblent ne pas affecter le principe même de ce qu’elles modifient. Elles ne sont qu’une simple modalité, ne touchant en rien à l’essentiel. L’essentiel ne se modifie pas. Il ne peut être modulé. La modification n’est donc qu’un accident, qui n’engage pas le fond des choses, la substance.

Cependant, le jour arrive où une modification minime se traduit par un résultat sans commune mesure avec ce que l’on attendait. C’est le grain de sable, qui désole les planificateurs imprévoyants.

Pour notre part, on se réjouit de ce qu’en se modifiant un peu, sans peine, on puisse se transformer beaucoup, sans douleur.

En allant au bout de l’idée, il suffit donc peut-être de rêver son être pour le modifier, et le modifiant ainsi, le changer réellement.

Changement

Pour Héraclite, le réel est changement. Toute la nature est en mouvement. Tout coule. On ne peut donc énoncer aucune vérité, car qui peut juger de la vérité de ce qui change en tout sens ? Cratyle alla plus loin encore, et reprocha à Héraclite d’avoir dit qu’on ne descend pas deux fois dans le même fleuve, car il estimait qu’on ne peut même pas le faire une fois. Il en concluait qu’on ne peut rien dire, et se contentait de remuer le petit doigt.

Aristote, comme à son habitude, se livra à une analyse fouillée des diverses catégories de changement : la génération, la croissance ou la décroissance, l’altération et la translation. Pour lui c’est la translation qui est le premier des changements, car tous les changements se ramènent en dernière analyse à des séries de translations.

Les changements peuvent être brusques ou lents, légers ou prononcés. Les changements visibles finissent toujours par émerger de la mer des changements invisibles. Les clinamens et les catastrophes sont les visages brutaux d’un changement qui ne cesse jamais.

Au théâtre du changement, le spectacle n’est ni sur la scène, ni dans la salle, mais dans les coulisses profondes. Les métamorphoses les plus luxuriantes du vivant se ramènent au « fonctionnement expressif » des gènes. Ou même, si l’on va plus loin, se résument à leurs « sauts quantiques ». La chimie, avec son cortège de réactions, de combustions, et de transformations, la physique avec ses fusions, ses évaporations et ses sublimations ne sont que de pâles images de nos genèses intimes.

Le changement s’attaque à tout, même à lui-même. Toutes les règles peuvent être réformées. Toute loi doit contenir le germe de son abrogation. Tout juge doit pouvoir être jugé, au tribunal du changement. Tout changement doit pouvoir être changé. Le changement du changement, c’est aussi le lieu de la liberté.

Baltasar Gracián fit débarquer ses héros sur une île où cette liberté était acquise, et ils y rencontrèrent des monstres en perpétuelle transformation, « tantôt immenses, tantôt minuscules, changeant sans cesse de couleur et de sexe. »

C’était un monde en délire, assez amusant. Mais changer toujours reste au-dessus de nos forces. La folie guette le changeur invétéré. Elle le suit pas à pas, prête à fournir son secours et son poison. La démence n’est-elle pas la faculté de changer n’importe quoi en autre chose ?

Il est vrai aussi que mieux vaut parfois la folie éventuelle à la mort assurée.

Evolution

L’évolution est créatrice, disait Bergson. Cette formule apparemment simple n’est pas si facile à concevoir. La difficulté principale est de bien comprendre la force du temps. Nous n’avons aucune idée concrète de ce que représente un milliard d’années, ni même un million, et surtout de leur possible impact sur des formes vivantes. Le calme royaume de la géométrie ou la paisible république du langage ne nous sont d’aucun secours dans la jungle absolue de la lutte des espèces pour la vie, sur d’immenses durées de temps. L’examen des quelques formes de vie aujourd’hui présentes ne nous éclaire guère sur les innombrables formes disparues, et sur les possibles innovations qui se révèleraient, peut-être, dans un ou deux milliards d’années.

