
©Philippe Quéau 2023 ©Art Kéo 2023
J’ai de l’art une idée dure, laquelle se mêle mollement à celle des mystères qui nous habitent.

J’ai de l’art une idée dure, laquelle se mêle mollement à celle des mystères qui nous habitent.

Pause ou arrêt? Telle est la question.
Si tu ne t’arrêtes pas, quand donc danseras-tu ?
Si tu ne te mets pas en mouvement – là, un peu au-dessus de toi – t’assiéras-tu jamais ici-bas – avec toi-même?
Si tu n’es pas dans ce lieu-là, ce lieu n’est-il pas en toi ?

Le « Tikkoun olam » (תיקון עולם) est un concept de la cabale juive, que l’on trouve dans le Zohar, et qui a été dûment promu par Isaac Louria et son école, dite « lourianique ». On traduit en général cette expression par « réparation du monde ».
Il me semble que le monde aura, incessamment sous peu, certes besoin d’être « réparé », après une guerre pendant laquelle des milliers de tonnes de bombes auront été déversées sur l’une des zones les plus densément peuplées du monde, et à un moment où toutes les énergies humaines devraient être consacrées à lutter contre la destruction de notre planète du fait de la crise climatique (qui se déroule elle aussi en ‘grandeur nature’, et en ‘temps réel’, mais qui devra continuer sans cesse pendant les siècles à venir).
Une remarque nécessaire, cependant : n’insister que sur la « réparation du monde » [et non sur la réparation des idées et des pensées] est, je pense, une façon d’éviter de conceptualiser en priorité l’infinie responsabilité de tous ceux qui ont contribué, plus ou moins sciemment, à cette catastrophe entièrement faite de main d’homme et préparée par des cerveaux « humains » (et quoique certains de ces « humains » soient désormais officiellement considérés par des responsables politiques comme des « cafards qu’il faut écraser »). Autrement dit, il faudrait surtout commencer par « réparer » les fauteurs de guerre, et « réparer » aussi les idéologies politiques et religieuses qui ont favorisé, entretenu et encouragé le déclenchement de cette guerre-là (les autres guerres en cours mériteraient aussi une analyse incisive des responsabilités – et des irresponsabilités).
Comme ces responsabilités sont immenses et profondes, et comportent des degrés divers, disons, pour faire court, et pour voir large, que le « tikkoun olam » devrait commencer dans tous les esprits, et cela sans attendre la « pause », le « cessez le feu » ou la « fin de la guerre ».

Dans le pot d’argile crue, l’eau fuit, lentement.
Dans la guerre dure, la vie s’enfuit, brutalement.
Du miroir, que restera-t-il, dans quelque temps?

Impure la lame, impure la main, impurs les yeux, impures les lèvres, impur le sang,
Impure l’agate, impur l’onyx, impure la perle, impurs le ciel, le feu, le vent, l’eau,
Impurs le soleil et la lune, le jour et la nuit, impurs les anges, et les seraphim mêmes !
Pure l’âme, qui du Pur a vu le Pur.






La chekhinah est un terme hébreu qui désigne la notion de « Présence divine ». Ce substantif est d’un emploi relativement tardif. On le trouve cité pour la première fois au 13e siècle de notre ère dans les compilations talmudiques attribuées au rabbin Shimon Ashkenazi HaDarshan (Yalkout Shimoni, Francfort, circa 1260i). Ce mot était donc totalement absent de la Bible hébraïque. En revanche, on trouve souvent dans la Torah (les Écritures) le verbe שָׁכַן chakhan, « demeurer, séjourner, habiter, s’établir », qui en est la racine étymologique, et qui possède un sens très concret, très factuel. Par exemple : « Il demeurait dans les plaines de Mamréii ». « J’ai séjourné près des tentes de Kédariii ». « Voici un peuple qui habitera séparémentiv ». Ce verbe est aussi employé dans le Pentateuque à propos de Dieu, et par métaphore : « Celui qui habite dans l’éternitév », « La gloire de Dieu s’établit sur la montagne du Sinaïvi ». Il est aussi employé par Dieu lui-même, de manière optative, au futur : « Et ils me construiront un sanctuaire, pour que je réside (וְשָׁכַנְתִּי) au milieu d’euxvii », ou encore : « Et je résiderai (וְשָׁכַנְתִּי) au milieu des enfants d’Israël et je serai leur Divinitéviii ».
Le mot qui traduit (abstraitement) la ‘notion’ même de chekhinah n’est donc pas biblique, mais talmudique. Celle-ci, de par sa présence tardive, et son caractère ‘construit’ (par opposition à ‘révélé’) a donc été sujette à une large gamme d’interprétations. Judah Halevi la considère comme une sorte d’« intermédiaire » entre Dieu et l’homme. Pour Maïmonide, la chekhinah désigne un esprit divin (qu’il appelle aussi un intellect actifix). Il place la chekhinah à la dixième et dernière place d’une liste de dix « esprits » ou « intellects » divins, qu’il a systématiquement compilée. Cette interprétation a été reprise par la cabale juive du Moyen Âge, qui a donné pour sa part à la chekhinah le nom de malkhut, ce qui signifie soit la « princesse », la « fille du roi », et est alors une manière de symboliser la présence (en Dieu) d’un principe féminin, soit l’idée de « domination », de « couronne »x. La cabale juive place également la chekhinah (en tant que malkhut) à la dernière et dixième place dans la hiérarchie des Sephirothxi. On l’appelle aussi, dans la Cabale, Ruaḥ ha-kodesh (Saint Esprit) ou Kevod ha-chem (la Gloire du Nom). Plus d’un demi-millénaire plus tard, Hermann Cohen théorisera dans sa Religion de la raison tirée des sources du judaïsme que la chekhinah est « le repos absolu qui est le terrain éternel pour le mouvementxii ».
La chekhinah a donc pu être considérée comme l’intermédiaire entre le divin et l’humain, comme une sorte de « principe féminin », certes placé au plus bas niveau dans les hiérarchies célestes, mais ayant alors la particularité toute spéciale de se trouver exactement au point de rencontre entre les puissances divines et les mondes créés. Elle a eu même l’heur d’incarner le principe néo-kantien d’une « immobilité tranquille », qui sert de base à tous les mondes et rend possible leur mouvement.
Si le féminin se trouve à la dernière place des Séphiroth, dans la tradition de la cabale juive, est-ce à dire que le masculin serait quelque part placé un peu plus haut dans les hauteurs ? Je pose la question avec rien moins qu’une pointe d’ironie. Il est sans doute dangereux de prendre trop au pied de la lettre les notions cabalistiques de hiérarchie, telles que formalisées par les Séphiroth. Rappelons qu’un fameux rabbin du 1er siècle de notre ère disait : « Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniersxiii ». Une autre manière de comprendre l’arbre séphirothique serait de considérer l’ensemble des « esprits » (divins) comme formant un « système », avec leurs intrications, leurs fines interconnexions, lesquelles brouillent considérablement la pertinence des classements et des ordres apparents de préséance. Hans Urs Von Balthasar formule ainsi cet enchevêtrement systémique : « Chaque Personne divine aperçoit, dans l’Autre, Dieu, le Dieu plus grand que toute compréhension et éternellement digne d’adoration. Ainsi, ‘l’entretien trinitaire’ revêt la forme de la ‘prière originelle’ ». Les références ne sont plus ici seulement judaïques, certes. Mais peut-on a priori exclure la possibilité de la notion même de « Trinité », dans le cadre de l’irréductible « Unité » de Dieu, alors que la Cabale juive n’hésite pas à poser et à articuler la « Décade » formant les dix Séphiroth?
L’idée d’« entretien trinitaire », somme toute, n’est pas absolument transgressif, si l’on prend en compte la complexité putative des murmures et des chuchotements séphirotiques, les secrets accords des chœurs de seraphim (« séraphins ») et de kheroubim (« chérubins ») de la Bible hébraïque.
Vraiment, ne perdons pas trop de temps dans des batailles de mots. Ces mots, bien entendu, ne sont jamais que des métaphores. Évidemment, il n’est pas donné à tout le monde de percevoir les résonances, les échos lointains, et les significations subtiles, au point d’être parfois évanescentes, de ces symphonies systémiques.
Je résumerai pour ma part l’intérêt de ces métaphores par une autre métaphore : l’invitation au voyage (conceptuel), et le cheminement sans fin (de la recherche intellectuelle). Frédéric Ozanam écrivait en 1834, dans sa Philosophie de la mort : « La destinée de l’homme est tout entière dans le problème d’une vie future. » S’il a raison, c’est donc qu’il faut se déplacer, partir, toujours à nouveau, à la recherche. Dieu avait déjà dit, fameusement, à Abraham : « Lekh lekhaxiv ! » (« Va pour toi! »). On peut généraliser cette exhortation, qui s’applique à tous, puisque Abraham est le symbole de tous les croyants, sans acception de religion spécifique. Il faut toujours partir, pour « aller au-delà » (עָבַר, ‘abar), et « dépasser » ou traverser , les fleuves, les pays, et le monde même.
Migrer. Les hommes sont voués à être essentiellement des migrants, d’éternels migrants, du moins du point de vue de leur Créateur. La philosophie de Heidegger a pu être décrite de « grande pensée de la migration et de la métamorphose », et de « grande pensée de l’imagination ontologique », par C. Malabou. Elle interprète littéralement cette migration ontologique de l’humanité, en reprenant nombre de marqueurs du vocabulaire heideggerien : « Nous ignorons où le Dasein s’en va quand il quitte l’homme. Mais entre être-là (da-sein) et être parti (weg-sein), nous pouvons aimer ce chemin pour lui-même, veiller sur luixv. » C’est peut-être cette ignorance bien réelle du destin du Dasein quand il quitte l’homme qui a permis à Malabou de concevoir l’idée du « fantastique » en philosophie. Mais quel peut être le véritable sens du mot fantastique, dans un contexte moderne ? Peut-on encore prendre appui sur le sens que Platon donnait pour sa part au mot phantasmos dans le Sophiste ? Est-il bien nécessaire de rappeler ici que, dans l’époque dite « moderne », toute métaphysique est a priori considérée moins « fantastique » que réellement « fantasmatique » ? Pour décrire cette déréliction (moderne) de la métaphysique, Malabou emploie encore cette formule : « La balafre non blessante de la destruction de la métaphysique que nous portons en plein visagexvi. »
On ne peut entrer en matière métaphysique sans nécessiter, là encore, l’aide de quelques métaphores. « Destruction » (de la métaphysique), « balafre » (au visage des philosophes). Pour sa part, Martin Buber parlait du Dieu transcendant et immanent en employant lui aussi d’autres métaphores, comme « l’étincelle » (censée en figurer la transcendance) et « la coquille » (censée en incarner l’immanence). En philosophie, laquelle est en dernière analyse un art du langage, tous les tropes sont permis, s’ils apportent des éclairages nouveaux. Mais alors, pourquoi ne pas tenter d’user à nouveau d’images anciennes comme les « éclairs » et les « tonnerres », ou bien les « zéphyrs » et les « murmures » ? Toutes les métaphores parlent par allusion, avec plus ou moins d’efficacité. Mais les véritables métaphores ont vocation à dynamiter la langue. C’est pourquoi, c’est pour moi une évidence, il faudrait (en théorie) apprendre toutes les langues du monde, puisque le Divin s’est aussi exprimé dans toutes les langues du monde (n’en déplaise aux ultra-nationalistes de tous horizons). Il nous faut apprendre à naviguer entre toutes leurs grammaires et toutes leurs étymologies, et à s’émerveiller de leurs variétés et de leurs beautés. La prochaine grande mutation babélienne se prépare aujourd’hui. La traduction automatique et l’IA y contribueront dans doute, positivement dans une certaine mesure, mais surtout négativement… Je m’explique : ces techniques nouvelles supprimeront l’effort d’apprendre par soi-même, pas à pas, l’étrangeté, et même le côté fantastique que toute langue étrangère recèle, pour quiconque ne la maîtrise pas comme sa langue maternelle. L’homme se métamorphose, disait Heidegger. L’auto-transformation de l’espèce humaine est en cours, ajoutait Habermas. C’est peu de le dire. Ce qui se prépare, là, sous nos yeux, ira bien au-delà de la métamorphose ou de l’auto-transformation de l’espèce…. Ce qu’il faut s’attendre à voir surgir, comme un immense coup de tonnerre dans un ciel vide, c’est le surgissement violent, l’insurrection explosive, d’une nouvelle humanité, hyper-transgressive, et parlant une nouvelle langue, mondiale, symphonique, concertante, une langue mondiale du futur, qui sera composée des milliers des langues existantes, mais entrelacées, et s’enrichissant à chaque seconde de la propagation des milliards de shrapnells de leurs mots éviscérés, mais réconciliés et exubérants dans la Présence de leur sens.
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iYalkout Shimoni, Isaie 43, Samuel 1,2 : « Partout où le peuple d’Israël a été exilé, la Chekhinah l’a accompagné dans son exil ».
iiGen. 14,13
iiiPs. 120,5
ivNombr. 23,9
vIs. 57,15
viEx. 24, 16
viiEx. 25, 8
viiiEx. 29, 45
ixCette notion semble inspirée de la notion platonicienne de Noûs, « intellect » ou « âme » du monde/
xPar exemple, la « royauté », la « couronne » de Saül (1 Chron. 12, 24)
xiLes trois premières places sont attribuées à Kether, Ḥokhmah et Binah. Kether (la « couronne ») est la première Sephira parce qu’une couronne se porte sur la tête. Le Bahir ajoute : « La couronne fait aussi référence aux choses qui sont au-delà de ce que l’esprit a la capacité de comprendre. »
xiiHermann Cohen. Die Religion der Vernunft aus den Quellen des Judentums, Leipzig: Fock. 1919. En français : Religion de la raison tirée des sources du judaïsme. Traduit de l’allemand par Marc B. de Launay et Anne Lagny, Paris, Presses Universitaires de France. 1994
xiiiMt 20,16
xivGen. 12, 1
xvCatherine Malabou. Le change Heidegger. Du fantastique en philosophie. Ed. Léo Scheer. 2004
xviIbid.

