Vérités du « je »


« Vérité » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Ana al aqq (« Je suis la Vérité »). Cette fameuse formule de Ḥallāj lui valut d’être crucifié à Bagdad en 922. Diverses théories ont été émises quant au sens réel de ces trois mots. Qu’est-ce donc que « la Vérité » pour le soufi Ḥallāj ? S’agit-il de l’un des attributs de la Divinité ? La « vérité » est en effet citée comme étant le 11e nom de Dieu dans la liste d’Ibn Mâjda, et comme le 52e nom dans la liste de Tirmidhii. Ou bien, la « vérité » est-elle, non un attribut, mais son essence même ? La Vérité est-elle « la pure essence créatrice, l’absolue simplicité divineii » ? Bien avant que les théologiens musulmansiii aient commencé de porter attention au concept de vérité (divine), Platon, et à sa suite, les néoplatoniciens, dont Plotin, avaient développé une théorie de la vérité des intelligibles, et ils s’étaient mis en quête de la « véritable Intelligence ». « L’Intelligence, la réelle et véritable Intelligence (noûs), pourrait-elle se tromper et ne pas porter de jugements vrais ? Pas du tout. Comment serait-elle encore intelligence, si elle manquait d’intelligenceiv ? » La vérité n’est pas dans le monde des sensations et des objets. Dans les sensations, il n’y a point de vérité, mais seulement des opinions. Ce n’est point non plus dans les objets que l’on trouve les principes de notre jugement ; ces principes leur sont étrangers, et la vérité elle aussi leur est, en principe, étrangère. Les êtres vrais, ce sont les intelligibles. Il faut donc que la vérité se trouve seulement dans l’intelligence. Elle ne peut être ailleurs. « S’il n’y a point de vérité dans l’intelligence, une pareille intelligence n’est ni la vérité, ni la véritable intelligence, ni même une intelligence du tout. Or la vérité n’est pas non plus ailleursv. » Il ne faut donc pas chercher l’intelligible ni la vérité hors de l’Intelligence. « La vérité essentielle n’est pas accord avec autre chose, mais accord avec soi-même ; elle n’énonce rien qu’elle-même ; elle est et elle énonce son être même. Qui pourrait la réfuter ? […] On ne peut rien trouver de plus vrai que le vraivi. »

On peut en inférer que Ḥallāj n’a fait qu’énoncer la vérité même, la vérité consciente de soi, et il l’a énoncé en un pur cri du je’, d’un ‘moi’ absolument et divinement subjectif. « C’est le cri de l’homme qui se découvre, en sa conscience, ‘déifié’ par l’Esprit du Verbe (Roūḥ Nāṭiqah), devenu le ‘Hoūwa hoūwa’ [Lui lui], ‒ le ‘shāhid al āni’ [le témoin du Je], ‒ le témoin que Dieu s’est choisi actuellement pour Le représenter visiblement vis-à-vis de tout le reste de la création, ‘du dedans au dehors’ le Dieu qu’elle rayonnevii. » Ḥallāj avait d’ailleurs dit que le oūfī désigne Dieu « du dedans », quand toute la création ne le montre que « du dehors ». Louis Massignon l’interprète ainsi : « On soutint qu’au moment où le oūfī prononce des mots semblables [Ana al aqq], sa personnalité se trouvait annihilée, volatilisée, et que Dieu seul avait parlé par sa boucheviii. » L’annihilation vient de « la puissance transformante qui fait de son ‘Ana’ (je), le ‘Hoūwa’ (il, lui) de Dieu, à chaque instant, dans chacune de ses paroles ! » Comme on pouvait s’y attendre, cette théorie d’un « je » qui s’annihile en « Lui » ne pouvait que susciter la réprobation des théologiens qui se succédèrent. Pour Al Ghazāli, le cri ‘Ana al aqq !’ ne peut être qu’un reflet de la splendeur de l’un des Noms (en l’occurrence celui de Vérité). Ce reflet n’est qu’un voile lumineux, une illusion, due à l’exagération ou l’exaspération de l’ivresse amoureuse dans le cœur du mystique. Mais on ne saurait reconnaître là un transfert réel de l’essence divine, ou de l’un de ses attributs, dans la nature humaine.

Abd al Qādir al Kilānī (fondateur de l’ordre des Qādiriyīn) formula sa critique de façon plus fleurie, métaphorique et contournée. « La raison d’un des Sages [Ḥallāj] s’envola, un jour, hors du nid de l’arbre de son corps, et s’éleva jusqu’au ciel, ‒ où elle pénétra dans les légions des Anges. Mais elle n’était qu’un faucon d’entre les faucons de ce monde, dont les yeux sont chaperonnés. Or cet oiseau n’avait rien vu dans le ciel qu’il pût chasser, lorsqu’il vit briller la proie ‘J’ai vu mon Seigneur !’, et son éblouissement grandit […] Le faucon redescendit alors, en planant, enfouir sur terre ce qu’il avait pris, ‒ trésor plus précieux ici-bas que le feu au fond des mers. » En résumé, Ḥallāj avait seulement pris ce qu’il pensait être sa proie pour l’ombre (de ses illusions).

