Bien qu’ils
appartiennent à des planètes fort éloignées, Paul Valéry et
Franz Kafka ont au moins un point commun. L’un et l’autre ont eu
l’honneur d’une célébration de leurs anniversaires respectifs
par Walter Benjamini.
Pourquoi Benjamin
a-t-il souhaité rapprocher en un hommage symbolique deux écrivains
aussi différents?
Il a été sensible,
je crois, au fait qu’ils ont tous les deux cherché à formuler
dans leur œuvre une « théologie négative ».
Chez Valéry, cette
théologie de la négation s’incarne dans la figure de Monsieur
Teste.
Benjamin explique :
« Monsieur Teste est une personnification de l’intellect qui
rappelle beaucoup le Dieu dont traite la théologie négative de
Nicolas de Cues. Tout ce qu’on peut supposer savoir de Teste
débouche sur la négation. »ii
Kafka, quant à
lui, « n’a pas toujours échappé aux tentations du
mysticisme »iii
selon Benjamin, qui cite à ce sujet Soma Morgenstern : « Il
règne chez Kafka, comme chez tous les fondateurs de religion, une
atmosphère villageoise. »iv
Phrase bizarre et
volontairement provocatrice, que Benjamin rejette immédiatement,
après l’avoir citée : « Kafka aussi écrivait des
paraboles, mais il n’était pas un fondateur de religion. »v
Kafka n’était
donc pas un Moïse ou un Jésus.
Mais était-il au
moins un petit peu prophète, ou pourrait-il passer pour l’apôtre
gyrovague d’une religion tenue obscure, travaillant les âmes
modernes dans les profondeurs ?
Peut-on suivre Willy
Haas qui a décidé de lire l’ensemble de l’œuvre de Kafka à
travers un prisme théologique ? « Dans son grand roman Le
Château, Kafka a représenté la puissance supérieure, le règne
de la grâce ; dans son roman Le Procès, qui n’est pas
moins grand, il a représenté la puissance inférieure, le règne du
jugement et de la damnation. Dans un troisième roman, L’Amérique,
il a essayé de représenter, selon une stricte égalisation, la
terre entre ces deux puissances […] la destinée terrestre et ses
difficiles exigences. »vi
Kafka, peintre des
trois mondes, le supérieur, l’inférieur et celui de
l’entre-deux ?
L’opinion de W.
Haas semble aussi « intenable » aux yeux de Benjamin. Il
s’irrite lorsque Haas précise: « Kafka procède […] de
Kierkegaard comme de Pascal, on peut bien l’appeler le seul
descendant légitime de ces deux penseurs. On retrouve chez tous
trois le même thème religieux de base, cruel et inflexible :
l’homme a toujours tort devant Dieu. »vii
Kafka,
judéo-janséniste ?
Non, dit Benjamin,
gardien courroucé du Temple kafkaïen. Mais il ne précise cependant
pas en quoi l’interprétation de Haas serait fautive.
Serait-ce que l’homme a toujours tort, mais pas nécessairement « devant Dieu » ? Alors devant qui ? Lui-même ?
Ou serait-ce que
l’homme n’a pas toujours « tort », et donc qu’il a
parfois raison, devant quelque comte Ouestouestviii
que ce soit ?
Ou bien serait-ce
qu’il n’ a en réalité ni tort ni raison, et que Dieu lui-même
n’a ni torts ni raisons à son égard, parce qu’Il est déjà
mort, ou bien alors indifférent, ou encore absent ?
On ne saurait dire.
