
Dans le cadre d’expériences de physique quantique, différents observateurs peuvent donner des descriptions différentes d’une même séquence d’événements. Il faut donc admettre que chaque description est relative à tel ou tel observateur particulier. La description quantique d’un système (son état, tel que défini par les valeurs de plusieurs grandeurs physiques) ne peut plus être considérée comme une description « absolue » de la réalité, indépendante de l’observateur. Elle ne représente que l’une des formalisations possibles des propriétés du système « observé » par rapport aux propriétés de cet autre système, celui correspondant à l’observateur. Cette interprétation de la physique quantique, dite « relationnelle », a été formulée par Carlo Rovelli i. Les propriétés du monde physique y sont mises en « relation » avec l’observateur particulier qui les observe. Ainsi la vitesse d’une particule dotée d’une masse n’a pas de valeur absolue, mais est toujours relative à un observateur donné. Les grandeurs physiques ne sont jamais que le produit de cette « observation ». Il n’existe donc plus de grandeurs physiques absolues. Rovelli reprend ainsi l’une des caractéristiques de l’interprétation de Copenhague, mais il la systématise et il l’absolutise. Il absolutise la relativité des observateurs les uns par rapport aux autres. De plus, il la généralise à l’échelle de l’univers tout entier, dont il affirme qu’il est entièrement constitué de telles observations « relationnelles » : dans l’univers, chaque « observation » contribue à créer des mondes particuliers, relatifs à des observateurs particuliers. Il n’y a donc pas de monde commun, qui serait partagé par tous.
Je trouve, quant à moi, cette idée bizarre, et à vrai dire insatisfaisante, sur le fond. Je ne vois pas comme une accumulation de cas particuliers peut faire émerger une cohérence générale. Et s’il n’y a pas de cohérence, comment peut-on parler d’univers? Comment le concept même d’univers peut-il avoir un sens? Carlo Rovelli est certes d’une stature reconnue en matière de physique quantique. Quant au simple « bon sens » (au sens d’Emmanuel Kant), en fait-il ici preuve, ou non, on peut en discuter. L’interprétation relationnelle nie que nous puissions tous habiter le même monde physique objectif. Elle implique au contraire que chacun d’entre nous — en tant qu’observateurs différents — vit seul dans son propre monde physique, créé en fonction du contexte de ses propres observations. On pourrait qualifier la vision de Rovelli de solipsisme métaphysique, mâtiné ou intriqué de physique quantique, et baigné en permanence dans une « information » générale, mais au sens incertain. Rovelli s’appuie en effet explicitement sur le concept d’information de Shannon, lequel « ne fait pas de distinction entre les observateurs humains et non humains, entre les systèmes capables de comprendre le sens et ceux qui ne le sont pas, entre les systèmes très complexes et les systèmes simples ii. » Si toute la réalité est censée être décrite seulement par de telles « informations », il n’y a donc alors aucune nécessité qu’existe une entité susceptible d’individualiser les différents esprits individuels, et de les séparer (ontologiquement) les uns des autres, puisqu’ils seraient tous réductibles à des sommes d’ « informations » indifférenciables, et au sens indécelable par quiconque, puisque en soi inexistant. Si tout se réduit à de l’information, pourquoi ne pouvons-nous pas accéder directement aux pensées les uns des autres, puisqu’elles peuvent être réduites à des séries informationnelles ? Les pensées devraient pouvoir être détectées aussi bien que des rayons X ou des bosons de Higgs… Si c’est trop difficile pour nos petits moyens, est-ce que quelque future IA finira par le faire à notre place? Et, par ailleurs, que peut donc signifier le concept de « monde physique » dans un tel cadre purement informationnel? Notre connaissance du monde, dès que nous en prenons « conscience » dans les premières années de notre vie, dépend de nos propres « perceptions », et non pas des « informations » émises par la matière. Les informations sont objectives, les perceptions sont subjectives. Il y a là une différence radicale. Plus tard, nous découvrons progressivement que nos perceptions obéissent à certaines lois, qui peuvent être