Pour sa part, Ibn ‘Arabī simplifia sa réfutation de la phrase de Ḥallāj, « Ana al Ḥaqq », en en modifiant la formulation même. Il proposa soit de faire précéder al Ḥaqq d’un autre substantif (Sirr, ‘le mystère’, le ‘subconscient’, le ‘subliminal’), soit de retirer l’article défini al (‘la’) de la forme ‘al Ḥaqq’ , pour ne garder que le mot aqq, sans article : « Non, je ne suis pas al aqq ! Je suis le mystère d’al aqq !Que dis-je, je suis aqq ; ‒ il y a une différence entre nous deux. Je suis l’essence de Dieu dans les choses ! Et qu’y a-t-il de visible dans la création, sinon notre essence, à nous deux ? » Le mot aqq écrit sans article dénote, non la Vérité, mais la vérité au sens d’« essence », au sens d’une « réalité » distincte du « Dieu-Vérité » (lequel serait exclusivement désigné par la formulation « al aqq »).Vérités, réalités ou mystères, les images créées dans leurs rêves par les hommes ont une existence réelle, extérieure à leur pensée, mais seulement si ces hommes sont de véritables « Sages ». Les pensées de ces vrais « Sages » se situent cependant sur des plans distincts, et sont donc loin de l’unité censée symboliser l’essence divine. On pourrait alors se demander pourquoi la Divinité serait supposée ne prendre conscience de Sa propre Vérité dans l’esprit d’un seul Sage (Ḥallāj), affirmant ainsi distinctement l’identité de la Vérité avec le ‘je’ du Sage, sans penser aussi la « vérité » de la totalité du reste de la création, c’est-à-dire de tout ce qui n’est pas le ‘ana’ (le ‘je’) de Ḥallāj.

Trois siècles après Ibn ‘Arabī, la grande mystique espagnole Teresa de Ahumada sembla aller dans le même sens que ce dernier, sur la base de son expérience personnelle : « Il arrive aussi que Dieu, en un instant et d’une manière qui ne se peut exprimer, montre, en lui-même, une vérité qui par son éclat obscurcit en quelque sorte toutes celles qui sont dans les créatures ; et l’âme, en même temps, comprend clairement que lui seul est Vérité, et qu’il ne peut mentir. Cette parole du psaume, ‘Tout homme est menteurix’ est alors très bien comprise, et l’âme en a une intelligence plus parfaite que si elle l’eût entendue mille fois et elle voit que Dieu seul est véritéx. »

Mais si ‘Tout homme est menteur’, faut-il croire les vérités de Ḥallāj, ou bien de Teresa ? Faut-il même croire le psalmiste qui a dit que « tout homme est menteur » ?

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iEdmond Doutté. Magie et Religion dans l’Afrique du Nord, 1909, pp. 199-203

iiLouis Massignon. Kitāb Al Ṭawāsīnpar Al allāj, Paris, 1913, p. 174

iii« Ce sont des œuvres plotiniennes, traduites alors, qui ont vulgarisé cette idée qu’il faut donner ce nom d’al Ḥaqq au Créateur, pour des raisons qu’Abou Naṣr Al Fārābī résumera au siècle suivant, en termes où le néoplatonisme se colore de nuances probablement ḥallājiyennes. » Louis Massignon. Kitāb Al Ṭawāsīnpar Al Ḥallāj, Paris, 1913, p.174-175

ivPlotin. Ennéades V, 5, 1

vIbid.

viIbid. V, 5, 2

viiLouis Massignon. Kitāb Al Ṭawāsīnpar Al allāj, Paris, 1913, p.175

viii« L’ ‘unification’ ascétique du ‘moi’ prépare une sorte d’ ‘endosmose’ réelle de l’essence divine. Il est bien difficile de n’y pas voir ce ‘oloūl’, cette ‘incarnation’ du Créateur dans la Créature, cette ‘intrusion’ de l’Absolu dans le contingent que l’orthodoxie islamique a toujours repoussée, autant par arguments de logique pure que par tradition. » Louis Massignon. Kitāb Al Ṭawāsīnpar Al allāj, Paris, 1913, p.176

ixPs 116,11 :  כָּל-הָאָדָם כֹּזֵב (kol-ha-adam kozev)

xThérèse d’Avila. Le Château intérieur, 6e Demeures, ch. 10.