Walter Benjamin ne livre pas la réponse définitive,
l’interprétation officielle de ce que pensait Kafka sur ces
difficiles questions. Benjamin se contente, pour éclairer ce qu’il
lui semble être la position kafkaïenne, de s’appuyer sur un
« fragment de conversation » rapporté par Max Brod :
« Je me
rappelle un entretien avec Kafka où nous étions partis de l’Europe
actuelle et du déclin de l’humanité. ‘Nous sommes, disait-il,
des pensées nihilistes, des idées de suicide, qui naissent dans
l’esprit de Dieu’. Ce mot me fit aussitôt penser à la
conception du monde des gnostiques. Mais il protesta : ‘Non,
notre monde est simplement un acte de mauvaise humeur de la part de
Dieu, un mauvais jour.’ Je répondis : ‘Ainsi en dehors de
cette forme sous laquelle le monde nous apparaît, il y aurait de
l’espoir ?’ Il sourit : ‘Oh ! Assez d’espoir,
une quantité infinie d’espoir – mais pas pour nous.’ »ix
Dieu aurait-il donc
des pensées suicidaires, par exemple comme Stefan Zweig à
Pétropolis, vingt ans plus tard, en 1942 ? Mais à la
différence de Zweig, Dieu ne semble pas s’être effectivement
« suicidé », ou s’il l’a un peu fait, c’est
seulement par procuration, par notre entremise en quelque sorte.
Il y a aussi à
prendre en considération une autre interprétation, dont nous avons
déjà un peu traitée dans ce Blog : Dieu pourrait ne s’être
que seulement « contracté », ainsi que le formule la
Kabbale d’Isaac Luria (concept de tsimtsoum), ou
encore « évidé » Lui-même, selon l’expression de
Paul (concept de kénose).
Kafka, paulinien et
lourianique ?
Puisque nous en
sommes réduits à l’exégèse imaginaire d’un écrivain qui
n’était pas un « fondateur de religion », pouvons-nous
supputer la probabilité que chaque mot tombé de la bouche de Franz
Kafka compte réellement comme parole révélée, que toutes les
tournures qu’il a choisies sont innocentes, et même que ce qu’il
ne dit pas a peut-être plus de poids réel que ce qu’il semble
dire ?
Notons que Kafka ne
dit pas que les idées de suicide ou les pensées nihilistes naissant
« dans l’esprit de Dieu » s’appliquent en fait à
Lui-même. Ces idées naissent peut-être dans Son esprit, mais
ensuite elles vivent de leur propre vie. Et cette vie ce sont les
hommes qui la vivent, ce sont les hommes qui l’incarnent, ce sont
les hommes qui sont (substantiellement) les pensées
nihilistes ou les idées suicidaires de Dieu. Quand Dieu pense, ses
idées se mettent ensuite à vivre sans Lui, et ce sont les hommes
qui vivent de la vie de ces idées de néant et de mort, que Dieu a
pu aussi une fois contempler, dans leurs ‘commencements’
(bereshit).
Des idées de mort,
d’annihilation, d’auto-anéantissement, lorsqu’elles sont
pensées par Dieu, « vivent » aussi absolument que des
idées de vie éternelle, de gloire et de salut, – et cela malgré
la contradiction ou l’oxymore que comporte l’idée abstraite
d’une mort qui « vit » en tant qu’idée incarnée
dans des hommes réels.
Pensées par Dieu,
ces idées de mort et de néant vivent et prennent une forme humaine
pour se perpétuer et s’auto-engendrer.
Cette interprétation
de Kafka par lui-même, telle que rapportée par Max Brod, est-elle
« tenable », ou du moins pas aussi « intenable »
que celle de Willy Haas à propos de sa supposée « théologie » ?
Peut-être. Mais il faut continuer l’enquête et les requêtes.
Comme dans les
longues tirades auto-réflexives d’un K. converti à la
métaphysique immanente du Château, on pourrait continuer
encore et encore le questionnement.
Même si cela risque
d’être hérétique aux yeux de Benjamin !
Peut-être que Max
Brod n’a pas rapporté avec toute la précision souhaitable les
expressions exactes employées par Kafka ?
Ou peut-être Kafka
n’a-t-il pas mesuré lui-même toute la portée des mots qu’ils
prononçait dans l’intimité d’un tête-à-tête avec son ami,
sans se douter qu’un siècle plus tard nous serions nombreux à les
commenter et à les interpréter, comme les pensées profondes d’un
Kabbaliste ou d’un éminent juriste du Droit canon?