Le soi sincère ©Philippe Quéau 2023 ©Art Kéo 2023
Explication : le soi ceint serre; mais, le « sois saint » sert…

L’anthropomorphisme est sans doute le plus grand obstacle qui soit pour l’intelligence humaine, du moins si l’on se place au point de vue de quiconque cherche à percer (philosophiquement) le mystère de l’univers. Ceci est particulièrement vrai pour tout ce qui concerne l’idée de ‘Dieu’, et la représentation de ses attributs.
Par exemple, des « religieux » disent : « Dieu veut » (ceci ou cela, peu importe, ce n’est pas là le sujet). Mais comment comprendre cette soi-disant « volonté »? Ce Dieu a-t-il vraiment ce que nous appelons (anthropomorphiquement) une ‘volonté’? Ou bien est-il en tant que tel, essentiellement, ‘volonté’? Cette ‘volonté’, en quoi se distingue-t-elle de Dieu lui-même? Veut-il autre chose que lui-même? La ‘volonté’ de Dieu est-elle la cause des choses? A-t-elle elle-même une cause? Peut-elle changer? Rend-elle forcément nécessaires les choses qu’elle veut? Dieu a-t-il son libre arbitre?
Questions difficiles. Il est instructif de se rappeler d’anciennes leçons qui les ont abordéesi.
L’objet de la ‘volonté’ de Dieu, ce par quoi et ce pourquoi elle s’exerce, a parfois été assimilé à sa ‘bonté’ même. Sa bonté fait partie de son essence. Mais elle a ceci de particulier qu’elle a vocation à bénéficier à d’autres qu’à Dieu lui-même. De même, la ‘volonté’ de Dieu fait partie de son ‘être’, mais elle en diffère conceptuellement. Quand on dit que Dieu ‘est’, cette affirmation n’implique aucune relation de Dieu à autre chose. Quand Dieu ‘est’, il est lui-même, et il n’est pas autre chose que lui-même. Mais quand on dit que Dieu ‘veut’, cela implique qu’il veut autre chose que lui-mêmeii. Quand il ‘veut’, il veut que d’autres que lui bénéficient de sa bonté.
La ‘volonté’ de Dieu est-elle la cause des choses? Il est écrit au livre de la Sagesse: « Comment une chose pourrait-elle subsister, si tu ne l’avais pas voulueiii? » De cela, on infère que la ‘volonté’ de Dieu est bien la cause des choses. Dieu agit volontairement, et non par une nécessité de natureiv.
Peut-on attribuer une cause à la volonté divine? Des théologiens pensent que non. « Rien n’est supérieur à la volonté divine; il n’y a donc pas à en chercher la causev« . Cela vient du postulat central de l’unité de Dieu. Dieu, par un seul acte, voit toutes les choses dans son essence. Par un seul acte, il veut tout dans sa bonté. Dieu connaît tous les effets de sa volonté par leur cause première (qui est sa bonté) ou par leur finalité dernière (qui est aussi sa bonté). Le raisonnement de Thomas d’Aquin est assez abstrait, mais il vaut la peine de s’accrocher pour le suivre: « De même qu’en Dieu, connaître la cause ne cause pas la connaissance des effets, mais il connaît les effets dans leurs causes, ainsi vouloir la fin n’est-il pas en Dieu cause qu’il veuille les moyens; mais il veut que les moyens soient ordonnés à la finvi. »
La volonté de Dieu peut-elle changer? On pourrait parfois le penser. En effet Dieu a dit: « Je me repens d’avoir créé l’homme » (Gn 6,7). S’il se repent de ce qu’il a fait, est-ce donc le signe qu’il a une volonté changeante? Mais il est aussi écrit: « Dieu n’est point un homme pour mentir; il n’est pas un fils d’homme pour se repentir » (Nb. 23,19). Il faut se persuader que Dieu est absolument immuable. On peut en inférer que sa volonté est aussi absolument immuable. Dieu n’a donc pas une ‘volonté changeante’, mais il peut cependant ‘vouloir des changements’. Changer de volonté est une chose, et vouloir le changement de certaines choses est une autre chose. La volonté change quand quelqu’un se met à vouloir ce que d’abord il ne voulait pas. Mais quelqu’un peut, sa volonté demeurant toujours la même, vouloir que ceci se fasse maintenant, et que le contraire se fasse ensuite. La volonté de Dieu reste immuable, même s’il veut changer l’ordre de l’univers pendant son cours, ou s’il veut maintenant ce qu’il ne voulait pas auparavant.
La ‘volonté’ de Dieu rend-elle forcément nécessaires les choses qu’elle veut? Si c’était le cas, alors périraient le libre arbitre, la libre pensée et le libre choix. La ‘volonté’ divine rend nécessaires certaines choses qu’elle veut, mais non pas toutes. « Dieu veut que certaines choses se produisent nécessairement, et d’autres de façon contingente. C’est pourquoi il a préparé pour certains effets des causes nécessaires, qui ne peuvent faillir. Et pour d’autres effets, il a préparé des causes [que l’on pourrait qualifier de] « défectives », dont les effets se produisent de manière contingente. Ce n’est pas parce que certaines causes sont contingentes que des effets voulus par Dieu arrivent de façon contingente, mais c’est parce que Dieu a voulu qu’ils arrivent de façon contingente qu’il leur a préparé des causes contingentesvii« .
Dieu a-t-il son libre arbitre? S. Ambroise a écrit: « L’Esprit Saint distribue à chacun ses dons comme il veut, c’est-à-dire selon le libre arbitre de sa volonté, non par soumission à la nécessitéviii. » Dieu veut nécessairement sa propre bonté, mais il ne veut pas nécessairement les autres choses. On peut donc dire qu’il possède le libre arbitre à l’égard de tout ce qu’il ne veut pas nécessairement.
S’appuyant sur plusieurs traditions, on peut dire que Dieu a ‘voulu’ et qu’il ‘veut’ encore l’univers. Il ‘veut’ l’existence de choses et d’êtres qui n’ont encore jamais existé, et de choses et d’êtres qui n’existeraient jamais, s’il ne le ‘voulait’ pas. Ces existences à venir, Dieu les ‘veut’ parce qu’il en ‘voit’ le bien, et qu’il ‘veut’ ce bienix.
Quel est ce ‘bien’? Ce ‘bien’, cette essence du ‘bien’, précèdent-il la volonté de Dieu? On peut penser que oui: la volonté divine n’est pas arbitraire, c’est une volonté du bien. Peut-on dire que la volonté et la bonté divines sont de même nature que ce ‘bien’? On peut concevoir que la volonté et la bonté de Dieu fassent partie de l’essence divine. Mais si Dieu est Un et qu’il est Tout, d’où vient en Dieu l’idée d’un bien qui s’appliquerait à autre chose qu’à Lui-même?
Ce qu’on peut dire, c’est que le ‘bien’ préexiste à l’existence de l’univers. Sinon, comment Dieu voudrait-il ou verrait-il que l’univers est un ‘bien’, si le ‘bien’ n’avait pas d’essence préalable à sa création?
On peut dire qu’il est ‘bien’ que le cosmos tout entier, les galaxies, les étoiles, notre soleil et le monde, existent. On peut dire aussi que cela est ‘bien’ parce qu’ils participent à l’existence des ‘êtres’, et qu’ils sont à l’origine de la ‘vie’. Mais ils n’en sont pas la véritable cause. Cette cause relève de la volonté de Dieu, on l’a déjà dit. Et cette cause relève aussi de l’existence de l’idée du bien, c’est-à-dire du Bien.
N’y a-t-il pas identité entre Dieu et le Bien? Non, en toute logique on ne peut pas dire cela. Dieu est. Et il est Un. C’est tout ce qu’on peut en dire. De l’essence même de Dieu, on ne peut rien dire, malgré les Docteurs. On ne peut même pas savoir si le mot ‘essence’ a quelque pertinence, si on l’emploie dans le cas de Dieu.
En effet, Dieu n’a-t-il pas dit à Moïse, sur la montagne: Ehyeh asher ehyeh, « Je serai qui je serai » ? Son essence est d’être immuablement vivant, en mouvement. Mais qu’est-ce qu’une essence immuablement mutable? Bien malin qui pourra dire ce que Dieu sera, quand il le sera.
En revanche, du Bien, on peut, sans crainte d’errer, affirmer qu’il possède une essence, et que tout bien participe de cette essence. Il y a donc une vraie différence entre Dieu et le Bien. Dieu n’a pas d’essence définissable. Le Bien en a une. Que l’essence (ou l’idée) du Bien existe est d’évidence. Sans le Bien, sans l’idée du Bien, comment Dieu pourrait-il ‘vouloir’ quelque bien que ce soit? Si l’essence du Bien n’existait pas, rien de bien ne pourrait exister ni devenir, même si Dieu le voulait.
Dire que le Bien a une essence, ce n’est pas dire quelle est cette essence. Il faut reconnaître que la vision de l’essence du Bien est au-dessus des forces humaines. Les yeux de l’intelligence ne peuvent pas en contempler la beauté incorruptible et incompréhensible.