formulées de manière plus efficace si nous supposons qu’existe une réalité sous-jacente, « commune », présente comme fondement de nos perceptions. Après les premiers balbutiements de notre conscience, le modèle d’un monde matériel obéissant aux lois de la physique prend ensuite un tel ascendant que nous en venons à oublier le point de départ de notre conscience singulière (qui s’est construite à partir de nos perceptions personnelles, subjectives). Il est vrai que nous avons ensuite tendance à considérer que la matière est la seule réalité, la réalité « première », nos perceptions ne servant qu’à la décrire. Cette façon de voir devient presque aussi « naturelle » (mais peut-être aussi fausse) que l’hypothèse strictement « idéaliste » selon laquelle l’espace-temps ne serait qu’un objet mathématique, servant à décrire certaines propriétés de la matière, et censé « expliquer » son émergence, notamment à partir du « vide » (quantique), selon les dernières théories des champs quantiques traitant de ce sujet. Dans l’interprétation informationnelle et relationnelle de Rovelli, l’univers tout entier formerait donc un tout intégré, et même « intriqué », pris dans un réseau total et infini de relations et d’informations. Il serait donc dépourvu de toutes frontières « ultimes », de toute zone d’inflexion métaphysique, de quelques « brisures » fondamentales que ce soit, qu’elles soient initiales, finales, ou latérales, il serait privé de toutes « exceptions » à la nécessité métaphysique d’être soumis à « l’information », et se rendant ainsi en quelque sorte distinguables du reste de l’univers par leur statut d’exception. Dans un tel univers, totalement traqué et décrit par une information ubiquitaire, devenue divine, tout ressemblerait, d’un point de vue métaphysique, aux « vaches noires dans la nuit », déjà raillées par Hegel. Cependant, il reste vrai, d’un point de vue physique, qu’existent des preuves solides indiquant que le cosmos constitue bien un système intriqué. C’est pourquoi a pu être émise l’hypothèse que l’univers pris dans son ensemble devait être considéré à bon droit comme la seule entité concrète en soi, la seule entité réellement existante, qu’on a appelée « le » blobject iii . Aucun sous-ensemble de ce blobject ne peut être considéré comme un système physique à part entière ; seul le blobject pris dans son ensemble doit être considéré comme formant la réalité ultime. Mais alors, que deviennent les consciences particulières, les esprits singuliers, enfermés dans l’unité absolue, compacte, du blobject ? Il n’y aurait aucune place pour tous ces sujets, ainsi dissous dans le communisme du blobject. Un peu marri de leur disparition métaphysique dans le goulag informationnel, je propose de donner à tous ces sujets disparus, annihilés par l’information ubiquitaire et universelle, le nom programmatique de « Je-suis-jet« . Il s’agit en effet pour le Je-suis-jet de se poser et de s’opposer métaphysiquement à la prétendue unique réalité ontologique du blobject. En effet, la conséquence ontologique la plus directe de l’interprétation relationnelle est que tous les phénomènes de la réalité (y compris les consciences individuelles) consisteraient seulement en des formes d’excitations localisées du blobject universel. Cette vision s’apparente à la manière dont la théorie quantique des champs postule que la réalité consiste en des formes d’excitation de champs quantiques. Malgré son nom, le blobject n’est donc pas lui-même un « objet », il devient le seul sujet, et ce sujet est censé englober tous les objets et tous les sujets possibles, passés et à venir. Je proposerais volontiers de l’appeler ici le Sobject. ou en français, le Sobjet, parce que l’idée de blob évoque une sorte d’entité visqueuse et sans réelle forme, ce qui me paraît assez inesthétique, et fondamentalement antithétique à l’idée de « sujet » qui semble s’y dissoudre. Ce seraient donc les excitations internes de ce Sobjet qui permettraient l’existence de toutes les expériences en son sein. Ces excitations n’auraient en réalité aucune valeur physique objective, elles n’auraient que des valeurs subjectives, propres au Sobjet. Mais selon la théorie quantique des champs, ce sont les champs quantiques eux-mêmes qui forment les véritables primitives ontologiques. Tout ce qui « existe » dans