Un voyage à travers les ères et les âges


« Big Fusion » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

D’après la Bible juive le monde a été créé il y a environ 6 000 ans. Selon les cosmologistes contemporains, le Big Bang remonte à 14 milliards d’années. Mais ce Big Bang lui-même n’est pas nécessairement l’instant originel. Rien n’existant sans cause, il faut bien s’interroger sur ce qui a rendu possible cet événement. L’origine réelle de l’Univers pourrait donc être bien plus ancienne. En théorie du moins, on pourrait remonter par conséquent bien plus avant encore, à la recherche d’une « origine » toujours plus élusive. La mythologie chinoise évoque des périodes de temps bien plus longues que ce que la cosmologie moderne propose. Dans La pérégrination vers l’Ouest, un ancien roman chinois, d’inspiration bouddhique, le récit de la création du monde commence par une première montagne qui se forme « au moment où le pur se séparait du turbide ». Cette montagne, appelée le mont des Fleurs et des Fruits, « domine un vaste océan ». Elle est « le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières » et elle constitue « l’axe immuable de la terre à travers dix mille kalpa ». Elle est couverte de bambous et abonde en fruits (des pêches). « Le pêcher des immortels ne cesse de former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages. » Qu’est-ce qu’un kalpa ? La signification de ce mot sanskrit, utilisé pour définir des durées extrêmement longues, ne peut être appréhendée que métaphoriquement. Soit un cube de 40 km de côté, rempli à ras bord de graines de moutarde. On retire de ce cube une graine une fois par siècle. Quand le cube est vide, on est encore loin d’avoir épuisé la durée du kalpa. Autre image : soit un gros rocher. On l’effleure une fois par siècle d’un rapide coup de chiffon. Quelques particules s’envolent alors. Lorsqu’il ne restera plus rien du rocher, alors on n’est pas encore au bout du kalpa.

Depuis combien de temps, donc, l’univers existe-t-il ? Depuis 6000 ans ? Depuis 14 milliards d’années ? Depuis 10 000 kalpa ? On peut faire l’hypothèse, assez raisonnable, que l’idée même de temporalité n’est pas très assurée, au-delà d’un certain horizon conceptuel. De même que l’espace est « courbe », le temps est « courbe » lui aussi. La théorie de la relativité générale d’Einstein a établi que les objets de l’univers ont une tendance à se mouvoir vers les régions où le temps s’écoule relativement plus lentement. Le cosmologiste Brian Greene formule la chose ainsi : « En un sens, tous les objets veulent vieillir aussi lentement que possible. » C’est une conséquence de la « courbure » du temps. Cette tendance potentielle est analogue au fait que les objets « tombent » lorsqu’ils sont soumis à un champ de pesanteur. Autrement dit, lorsque des objets de l’Univers se rapprochent de certaines des singularités de l’espace-temps que l’on peut qualifier d’« originaires », alors le temps ralentit toujours davantage son propre cours. Si on extrapole ce résultat, la notion même de temps perd tout son sens. À cette aune, même une durée de dix mille kalpa ne pourrait rendre compte d’un temps infiniment distendu.

Rapportées à la vie humaine, ces durées de temps peuvent être assimilées à une sorte d’infini, sans que ce mot ait nécessairement une connotation métaphysique. Des durées extrêmement longues peuvent paraître objectivement infinies, quoique en réalité finies. La différence laisse seulement apparaître la question réellement métaphysique de l’origine même du temps. On en déduira aussi que le temps n’a aucune sorte d’objectivité « scientifique », et qu’on ne peut certes pas le représenter selon la façon habituelle, comme une simple droite le long de laquelle s’égrèneraient linéairement les milliards d’années. Il reste certain qu’à l’échelle des kalpa, la durée d’une vie humaine n’est qu’une sorte de femto-seconde, ultra-fugace, un quasi-néant, et la durée totale de l’existence du genre Homo Sapiens n’est elle-même guère plus longue qu’un battement de cœur. A vrai dire toutes ces métaphores n’ont guère de sens. Ou alors, elles impliquent nécessairement qu’il nous faut changer complètement de regard sur ce qu’est l’essence du temps. La principale conséquence de ceci est essentiellement métaphysique. Les récits inouïs qui pourraient, en théorie, se déployer dans la profondeur des temps, les infinies narrations auxquels ils pourraient donner lieu, ne sont épuisés par aucune vision unique. Autrement dit, l’infini des temps possède sa propre architecture. Des philosophes aux propensions mystiques, tels Plotin ou Pascal, ont formulé d’admirables représentations du temps. Mais on peut inférer des considérations précédentes que toute formulation comportant des mots comme « origine » ou « infini » ne serait elle-même qu’un grain de moutarde emportée dans la tempête des temps. Toute théorie métaphysique ne couvre elle-même qu’une ère infiniment infime. Et cet énoncé même l’est aussi… Il nous faut donc une autre « approche » du temps. Il faut considérer, de loin, les infinis paysages de l’infini, et l’infinité de tous les points de vue sur tous les angles de vue possibles dans ces paysages. Parmi cette infinité d’infinis, certains méritent le détour, et même quelque arrêt sur l’image, quelque pause méditative, elle-même source, peut-être, d’une nouvelle série infinie de considérations. Il faut désormais prendre conscience que nous sommes tous embarqués – et quand je dis « nous », j’entends ce « nous » à l’échelle de tous les univers possibles et concevables – il faut prendre conscience que nous sommes embarqués dans un infini voyage. Un voyage sensible et conceptuel, et un voyage sans âge, ou plutôt un voyage qui les comprend tous, ces âges et ces ères, un voyage qui les dépasse et les transcende.