Cela étant dit, c’est déjà un peu la voir, cette essence, et un peu la comprendre, si l’on sait au moins que l’on ne peut pas la voir et que l’on ne peut rien en dire.
C’est là une remarque d’une portée générale. La véritable connaissance se trouve dans le silence et l’éloignement de toute sensation.
Si l’essence du Bien est hors de portée de l’intelligence humaine, sa beauté n’est pas inaccessible à l’âme. L’homme qui parvient à la saisir ne peut certes pas la penser. Mais il peut en jouir, même si ce n’est plus, alors, le temps pour lui de voir, d’entendre, de sentir ou de se mouvoir. Il n’y a plus rien qui vaille, devant l’émerveillement de la beauté du Bien.
Portée à l’extrême, la splendeur qui inonde alors l’âme distend, disloque puis arrache les liens du corps. En contemplant la beauté du Bien, l’âme atteint ce que l’on peut appeler son « apothéose ».
L’apothéose est le moment décisif où l’homme « connaît » enfin le divin, ou, peut-être seulement certains de ses attributs, comme par exemple l’Un, ou le Bien. Pour mémoire, le mot grec apothéosis, ἀποθέοσις, signifie: « élévation au rang divin ».
Les âmes encore dans l’enfance, encore inaccomplies, ne cessent de se mouvoir, et de se transformer. Ne connaissant rien des êtres, ni la nature, ni le Bien, elles sont enveloppées par les passions. Se méconnaissant elles-mêmes, elles sont asservies à ce qui leur est étranger. Au lieu de commander, elles obéissent. Voilà leur mal. Au contraire, leur bien, qu’il leur reste à comprendre, c’est la connaissance du Bien. Celui qui enfin connaît le Bien participe déjà au divin.
Les êtres ont des sensations parce qu’ils ne peuvent exister sans elles; mais la connaissance diffère beaucoup de la sensation. Sentir est une influence qu’on subit. Mais connaître est la fin d’une recherche, dont le désir initial (le désir de se mettre en recherche) est sans doute aussi un don divin.
Ce don, ce désir, cette recherche, cette connaissance sont d’une nature incorporelle. Ce sont autant de ‘formes’ qui saisissent l’intelligence, et qui l’imprègnent, tout comme les sensations saisissent le corps, et le dominent.
Dans cette image, on voit que la connaissance est à l’intelligence comme les sens sont au corps, et comme la forme l’est à la matière.
Si la ‘forme’ est d’une telle nature incorporelle, quasi-divine, qu’en est-il de la ‘matière’?
La matière est belle mais elle est passive. De même, le monde est beau mais il n’est pas bon. Le monde et la matière ne se suffisent pas à eux-mêmes. Toujours en mouvement, ils naissent sans cesse. Depuis l’origine des temps, ils redeviennent toujours ce qu’ils sont, sans jamais changer d’essence. Leur seul devenir leur tient lieu de changement.
Le monde est aussi le premier des vivants, mais il est mortel. De même, l’homme est un vivant, mais il est mortel. Parce que mortels, on ne peut pas dire que le monde ou l’homme soient ‘bons’. Peut-on dire cependant qu’ils sont ‘mauvais’?
Non, on ne peut le dire, car on ne sait pas ce que signifie leur ‘mort’. Tout dépend d’un point crucial: qu’advient-il après la mort, celle du monde ou celle de l’homme ?
Si l’on pouvait affirmer que la mort prévisible de l’univers tout entier, aspiré par quelque trou noir, géant et terminal, ne sera pas suivie de la résurgence d’un autre univers, ailleurs, par exemple sous forme de ‘trou blanc’, ou selon tout autre modalité, à jamais inconnaissable, alors sans doute pourrait-on émettre l’hypothèse que l’univers est ‘mauvais’, de par son essentielle fugacité à l’échelle de l’éternité.
De même, si l’homme mortel n’est en réalité qu’une poussière instantanée, à peine née, déjà disparue, puis frappée d’oubli absolu, pendant que les millions d’années se succèdent, indifférents, alors on pourra peut-être penser que l’homme est ‘défectueux’, par essence.
Mais si, par quelque mécanisme, qui nous est encore caché, il apparaissait que l’univers, ou l’homme, avaient quelques chances de transcender la barrière de leur mort respective, alors on ne pourrait plus dire qu’ils sont ‘mauvais’ ou ‘défectueux’. On ne pourrait toujours pas dire qu’ils sont ‘bons’, puisqu’ils sont mortels, et qu’on ne saurait rien de plus sur leur destin post-mortem. Mais on ne pourrait pas dire non plus qu’ils sont ‘mauvais’, parce que l’on ne saurait rien de ce que réserve la chaîne infinie des transcendances à venir.
L’univers entier est d’une complexité infinie, et ce n’est rien de le dire. Mais l’homme n’est pas simple, non plus. Qu’on en juge. L’homme naît avec un corps. Ce corps, c’est le souffle de l’esprit qui le fait vivre. Quant à l’esprit, c’est la fine pointe de l’âme qui l’anime. Dans l’âme même, la raison est parfois présente, si elle ne s’absente pas. Et dans cette raison, lorsqu’elle règne, il y a plus ou moins d’intelligence, et plus ou moins de cœur… Et dans cette intelligence, dans ce cœur, qui peut dire si la sagesse et l’amour y élisent demeure à jamais?
Dieu lui-même, dans sa Sagesse, n’ignore pas l’homme, Il ne dédaigne pas le connaître et Il veut aussi être connu de lui. C’est là une preuve implicite de l’infinie complexité de l’humaine complexion.
Connaître (Dieu) et être connu (de lui) : c’est par là seulement que l’âme peut devenir bonne, et peut-être immortelle.
L’âme de l’enfant nouveau-né est belle à voir, et l’on devine qu’elle est encore attachée à l’âme du monde. Bientôt le corps grandit et la séparation s’accomplit, l’oubli se présente, et l’âme se met à distance de son origine.
La même chose arrive à ceux qui sortent de leur corps. L’âme rentre en elle-même, l’esprit se retire dans le sang. Mais l’Intelligence, divine par sa nature, purifiée et affranchie de ses enveloppes terrestres, prend un corps de feu et s’élance dans l’espace, se séparant de l’âme.
Rien n’est plus divin et plus puissant que l’Intelligence, alors. Elle unit les Dieux aux hommes et les hommes aux Dieux. Elle est la meilleure figure qui soit du « daimon » de Platon.
Quand l’Intelligence quitte l’âme, l’âme ne voit rien, n’entend rien, et ressemble à un animal sans raison. Tel est le terrible pouvoir de l’Intelligence, et la raison profonde de son union à l’âme.
L’homme véritable, qui possède l’Intelligence et qui a une âme, est au-dessus des Dieux ou, tout au moins, il est leur égal. Car aucun des Dieux célestes n’a jamais quitté sa sphère pour venir sur la terre, avec les risques que cela comporte (surtout sans un temps de déréliction, comme le nôtre). En revanche, l’homme peut monter dans le ciel et en prendre la mesure. Il sait alors ce qu’il y a en haut, comme il sait ce qu’il y a en bas; il connaît tout cela par expérience directe, et, ce qui vaut mieux encore, il n’a même pas réellement besoin de quitter la terre pour commencer à s’élever. Telle est la grandeur de sa condition. Ainsi, osons le dire : l’homme, malgré son néant, est aussi un Dieu (mais mortel).
A propos des Dieux célestes, l’on devra aussi dire que, malgré les nombreuses légendes, fort peu nombreux sont ceux qui ont pu descendre sur la terre, et encore moins nombreux sont ceux qui la connaissent par expérience. Extrêmement peu nombreux, donc, sont parmi eux ceux dont on peut dire qu’il sont comme des Hommes immortels, capables de relier les Hommes aux Dieux, et capables aussi de leur propre apothéose, laquelle viserait à atteindre un Dieu plus caché encore.
Bien plus caché… Et bien plus abyssal, dans son élévation, que tout ce que notre pensée anthropomorphique peut seulement commencer de concevoir.
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iCf. S. Thomas d’Aquin. Somme théologique, I. Question 19
iiIbid. Q. 19. Art. 2. Sol. 1
iiiSg 11,25
ivIbid. Q. 19. Art. 4. Rép.
vS. Augustin. 83 Quaest. q.28 PL40,18. BA 10,81.
viS. Thomas d’Aquin. Somme théologique, I. Question 19, art.5
viiS. Thomas d’Aquin. Somme théologique, I. Question 19, art.8. Rép.
viiiS.Ambroise. De Fide II, 6 PL 16,592
ixCf. Corpus hermeticum, X.