L’évolution se fait par bonds inédits, et en une mosaïque de vitesses relatives. L’évolution n’est pas la même en tous points du temps et de l’espace. Ici elle peut sembler somnoler, là être foudroyante. Les différentes parties d’un même organisme n’évoluent pas elles-mêmes à la même vitesse. On a pu même affirmer que dans chaque être vivant aujourd’hui coexistent des vestiges chromosomiques de toutes les époques du monde.

Une théorie récente met en avant, dans le cas des vertébrés, l’activité auto-catalytique du cerveau dans le processus évolutif. L’évolution morphologique dépendrait en partie des rétroactions positives du cerveau. A condition d’être suffisamment développé, le cerveau peut exercer une « pression interne » capable de favoriser ou d’inhiber des mutations génétiques fortuitement apparues.

Avec le cerveau, l’évolution se donne un moyen d’une puissance inimaginable pour se changer elle-même, pour changer ses propres règles, et même la finalité implicite qu’elle semble suivre. Hegel disait déjà que « du fait même que l’homme sait qu’il est un animal, il cesse de l’être. »

Pour l’artiste intermédiaire, l’évolution des espèces est un paradigme particulièrement stimulant. L’évolution semble n’obéir à aucun programme prédéterminé, ni à aucun modèle préalable. Elle ne cesse de réfuter ses propres productions par tous les moyens, jusqu’à frôler parfois le suicide final. C’est l’exemple énigmatique d’un système géant, génial, en genèse constante, et capable de se transformer lui-même, de lui-même, par lui-même, visant quelque lointaine idée qui pourrait bien résider en dehors de lui-même.

Variation

Le même et le varié entretiennent des rapports étroits. Une seule image peut engendrer de multiples rêves. Une seule forme peut se lire de façon variée. Réciproquement, un concept impose sa forme unique aux mille variations qu’il subsume. Le rêve et le concept, l’un et le multiple, ne sont que des variations l’un de l’autre.

Il n’est rien qui ne varie. Car la variation, c’est l’art de rester soi-même. La (petite) variation est la substance même du même.

Les minéraux varient. Ils se dissolvent, ils se recombinent. Les molécules qui les composent ne cessent de varier de formes.

Les arbres varient, suivant l’heure du jour ou la température. Le volume des branches et du tronc change. C’est au matin, avant le lever du soleil que leur circonférence est la plus grande. Plus tard, dans la journée, ils rétrécissent à cause de la transpiration. Mais il suffit d’une averse et ils enflent à nouveau.

Les animaux aussi sont sensibles aux variations de température. Prenez les chats siamois. La couleur de leur pelage dépend d’une enzyme qui ne fonctionne correctement qu’à la température de 33°C. Au-dessus de cette température, l’enzyme ne catalyse plus la synthèse de la couleur noire, et le poil reste clair. Les parties les plus chaudes du chat sont claires, et les zones plus froides (pattes, oreilles, queue) sont noires.

Un des mécanismes de variation les plus répandus est la répétition. « Lorsqu’un organe se répète souvent dans un même animal, il tend tout particulièrement à varier, soit par le nombre, soit par sa conformation », écrit Darwin.

Les gènes sont particulièrement concernés par cette loi, puisqu’ils répètent sans fin les mécanismes simples de la duplication de l’ADN.

Mais la variation ne s’applique jamais qu’aux détails, à la périphérie. C’est justement parce qu’un caractère n’a pas beaucoup d’importance qu’il peut varier sans contrainte. S’il en avait, il serait soit éliminé radicalement, soit conservé précieusement, et donc soustrait à toute variation. L’extrême variabilité d’un caractère implique son extrême marginalité. Parfois ce raisonnement semble difficile à accepter, tant la variation semble radicale. Le papillon araschia levana L., appelé vulgairement « la carte de géographie », offre un festival variations spectaculaires. Les papillons de la génération du printemps sont fauves, avec des taches noires, blanches et bleues. Ils sont remplacés par la génération de l’été qui est de couleur brune avec des taches blanches et un trait rouge. L’explication est que le gène qui contrôle les couleurs donne lieu à deux « expressions » parfaitement distinctes.