Infinite Journeys


The age of the universe

According to the Jewish Bible the world was created about 6000 years ago. According to contemporary cosmologists, the Big Bang dates back 14 billion years. In fact the Universe could actually be older. The Big Bang is not necessarily the only, original event. Many other universes may have existed before, in earlier ages, who knows?

Time could go back a very long way. Time could even go back to infinity according to cyclical universe theories. This is precisely what Vedic cosmology teaches.

In a famous Chinese Buddhist-inspired novel, The Peregrination to the West, there is a story of the creation of the world. It describes the formation of a mountain, and the moment « when the pure separated from the turbid ». The mountain, called the Mount of Flowers and Fruits, dominates a vast ocean. Plants and flowers never fade. « The peach tree of the immortals never ceases to form fruits, the long bamboos hold back the clouds. » This mountain is « the pillar of the sky where a thousand rivers meet ». It is “the unchanging axis of the earth through ten thousand Kalpa.”

An unchanging land for ten thousand Kalpa

What is a Kalpa? It is the Sanskrit word used to define the very long duration entailed to cosmology. To get an idea of the duration of a Kalpa, various metaphors are available. Take a 40 km cube and fill it to the brim with mustard seeds. Remove a seed every century. When the cube is empty, you will not yet be at the end of the Kalpa. Then take a large rock and wipe it once a century with a quick rag. When there is nothing left of the rock, then you will not yet be at the end of the Kalpa.

What is the age of the Universe? 6000 years? 14 billion years? 10,000 Kalpa?

We can assume that these times mean nothing certain. Just as space is curved, time is curved. The general relativity theory establishes that objects in the universe tend to move towards regions where time flows relatively more slowly. A cosmologist, Brian Greene, says: « In a way, all objects want to age as slowly as possible. » This trend, from Einstein’s point of view, is exactly comparable to the fact that objects « fall » when dropped.

For objects in the Universe that are closer to the « singularities » of space-time (such as « black holes »), time is slowing down more and more. In this interpretation, it is not ten thousand Kalpa that should be available, but billions of billions of billions of Kalpa

A human life is only an ultra-fugitive scintillation, a kind of femto-second on the scale of Kalpa, and the life of all humanity is only a heartbeat. That’s good news! The incredible stories hidden in a Kalpa, the narratives that time conceals, will never run out. The infinite of time has its own life.

Mystics, like Plotin or Pascal, reported some of their visions. But these visions were never more than snapshots, infinitesimal moments, compared to the infinite substance from which they emerged.

This substance is comparable to a landscape of infinite narratives, a never-ending number of mobile points of view, each of them opening onto other infinite worlds, some of which deserve a detour, and some may be worth an infinite journey.

The Peregrination of the Universe


According to the Jewish Bible the world was created about 6000 years ago. According to contemporary cosmologists, the Big Bang dates back 14 billion years. But the Universe could actually be older. The Big Bang is not necessarily the only, original event. Many other universes may have existed before, in earlier ages.

Time could go back a long way. This is what Vedic cosmologies teach. Time could even go back to infinity according to cyclical universe theories.

In a famous Chinese Buddhist-inspired novel, The Peregrination to the West, there is a story of the creation of the world. It describes the formation of a mountain, and the moment « when the pure separated from the turbid ». The mountain, called the Mount of Flowers and Fruits, dominates a vast ocean. Plants and flowers never fade. « The peach tree of the immortals never ceases to form fruits, the long bamboos hold back the clouds. » This mountain is « the pillar of the sky where a thousand rivers meet ». It is « the unchanging axis of the earth through ten thousand Kalpa. »

An unchanging land for ten thousand Kalpa.

What is a kalpa? It is the Sanskrit word used to define the very long duration of cosmology. To get an idea of the duration of a kalpa, various metaphors are available. Take a 40 km cube and fill it to the brim with mustard seeds. Remove a seed every century. When the cube is empty, you will not yet be at the end of the kalpa. Then take a large rock and wipe it once a century with a quick rag. When there is nothing left of the rock, then you will not yet be at the end of the kalpa.