La « rencontre »


« Anéantie » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Si l’extase d’un homme est faible, il l’exhibe. Au contraire, si son extase est forte, il reste maître de soi et il se tait. Ainsi le rapporte Kalābādhīi, s’appuyant sur quelques témoins particulièrement « fiables » en cette matière. Quiconque parle d’extase en en ayant fait l’expérience, la manifeste avec des mots, et représente ainsi extérieurement ce qui fut senti intérieurement. Cette représentation verbale, extérieure, est-elle pertinente ? Celui qui se tait est sans doute davantage dans le vrai, pourra-t-on penser si l’on est un peu versé dans ces questions. S’il vaut mieux se taire, pourquoi en parler alors ? Que pouvons-nous dire de ce qui ne peut s’exprimer ? D’un autre côté, ne faut-il pas faire a priori confiance à un véritable « témoin », si ce dernier veut témoigner ? Mais comment juger de sa fiabilité, de sa « vérité » ? Ne peut-on jamais qu’être le témoin de soi-même, et ne peut-on qu’adresser son témoignage au tribunal de sa propre conscience ? La « rencontre » (wajd) est-elle un simple sentiment intérieur, une représentation passagère, ou bien est-elle un véritable « choc mentalii », une réalité absolument immersive, submergeant (entièrement ou en partie seulement) la conscience, et, pour un temps, seulement entrevue ? Si cette expérience ne dure qu’un temps, comment son effet peut-il durer toute une vie – et sans doute au-delà ? Des témoins ont dit à ce sujet: « L’extase est liée à ce qui passe ; la connaissance de la sagesse, elle, reste stable et ne passe pas. » Ce dire semble, à première vue, porter une vérité certaine. Tout dépend de ce que l’on appelle ici la « connaissance de la sagesseiii ». Quant à elle, c’est un fait d’observation, l’extase, inévitablement, passe. Mais ce qui ne passe pas est le « goût » que l’on en garde quand on l’a eue. Cela ne signifie pas que l’on veuille nécessairement y goûter encore. Al-Junayd, à ce propos, soulève la question de ce qui se passe après la fin de l’extase : « L’extase remplit de joie celui qui cherche en elle son repos, mais quand Il est présent disparaît l’extase. Mon extase m’avait rempli de joie, mais ce que je trouvais au cœur de l’extase m’a captivé au point de me détourner de la vue même de l’extaseiv. » Dans l’extase donc, l’on trouve le principe du dépassement de l’extase elle-même. Qu’est-ce que ce dépassement signifie ? L’extase révèle, d’une manière ou d’une autre, quelque chose de transcendant. Mais qu’en reste-t-il ? Et quelles en sont les implications ? Qui le dira ? Qui peut réellement en témoigner, avec quelle sincérité, avec quelle acuité ? Ḥallāj, par exemple, ce martyr fameux de la vérité, et dont les dires n’en manquait pas ? Ce qu’il en dit, d’ailleurs, vire au paradoxe, et ouvre d’autres perspectives, qui vont bien au-delà de l’expérience de l’extase. « L’extase ne Le peut atteindre, elle dont la flamme n’est rien autre que le signe d’une irrémédiable impuissance. L’extase ne peut atteindre que des formes périssables et s’efface d’elle-même à l’instant où la vision commence. Je jouissais de l’extase, mais dans le trouble, tantôt j’étais comme ravi, et tantôt comme présent. Ah ! Il anéantit l’extase par un Témoin dont l’Attestation même anéantit l’extase et tout sens exprimablev ! » La « rencontre » anéantit l’extase. La bonne nouvelle, c’est que cet anéantissement n’est que le témoignage d’une autre représentation, et qu’il ne représente pas l’essence même de la rencontre, et de ses suites. La rencontre a bien eu lieu, pourra-t-on se dire, et même si le détail de son souvenir ne peut s’exprimer, elle source la mémoire, elle fonde l’être et surtout son devenir. Dès lors, en puissance, tout commence, à nouveau, toujours. Ici, je note, car cela est trop frappant pour ne pas être souligné, qu’Al-Shiblī emploie des formules étrangement analogues à celles de Ḥallāj : « Je renie mon extase tant qu’elle ne me vient pas de mon témoignage ; et le Témoin de la Vérité anéantit le témoignage de l’extasevi. » Quel est ce « témoin » ? Et de quoi ce témoin témoigne-t-il ? Quelle « vérité » est-elle désignée ainsi ? Pourquoi ce témoin anéantit-il le témoignage de son extase ? A mon avis, le témoin en question est la conscience elle-même. Ce que la conscience « anéantit », c’est la possibilité même de témoigner en vérité de ce dont il lui faudrait, en théorie, pouvoir témoigner. Puisque l’on parle d’« anéantissement », je note qu’un autre ṣūfī encore a associé l’extase à son anéantissement, mais a présenté celui-ci comme un « don »: « Celui qui s’est montré généreux dans l’octroi de l’extase, d’autant plus libéral sera-t-il pour accorder les dons et vertus qui anéantissent l’extase. Lorsqu’Il commença à m’envoyer l’extase, je connus avec certitude que Celui qui en était libéral à mon égard tiendrait jusqu’au bout ses merveilleux engagementsvii. » Je retiens de cela, que l’extase, quelles qu’en soient la puissance, la profondeur, l’étendue et l’élévation, n’est jamais rien qu’un pas de plus sur un chemin sans fin.