La variation est une métamorphose marginale, parfois saisie de très timides audaces. Ainsi le visage de l’homme est l’objet d’infinies et subtiles variations. Le visage du matin n’est pas celui du soir. Athanasius Kircher (1601-1680) avait inventé un système à base de miroirs plans pour « montrer le visage humain comme variable » (Faciem hominis variam ostendere) en en superposant des images successives.

La tradition picturale fourmille de techniques variationnelles. C’est une question cruciale, on s’en doute. Comment un même outil, le pinceau, peut-il rendre les infinies variations de la nature ? Il faut commencer par varier les gestes qui l’animent. La « méthode des rides » de Shitao est une encyclopédie des variations possibles, avec le roc, l’arbre ou le nuage. Les diverses « rides » (nuages enroulés, chanvre éparpillé, corde détoronnée, taille à la hache, face de diable, crâne de squelette, fagot emmêlé, graines de sésame, or et jade, cavité ronde, pierre d’alun, fragment de jade, sans os,…) sont autant d’opérateurs capables de faire « varier » l’aspect d’un sujet donné. Indépendantes de leur destination finale, les « rides » forment un groupe de transformations dont le jeu renvoie d’abord à lui-même. La signification particulière, contingente, d’une ride donnée s’efface nécessairement devant la signification plus haute qu’elles offrent toutes ensemble, comme système. Elle disparaît devant les affinités qui unissent les rides entre elles, ou les dissonances qui les font vibrer, et qui forment le tissu même du style, et peut-être même du monde.

Altération

S’altérer c’est devenir autre, tout en demeurant le même. Il y a altération quand une substance change qualitativement en restant cependant la même. Ceci est possible quand ce n’est pas la substance prise comme un tout qui change, mais seulement certaines de ses qualités. Si toute la substance changeait, il ne s’agirait plus d’une altération, mais d’une corruption totale – laquelle conduirait à la génération d’autres substances.

L’altération est un changement qualitatif, partiel et continu. Comme elle ne change pas le sujet, mais seulement telle ou telle de ses qualités, elle transforme continûment la substance en elle-même. Les qualités altérées des objets se succèdent comme des instants dans la durée, ou des points sur de souples lignes. C’est ce mouvement continu qui donne son identité à ce qui devient autre, dans ce qui reste le même.

En résumé, l’altération incarne la présence d’un peu d’autre, librement à l’aise dans le même.

Mais l’altération peut parfois attenter à la vérité même de la chose, quand on en abuse. L’approche seulement technique, ou la méthode mathématique, strictement ou absolument appliquées, font partie des dangers. « Dans la connaissance mathématique, la réflexion est une opération extérieure à la chose ; de ce fait, il résulte que la vraie chose est altérée. »

Il ne faut pas en conclure que la technique ou les mathématiques pervertissent les choses vraies, comme par exemple Socrate les jeunes gens. Il faut plutôt comprendre qu’elles offrent le moyen d’une lecture autre du même. Il ne faut pas trop se plaindre de l’éloignement des mathématiques et du réel, et de l’extériorisation de celles-là par rapport à celle-ci. Au contraire, il faut se servir de l’altération qu’elles lui font en effet subir pour découvrir certains de ses principes cachés. L’altération, dans ce cas, permet un regard autre, plus profond, sur le même. De ce fait, elle nous aide à reconstituer, indirectement et au moins partiellement, l’invariant qu’est la chose même.

Dis-moi ce qui te rend autre, et je te dirai qui tu es.