Je ne sais pas si je
suis moi-même une sorte d’« idée », « pensée »
par Dieu, une idée « suicidaire ou nihiliste », et si
mon existence même est due à quelque mauvaise humeur divine.
Si je l’étais, je
ne peux que constater, à la façon de Descartes, que cette « idée »
ne me semble pas particulièrement nette, vibrante, brillant de mille
feux en moi, bien qu’elle soit censée avoir germé dans l’esprit
de Dieu même.
Je ne peux que
constater que mon esprit, et les idées qu’il fait vivre,
appartiennent encore au monde de l’obscur, du crépuscule, et non
au monde de la nuit noire.
C’est en ce sens
que je dois me séparer nettement de Paul Valéry, qui prophétisait
quant à lui :
« Voici venir
le Crépuscule du Vague et s’apprêter le règne de l’Inhumain
qui naîtra de la netteté, de la rigueur et de la pureté dans les
choses humaines. »x
Valéry associe
(nettement) la netteté, la rigueur et la pureté à « l’Inhumain »,
– mais aussi par la magie logique de sa métaphore, à la Nuit.
J’imagine aussi
que « l’Inhumain » est pour Valéry un autre nom de
Dieu ?
Pour nous en
convaincre, l’on peut se rapporter à un autre passage de Tel
Quel, dans lequel Valéry avoue :
« Notre
insuffisance d’esprit est précisément le domaine des puissances
du hasard, des dieux et du destin. Si nous avions réponse à tout –
j’entends réponse exacte – ces puissances n’existeraient
pas. »xi
Du côté de
l’insuffisance d’esprit, du côté du Vague et du crépusculaire,
nous avons donc « les puissances du hasard, des dieux et du
destin », c’est-à-dire à peu près tout ce qui forme la
substance originaire du monde, pour des gens comme moi.
Mais du côté de l’ « exact », de la « netteté », de la « rigueur » et de la « pureté », nous avons « l’Inhumain », qui va désormais « régner dans les choses humaines », pour des gens comme Valéry.
Adieu aux dieux
donc, ils appartenaient au soir couchant, que la langue latine
appelle proprement « l’Occident » (et que la langue
arabe appelle « Maghreb »).
S’ouvre maintenant
la Nuit, où régnera l’Inhumain.
Merci Kafka, pour
nous avoir donné à voir l’idée du Néant naître en Dieu et
vivre en l’Homme.
Merci Valéry, pour
nous avoir donné à voir la voie de l’Inhumain dans la Nuit qui
s’annonce.
iWalter
Benjamin. « Paul Valéry. Pour son soixantième
anniversaire ». Œuvres complètes t. II, Gallimard,
2000, p. 322-329 , et « Franz Kafka. Pour le dixième
anniversaire de sa mort ». Ibid. p. 410-453
iiWalter
Benjamin. « Paul Valéry. Pour son soixantième
anniversaire ». Œuvres complètes t. II, Gallimard,
2000, p. 325
iiiWalter
Benjamin. « Franz Kafka. Pour le dixième anniversaire de sa
mort ». Ibid. p. 430
ivWalter
Benjamin. « Franz Kafka. Pour le dixième anniversaire de sa
mort ». Ibid. p. 432
vWalter
Benjamin. « Franz Kafka. Pour le dixième anniversaire de sa
mort ». Ibid. p. 432-433
viW.
Haas. op.cit., p.175, cité par W. Benjamin, in op. cit. p.
435
viiW.
Haas. op.cit., p.176, cité par W. Benjamin, in op. cit. p.
436
viiiLe
Comte Westwest (traduit ‘Ouestouest’ dans la version
fraçaise) est le maître du Château de
Kafka.
ixMax
Brod. Der Dichter Franz Kafka. Die Neue Rundschau, 1921, p.
213. Cité par W. Benjamin in op. cit. p. 417
xPaul
Valéry. Tel Quel. « Rhumbs ». Œuvres t. II.
Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade. 1960, p. 621
xiPaul
Valéry. Tel Quel. « Rhumbs ». Œuvres t. II.
Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade. 1960, p. 647
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