L’apocalypse occultée


« Apocalypse occultée » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025


Pourquoi la seule connaissance des faits ne déclenche-t-elle pas l’action ? Pourquoi une meilleure compréhension des enjeux mondiaux n’aiguise-t-elle pas les consciences et n’encourage-t-elle pas la prise de décision effective ? Pourquoi cette réalité-là : une crise planétaire, climatique et écologique, se développant concomitamment avec des guerres superfétatoires et oligarchiques, avec la démonétisation des démocraties et le durcissement des néo-impérialismes, s’accommodant de génocides assumés, de narco-états et de paradis savamment fiscaux, concourant à l’effondrement du droit international ‒ pourquoi cette réalité ne provoque-t-elle pas une réaction générale à la hauteur des périls ? Au-delà d’une explication par le déni, le cynisme ou l’impuissance, la cause profonde de l’apathie des peuples est peut-être à trouver dans l’impuissance des individus à comprendre par eux-mêmes les conditions de leur existence et de leur fin, dans un monde apparaissant dépourvu de sens, privé de toute idée directrice. La « modernité » néo-capitaliste, populiste et acculturée, dissimule à dessein les courants de désinformation et d’obscurantisme dont elle est traversée ; elle fragmente la perception de l’état réel des choses ; elle multiplie les filtres, elle favorise un « système », strié de travestissements, constellé de faussetés et de faux-semblants, organisant systématiquement l’impuissance à le penser. Diverses catastrophes se préparent au vu et au su de tous, mais l’apocalypse elle-même, la fin de ce monde-là, quoique pressentie, est d’autant plus impensable qu’elle reste essentiellement impensée ‒ elle échappe à tous les concepts disponibles, présents ou passés, elle est donc littéralement inconcevable. L’invisibilisation de l’essence de la réalité fait partie du « système » de cette « archéo-modernité » à l’agonie. Je l’appelle « archéo- », parce que cette modernité-là n’est certes pas « néo- », n’ayant en réalité aucun avenir, et qu’elle n’est pas non plus « post- », parce qu’elle semble n’avoir aucune souvenance de son passé récent, bien qu’elle semble parfois s’y ensabler ou s’y embourber. Il y a une vingtaine d’années, le cliché « moderne » par excellence était celui de l’émergence de la « société de l’information ». Plusieurs « sommets mondiaux » célébrèrent alors ce « concept » quelque peu arrogant. Aujourd’hui, on voit assez qu’il ne suffit pas à la société d’être « informée », ou même « sur-informée », si elle ne saisit pas d’abord l’essence du système duquel elle dépend entièrement, et dont elle n’est que l’un des rouages. Il existe en effet d’autres entités systémiques qui se tiennent à l’évidence en dehors des sociétés elles-mêmes, comme la « nature », ou encore comme le « telos » de l’évolution universelle, ou même, plus métaphysiquement encore, comme le « hasard », dont on sait qu’il contredit invinciblement les lois de la « nécessité »…

L’« archéo-modernité » se présente aujourd’hui comme un système total, qui dépasse et détermine les sociétés mêmes qui le composent. Mais c’est aussi un système fragile et fugace, dont la survie sans doute provisoire repose en grande partie sur la cécité et la paralysie des sociétés à son égard. En effet, jamais tant de menaçantes catastrophes n’ont été autant annoncées, documentées, modélisées. Depuis des décennies, les articles, les rapports et les livres s’empilent. Les courbes statistiques montent ou descendent. Les sommets en tous genres saturent l’espace médiatique, sans effet durable. Le « politique », à l’échelle internationale, arbore son impuissance, multiplie les euphémismes et les exhortations sans contenu, sans jamais la moindre remise en cause du système total, et pour cause. Ce « politique »-là est soit aveugle, soit impuissant, soit complice. La nécessité de changements structurels (politiques, idéologiques, économiques, fiscaux, légaux, climatiques, réglementaires, etc.) est flagrante, elle se fait urgente, et l’inaction alimente l’angoisse. Les sirènes d’alerte sonnent, mais aucun branle-bas général ne s’ensuit. Les sociétés sont saturées d’informations, la plupart d’une qualité très discutable, mais elles peinent à former une vision à long terme, et plus encore à la traduire en actions collectives. Plus inquiétant, après plusieurs phases de mobilisation citoyenne et politique, les réactions hostiles et contradictoires se multiplient, les premières velléités d’action sont mises en échec, la contre-révolution se met en place, provoquant la désespérance des vieux-croyants de l’écologie politique. L’accumulation des données, des analyses et même des preuves scientifiques, ne suffit plus à créer un large consensus politique, et à produire les conditions de l’action future. L’on pourrait penser que si les citoyens n’agissent pas, s’ils ne se mobilisent pas, c’est qu’ils ne sont pas assez « informés », pas assez « compétents », ou pas assez « conscients ». Mais le « politique », n’est-il pas vrai ?, n’est certes pas responsable de l’état des consciences. Il a déjà assez fait, il a donné des informations, il a fourni du matériel pédagogique, il a organisé des débats, il a entrepris quelques actions. Il fait en apparence tout ce qu’il peut pour préparer la transition future. Mais transition vers quoi ? La vision de ce futur reste confuse, nébuleuse, abstraite. Surtout, rien n’est fait pour dévoiler l’invisibilisation qui se déploie au cœur du « système ». Or, ce «système» est en échec ; ce n’est pas d’abord un échec cognitif, ou éducatif, ou éthique, ou politique, ou technologique, c’est tout cela à la fois. Autrement dit, c’est un échec « systémique ». Nous ne souffrons pas d’un manque de visibilité des enjeux, mais plutôt d’une sorte de surexposition aveuglante, et non suivie d’effet, quant à la nature du « système », et nous sommes aveuglés quant à notre aveuglement même. Le système est rendu invisible, par cet aveuglement, mais aussi parce que son essence est difficile à voir, à percevoir et à concevoir. Tant que cette invisibilité persistera, les problèmes de la planète ne seront jamais que des « para-réalités », des phénoménalités dérivées, de pures virtualités mentales, engagées, sans retour et sans espoir, dans les impasses organisées par le « système » lui-même; et elles sont si massivement distribuées dans le temps et l’espace qu’elles défient toute compréhension, toutes tentatives d’élucidation et de résolution. Les changements qu’il faudrait initier, d’urgence, devraient s’appliquer partout et en même temps ; mais la formulation de la stratégie générale censée les orienter est impalpable, insaisissable, et sa mise en route restera sans doute longtemps dans les limbes. Le système médiatique, pour sa part, fait partie du problème plus que de la solution ; il transforme les crises en un spectacle fragmenté, parsemé d’éructations passagères, de débats non-conclusifs, d’admonestations sans effets, quand il n’est pas désinformant, de façon flagrante. Des organisations politiques mobilisent des experts, produisent des rapports, s’appuient sur des sondages et des pseudo-consultations citoyennes, et proposent des stratégies improbables, censées structurer de futures temporalités, incertaines et vaporeuses, flottant au-dessus des vies quotidiennes, mais sans s’y impliquer. Elles ne sont pas si pressées de provoquer des effets directs, immédiats, concrets. C’est politiquement risqué. Ce sera aux futures générations de s’en préoccuper, si cela leur est possible ; pour le moment, ce sont les prochaines élections qui importent. D’ailleurs, si l’on détourne le regard des écrans pour observer la vraie vie, l’acuité de la crise semble légèrement s’émousser, l’urgence paraît s’éloigner quelque peu, et le stress se sublimer. Dans les supermarchés, les produits de toutes sortes s’accumulent sur les étalages et dans leurs emballages, insoupçonnables, innocentés. Le pétrole continue de couler à flot ; l’électricité est dite « proprei ». Pourtant, s’approfondit la rupture fondamentale entre, d’une part, ce que nous pressentons inconsciemment quant aux catastrophes possibles, vraisemblables, annoncées, et dont nous pouvons penser qu’elles pourraient converger vers quelque « parfaite apocalypse », et, d’autre part, ce que nous expérimentons tous les jours dans la normalité tiède, répétitive, d’un quotidien se présentant comme assuré de la pérennité de ses lendemains. L’inaction politique à l’échelle planétaire n’est donc pas le fruit d’un aveuglement subi, ou d’une ignorance entretenue, mais elle est d’abord le produit d’un système organisé d’occultation structurelle, et délibérée. Ce système d’occultation a méthodiquement séparé la production de la consommation, les causes de leurs conséquences et les corps vivants de leur environnement naturel. Son évolution, depuis plusieurs décennies, résulte de trois dynamiques interdépendantes – la main-mise croissante des oligopoles sur les ressources énergétiques et minérales, le renforcement des monopoles idéologiques et médiatiques, et la multiplication des fractionnements sociétaux, politiques, culturels et religieux. Se renforçant mutuellement, ces facteurs maintiennent le statu quo bien plus efficacement que ne pourrait le faire un pouvoir unique, totalitaire, doté en théorie d’une puissance de censure absolue. Le système de l’« archéo-modernité » continue son développement, et il tirera bien entendu nombre d’avantages tactiques de la soi-disant révolution de l’IA et du soi-disant « verdissement » des technologies. L’important est que le système total ne soit pas critiqué dans son essence même. Cette essence est invisible mais bien réelle, et elle affecte l’humanité entière. Elle est faite de courants titanesques, de métabolismes incessants, de la mise en flux permanente de toutes les formes d’énergie, et de l’accumulation concomitante de déchets éternels, tenus hors du champ de vision. Pour maintenir la séparation entre cette essence et la conscience commune, le capitalisme, allié au populisme, s’appuie sur des infrastructures conçues comme autant de « boîtes noires » apparemment distinctes. En réalité, les réseaux techniques (eau, électricité, transports, logistique, communications, traitement de l’information, IA) se caractérisent de plus en plus par leurs imbrications et leurs intrications. Tant que tous ces systèmes fonctionnent, le « système total » reste, en tant que tel, transparent, invisible, impénétrable à l’analyse. Mais si l’un des systèmes ou sous-systèmes dysfonctionne, le « système total » montre soudain toute son essentielle fragilité. Nous mesurons mal cette vulnérabilité, cette instabilité systémique, car nous n’interagissons plus avec la « réalité » elle-même, mais seulement avec de multiples « interfaces », dématérialisées, sans profondeur, sans signification, sans essence. Le système archéo-moderne alimente sans cesse cette déréalisation. Par exemple, le récit d’une prétendue « transition énergétiqueii » a installé l’idée d’un passage ‘propre’ et ‘indolore’ d’une énergie à l’autre. On les énumère souvent, comme en passant, dans leur diversité (bois, charbon, pétrole, nucléaire, solaire, éolien, hydrogène…) – mais nous nous masquons la réalité fondamentale de la société contemporaine : l’addiction à une consommation exponentielle d’énergie, menant inévitablement à une impasse « systémique ». Nous avons diversifié les sources d’énergie, mais nous avons aggravé sans cesse la dépendance de nos sociétés à la consommation d’énergie, et nous avons oblitéré le coût à long terme de cette dépendance. Nous vivons dans une bulle d’ignorance et d’aveuglement, qui nous isole de toutes les alarmes que la nature envoie. Certes, nous ne pouvons pas ne pas voir quelques catastrophes spectaculaires (incendies, inondations, sécheresses, typhons,…) mais celles-ci restent ponctuelles, passagères. Elles captent toute l’attention médiatique, alors que la crise proprement systémique (à la fois climatique, écologique, économique, démocratique, géopolitique, culturelle, éthique et idéologique…) se caractérise par une violence lente, progressive, atomisée, diffractée, mais irrésistible. Parce qu’elle se déroule hors de la saisie immédiate des sens et de l’intelligence des majorités « silencieuses », cette violence lente reste politiquement invisible, et est donc négligée par les décisionnaires. En chacun de nous, s’aggrave la dissonance entre l’intellect (qui enregistre et analyse) et l’inconscient (qui lentement accumule une énorme énergie latente, alimentée de frustration, d’incompréhension, d’impuissance, de révolte quant à l’irresponsabilité des supposés « responsables »).

Ce « système » est extrêmement instable. Les illusions de l’archéo-modernité peuvent être balayées en quelques jours, voire en quelques heures. Les crises financières, les pandémies, les guerres d’invasion, les « radhyationsiii » génocidaires, les frasques quasi-quotidiennes des populismes déchaînés, montrent toute la fragilité du « système » mondial, mais aussi son incapacité à prendre conscience de cette fragilité même, et du mortel danger collectif encouru. Cependant le « système » semble encore résilient. Très vite, les mécaniques politico-médiatiques se mobilisent pour détourner l’attention. Il faut orienter les esprits vers de nouveaux débats, empêcher que l’émotion ne se propage et amorce une volonté commune de rupture durable, fondamentale. Quelle que soit la gravité des crises, personne ne semble avoir ni la volonté ni la possibilité d’agir sur le système total. Tout est encore possible, mais seulement aux marges. Chacun est renvoyé à son impuissance propre, à son effacement individuel, face à la perspective de l’apocalypse commune. Quelques analyses s’efforcent de saisir l’essence de la situation. Mais le « système » (populiste, capitaliste et archéo-moderne) veut perdurer. Il lui faut masquer l’essence du problème qu’il représente lui-même ; il lui faut activement créer de l’incompréhension, du non-sens idéologique et du flou politique. Il faut brouiller toutes les formes d’intellection, toutes les tentatives de mise en lumière. Par exemple, l’industrie fossile a financé pendant des décennies de vastes campagnes de désinformation, déstabilisant le travail de construction des consensus scientifiques, afin de détruire toute possibilité de consensus politique. L’objectif n’était pas de prouver que le changement climatique n’existait pas, mais d’instiller assez de doute pour paralyser les décisions politiquesiv.

Le « citoyen mondial », ce sujet politique et moral, conceptuellement idéal mais presque impossible à faire émerger, est placé devant des situations conceptuellement insaisissables, omniprésentes par leurs symptômes mais abstraites quant à leur essence. Il est sur-informé mais quasi-inconscient quant à l’occultation de l’apocalypse. Il n’est pas conscient, il reste dans un demi-sommeil quant à la vulnérabilité de la planète, quant à la menace existentielle contre l’humanité et l’amorce de la spirale vers la catastrophe finale. Le refus de voir cette vulnérabilité et l’incapacité à comprendre cette menace équivalent à un déni complet de l’agonie terminale du système. Celui-ci perdure encore en cachant le plus longtemps possible les « impasses » critiques dans lesquelles le monde s’enferme. Il doit aussi voiler l’identité, la nature et les responsabilités de l’oligarchie mondiale, laquelle imposera sa loi jusqu’au bout de la nuit ‒ quel qu’en soit le coût, quelles que soient les souffrances causées. Il doit transformer l’absence de toute critique politique réellement pertinente en culpabilités et en angoisses individuelles, ou alors, quand c’est plus avantageux pour lui, en guerres civiles, sociales, culturelles, économiques ou militaires. L’inaction de facto ne doit donc pas s’interpréter comme une panne systémique, mais bien comme une preuve de la résistance du « système » à toute tentative de le changer. Le « système » veut perdurer, et pour cela il veut rester dans l’ombre. Mais ses effets induits ont au moins le mérite de mettre en pleine lumière son existence même, ainsi que le caractère impitoyable de ses objectifs. L’inaction, la soumission, la passivité politique, sociale, culturelle de l’énorme majorité de la population mondiale, font partie des buts recherchés par le « système ». Cette situation n’est pas près de changer, mais va plutôt s’aggraver au fur et à mesure que les crises deviendront plus visibles, plus prégnantes, et plus terribles dans leurs conséquences pratiques. Ces crises sont seulement au début de leurs courbes de croissance.

Le « système » organise donc sa propre dissimulation pour continuer de survivre. Il ne s’agit plus de convaincre les esprits par des informations, des raisonnements, des projections. Il faut changer de langage, il faut changer de vision, il faut changer de cadre, il faut transformer la structure des besoins, et les conditions matérielles et intellectuelles de notre expérience du monde. Il faut dévoiler l’opacité du « système » et montrer l’inanité de son essence, la nullité de ses promesses, la rapacité de ses ambitions. Sortir du « système » exigera bien des ruptures. Parmi les plus radicales : abandonner les idéaux populistes et capitalistes, destinés à rejoindre dans le compost de l’histoire les totalitarismes d’hier et les impérialismes d’avant-hier. Rendre visibles les limites matérielles de l’humanité tout entière, posée sur une goutte de boue séchée, de lave et de feu, dans un univers froid, infini et indifférent. Cartographier et suivre tous les flux informationnels, financiers, matériels. Refuser les lois d’un marché sans mémoire et sans géographie. Exposer la matérialité primaire et finie de l’énergie. Démontrer les limites du pouvoir humain sur le destin ultime de l’humanité. Remettre en cause les infrastructures politiques et économiques qui donnent un pouvoir sans partage aux oligarchies mondialisées.

Nous préférons collectivement un poison lent et invisible à des remèdes douloureux et visibles. Nous voyons qu’il y a des luttes, qu’il y a des guerres. Mais on ne voit pas assez que c’est la vie qui est menacée de mort, à l’échelle de l’humanité entière. Ce monde n’est pas bénin. On ne peut pas se contenter de le voir continuer ainsi, sans que l’on sache comment ni pourquoi il fonctionne de cette façon, et pas d’une autre. C’est un monde où les forces, les limitations, les possibilités, les impossibilités et leurs conséquences sont elles-mêmes sans cesse mouvantes. Pour penser à ce que l’avenir pourrait devenir, il faut commencer par recouvrer toute l’intelligence de la situation.

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i« Au XIXe siècle, l’électrification a consisté à substituer aux nuisances locales et visibles (les lampes à gaz qui noircissaient les murs et les poumons) une technologie apparaissant ‘propre’ et ‘magique’ au point d’usage : l’ampoule incandescente. L’astuce, cependant, ne résidait pas dans la suppression de la pollution, mais dans sa délocalisation. Les tonnes de charbon brûlées et les scories de la centrale n’étaient plus dans les salons bourgeois, mais rejetées, hors de vue, dans le fleuve voisin ou les quartiers ouvriers. Le génie de la modernité a été d’inventer une technologie qui externalise les nuisances tout en programmant l’ignorance de ses utilisateurs. Ce modèle s’est généralisé pour former ce que nous pourrions appeler la ‘matière noire’ de l’économie contemporaine […] On nous promet la substitution d’un objet « sale » (le pot d’échappement qui fume) par un objet « propre » (la voiture silencieuse). Ce cadrage techno-optimiste permet de masquer, une fois de plus, la chaîne de valeur matérielle : l’extraction du lithium, le cobalt des mines congolaises, ou la fabrication énergivore des batteries. La pollution ne disparaît pas ; elle est repoussée plus loin, dans les nouvelles zones d’extraction du capitalisme vert. Plus profondément, la voiture électrique permet de sauver l’invisibilité du « système automobile » lui-même. En focalisant le débat sur le moteur, on naturalise l’infrastructure titanesque nécessaire à la mobilité individuelle : l’étalement urbain, l’artificialisation des sols et la dépendance à la voiture. L’innovation technologique sert ici de verrou (lock-in) : elle permet de tout changer en apparence pour que, structurellement, rien ne change à notre manière d’habiter le monde. Cette illusion de la substitution ne se limite pas à l’automobile ; elle structure l’ensemble de notre récit historique. » Hugues Draelants. L’occultation du changement climatique. La vie des idées. Publié le 2 décembre 2025.

iiJean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024.