Déformation

Tout ce qui se déforme, dans le même temps se reforme. En se déformant, la forme devient pâte ou glaise. Elle se fait nuage ou liquide : elle se soumet à la puissance continue de la déformation. Cette malléabilité, cette humilité plastique sont semblables à celles des rêves et de l’imagination. La déformation relie la forme ancienne et la forme nouvelle, tout comme la rêverie mêle le possible et le réel. En ce sens, toute forme qui se déforme doit toujours garder en elle quelque chose d’amorphe. Il doit rester en elle de quoi recevoir d’autres formes en partie nées d’elle.

La déformation est un commentaire de la forme. Elle l’explicite, et la révèle en quelque sorte, car la dynamique déformante met au jour les points d’inflexion ou de rebroussement, les jointures et les pivots.

L’art a su depuis longtemps jouer de l’heuristique déformatrice. Les célèbres anamorphoses mettaient en scène des perspectives accélérées ou ralenties, des rectifications optiques, cachant de monstrueux rébus ou des bizarreries érotiques. Roland Barthes voyait dans l’anamorphose l’un des deux moyens radicaux de tourner l’Analogie en dérision, l’autre étant le respect plat, la « copie ». L’anamorphose est une déformation réglée, obéissant scrupuleusement aux lois de l’optique, mais dans un but résolument pervers. L’anamorphose est l’application extrême et ironique des lois nécessaires pour atteindre la perfection représentative.

Depuis Phidias, le sculpteur retors, on savait qu’il vaut mieux représenter des cercles par des ovales plutôt que par des cercles, car les images, « pour être plus parfaites en qualité d’images et représenter mieux un objet, ne doivent pas lui ressembler. »

Le maniérisme voulut soumettre la nature à l’anamorphose, comme on soumet à la question, pour lui arracher de nouveaux aveux. Athanasius Kircher chercha à appliquer le « grand art de la lumière et de l’ombre » et les ressources de sa « lanterne magique » pour « déformer le visage de l’homme de mille manières. »

Kircher, qui était jésuite, voulait déformer pour transformer, il voulait reformer pour mieux réformer. La déformation lui était une sorte de forceps pour aider la forme à s’accoucher d’elle-même.

Cette métaphore vaut aussi pour la vie et les formes vivantes. Sous sa forme la plus élémentaire, la matière vivante est une simple goutte de protoplasme enveloppée d’une membrane lui permettant de se déformer. Cette membrane, molle et souple, se comporte comme un liquide à deux dimensions, qui ne cesse de s’agiter. De fait la membrane cellulaire se recycle totalement en environ cinquante minutes, par la formation ou la disparition de vésicules et divers mécanismes, comme l’invagination de la membrane ou une phagocytose, permettant d’ « avaler » des corps étrangers.

De même, les protéines se déforment sans cesse, et ce sont ces déformations qui les rendent actives biochimiquement. Des petits mouvements locaux extrêmement rapides, de l’ordre de la femtoseconde (10-15 s.) produisent au bout du compte une déformation globale de la protéine.

Les protéines passent du local au global par d’infimes contorsions, indéfiniment répétées un million de milliards de fois par seconde. Elles semblent toujours en quête, toujours à l’affût d’un niveau énergétique approprié. Si les protéines avaient un dieu, ce serait Protée.

La déformation impose une sorte de continuité intrinsèque à la forme qui en est le siège. La forme doit en quelque sorte se souvenir d’elle-même pour seulement se déformer, partiellement, et non pas se métamorphoser complètement.

Cette nécessité d’une mémoire de la forme signale le début d’une sorte de conscience dans l’ordre du vivant. « L’amibe est déformable à volonté, elle est donc vaguement consciente », dit Bergson.