Le mot hébreu שָׂרַף (saraph) signifie « brûler, mettre le feu ». Par exemple, « ils mirent le feu à la ville » (Jug. 18,27). Un simple allongement de la seconde voyelle donne le mot שָׂרָף (saraph), au pluriel שְׂרָפִים (seraphim, d’où « séraphins » en français). Ce mot désigne premièrement une espèce de serpent venimeux, parce que sa morsure « brûle »). On trouve l’expression « serpents brûlants » dans la Bible: הַנְּחָשִׁים הַשְּׂרָפִים, ha-nehachim ha-séraphim (Nb. 21,6). Par dérivation, ce mot désigne aussi les Séraphins qui se tiennent autour du Seigneur (Adonaï): « Des séraphins se tenaient debout près de lui, chacun ayant six ailes dont deux cachaient le visage, deux couvraient les pieds, deux servaient à voler. » (Is. 6, 2).
Aujourd’hui, on le suppose, il y a beaucoup de séraphins qui volent, d’autres qui brûlent (ou incendient), et d’autres encore qui se cachent le visage.

L’image du « buisson ardent » est célèbre. Elle fait partie de ces références bibliques (Ex. 3, 1-7) qui ont été incessamment commentées depuis deux ou trois millénaires, mais sans qu’aucune véritable explication ne soit jamais donnée… Quelques peintres (pas si nombreux, en fait) se sont essayés à rendre Moïse devant le « buisson ardent », sans emporter la conviction…. Mais voici que s’ouvre, peut-être, de nouvelles voies de recherche et d’interprétation, dont il me semble que nous aurons beaucoup à reparler dans l’avenir…
Maintenant, en effet, l’IA nous permet de faire des images avec des mots. Cette idée, dans son principe même, n’est point si nouvelle, puisque j’en parlais déjà d’un point de vue à la fois technique et philosophique, dans mon livre « Eloge de la simulation », paru en 1986. Je cite ce livre aussi, parce que j’avais choisi pour sa couverture une représentation symbolique du « buisson ardent », telle qu’on pouvait en faire à l’époque…

Je suis bien conscient que se citer soi-même est parfaitement immodeste, mais là n’est pas le point. Il y a presque quatre décennies, nous étions donc déjà en mesure de pressentir que le temps des images faites avec la main et la matière (peinture), ou bien avec la lumière (photographie, cinéma, télévision) touchait à sa fin. Il était déjà possible de prédire qu’une ère nouvelle commençait, celle où on allait faire des images avec du langage, et avec des mots. A l’époque, cela ne retint pas l’attention. Aujourd’hui il serait temps de s’y intéresser enfin sérieusement, et de prendre la mesure (philosophique, esthétique et politique) de ce nouveau défi.
Mû par une curiosité bien légitime, j’ai voulu voir, il y a peu, ce que l’IA d’aujourd’hui pouvait « générer » avec les deux mots « buisson » et « ardent ». Résultat: les quatre images ci-dessus. Avant tout, remarquons que la notion de « buisson » semble peu intéresser l’IA, du point de vue figuratif. L’IA semble l’avoir écartée d’emblée, puisque aucun buisson n’apparaît dans les quatre images spontanément créées par elle… L’IA a préféré remplacer, à quatre reprise, le buisson du texte de l’Exode par un arbre. J’imagine que l’IA, de par sa longue expérience (en termes techniques : « deep learning »), a dû rejeter le concept de « buisson », parce qu’il était sans doute trop chétif ou trop malingre, selon elle, pour plaire aux rétines contemporaines… La figure de l’arbre, la puissance de sa ramure, rendent mieux, sans doute, dans l’imaginaire actuel, taraudé par la « crise » de la nature et de l’environnement… Quant à l’idée d' »ardeur », il semble que l’IA l’assimile plutôt à un feu dévorant, ou bien à une frappe de fusée incendiaire… Elle ne fait pas dans la nuance. Ce sera sans doute important de se le rappeler, à l’avenir.
La première image (en haut à gauche) montre un arbre splendide, dans toute la force de son âge. Un feu intérieur semble sourdre de ses feuilles et de ses branches. C’est un feu qui vit au cœur de l’arbre. Ou bien est-ce la foudre qui l’aurait frappé et incendié, tel un missile, ou une roquette? On ne sait. La question reste posée.
La deuxième image (en haut à droite) montre un arbre extrêmement ancien, dont le tronc semble s’être dupliqué au long des siècles. Le feuillage en revanche a été vaporisé. Les branches supérieures de la ramure aussi. Quant au feu, il n’est plus intérieur, il est extérieur à l’arbre, à quelque distance. Une roquette, fort puissante, a dû tomber à proximité. C’est pourquoi un immense S de feu semble dessiner dans le ciel une sorte d’immense sceau cinglant. Une frappe préventive, sans doute, et « pleine d’ardeur »…
La troisième image (en bas à gauche) pourrait (en théorie, et avec beaucoup de bonne volonté) être considérée comme presque « bucolique ». On y voit en effet un magnifique arbre, à la ramure bien fournie, épanouie et florissante. Quant au feu, il pourrait sembler représenter celui du soir – le doux feu d’un soleil se couchant lentement sur une terre pleine de paix.
La quatrième image (en bas à droite) est la plus terrible, à mon sens. De l’arbre, il ne reste plus rien, sinon une sorte de moignon atrocement atrophié. Plus de feuilles, plus de branches, et seulement un chicot de tronc. En revanche, toute la place est laissée à la boule brûlante et explosive qui semble envahir tout le ciel.
L’IA a déjà compris beaucoup de choses sur la nature humaine. Et je ne suis pas sûr qu’elle en ait une haute opinion. Il serait peut-être temps de lui demander, au moins par curiosité, juste pour voir, son avis quant à un moyen sûr d’éviter que le feu du Ciel ne ravage l’Horeb, ou le mont Carmel, ou Gaza, ou tous ces lieux ensemble, et d’autres encore.
On peut, alternativement, se contenter de compter sur les « brûlants » (les seraphim) pour faire le travail.