iiiGénocide | Metaxu. Le blog de Philippe Quéau

ivNaomi Oreskes, Erik M. Conway, Les Marchands de doute, Paris, PUF, 2012

Le temps des Antéchrists


« Antéchrist » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Parmi les rares croyants et les quelques spiritualistes qui continuaient encore de résister au post-fascisme en pleine résurgence, se trouvait un homme assez remarquable par sa jeune calvitie et par son élusive médiocrité. Portant le nom difficile à porter de Zérotousrats, on pouvait à bon droit le considérer comme une espèce de fonctionnaire des idées reçues, ou comme l’équivalent d’un agent solitaire d’une philosophie soi-disant humaniste doublée d’une idéologie démonétisée. C’était un homme éloigné de l’enfance de l’esprit mais non totalement de celle du cœur. Il n’avait pas d’âge visible, mais paraissait jeune. Il possédait, grâce à ses talents de glaneur, une assez large réserve de pensées empruntées à des écrivains divers, des philosophes variés ou des mystiques d’un autre temps. Conscient de sa relative souplesse intellectuelle et animée d’une curiosité a priori inépuisable, il avait toujours entretenu une familiarité avec quelques grands sujets de conversation (Dieu, la vie, la mort, le cosmos et le sens de tout ça). Son intelligence moyenne, mais claire, lui montrait toujours la probable vérité de ce à quoi, en théorie du moins, il serait possible de croire. Il croyait donc qu’il était possible de trouver un sens à ce qui n’en présentait apparemment pas. Il ne s’aimait spécialement pas lui-même, mais il aimait moins encore tant ceux qui ne croyaient à rien, que ceux qui ne croyaient qu’à eux-mêmes. Il croyait en les forces de l’esprit, mais il savait que son esprit à lui était bien au-dessous des innombrables tâches qui attendaient d’être attaquées. Dans le fond de l’âme, il s’en sentait coupable, comme si la moindre particule de sa volonté, consciente ou inconsciente, aurait déjà dû commencer de faire pencher la balance au profit du Bon, du Bien et du Vrai, et de quelques autres paradigmes platoniciens. Zérotousrats pensait par exemple que le « Christ », d’un nom grec traduisant le mot hébreu « Messie », c’est-à-dire l’« Oint », était bien apparu il y a quelques millénaires en Palestine (terminologie alors couramment utilisée par les diverses puissances occupantes), mais que les siens ne l’avaient pas reconnu (« nul n’est prophète en son pays »). Ils lui avaient craché au visage et l’avaient livré à la torture avant de le tuer de façon ignominieuse. Ce Messie s’était donc manifesté, et cela s’était mal passé. On pouvait admettre que quelques-unes de ses idées (mais pas toutes!) avaient cependant survécu plusieurs siècles, mais elles étaient loin d’avoir jamais atteint un étiage réellement universel. D’ailleurs, il était clair que le monde était à nouveau dominé par la haine, la violence et l’égoïsme. Il était temps de fonder un nouvel âge, et un nouvel ordre. « L’ordre »: c’était là le mot clé, le slogan qui tue. « Ce qui est subordonné dans l’ordre du temps a paradoxalement, mais fort opportunément, la prééminence dans l’ordre de la nature », aimait ainsi à dire Zérotousrats. Je traduis: Qui arrive le dernier, dans le courant de l’histoire, peut précisément jouer le rôle d’un sauveur providentiel quoique occasionnel, même s’il n’a en réalité qu’une mission d’importance relative, et que son impact ne peut être qu’à jamais intrinsèquement inaccompli. Le premier « Christ », reconnu comme tel par une partie infinitésimale de la population d’alors, avait eu avant lui d’autres prédécesseurs, bien d’autres « oints », et d’autres précurseurs d’importance variée. Son rôle à lui était cependant de devancer et de préparer l’attention des peuples, à un certain moment de l’Histoire, puis de susciter d’autres vocations messianiques dans l’infini déroulement des temps. Ainsi, si l’on voyait loin, quelque grand homme du 21e ou quelque grande femme du 22e siècle pourrait participer à quelque nouvel avènement, incarner une fugace apparition, s’interprétant non comme le retour (éternel) d’un autre Oint mais comme la prolongation d’une longue tradition, elle-même destinée à se renouveler sans cesse, dans des contextes toujours plus improbables, et parfois même totalement absurdes. Un « Christ » avait jadis apporté le glaive; un autre Oint apporterait peut-être la paix. Un « Christ » avait menacé la terre du terrible jugement dernier, et de quelques autres catastrophes intermédiaires. Un autre Oint en jugerait autrement et repousserait ce jugement, improprement dit « dernier », aux calendes grecques. Il n’y aurait jamais de Messie final, terminal, car la messe universelle ne serait jamais réellement dite sur le monde. Un autre Oint jugerait un jour, peut-être, non pas en suivant les canons de la justice des hommes, mais en adoptant ceux de la bonté divine. D’autres Oints encore insisteraient peut-être sur la justice distributive, ou bien sur quelque fusion dans l’amour (mystique, bien entendu, mais aussi dans l’amour tout court), ou bien ils suivraient quelque autre intuition inimitable, dont je ne peux ici rien dire. On distinguerait tous ces oints les uns des autres; à chacun l’on donnerait le crédit mérité, la reconnaissance nécessaire, si c’était justifié. Toutes sortes de Messies étaient donc encore possibles, divers Oints restaient toujours pensables, en théorie. Il faudrait bien sûr les distinguer des nombreux para-messies, de tous ces parasitaires, ces faux oints et tous les autres antéchristsi. Mais la tâche s’avérait délicate. (N’oublions pas que le temps dont je parle était celui de leur prolifération excessive, du fait de la complicité coupable des réseaux dits sociaux). Pour donner un exemple de ce que Zérotoustrats prêchait dans l’intimité de ses groupes de disciples, voici un extrait de l’une de ses homélies, s’adressant en réalité à tous en général, mais en prenant soin d’adopter un ton confidentiel, dirigé prétendument vers chacun en particulier. « Tu es unique, seul parmi les autres, mais pareil à moi. Je t’aime et je ne réclame rien de toi. Au fond de toi, tu es beau, grand, puissant. Agis en tout chose en ton nom et non pas au mien. Je n’éprouve pas d’envie à ton égard. Je t’aime. Rien de toi ne m’est nécessaire. L’autre, Celui que tu considérais comme Dieu, a exigé de Son fils l’obéissance et une obéissance illimitée, jusqu’à la mort sur la croix et Il ne l’a pas secouru sur la croix. Quant à moi, je t’aiderai sans rien te demander en retour… etc. etc. » L’un des ouvrages publiés par Zérotousrats était intitulé « La voie ouverte vers la paix et la prospérité universelles ». Il y développait un discours bien structuré sur « l’homme qui vient », dans lequel il ne laissait pas de montrer les signes d’un amour-propre et d’une présomption intenses, accompagnés de l’absence de toute simplicité, de droiture et d’empathie véritables. C’était quelque chose comme l’assemblage et l’accord de toutes les contradictions. S’y unissaient le noble respect pour les symboles et pour les traditions antiques, un large et audacieux radicalisme quant aux aspirations et aux exigences politiques et sociales, une apparente liberté de pensée sans limites mais entravée en réalité de contraintes sévères. Ce livre, étonnamment, avait été traduit dans les langues de toutes les nations civilisées et même de plusieurs peuples sans culture reconnue par les élites auto-proclamées d’alors. Durant une année entière, dans toutes les parties du monde, tous les réseaux furent remplis par la publicité des éditeurs et par l’enthousiasme des critiques. Des éditions à bon marché, munies de portraits de l’auteur, se répandirent par millions d’exemplaires. Des émissions aux heures de grande écoute ressassaient les mêmes âneries sans jamais trouver le moindre contradicteur (tout était arrangé selon des scripts soigneusement définis). Ainsi s’accomplissait la parole d’un autre Messie, plus ancien : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m’accueillez pas; mais un autre viendra en son propre nom et celui-là vous l’accueillerez. » C’est que, pour être accueilli, de nos jours, il faut être agréable à voir et aisé à entendre. Peu de temps après la publication de « La Voie ouverte », qui rendit son auteur le plus populaire des polygraphes dans l’histoire du monde, devait se tenir à Kazan l’assemblée internationale constituante de l’Union des États eurasiatiques. Cette Union se trouvait exposée au danger d’un conflit menaçant, non plus entre les nations elles-mêmes mais entre les divers partis politiques, économiques et sociaux ayant pignon sur rue en Eurasie. Les plus influents des directeurs de la politique générale eurasiatique, qui appartenaient à la puissante confrérie des Libres Penseurs, discernaient la nécessité et même l’urgence d’une autorité générale, hyper-centralisée et résolument exécutive. Réalisée au prix de tant d’efforts, l’Union eurasiatique risquait en effet de se dissoudre avant d’avoir pu se réaliser. Le Conseil de l’Union eurasiatique avait certes institué un Comité permanent et universel de direction (CPUD), mais l’unité et l’harmonie y faisaient défaut, car les vrais Penseurs, ceux qui s’étaient consacrés à l’œuvre commune depuis des décennies, n’avaient pu s’emparer de toutes les postes décisionnels. Dans le sein du Comité, des membres restés indépendants formaient entre eux des ententes séparées et une guerre idéologique était non seulement en perspective, mais inévitable. C’est pourquoi les affiliés décidèrent de confier le pouvoir exécutif à une seule personne, munie de la pleine autorité nécessaire. Le principal candidat, qui était aussi un membre secret de l’Ordre des Libres Penseurs, croyait mériter d’être appelé « l’homme qui vient ». Par la presque unanimité des suffrages « l’homme qui vient » fut, dans ces circonstances, élu président à vie des États-Unis d’Eurasie. Or cette homme-là était en réalité Zérotousrats, l’auteur de « la Voie ouverte ». Lorsque, dans tout l’éclat surhumain de sa jeune et mâle beauté et dans l’aura de sa nouvelle puissance, il parut à la tribune, il présenta avec une éloquence inspirée son programme universel. L’assemblée, séduite et transportée, décida, dans un élan d’enthousiasme spontané, de lui conférer sur le champ le titre d’empereur de l’Eurasie. Le Congrès fut clôturé au milieu de l’allégresse générale; et le grand élu publia un manifeste qui commençait par ces mots : « Peuples d’Eurasie et de toute la terre, je vous donne ma paix » et qui se terminait ainsi : « Peuples de la terre, je vous promets que mes promesses seront accomplies ». La paix universelle et éternelle serait donc assurée, du moins en Eurasie: plus que la moitié du monde émergé était donc concernée. Toute tentative pour troubler la pax eurasiatica rencontrerait aussitôt une résistance invincible, des mesures appropriées, et si nécessaire, des actions de rétorsion impitoyables, dépassant de plusieurs ordres de grandeur la loi du Talion. La nouvelle loi, surnommée adéquatement « la loi du Million », était drastique : non plus œil pour œil, ou dent pour dent, une vie pour une vie donc, mais : pour un seul eurasiatique tué ‒ la conséquence serait : un million d’assassinats ciblés. La nouvelle bonne nouvelle, c’était que, désormais, il y aurait sur la terre une autorité centrale plus forte que toutes les autres autorités, soit séparées, soit prises ensemble. Cette puissance, que rien sur terre ne pourrait vaincre et qui dominerait tout, appartiendrait désormais à cet oint, cet élu, ce messie eurasiate, ce Libre Penseur, l’Empereur de l’Eurasie. Le droit international possèderait maintenant la capacité de sanction qui jusqu’ici lui manquait. Aucun État ne pourrait plus se permettre de proclamer « La guerre ! », quand l’Oint eurasiate dirait : « La paix! Peuples du monde, sur vous la paix! ». Ou l’inverse. La seule manifestation de sa volonté produirait l’effet désiré. Partout, hors de l’Eurasie, et notablement en Amérique, se formèrent de puissants partis pro-eurasiatiques et pro-impérialistes, qui étaient une sorte de 5e colonne, et qui contraignirent leurs propres gouvernements à faire alliance, de diverses manières, avec les États-Unis d’Eurasie, placés, on l’a dit, sous l’autorité suprême de l’empereur oint et élu. Grâce à la concentration entre ses mains de tous les moyens de contrôle des finances mondiales et de la presque totalité des richesses minières, territoriales, naturelles, artificielles et stratégiques, l’oint pouvait accomplir la réforme planétaire et contenter les pauvres sans nuire sensiblement aux riches. Chacun alors commençait de recevoir soit selon ses besoins, soit selon ses facultés, soit selon son travail et les services rendus, et cela selon de savants algorithmes programmés de façon ad hoc. Le nouveau maître de l’Eurasie était apparemment un philanthrope compatissant, non seulement ami des hommes, mais aussi ami des bêtes, et surtout des abeilles et des dauphins. Flexitarien depuis l’adolescence, il fit interdire dans tous les États-Unis d’Eurasie la vivisection et il soumit les abattoirs à une surveillance accrue; les sociétés protectrices des animaux furent encouragées, mais les néonicotinoïdes continuèrent d’être tolérés (en attendant les conclusions d’une commission d’enquête). La plus importante des actions politiques de l’Empereur eurasiate, oint et élu, fut la proclamation du principe de l’égalité pour tous de l’accès au rassasiement général. La seconde année de son règne vit se réaliser un début non-controversé de cette politique. La question sociale et économique semblait en passe d’être définitivement résolue.

Zérotousrats se révéla être incontestablement un homme de génie. En lui s’unissaient merveilleusement la possession des théories scientifiques et philosophiques les plus récentes, la maîtrise des applications techniques et sociétales de l’intelligence artificielle (la générale et l’augmentée), ainsi que la connaissance théorique et pratique de tout ce qui est vraiment solide et important dans le mysticisme, qu’il soit traditionnel, oriental ou occidental.

Après l’heureuse solution du problème politique et social se présenta maintenant à lui l’épineuse question religieuse. L’empereur l’envisagea avant tout dans ses rapports avec le judaïsme, le bouddhisme, le christianisme, l’islam et le néo-confucianisme. Voici quelle était à cette époque la situation de ces principales religions. Malgré une très grande diminution du nombre des fidèles sur toute la terre (il ne restait pas plus de deux douzaines de millions de vrais croyants, toutes obédiences confondues), l’essence de la croyance s’était élevée, et tout en même temps, elle s’était approfondie moralement. Elle avait gagné en qualité ce qu’elle avait perdu en nombre. Par exemple, on ne voyait plus guère de juifs, de bouddhistes ou de chrétiens pour qui la croyance, quelle qu’elle fût, fut sans intérêt spirituel et même philosophique. On se mit à lire plus attentivement et à commenter avec animation les textes (judaïques, bouddhistes, évangéliques, apostoliques, etc.), particulièrement ceux qui parlent des Princes de ce monde, des Messies, des Oints et même des Antéchrists. Prévoyant, à certains symptômes, qu’un orage se préparait, l’empereur Zérotousrats décida de prendre les devants pour le détourner, ou le contourner. Dès le commencement de la quatrième année de son règne, il publia un manifeste adressé aux fidèles de toute confession, les invitant à élire ou à désigner des représentants avec pleins pouvoirs, en vue d’un concile méta-œcuménique qu’il présiderait, en vue de l’élection d’un nouveau pape. La résidence de l’empereur avait été transférée de Moscou à Jérusalem. La Palestine en profita pour devenir une province autonome, principalement habitée et administrée par des coreligionnaires, eux-mêmes supervisés par une phalange de vrais fascistes. Jérusalem était donc devenue une ville sûre, réellement libre, et puis elle avait été élevée au statut recherché de ville impériale eurasiate. On avait respecté les tombeaux et les sanctuaires juifs, les monastères chrétiens, les quelques mosquées subsistantes, mais pas les champs d’oliviers, qui avaient été livrés aux promoteurs immobiliers, contre le versement de belles sommes.

Le nouveau pape élu chef de l’assemblé méta-œcuménique, s’appelait Harphius, mais il prit le nom de Ahmed premier. Il témoigna d’emblée, et contre toute attente, d’une certaine défiance et de quelque antipathie envers l’Empereur eurasiate, surtout depuis que celui-ci avait, par ses instances, obtenu du pape précédent, en route pour le concile, non seulement sa propre démission ex ante, mais l’élévation au cardinalat de l’exotique évêque Adolf Pauli, devenu chancelier impérial et grand mage universel. Le pape Ahmed considérait ce Pauli comme un croyant douteux et comme un indubitable imposteur. Il se méfiait aussi du chef de la fraction néo-évangélique la plus active du concile eurasiate, la savante et rusée théologienne Ermenilda della Constatacion-von der Küchenberger. C’était une petite vieillarde courbée, au front cabossé, au nez long, au menton parsemé de rares poils. Ses yeux avaient un singulier aspect, à la fois perçants et englués d’un ennui violent. A chaque instant, elle se frottait les mains, secouait la tête, fronçait les sourcils d’une manière terrible, projetait les lèvres en avant; et puis, les yeux étincelants, elle proférait d’une voix morne des sons entrecoupés de silences : « Ach so! Nun! Ja! », ainsi que d’autres interjections, courtes et définitives, éructées dans l’une des douze langues indo-européennes qu’elle maîtrisait. Pauli portait la tenue solennelle : le veston bleu pétrole, la cravate rouge sang et une longue redingote pastorale brune, portant plusieurs décorations. Impressionnante fut l’ouverture du premier concile méta-œcuménique après l’élection papale. Quand l’empereur fit son entrée, accompagné du pape Ahmed premier, ainsi que du cardinal-grand mage Pauli et de toute la suite impériale, l’orchestre se mit à jouer la « Marche de l’humanité unie » qui servait d’hymne impérial et international. Les membres du concile, agitant leurs kippas, leurs chapeaux ou leurs blancs bonnets, crièrent à six reprises, et à pleine voix : « Viva! Hourra! Le-ḥayyim! ». Zérotousrats prit la parole : « Croyants de toutes les croyances! Mes sujets et mes sujettes, mes frères et mes sœurs bien-aimé(e)s! Dès le début de mon règne, que l’Être suprême a béni par des œuvres si merveilleuses et si glorieuses, je n’ai pas eu une seule occasion de me plaindre de vous. Toujours, vous avez rempli votre devoir selon votre foi et selon votre conscience. Mais cela ne me suffit pas. L’amour sincère que je ressens pour vous, frères et sœurs bien-aimé(e)s, a soif d’être payé de retour. Je veux que, non point par esprit de devoir, mais par l’effet de l’amour venant du cœur, et même, disons-le, de l’âme, vous me reconnaissiez pour votre chef, en tout ce qui est entrepris au profit du genre humain. Croyants ! Dites-moi ce qui vous est le plus cher dans votre croyance, afin que je puisse diriger mes efforts de ce côté. » Alors, il s’arrêta et attendit sans mot dire. Sur l’estrade attenante se trouvait la totalité du concile, y compris presque toute la hiérarchie des religieux de toutes les confessions relevant de l’Orient et de l’Occident eurasiatiques. A cet instant, crucial s’il en fut, le nouveau pape se mit debout et, tout tremblant de colère, le visage empourpré, il leva sa crosse dans la direction de l’empereur :« Notre maître unique, c’est le Messie, c’est l’Oint, le Fils du Dieu vivant. Et ce que tu es, toi tu vas l’entendre de ma bouche ; tu es très loin d’être l’Oint. Retire-toi de nous, Caïn fratricide! Arrière! vase de Satan. Par l’autorité des hauteurs infinies, moi, serviteur des serviteurs de Dieu, pour toujours je t’exclus de cette cité divine, chien hideux, et je te livre à ton vrai père, Satan. Anathème, anathème, anathème sur toi ! » Pendant que le pape parlait, le grand mage Pauli, avec inquiétude, s’agitait sous sa redingote. Plus retentissant que le dernier anathème, le tonnerre alors éclata, mais la foudre avait déjà frappé. Le premier pape méta-œcuméniques tomba à terre, inanimé, foudroyé. « Ainsi, par la puissance de mon Père, périssent tous mes ennemis » dit l’empereur. « Amen ! Amen ! » crièrent en tremblant les cardinaux conciliaires. D’un regard dirigé vers Pauli, Zérotousrats lui intima l’ordre de s’avancer illico sur la scène. Pauli obéit et murmura : « Accipio et approbo et laetificatur cor meum », en apposant sa signature sur un parchemin électronique et connecté au cloud. « Je suis un orthodoxe indubitable, à la fois et en même temps un véritable bouddhiste, un véritable rabbinique, un évangélique certain, tout autant que je suis aussi assurément un fidèle de la foi » ajouta-t-il, en échangeant un amical baiser avec ses voisin(e)s. Puis il vint à l’empereur, qui l’embrassa et qui le pressa longuement sur son cœur. Mais alors, un terrible bruit souterrain retentit dans l’angle nord-ouest du palais central, sous le Koubbat-el-arouakh, c’est-à-dire sous la coupole des âmes, où, selon les traditions musulmanes, se trouve (à Jérusalem) la porte de l’enfer.

(A suivre)

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iLe mot « antéchrist » vient du grec ancien ἀντίχριστος / antíkhristos par l’intermédiaire du latin médiéval antechristus. En latin, antechristus et antichristus sont synonymes. Les mots « antéchrist » et « antichrist » signifient « adversaire du Christ » et non « celui qui vient avant le Christ ». La transformation du préfixe anti- (« contre ») en ante- (« avant ») date du 12e siècle, mais on trouve encore la forme « antichrist » chez François Rabelais, dans le Vocabulaire de théologie biblique et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française et dans la Bible de Jérusalem (traduction du 20e siècle),

L’Impuissance de la grammaire


« Impuissance de la grammaire » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Je vois ce monde fini, indifférent, blasé, qui se raille de tous les infinis. Il blesse la Terre ; incapable de chérir l’insondable, il déchire ses entrailles. L’homme de cette Terre-là est quelque chose qu’il faut surmonter. Il est un fil lancé à travers l’abîme, et chaque pas repousse les bords. Enclin au déclin, il ne se passe pas de ses soi-disant dépassements. Son esprit va sans fin, librement, au-dessus, en dessous, de côté, au-delà. Son âme déborde, démarre, décolle, dérive. Elle engendre ce faisant, en elle, un chaos tendre, une marée lente, une orgie d’aubes. Elle éclaire les nuées, elle jaillit du sombre soir. Sa chance fut qu’on a ri d’elle, dès l’enfance. Elle y vit sa vérité. Que, désormais, son aller soit sa vallée, que son vol soit son sol !

Mon âme, quant à elle, n’est pas chamelle mais chèvre, pas lionne mais cétacé, pas fille mais fou (de Bassan). Elle broute au long des pentes, elle plonge vers l’abîme, elle vise l’écume. Elle n’oublie pas de recommencer toujours. Elle n’a pas cinquante pensées. Elle en a six cents, ou six mille. Elle veille pour y songer encore. Elle sommeille pour ne pas rêver, c’est là toute sa sagesse.

Elle a cette énergie, qui d’un saut aperçoit l’ultime, d’un péril voit l’enjeu, de sa fatigue voit la fin. C’est elle qui créa tous les dieux, bien après les commencements. De ce monde inhumain, ce néant portatif, elle ne veut s’enfuir, ni s’y enfouir.

Mon âme n’est pas un mot, elle est tous les livres. Elle n’est pas une onde, mais la superposition de toutes les probabilités possibles. Toujours elle épie mon Soi, et cherche sans fin son contour. Jamais, elle ne se rend maître de mon Je. Mon Soi rit d’elle et de ses élans. Il se moque de ses envols et de ses voltes. Elle n’en a cure. Elle le tient en lisière de sa vie, lui arrache des plumes de sens, des morceaux de concepts. Elle le voit comme une vertèbre de son vouloir. Elle sait qu’il reste au-dessous et en deçà ce qui lui importe le plus. L’âme est ce quelque chose qui ne veut que monter toujours. Mon Je aussi cherche à monter, mais balourd, il peut à peine se surmonter. Il reste très en arrière. Tristement jadis, je doutais de lui. Je n’aimais pas le sang qui coule, et moins encore ce qui s’écrit en lui. Le sang n’est pas esprit, ni âme. Il est cent pour cent sang, et c’est déjà ça. Au moins, le sang danse, le sang souffre, le sang pleure, le sang jouit. Mon sang est lourd, mais je me sens léger, je vole, je me vois loin au-dessus de moi. Je danse, et le sang dense danse aussi. Il asperge les forêts de mes entrailles, il franchit toutes les barrières céphaliques, il baigne la chevelure de mes synapses. Je me sens bien seul devant sa foule. Il attend son heure en tournoyant. Je ne m’intéresse guère à ses étoiles ou ses caillots. Mais je suis captivé par sa liberté et rongé par son espérance. Je ne veux fuir ni l’une ni l’autre. Je m’invente ses valeurs, et je les disperse. De son côté, l’âme se laisse aussi dépasser. La conscience lente dit Je. Ce Je-là manque de fins, tout comme l’humain manque le divin. Il est vrai que le Il est beaucoup plus ancien que le Tu, et que le Tu est bien plus jeune que le Je. Le Il fut jadis sanctifié, et même déifié. Il. El. Maintenant son usage frise le mépris. Ils. Eux. Plus ils sont eux, plus ils sont loin. Mon Je, lui aussi, est déjà assez loin de moi-même, et même beaucoup plus loin que tous mes tu. Ni l’amour du lointain, ni l’amour du prochain, ne me paraissent disposer de la grammaire ad hoc. L’amour de l’intermédiaire sera-t-il mieux loti ? Mais, a dit Diotime, l’amour même est déjà un intermédiaire, un metaxu. Un intermédiaire entre quoi et quoi ? Entre Je et Tu ? Entre Je et Il ou Elle ? Décidément, les trois personnes enferment la grammaire dans un jeu restreint. Il faut libérer de tous leurs liens réciproques Je, Tu et tous les Ils et toutes les Elles. Tous à vos Bled

L’ingénierie du Cosmos


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Qu’est-ce que l’Être ?


« L’étant » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

La question est : « Qu’est-ce que l’Être ? ». En tant que noumène, l’Être est l’état le plus originaire de la pensée, c’est-à-dire la condition absolue de sa possibilité. En tant que phénomène, l’Être est à la fois présence et présent. Pour la pensée, il est présence, à un double titre, d’abord du fait de son immanence (car sa ‘présence’ est en tout ce qui est) ‒ et aussi, de par sa transcendance. Le paradoxe, dans ce dernier cas, tient en ceci : l’absence (relative) que sa ‘transcendance’ implique peut être considérée comme une sorte de ‘présence’ in absentia. Sur un plan phénoménologique, la transcendance brille certes par son ‘absence’, mais cette absence même représente aussi une forme de ‘présence’, tout comme un creux dans le roc en révèle une veine sous-jacente.

Pour la pensée, l’Être est aussi présent, dans le sens où il se donne à tout ce qui « est » ; il donne le fait d’être à toutes sortes d’êtres (concrets ou abstraits), et plus particulièrement, il donne le fait d’être réellement à toutes les sortes d’étantsi (à tous les êtres concrets qui existent dans la réalité). En leur faisant le présent (le don) de l’être, l’Être est ce grâce à quoi tous les êtres et tous les étants peuvent être présentés au monde, puis, le cas échéant, mis en présence de la conscience, et représentés par la pensée. Présentés ou représentés, ils acquièrent objectivement le statut de présents, ou de représentations, dès lors qu’ils ont été reçus et pensés en tant que tels.

On en retient qu’il appartient à l’essence de l’Être d’être l’être des étants, et qu’il appartient aux étants d’être en ou dans l’Être. La distinction entre ces deux façons d’être ‒ « être l’être des étants » et « être dans l’Être » ‒ permet de mieux éclairer la mutuelle participation, et même l’interdépendance, de l’Être et des étants. En considérant cette intrication, et bien que l’Être soit en soi essentiellement transcendant, il est possible de saisir en partie ce qui, en l’Être, participe à l’existence et à l’être des étants. Réciproquement, pour saisir l’essence des étants, il faut d’abord comprendre l’immanence dans laquelle se tient l’Être, et en laquelle les étants sont immergés. Par cette immanence, l’Être est présent dans les étants, mais, en tant que l’Être leur reste transcendant, il leur est aussi non présent. Autrement dit, d’une part, l’Être contient tous les étants ; toutes les racines des êtres et des existences sont enfouies en lui ; mais d’autre part, les étants restent « en dehors » de l’Être. Se superposent ainsi, sans contradiction apparente, à la fois une essentielle différence, et une réelle intrication, une effective interdépendance, entre l’Être et les étants.

La différence vient de l’Être même, elle lui appartient. Elle correspond à un mouvement propre de l’Être, toujours en devenir ‒ un devenir spécifique, séparé de tous les autres êtres et de tous les étants. Ce mouvement, ce devenir, peut être interprété comme une sorte de présence à soi, toujours plus accrue, et toujours croissante, de l’Être. C’est dans ce sens que l’Être est absolument transcendant : il est le seul « être » à être présent à sa propre transcendance, et il est le seul à pouvoir se la représenter. Il se présente comme un être infiniment ouvert, c’est-à-dire s’ouvrant infiniment à son devenir.

Peut-on dire que l’Être « est » ? On peut le dire à condition d’entendre ici le verbe être dans un sens « inaccompli ». Il s’agit là non pas d’un inaccomplissement tel que celui associé à l’essence des étants, ou encore celui dont témoignent des formules empreintes de pessimisme, comme : « Nous ne sommes pas encore parvenus au cœur de ce mystère de la manifestation de l’Être dans l’étantii. » Nous entendons le qualificatif d’« inaccompli » au sens de la grammaire hébraïque, qui ne distingue que deux modalités verbales, l’accompli (l’action a eu lieu) et l’inaccompli (l’action est en train d’avoir lieu, et continuera d’avoir lieu).

Si l’Être « est », le moi, en tant qu’étant, peut-il dire : « je suis » ? J’en doute. Il peut se dire, d’une part, que l’Être est plus proche de lui que ne le sont tous les autres étants, puisque c’est l’Être qui le fait être ce qu’il est, comme on l’a déjà dit. Mais l’Être est aussi infiniment plus éloigné de tel ou tel « moi » que les autres étants ne le sont les uns des autres. L’Être « est » dans la transcendance, alors que tous les étants restent dans l’immanence. Cette immanence est-elle fermée à toute ouverture, et notamment, à l’« autre », ou à la transcendance ? L’ouverture à la transcendance reste une question elle-même absolument ouverte. Mais l’ouverture à l’« autre » est-elle possible dans l’immanence ? Comment l’étant entre-t-il en interaction avec tous les autres étants, et éventuellement, avec l’Être lui-même ? Comment l’étant est-il présent à son origine, à sa matière, à sa forme et à sa fin propres, pour reprendre un type de vocabulaire inauguré par Aristote ? Autrement dit, l’étant peut-il être consciemment présent aux quatre causes (initiale, matérielle, formelle, finale) de son être ? A priori, on peut conjecturer que tout étant est présent dès son origine et à son origine, sans toutefois avoir de participation active aux causes de son être. Ces causes, en revanche, sont sans doute dans l’Être, pris au sens le plus large qui soit. Cependant, on peut aussi dire que l’Être est (au sens où l’étant est) ‒ seulement pour autant que l’étant est en effetiii. Par là, on voit à nouveau que l’Être et l’étant entretiennent une relation essentielle de corrélation, d’intrication. Mais cette relation n’est pas pensée pour tout étant, ni même seulement pensable. Elle ne peut être pensée pour tel ou tel étant que par un étant qui pense. Et, il faut bien le dire, peu d’étants pensent à l’Être, et moins encore pensent l’Être. Il faut donc prêter une attention spéciale, une considération particulière, à la nature des étants qui pensent l’Être, et qui en ont une conscience personnelle, unique.