le monde physique devrait être réductible à des excitations de ces primitives quantiques. Trouvant sans doute insuffisante l’idée de champs quantiques servant de primitives, Bernardo Kastrup iv a proposé l’idée qu’un « esprit universel » joue le rôle de primitive ontologique. Pourquoi pas? Mais il y a au fond une sorte d’équivalence entre ces diverses sortes de primitives, les champs quantiques, le Sobjet, ou encore l’esprit universel. Cela revient à dire que les champs quantiques correspondent ou équivalent à l’esprit (universel) ou au Sobjet. Cependant ceux-là sont des encore des sortes d' »objets » (c’est-à-dire des observables), et ceux-ci sont l’un et l’autre, par contraste, des « sujets », capables d’observer. De fait, on pourrait en déduire que l’esprit universel, ou le Sobjet, sont de bons candidats pour être le seul sujet primitivement et réellement ontologique de la nature. Chaque sous-système naturel, chaque entité physique, émergeant du Sobjet ou de l’esprit universel serait associé à sa propre représentation informationnelle, individualisée et séparée de toutes les autres représentations. Mais comment de telles représentations individualisées, séparées, peuvent-elle exister au sein d’un seul et unique esprit universel? Pour expliquer ce paradoxe (ontologique), Kastrup propose d’employer la métaphore de la « dissociation » de l’esprit universel en divers « alters ». On sait que chez les personnes atteintes d’un trouble dissociatif de l’identité (TDI), un « alter » désigne une personnalité « alternative », c’est-à-dire une identité ou un état du moi distinct, avec ses propres caractéristiques psychologiques, pouvant prendre momentanément le contrôle conscient du comportement. La « dissociation » expliquerait comment à l’intérieur même de l’esprit (universel) peuvent surgir des esprits singuliers. Par extension et par analogie, la « dissociation » expliquerait ainsi comment des psychismes individuels distincts, des processus subjectifs individualisés peuvent se séparer, se distinguer et se déconnecter les uns des autres, tout en restant intriqués au sein de l’esprit universel : chaque entité psychique individuelle continue d’être un « alter » issu de l’esprit universel. L’emploi de la métaphore de la « dissociation » — en tant qu’elle précède ontologiquement le monde physique — pourrait expliquer ce dernier, mais non l’inverse: le monde physique serait bien incapable de justifier l’apparition en son sein d’un esprit universel ou d’un Sobjet. Ce qui me gêne, dans cette métaphore de la « dissociation », soi-disant explicative, c’est qu’elle implique un univers possédé par de graves troubles psychologiques. Cela donne envie d’explorer d’autres pistes. Mais continuons de filer la métaphore de la dissociation, pour voir où elle nous mène. Par définition, les contenus mentaux présents au sein d’un alter ne peuvent pas directement susciter ou engendrer des contenus mentaux en dehors de cet alter: chaque alter reste psychiquement séparé des autres. Mais ils peuvent néanmoins s’influencer mutuellement. En effet, on sait que les interférences informationnelles et mentales, se propageant à travers les frontières dissociatives chez des sujets atteints de TDI, sont des phénomènes empiriquement établis. De façon plus générale, on observe que des sentiments dissociés peuvent influencer considérablement nos pensées, que des « attentes dissociées » façonnent régulièrement nos perceptions, etc. L’univers pris dans son ensemble pourrait donc constituer l’apparence extérieure, extrinsèque, de « l’esprit universel », se présentant ainsi à l’ensemble des esprits individuels, et des sujets conscients. Le fait qu’existent des preuves patentes de l’existence de l’univers bien avant l’apparition de la vie, et a fortiori de la vie consciente, signifie uniquement que « l’esprit universel » existait avant même que la première forme de vie « consciente » ne se soit constituée en son sein. Mais cela n’indique rien quant à l’existence éventuelle d’autres formes de conscience, extrinsèques à cet univers même, et vivant bien avant que cet univers ne fût. Admettons maintenant que nous, esprits séparés et conscients, nous partageons bel et bien cet environnement psychique commun — l’esprit universel ou le Sobjet. Nous serions tous des alters de cet esprit, entourés