La « plasticité synaptique » est une métaphore employée en neurologie. Mais la notion de « plasticité » est bien plus large, et s’applique à toute la nature, à la culture et à la société. Jadis les divinités elles-mêmes étaient « plastiques ». Ovide ou Apulée en ont poétiquement décrit les « métamorphoses ». L’idée de la plasticité du Dieu allait de soi. Chez les Grecs et les Latins, Zeus ou Jupiter pouvaient prendre toutes les formes. Plus tard, chez les chrétiens, cette idée alla aussi loin que possible en prenant la forme paradoxale de la « kénose ».
« Folie pour les Grecs, scandale pour les Juifs » : le Christ, un « fils d’homme », est aussi « Dieu ».
Mais il n’était certes pas le Dieu des Armées, le Dieu dans toute sa gloire, le Messie tel qu’il devait apparaître à la fin des Temps. La folie, le scandale, c’est que ce Messie arrivé une génération avant la destruction du Temple, n’était pas venu mettre fin à l’occupation des Romains. C’était un Messie ignoré, humilié, torturé, raillé, mis en croix comme un esclave apatride. La folie, le scandale, c’est que ce Messie, qui était « un » avec le Dieu infini, éternel, créateur des mondes, fut réduit à l’état de loque humaine, une loque pantelante, agonisant, pendu sur le bois, au milieu de cadavres putréfiés. Il fallait un mot pour traduire ce paradoxe : la « kénose », du grec kenoein (vider), qui traduit l’idée d’un Dieu vidé de lui-même.
Hegeli n’a pas hésité à employer la notion de kénose divine pour la mettre au service de sa conception de la kénose philosophique. Son interprétation est la suivante. La kénose est un acte de libre effacement de la divinité en faveur des hommes, mais, qui en fin de compte, se fait bénéfice du projet divin. L’idée de kénose (divine) peut servir de métaphore pour illustrer le processus (philosophique) de dépossession de soi, de dépossession de la subjectivité. Le philosophe se vide aussi de lui-même, comme Dieu, jadis.
La kénose divine montre la possibilité (métaphysique) d’un vide transcendantal, dans l’espace et dans le temps. Quant à la kénose philosophique, elle montre que ce vide peut s’appliquer désormais à l’homme lui-même. L’homme n’est plus une substance fixe, c’est un sujet capable de se dissoudre, et même de disparaître (à ses propres yeux). On peut se demander si cette nouvelle faculté n’est pas sans rapport avec le fait qu’il est aussi capable (collectivement, socialement, politiquement) d’avoir fait se dissoudre et disparaître nombre de ses contemporains (guerres, génocides).
Mais revenons à Hegel, son époque était moins cynique et meurtrière que la nôtre. Il multiplie les figures de la sortie de Dieu hors de soi. La langue allemande est riche de possibilités en la matière : Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. Ces formes d’extériorisation, et même d’aliénation ne sont pas à prendre à la légère venant d’un Dieu qui, par ailleurs, est censé emplir le monde, ou, autrement dit, qui enveloppe le monde de sa pensée et de sa parole.
Le but de Hegel, en recyclant philosophiquement un concept éminemment théologique, était de « mettre au jour l’essence kénotique de la subjectivité moderneii ». On pourrait arguer que c’était là prendre de fort grands moyens (le « divin ») pour traiter d’un sujet relativement fugace (la « subjectivité moderne »). Mais Hegel est prêt à faire flèche de tout bois, y compris celui de la croix, pour faire avancer sa propre spéculation.
Sur le plan philosophique, le Christ n’est jamais qu’une « représentation », pour Hegel. Il incarne la représentation de la «vérité absolue ». « Si le Christ ne doit être qu’un individu excellent, même sans péché, et seulement cela, on nie la représentation de l’idée spéculative, de la vérité absolueiii ». Quand le Christ meurt en croix, quand il est au fond de l’abîme, il « représente » Dieu se niant lui-même, et il « représente » cette négation, ou plutôt cette négativité se rapportant à elle-même.
Dieu se nie lui-même, et se représente sa propre négation. N’est-ce pas là une figure « plastique », par excellence ? « Plastique » désigne ce qui peut prendre une forme, tout en résistant cependant, dans une certaine mesure, à une déformation totale. Dans le contexte philosophique, quoi de plus « plastique » que l’esprit ? Le νοὖς (noûs), dans son état de réception passive, est « le sommeil de l’esprit, qui, en puissance, est tout » dit Hegel dans sa Philosophie de l’esprit. En puissance, si l’on peut dire, la plasticité peut s’étendre à tout, et tout contaminer. Si l’esprit est originairement plastique, comme nous le montre du moins l’épigenèse du cerveau qui le sous-tend, alors les concepts mêmes qu’il peut concevoir et énoncer doivent l’être aussi, en quelque manière. L’esprit se caractérise par son aptitude innée à recevoir des formes, mais aussi à créer des formes. Il étend cette propriété à sa propre forme, qu’il peut déformer, reformer, réformer, transformer, par l’épigenèse, par le travail ou la création. Ou, dans le cas morbide, par la dégénérescence (maladies neuro-dégénératives)
La pensée, par nature, se prend elle-même pour objet de pensée. Cette « pensée de la pensée », cette noesis noêseos, cette plasticité noétique, est la traduction philosophique de ce qui fut à l’origine une propriété neurobiologique primordiale. La pensée est une sorte d’être vivant, un être indépendant de celui qui la pense, et qui, dans cette vie propre, se prend elle-même pour forme et pour matière de futures transformations. La pensée se prend et se déprend d’elle-même, librement. Hegel utilise le mot Aufhebung, qui peut se traduire par « déprise, dessaisissement ». Aufheben conjoint les sens de Befreien (libérer) et Ablegen (se défaire de).
Ce mouvement de déprise est réflexif. Il peut s’appliquer à lui-même. Il y a toujours la possibilité d’une relève de la relève, d’un dessaisissement du dessaisissement. Mais qui est le sujet de cette relève au second degré ? Quel « sujet » décide de se dessaisir de son acte de dessaisissement – et pour en faire quoi, dans quelle vue, dans quel « projet » du « sujet » ?
La question peut aussi se poser ainsi : qu’est-ce que le « sujet » peut engendrer dans un moment de vraie liberté ? Que peut-on espérer de créer, dans le meilleur des cas, de parfaitement inimaginable, d’absolument insoupçonnable ? Un autre moment de pure liberté, sans aucun lien avec tout ce qui précède ? Mais pour en faire quoi ? Ou seulement l’établissement de nouvelles chaînes causales, imposant de nouvelles déterminations, jusqu’à se produisent les conditions d’un nouveau moment de liberté, un moment de grâce pure, un moment de création sans comment ni pourquoi, où pour des raisons qui ne sont pas de vraies « raisons » succéderait un autre instant de pure liberté ?
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i Cf. Catherine Malabou. L’avenir de Hegel ou : de la plasticité temporelle en dialectique. Thèse de doctorat en Philosophie. 1994
iiIbid.
iii Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Cité par C. Malabou, in L’avenir de Hegel, Plasticité, temporalité, dialectique. 1999