Fusion

La déesse de la fertilité, Io Aréthuse, se baigne nue dans les eaux du fleuve Alphée. Celui-ci tombe aussitôt amoureux d’elle. Se changeant alors en homme, il la poursuit. Io, acculée, prend peur. Une sueur glacée couvre ses membres, des gouttes coulent de tout son corps, une rosée s’écoule de ses cheveux, une mare ruisselle à ses pieds, en un instant Io se voit changée en fontaine. Alphée « reconnaît à cette eau l’objet de son amour », comme dit Ovide. Quittant l’apparence humaine qu’il avait prise, le fleuve Alphée reprend sa forme initiale et se change en ondes pour se mêler à elle.

En quelques lignes, sont ainsi rassemblées les trois figures classiques de la fusion : la fusion liquide (krasis), le mélange des liquides (mixis) et la « véritable fusion » : l’union naturelle (symphysis). Io commence par se liquéfier, puis se mélange aux eaux d’Alphée, pour finir par s’unir à lui.

Ovide rapporte encore l’histoire de Salmacis et d’Hermaphrodite (dont le nom est déjà une fusion des noms du dieu Hermès et de la déesse Aphrodite). Il décrit ainsi leur métamorphose : « Ce ne sont plus deux êtres, et pourtant ils participent d’une double nature. Sans que l’on puisse dire que c’est une femme ni un enfant, l’aspect n’est celui ni de l’un ni de l’autre, en même temps qu’il est celui des deux. »

Dans la fusion, c’est l’aspect extérieur qui change, et non pas le principe interne des êtres fusionnant.

Bergson, penseur de la conscience, utilise le mot de « fusion » pour décrire la pénétration mutuelle des idées. Les faits de conscience ne sont pas juxtaposés, mais fusionnés. Le moi est constitué par des êtres vivants qui se pénètrent les uns les autres, qui se fondent ensemble. Il est difficile de concevoir avec précision cette succession de changements d’états, cette compénétration de formes s’unifiant. Mais c’est une façon de rendre compte de l’immersion du monde, de sa substance, de son altérité, dans la conscience. Les durées, les odeurs, les instincts, les images sont comme les éléments d’une conscience « en sympathie » avec le monde, contre laquelle se liguent éventuellement toutes les forces de durcissement, de pétrification, de vitrification.

Mais la fusion porte potentiellement la confusion en elle. Comment établir la partition entre la fusion réussie et la fusion confuse, ratée ? Comment évaluer la « nature » positive, créatrice, de la fusion ?

Dans un chapitre sur la religion esthétique, Hegel montre l’effort de l’œuvre pour échapper à cette confusion. La figure humaine doit « se libérer » de la figure animale à laquelle elle est « mélangée ». La figure du dieu doit montrer la vie organique « comme fondue à la surface de la forme et limitée à cette surface. » La « fusion de l’idée et de la forme » doit se contenter d’un minimum de formes confondues. Sinon, la confusion des formes confondra aussi les idées.

Cette question est cruciale. Hegel prétendait juger de la valeur d’une œuvre d’art d’après « le degré de fusion, d’union qui existe entre l’idée et la forme ». Le beau serait le résultat de la « fusion » du rationnel et du sensible. Mais comment distinguer la fusion véritable, signifiante, de la bouillie inaboutie, confuse ?

Comment fondre sans confondre ?

Il faut revenir à la nature. Elle enseigne de multiples façons de fusions non confuses qui peuvent être embrassements, conjonctions, conjugaisons, ou même un dualisme de principes antagonistes.

Prenons l’exemple de la tempête, décrite par Ovide : « On croirait que le ciel entier descend dans la mer, tandis que lamer soulevée se hausse jusqu’aux régions célestes (…) les eaux du ciel se mêlent à celle de la mer (…) l’obscurité de la nuit s’épaissit des ténèbres de la tempête jointes à ses propres ténèbres ».

Ce dualisme de la mer et du ciel évoque la précision dialectique de la peinture extrême-orientale de paysage (comme le « san-sui-ga » japonais). Cette peinture ne vise pas à reproduire la nature mais à créer le principe d’une « nature ». Les jeux de l’encre et du pinceau veulent engendrer ceux des eaux et des montagnes. Comme l’eau et la montagne, l’encre et le pinceau se pénètrent pour se féconder mutuellement.