World time: 6000 years? 14 billion years? 10,000 kalpa?

We can assume that these times mean nothing certain. Just as space is curved, time is curved. The general relativity theory establishes that objects in the universe tend to move towards regions where time flows relatively more slowly. A cosmologist, Brian Greene, put it this way: « In a way, all objects want to age as slowly as possible. » This trend, from Einstein’s point of view, is exactly comparable to the fact that objects « fall » when dropped.

For objects in the Universe that are closer to the « singularities » of space-time that proliferate there (such as « black holes »), time is slowing down more and more. In this interpretation, it is not ten thousand kalpa that should be available, but billions of billions of billions of kalpa…

A human life is only an ultra-fugitive scintillation, a kind of femto-second on the scale of kalpa, and the life of all humanity is only a heartbeat. That’s good news! The incredible stories hidden in a kalpa, the narratives that time conceals, will never run out. The infinite of time has its own life.

Mystics, like Plotin or Pascal, have reported their visions. But their images of “fire” were never more than snapshots, infinitesimal moments, compared to the infinite substance from which they emerged.

This substance, I’d like to describe it as a landscape of infinite narratives, an infinite number of mobile points of view, opening onto an infinite number of worlds, some of which deserve a detour, and others are worth the endless journey.

L’âge de l’univers


 

D’après la bible juive le monde a été créé il y a environ 6000 ans. D’après les cosmologistes contemporains, le Big Bang remonte à 14 milliards d’années. Mais l’Univers pourrait être en fait plus ancien. Le Big Bang n’est pas nécessairement l’événement unique, originel. Bien d’autres univers ont pu exister, avant lui, dans des âges antérieurs.

Le temps pourrait remonter loin en arrière. C’est ce que les cosmologies védiques enseignent. Il pourrait même remonter à l’infini selon les théories d’univers cycliques.

Dans un célèbre roman chinois d’inspiration bouddhique, La pérégrination vers l’Ouest, il y a un récit de la création du monde. On y décrit la formation d’une montagne, et le moment « où le pur se séparait du turbide ». La montagne, appelée mont des Fleurs et des Fruits, domine un vaste océan. Les plantes et les fleurs jamais ne s’y fanent. « Le pêcher des immortels ne cesse de former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages. » Cette montagne est « le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières ». Elle est « l’axe immuable de la terre à travers dix mille kalpa. »

Une terre immuable pendant dix mille kalpa. Qu’est-ce qu’un kalpa ? C’est le mot sanskrit utilisé pour définir les durées très longues de la cosmologie. Pour se faire une idée de la durée d’un kalpa, diverses métaphores sont disponibles. Prenez un cube de 40 km de côté et emplissez-le à ras bord de graines de moutarde. Retirez une graine tous les siècles. Quand le cube sera vide, vous ne serez pas encore au bout du kalpa. On alors prenez un gros rocher et essuyez-le une fois par siècle d’un rapide coup de chiffon. Lorsqu’il ne restera plus rien du rocher, alors vous ne serez pas encore au bout du kalpa.

Le temps du monde : 6000 ans ? 14 milliards d’années ? 10.000 kalpa ?

On peut aussi faire l’hypothèse que ces temps ne veulent rien dire d’assuré. De même que l’espace est courbe, le temps est courbe. La théorie de la relativité générale établit que les objets de l’univers ont une tendance à se mouvoir vers les régions où le temps s’écoule relativement plus lentement. Un cosmologiste, Brian Greene, formule ainsi la chose : « En un sens, tous les objets veulent vieillir aussi lentement que possible. » Cette tendance, du point de vue d’Einstein, est exactement comparable au fait que les objets « tombent » quand on les lâche.

Pour les objets de l’Univers qui se rapprochent des « singularités » de l’espace-temps qui y prolifèrent (comme les « trous noirs »), le temps se ralentit toujours davantage. Dans cette interprétation, ce n’est pas de dix mille kalpa dont il faudrait disposer, mais de milliards de milliards de kalpa

Une vie humaine n’est qu’une scintillation ultra-fugace, une sorte de femto-seconde à l’échelle des kalpa, et la vie de toute l’humanité n’est qu’un battement de cœur. C’est une bonne nouvelle ! Les récits inouïs qui se cachent dans les kalpa, les narrations que le temps recèle, ne s’épuiseront jamais. L‘infini du temps possède sa propre vie.

Des mystiques, comme Plotin ou Pascal, ont rapporté leurs visions. Mais leurs images de feu n’étaient jamais que des instantanés, des moments infiniment infimes, comparés à l’infinie substance de laquelle elles ont surgi.

Cette substance, – un paysage de récits infinis, une infinité de points de vue mobiles, ouvrant sur une infinité de mondes, dont certains méritent un détour, et d’autres valent l’infini voyage.