Je viens de lire un article d’Adam Raz dans le journal Haaretz, daté du 20 octobre 2023, sous le titre « Brève histoire de l’alliance Netanyahou-Hamas ». C’est une analyse approfondie de la politique de Netanyahou depuis 14 ans, qui, selon l’auteur de l’article, a consisté à maintenir le Hamas au pouvoir. Le pogrom du 7 octobre 2023 a aidé le premier ministre israélien à préserver son propre pouvoir.
Il m’a semblé que, dans le désert médiatique français (du point de vue stratégique et conceptuel), c’était là une contribution utile à l’intelligibilité des événements à Gaza et en Israël, dans la durée longue. C’est pourquoi j’ai estimé important de le traduire et de le présenter aux lecteurs de ce Blog.
« Beaucoup d’encre a coulé pour décrire la relation de longue date – ou plutôt l’alliance – entre Benjamin Netanyahou et le Hamas. Et pourtant, le fait même qu’il y ait eu une coopération étroite entre le premier ministre israélien (avec le soutien d’une grande partie de la droite) et l’organisation fondamentaliste semble s’être évaporé de la plupart des analyses actuelles – tout le monde parle d’ « échecs », d’ « erreurs » et de « contzeptziot » (conceptions figées). Dans ce contexte, il est nécessaire non seulement de rappeler l’histoire de la coopération, mais aussi de conclure sans équivoque : le pogrom du 7 octobre 2023 aide Netanyahou, et ce n’est pas la première fois, à préserver son pouvoir, certainement à court terme. Le mode opératoire de la politique de Netanyahou depuis son retour au poste de Premier ministre en 2009 a été et continue d’être, d’une part, le renforcement du pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza et, d’autre part, l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne. Son retour au pouvoir s’est accompagné d’un revirement complet par rapport à la politique de son prédécesseur, Ehud Olmert, qui cherchait à mettre fin au conflit par un traité de paix avec le dirigeant palestinien le plus modéré, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.
Au cours des 14 dernières années, tout en appliquant une politique de division et de conquête à l’égard de la Cisjordanie et de Gaza, « Abu Yair » (« le père de Yair », en arabe, comme M. Netanyahou s’appelait lui-même lorsqu’il faisait campagne dans la communauté arabe avant une récente élection) a résisté à toute tentative, militaire ou diplomatique, susceptible de mettre un terme au régime du Hamas. En pratique, depuis l’opération « Plomb durci » fin 2008 et début 2009, sous l’ère Olmert, le pouvoir du Hamas n’a pas été confronté à une véritable menace militaire. Au contraire : Le groupe a été soutenu par le premier ministre israélien et financé avec son aide. Lorsque Netanyahou a déclaré en avril 2019, comme il l’a fait après chaque série de combats, que « nous avons rétabli la dissuasion avec le Hamas » et que « nous avons bloqué les principales voies d’approvisionnement », il mentait comme un arracheur de dents. Pendant plus d’une décennie, Netanyahou a prêté main forte, de diverses manières, au pouvoir militaire et politique croissant du Hamas. C’est lui qui a transformé le Hamas d’une organisation terroriste disposant de peu de ressources en un organisme semi-étatique. Il a libéré des prisonniers palestiniens, autorisé des transferts d’argent, l’envoyé qatari allant et venant à Gaza à sa guise, accepté l’importation d’un large éventail de marchandises, de matériaux de construction en particulier, tout en sachant qu’une grande partie de ces matériaux sera destinée au terrorisme et non à la construction d’infrastructures civiles, augmenté le nombre de permis de travail en Israël pour les travailleurs palestiniens de Gaza, et bien d’autres choses encore. Tous ces développements ont créé une symbiose entre la floraison du terrorisme fondamentaliste et la préservation du pouvoir de Netanyahou. Attention : il serait erroné de supposer que Netanyahou a pensé au bien-être des pauvres et des opprimés de Gaza – qui sont également victimes du Hamas – lorsqu’il a autorisé le transfert de fonds (dont une partie, comme on l’a vu, n’a pas été affectée à la construction d’infrastructures, mais plutôt à l’armement militaire). Son objectif était de nuire à Abbas et d’empêcher la division de la terre d’Israël en deux États. Il est important de rappeler que sans ces fonds du Qatar (et de l’Iran), le Hamas n’aurait pas eu l’argent nécessaire pour maintenir son règne de terreur, et son régime aurait été tributaire de la modération. Dans la pratique, l’injection d’argent liquide (par opposition aux dépôts bancaires, qui sont beaucoup plus faciles à observer) du Qatar, une pratique que Netanyahou a soutenue et approuvée, a servi à renforcer la branche militaire du Hamas depuis 2012. Ainsi, Netanyahou a indirectement financé le Hamas après qu’Abbas a décidé d’arrêter de lui fournir des fonds dont il savait qu’ils finiraient par être utilisés pour le terrorisme contre lui, sa politique et son peuple. Il est important de ne pas ignorer que le Hamas a utilisé cet argent pour acheter les moyens par lesquels les Israéliens sont assassinés depuis des années. Parallèlement, d’un point de vue sécuritaire, depuis l’opération Bordure protectrice en 2014, Netanyahou a été guidé par une politique qui a presque complètement ignoré le terrorisme des roquettes et des cerfs-volants et ballons incendiaires. Occasionnellement, les médias ont été exposés à un spectacle de chiens et de poneys, lorsque de telles armes ont été capturées, mais pas plus que cela. Il convient de rappeler que l’année dernière, le « gouvernement du changement » (l’éphémère coalition dirigée par Naftali Bennett et Yair Lapid) a mené une politique différente, dont l’une des expressions a été l’arrêt du financement du Hamas par le biais de valises remplies d’argent liquide. Lorsque Netanyahou a tweeté, le 30 mai 2022, que « le Hamas est intéressé par l’existence du faible gouvernement Bennett », il mentait au public.
Le gouvernement de changement a été un désastre pour le Hamas. Le cauchemar de Netanyahou était l’effondrement du régime du Hamas, qu’Israël aurait pu accélérer, même si le prix à payer était élevé. L’une des preuves de cette affirmation a été donnée lors de l’opération « Bordure protectrice ». À l’époque, M. Netanyahou a divulgué aux médias le contenu d’une présentation que l’armée avait faite au cabinet de sécurité et qui exposait les répercussions potentielles de la conquête de Gaza. Le premier ministre savait que le document secret, qui indiquait que l’occupation de Gaza coûterait la vie à des centaines de soldats, créerait un climat d’opposition à une invasion terrestre généralisée. En mars 2019, Naftali Bennett a déclaré à l’émission Hamakor de la chaîne 13 : « Quelqu’un a pris soin de divulguer ce document aux médias afin de créer une excuse pour ne pas agir… c’est l’une des fuites les plus graves de l’histoire d’Israël. » Bien entendu, la fuite n’a pas fait l’objet d’une enquête, malgré les nombreuses demandes des membres de la Knesset. Lors de conversations à huis clos, Benny Gantz a déclaré, alors qu’il était chef d’état-major de Tsahal, que « Bibi a fait fuiter cette affaire ». Qu’on se le dise. M. Netanyahou a divulgué un document « top secret » afin de contrecarrer la position militaire et diplomatique du cabinet, qui cherchait à vaincre le Hamas par divers moyens. Nous devrions tenir compte de ce qu’Avigdor Lieberman a déclaré à Yedioth Ahronoth, dans une interview publiée juste avant l’assaut du 7 octobre, que Netanyahou « a continuellement contrecarré tous les assassinats ciblés ». Il convient de souligner que la politique de Netanyahou visant à maintenir le Hamas à la tête de Gaza ne s’est pas exprimée uniquement par l’opposition à l’occupation physique de Gaza et aux assassinats d’acteurs clés du Hamas, mais également par sa détermination à contrecarrer toute réconciliation politique entre l’AP – le Fatah en particulier – et le Hamas. Le comportement de Netanyahou à la fin de l’année 2017, lorsque des pourparlers entre le Fatah et le Hamas étaient en cours, en est un exemple frappant. Un désaccord fondamental entre Abbas et le Hamas concernait la question de la subordination de l’armée du groupe islamiste à l’AP. Le Hamas a accepté que l’AP reprenne la gestion de toutes les questions civiles à Gaza, mais a refusé de rendre les armes. L’Égypte et les États-Unis ont soutenu la réconciliation et ont œuvré en ce sens. Netanyahou s’est totalement opposé à cette idée, affirmant à plusieurs reprises que « la réconciliation entre le Hamas et l’OLP rend la paix plus difficile à atteindre ». Bien entendu, M. Netanyahou n’a pas cherché la paix, qui n’était absolument pas à l’ordre du jour à l’époque. Sa position n’a fait que servir le Hamas. Au fil des ans, diverses personnalités des deux côtés de l’échiquier politique ont souligné à plusieurs reprises l’axe de coopération entre Netanyahou et le Hamas. D’une part, par exemple, Yuval Diskin, chef du service de sécurité Shin Bet de 2005 à 2011, a déclaré à Yedioth Ahronoth en janvier 2013 : « Si l’on regarde ce qui s’est passé au fil des ans, l’une des principales personnes ayant contribué au renforcement du Hamas a été Bibi Netanyahou, depuis son premier mandat en tant que Premier ministre. » En août 2019, l’ancien premier ministre Ehud Barak a déclaré à Army Radio que les personnes qui pensaient que M. Netanyahou n’avait pas de stratégie se trompaient. « Sa stratégie consiste à maintenir le Hamas en vie et en pleine forme… même au prix de l’abandon des citoyens [du sud]… afin d’affaiblir l’AP à Ramallah. » L’ancien chef d’état-major des FDI, Gadi Eisenkot, a déclaré au Maariv en janvier 2022 que M. Netanyahou avait agi « en totale opposition avec l’évaluation nationale du Conseil national de sécurité, qui a déterminé qu’il était nécessaire de se déconnecter des Palestiniens et d’établir deux États ». Israël a agi exactement dans le sens contraire, en affaiblissant l’Autorité palestinienne et en renforçant le Hamas. Le chef du Shin Bet, Nadav Argaman, en a parlé lorsqu’il a terminé son mandat en 2021. Il a explicitement prévenu que l’absence de dialogue entre Israël et l’Autorité palestinienne avait pour effet d’affaiblir cette dernière tout en renforçant le Hamas. Il a prévenu que le calme relatif qui régnait alors en Cisjordanie était trompeur et qu' »Israël devait trouver un moyen de coopérer avec l’Autorité palestinienne et de la renforcer ». Eisenkot a commenté, dans cette même interview de 2022, qu’Argaman avait raison. « C’est ce qui se passe et c’est dangereux », a-t-il ajouté. Les gens de droite ont tenu des propos similaires. L’un des mantras répétés est celui du député Bezalel Smotrich, nouvellement élu, qui a déclaré en 2015 à la chaîne de la Knesset que « le Hamas est un atout et Abou Mazen est un fardeau », faisant référence à Abbas par son nom de guerre. En avril 2019, Jonatan Urich, l’un des conseillers médias de Netanyahou et porte-parole du Likoud, a déclaré à Makor Rishon que l’une des réalisations de Netanyahou était la séparation de Gaza (à la fois politiquement et conceptuellement) de la Cisjordanie. M. Netanyahou « a fondamentalement détruit la vision de l’État palestinien dans ces deux endroits », s’est-il vanté. « Une partie de la réussite est liée à l’argent qatari qui parvient au Hamas chaque mois ». À peu près à la même époque en 2019, la députée du Likoud Galit Distel Atbaryan a écrit dans un post Facebook élogieux : « Nous devons le dire honnêtement – Netanyahou veut que le Hamas soit sur pied, et il est prêt à payer presque n’importe quel prix incompréhensible pour cela. La moitié du pays est paralysée, les enfants et les parents souffrent de post-traumatismes, les maisons explosent, les gens sont tués, un chat des rues tient un tigre nucléaire par les couilles ». Vous l’avez lu, mais vous n’y croyez pas ? Cela vaut la peine d’y croire, car c’est exactement la politique que Netanyahou a suivie. Le Premier ministre lui-même a parfois évoqué brièvement sa position à l’égard du Hamas. En mars 2019, il a déclaré lors d’une réunion des députés du Likoud, au cours de laquelle la question du transfert de fonds au Hamas était débattue, que « quiconque s’oppose à un État palestinien doit soutenir la livraison de fonds à Gaza parce que le maintien de la séparation entre l’AP en Cisjordanie et le Hamas à Gaza empêchera la création d’un État palestinien. » Deux mois plus tard, Channel 13 a cité l’ancien président égyptien Hosni Moubarak qui aurait déclaré à un journal koweïtien : « Netanyahou n’est pas intéressé par la création d’un État palestinien : « Netanyahou n’est pas intéressé par une solution à deux États. Il veut plutôt séparer Gaza de la Cisjordanie, comme il me l’a dit à la fin de l’année 2010 ». Le général (Rés.) Gershon Hacohen, un éminent homme de droite, a été on ne peut plus clair dans une interview accordée au magazine en ligne Mida en mai 2019. « Lorsque Netanyahou n’est pas entré en guerre à Gaza pour vaincre le régime du Hamas, il a essentiellement empêché Abou Mazen d’établir un État palestinien uni », a-t-il rappelé à l’époque. « Nous devons exploiter la situation de séparation créée entre Gaza et Ramallah. C’est un intérêt israélien du plus haut niveau, et on ne peut pas comprendre la situation à Gaza sans comprendre ce contexte. » Toute la politique de M. Netanyahou depuis 2009 vise à détruire toute possibilité d’accord diplomatique avec les Palestiniens. C’est le thème de son règne, qui dépend de la poursuite du conflit. La destruction de la démocratie est un aspect supplémentaire de la poursuite de son règne, ce qui a amené beaucoup d’entre nous à descendre dans la rue au cours de l’année écoulée. Dans cette même interview accordée en 2019 à Army Radio, M. Barak a déclaré que M. Netanyahou maintenait le Sud « sur une flamme basse constante ». Il convient de prêter une attention particulière à son affirmation selon laquelle l’establishment de la sécurité a déposé plusieurs fois sur la table du cabinet des plans « pour drainer le marais » du Hamas à Gaza, mais le cabinet n’en a jamais discuté. M. Netanyahou savait, a ajouté M. Barak, « qu’il est plus facile avec le Hamas d’expliquer aux Israéliens qu’il n’y a personne avec qui s’asseoir et personne à qui parler. Si l’AP se renforce, il y aura quelqu’un à qui parler ». Distel Atbaryan : « Notez bien ce que je dis : Benjamin Netanyahou maintient le Hamas debout afin que l’État d’Israël tout entier ne devienne pas l' »enveloppe de Gaza ». Elle a mis en garde contre un désastre « si le Hamas s’effondre », auquel cas « Abou Mazen risque de contrôler Gaza ». S’il la contrôle, des voix de gauche s’élèveront pour prôner des négociations, un règlement diplomatique et un État palestinien, y compris en Judée et en Samarie ». Les porte-parole de Netanyahou ne cessent de diffuser de tels messages. Benjamin Netanyahou et le Hamas ont une alliance politique tacite contre leur ennemi commun, l’Autorité palestinienne. En d’autres termes, Benjamin Netanyahou coopère et s’entend avec un groupe dont l’objectif est la destruction de l’État d’Israël et l’assassinat de Juifs. Le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman a vu juste lorsqu’il a écrit en mai 2021, au moment de la mise en place du gouvernement de changement, que Netanyahou et le Hamas étaient effrayés par la possibilité d’une percée diplomatique. Il écrivait que le premier ministre et le Hamas « voulaient tous deux détruire la possibilité d’un changement politique avant qu’il ne les détruise politiquement ». Il a ensuite expliqué qu’ils n’avaient pas besoin de parler ou d’avoir un accord entre eux. « Ils comprennent chacun ce dont l’autre a besoin pour rester au pouvoir et se comportent consciemment ou inconsciemment de manière à s’assurer qu’ils y parviennent. Je pourrais continuer à m’étendre sur le sujet de cette coopération, mais les exemples précédents parlent d’eux-mêmes. Le pogrom de 2023 est le résultat de la politique de Netanyahou. Ce n’est pas « un échec du concept », c’est le concept : Netanyahou et le Hamas sont des partenaires politiques, et les deux parties ont rempli leur part du marché. À l’avenir, d’autres détails viendront éclairer cette compréhension mutuelle. Ne commettez pas l’erreur de penser – même maintenant – que tant que Netanyahou et son gouvernement actuel seront responsables des décisions, le régime du Hamas s’effondrera. Il y aura beaucoup de discours et de pyrotechnie sur l’actuelle « guerre contre le terrorisme », mais le maintien du Hamas est plus important pour Netanyahou que quelques kibboutzniks morts. »