« Il faut que la montagne s’applique à l’eau pour que se révèle l’universel écoulement. Il faut que l’eau s’applique à la montagne pour que se révèle l’universel embrassement. »

Médiation

Les êtres intermédiaires sont en nombre infini. Mais on a déjà signalé qu’on pouvait distinguer deux grandes classes dans cette profusion : les messagers, qui relient, et les hybrides, qui mélangent. Ce sont les deux pôles d’une dialectique du même et de l’autre, de la liaison et de la fusion. L’être intermédiaire peut être un messager parce qu’il a une nature hybride, et qu’il possède des éléments de plusieurs natures. Réciproquement, il a le privilège de ces diverses natures, parce qu’il a su les conjoindre et les relier, de façon pérenne. Chez l’intermédiaire, il y a du même dans l’autre et de l’autre dans le même.

Ce principe, très taoïste, est aussi une conséquence du langage, de ses insuffisances et de la manière dont il s’applique au monde. Les mots doivent rassembler sous la même bannière des réalités distinctes, ils sont par là portés à les rapprocher et à les hybrider en les subsumant sous le même signifiant. Par ailleurs, le langage est notoirement inapte à traduire toute la gamme des glissements entre les formes. Etant lui-même une forme que nous imposons aux choses, il n’est guère propre, en conséquence, à traduire les transformations et les métamorphoses, puisqu’il a choisi de pérenniser les structures et les états. Ceci se vérifie simplement lorsqu’on tente d’appliquer à la nature une classification basée sur le langage. Quels que soient les critères choisis, les exceptions abondent.

Considérons par exemple les trois règnes classiques : le minéral, le végétal, l’animal. A la frontière entre ces règnes, prolifèrent les ambiguïtés. Telle substance gélatineuse, bourgeonnante, capable de mouvements autonomes dans les étangs, a été classée comme plante par Leeuwenhoeck en 1703, mais Abraham Trembley considéra un peu plus tard qu’il s’agissait d’un animal « zoophyte », d’un chaînon intermédiaire entre les végétaux et les animaux.

Il existe des organismes monocellulaires, les protistes phytoflagellés, qui se comportent comme des végétaux en milieu bien éclairé, et comme des animaux dans l’obscurité. Dans le premier cas, ils se nourrissent par photosynthèse ; dans le second cas, ils peuvent digérer des particules organiques. Ces organismes sont donc à la fois animaux et végétaux, ou successivement l’un puis l’autre. Mais cette distinction dépend essentiellement du critère choisi pour octroyer le caractère animal ou végétal. En l’occurrence il s’agit de savoir si leurs cellules possèdent des pigments comme la chlorophylle, auquel cas elles sont considérées comme « végétales », ou bien si elles en sont dépourvues, auquel cas elles seraient dites « animales ». Mais chez certains protistes, sur deux cellules-fille engendrées par mitose, l’une possède un plaste chlorophyllien, et est donc « végétale », et l’autre cellule en est dépourvue, et est donc « animale ».

Clairement, le problème vient des critères caractéristiques choisis, qui tranchent à vif dans une réalité beaucoup plus complexe que n’en saisit le langage.

La difficulté éprouvée à déterminer des frontières précises entre espèces différentes fut l’occasion pour Darwin de proclamer son principe de « continuité » de l’évolution, de gradation insensible entre espèces, sous-espèces et variétés accusées, et entre variétés légèrement divergentes et simples différences individuelles. Il est impossible, dit Darwin, de fixer le point auquel le terme « homme » commence à s’appliquer, si l’on considère la série graduelle des formes simiesques qui mène à l’homme.

On peut en inférer qu’il y a un nombre infini de formes intermédiaires « oubliées » qui relient toutes les espèces entre elles. D’innombrables formes de transition, aujourd’hui disparues, ont été « exterminées » par la sélection naturelle.