L’étant qui pense ne pense pas de la façon qui se laisse entendre, par exemple, à travers le mot Logos. La pensée de l’étant qui pense s’étend pour soi, se meut en soi, se développe en soi et, rarement hors de soi. Dans toutes ces diverses phases, l’étant considère et se considère. Ce mot vient du latin considerare : il est formé du préfixe con– (de cum, avec, ensemble) et de sidus « étoiles formant une figure, constellation » (par opposition à stella qui désigne une « étoile isolée »). C’est un mot qui appartient à la langue des marins et des augures, comme cet autre mot, contemplārī. Le verbe considero, -are signifie « examiner avec soin ou avec respect ». En substituant au préfixe con– le préfixe de-, on a le verbe desidero « cesser de voir, constater l’absence de », d’où « chercher, désirer » ; desiderium « regret, désiriv ». Fulgurance d’une unique et sidérale figure, d’une constellation faite de lumières décalées provenant d’étoiles diverses, et dont l’absence se fait désir. La figure de l’un, la figure unie de tous les regrets et les désirs, recueille les étants, les assemble, et en constelle l’Être.

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iLes « êtres » désignent généralement toutes les entités, concrètes ou abstraites qui existent, comme les êtres humains, les êtres vivants, mais aussi les « êtres de raison », les êtres imaginaires ou symboliques, les êtres du langage etc.

Le terme « étant » (en grec οὐσία, ousia) désigne une entité particulière, une chose ou un être qui existe concrètement. Les étants sont des manifestations spécifiques de l’être. En philosophie, notamment chez Heidegger, les étants (en allemand : Seiendes) sont les choses ou les êtres individuels qui existent dans le monde. Par exemple, une table, un arbre ou une personne sont des étants. Les étants sont donc des réalités concrètes, tandis que l’Être est ce qui leur donne leur existence.

iiHeidegger. Was ist Metaphysik ? Frankurt. Klostermann, 1955, p.23. « Was bleibt rätselhafter, dies, dass Seiendes ist, oder dies, dass Sein ist ? Oder gelangen wir auch durch diese Besinnung noch nicht in die Nähe des Rätsels, das sich mit dem Sein des Seienden ereignet hat ? » (Qu’est-ce qui reste le plus mystérieux, le fait que l’étant est ou le fait que l’Être est ? Ou bien à travers cette réflexion n’arrivons-nous pas encore dans la proximité du mystère qui s’est produit avec l’être de l’étant ?)

iiiCette formule est évidemment analogue à celle employée par Heidegger : « L’Être est seulement pour autant que le Dasein est. » (Cf. Martin Heidegger. Sein und Zeit. Tübingen. Niemeyer, 1949, p. 230). La seule différence est que le mot « étant », que j’emploie ici, a une portée beaucoup plus large que le mot Dasein (« être-là »), employé par Heidegger, et qui est sa manière de désigner l’homme (Homo sapiens). Autrement dit, tout « étant », c’est-à-dire tout être possédant une existence concrète, réelle, donne déjà un signe, il est déjà un symbole que l’Être est. Il n’est donc pas nécessaire que le Dasein soit (avec sa capacité de penser l’être) pour que l’on puisse dire que « l’Être est ».

ivJe remercie le Professeur M. Buydens (ULB) d’avoir mon attention sur l’étymologie de desiderium.

L’âme, l’esprit et la conscience (ou : Intrication, implication et explication)


« Vide quantique » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

L’âme, comme son nom latin l’indique (anima), est un principe de mouvement et de vie. Elle est une « nature », avec sa spontanéité, sa liberté, sa créativité ‒ et sa profondeur. La vie est son combat permanent et toute son attente. Des visions l’assaillent dans la lumière comme dans l’ombre, des ondes d’odeurs imprègnent ses sinus et ses entrailles, des caresses insignes la brûlent de braises ou de cendres. Elle résonne de chants sûrs, de sons sourds et de cent symphonies. Ses papilles goûtent des sucs intraçables, innommés. Chez les humains, l’âme s’associe et s’intrique à ces pures émotions, à ces perceptions directes et à ces indicibles intuitions.

L’esprit, quant à lui, se tient comme à côté ou au-dessus de l’âme, ou plutôt, il est comme extérieur à elle. Il lui présente un mélange de pensées, de sentiments, de sensations, de désirs, d’aspirations, de pulsions, de douleurs, d’angoisses. Dans ses moments d’éveil, il affronte le réel et ses énergies sombres, ou bien il s’attache à ses songes, s’élance dans ses intuitions, enlace ses rêves. Dans la nuit, lui parviennent des bribes de sens, des sons concaves, des fragrances fragiles, des ivresses pensives, des semis de sèmes, des échos de rythmes sinusaux, et parfois, des comas lents, insurmontables, l’attaquent et l’impliquent. Dans l’attente du possible abîme, il palpite de peurs inassouvies.

La conscience, enfin, résulte des intrications de l’une et des implications de l’autre. Elle est une sorte d’intermédiaire ou de messager entre l’immanence de l’âme et la transcendance de l’esprit.

La conscience et l’inconscience dont elle ne se sépare jamais, ne sont jamais si peu lucides qu’elles ne se sachent fondamentalement ingambes, agiles, alertes. Ce sont là, en effet, des qualités essentielles pour tout intermédiaire ou tout messager, dont le rôle dans quelque relation est d’expliquer ce qui est, en puissance, impliqué, et ce qui reste essentiellement intriqué.

Pour mieux comprendre sa conscience, la mettre en lumière, la dépouiller de ses ombres, le mieux est de commencer par étouffer ses bruits intérieurs. C’est la solution mystique, celle des méditants et des contemplatifs. Toute conscience peut se lover ainsi dans l’espace, soudain libre, qui s’ouvre entre ses pensées, qui se perce parmi ses perceptions. On ne perçoit alors aucun contenu, mental ou sensoriel. Dans cette suspension, dans cette absence à soi, une seule certitude émerge, cet éveil, cette expérience de pure conscience. On la retrouve dans toutes les traditions. Elle eut lieu en tous lieux, en tous temps, pour toutes sortes d’esprits. Les sens y sont au repos, les sensations mises de côté, et l’on reste vide. On se perçoit sans perceptions. On se conçoit sans conceptions. On se pense sans pensées. On se tient là, au-dessus de ces absences, au-dessus de ces non-sens. On ne devient rien d’autre que « pure » conscience, « vide » de tout sauf de soi. « Pure » est une conscience pleine de son absence et vide de toute présence. Les phénomènes se font noumènes. Et les noumènes, si fluides, si fragiles, si frêles, se changent en une seule absence ‒ tenace, stable, solide. La conscience se renonce, et quelque chose d’autre s’annonce, une absence qui est encore conscience. Elle se sait alors si vide, et se savoir ainsi l’emplit de douceur.

Supposons que nous effacions de notre conscience tous les objets mentaux. Supposons un moi démobilisé, loin du guet ou de l’action, détaché de l’appréhension des objets et de la compréhension des sujets. Ce moi libre prend conscience de sa conscience même comme d’un soi. Ce soi est sans contenu, il n’a pas de substance propre, il n’est pas un étant distinct de tout autre étant. Ce soi est une unité nue. Ce soi est cet un dont toutes sortes de multiplicités se liguent pour le celer. Il est cet un dont la conscience a été oblitérée, malgré elle et à travers elle.

Le véritable phénomène d’une « pure conscience » et la possibilité même de son existence suggèrent que, dans l’absence de tout contenu mental, le moi reste encore conscient pendant la « pure absence » de la conscience. Subliminalement, le moi sent la continuité de la conscience à travers son absence, laquelle prend ses racines dans un fort lointain passé, et dévoile aussi de possibles futurs, bien au-delà du présent. En l’absence de tout contenu de pensée, le moi se rappelle de lui-même, il se rappelle de sa conscience évanouie, même si sa mémoire, à lui inaccessible, semble dissoute. La conscience se lie à elle-même, sans fin elle se tisse et se délie, ne se sachant ni fil, ni toile, ni aiguille, ni Pénélope ‒ peut-être est-elle une odyssée sans Ithaque ?

Lorsque le moi détaché de lui-même se donne quelque but élevé, il doit commencer par se diriger vers le vide. Là, il prend sa mesure, et son élan. Là, il reçoit une idée de ce qu’il n’est pas encore et de ce qu’il peut devenir. Si je veux écrire quelque commentaire sur une page pleine de signes, entre les interstices d’un texte, je me trouve gêné, contraint. Je ne peux vouloir effacer rien de ce qui est imprimé, d’autant que la qualité des textes me touche et me comble. Je ne veux pas mêler mes mots à ces lignes denses, je ne peux pas non plus les dés-écrire, les effacer, les oblitérer, pour les transformer en palimpseste. Le plus simple ne serait-il pas de choisir une page blanche, vierge et neuve ? Certes, mais on ne change pas de corps comme de chemise. Imaginons que la conscience, au moment de la naissance, soit comme un cahier vide, plein de pages vierges, qu’il s’agit d’emplir de pleins et de déliés, de rayures et de ratures. Au commencement, palper l’épaisseur du cahier rassure. On se sent presque immortel. Puis les pages se noircissent et se tournent. Au bout d’un âge, la fin du manuscrit s’approche. Un espoir se fait jour. D’autres cahiers vierges attendent-ils d’être noircis de signes neufs ? Au-delà, y a-t-il des bibliothèques entières, encore à écrire, immobiles dans la pénombre ? Qui ne rêverait de les lire au moins, ces cahiers impensés, à défaut de les écrire ? Ou de les écrire un jour, dans une autre langue que la sienne, d’une plume chargée d’une encre claire ‒ ou invisible ?

L’écriture, c’est un fait, s’étend au-delà des corps et des esprits. Au-delà des lignes, des lettres ou des signes, elle vagabonde parmi les champs et à travers les forêts. Elle forme elle-même un champ. Un champ infini, qui dépasse tous les corps et tous les esprits. Elle est le champ des champs ‒ comme le Chant des chants dépasse toutes les voix. Elle croîtra encore infiniment à l’avenir, entre blanc et noir, comme tous les champs en jachère, comme les bibliothèques de Borgès, comme une infinité de livres à écrire, en leur absence.

La métaphore du champ mérite un bref détour, un court labour. C’est dans son ouvrage Principles of Psychology, que William James a fait l’hypothèse que la conscience s’apparente à un champ. J’en infère que, contrairement aux idées trop à la mode dans les neurosciences contemporaines, avec leur matérialisme impénitent, l’esprit n’est pas localisé dans telles ou telles parties du cerveau. L’esprit est en réalité délocalisé, il parcourt en permanence des temps et des espaces, à travers les corps, les mondes, et tous les champs qui les constituent. L’expérience d’une conscience unifiée, singulière, comme la nôtre, devrait alors s’interpréter comme une imbrication de multiples niveaux de conscience, avec leur granularité propre, spécifique. Tout comme la plage apparaît unie, ondulant sous le soleil, alors qu’elle est composée de myriades de grains de sable, de même une étincelle lucide illumine l’unité de la conscience. Toute conscience singulière résulte d’une interaction et d’une intrication entre des formes de conscience non localisées (associées à divers « champs de conscience ») et des formes localisées de conscience, opérant de façon granulaire à l’échelon de l’intellect individuel. Dans cette interprétation, la mort cérébrale ne signifierait pas la mort de la conscience, mais la probable résilience de celle-ci, et son transfert vers d’autres nœuds d’intrication, dont l’univers ne manque pas. La conscience est bien plus que le produit des interactions matérielles des cellules du cerveau. Comme un aimant puissant, le cerveau produit en permanence un champ qui s’étend bien au-delà de ses propres frontières physiques. Réciproquement, fourmille dans l’univers une infinité d’autres champs de conscience qui interagissent avec tous les champs des consciences singulières. Le phénomène de la conscience a donc un aspect singulier et un aspect global. Il est immanent aux cellules individuelles du cerveau et au cerveau lui-même. Mais il les transcende aussi par son universalité. Les cellules cérébrales d’un cerveau singulier peuvent recevoir, guider, ou canaliser les effluves et les influences extérieures, et même leurs influx transcendants, émanant de consciences absolument autres. Le cerveau n’est pas seulement un générateur de conscience propre, individuelle, il est aussi, et peut-être même davantage, un récepteur et un transformateur de ces champs de conscience extérieurs, planant dans l’univers. Toutes ces sortes de conscience sont potentiellement intriquées.

En laissant le mystère du monde pénétrer dans sa conscience, on pénètre du même coup, peu ou prou, la conscience de l’univers, l’on s’y lie, et l’on s’y allie. On n’est plus un simple observateur. On fait partie de l’univers et de son mystère. Comme lui, on se tourne vers lui. Le nom même de l’univers (uni-versus), « ce qui se tourne vers l’un », traduit sa nature. Les consciences qui perçoivent et les objets perçus sont « uns ». Tout ce qui perçoit une unité forme une nouvelle unité avec celle-ci, avec son champ, comme l’univers forme le champ, l’unité de l’un vers lequel il se tourne.

Il revient maintenant à la conscience, comme champ, d’expliquer ses possibles implications. Un champ universel de conscience est de nature à transcender les limites corporelles de tous les sujets, mais aussi à pénétrer et à relier leur moi, leur soi, leur ça. Une conscience universelle est d’une nature propre à transcender tous les objets du monde, et la substance même de l’univers ‒ son immanence. La métaphore d’un champ qui pénètre et qui relie n’est pas sans évoquer un possible parallèle avec les champs de la physique (champ d’énergie gravitationnelle, champs quantiquesi, « vide quantiqueii ») qui emplissent, eux aussi, à leur façon, l’univers. Cependant ce parallèle, quoique parlant, trouve vite ses limites. La notion de conscience ne peut pas être assimilée à quelque grandeur physique que ce soit. Il serait trompeur, par exemple, de la considérer comme une sorte d’énergie psychique. Il y a une différence essentielle entre le concept de conscience et celui d’énergie. Un champ d’énergie (gravitationnelle ou quantique) se conçoit de façon purement immanente. En revanche, la notion de conscience est nécessairement attachée à un sujet, dont on peut dire qu’il a une conscience ou qu’il est conscience, et dont on peut postuler que sa nature est réellement unique, singulière. Par son lien avec un sujet, et par son essentielle singularité, la conscience peut être dite transcendante relativement à la matière et à l’énergie, qui restent quant à elles confinées dans l’immanence. C’est pourquoi l’existence d’un champ de conscience universelle ne préjuge en rien de la granulométrie fine des consciences singulières qui en font partie. Les consciences présentes dans l’univers sont à la fois, et sans contradiction, unifiables en une unité, mais aussi séparables, en de multiples singularités. Chaque conscience singulière est reliée à tout ce qui existe ‒ aux herbes, aux hyphes, aux arbres, aux roches, aux sables, aux océans, aux étoiles, aux galaxies, aux nébuleuses, à toutes les formes d’énergie, de vie, et de conscience présentes dans l’univers. La conscience, singulière et universelle, est tout à la fois immanente et transcendante.

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iDans la théorie des « champs quantiques » (Quantum Field Theory), les particules sont décrites comme des « paquets d’énergie » ou des « excitations » des champs quantiques. Par exemple, un électron est une excitation du champ électronique, et un photon est une excitation du champ électromagnétique. Ces champs existent partout dans l’espace-temps et peuvent interagir entre eux. Les interactions entre particules sont décrites par l’échange de particules virtuelles. Par exemple, la force électromagnétique résulte de l’échange de photons virtuels entre particules chargées. Les autres forces fondamentales (nucléaire forte, nucléaire faible et gravité) sont également décrites dans ce cadre, bien que la gravité nécessite une approche plus complexe (théorie des cordes ou gravité quantique).

iiLe vide quantique est un concept fondamental en physique quantique. Il décrit l’état d’un système physique lorsqu’il est dans son état d’énergie le plus bas, c’est-à-dire son état fondamental. Contrairement à la notion classique du vide comme un espace complètement vide de matière et d’énergie, le vide quantique est en réalité un état dynamique et complexe. Dans le vide quantique, il existe des fluctuations temporaires d’énergie, de particules et de champs. Ces fluctuations peuvent donner naissance à des paires de particules et d’antiparticules virtuelles qui apparaissent et disparaissent rapidement. Le vide quantique est décrit par la théorie des champs quantiques, où chaque type de particule est associé à un champ. Même en l’absence de particules réelles, ces champs existent et peuvent fluctuer. L’une des manifestations physiques du vide quantique est l’effet Casimir, où deux plaques métalliques non chargées et parallèles placées très près l’une de l’autre subissent une force attractive due aux fluctuations du vide. Près des trous noirs, le vide quantique peut conduire à la création de particules réelles, un phénomène prédit par Stephen Hawking.

Automaton


« La douleur de l’Automate » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Aristote oppose les êtres « par nature » à ce qu’il appelle les « automates » (« les êtres par hasard »). En effet, le hasard, en grec, se dit automaton. Un être par hasard est donc un « automate », dans le sens profond que lui donne Aristote : « Le hasard, pour s’en rapporter à son nom même, existe quand la cause se produit par elle-mêmei ». En grec, « cause » se dit matè et la particule auto se traduit par « de soi-même ». L’automate [en grec : auto-matè] est donc « ce qui est cause de soi-même« . Dans les dictionnaires français contemporains, l’automate est défini comme étant « ce qui se meut de soi-même ». Il y a là un glissement de sens significatif, quelque peu oublieux des origines. Un mouvement peut certes être une « cause », comme d’ailleurs une cause peut aussi être une raison (métaphorique) de se mouvoir. Mais ce qui importe, dans la définition aristotélicienne de l’automate, c’est que ce soit une cause qui se produit « par elle-même ». Elle est d’origine « interne » et donc foncièrement « autonome ». Aux quatre causes classiques (matérielle, formelle, initiale, finale), on peut donc ajouter cette cinquième  « cause »: le hasard (ou l’automaton), qui est une « cause qui se produit par elle-même ».

En continuant notre investigation étymologique, on pourrait demander d’où vient le mot matè lui-même. Il vient du verbe maiomaï, « chercher ardemment, désirer vivement », qui lui-même vient d’une racine indo-européenne MA-, « chercher, tâtonner ». Le verbe maiomaï est d’ailleurs cité par Platon comme étant à l’origine du mot onoma, « nom »ii. Platon voit dans le mot onoma une sorte de petite phrase: « on hou masma », qu’il traduit ainsi : « L’être dont il y a recherche passionnée ». Il faut dire que cette étymologie tombe à pic pour justifier la recherche passionnée des noms dont tout le Cratyle témoigne… En tout cas, la racine MA-, que l’on distingue dans le mot autoMAte, pointe directement vers cette idée de « recherche ». L’automate est étymologiquement « quelque chose qui recherche, qui tâtonne » avec une nuance supplémentaire donnée pas le préfixe auto. Ce préfixe possède une double filiation conceptuelle, celle de la permanence (« le moi ») et celle de la répétition (« le même »). Auto, c’est la présence récurrente du soi à soi-même, et c’est aussi l’autonomie (« de soi-même ») La présence du « moi » à lui-même fonde la durée nécessaire pour générer le sentiment du « même ». Avec le « moi » et le « même », toutes les variations de l’autonomie sont alors possibles. Tous ces sens sont contenus dans la petite particule au [αὖ] qui est à l’origine du mot grec auto. La particule au [αὖ] a en effet trois sens : 1) « puis, alors » ; 2) « à son tour, de nouveau » ; 3) « d’un autre côté, au contraire ». Dans cette simple particule, on trouve une richesse sémantique exceptionnelle puisqu’elle évoque le déroulement du temps, la répétition, le renouvellement et la contradiction ou la bifurcation. C’est toute l’histoire de la dialectique concentrée en deux lettres. Étymologiquement, l’automaton, le « hasard », est donc quelque chose qui « recherche » (racine MA-) une « permanence » (racine AUTO-), elle-même source de « renouvellement » et de « contradiction » (racine AU-). L’âme qui se « meut de soi-même » est elle-même un automaton. Animée et autonome, elle se cherche elle-même, pour se renouveler. Mais aujourd’hui, les automates ont perdu presque toute âme, malgré les efforts remarquables de l’IA pour leur en simuler une. Seule l’étymologie en conserve la trace profonde de cette âme, inscrite dans les étymons.

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iAristote. Physique. II, 197b

iiPlaton. Cratyle, 421a

Ontologie des « êtres intermédiaires »


« Nature intermédiaire » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025



Les êtres « naturels » ont un principe interne de mouvement. Ainsi que l’explique Aristote, tous les autres êtres (tous ceux qui ne sont pas « naturels », comme les êtres « artificiels », les êtres de « hasard « ou de « raison ») tirent leur mouvement de causes extérieures, les quatre causes (matérielle et formelle, initiale et finale), ou encore de causes accidentelles : le hasard ou la fortune.

Les êtres de la nature se déplacent, croissent et décroissent, s’altèrent et se métamorphosent, essentiellement « par nature ». C’est la nature elle-même qui est, dans leur cas, le principe essentiel du mouvement et du changement. La distinction entre êtres naturels, êtres artificiels et êtres de hasard est aujourd’hui plus difficile à maintenir. Certains êtres paraissent d’ailleurs « intermédiaires » entre la nature, l’art et le hasard. Les nouveaux êtres mathématico-informatiques, comme les automates semi-récursifs, sont de tels êtres intermédiaires. Leur existence pose évidemment d’importantes questions sur les fondements mêmes de notre vision du monde. Mais avant d’en arriver à ces questions, il faut examiner la réalité de cette assertion, celle de la nature « intermédiaire » des êtres logico-mathématiques ou mathématico-informatiques.

Du fait de l’application incessante du principe de récurrence, les « êtres » auxquels nous faisons référence peuvent être dits « avoir en eux-mêmes un principe de mouvement », au moins dans un sens métaphorique, en tant qu’« êtres mathématiques », ou « êtres de raison ». Ils correspondent donc dans un certain sens à la définition aristotélicienne des êtres « naturels ». Par ailleurs, ils sont aussi « artificiels », puisqu’ils sont le produit de calculateurs numériques et symboliques. Enfin, ils relèvent du « hasard ». On peut en effet démontrer leur imprédictibilité foncière. Le seul moyen d’analyser leur comportement est de les « simuler », c’est-à-dire de les calculer intégralement. Mais là est le hic : cette simulation et ce calcul ne peuvent prendre fin, car l’existence de ces êtres ne cesse de se prolonger, à l’infini, puisque par définition ce sont des êtres calculés par récurrence. Leur calcul et leur analyse ne se fait qu’au prix d’une simulation, elle-même infinie, laquelle se confond donc avec leur existence même.
Par construction, l’existence actuelle de l’automate est toujours imparfaite. L’automate est toujours « en puissance ». Si l’on veut connaître sa nature ou son essence, il faut commencer par comprendre ses liens avec le principe de récurrence lui-même. C’est dans ce principe qu’il faut chercher sa vraie nature. Parler de la nature de l’automate ne nous semble pas une métaphore hardie ou impropre. En effet, toute nature possède bien en elle un « principe de mouvement et de changement », et si l’on reconnaît que le principe de récurrence est essentiellement un principe de mouvement, on peut conclure à l’isomorphisme entre récurrence et nature, entre automate récurrent et automate naturel. D’ailleurs, l’origine étymologique du mot automate (définie par Platon dans le Cratyle) nous le confirme : l’automate, c’est ce qui se meut soi-même, ce qui possède en soi son propre principe de mouvement. Qu’ils soient naturels ou artificiels, les automates se meuvent eux-mêmes : ils participent tous d’un principe « naturel » d’automouvement. Si l’on se trouve en désaccord avec cette conclusion, alors il faut remettre en question la définition aristotélicienne de la nature. Ou bien, ce qui revient au même, il faut réviser la définition platonicienne de l’automate. Dans les deux cas, la perspective d’un nouvelle ontologie se dessine, celle d’une ontologie des « êtres intermédiaires » – une metaxologie.