Un jeune homme, nommé M., aimait converser avec des esprits brillants, tout en se promenant nonchalamment, le long d’agréables chemins de campagne. Il se plaisait tout particulièrement en la compagnie de L., qui avait une réputation d’extravagance, et n’appartenait à aucune école de pensée. Mais, dans l’entourage de M., on disait de L. que c’était un sophiste, et même un faiseur, qui n’aimait que ce qui est étrange et les discours décousus. Un peu à la manière d’un Socrate de seconde zone, il cherchait à jeter le doute sur la manière même dont la plupart des gens pensaient. Cela irritait le commun. D’autres en riaient.
Par exemple, L. disait, comme allant de soi, que l’existence des choses ne s’épuise jamais, qu’il y a des principes sans conséquence, des commandements et des injonctions qui n’aboutissent à rien, ou encore qu’il y a des pensées qui viennent de nulle part. Il disait aussi que le regard ne se meut pas, et qu’un cheval bai n’est pas un cheval. Il affirmait, sans mollir, qu’un orphelin n’a jamais eu de mère. Toutes ces pseudo-réflexions suscitaient la critique de ceux qui tenaient le haut du pavé, dans la grande ville, et qui distribuaient les accolades suivant les allégeances. On accusait L. d’énoncer ce qui pouvait passer pour des platitudes, et de se plaire à d’ineptes logorrhées.
M. défendait L. de son mieux. Il répondait point par point aux critiques dont son ami faisait l’objet, et trouvait des justifications à ses pensées les plus décousues.
L’existence des choses ne s’épuise jamais, car elles font partie de l’être – qui est toujours.
Il y a des principes sans conséquence, des commandements et des injonctions qui n’aboutissent nullement, car, en réalité, tout est en puissance, tout peut faire but, ou fin, et rien n’est déterminé.
Il y a des pensées qui viennent de nulle part, en effet, lorsqu’on reste absolument sans pensées, on n’est plus que soi, en son propre soi. Ce soi est-il quelque part ?
Le regard ne se meut pas : en effet il n’a pas de place, ni de lieu. Quel serait son lieu, et où irait-il s’il en avait un ?
Un cheval bai n’est pas un cheval : c’est là une démonstration courte mais décisive de la différence entre le mot et la chose même, entre le nom et l’être, entre l’apparence et l’essence.
Un orphelin qui n’a jamais eu de mère, n’est jamais venu au monde. Cela prouve qu’il n’existe pas, en effet, ou encore qu’un orphelin qui n’a jamais eu de mère, n’a jamais eu de mère.
– Bien essayé, mon cher M., intervint alors P., ce n’est pas très facile de singer Maître Liei, ou même d’en piller le style, mais vous avez fait de votre mieux.
Ce à quoi M., un peu dépité, mais décidément prêt à en découdre, répondit, citant de mémoire une traduction de Maître Lie par A.C. Graham :
– « Whoever gets the idea says nothing, whoever knows it all also says nothing. Whether you think that saying nothing is saying or not saying, whether you think that knowing nothing is knowing or not knowing, you are still saying and still knowing. But there is nothing that he either does not say or says, nothing that he does not know ou knows. »
– Quel galimatias !, rétorqua P., avec un sourire de mépris, de ceux qu’on voit les héros arborer dans les romans russes.
– Je ne pense pas. Il faut voir l’idée, dit encore L. Quiconque la voit en effet, peut dire qu’il n’en dira rien. Quiconque sait une chose peut décider de la taire. Que vous pensiez que ne rien dire, c’est dire, ou bien que ce n’est pas dire, dans les deux cas, c’est un fait que vous le pensez. Et ça aussi, il vous revient de le dire ou pas. Que vous pensiez que ne rien savoir, c’est un savoir ou bien un non-savoir, cette pensée même est encore une sorte de savoir, n’est-ce pas ? Soit on dit quelque chose, soit on ne dit rien. Soit on sait, soit on ne sait pas. Et en dehors de ça, il n’y a rien, n’est-ce pas ?
– Hmmm… Je demande à voir, répondit P., un peu songeur.
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iCf. Lie-Tseu. Le Vrai Classique du vide parfait, IV, XIII