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iCf. Abu Bakr Al-Kalābādhī. Kitāb al-ta‘arruṭ li-madhhab ahl al-taṣawwuf [Livre de la doctrine des Soufis].

iiLouis Massignon. Interférences philosophiques et percées mystiques dans la mystique allāgienne, p. 264

iiiLa connaissance de la sagesse, ou « connaissance sapientiale », est appelée en arabe ma’rifa, et représente dans le soufisme, selon Louis Gardet, la « saisie intellectuelle et savoureuse de Dieu ». La notion de sagesse est donc assimilée à celle de « saveur », ce qui n’est pas sans pertinence étymologique, puisque sagesse, sapience et saveur possèdent la même racine étymologique indo-européenne, SAP- « goûter ».

ivAbu Bakr Al-Kalābādhī. Kitāb al-ta‘arruṭ li-madhhab ahl al-taṣawwuf [Livre de la doctrine des Soufis], ch. 53. Traduction de Louis Gardet. Mystique musulmane, Vrin, 1986, p. 178-179

vCité par Abu Bakr Al-Kalābādhī. Ibid. p. 179

viIbid. p. 180

viiIbid. p. 180

Des vents du Diwân


« Calcination » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

J’ai escaladé une cime. J’ai vu une vue que leurs yeux n’avaient pas vue. J’ai plongé au fond d’une mer. Je m’y suis gorgé d’une eau dont leurs bouches n’avaient pas bu.

Mes pensées errent comme la lueur d’un éclair, brèves conjectures, jetées dans l’ombre des futurs.

Je suis fait d’argile et de feu ; de clarté et de froidure ; d’ombre et de soleil, d’étreinte et d’attente ; de disparition et de séparation ; de transe et de calcination.

J’ai fendu l’océan de la pensée, comme glisse une flèche dans la nuit. J’en devins si proche que j’en oubliai mon nom.

Je m’étonne, et de toi et de moi. Que de fois nous nous sommes évadés d’entre les formes.

C’est trop souffrir que de devoir t’appeler sans cesse, comme si j’étais loin de toi, ou comme si toi, tu t’étais absenté.

L’aurore s’est levée, en pleine nuit ; elle resplendit, et n’aura pas de crépuscule.

Tu embrasses tout lieu, et l’au-delà des lieux. Où es-tu ?

Dans ma solitude, ton délaissement m’est encore une société. Ton esprit s’est, de loin, impalpablement mêlé à mon esprit.

Ma conscience, extérieure à son essence, s’en étonne ; face à cet indicible, elle s’en ravit.

Pour elle, dans la nuit solitaire, qu’elle y sombre ou qu’elle y veille, l’espoir luit de loin en loin.

En grand péril, elle ne prend confiance qu’en frôlant son risque.

Tu n’as pas laissé mon sang seul, tu en es la tension, en son flux, sans cesse.

Tu es, pour moi, ni le paradis ni l’enfer. Un purgatoire sans fin non plus.

Quatre lettres, et quelques autres encore. S’y délient, s’y lient, mes pensées.

Tantôt les vagues me soutenaient, tantôt je m’y enfonçais.

Son esprit se tient entre ma peau et mes os. Quand je l’oublie, je souffre.

Un pacte, une alliance, un contrat – entre le néant et l’être, entre le corps et l’esprit, entre l’âme et la vérité.

Ton esprit s’est intriqué à mon esprit, comme le vin à l’eau, l’onde au champ.

Tu es apparu à certains. Tu t’es voilé pour d’autres. Tu t’es absenté de la présence.

Tantôt, il me regarde, tantôt je le regarde.

Une aurore se lève, et toi tu l’enténèbres encore.

Charnel quant à la pulpe, dense quant au noyau, lumineux quant à l’essence.

Des noms que ni la lumière, ni les ténèbres ne connaissent.

Je me suis embarqué pour la haute mer. Ma barque s’emplit. J’écope.

Pour qui ne saisit pas l’allusion, quel besoin d’explication?