L’Art de l’Autonomie


« La conscience face au grouillement de l’inconscient » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

« Veritas norma sui et falsi est. » (Spinoza)

Parmi tous les genres d’automates (ces êtres qui « se meuvent d’eux-mêmes ») que l’on peut concevoir en imagination, ou bien que l’on peut observer dans la nature, il faut distinguer les automates autonomes et les hétéronomes. Les automates hétéronomes sont régis par des lois promulguées de façon externe (c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de contrôle direct sur les lois qui les asservissent). En revanche, les automates autonomes se donnent à eux-mêmes leurs lois. Ils peuvent appliquer ces lois un temps, s’en satisfaire, ou bien décider de les amender, si besoin est, et le cas échéant, dans un cycle sans fin. L’autonomie, en tant qu’idée, en tant que concept, n’est jamais statique, elle est une conquête intérieure, jamais acquise, jamais figée. L’automate autonome fabrique son autonomie en permanence, sans certitude, sans fin. Il est essentiellement « mobile », à un double niveau, et en un double sens : d’une part, il se meut de lui-même, de façon indépendante, et d’autre part les lois de son mouvement sont, elles aussi, constamment évolutives, ou plus précisément, auto-évolutives. La notion d’autonomie se caractérise par ces deux critères, l’indépendance et l’automouvement, que je vais maintenant commenter.

Commençons par l’indépendance.

L’homme est un bon paradigme d’un être « autonome », du moins en première approximation. Il naît libre, et c’est à lui que revient la responsabilité de l’usage de cette liberté. Il peut se penser lui-même, et en tirer des conséquences plus ou moins transformatrices. Sa conscience, toujours en mouvement, est naturellement réflexive, et cela à différents niveaux : un niveau structurel (les lois de la logique, ou de la raison, par exemple), un niveau eschatologique (représenté par la morale, les fins dernières), et un niveau formel (la liberté comme essence subjective, comme façon d’être non négociable). La conscience, en tant qu’elle est essentiellement libre, est sans doute ce qu’il y a de plus « autonome » en l’homme. Dans ses profondeurs vit librement une autre vie, une « vie n°2 » disait Paul Valéryi. Curieusement, Henri Michaux parlait de ses expériences de la mescaline dans les mêmes termes : « Vous expérimentez que vous n’êtes plus seuls en vous. Vous logez quelqu’un, l’habitant n°2. Tout change dès lors, tout est piègeii ». L’homme possédé par les démons ou par son propre délire n’habite jamais seul. Il doit se partager avec la foule de tout ce qui prolifère en lui-même. On pourrait d’ailleurs assimiler certains cas pathologiques, comme la schizophrénie, à des formes spécifiques, exacerbées, de ce principe d’autonomie de la conscience.
Chez un homme, la conscience n’est pas seule à disposer de liberté et d’autonomie. Le corps, ou telle de ses parties, n’est pas non plus sans velléités d’indépendance. Léonard de Vinci constate dans ses carnets que le sexe possède une âme et une intelligence propres (« anima et intelleto separato dall’uomo »). Un curieux livre, le Malleus Maleficarum, écrit au moyen-âge, fait état de sorcières « qui collectionnent parfois des membres virils en grand nombre (vingt ou trente) et s’en vont les déposer dans des nids d’oiseaux ou les enferment dans des boîtes, où ils continuent à remuer comme des membres vivants, mangeant de l’avoine ou autre choseiii. » Parler d’une « vie n°2 » n’est d’ailleurs qu’un euphémisme. Il y a sans doute bien d’autres vies en nous… Tout le monde peut observer un « grouillement » d’êtres innombrables, vivant tant dans son corps que dans son esprit. Nous sommes composés d’une multitude d’entités qui vivent en nous de leur propre vie, dans une sorte de symbiose plus ou moins stable. Ces entités ne cessent pas de garder leur personnalité propre, mais elles sont apparemment subsumées sous le moi que nous croyons être, et qui porte notre nom. Il n’est pas étonnant, dès lors, que se communique à toutes nos productions, intellectuelles ou matérielles, un peu de cette indépendance naturelle, multiforme, éclatée, contagieuse.

Si la conscience fonde sa liberté sur ses multiplicités, la science, quant à elle, n’atteint jamais son but ‒ l’objectivité ‒ qu’à la condition de se détacher de toute subjectivité. Elle doit se consacrer aux seuls objets de son étude, et développer à leur égard la rigueur autonome de ses méthodes. L’autonomie nécessaire de la science objective par rapport à la subjectivité de l’observateur reflète en somme l’indépendance des objets qu’elle se donne, et qui ont eux aussi leur propre vie, leur propre destinée. L’indépendance des objets par rapport au sujet (qui les considère) n’est cependant pas totale, absolue. C’est toujours une surprise de constater que la raison humaine, dans sa généralité, dans son abstraction, est cependant en capacité de saisir certains aspects bien réels des choses concrètes, de déterminer certaines propriétés du monde sensible. Les mathématiques, quoique purement rationnelles, rendent aussi compte de certains aspects de la réalité . « Les choses mathématiques n’existent pas séparées des choses sensiblesiv », a dit Aristote. Bien qu’abstraites, en apparence, les mathématiques peuvent être appliquées au monde réel. Les mathématiques, a priori créées par l’homme, se révèlent alors, en quelque sorte, indépendantes de sa subjectivité, puisqu’elles sont en mesure de saisir l’univers dans son objectivité propre. Toutes les autres créations intellectuelles de l’homme, ses langages, ses arts, ses mythes, sont également appelées à voler de leurs propres ailes, indépendamment de lui. Les livres que l’on écrit finissent par vivre de leurs propres songes, par delà les temps, s’ils ne meurent dans l’oubli. La musique conduit le musicien plus qu’elle n’est composée par lui, elle le soumet et le plie à son service plus qu’elle ne lui obéit. De même, les mots des langues dont nous héritons nous parlent d’abord d’eux-mêmes ; tous les mots s’entretiennent aussi dans le secret des dictionnaires, à l’ombre des étymons, bien plus que nous ne les articulons. Ils viennent de plus loin que nous. Ils ont plus de mémoire et certainement plus d’avenir. Ils sont à eux-mêmes leur propre destinée, et nous n’en saurons pas la fin.

La seconde caractéristique des automates autonomes est leur faculté d’automouvement. Ce terme est hégélien, même si l’idée qu’il recouvre est bien plus ancienne (Platon par exemple a fameusement parlé de l’âme « qui se meut soi-même »). Hegel emploie le mot Selbstbewegung dans des formules qui l’assimile à l’essence de la réalité (« la réalité effective est l’automouvement »). L’automouvement d’une entité autonome est ce qui, en elle, la fait réellement et continuellement être, en impulsant son changement interne, en l’installant dans le temps. Il incarne sa puissance renouvelée de développement. L’automouvement est qualitatif, immanent ‒ il est le mouvement essentiel de l’entité autonome. Un automouvement à l’état pur pourrait « presque être nommé une âme », dit d’ailleurs Hegel. On ne peut mieux résumer.
Sans doute n’est-ce là qu’une sorte de métaphore, mais on pourrait dire que la science s’enrichit et s’agrandit, elle aussi, par l’automouvement de ses concepts. La raison « scientifique » elle-même doit à son automouvement l’expérience de sa cohérence interne, la découverte de sa vie propre et le constat de sa participation à la Raison en soi, la Raison appelée »pure » (par Kant). La méthode transcendantale proposée par ce philosophe est une expérience raisonnable de la raison par elle-même, qui la rend plus libre et plus autonome, en la mettant a priori à distance d’elle-même. La réflexion qualifiée de « transcendantale » par Kant est l’une des conséquences de cet incessant automouvement de la raison, mais aussi l’un des moyens de la mettre (plus) pleinement en œuvre. Certaines théories récentesv n’hésitent pas à reconnaître des bases physiologiques à l’automouvement de la pensée. Le cerveau est « spontanément actif ». Il peut créer des représentations internes sans aucune interaction extérieure. Il peut effectuer de pures opérations mentales sur des « objets mentaux » qui sont des configurations d’excitations de neurones. Les objets mentaux peuvent se combiner, s’imbriquer, s’associer entre eux de façon spontanée et autonome, et de ce fait, ils « produisent » de la pensée. Ces associations d’objets mentaux résultent de la mise en commun de neurones, un même neurone pouvant faire partie de plusieurs « graphes d’objets mentaux » différents. Le câblage neuronal équivaut à une « grammaire » implicite qui impose sa forme à l’enchaînement des objets mentaux.
On trouve des formes en automouvement dans la pensée comme dans la nature, et dans la vie comme dans la mort. En se décomposant et en fermentant, la chair morte se pétrit elle-même, et exhale sa volonté tenace de continuer à être quelque chose (d’autre). La matière vivante aspire à sa métamorphose, dans un jeu inépuisable. Ce jeu, parfois, peut sembler clos, confiné, solipsiste, comme chez les héliozoaires. Ces êtres monocellulaires du groupe des actinopodes ont la particularité d’être « autogames », c’est-à-dire qu’ils s’accouplent à eux-mêmes. Une cellule donne naissance à deux cellules filles identiques qui s’accouplent et reconstituent un seul individu, enfant de lui-même. Le patrimoine génétique reste le même, mais ce qui change ce sont les combinaisons chromosomiques qui sont nouvellement « activées ». Les héliozoaires jouent sans cesse aux dés leur destin, à l’intérieur du groupe fini de leurs combinaisons possibles.

Indépendance et automouvement caractérisent deux aspects de l’autonomie. Mais quelle est la fin poursuivie par celle-ci ? Vers quoi tend-elle ? Quelle est sa raison d’être ? Cette question est ancienne. Lao tseu et les taoïstes disaient que Ie but suprême de l’individu doit être de devenir parfaitement autonome. Il faut faire circuler intérieurement et librement les principes vitaux en nous. L’homme véritable doit fuir ses semblables, il est celui qui n’a pas de semblable. « Celui qui ne s’assemble pas avec les autres hommes s’égale au Cielvi ». L’idéal taoïste a pour fin l’autonomie. Curieusement (car autre époque, autre culture, autre vision du monde) Maître Eckhart va exactement dans le même sens : « L’homme doit être dépouillé de toute ressemblance et ne ressembler à personne, alors il est véritablement semblable à Dieu. Car c’est l’être propre de Dieu et sa nature d’être dissemblable et de ne ressembler à personne. » Serait-ce une « constante anthropologique » que l’autonomie se suffit à soi-même, et qu’elle rend les hommes égaux aux dieux? Si un esprit est entièrement « autonome », il peut en principe tirer de lui-même toujours plus que ce qu’il a, ou que ce qu’il croit qu’il est. L’autonomie prouve l’existence de sa fin par un automouvement sans fin.

L’être de l’homme est tout entier engagé dans son essentiel automouvement. Nous sommes les auteurs autonomes de notre devenir. L’autonomie est donc le moyen de nos fins. Elle tend à nous révéler nous-mêmes, à nous augmenter de nous-mêmes. Et cela, malgré le fait que l’automouvement ne possède pas en soi de finalité explicite. Une telle finalité, si elle était définie, ou programmée, ne pourrait l’être que de façon « externe », alors que l’essence de l’automouvement est « interne ». Cependant, l’autonomie de l’être se met au service objectif de sa finalité ultime, même si celle-ci reste impensée ou impensable, en tout cas occultée, cachée, implicite. Elle lui donne le moyen de se constituer comme telle, puis de se réaliser un jour (peut-être). L’autonomie nous fait sans cesse à nouveau accoucher de notre fin en devenir. Elle nous fait croître. Nos œuvres aussi héritent de cette capacité de croissance continue. Leur propre autonomie les fait progresser qualitativement. On ne compte plus les artistes qui se rendent à cette évidence : leur art les dépasse. Leur art se développe de façon autonome. L’hymne chanté est une « œuvre d’art en elle-même animée », dit Hegel. Et Picasso : « La peinture est plus forte que moi, elle me fait faire ce qu’elle veut ». Il voulait un art autonome, vivant de sa propre vie, capable de s’augmenter de lui-même, naturellement : « Il faut chercher quelque chose qui se développe tout seul, quelque chose de naturel, de pas fabriqué, que ça se déploie comme c’est, en forme de naturel et pas en forme d’art ».
De même, la Poésie est bien plus grande que tous les poèmes de tous les poètes de tous les temps. Le langage contient infiniment plus de choses que tout ce que l’on a dit et tout ce que l’on dira un jour. On peut seulement « planter ou semer des discours qui ont ce qu’il faut pour se porter secours à eux-mêmes et à celui qui les a plantés […] et qui ont en eux-mêmes une semence de laquelle pousseront d’autres discours », écrit Platon dans le Phèdre. Aussitôt produits par l’homme, les discours et les œuvres se mettent à vivre et à proliférer, à se transformer et à renaître. Ils en savent plus que nous sur eux, comme des enfants qui emportent leur propre mystère pour les transmettre à d’autres générations.
Aucun artiste ne possède entièrement le secret de son art. Celui-ci est une force vivante qui toujours progresse. Les artistes sont des haltes provisoires pour le génie qui est en marche à travers eux. L’art n’arrête jamais et ne se résout jamais à la somme totale des œuvres d’art produites dans le monde. L’art poursuit ses fins sans fin. Il passe à travers les âmes et les œuvres des hommes comme la vie passe à travers les temps.
Toute œuvre est un « monde » (jamais fini), comme le monde est une « œuvre » (jamais totalisée). L’artiste refait sans cesse son « monde » à sa manière. Mais il n’est véritablement démiurge que s’il sait donner la même liberté, la même divine autonomie à ses œuvres, que celle qu’il reçut lui-même le jour de sa naissance.

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iPaul Valéry. Cahiers XVIII (1935-1936), Ed. CNRS, Paris, 1957, p. 726

iiHenri Michaux. Misérable miracle, Paris, 1972

iiiCité par Claude Kappler. Monstres, démons et merveilles à la fin du moyen-âge. Paris, 1980

ivAristote. La Métaphysique. N, 6, 1093b

vCf. J.-P. Changeux. L’Homme neuronal, Paris 1984

viLéon Wieger. Lao-tzeu, Liz-tzeu, Tchoang-tzeu. Les Pères du système taoïste. Les Belles Lettres, Paris, 1950

L’art anomique (des modèles)


« L’Art anomique des modèles » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

L’art des modèlesi

Qu’il agisse, qu’il produise ou qu’il théorise, l’homme doit représenter le monde comme il doit se représenter lui-même. Il se représente ses buts, ses outils et ses modèles. Cette activité inépuisable se nourrit d’elle-même : la représentation des buts fait émerger des morales, celle des outils permet de concevoir des outils de fabrication d’outils, et celle des modèles conduit à l’épistémologie. Tout est prétexte à représentation et à modélisation. Toutes les lois sont énonçables. Tous les systèmes sont concevables. La malléabilité et la souplesse des représentations permet de tout oser, de tout penser. On n’ose d’ailleurs jamais assez penser. Les filières conceptuelles imposent leurs contraintes propres : l’espace euclidien implique la géométrie du même nom, et celle-ci favorise une logique des états et des solides. Les lois que la raison invente viennent non pas tant des objets « en soi », que des réseaux de relations qu’ils entretiennent. Ces relations permettent des comparaisons et conduisent à formuler des lois et des modèles, ou, du moins, les induisent. Les relations entre objets préfigurent les modèles, bien avant que les concepts ne puissent eux-mêmes modéliser les choses. Des objets qui restent immobiles, stables, séparés, permettent l’établissement de rapports observables du fait de leur « pérennité » et de leur « masse ». On peut « manipuler » les objets réels. L’esprit rêve d’en faire autant avec leurs fantômes idéaux.
Matière et intelligence se modèlent l’une l’autre, elles se renvoient respectivement une image adaptée, symétrique. Peser, c’est déjà penser, et penser, c’est soupeser. A force de connaître le poids des choses, l’esprit cherche à s’en délivrer. II veut se détacher de la matière, de son inertie, qui ralentit son impulsion et son intuition. Malgré le danger de la désincarnation et de la dépossession, la tendance de l’esprit à quitter l’immédiateté sensible est permanente et irrésistible. C’est la condition d’une pensée universelle, détachée de la singularité. Alors peut commencer une autre quête.
En quittant la matière, l’esprit révèle sa vraie nature : non pas penser la nature, mais se penser lui-même. Les modèles sont avant tout un prétexte à s’abstraire des choses, une occasion de penser et de généraliser. Les outils du modeleur héritent de cette déréalisation. Les physiciens, par exemple, aiment s’appuyer sur les mathématiques. Ce sont de plus en plus les modèles mathématiques qui prouvent ou même déterminent l’existence des phénomènes physiques. En physique des particules élémentaires, un phénomène n’advient en fait que s’il est préparé et annoncé mathématiquement. Des physiciens disent que le principal objet des sciences physiques, c’est « la formulation de lois gouvernant les phénomènesii ». Ce sont les lois qui bâtissent la physique, plutôt que le contraire. Bien sûr, la nature peut invalider ou réfuter les théories fausses, mais l’absence de toute réfutation n’est jamais une preuve de la justesse « ontologique » de la théorie. Elle n’est qu’une démonstration provisoire de la cohérence locale d’un modèle sans doute appelé à des réformes futures. Tout modèle valide n’est qu’une borne-frontière signalant les limites actuelles de nos capacités de réfutation.
Indéniable néanmoins la prééminence accordée aux mathématiques comme outil de modélisation. Cette universalité des mathématiques peut conduire à une sorte d’impérialisme. Pour René Thom, qui défend vaillamment sa propre chapelle, « le problème fondamental de la Biologie est un problème de Topologieiii ». La morgue des mathématiciens est excusable. Leur langage est tellement universel ! Les mathématiques paraissent des outils idéaux, jouant efficacement le rôle d’intermédiaire entre la pensée et le réel. D’une part, il faut reconnaître qu’elles rendent très bien compte de la réalité physique, d’autre part, elles « satisfont » notre raison : que demander de plus ?
Aussi peut-on comprendre le cri joyeux de Nietzsche : « Dans les mathématiques […] la connaissance absolue fête ses Saturnalesiv ». Cependant, cet absolu n’est pas absolument nourrissant. Il est plutôt vampirisant. Il faut d’ailleurs se prémunir contre l’idéal de la « computation universelle » qui voit en toutes choses un objet calculable, au risque de le vider de toute substance. C’est pourquoi Hegel assure que la philosophie doit « dédaigner » la connaissance qu’offrent les mathématiques, dont il faut bien constater « la pauvreté du but et la défectuosité de la matièrev ». Les mathématiques n’offrent que des propositions rigides et mortes ne parvenant pas à s’animer elles-mêmes du souffle des choses qu’elles sont censées saisir.
Faut-il donner raison à l’enthousiasme nietzschéen ou rendre I hommage à l’humanisme hégélien ? Il y a deux grandes catégories de penseurs : les penseurs de faits et les penseurs de lois. Les uns érigent les faits en réalité absolue. Pour les autres, c’est la loi qui est la réalité fondamentale ou ultime. C’était déjà le débat de Platon et d’Aristote. Aujourd’hui, il serait bien vain de prétendre trancher. Que les lois soient « symboliques » ou « réelles », elles peuvent toujours subir des validations, des rapprochements et des recoupements. Ces vérifications empiriques ou théoriques permettent de créer des êtres nouveaux (les modèles sont des « êtres de raison ») que l’on peut toujours considérer, suivant les goûts, soit comme la réalité ultime des choses, soit comme leur copie affaiblie. Dans les deux cas, le modèle acquiert une existence presque tangible.
Historiquement, la notion de modèle était essentiellement concrète. Le mot modèle vient de modulus, terme latin d’architecture qui désigne le module ou la mesure établissant les rapports de proportion entre les différents éléments d’un bâtiment, et donc sa cohérence. Le mot modulus a donné en français le modèle et le moule. Le moule n’est pas d’abord ce qui rend identique, mais bien ce qui rend cohérent, ce qui agrège. La tarte ou la statue doivent au moule leur forme, certes, mais plus encore leur intégrité et leur consistance. Cette cohérence, interne et externe, il faut la vérifier en validant les modèles. La validation des lois et leur organisation en modèles permettent de tenter l’aventure de la généralisation. Les modèles, par leur généralisation même, sont l’occasion d’acquérir des connaissances supplémentaires sur les lois qui les structurent.
Par exemple, la loi de l’attraction universelle de Newton a permis plus tard, au 19e siècle, une floraison de clones, une multiplication de modèles mécaniques d’inspiration similaire. L’induction et la généralisation sont des méthodes fécondes. Elles permettent en particulier de multiplier les modèles alternatifs et donc de les relativiser les uns par rapport aux autres. Après Euclide, Riemann et Lobatchevsky proposent moins des géométries incompatibles que complémentaires. Bien loin d’imposer définitivement un point de vue absolu sur l’espace, ils contribuent notoirement à en diversifier les potentialités et aussi à réduire les géométries et les algèbres au rang de jeux formels. Ils affirment ainsi la liberté des modèles mais aussi leur vanité. La prolifération des modèles implique le développement d’autres formes d’expérimentation et de validation. L’expérience concrète n’est souvent ni possible ni souhaitable. Alors on ne peut évaluer les modèles qu’en les simulant virtuellement. La simulation met en évidence les défauts de cohérence du modèle, son domaine effectif de validité, l’importance relative des différentes variables. Elle permet éventuellement de révéler les biais et les artefacts structuraux que l’on a pu introduire subrepticement pendant la modélisation.
Le modèle n’est jamais une simple représentation, une copie triviale. Il a une vie autonome, il obéit à des lois propres qui ne sont pas seulement celles que l’on croit lui donner lors de son élaboration. Il peut donc surprendre son créateur. Cette imprévisibilité n’est pas magique. Elle s’explique par l’acte même du rassemblement des lois particulières en un tout « cohérent ». Cette cohérence décrétée induit en retour une modification des rapports structuraux qu’entretiennent les éléments du modèle, et ces rapports ne peuvent pas être entièrement déterminés au moment de l’élaboration. La modélisation est bien une réduction symbolique, mais cette réduction n’est jamais neutre. Elle renforce certaines liaisons structurelles et en efface d’autres. Toute modélisation est une recomposition originale du monde. De fait, les propriétés émergeant alors peuvent être complètement déréalisées (au pire elles invalident le modèle) ou elles peuvent révéler des rapports impensés. Un autre aspect du problème est la part d’arbitraire que recèle toute modélisation. Un même phénomène peut être modélisé mathématiquement de façons très différentes. La même réalité peut être traduite en des modèles qui sont intraduisibles ou incompatibles entre eux. Des niveaux différents de description conduisent en effet à des formalismes indépendants. De plus, on peut très bien modéliser en se passant de toutes références au réel : des hypothèses fausses, un raisonnement approximatif et des conclusions ambiguës peuvent malgré tout être utiles. En effet, la simulation propose moins des réponses qu’elle ne permet de formuler ou de reformuler des questions. Entre le modèle comme réponse à une question préalable et le modèle comme question pure, il y a évidemment toute la gamme des acceptions intermédiaires. On retiendra quatre types principaux de modèles, suivant quatre fonctions : la réduction, la partition, l’analogie et la simulation.

LA RÉDUCTION

Le modèle « réduit » permet de se libérer de l’accessoire pour garder l’essentiel. C’est une figuration de l’idéal. Le chat est un modèle du tigre, non parce qu’il est un petit tigre, mais parce qu’Il concentre dans un espace réduit les caractéristiques du félin idéal. Sa petitesse le rend ultimement félin. De même, la « cathédrale idéale » de Viollet-le-Duc, jamais construite et pour cause, est une cathédrale idéalement réduite à ses éléments théoriques (en l’occurrence fort discutables, mais ce n’est pas le propos). Cette cathédrale est idéale parce qu’elle est « réduite », « théorisée », ce qui ne l’empêche pas d’être fort laide et, à sa façon, très loin de toute cathédrale réelle.
La réduction « idéale » peut s’appliquer aux fonctions les plus diverses. Le chant du grillon ou la nage de la sangsue peuvent être « réduits » à un arrangement particulier de neurones et aux impulsions qui y circulent. Le chant idéal est considéré comme résultant d’une détermination câblée parmi l’ensemble de tous les chants possibles. De même, chez l’homme, on peut « réduire » toutes les sensations physiques à une zone particulière du cerveau : l’homuncule sensoriel. Cet homuncule est une image anamorphosée du corps, caractéristique de l’importance relative des sensations éprouvées : les lèvres sont énormes, les mains occupent une place considérable, le sexe est bien plus petit que ce qu’on pourrait croire, les pieds sont minuscules. L’homuncule est une image « réduite » des contacts sensoriels de l’individu. Il idéalise le corps sensible. On trouve plusieurs homuncules juxtaposés, jouant des rôles distincts au fur et à mesure que les capacités du cortex augmentent. La réduction est un moyen efficace de générer de la complexité, par recombinaison des éléments réduits.