comme des îles par l’océan de ses pensées, comme dit Kastrup. Bien que chaque observateur vive dans son monde propre, ce monde « propre » résulte en fait d’interactions, d’interférences, d’intrications entre le Sobject et l’état psychique interne de l’observateur. Par conséquent, dans la mesure où l’état interne de chacun de ces mondes propres est similaire ou analogue d’un observateur à l’autre, il est aussi le reflet de l’identité fondamentalement commune de toutes les « consciences » vivant dans cet univers. Il reflète également certaines caractéristiques fondamentales de la vie, en tant qu’état commun à tous les organismes vivants. Une telle identité fondamentale devrait, du moins en principe, conduire à des représentations du monde analogues ou similaires. La question devient alors: ces représentations partagées, ces identités reflétées, traduisent-elles, même partiellement, quelque aspect fondamental de la réalité ontologique première, celle de l’esprit universel ou du Sobjet? Ce que l’on peut en dire, c’est que chaque alter interagit singulièrement avec l’esprit universel par le biais d’interactions et d’intrications physiques, psychiques et même mentales, à travers diverses frontières dissociatives. De cette manière, le Sobjet accumule des « informations » par l’intermédiaire de chaque alter, dont il absorbe ses éléments de « conscience ». Ajoutons que les visions du monde associées à chaque alter peuvent aussi refléter dans une certaine mesure, de façon quasi-holographique, la présence et les actions de tous les autres alters avec lesquels chaque alter reste intriqué.
Il reste maintenant à élucider la nature réelle, le statut ontologique de chaque « alter ». Comme déjà dit, on peut être légitimement gêné par l’usage de la métaphore même de l’alter, qui est associée irrémédiablement à une maladie mentale, le trouble dissociatif de l’identité. Je préfère envisager des références moins morbides. Pour ce faire, il convient de rehausser le statut ontologique des entités psychiques qui, dans le modèle de Kastrup, sont considérées seulement comme des projections mentales ou psychiques de l’Esprit universel. Je propose de considérer chacune de ces diverses instances psychiques, non comme des « alters », ou des « sujets » (au sens de « soumis »), mais comme des mondes en soi, libres et conscients à part entière, comme des entités subjectives en puissance de devenir capables de dire elles aussi « Je suis », capables de dire non « Je suis sujet », mais « Je-suis-jet« , où le mot « jet » évoque à la fois le sujet, l’objet et le projet. Le « Je-suis-jet » est plus encore capable de dire « Je deviens », c’est-à-dire: « Je me jette dans le devenir ».
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iCarlo Rovelli. Relational Quantum Mechanics. arXiv:quant-ph/9609002v2, 2008.
iiIbid. « Quantum Mechanics is a theory about information. Information is a measure of the number of states in which a system can be–or in which several systems whose states are physically constrained (correlated) can be. Thus, a pen on my table has information because it points in this or that direction. We do not need a human being, a cat, or a computer, to make use of this notion of information. [ p. 3] Correlation is “information” in the sense of information theory [Shannon 1949]. The notion of information I employ here should not be confused with other notions of information used in other contexts. I use here a notion of information that does not require distinction between human and non human observers, systems that understand meaning or don’t, very-complicated or simple systems, and so on. As it is well known, the problem of defining such a notion was brilliantly solved by Shannon: in the technical sense of information-theory, the amount of information is the number of the elements of a set of alternatives out of which a configuration is chosen. Information expresses the fact that a system is in a certain configuration, which is correlated to the configuration of another system (in formation source). [p. 9-10] »
iiiTerry Horgan, Matjaž Potrč, Blobjectivism and Indirect Correspondence. Facta Philosophica 2: 249-270, 2000.
ivBernardo Kastrup Making Sense of the Mental Universe Philosophy and Cosmology. Volume 19, 2017
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