Ces multiples intermédiations, ces inimaginables hybridations, le langage semble impuissant à en rendre compte. Réduit à signaler quelques étapes bien nettes entre lesquelles les multiplicités hybrident s’ébattent incognito, le langage laisse échapper à ses filets nombre d’essences indicibles.

Ovide a raconté l’histoire émouvante de Myrrha qui supplia les dieux de la soustraire à la vie et à la mort. Sa métamorphose la chassa en effet du séjour des vivants comme de celui des morts. Echappant à tout repère formel, son châtiment fut littéralement indicible. Ses os furent transformés en bois, et son sang en sève, ses bras en branches et sa peau en écorce. Myrrha était enceinte au moment de sa métamorphose. L’enfant arriva à son terme et chercha l’issue par laquelle il pourrait venir au jour. L’arbre eut alors toute l’apparence d’une femme en travail. Les douleurs de la mère ne peuvent s’exprimer par des mots. L’arbre se fissura et livra passage à l’enfant par une fente de l’écorce.

Les résultats des Métamorphoses hybrident l’ineffable et la monstruosité.  Dans tous les cas, le langage peine à les nommer. Comment décrire sans de longues périphrases des êtres hybrides comme Scylla, femme-tronc aux jambes constituées par des monstres aboyant, assemblés par le dos, ou bien Dryope, « qui n’avait plus que le visage qui ne fût arbre » ? Devenus innommables, les monstrueux hybrides assument toute la charge du péché originel du langage.

Cependant, le langage ne s’avoue pas toujours battu. Il est parfois capable de médiation, d’intermédiation. Hermès, dieu du commerce et de la communication, est aussi l’inventeur mythique de l’écriture hiéroglyphique. L’archétype de l’intermédiaire messager est l’ange.

Issus de la tradition hébraïque, les anges et les archanges, les principautés et les puissances, les vertus et les dominations, les trônes, les chérubins et les séraphins, représentent autant de degrés hiérarchiques, de points de passage entre l’Homme et Dieu.

Platon partage la même intuition : « Tout ce qui est démonique est intermédiaire entre ce qui est mortel et immortel ». Les êtres intermédiaires jouent un rôle essentiel, et permanent. Le démiurge du Timée, créateur de la race humaine, en fait partie, tout comme les âmes dont il anime l’argile qu’il pétrit. Car les âmes sont des intermédiaires en ce qu’elles relient le sensible à l’intelligible. Elles donnent une « forme » à la matière de leurs impressions. Par le biais des représentations, elles réalisent la conjonction de l’être et de la pensée, elles relient le singulier et l’universel.

En revanche, Aristote n’a cessé de vouloir démontrer leur inanité. « La pensée d’Héraclite, disant que tout est et n’est pas, fait que tout est vrai ; celle d’Anaxagore, au contraire, disant qu’il y a un intermédiaire entre les contradictions, fait que tout est faux : quand, en effet, il y a mélange, le produit du mélange n’est ni bon, ni non-bon, de sorte qu’on ne peut rien dire de vrai. »

C’est être un peu sévère sur les mélanges. Il en est beaucoup dont on peut dire quelque chose de vrai. D’ailleurs, notons que c’est le propre du discours du philosophe, selon Platon, que de se situer entre savoir et ignorance.

De façon analogue, la théorie de l’art intermédiaire se propose de promouvoir un art qui serait, comme la philosophie, entre le savoir et l’ignorance, ou comme l’amour, entre le beau et le laid. L’art intermédiaire est entre la recherche et la production, entre l’idée et la forme matérielle, entre l’intention et la réalisation.

Les êtres intermédiaires issus d’un tel art, veulent imiter la liberté des créations du démiurge.

Jouir de cet art-là demande sans doute de partager le regard contemplatif d’un dieu ou d’un philosophe.