LA PARTITION

Modéliser peut servir à induire un classement ou une partition d’un ensemble concret ou abstrait. Il s’agit de se doter d’un outil de hiérarchisation arbitraire permettant d’organiser totalement un corpus. Il ne doit y avoir aucune « perte ». L’information est simplement arrangée pour qu’elle soit plus maniable, mais il n’est pas question de la filtrer ou de la simplifier. Pour obtenir ce résultat, il est nécessaire, sous peine d’incohérence, de se doter d’un critère unique, d’une seule clé de partition. Cette unicité ne va pas de soi dans le cas de créatures non aristotéliciennes (voir le chapitre « Affinités »). On prendra notre premier exemple dans la botanique avec le classement de l’ensemble des arbres existants d’après leur mode de croissancevi. Il faut savoir que la croissance d’un arbre peut être analysée selon différents critères. Elle peut être « monopodiale » quand les méristèmes ont une croissance indéfinie, ou « sympodiale » quand leur croissance est finie (floraison, puis mort). La croissance peut être « rythmique » s’il y a une alternance régulière de phases d’élongation et de repos, ou « continue » si l’on observe un synchronisme parfait entre élongation et organogénèse. Enfin, la croissance peut être « orthotrope » si elle est verticale avec une symétrie radiale, ou « plagiotrope » si elle est horizontale avec une symétrie dorso-ventrale. Ces différents caractères se combinent les uns avec les autres. Des caractères opposés également coexister sur le même arbre. Par exemple, on peut observer une continuité parfaite entre plagiotropie (les feuilles) et orthotropie (le tronc).
Les arbres réels sont des combinaisons originales des modes de croissance ainsi définis. On peut introduire le concept de « modèle architectural » des arbres. Le modèle architectural d’un arbre est sa « stratégie de croissance », tenant compte de la manière dont la plante pousse et de l’architecture finale qui en résulte. Cette définition conduit à une répartition de tous les arbres existants en vingt-trois modèles. On considère que ces vingt-trois modèles sont des types bien marqués, mais que toutes les architectures et toutes les formes intermédiaires sont théoriquement possibles. Cette modélisation n’a qu’une vertu pragmatique de classement dans le monde essentiellement continu de toutes les espèces d’arbres. Un modèle d’arbre n’est qu’une forme plus ou moins stable parmi toutes les formes concevables. Réciproquement, une plante particulière peut appartenir à deux ou trois modèles différents.
Ce que nous voulons montrer ici, c’est que c’est l’idée même de « modélisation de la croissance » qui permet et justifie le classement des espèces d’arbres. La notion de « stratégie de croissance » induit des regroupements particuliers, fait ressortir notamment l’extraordinaire variété structurelle des arbres tropicaux et le très faible nombre (trois ou quatre sur vingt-trois) des modèles de croissance des arbres des pays tempérés. En se donnant d’une part un critère universel, ici la « façon » de croître, et d’autre part une grille d’analyse (rythme, direction, durée), on peut en déduire une répartition totale des éléments de l’ensemble.
Un autre exemple de partition nous vient de la physique mathématique. On admet, en effet, que tous les modèles de la physique peuvent se ramener à trois grands types : le type elliptique, symbolisé par l’opérateur laplacien, le type hyperbolique, dominé par l’opérateur d’alembertien, et le type parabolique. Les modèles du premier type décrivent des phénomènes stationnaires, ceux du second type des phénomènes ondulatoires et ceux du troisième type les phénomènes de diffusion. Cette classification repose essentiellement sur un critère : l’évolution dans le temps de champs de données spatiales. Cet unique critère permet de réduire l’ensemble des phénomènes physiques à un très petit nombre de types. Ceci s’explique par l’existence de contraintes universelles imposées par l’espace et le temps. Il existe en effet des groupes de transformations qui laissent invariants les phénomènes physiques auxquels on les applique, comme les transformations du groupe galiléen ou du groupe de Lorentz. Les modèles qu’on tire des phénomènes doivent eux aussi rester invariants dans de telles transformations. Cette seule contrainte limite à trois l’éventail des types de modèles possibles.

L’ANALOGIE

La dimension analogique de toute modélisation est liée au thème métaphysique de l’harmonie du monde. L’analogie est une préoccupation, une volonté active. Les rapprochements analogiques ne sont pas des ressemblances empiriques. Ils permettent au contraire d’induire des dissemblances nouvelles mais aussi de dévoiler des ressemblances cachées. Le raisonnement analogique se fonde sur le culte de l’écart. Plus les termes mis en relation analogique sont éloignés, plus cette audace semble être payée de retour : on invente ce qu’on trouve, on pose ce qu’on cherche. Cette démarche arbitraire s’appuie sur une véritable façon de penser l’être des choses. Elle établit des rapports de proportion et de ressemblance entre des réalités dissemblables, mais que l’esprit assimile a priori comme formellement similaires. L’analogie est à la fois une transgression et une assimilation. Contre l’évidence des sens, elle affirme la primauté fondamentale du sens.
Quand Jacques Monod déclare qu’il se surprend lui-même, à force de concentration sur une expérience, à « s’identifier à une molécule de protéine », il nous propose une analogie fondatrice de sens. La protéine gagne beaucoup plus de choses à nos yeux que le savant n’en perd. L’analogie liant Monod à la molécule doit être comprise comme une analogie ascensionnelle, une émergence de la protéine à la conscience même (du savant). C’est une analogie de l’analogie entre Dieu et l’homme, entre le démiurge et son œuvre.
« Entre la créature et le Créateur, il ne peut y avoir de similitude qui ne soit traversée d’une plus grande dissimilitude » (Concile de Latran IV, en 1215). La molécule n’est pas une image du savant, c’est le rapport du savant et de la molécule qui fonde une image de la création scientifique. II ne peut y avoir de modèles du réel qui ne soient traversés d’irréductibles écarts par rapport au réel.
Ce n’est pas par hasard que la modélisation analogique ait beaucoup de succès en métaphysique, par exemple dans la définition de l’âme. Aristote, au livre II du traité De l’âme, compare différentes sortes d’âmes (l’âme végétative des plantes, l’âme sensitive animaux et l’âme intellectuelle des hommes) aux figures géométriques, dont l’une contient l’autre « comme » le pentagone contient le carré. On peut aussi évoquer S. Augustin qui voit dans l’âme une analogie de la Trinité. Il propose un modèle « trinitaire » et relationnel de l’âme, vue « comme » un nœud indissociable de mémoire, d’intelligence et de volonté. « Car je me souviens que j’ai une mémoire, une intelligence, une volonté ; je comprends que je comprends, que je veux, que je me souviens ; je veux vouloir, me souvenir, comprendre, et je me souviens en même temps de ma mémoire tout entière, de mon intelligence tout entière, de ma volonté tout entièrevii ». Ce modèle ternaire est une analogie du modèle trinitaire de la Trinité. S. Augustin ne nous propose ni une image de l’âme, ni une image de la Trinité, mais un modèle de l’entrelacement ternaire. Cette analogie nous rend plus proches du mystère, sans toutefois le révéler. Le fait même qu’une analogie soit possible est aussi, en soi, un mystère.

LA SIMULATION

La modélisation conduit à la simulation, comme nous l’avons montré ailleursviii. Tous les modèles ne peuvent pas être simulés. Mais la simulation, quand elle est possible, est une fonction cruciale. Pour pouvoir être simulé, un modèle doit autoriser une variation réglée de sa structure. La simulation dynamise le modèle, l’inscrit dans une durée, révèle ses potentialités – en un mot l’anime. Si l’on peut considérer l’œuf comme un modèle de la vie, c’est bien parce qu’il contient en lui-même toutes ses virtualités de développement. L’embryogenèse est un modèle de l’ontogenèse et la simule. L’étude du corps favorisa naturellement la mise au point de tels modèles de simulation. Ainsi Boerhaave, professeur de médecine à Leyde, affirme en 1708 que « le mouvement des fluides et la différente résistance des solides sont les deux principes de la constitution du corps humainix ». Son modèle du corps « suit les lois de la mécanique », et cherche à simuler par son mouvement Ie mouvement même de la vie. Le « iatromécanisme » de Boerhaave est déjà un modèle de simulation plus qu’un simple modèle de représentation. Il met l’accent sur la dynamique et l’énergétique plus que sur l’anatomie ou la physiologie. Ce qui est en jeu, c’est de mimer la vie même.
Plus récemment, on a cherché à simuler le fonctionnement du cerveau. Par exemple, Prigogine affirme que des réactions métaboliques. comme la glycolyse ou les ondes cérébrales, peuvent être analysées en termes de structures dissipatives temporelles. Aux modèles du cerveau fondés sur la géométrie des connexions neuronales. on adjoint désormais des modèles dynamiques, basés sur la succession dans le temps des impulsions nerveuses et sur la diffusion à distance de signaux chimiques par le sang. Ce type de modélisation met résolument l’accent sur le mouvement, le changement. Il est moins important de caractériser des assemblages de neurones que d’étudier des dynamiques d’évolution et de transformation. La simulation cherche moins à identifier des structures qu’à saisir des principes, des lois générales de mouvement.

Les différentes classes de modèles que nous venons de passer en revue n’ont pas les mêmes possibilités de transformation et d’évolution. Les modèles de réduction et de partition sont en effet beaucoup plus figés que les modèles analogiques et les modèles de simulation. La réduction et le classement nécessitent une préconception, une référence idéale ou un critère principal de répartition. En revanche, l’analogie et la simulation favorisent un certain arbitraire, soit dans l’interprétation, soit dans la validation. La modélisation doit tenir compte de cette part variable d’arbitraire entre la loi et son application, entre la règle et ses exceptions, entre l’ordre fixé et le hasard subi. Aucun modèle ni aucune idée ne peuvent être totalement livrés à eux-mêmes. Ils doivent avoir prise sur l’extérieur, l’inconnu, l’imprévisible. Ils doivent pouvoir supporter sans dommage un certain arbitraire. La cohérence et le consistance que nous évoquions plus haut doivent pouvoir subir d’éventuelles contraintes ou déformations. On doit juger un modèle à sa capacité de résistance à des « agressions » circonstancielles ou même structurelles. Par exemple, en mécanique, on peut décrire l’évolution d’un système par deux types différents de modèles : les modèles locaux et les modèles globaux. Les modèles locaux se traduisent par des systèmes d’équations différentielles (équations de Lagrange et de Hamilton) qui obéissent à un déterminisme local. Les modèles globaux font appel à un principe « finaliste », le principe de moindre action. On peut considérer que ces modèles sont équivalents pour de petites modifications éventuelles des systèmes ainsi modélisés. Mais en cas de forte perturbation, le déterminisme local sera nettement défavorisé par rapport au finalisme global.
Les modèles de simulation sont naturellement les plus mathématisables, ils sont donc les plus aptes à l’évolution et à l’interaction dynamique. En effet, les modèles mathématiques sont de véritables pâtes symboliques. Ils permettent tous les pétrissages, tous les remodelages. Le modeleur peut « sentir sous ses doigts » ces pâtes mathématiques. Elles lui communiquent leur désir de formes, leur aspiration à accoucher de nouvelles figures symboliques, de nouveaux arrangements conceptuels. Les mathématiques sont des pâtes à modèles, des pâtes à modeler, des glaises, des boues, des cires, des sables qui rêvent de tous les possibles. Ce ne sont pas des pâtes banales. On peut faire varier leur mollesse, on peut programmer leur plasticité et leur consistance. Ces propriétés inépuisables ne sont pas réservées à des formes immatérielles, à un univers idéal. N’oublions pas que les mathématiques étudient des êtres qui ne sont pas séparés de la matière, mais qui sont au contraire « comme engagés en ellex ». Manipuler des modèles mathématiques équivaut à malaxer une sorte de matière diversement visqueuse, une matière « intermédiaire » entre la substance même des choses et l’idée pure.
On peut pétrir « analogiquement » les formes et les modèles mathématiques. Cette liberté n’est pas sans danger. Car les mathématiques ne résistent presque pas. On peut en tirer presque tout ce qu’on veut. Quoique engagées dans la matière, elles n’en ont pas toute l’inertie. Elles permettent tous les rapprochements, tous les apparentements. Il sera, par conséquent, toujours nécessaire de recourir à une validation par un retour à la matière.
Un autre danger doit être souligné : c’est celui de la puissance des mathématiques, qui peut finir par brider la pulsion créatrice et la ramener à la portion congrue. A trop mathématiser, on risque de perdre sa manière naturelle, on peut devenir l’esclave de méthodes et de procédés stéréotypés. Ce danger n’est pas nouveau. Vasari, déjà, l’avait bien noté dans sa Vie de Paolo Uccello, à propos de la perspective, dont l’utilisation trop systématique ou trop servile lui semblait condamnable. Ce n’est pas tant la modélisation mathématique qui serait dangereuse en soi, mais plutôt son excès, conduisant à un asservissement de la personnalité à quelque chose d’étranger.
Quiconque s’engage dans l’apprentissage des modèles prend le risque de se laisser submerger par un arsenal puissant mais spécifique et celui de perdre de vue ses fins par trop d’attention aux moyens. Il ne faut pas badiner avec les modèles ! La modélisation n’est pas un acte simple. C’est une démarche qui peut avoir un retentissement sur tout l’être. On commence par créer de petits modèles-outils, et puis, de fil en aiguille, on peut remettre en question toute sa philosophie du monde, sa manière même de penser. La modélisation est un acte quasi démiurgique. Dans les modèles sommeillent des Golems toujours prêts à renverser notre vision des choses. Le danger des modèles est aussi ce qui les rend si intéressants. Les menaces qu’ils recèlent pour nos propres modèles inconscients de pensée sont proportionnelles à leur impact artistique ou scientifique.
De même que les chromosomes servent à la fois de programme et de matrice, de mémoire et de moule, de plan et d’ouvrage, nos modèles ne sont pas simplement nos produits, ils nous produisent aussi ! Ils se réalisent en nous autant que nous nous réalisons en eux. La modification d’une seule molécule peut affecter par l’enchaînement des réactions métaboliques des milliers d’autres molécules dont certaines peuvent à leur tour influencer la synthèse de cette première molécule. Les protéines synthétisées par nos chromosomes évoluent et, ce faisant, modifient les mécanismes mêmes de leur évolution. De même, notre pensée nous modifie comme elle évolue. Les modèles se travaillent comme nos concepts se travaillent. Ils ne cessent de se réformer. Ceci répond à une nécessité profonde d’interdépendance systémique, vraie pour les protéines du métabolisme, comme pour les modèles ou les systèmes conceptuels.
Des recherches récentesxi tendent à objectiver de tels mécanismes dans notre cerveau. Celui-ci est considéré comme un « simulateur » capable de combiner, de comparer des « objets mentaux » et, par ces actions mêmes, d’en créer de nouveaux. La pensée est conçue comme le déroulement dans le temps d’une chaîne d’opérations combinatoires. Les objets mentaux s’associent « de manière spontanée et autonome », par la mise en commun de neurones faisant partie au même moment de plusieurs objets mentaux différents. La « machine cérébrale » impose certes des contraintes structurelles aux connexions réalisables. L’objet mental est transitoire. Pour le fixer définitivement en concept, il faut le valider par un test de réalité. En le comparant avec d’autres concepts ou avec des perceptions extérieures, il est sélectionné ou éliminé. Un concept n’a pas seulement une représentation « locale » en tant qu’« objet mental », il est aussi « délocalisé », ce qui facilite les possibilités d’interaction et de liaison avec d’autres concepts. Il possède des « tentacules » qui peuvent aller chercher de nouvelles associations. Certains neurones dits « oscillateurs » pourraient être à l’origine de l’« imagination » ou de la « pensée créative ».
D’ailleurs, on peut expérimentalement « créer » ou « synthétiser » des images mentales par stimulation directe du cerveau : cela revient à modifier « systémiquement » des objets mentaux et à promouvoir de nouvelles combinaisons neuronales. Par l’usage de drogues hallucinogènes on libère le cerveau de l’emprise de la volonté et on observe une autonomie totale des enchaînements mentaux. Les images se succèdent sans tenir compte du monde réel ou de la volonté du patient avec lesquels elles n’ont aucune liaison. D’ores et déjà, les caméras à positrons (tomographie à émission de positrons) permettent d’observer sur des écrans graphiques des images de synthèse traduisant dynamiquement les états du cerveau. Ces techniques sont actuellement appliquées au diagnostic des maladies mentales. On peut distinguer clairement des anomalies graphiques en visualisant le cerveau de maniaco-dépressifs ou de schizophrènes.
On peut retirer de ces résultats étonnants la leçon suivante : toute activité du cerveau, aussi fugace soit-elle, se traduit par une modification structurelle de celui-ci. Les objets mentaux, même les plus instables, ne manquent pas de modifier les structures neuronales qui les voient naître et disparaître. Dans notre tentative de définir les conditions d’un art plus proche de notre propre façon de penser et de vivre, ces modèles du cerveau nous donnent les moyens de concevoir des systèmes « quasi vivants ».
On propose dans les lignes suivantes quelques pistes pour tenter de résoudre cet épineux problème : réaliser un modèle qui modifie sa structure par son fonctionnement même.

On a souvent observé qu’une loi à forme statique ne représentait qu’un point de vue restreint et particulier du phénomène censément décrit, et qu’il était toujours possible de la remplacer par une loi à forme dynamique, plus générale, plus universelle. On vérifie ici encore qu’on ne peut échapper à cette réalité de base : les mêmes principes ne sont pas valables tout le temps. Une loi n’est valable que localement. Elle s’inscrit dans un devenir, dans un ensemble d’interactions nécessaires. La loi, « image constante du phénomène toujours instable », doit elle aussi préparer sa propre instabilité. Une loi qui reste « égale à elle-même » prétend pouvoir mesurer les différences affectant le phénomène, comme le mètre sert d’étalon pour toutes les longueurs. Mais ceci n’est vrai qu’au premier degré. Il y a une perte fondamentale. Si la loi reste constante, le phénomène garde toujours, quant à lui, une capacité de changement. La loi immobile perd donc la mobilité (en puissance) du phénomène. Par analogie, le démiurge consciencieux (qu’il soit artiste, scientifique ou homme politique) doit s’astreindre à modéliser des lois qui puissent être plus changeantes que calmes. Il faut retrouver le mouvement des choses en soumettant les lois immobiles à d’autres lois, qui soient plus animées et peut-être plus civilisées. Ces lois plus générales doivent être suffisamment « sages » pour ne pas risquer de devoir à leur tour être réformées. En fait, elles doivent contenir l’essence même de la civilisation qu’elles irriguent, ou de l’art qu’elles inspirent. Elles fondent une vision du monde ! D’autres cultures et d’autres peuples ont déjà cherché à résoudre ce problème difficile.
La pensée en Chine (ancienne) était caractérisée, selon Marcel Granet, par cette formule cinglante : « ni Dieu, ni Loi ». Les Chinois refusent la notion de « règle constante » ou de Loi souveraine. Ainsi, ils considèrent qu’il est absurde d’imiter les anciens. L’antiquité d’un procédé parle contre lui : à temps différents, lois différentes… Les lois et les abstractions, les jeux dialectiques ou sophistiqués excitent leur mépris. En effet, ils ont pour corollaires des formes de raisonnement contraignantes. L’induction, la déduction, le « calcul » sont pour les Chinois des modalités de pensée trop mécaniques, trop uniformes, trop répétitives. Ils tiennent à préserver une part de jeu dans la pensée, une réserve d’indétermination, une possibilité de liberté pure. La pensée chinoise exclut l’idée de Loi. Ce que la civilisation judéo-chrétienne a pu à grand-peine reconstituer par le Commentaire de la Loi ou son herméneutique, la civilisation chinoise le pose d’emblée. La logique chinoise n’est point rigide, elle se veut souple. Ce qui importe pour elle, ce n’est pas la raison abstraite, mais la sagesse concrète, ce n’est pas le choc des raisons partielles, mais le principe d’une paix générale, qui est aussi la condition de possibilité d’une Raison universelle.
On pourrait prendre exemple sur l’idée de Raison universelle (et anomique) pour fonder un art des modèles qui ne soit surtout pas un modèle de l’art.

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iExtrait du livre de Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989, p.48-62

iiPaul Dirac. Principles of Quantum Mechanics. Oxford, 1986

iiiRené Thom. Stabilité structurelle et morphogenèse, Paris, 1977

ivF. Nietzsche. La naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque.

vG.W.F. Hegel. Phénoménologie de l’esprit.

viCf. la belle thèse de Cl. Edelin. L’architecture monopodiale. L’exemple de quelques arbres d’Asie tropicale. Montpellier, 1984