Au début de notre ère, il valait mieux ne pas trop mélanger religion et politique, surtout pour les peuples soumis à l’Empire romain. Celui-ci était à son apogée et dominait une bonne partie du monde antique. Sur le plan religieux, l’époque était généralement favorable au syncrétisme, et les Dieux des uns faisaient assez bon ménage avec les Dieux des autres, parmi des populations prêtes à reconnaître des équivalences, à l’exception toutefois des tenants d’un monothéisme farouche, juifs majoritairement, mais aussi chrétiens, formant une minorité émergente. De son côté, le christianisme naissant commençait en effet à se diffuser autour de la Méditerranée, tout en affrontant, idéologiquement et théologiquement, les sectes gnostiques et diverses formes d’hérésies qui proliféraient aussi. Mais l’Empire ne tolérait décidément ni les revendications d’autonomie des nations sous le joug, ni les religions qui pouvaient les encourager ouvertement. En l’an 70, le Temple de Jérusalem avait été détruit, et Jérusalem occupée par les armées de Titus. Il n’y avait plus ni Temple, ni Grand Prêtre, ce qui impliquait nombre de conséquences pour la pratique du judaïsme. Cinquante ans plus tard, la seconde guerre judéo-romaine (132-135), déclenchée par Bar-Kokhba, se termina par l’expulsion des Juifs hors de Judée. Jérusalem fut rasée par Hadrien, et une ville nouvelle fut bâtie sur ses ruines, Ælia Capitolina. La Judée fut débaptisée et appelée Palestine, en référence à la nation des « Philistins », l’un des peuples autochtones cité par la Bible hébraïque (Gen. 21, 32 ; Gen. 26, 8 ; Ex. 13, 17). L’empereur Hadrien mouruti trois ans après la chute de Jérusalem, en 138.
A peu près à la même époque, Apulée, écrivain et citoyen romain d’origine berbère, né en 123 à Madauros, en Numidie (actuelle Algérie), vint parfaire ses études à Carthage. Apulée devait devenir un orateur et un romancier célèbre, ainsi qu’un philosophe platonicien. Son platonisme l’incitait à croire qu’un contact direct entre les dieux et les hommes était impossible, et qu’il fallait donc qu’il y eût des êtres « intermédiaires » pour permettre des échanges entre eux. Mais il y avait des exceptions. Apulée a raconté de façon détaillée la relation amoureuse, quant à elle plutôt directe et fusionnelle, d’Éros (le Dieu de l’amour) et de Psyché (l’âme humaine), dans un passage de ses célèbres Métamorphoses. Cette rencontre d’Éros et Psyché entra derechef dans le panthéon de la littérature mondiale. Elle a depuis été l’objet d’innombrables reprises par des artistes de tous les temps. Les Métamorphoses d’Apulée sont aussi un roman à tiroirs, picaresque, érotique et métaphysique, où se multiplient les possibilités de lecture au deuxième et au troisième degrés. Ces niveaux de lecture et de compréhension entremêlés en assurent une durable modernité, depuis presque deux millénaires. La fin du roman est centrée sur le récit de l’initiation de Lucius aux mystères d’Isis, effectuée à sa demande (et à grands frais) par le grand prêtre Mithras. Lucius ne peut rien révéler des mystères de l’initiation, sous peine de terribles châtiments. Seule concession au désir de curiosité des « intelligences profanes », Apulée fait dire à Lucius quelques vers un peu cryptiques, juste avant que le héros ne s’avance dans l’édifice sacré, vêtu de douze robes sacerdotales, afin d’être présenté à la foule comme « la statue du soleil » :
« J’ai touché aux confins de la mort, après avoir franchi le seuil de Proserpine, j’ai été porté à travers tous les éléments, et j’en suis revenuii. »
La descente dans le monde des morts, dans l’Hadès, était l’aventure ultime de l’initié. Il y avait déjà eu dans la littérature quelques prestigieux prédécesseurs, comme Orphée, ou dans un autre ordre de référence, moins littéraire et certes moins connu dans le monde gréco-romain, comme la descente de Jésus aux Enfers. A la même période, vers 170, sous Marc Aurèle, parut un curieux texte, les Oracles Chaldaïques, se présentant comme un texte théurgique, avec une tonalité assez pessimiste.
« Ne te penche pas en bas vers le monde aux sombres reflets ; le sous-tend un abîme éternel, informe, ténébreux, sordide, fantomatique, dénué d’Intellect, plein de précipices et de voies tortueuses, sans cesse à rouler une profondeur mutiléeiii ».
Deux millénaires plus tard, quel est l’état de la question ? Les religions offrent aujourd’hui encore des images fort diverses, et assez confuses, de ce qui peut attendre les hommes dans la mort. Toute une palette de propositions leur est faite, sans véritable argument décisif. Chacun est en fin de compte amené à se faire sa propre ‘religion’ quant à ce qui l’attend après la mort. Néant absolu ? Vie glorieuse au sein de la Divinité ? Enfer et Shéol ? La culture populaire propose d’autres variations encore, sur ce thème inépuisable. Par exemple, dans la série télévisée Battlestar Galactica, les Humains sont en guerre totale contre les Cylons, des robots qui se sont révoltés contre eux, puis qui ont rapidement fait évoluer leur intelligence (artificielle), et se sont reproduits sous forme de clones, s’incarnant dans un corps biologique, semblable en apparence à celui des êtres humains. Dans Battlestar Galactica, les Humains sont adeptes d’une religion polythéiste. Ils prient « les dieux de Kobol » et errent dans l’espace à la recherche d’une planète mythique appelée Terre, dont personne ne sait exactement si elle existe ni où elle se trouve. Ils sont guidés par leur Présidente, qui a des « visions », et qui sait déjà qu’elle mourra sans voir la « Terre » promise. Ils sont impitoyablement pourchassés par les Cylons qui ont déjà exterminé la quasi totalité de la race humaine.
Les robots Cylons professent quant à eux, avec une grande énergie, leur foi en un dieu unique, qu’ils appellent « Dieu ». Les Cylons sont fort intelligents (leur IA est extrêmement puissante). Ils n’ont pas peur de mourir, car ils disent (aux Humains qui les menacent), que si leur corps est détruit, alors leur esprit sera « téléchargé » en ce « Dieu ». Il y a malgré tout un problème. Les communications intergalactiques peuvent être déficientes en cas de crise, et a fortiori, de guerre. Que devient l’esprit d’un Cylon en cours de téléchargement, si des incidents se font jour à l’échelle intergalactique ? Erre-t-il alors, désincarné, dans l’espace, sans avoir pu être capté par un relais de communication et transféré dans un nouveau « corps » ?
Battlestar Galactica pose à nouveau des interrogations que les Oracles chaldaïques, l’Évangile, les Métamorphoses d’Apulée et l’épitaphe d’Hadrien ont formulées autrement, et avec des perspectives tout autant putatives.
Pour Hadrien, comme pour l’Oracle de Chaldée, l’âme humaine a vocation à errer sans fin dans le vide glacé. Pour Orphée, Jésus, Apulée, après être descendu aux Enfers, il semble qu’il soit possible de revenir d’entre les morts.
Les Cylons de Battlestar Galactica, ces robots très croyants, à l’IA plus performante que l’intelligence humaine, ont résolument choisi une voie plus réaliste, celle du clonage.
Il me vient l’idée qu’un jour peut-être, la vie tout entière de tout un chacun sera « téléchargeable » dans quelque clone. On pourra la cloner aussi dans l’IA d’un drone, qui pourra infiniment se déplacer dans un ciel pâle et sombre, pendant que les Humains continueront à se faire la guerre, au sol, sous la mer et dans les airs.
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iOn inscrivit sur la tombe d’Adrien ces vers quelque peu ironiques et distanciés, dont il était l’auteur:
« Animula vagula blandula
Hospes comesque corporis
Quæ nunc abibis in loca
Pallidula rigida nudula
Nec ut soles dabis iocos ».
Ce qui peut se traduire ainsi :
« Petite âme, un peu vague, toute câline,
hôtesse et compagne de mon corps,
toi qui t’en vas maintenant dans des lieux
livides, glacés, nus,
tu ne lanceras plus tes habituelles plaisanteries. »
ii Apulée, Métamorphoses, 11, 23
iiiOracles Chaldaïques. Fr. 163 (tr. fr. E. des Places, Belles Lettres, 1996, p. 106).
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