viiS. Augustin. La Trinité. XI, 18

viiiP. Quéau. Éloge de la simulation. Seyssel, 1986

ixHerman Boerhaave.Aphorismi de cognoscendis et curandis morbis. 1708

xAristote. La Métaphysique. E, 1, 1026a

xiJ.-P. Changeux. L’Homme neuronal. Paris, 1984

Des vies intermédiaires


« La bougie geint » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Vivre est pour les vivants leur être même. Aussi, des questions comme « qu’est-ce que vivre ? », « qu’est-ce que la vie ? » ne peuvent à l’évidence recevoir de réponse univoque. Il faut plutôt parler de vies. Tous les êtres ont leur vie propre.
Il existe une « science de la vie » appelée « biologie ». Elle abonde en précisions utiles. Par exemple, la cellule d’escherichia coli « vit », dit-on, grâce à l’interaction de plus de trois mille composés chimiques. On aimerait vraiment pouvoir observer de près la vie sourdre du ballet incessant de ces molécules fécondes. Mais la vie n’est pas seulement moléculaire. D’autres sciences nous offrent des vues complémentaires. L’éthologie nous renseigne sur la sexualité et la prédation, le parasitisme et la socialisation des animaux. L’animal est le premier paradigme du vivant. L’animal est « animé » et s’oppose donc à « l’inanimé ». Cette image première doit être immédiatement corrigée par une constatation inévitable : les plantes, les arbres, le règne végétal tout entier ne sont pas moins « vivants », quoique moins animés que les animaux. L’animal et le végétal ont d’ailleurs les mêmes origines. On a pu identifier des archaebactéries qui vivaient déjà il y a trois ou quatre milliards d’années, et qui se situent en amont de la divergence des deux règnes végétal et animal, Ces bactéries sont à la fois végétales et animales ou, en termes techniques, autotrophes et hétérotrophes. Cette commune origine des deux règnes n’est pas sans conséquences. En fait, rien ne distingue la vie animale de la vie végétale. Il n’y a que des différences de degrés. Tous les caractères de la vie végétale se retrouvent chez les animaux et réciproquement. Une des premières définitions de la vie, celle d’Aristote, peut d’ailleurs se comprendre dans cette double acception végétale et animale. « Parmi les corps naturels, certains ont la vie et certains ne l’ont pas, Nous entendons par vie le fait de se nourrir, de croître et de dépérir par soi-mêmei. » La vie se définit donc par le mouvement. La croissance, le dépérissement, la reproduction sont des modalités particulières du mouvement de la vie. Il y en a d’autres encore comme la sensation ou la conscience. Aucun de ces critères ne résume tous les autres. Il faut donc les posséder tous pour vivre vraiment. Ainsi, la vie ne peut pas se réduire aisément à une définition du langage. Car le vivant est lui-même un langage, une certaine façon de parler, qui n’admet pas le redoublement malhabile de nos grammaires. La vie est une langue bavarde. C’est un « tourbillon continuel », selon l’expression de Cuvierii. La vie est toujours en train de s’inventer elle-même, comme une parole improvisée, jamais achevée, mais toujours en acte, en évolution, en invention, en création. Infiniment divisée, nuancée, graduée, la vie est un courant, une vague, une marée qui traverse indéfiniment les individus et qui les relie les uns aux autres. Chaque être vivant reste uni à la totalité des autres vivants.
Cette continuité de la vie dans l’espace et dans le temps, dans les formes et dans les fonctions, est un principe fondamental. Pour Darwin, la continuité des formes vivantes est le symptôme de la présence d’une loi générale, jamais mise en défaut. Certes, la vie semble imprévisible. Le hasard paraît partout présent. Selon Teilhard de Chardin, « la vie ne semble pas pouvoir se prolonger très longtemps dans le même sens exactement ». La vie donne une impression de continuité là où il faut voir une suite d’écarts, de bifurcations qui se compensent et se corrigent. La vie est une série continue de discontinuités et un ensemble disparate de mouvements similaires. La coupure radicale que semble être la mort peut s’interpréter également comme une continuité d’un ordre supérieur. « Qui sait si vivre ce n’est pas mourir, et si d’un autre côté, mourir ce n’est pas vivre ? », écrit Euripide. De même, le fragment 62 d’Héraclite ne finit pas d’entrelacer les deux mondes : « Immortels, mortels ; mortels, immortels : les uns vivent la mort des autres, les autres meurent la vie des uns ». Ainsi, il ne suffit pas de vivre, il faut savoir si l’on vit vraiment, ou si notre vie n’est pas déjà morte. La vie est métamorphose. Des apparences et des illusions du royaume des ombres, nous devons parvenir à gagner la vérité de l’être. Par là, la vie et la vérité ont partie liée. Se connaître vraiment, c’est naître à soi-même. Certes, il faut vivre avant de savoir vivre. Mais aucun vrai savoir n’est possible à celui qui ne sait pas vivre vraiment.
Tout savoir est un être vivant à qui le sachant donne le jour. Bergson considérait, par exemple, que sa philosophie était un « organisme ». Ce savoir vivant vit sa propre vie. Il échappe à son auteur. Mais quels parents laisseront leur enfant quitter la maison sans l’avoir élevé ? Il ne faut pas refuser cette responsabilité. Il est vrai qu’elle semble surhumaine. Les fruits de la connaissance, il n’est guère possible de prédire s’ils seront à notre goût. Il faut se rendre à l’évidence. Quoique nécessaire, la connaissance est aussi dangereuse que la vérité. Soyons donc sur nos gardes. « Vivre a des bornes, il n’y a point de bornes au connaître. C’est un péril pour ce qui est limité de poursuivre ce qui ne l’est pas », dit Lao-tseu. Savoir vivre, c’est aussi ne pas désirer savoir. Que faut-il donc désirer savoir de la vie ?
Il ne suffit pas de se demander ce que l’on peut connaître, mais aussi ce que l’on doit chercher à savoir. Le problème de la définition de la vie est aussi un problème moral, comme l’on voit aujourd’hui. Les débats sur l’avortement, l’euthanasie, les mères porteuses, les manipulations génétiques, dépendent étroitement des définitions que l’on adopte. Il importe que ces questions soient posées transversalement. Aucune pratique ne doit pouvoir échapper à l’interrogation morale. Les scientifiques ne doivent pas pouvoir se laver les mains de ces questions et les laisser aux politiques ou aux philosophes. En contrepartie, ces derniers ne doivent pas être autorisés à ne point s’informer de l’état des choses. Par exemple, il est difficile d’ignorer aujourd’hui que vie et non-vie sont séparées par une limite fort imprécise. Les phénomènes élémentaires de la vie ne se distinguent pas clairement de phénomènes simplement physico-chimiques. On peut chercher à expliquer l’origine de la vie à l’aide de certaines caractéristiques moléculaires, comme l’asymétrie optique ou les propriétés d’autocatalyse. On se base sur cette asymétrie (l’énantiotropie) pour déterminer l’origine vivante éventuelle des acides aminés découverts dans les météorites. Cette asymétrie s’explique par une propriété particulière des systèmes vivants. En biologie on n’a jamais affaire qu’à une seule sorte d’isomère parmi tous ceux qui sont théoriquement possibles. Dès qu’un isomère particulier a pu émerger comme composante d’un système biologique, il s’impose alors définitivement, par autocatalyse. L’autocatalyse est étroitement liée à la forme même des molécules. Un isomère particulier possède une forme spécifique qui sera dès lors privilégiée, puisqu’elle favorisera elle-même sa propre réplication.
Sur le plan physico-chimique, la vie résulte du couplage réussi entre des molécules autocatalytiques, les acides nucléiques (ADN, ARN), capables de se répliquer, et des molécules enzymatiques (les peptides), chargées des fonctions métaboliques. On observe une continuité parfaite entre ces molécules « vivantes » et les autres molécules. Les premières sont des arrangements sélectionnés et auto-entretenus des secondes. La matière vivante est composée de matière non-vivante. Un thermodynamicien comme Ilya Prigogine a cherché à utiliser ses grilles conceptuelles pour préciser ce passage entre vie et non-vie. Dans ce qu’elle a d’essentiel, dit-il, la vie est déductible des premiers principes de la thermodynamique. Comme la vie est « loin de l’équilibre thermodynamique », il conclut à l’existence nécessaire d’un véritable « seuil » entre vie et non-vie. Mais ce seuil est en réalité un « no man’s land » à la structure fort compliquée. Il est constitué par une série d’instabilités correspondant chacune à des structures dissipatives, dont on a à peine commencé de dégager quelques étapes.
Dans la même veine, un mathématicien comme René Thom se contente de définir la différence entre vie et non-vie par leur « richesse topologique » plus ou moins grande, ainsi que par le caractère plus ou moins « intégré » de leur dynamique. En réalité, il nous faut craindre que la « richesse topologique » ou la « variété des structures dissipatives » ne soient elles aussi bien insuffisantes pour tracer précisément une frontière entre vie et non-vie. On prendra comme exemple un phénomène indubitablement loin de l’équilibre thermodynamique et à la topologie particulièrement variée : la flamme d’une chandelle. Un philosophe-poète, Gaston Bachelard, l’a contemplée, cette flamme, et il l’a décrite comme un monde vivant, un monde en devenir. Pour lui, la flamme a une vie propre, elle est le « signe d’un être intime », le signe d’une « puissance secrète ». La flamme est un être véritable, dont on peut observer à loisir les contradictions psychologiques ou même « la métaphysique élémentaire ». Il y a le feu de joie qui bondit et qui réchauffe, et il y a la flamme qui geint et qui souffre. Ces métaphores peuvent paraître seulement poétiques et sans portée scientifique. Elles redoublent cependant à leur façon les critères du mathématicien et du thermodynamicien, tout en en montrant l’inanité.
La flamme peut signifier la vie pour le poète, parce qu’elle résume toute la nature, elle condense spectaculairement le jeu des fluides et des forces, elle illustre le mystère des transmutations et des métamorphoses. Cette flamme est d’ailleurs en chacun de nous. Vivre, c’est brûler, et brûler, c’est vivre. Vivre, c’est se dépasser toujours, c’est se consumer pour se régénérer. C’est jouer ses dernières forces dans l’acte qui les renouvelle.
En trouvant avec le poète de la vie dans les flammes, nous cherchons plus à saisir un principe général qu’à définir une position scolastique. Jadis, on eut bien du mal à accorder une âme aux femmes et aux indiens. Il s’agissait aussi d’une question de principe. Aujourd’hui, on parle moins de l’âme et davantage de biochimie. Saurons-nous alors trouver un principe vital dans l’infra-vie dans laquelle on cantonne les virus ? Si l’on accorde la vie aux chandelles, il n’y a guère de raisons de la refuser aux molécules virales. Officiellement, les virus ne sont pas vivants : le plus petit organisme dit « vivant » est la cellule bactérienne. On reviendra plus longuement sur la question de la vie « intermédiaire » des virus et des plasmides. Cependant, qu’on prenne tout de suite la mesure du problème. Les virus ne sont pas vivants, dit-on, parce qu’ils doivent utiliser la machinerie réplicative des cellules qu’ils infectent pour se développer. En effet, le génome viral ne peut guère se répliquer seul. Bien que la particule virale comporte tous les éléments nécessaires à sa propre réplication (ADN ou ARN viraux), elle doit faire appel au métabolisme de la cellule pour la mener à bien. Le critère de la vie est donc la capacité de reproduction autonome. Or, ce critère peut poser des problèmes dans certains cas épineux comme pour les mitochondries ou encore dans la « transformation bactérienne ». Le patrimoine génétique de la cellule est essentiellement composé par l’ADN du noyau. Or, dans toute cellule on trouve des organites appelés mitochondries qui peuvent se reproduire indépendamment. Les mitochondries disposent en effet de leur propre brin d’ADN. L’ADN des mitochondries apparaît comme un supplément d’acide nucléique, normalement intégré au fonctionnement général de la cellule. Cependant, on assiste à des cas de cancer dus à la reproduction envahissante et incontrôlable des mitochondries à l’intérieur du cytoplasme de la cellule. Les mitochondries et le noyau disposent de leur propre patrimoine génétique et peuvent en user de façon indépendante. Il ne semble guère équitable de confiner les mitochondries dans la non-vie et de donner la vie au noyau. La vie de la cellule résulte en fait de nombreuses « vies élémentaires » disposant a priori des mêmes fonctions. La cellule est un ensemble de « vies enchevêtrées » se régulant les unes aux autres. La vie est déjà présente au niveau infra-cellulaire.
Un autre exemple des difficultés du critère de réplication autonome est celui de la « transformation bactérienne ». Cette notion recouvre le transfert de segments d’ADN d’une bactérie à une autre, les nouveaux segments remplaçant simplement ceux qu’ils chassent. La bactérie ainsi « transformée » porte en elle des brins d’ADN d’une autre bactérie. La vie et la mort d’une bactérie doivent donc se comprendre de façon originale : une bactérie « morte » peut continuer de « vivre » en parasitant le génome d’autres bactéries. Si l’on refuse la vie aux virus, alors il faut la refuser aux bactéries transformées, puisque la « transformation » utilise en gros les mêmes mécanismes métaboliques que l’infection virale. Plutôt que de défendre coûte que coûte le dogme selon lequel la vie commence seulement au niveau de la cellule, il vaut mieux constater pragmatiquement qu’il existe toutes sortes de vies intermédiaires, subcellulaires. La « vie » des virus ou des plasmides constitue une sorte de « vie duale » de la vie des cellules, les uns et les autres vivant en symbiose, dans un équilibre profitable à toutes les parties.
L’impossibilité de distinguer nettement la vie de la non-vie est une leçon importante. Sans jamais pouvoir saisir l’essence même du vivant, nous semblons condamnés à mimer certaines de ses opérations ou de ses apparences. Le plus curieux est que des résultats dérangeants ou excitants, suivant les points de vue, sont ainsi obtenus. Le génie génétique est aujourd’hui capable de créer ex nihilo de nouvelles formes de vie. Les États-Unis ont autorisé en 1987 le brevetage de vies animales nouvelles créées par manipulation génétique. On peut désormais être propriétaires de nouveaux gènes conduisant à la création d’animaux « transgénétiques ». Les « nouveaux animaux » peuvent avoir certaines propriétés : vaches donnant un lait plus digeste, brebis donnant plus de laine, porcs sans gras. On peut même s’arroger le monopole de leur élevage en les rendant artificiellement inféconds. En France, la loi du 11 juin 1970 permet de breveter les nouveaux croisements végétaux (nouvelles variétés de fleurs, de plantes…). C’est le « droit d’obtention végétale » (DOV). Cette législation est analogue à celle régissant la propriété artistique, industrielle et commerciale. Cependant, elle ne traite pas le cas des espèces animales.
Les aspects économiques du génie génétique n’ont pas besoin d’être soulignés. En revanche, on aimerait insister sur certaines conséquences philosophiques. Que l’on puisse aujourd’hui breveter la vie signifie, d’une part, qu’on a le sentiment de l’avoir suffisamment « objectivée » à l’aide du code génétique et, d’autre part, que l’homme accepte de fait toutes les responsabilités du démiurge créateur. Si l’on peut « réduire » la vie au gène, il ne faut pas oublier que c’est « l’expression » du gène qui est la vie même. Cette « expression », par nature, est récurrente, et jamais achevée, comme on a vu. L’homme, donc, se met dans la position de Dieu. Longtemps, cet argument servit à limiter le droit. En 1930, la Cour suprême des États-Unis affirmait que toutes les plantes, même obtenues artificiellement, restaient des « produits de la nature », et qu’il était déraisonnable de vouloir les breveter comme il serait impensable de le faire pour les arbres des forêts et les plantes de la terre. Certainement, les enjeux financiers étaient trop énormes pour que l’argument résistât longtemps. On a alors cherché montrer que l’intervention humaine consistait certes à jouer le jeu de la nature tout en provoquant cependant des « variations », mais que pour l’essentiel l’évolution naturelle était bloquée, notamment en empêchant la reproduction. Dans cette interprétation, l’homme crée des « machines vivantes » qui sont prétendument des machines vidées de toute « nature » puisque rendues génétiquement « immobiles ». Du moins, c’est la thèse officielle. Mais qui peut affirmer que des « machines vivantes » peuvent ainsi être indéfiniment contrôlées « Les machines de la nature, c’est-à-dire les corps viants, sont encore machines dans leurs moindres parties jusqu’à l’infini. C’est ce qui fait la différence entre la nature et l’art, c’est-à-dire entre l’art divin et le nôtreiii. », écrivait Leibniz en 1714. Le code génétique nous permet de construire des machines naturelles, des automates vivants. Mais ces créatures que nous modelons possèdent « en puissance » une capacité infinie d’évolution naturelle. Le code génétique ressemble bien à une machine artificielle, mais rien ne dit que l’expression in vivo de ce code corresponde aux prédictions théoriques. Autrement dit, la structure de l’ADN, isomorphe à celle d’un automate artificiel, peut conduire à une évolution « naturelle » imprédictible. Des automates réellement artificiels comme les automates cellulaires ou les automates infinis de Church, qui sont simulables au moyen de calculateurs numériques, peuvent eux-mêmes afficher des comportements totalement imprédictibles. Il est donc parfaitement fallacieux de prétendre que les « machines vivantes » ne sont que des mécaniques bloquées, alors même que des automates simulés sur ordinateurs semblent avoir des comportements quasi vivants.
Au seuil de cet ouvrage, dont ce sera tout le sujet, nous avons voulu montrer qu’il est impossible de se contenter d’une distinction abrupte entre vie et non-vie, entre nature et artifice. C’est pourquoi il semble nécessaire de proposer des concepts « intermédiaires ». La position « intermédiaire » n’est pas si confortable, cependant. Elle nous amène à réviser beaucoup des idées que nous croyions bien établies. En fait, la « vie intermédiaire » des virus, des plasmides et des automates semi-calculables annonce une nécessaire réévaluation de nos valeurs et de nos jugements. Elle nous oblige à fonder autrement notre rapport à nous-mêmes et au monde, en nous forçant à redéfinir le sens même du mot « »vie ». En nous faisant mesurer tout ce qu’il y a d’automatique dans l’expression intime de nos gènes, elle nous incite à tenter d’y échapper, par la conscience et par ses métamorphoses. Nous sommes définitivement placés devant notre propre destin. Nous voilà devenus artistes « intermédiaires », car notre vie même devient potentiellement une œuvre d’art.
Vivre vraiment est un art difficile. C’est un art « intermédiaire ». De même que toute œuvre d’art vit d’une sorte de vie autonome, notre propre vie est invitée à se métamorphoser sans cesse, jusqu’à la transfiguration. Quiconque veut devenir un artiste de sa propre vie doit d’abord apprendre à connaître les secrets de l’art « intermédiaire », qui sera l’outil de sa recherche. Le premier de ces secrets est que le principe de toute recherche est à chercher en soi-mêmeiv.

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iAristote. De l’âme. II, 1

iiG. Cuvier. Histoire des progrès des Sciences naturelles de 1789 jusqu’à ce jour. Paris, 1810

iiiLeibniz. La Monadologie. §64

ivExtrait du livre de Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.33-41

Il faut créer des œuvres « vivantes »


« Un tournesol en fuite » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

La vérité des formes (Il faut créer des œuvres « vivantes »i)

Les plus grands esprits semblent toujours diverger en quelque manière dès qu’il s’agit de saisir l’art par les mots du langage. Pour Platon, par exemple, l’art, c’est la recherche du « vraisemblableii » (to eikos), alors que pour Hegel le but de l’art, c’est de « révéler la véritéiii ». L’art doit-il rechercher la vérité ou la vraisemblance ? L’artiste est-il magicien ou prophète ? Il y a des vérités que l’on atteint et d’autres qui ne cessent de s’échapper. L’art classique se satisfait d’une adéquation fugace entre la figure humaine et les dieux qu’elle mime. L’art romantique ne peut se contenter d’un tel idéal, puisque son idéal, c’est de se dépasser toujours. Les classiques croient avoir trouvé la réponse à la question que les romantiques ne cessent de poser. La vérité que l’on désire n’est donc pas la vérité que l’on crée. L’étymologie l’atteste qui a gardé pour notre perplexité deux origines possibles du mot « vérité » en grec : ἀλήθεια. Pour les uns, ALETHEIA vient de la racine LATH (« cacher ») accolée au A privatif. La vérité est donc le « non-caché », le « dé-voilé ». Platon, en revanche, propose dans le Cratyle une autre explication. D’après lui, il faut lire ALE-THEIA, où l’on doit reconnaître la racine ALE- de l’aléa et de l’aléatoire, et la racine THEOS, « Dieu ». La vérité est pour Platon un « vagabondage divin ». C’est pour cette raison, sans doute, qu’elle reste hors de portée de l’art qui doit se contenter d’une imitation « vraisemblable ».
Si les dieux vagabondent, l’âme humaine n’est pas sans agitation ni désordre non plus. La vérité de l’âme est peut-être aussi aléatoire que la promenade divine. Et la vérité de l’art doit rendre compte de la vérité de l’âme. L’art doit la nourrir et se nourrir d’elle.
D’autre part, comme les hommes ne sont pas des dieux, ils ne peuvent « vagabonder » aussi librement : les hommes ont besoin de lois. L’art doit donc être aussi une science. Comme produit de l’activité humaine, l’œuvre d’art doit obéir aux règles des techniques ; mais comme représentation sensible, elle ne saurait être dominée par des abstractions. La meilleure façon de résister aux lois, c’est d’en changer toujours. On s’y conforme donc, mais le temps de les réformer. En effet, les réponses de l’artiste sont moins vraies que ses questions. En troisième lieu, l’art doit donc être changement, et l’on devrait dire changement perpétuel si l’on ne craignait le pléonasme.
Vivante mais réglée, réglée mais changeante, voilà la vérité d’un art vraisemblable, l’art de la métamorphose, de toutes les métamorphoses possibles.
La notion d’« œuvre d’art vivante » n’est pas nouvelle. Hegel la plaçait entre l’œuvre d’art abstraite et l’œuvre d’art spirituelle. L’archétype de l’œuvre d’art vivante est la « fête que l’homme se donne à lui-même en son propre honneur ». Le mouvement libre et fluide des « porteurs de flambeaux » devient une sorte de figure, qui est une « œuvre d’art animée et vivante dont la beauté se double de la vigueuriv ».
On pourrait rétorquer que c’est l’homme qui est vivant, en l’occurrence, et non pas l’œuvre. Cependant, force est de constater la généralité de cette catégorie. Elle envahit la littérature et la philosophie. Aristote, on l’a vu, compare formellement les produits vivants de la nature et ceux de l’art. Pour Aristote, le principe de toute production, c’est la forme. C’est elle qui se révèle dans la morphogenèse ou dans la création artistique. La graine accouche de l’arbre comme le peintre de sa toile. Cette analogie formelle voit son accomplissement avec Bachelard qui n’hésite pas à affirmer que l’arbre est « normalement une œuvre d’art ». L’arbre obtient ce statut enviable par sa nature même d’être végétal, vivant d’une vie intégrale, intégrante. Toute vie suffisamment entière peut « normalement » être considérée comme une œuvre d’art. Car l’intégrité décèle la présence d’une loi. Si la vie garantit le changement des lois qu’elle se donne, elle ne peut néanmoins s’en passer. L’art vivant, lui aussi, doit obéir à certaines lois sous peine de verser dans le vagabondage et l’errance. Ces lois règlent le développement général de l’œuvre, la succession des procédés, leur composition. La sensibilité pure et l’impression inexprimable doivent aussi se fonder sur un calcul. Bien entendu, aussitôt la loi connue, l’œuvre semble comme éventrée. Il n’est donc pas possible de se contenter de règles simples et naïves. Sans lois, l’artiste resterait invertébré. Mais l’œuvre ne doit pas laisser paraître l’ossature dont il faut la doter. La présence d’un calcul dans l’œuvre d’art est aussi nécessaire qu’un tronc pour un arbre : il est un support, une structure, une voie de cheminement pour la sève montante.
Cependant, on se lasse des calculs. Il faut donc les faire oublier. Tous les procédés sont bons pour le peintre avisé. Mais tous devront s’effacer en dernier lieu derrière la libre « manière ». Car il importe, en art comme dans la vie, de laisser légèrement les choses aller. Un peu d’ironie et de désinvolture nous épargne de prendre l’art au tragique. Car si l’art, comme la guerre, est tout d’exécution, il ne poursuit pas précisément les mêmes fins. Celles-ci doivent être parfaitement préparées, mais, au moment de l’acte, il faut laisser les forces agir et les formes réagir. Ce n’est plus le temps de l’analyse, mais celui de la fusion.
La raison technique doit se fondre dans l’expression sensible, l’idée doit s’unir à la forme. Ce moment précis est plus important que l’œuvre d’art elle-même. L’œuvre appartient au monde réel. Elle échappe à son créateur et se met à exister de façon autonome dès son émergence. Elle n’est plus que la trace de l’acte créateur. Elle est la preuve que la fusion fut un jour possible, désirée et consentie. Mais, en réalité, elle n’est qu’un excrément de la digestion créativev.
II faut bien faire le partage entre l’essentiel et l’accessoire. L’acte est essentiel, l’œuvre est accessoire. Aujourd’hui, l’art est un marché obéissant lui aussi à des lois, mais d’une nature nettement moins mystérieuse. Les Tournesols qui n’intéressèrent aucun acheteur avant la mort de Van Gogh se sont vendus en avril 1987 pour deux cent vingt-cinq millions de francs et les Iris plus de trois cents millions de francs en octobre 1987. Il vaut mieux en rire. La rareté définitive de l’œuvre engendre certes la spéculation. Mais surtout, il faut y voir une confirmation de l’isomorphisme entre toutes les productions de l’homme, qu’elles soient artistiques, monétaires ou intestinales. On peut échanger un tas d’or contre un tas de tableaux. Mais qui peut acheter le moment fugitif de la fusion ? Les artistes le savent bien qui acceptent de vendre leurs toiles. Elles ne sont donc pas leur chair ni leur sang.
Nous assistons à la fin d’un monde. L’art demain ne produira plus des « œuvres », mais quelque chose pour lequel nous manquons d’un nom. On créera non plus des objets mais des sortes de micro-univers, en perpétuelle évolution. Ces univers seront des tissus de changements ininterrompus, des réseaux mobiles de lignes, de surfaces, de formes, de forces en constante interaction. L’art des métamorphoses de l’univers fera bientôt son apparition dans le monde des métamorphoses de l’art.

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iExtrait du livre de Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.25-28

iiPlaton. Phèdre. 273a

iiiG.W.F. Hegel. Introduction à l’esthétique.

ivG.W.F. Hegel. Phénoménologie de l’Esprit. II, p. 240

v« L’instinct plastique est, comme l’excrétion, un acte où l’animal devient comme extérieur à lui-même. » G.W.F. Hegel. Phénoménologie de la Nature.

L’âme et l’art sont des intermédiaires


« L’intermédiaire » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Le but final de l’art est de représenter d’une façon concrète « ce qui s’agite dans l’âme humaine », dit Hegel. Cette formule ambitieuse contient toutes les autres. En effet, quelle que soit la vérité de l’art, c’est l’âme qui la juge, en fin de compte, comme l’âme juge du beau, du vrai, du juste. Aussi l’art a intérêt à émouvoir son juge, ou au moins à se placer sur le même plan que lui. L’art le plus haut est celui qui parle le plus immédiatement à l’âme, celui dont l’incarnation sensible est aussi la plus intelligible. La forme matérielle de l’œuvre d’art n’est que le support d’une forme plus haute, la forme idéale, canonique, essentielle, la forme pure de l’idée. C’est l’âme qui juge de l’adéquation de l’œuvre à l’idée qu la fait vivre et qui la justifie.
Le jeu sans fin des formes pures et de leurs métamorphoses peut s’incarner aussi bien dans la nature que dans l’art. Cependant, à la différence des formes naturelles, les formes artistiques vivent d’abord dans nos âmes. L’âme est le terreau de l’art, et l’art pousse comme un arbre. Ainsi, l’essence de l’art participe d l’essence de l’âme, d’où la recommandation hégélienne.
Que l’art, donc, ne rêve point d’imiter la nature. Qu’il tente avant tout d’atteindre sa propre essence, en touchant la nôtre. Ce qui s’agite dans l’âme humaine est d’une essence plus haute que ce qui anime l’eau des océans ou les arbres des forêts. L’agitation de l’âme est dans sa nature : l’âme (en latin : anima) est avant tout « animée ». Mais l’animation de l’âme n’est pas celle de la nature. Le mot latin « anima » vient en fait du grec anemos (vent, souffle). Ce mot vient lui-même de la racine AN-, qui signifie « souffler » (comme le vent).
En revanche, en grec, l’âme se dit psychè et vient de la racine PSYCH- qui signifie également souffler, mais comme le souffle de la respiration. L’anima latine est un souffle de vent, la psychè grecque est un souffle de vie. Le souffle du vent « anime » la nature comme le souffle de la vie « anime » les animaux. Il y a bien une analogie, mais laquelle exactement ? On la retrouve en hébreu, puisque, dans cette langue, le mot rua signifie primitivement « vent » mais s’emploie dans d’autres sens : haleine, respiration, courage, vertu, sentiment, pensée, âmei
Les concepts d’anima et de psyché objectivent l’âme comme « vent » et l’âme comme « vie ». Le vent anime du dehors, alors que le souffle de la respiration anime les êtres du dedans. Le vent souffle continûment, et quand il s’arrête les arbres s’immobilisent. La respiration, en revanche, ne cesse jamais de s’arrêter pour aussitôt reprendre, dans un rythme récurrent, régulier et régénérateur.
Le souffle de vie a quelque chose de plus que le souffle de vent : l’automouvement. On reviendra plus longuement sur ce concept (voir les chapitres « Automates », « Autonomie », « Récurrence »…). Il ne suffit pas en effet de dire que l’âme est « animée ». Il faut de plus préciser si cette animation est autonome, si l’âme se meut elle-même ou si elle est mue par un autre moteur.
Pour Platon, l’affaire est claire. Il reprend les leçons de Pythagore et de Xénocrate. L’âme se meut d’elle-même. Il décrit même dans le Timée le moment du commencement de la vie de l’âme comme le moment où elle se met à tourner sur elle-même. C’est de cette autonomie que l’âme tire son immortalité. « Toute âme est immortelle, car tout ce qui se meut de soi-même est immortelii ». Tout être qui se meut soi-même ne cesse jamais d’être mû puisque, par nature, il entretient de soi-même son propre mouvement, il suit naturellement le mouvement de sa propre nature… La position platonicienne a été reprise par Hegel, avec une nuance supplémentaire. Pour lui, ce sont les concepts qui sont de « purs automouvements », et on pourrait éventuellement les nommer des « âmes », dit-il, si l’on ne risquait pas de donner alors une fausse idée de leur nature qui est bien plus élevée que ce que le terme d’âme désigne. Le concept a un contenu qui est « parfaitement sujet », dit-il. Il propose en conséquence de laisser les concepts se mouvoir tout seuls, et de se contenter de contempler ces mouvements en renonçant purement et simplement à intervenir avec ce qui ne serait guère qu’une « sagesse arbitraire acquise ailleurs ». Cette idée est intéressante parce qu’elle préfigure une sorte d’art « conceptuel », au sens propre.
Pour Platon comme pour Hegel, l’âme non seulement se meut, mais elle se meut elle-même. En revanche, Aristote prend brutalement position en sens inverse : « Il est proprement impossible que le mouvement appartienne à l’âmeiii », dit-il. Pour Aristote, l’âme est une forme, la forme du corps. C’est « l’essence propre de tel corps déterminéiv ». L’âme est inséparablement unie au corps comme la forme à la matière. On peut donc s’attendre qu’elle disparaisse avec lui. Les âmes, pour Aristote, ne sont point immortelles. En revanche, pour Platon, l’âme est dans le corps comme dans une prisonv. Elle est prête à s’envoler vers le ciel, à « fuir vers le haut ».
L’âme platonicienne est une réalité « intermédiaire ». Elle relie le sensible à l’intelligible ‒comme l’art. Elle est un principe de mouvement, qui anime et qui métamorphose ‒ comme l’œuvre vivante. Enfin, elle cherche toujours ‒ comme l’artiste. Ayant appris certaines choses dans le séjour des morts, l’Hadès, l’âme cherche sans fin à se ressouvenir de ce qu’elle fut. Elle se cherche sans cesse elle-même. Si elle était une « forme » comme le pense Aristote, elle ne se chercherait pas, elle se serait déjà trouvée. On le voit bien avec Spinoza qui, étant parti d’une définition aristotélicienne de l’âmevi, finit par conclure nécessairement que « l’idée de l’âme et l’âme elle-même sont une seule et même chosevii ». Si l’être de l’âme et l’idée qu’elle se fait d’elle-même étaient identiques, on voit mal pourquoi elle prendrait la peine de se chercher encore. Mais l’âme se cherche toujours et se sait cherchant. C’est cette recherche qui la constitue comme « âmeviii ».

Comme on vient de le voir, l’art et l’âme entretiennent des rapports étroits. En prenant parti pour l’idée platonicienne de l’âme, nous entrons de plain-pied dans le monde des intermédiaires C’est le monde des démiurges, des philosophes et des choses mathématiques. Nous pensons que ce monde peut générer un art nouveau, l’art intermédiaire.
Après des siècles d’un art aristotélicien à l’affût des « formes » et des « actes » (les entéléchies), nous proclamons donc fermement la naissance d’un art des mouvements et des formes « intermédiaires ». Cet art ne veut point imiter la nature, il cherche comme l’âme la voie de sa métamorphose.
L’art intermédiaire est un art métaphorique. Préoccupé de ce qui agite l’âme, il cherche ce qui la meut et ce qui l’émeut. En poursuivant son mouvement sans fin, il se change lui-même. L’art intermédiaire est un art vivant : il pousse comme une plante ou comme un arbre. Cette analogie est fondamentale. L’arbre, comme l’âme, est aussi un être intermédiaire : il relie le ciel et la terre, l’eau et la lumière ; sa cime griffe le vent, ses racines sucent le sol. Platon d’ailleurs nous en propose l’image réciproque : «En vertu de son affinité avec le Ciel, cette âme, notre génie, nous tire loin de la terre, car nous sommes une plante non pas terrestre mais céleste. En effet, c’est du côté où, pour la première fois, notre âme a pris naissance que la divinité a suspendu notre tête, qui est ainsi la racine de tout le corpsix ».
Nous sommes des arbres enracinés dans le ciel. Inversement, les arbres terrestres possèdent une sorte d’âme, comme Aristote lui-même l’admetx. C’est pourquoi ils sont dotés eux aussi d’une nature intermédiaire. Les jardiniers japonais savent bien que les bonsaï vivent de cette vie intermédiaire et constituent la matière d’un art métamorphique.
Quant à nous, il reste à nous emparer de toutes les substances intermédiaires pour expérimenter les formes et les transformations dont elles sont capables. Il nous revient de fonder sur ces bases mouvantes un art lui-même mobile, animé comme le feu de l’âme.
Psyché était fille de roi, et si belle qu’aucun homme n’osait l’approcher. La déesse Aphrodite en devint jalouse et elle chargea son fils Éros de la faire tomber amoureuse d’un monstre. Mais Éros lui-même fut séduit par sa beauté. Il l’enleva et lui fit partager sa couche et tous les plaisirs de l’amour. Éros avait défendu à Psyché de regarder son visage. Mais celle-ci, curieuse, voulut voir son amant endormi. Elle se pencha sur lui, en l’éclairant d’une lampe à huile. Surprise par sa beauté indicible, elle fit tomber une goutte d’huile bouillante qui le réveilla. Éros s’enfuit alors. Psyché le chercha partout en vain. Devenue l’esclave d’Aphrodite, elle fut envoyée aux enfers pour y quérir un flacon auprès de Perséphone. Sur le chemin du retour, Psyché le déboucha et tomba dans un profond sommeil. Éros, qui n’avait pu l’oublier, l’éveilla d’une de ses flèches et demanda à Zeus la permission de l’épouser. C’est ainsi que Psyché devint immortelle. Cette histoire que raconte Apulée dans ses Métamorphoses peut être lue comme une allégorie de la vie de toute âme. Psyché l’immortelle, épouse d’Éros et mère de Volupté, est représentée avec des ailes de papillon parce que c’est le symbole de la métamorphose. Psyché, l’âme-papillon, transcende les chenilles. L’art intermédiaire, l’art des métamorphoses, peut devenir pour nous la flèche éveilleuse d’Éros.

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iCf. Spinoza. Traité théologico-politique. Ch. 1

iiPlaton. Phèdre

iiiAristote. De l’âme. I, 3, 405b

ivIbid. II, 1, 412a

vPlaton. Gorgias, 525a ; Phédon, 62b

viSpinoza. Éthique. 2e partie. Cf. Démonstration de la Proposition XI : « Ce qui constitue en premier l’être actuel de l’âme humaine n’est rien d’autre que l’idée d’une chose singulière existant en acte. »

viiIbid. Scolie de la Proposition XXI : « L’idée de l’Âme et l’Âme elle-même sont une seule et même chose qui est conçue sous un seul et même attribut, savoir la Pensée […] En réalité, l’idée de l’Âme, c’est-à-dire l’idée de l’idée, n’est rien d’autre que la forme de l’idée. »

viiiCf. S. Augustin. De la Trinité, IV, 6 : « Lorsque l’âme cherche à se connaître, elle sait déjà qu’elle est une âme : autrement elle ignorerait qu’elle se cherche. » Cf. aussi, ibid. III, 5 : « Le fait même de se chercher est donc la preuve qu’elle se connaît plus qu’elle ne s’ignore. »

ixPlaton. Timée, 90a

x« Il semble que le principe contenu dans les végétaux est lui-même une sorte d’âme, car c’est le seul principe commun aux animaux et aux végétaux. » Aristote. De l’âme. I, 5

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Extrait de :
Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.15-19

Feu l’Art


La langue grecque baigne dans la lumière. Elle ne manque d’aucun mot pour célébrer les nuances de l’aube et de l’aurore. Près de trente racines différentes célèbrent l’étincelle et le rayon, l’éclat et la lueur, le miroitement et l’éblouissement, l’incandescence et l’embrasement. Plus qu’ailleurs, les mots rutilent et flamboient, les verbes scintillent et chatoient, les noms des choses et des êtres brillent et illuminent. L’or et la Joie, l’argent et l’argile, la mer et le lait, la bile et le miel, l’ambre et le marbre, la lampe et le rire, la danse et le divin, tous ces mots dérivent en grec de racines ayant pour premier sens « briller ».

La langue grecque baigne dans la lumière du Logos. C’est une langue de la parole, une langue du feu de la parole. Le Logos brûle et le feu parle. « Et il leur apparut, semblables à du feu, des langues qui se partageaienti ». Le feu et la parole s’épanouissent comme la nature. Le feu se nourrit de lui-même : il est un monde qui se déploie comme le monde est un feu qui dure. Le feu est une phusis en fusion. Il vit sa vie de flammes comme nous brûlons la nôtre. Car nous vivons seulement si nous nous consumons, et nous consumant, si nous renaissons de nos cendres. Le feu nous invite à méditer le Phénix, il nous invite aussi à nous faire démiurge. Prométhée, dieu du feu, dieu créateur, est le dieu intermédiaire que le monde des « METAXU » nous offre d’imiter. Il façonna l’homme dans l’argile et l’anima avec une parcelle du feu céleste qu’il avait dérobé à cet effet. Le feu est la métaphore idéale de son art.
Cet art est plus brûlant que froid, il est plus vivant que mort. C’est un art qui embrase et qui parfume. Il brûle les «poètes », mais parfume les âmes. Que vivent et fusent les feux de cet art de cendres et de renaissance !
L’art du feu vivant est un art sacré. Sa lumière éclaire moins le monde qu’elle ne révèle la présence des dieux. Elle les unit aux hommes dans un même trait. Car le feu (to pûr) purifie. Il dévoile ainsi ce que sa lumière cache avec tant d’éclatii.

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TA METAXU : « les intermédiaires ».

Entre la beauté et la laideur, entre le savoir et l’ignorance, entre la matière et la forme, entre les mortels et les immortels, il y a toutes sortes d’êtres « intermédiaires ». Il en est des myriades. L’âme et l’amour, les démons et les démiurges, les mathématiques et les philosophes en font partie. Le monde se fait par leurs médiations ou leurs transformations, il s’anime de leurs mouvements et de leurs métamorphoses.

Aujourd’hui, avec les calculateurs numériques et symboliques, les langages logico-mathématiques permettent de façonner de nouveaux êtres « intermédiaires », doués d’étranges formes de vie.

Pour la première fois dans l’histoire, sont ainsi créées les conditions d’un art lui-même intermédiaire, fait de formes et de forces immuablement mues. Sa matière est virtuelle et éphémère mais toujours en puissance. Ses images, dites de « synthèse », sont des automates métamorphes, sans cesse évolutifs. Ses formes sont des essences, algorithmiques parfois, langagières toujours. Sa fin se confond avec la nôtre. Elle se cherche elle-même sans fin. Cet art parle une langue inouïe, il nous fait goûter des saveurs jamais sues. A peine émergent, il révolutionne déjà le monde, nos représentations comme nos fondations, nos productions comme nos projections.

Il nous donne une leçon permanente d’autonomie.

Il nous invite à contempler l’essence du mouvement.

Il nous fait participer à son épigenèse et à ses métamorphoses.

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iAct. 2,3

iiPhilippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.13-14

La résistance des intermédiaires au contrôle total


« Total control » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Tout le monde est fiché désormais sur trois fichiers mondiaux à la fois décentralisés, en apparence, mais  recentralisés en sous-main par quelques chevaux de Troie et de multiples portes de derrière bien placées.

Ces trois fichiers s’appellent STIC, STAC et STOC.

STIC est le Système de Traitement des Infractions Constatées, bien connu des Français. C’est un fichier de la police qui a commencé à faire parler de lui dès le début du siècle, en France, mais qui a connu un succès dépassant largement les frontières.

STAC est le fichier de tous les accès personnels à la Toile mondiale (web, blogs, appels téléphoniques, mobiles, mails, transactions financières, micropaiements, etc…) avec enregistrement de toutes les informations (détails des contacts impliqué, réseau social élargi concerné, contenu de la transaction).

STOC est le fichier de tous les objets présents sur la planète et disposant d’une étiquette numérique. Cette étiquette est un nano-implant. Dans le temps cela s’appelait une étiquette RFID ! Bon,, donc le STOC enregistre les données de tous les objets, macro, micro ou nano, possédant un tag électronique avec GPS miniaturisé intégré, et  permettant de géo-localiser n’importe quoi en temps réel (un stylo, un missile ou une protéine).

Heureusement il y a des zones d’ombres dans ce fichage généralisé : ce sont les « réalités intermédiaires » qui n’ont pas encore été repérées par les fichiers parce qu’elles sont hybrides, mi chèvre, mi-chou. C’est dans ces réalités-là, véritables catacombes du futur que se cachent quelques humanistes poursuivis par Léviathan v2.09 le grand ordonnateur de STIC, STAC, STOC.

Dans ces interstices, ils cherchent à élaborer la théorie politique qui permettra de montrer les mensonges éhontés véhiculés par Léviathan v2.09, et à créer un sursaut dans la population.

La question politique qui se pose ,aujourd’hui, en l’an de grâce 2043, est celle de la résistance

Mon point de vue : le contrôle total implique la négation de l’individu, puis l’instauration d’un régime tyrannique, qui ne peut survivre que par la violence, et surtout par le mensonge général.

Léviathan v2.09 est un « parti politique mondial », qui a le pouvoir depuis maintenant 13 ans, mais qui est surtout un faux-nez pour un groupe de pression occulte, rassemblant une poignée d’investisseurs extrêmement puissants (ils possèdent le monopole matériel et logiciel sur les trois fichiers mondiaux Stic Stac Stoc et tous leurs usages civils et militaires) et de quelques idéologues ultra… Par là, ils contrôlent l’essentiel de ce qui est publié par les médias commerciaux, mais disposent aussi d’informations privilégiées sur tous les aspects de la vie publique et privée de 99% de la population du G33 (le groupe des 33 pays les plus riches du monde, correspondant à 92% de la richesse mondiale).

La fin de l’histoire :

Sous la conduite de Paul Sim, l’un des meneurs du mouvement mondial de résistance, les résistants obtiennent grâce à la coordination mondiale des meilleurs hackers mondiaux les résultats suivants :

– Le fichier STIC est envahi par des virus d’un nouveau type, très discrets mais très subversifs, créant de très nombreuses erreurs indétectables,  le rendant provisoirement inefficace.

– Le fichier STAC est rendu inopérant par la prolifération de pseudonymes aléatoires, rendant le traçage très délicat.

Par ailleurs, le fichier STOC, le plus dangereux et le plus délicat à détourner, fait l’objet d’une campagne de « résistance » mondiale et d’une lutte passive (les gens n’achètent plus les objets taggés, mais des objets garantis « libres de tags », venant notamment de coopératives autonomes) ou active : arrachage ou brouillage des étiquettes RFID.

L’ensemble des internautes du monde entier a reçu  le 14 juillet 2029 , on s’en souvient, un rapport montrant la collusion de Léviathan avec les lobbies des 3 fichiers, et surtout les preuves irréfutables de la complicité de Léviathan dans le Krach mondial sur les valeurs boursières du  NEOCLAQ qui a eu lieu 3 mois auparavant.

Une grève mondiale s’ensuivit. Le gouvernement Léviathan v2.09 est tombé. De nouvelles élections seront programmées….

L’introduction

Paul Sim sort de son immeuble-tour  de 105 étages, situé près de Paris dans le « 93 », qui est  devenu un quartier chic et bourgeois . On voit les écrans de contrôle de l’immeuble qui enregistre tous les détails (heure accès ascenseurs, vidéo haute-fidélité des passagers de l’ascenseur, description des objets taggés : vêtements portés par Paul Sim, objets dans le porte-documents, ….)

Pour accéder au Téléport, contrôle facial, biocontrôle et contrôle de la conformité des objets taggés en RFID sont nécessaires.

Soudain, dans le Téléport, deux messages apparaissent  sur tous les portables, sur les écrans muraux, etc …

  1. « Krach sur le NEOCLAQ, la bourse des valeurs techno » et  2. « Chute de 70% du Dolyen par rapport à  l’Eurouble  ».

On apprendra par la suite que ce n’était qu’une fausse rumeur destinée à provoquer un vrai mouvement de panique, pour le plus grand profit de quelques intérêts.

Paul Sim se rend à une réunion dans un endroit secret, équipé de puissants systèmes de visioconférence, totalement indétectables par Stac – parce que secrètement hébergés dans des institutions au-dessus de tout soupçon, pour rencontrer virtuellement les chefs de la résistance.

Une partie de l’histoire consiste à décrire le monde des « réalités intermédiaires » utilisés par les résistants pour échapper aux contrôle du monde « réel », capable de saisir des images ou des sons, mais pas ce qui est « entre »  eux, dans les interstices du réel-virtuel.

La réalité augmentée est devenue la plus grande « catacombe » virtuelle,  « non-lieu » de prédilection de la résistance mondiale.

Fragments secs et liés


« Fragments secs » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Fragment : « Petit morceau d’une chose qui a été brisée, déchirée. » 

Voici trois exemples de « fragments » tirés de Flaubert :

« Toutes ces têtes vous regardant avec leur nez rongé, leurs orbites creuses et leur front qui luit par place sous la traînée gluante des limaçons ; ces fémurs entassés là comme tous les grands charniers de la Bible ; ces fragments de crânes qui roulent pleins de terreii […] »

[…] 

« SAINT-BRIEUC. — Rien. — Tour de Cesson, crâne morceau, un monticule, dominant la mer ; on voit encore des fragments d’escaliers et des restes de fenêtres. — Descente presque à pic sur de l’herbe glissanteiii. »

[…] 

« Dimanche, visité l’église copte du vieux Caire. M. de Voltaire eût dit « Quelques méchants gredins réunis dans une vilaine église accomplissent sans pompe les rites d’une religion dont ils ne comprennent même pas les prières. » De temps à autre le premier assistant venu indique tout haut la prononciation du mot que le prêtre ne peut lire. Crypte de la Vierge, où l’on dit qu’elle se reposa avec son enfant quand elle arriva en Égypte. La crypte est supportée par des arcs plein cintre sur les côtés. Du reste, nulle. On nous lit des fragments d’Évangileiv. »

De cette lecture me vient cette idée. Est-ce que, par hasard, les Écritures seraient encore « en croissance »i, ne serait-ce que par fragments épars ? D’autres psaumes ne s’entendent-ils pas, par instants, dans le vent, ne s’écoutent-ils pas dans le bruit des vagues ? D’autres Écrits ne se lisent-ils pas sur les visages, ou sur les sables ?

Les nuages ne sont-ils pas la prière des mers ? Les brouillards implorent le soleil; la nuit a foi dans le jour, et le jour doute de la nuit.

Les consciences occupent une sorte d’état intermédiaire, un état commun au corps et à l’âme ; elles sont un effort du corps pour devenir une âme, et un effort de l’esprit pour animer le corps. Faire cet effort c’est être.

Actuellement on voit bien que l’esprit ne souffle que çà et là. Faiblement, il soupire, il halète. Quand viendra l’ouragan ? Quand la tempête tonitruera-t-elle ? Quand l’humanité commencera-t-elle à prendre conscience de sa météorologie totale ? Quand l’esprit commencera-t-il à l’emmener avec lui dans ses typhons futurs ?

La vie est un commencement. La mort la continue. La vie existe pour la mort, vers la mort, et la mort vient de la vie, l’allie à son envers. D’un côté, la mort cèle et voile, de l’autre elle ouvre et découvre. Elle est en soi solitaire, mais elle relie des mondes; elle est évidement et renouement, séparation et rassemblement, descellement et décèlement. Elle est errance et déshérence — et aussi saut et rebond.

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iEn hommage à cette idée de Novalis en ses « Fragments ».

iiGustave Flaubert. Par les champs et par les grèves. Éditions Louis Conard, Paris, 1910, p.103-104

iiiIbid. p. 247

ivGustave Flaubert. Voyage en Orient : Égypte. Œuvres complètes de Gustave Flaubert, Tome 10. Paris, 1974, p. 472

Psyche and Death: A Deep Dive


« Psyche and Death » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

A « Deep Dive » Podcast on « Psyche and Death » :

Psyche and Death

The word ψυχὴ, psyche, has as its root : Ψυχ, “to blow”. This etymology explains the primary meaning of psyche, as given in dictionaries: « breath of life ». From this vital breath derive the other meanings: « soul, life, soul as the seat of feelings, intelligence and desires ». But in Homer, the word psyche only appears at the moment of death, when the breath exhales and escapes the body. The psyche then heads for Hades, taking on the appearance of an « image » resembling the dead, unable to assume any of the functions of the living body, except that of speaking with the living. As we have seen, for Homer, the thumos or phrenes embodied certain forms of human consciousness during life. The psyche represents consciousness during and after death. When Eniopeus, driver of Hector’s chariot, dies, « he feels both his psyche and his forces exhalei.  » When Pandarus dies, « his psyche and his strength are exhaledii.  » Sarpedon’s death coincides with the joint escape, from the body, of the psyche and his life: « As soon as his psyche and his life (αἰών, aiōn) have abandoned himiii « . When Hyperenor dies, the psyche flees through the wound: « His psyche rushed impetuously through that gaping wound, and the darkness of death (Σκότος, skotos) covered his eyesiv.  » The psyche can also escape from the body along with the entrails or lungs: « Patroclus, leaning his foot on Sarpedon’s chest, withdraws the spear from the body. The phrenes (lungs) escape through the wound. The hero rips out both Sarpedon’s psyche and the iron of his spearv.  » Death has no return: « The soul of man does not return, either by pillage or by capture, when it escapes from the barrier of teethvi « .

The essential characteristic of the psycheis to sur-vive after death, and to descend into Hades. It therefore does not die, even if Homer sometimes uses the expression « death of the psyche« . Hector is completely covered in the rich bronze armor of which he stripped Patroclus after immolating him. However, a small opening remains at the precise point where, near the throat, the bone separates the neck from the shoulder, and the Poet says that one finds « there, the quicker death of the psychevii « . This is also where Achilles strikes Hector with his spear. But when Hector dies, his psyche doesn’t « die », as announced a few verses earlier, it « flies away »: « His psyche, far from the body, flies off to Hadesviii « . If the psyche flies to Hades, this does not necessarily mean that it can enter and reside there with the other dead. A key scene in the Iliad reunites Achilles with the psyche of Patroclus, who died without a grave and was therefore prevented from entering Hades. One night, the psyche of the Patroclus appears to Achilles. It appears in the form of an image (eidōlon), and is in his likeness: his height, his eyes, his voice, and the same clothes with which he was clothed. He approaches Achilles’ head, and asks him to raise a pyre for him, then prepare a grave where his bones can be reunited with Achilles’ after his own death. Achilles wants to embrace his friend one last time, but he cannot grasp Patroclus’ shadow, whose soul escapes moaning « into the bosom of the earth (κατὰ χθονὸς, kata chthonos) like smoke (καπνὸς), uttering an inarticulate cry (τετριγυῖα)ix « . Achilles stands up, and in a mournful voice, draws some precise, analytical conclusions from what he has just seen: « Great heavens! the soul (psyche) or at least its image (εἴδωλον, eidōlon) thus exists in the abodes of Hades, when the phrenes are absolutely not there. All through the night, the soul of the unfortunate Patroclus appeared to me moaning and plaintive; she prescribed all his commands to me, and she looked marvelously like him! ». What Achilles has just understood is part of teachings handed down over the centuries, the essence of which can be summed up as follows: when death occurs, it is the psyche that survives and flees to the realm of Hades and Persephone. Then, if the funeral honors have been paid and the corpse burned to the ground, it detaches itself for good from the world of the living and sinks into the darkness of Erebus, into the Chthonic depths. Once in Hades, the psyche of the dead is invisible to the living. But the psyche of the living is also invisible. Its presence in the body remains elusive throughout life: it only really reveals itself at the moment of death, when it separates from the body. So, how do we represent this elusive entity? Paradoxically, it only becomes « visible » when it is still wandering between the world of the living and the realm of the « Invisible » (which is the meaning of the word « Hades« ), and it’s still in this in-between situation.

The word psyche, like the Latin word anima, refers to « breath », which can be felt rather than seen, and which is revealed indirectly through breathing. At death, the psyche escapes through the mouth, or through the gap of a wound. In this new freedom, it flees into the Invisible, taking the form of an « image » (εἴδωλον, eidōlon), which has the impalpable consistency of smokex and the appearance of night. In Hades, the soul, or rather its eidōlon, its image, is described as being « like the dark nightxi « . However, to this smoke, to this shadow, to this night, to this image, can still be attributed intelligence, spirit. The psyche of a dead man can receive the noos: « For, even dead, Persephone has left him alone the intelligence (noos); the others are but a flight of shadowsxii « .

The psyche may have the noos, but it is not itself ‘spirit’: « The Homeric psyche in no way resembles what, as opposed to the body, we usually call ‘spirit’xiii.  » The usual functions of the human mind are only possible during life. At death, the body and its organs disintegrate, along with the mind and intellectual faculties. The psyche remains intact, but has lost all knowledge. « All the energies of the will, all sensibility, all thought disappear when man returns to the elements of which he was composedxiv. « 

The spirit of the living man needs the psyche, but the psyche, when in Hades, performs none of the functions of the spiritxv. Without the psyche, the body can no longer perceive, feel, think or will. But it is not the psyche within the body, let alone outside it, that can exercise these functions. Descended into Hades, the psyche is referred to in the Iliad and Odyssey by the name of the man from whom it sprang, and the poet attributes to it the appearance and personality of the once- living self.From this we can infer that, according to Homeric conception, man has a dual existence, one in his visible, embodied form, and the other as an invisible « image ». For Homer, the psycheis a kind of silent double, a second self, which inhabits the body during life, only revealing itself to the living after death, in a few cases, and then only very briefly. This Greek concept is by no means exceptional: it also corresponds to the ka of the Egyptians, the genius of the Romans and the fravaschi of the Persians. The idea of a double self, one sensitive and visible, the other latent and hidden, may well have appeared long ago, before the dawn of history, under the influence of dreams, but also of the ecstatic transports and out-of-body experiences that shamans and all those who have undergone initiation rites accompanied by the absorption of psychotropic drugs, in all eras and all regions of the world. This idea has also been reinforced by the sharing of near-death experiences (NDEs), which must have been as frequent in ancient times as they are today.

If the psyche corresponds to the presence of another, invisible self, surviving after death, the questions multiply… What is the origin of the psyche? What is the origin of the psyche‘s ability to survive after death, to live on in another life, in the depths of Hades? The first ancient Greek to assert the divine origin of the psyche, and thus explain its immortality, was Pindar. « The body obeys death, the almighty. But the image [of time] of life (αἰῶνος εἲδωλον, aiōnoseidōlon) remains alive (ζωὸν, zōon), for it alone derives its origin from the gods (τὸ γάρ ἐστι μόνον ἐκ θεῶν). She sleeps as long as the limbs are in motion, but she often announces in a dream the future to the one who sleepsxvi.  » This living image (eidōlon zōon) of what was alive during the time of life (aiōnos) is the psycheitself.It is that psychic « double » that is embedded in every human being, and undetectable until death comes. It is the psyche that ‘remains alive’ after the death of the body, for it alone comes from the gods (ek theōn), deriving its origin from a divine gift. In the full version of this fragment by Pindar, we find an allusion to the essential role of initiation into the Mysteries, in terms of the psyche‘s chances of survival after death, and especially of its subsequent participation in divine life, and all its gifts. « Happy are those who have received an initiation (teletan) that delivers them from the pangs of death (lusiponon). Their bodies are tamed by the death that drags them along. Only their psyche remains alive, for it comes to them from the gods. This shadow sleeps while our limbs act; but often, during sleep, it shows us in a dream the punishments and rewards that the decrees of the gods have in store for us after our deathxvii. » John Sandys translates the word αἴσα in this fragment as « the fruit (of the rite) ». The rite, which delivers us from the torments of death, has as its « fruit » access to eternal lifexviii. But the word αἴσα actually means not the « fruit », but « the lot that Destiny assigns to each person ». It is therefore not the reward for effort, but a free gift of divinity to those who have successfully undergone initiation. As for the « rite » of initiation (teletàn), it corresponds to that accompanying the celebration of the Eleusis mysteries. Those who remain uninitiated as to the knowledge of sacred things (ἀτελὴς ἱερῶν), will not have the happy fate of the initiated, when faced with death.

Another fragment of Pindar, dedicated to the Mysteries of Eleusis, lifts a corner of the veil on the meaning of initiation. « Blessed is he who has seen them [the Mysteries of Eleusis] before descending beneath the earth, for he knows the outcome of life; he knows the principle of the gift of Godxix « . There is some ambiguity as to the exact nature of the « gift » given by Zeus to the initiates. Is it a spiritual gift, an illumination, a revelation of the very principle and essence of ‘what is given’ by Zeus, or is it, more prosaically, dare I say it, the gift of ‘new life’? Moreover, in this fragment, the word arkhê retains its dual meaning of « principle » and « beginning ». The fragment suggests that happy is the one who « sees » (or understands) the « principle » (arkhê) of the « divine gift » (diodotos) as it reveals itself in the « beginning » (arkhê) of a new life (after death).

In another fragment, Pindar says that the psyche « sleeps » when the body is in motion. While it sleeps, it may invisibly seek out intuitions, visions or elements of consciousness, which will transpire underground and appear to the consciousness of the waking person, or which may later nourish future dreams, when the person is plunged into sleep (and the psyche can freely exert its influence). So the psyche apparently has no role in the waking activities of consciousness, but perhaps exerts its influence through dreams and the unconscious? The psyche seems to live in a second world, parallel to the common world. When a person is awake, the psyche sleeps. But when the person is asleep, the psyche is awake, acting as a second, unconscious self. What it perceives in dreams are not chimeras, hollow dreams, pure daydreams, but realities of a higher order. They are divine realities, or fleeting images (eidōla) that the gods consent to send to man. Among these is the reality of the psyche‘s life after death, which is revealed as self-evident. Achilles had this experience in a dream, and it appeared to him as a true revelation of the survival of Patroclus’ soul, and proof of its very real existence in the realm of shadows. « As he said these words, Achilles held out his hands, but he could not grasp them, and the soul in the bosom of the earth, like light smoke, shuddered away. Achilles immediately rises, claps his hands loudly, and, in a mournful voice, cries out: ‘Great gods! so the soul (psyche) and its image (eidōlon) exist in the abodes of Hades, when the phrenes are absolutely not there’xx. » Achilles, in his dream, discovers the truth of the continued life of Patroclus’ soul, even though the latter is absolutely (πάμπαν) deprived of his phrenes, whose essential role as receptacle of breath and thumoswe have seen. As a warrior, Achilles is well aware that his own spirit can easily faint, for example following a violent blow, which can bring him to the brink of death, without necessarily then dreams coming to reassure him, or visions of the beyond assailing him. In Homer’s language, this type of fainting is expressed in phrases like « the psyche has abandoned the bodyxxi« . So where does the psyche go when it abandons the body? We don’t really know, but we do know that when it returns, it finds the body’s phrenes, with which it assembles and unites once more. In true death, the psycheleaves the body for good, never to return. Just as the psyche was unaffected by its momentary departures during life, and may have benefited from certain visions where appropriate, so we can reasonably assume (from the point of view of Homeric culture) that upon actual death, it will not be annihilated, but will continue to survive (to overlive).

Certainly going back to ancient soul cults, the Greek belief, as expressed in the Iliad and Odyssey, was that after death, the psyche « descends into Hadesxxii » — but not immediately. Seemingly indecisive, it « flies », hesitating for a while longer, wandering between the world of Hades and the realm of the dead. It is only when funeral honors have been paid to the dead, and the body burned at the stake, that the psyche can definitively pass through the gates of Hades. In fact, this is what Patroclus’ psyche asks of Achilles when it appears to him at night: « You sleep, Achilles, and forget me. You never neglected me during my life, and you forsake me after my death; celebrate my funeral promptly, so that I may pass through the gates of Hades. Souls (psyche), images of those who have finished suffering, push me away, and do not allow me beyond the river to mingle with them; and it is in vain that I wander around the dwelling with the vast gates of Hades: stretch out to me, I beseech you, a helping hand. Alas! I shall return no more from Hades when you have granted me the honors of the pyrexxiii. » Patroclus’ psyche had flown to Hades, unable to pass through its gates. Likewise, the psyche of Odysseus’ companion Elpenor has descended into Hades, without actually entering. He remains in an in-between world. Fortunately for him, Elpenor is the first psyche Ulysses encounters on his visit to the people of the dead. Elpenor begs Odysseus to burn his body with all his weapons, and give him a proper burialxxiv. In both Patroclus’ and Elpenor’s cases, the psyche has not lost its self-awareness. It is able to speak with the living, and implore them to burn the unburied corpse of which it is the psyche. It can argue, for as long as the psyche remains attached to the earth by a bodily bond, even that of a decomposing corpse, it still has some awareness of what’s going on with the living, and a capacity for reasoning. A scholiast, Aristonicos, commenting on the Iliad, clearly states that, for Homer, the souls of those deprived of burial still retain their consciousnessxxv. When the body has been reduced to ashes, the psyche finally enters Hades, with no possible return to the world of the living, or communication with them. It no longer perceives the slightest breath, the slightest thought coming from the world above (the world of the living), nor does its thought return to earth. All ties are severed. The only exception is Achilles. He vows to always remember Patroclus, his companion who died without a grave, and whose psyche,unable to penetrate Hades, is condemned to wander endlessly. Achilles asserts that he will never forget Patroclus, not only while he is alive, but also when he himself is in Hades, among the deadxxvi. For the psyche, death is nothing, since love transcends it. For heroes capable of love, like Achilles, death may indeed be nothing. But we still have to think about it.

Long after Homer, the wise and stoic Seneca, speaking of his asthma which made him suffer, declared that his attacks gave him the feeling of approaching the ultimate experience of death: « To have asthma is to give up the spirit. That’s why doctors call it a death meditation. This lack of breathing does in the end what it has tried many times […] During my suffocation, I did not let myself be consoled by sweet and strong thoughts. What is this? I said to myself; death often puts me to the test; let it do as it pleases, I’ve known it for a long time. But when? you may ask: before I was born; for to be nothing is to be dead: I know what that is now. It will be the same after me as it was before mexxvii. » Whether suffering from the mourning of a loved one, or suffocating asthma, the lessons of Homer and Seneca are comparable: we must meditate ceaselessly on both death and the psyche. It’s the same mystery.

i Iliad 8,123

ii Iliad 5,296

iii Iliad 16,453

iv Iliad 14, 518

v Iliad 16,504-505

vi Iliad 9, 408-9

vii Iliad 22,325

viii Iliad 22,362

ix Iliad 23,100

x Iliad 23,100

xi Odyssey 11,606

xii Odyssey 10,495-6

xiii Erwin Rohde. Psyche.The cult of the soul among the Greeks and their belief in immortality. Ed. Les Belles Lettres. 2017, p. 3

xiv Ibid.

xv Ibid:« Man is only alive, self-conscious and intellectually active as long as the psycheremains within him, but it is not the psyche that, through the communication of its own energies, ensures man’s life, self-consciousness, will and knowledge. »

xvi Pindar, fragment131. Ibid. p. 5

xvii C. Poyard. Complete translation of Pindar. Imprimerie impériale. Paris, 1853, p. 245-246. Poyard’s translation in French reads: « Tous, par un sort heureux, arrivent au terme qui les délivre des maux de la vie ». The translator seems to read in Pindar’s text the word teleutê, ‘term, accomplishment, realization’, whereas it actually reads the accusative singular (teletan) of the word teletê, ‘ceremony of initiation, celebration of the mysteries, rites of initiation’.

xviii Pindar. The Odes of Pindar including the Principal Fragments.Fragment 131. Trad. John Sandys. Ed. William Heinemann. London, 1915, p.589

xix C. Poyard. Complete translation of Pindar. Imprimerie impériale. Paris, 1853, p. 247. I have slightly modified this translation. « The outcome of life »:τελευτὰν, teleutan.« He knows what the outcome of life is »: οἶδεν μὲν βιοτου τελευτὰν. « The principle »: ἀρχάν, arkhan.« God’s gift »: δ ι ό σ δ ο τ ο ν , diosdoton « He knows the principle of God’s gift »: οἶδεν δὲ διόσδοτον ἀρχάν. I choose to translate arkhan as « principle ». I n other translations, the phrase diosdoton arkhan (διόσδοτον ἀρχάν) is translated as « the beginning [of a new life] given by Zeus ». John Sandys translates as follows: « Blessed is he who hath seen these things before he goeth beneath the earth; for he understandeth the end of mortal life, and the beginning (of a new life) given of god. » (Pindar. The Odes of Pindar including the Principal Fragments. Fragment 137. Trad. John Sandys. Ed. William Heinemann. London, 1915, p.591-593)

xx Iliad 23, 103-107. Achilles’ exclamation in the Greek text: ὢ πόποι ἦ ῥά τίς ἐστι καὶ εἰν Ἀΐδαο δόμοισι ψυχὴ καὶ εἴδωλον, ἀτὰρ φρένες οὐκ ἔνι πάμπαν-

xxi Iliad 5, 696-697: « His soul abandoned him, but he regained his breath ». Iliad 22, 466-467: When Hecuba sees her dead husband Hector: « The dark night veiled her eyes completely, she fell backwards, and exhaled her soul far away ». But this escape of the soul does not last… Iliad 22, 475: « When she had caught her breath (empnutō), and her spirit (thumos) had gathered in her phrenes. » I have taken this set of quotations from Erwin Rohde’s book. Psyche. The cult of the soul among the Greeks and their belief in immortality. French translation by Auguste Reymond. Ed. Les Belles Lettres. 2017, p. 6 note 3.

xxii Iliad16,856: « No sooner [Patroclus] finished these words, than he is enveloped in the shadows of death; his soul flying from his body descends into Hades, and laments his fate by abandoning strength and youth. »

xxiii Iliad 23, 71-76

xxiv Odyssey 10, 560 and 11, 51-83

xxv Quoted by E. Rohde, op.cit. p.21, note 1

xxvi Iliad 22,389: « Alas! before the ships, deprived of our tears and of burial, lies lifeless Patroclus’ corpse. No, I’ll never forget him as long as I’m among the living, and my knees can move. If among the dead, in the bosom of the underworld, we lose all memory, me, I will still keep the memory of my faithful companion. »

xxvii Seneca. Letters to Lucilius,54

    The Sibyl’s Obscure Depth


    « The Cumaean Sibyl »

    A « Deep Dive » Podcast in English about my Blog’s articles: « Surpassing the Sibyl » and « Melankraira, ou la Conscience sibylline ».

    The E from Delphi


    « The Delphi Sibyl » by Michelangelo

    A « Deep Dive » Podcast in English about my Blog’s Article: « De l’E de Delphes »

    Could an AI Simulate the Entire Humankind?


    « Fusion of the Many » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    A podcast in English about my blog article: https://metaxu.org/2024/08/18/une-ia-a-10-puissance-22-parametres-pour-simuler-lhumanite-entiere/

    Light and Darkness


    Light and Darkness Intricated (metaxu.orgl

    La vie vivante


    « Suressence » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    Vie vivante : pourquoi cette redondance, ce pléonasme ? Faut-il distinguer les vies « vivantes » des vies « mortes », comme, en différentes époques de l’histoire du monde, on a séparé les « âmes vivantes » des « âmes mortes » ? N’a-t-on pas, d’ailleurs, éprouvé jadis le besoin de dire du Dieu lui-même qu’il était « vivant », alors que, d’évidence, il est la Vie, et qu’il donne la vie ? La langue hébraïque a laissé en héritage à ce propos quelques précieuses et intraduisibles formules : El ḥayi, El ḥayyaïii, Elohim ḥayyimiii, et Ḥay Adonaïiv, qui disent toutes : « Dieu vivant », selon diverses et fines nuances.

    S’il y a plusieurs façons de nommer le « Dieu vivant », la vie vivante semble la seule manière de signifier qu’elle est le fond secret de l’homme, le lieu d’où jaillissent toutes les forces de vie, de génération et de régénération, la puissance des aspirations, les désirs des étreintes, des joies, des enthousiasmes. La vie vivante dit qu’elle vit de sa propre vie, au plus profond de la profondeur, au cœur de l’essence de l’âme. Que signifie « l’essence de l’âme » ? Dans une âme, son essence est en même temps sa forme et sa matière. Elle est ce qui en elle donne et se donne, et aussi ce qui en elle reçoit. L’essence est le lieu où l’âme créée reçoit son être, le lieu où, après avoir reçu l’être, elle pourra, d’aventure, rencontrer ce qui lui donne l’être. L’essence de l’âme n’est pas chose statique, elle n’est pas « une forme » (εἶδος), comme l’appelle Aristote. Elle est essentiellement dynamique, toujours en puissance de devenir, de devenir « autre », ou « plus » ; elle est essentiellement « vie », mouvement vivant vers la vie, vers toujours plus de vie, et peut-être même vers quelque autre « vraie vie », quelque autre « vie vraiment vivante », ou, pour parler par métaphore, quelque vie culminant éminemment dans l’union amoureuse avec l’Amour même, l’Amour qui fait vivre et qui donne la vie — éternellement, comme disent les mythes.

    Parmi tous les vivants, il y en a certains qui sentent vivre en eux-mêmes non pas seulement la vie commune, la vie générale, mais cette vie vivante-là, cette vie où se trouvent conjoints sans contradiction ni exclusion quelques extrêmes, le créé et l’incréé, le néant et l’Être, l’acte et la puissance. La vie vivante ne vit pas dans le seul plan de la nature, dans le plan de la seule existence, elle vit au plan de l’essence. Autrement dit, elle vit dans le nu de la nature, ou encore dans l’intime de la surnature, elle vit cachée sous une nudité absolue, déshabillée de tous les vêtements du visible, de tous les voiles du phénomène. Du point de vue de la vie tout court, la vie vivante est ce qui en est à la source, elle est à l’origine, car elle vient avant toute vie. Sans la vie vivante, il y aurait seulement de la mort mourante, ou du néant anéanti. La vie vivante, qui a été et est de tout temps dans l’origine, a sans doute surgi nue d’un abîme de gloire première. Mais qui peut en parler ? Désormais, et c’est ce qui importe, elle s’écoule à travers toutes les puissances. Elle unit, par-delà les temps, à travers les mondes, tous ceux qui vivent et tout ce qui vit. Personne ne peut la voir, ni d’où elle vient, ni où elle va. Mais des poètes ont témoigné que l’on peut un peu imaginer la vie vivante, à condition d’être devenu mort à soi-même, d’être né à nouveau, de s’être plongé dans l’eau libre des sources anciennes et toujours jeunes, suivant d’ahan leur flot sans fin, leur cours « vers d’autres nébuleusesv ». Pour le poète comme pour le prophète, la vie vivante se vit sans intermédiaire, elle leur est lumière et vérité. À sa cime même, qui est aussi celle de l’âme, cette étincelle la plus élevée qui soit, elle élève l’esprit, elle l’éduque à l’abîme et au vertige, elle l’incite à contempler l’insondable, à scruter le fond sans fond (mais non sans saveur). Elle l’invite à oser le saut, à passer au-delà de la lumière et de l’ombre, de la vérité et de la ressemblance, de l’être et de la mort, du miroir et de l’image, du vouloir et du désœuvrement. Mais, sur ce seuil, un effrayant et sauvage sentiment de perte imminente peut saisir l’esprit impréparé, comme un incendie mondial de l’âme, un brasier final dévolu à tous ceux qui aiment et se consument. L’âme qui aime se dresse et chancelle encore devant ce qui la brûle et ce qui la liquéfie. Elle veut sauter dans l’abysse. Elle veut céder au vide avide. La clarté sombre du néant l’aveugle. Sa raison a cédé. Ses sens aussi. Elle vole alors, vie vivante, de cime en cime, d’étincelles fugaces en flambées incandescentes, de brûlures dures en brûlures tendres — elle vole et défaille, elle fond et s’écoule, elle monte et aspire. Elle s’anéantit en trop étant. Elle se dissout dans les cendres. Fine poussière, impalpable pollen, elle passe et trépasse, allant toujours plus au-delà. Au-delà ? Il me faut maintenant recourir au moyen-néerlandais pour préciser le sens de cet adverbe galvaudé. Pour bien comprendre ce que le mot au-delà révèle, je crois nécessaire, après Ruusbroec, de recourir à l’usage du préfixe ont-, qui vient projeter les verbes (moyen-néerlandais) dans la sur-essence de leur sens. Ontsincken : s’immerger, s’enfoncer, s’engloutir « au-delà ». Onthogen : être élevé « au-delà ». Ontgaen : s’échapper « au-delà ». Ontvlieten : s’écouler « au-delà ». Ontgheesten : expirer « au-delà »vi. Dans cet « au-delà »-là, règnent le vide et la nudité, et s’y réalise l’union à l’état pur avec l’un. On touche l’un, et l’un nous touche. Nous sentons l’un dans son infinie différence, mais l’un ne nous laisse pas demeurer en nous-mêmes. Impossible pourtant d’aller plus au-delà encore, au-delà de nous-même et au-delà de l’un. Et pourtant il le faut, il faut vraiment passer au-delà de l’au-delà. Ont-onthogen… Ont-ontgaen… Certes, l’océan de l’un n’est pas une source tranquille, une fontaine paisible. Il bouillonne, il écume, il tempête. Il se vêt d’abysses et d’orages. Il retourne tous ses abîmes, comme un paysan son champ. Malgré tout, il nous faut nous élancer. Alors on fuse, on saillit, on se rue, on fond vers tout cet un qui nous fixe — insaisissable souffle et soudain zéphyr, évanescent. Mais nous sommes, quant à nous, « saisis » — par l’incommensurable immensité de notre étrangeté, par l’infinie différence se projetant hors de ces lieux abyssaux. Nous ne pouvons pourtant pas perdre notre être, et même si d’aventure, nous pouvions passer totalement au-delà de ce gouffre, et au-delà de cet au-delà même (ont-ontsincken), nous demeurerions toujours tout autre que l’un. Et tout autre qu’« un », en demeurant vie vivante. « Même si l’âme désire se fondre et s’anéantir dans l’amour, elle doit subsister éternellement et ne peut périr […] L’âme qui aime est particulièrement goulue et avide […] Elle devra donc éternellement aspirer et s’élancer, et demeurer assoiffée et affamée. Plus elle aspire et s’élance, plus elle sent que lui fait défaut l’opulence de Dieu. C’est ce qu’on appelle : s’élancer et défaillirvii. » Si elle restait unie dans l’amour, elle serait alors Dieu lui-même dans sa nature, elle serait alors Dieu mais elle serait aussi anéantie en elle-même, et à elle-même, ce qui ne manque pas d’être contradictoireviii… Comment, en effet, lui serait-elle encore « unie », si elle redevenait « néant » ? Il y a là le mystère de la vie mourant dans l’abîme de l’amour, se perdant dans les ténèbres sans fond de l’inconscience, et il y a aussi le mystère de la mort s’en allant, nouvellement vivante, vers quelque sur-essence. Nous vivons notre essence et, parfois, dans l’amour, mais nous mourrons aussi dans l’essence de Dieu, dans la « jouissanceix » (de l’union avec Dieu). Bien longtemps après Héraclite, et peut-être non sans quelque rapport avec sa penséex, on pourrait appeler cela vivre d’une « vie mourante » et mourir d’une « mort vivante » — « car nous vivons avec Dieu et nous mourons en Dieuxi. »

    i« Vous reconnaîtrez que le Dieu vivant (El ḥay, אֵל חַי ) est au milieu de vous » (Jos 3,10). « Mon âme a soif de Dieu (Elohim), du Dieu vivant (El ḥay) » (Ps 42,3)

    ii« Une prière à Mon Dieu vivant (lé-El ḥayyaï, לְאֵל חַיָּי )» (Ps 42, 9)

    iii« La voix du Dieu vivant (qôl Elohim ḥayyim, קוֹל אֱלֹהִים חַיִּים) » (Dt 5,26). « Lui, il est le Dieu vivant ( הוּא-אֱלֹהִים חַיִּים, hu’ Elohim ḥayyim) » (Jér 10,10)

    ivCf. 1 Sam 26,10 :« Et David dit ‘ḥay Adonaï (YHVH)’ וַיֹּאמֶר דָּוִד חַי-יְהוָה) »

    vCf. Apollinaire. La chanson du mal-aimé.

    « Voie lactée ô sœur lumineuse
    Des blancs ruisseaux de Chanaan
    Et des corps blancs des amoureuses
    Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
    Ton cours vers d’autres nébuleuses. »

    viJ’emprunte ces verbes au « Glossaire » de termes moyen-néerlandais, présent en appendice in Jan van Ruusbroec. Écrits III. Trad. Dom André Louf. Abbaye de Bellefontaine, 1997, p.268

    viiJan van Ruusbroec. Le Miroir de la Béatitude éternelle. In Écrits III. Trad. Dom André Louf. Abbaye de Bellefontaine, 1997, p.261

    viii« Car l’essence de Dieu est incréée et la nôtre est créée. Une telle dissemblance est sans mesure : Dieu et la créature. C’est pourquoi les deux peuvent s’unir, mais non pas devenir un. Car si notre essence venait à être anéantie, il serait impossible de connaître, d’aimer et d’être bienheureux. » Ibid. p. 264

    ixCertains emploient le terme de « fruition ». En moyen-néerlandais : ghebruken.

    xHéraclite. Fragment 62. « Immortels, mortels, mortels, immortels ; vivant de ceux-là la mort, mourant de ceux-là la vie. » (Trad. Marcel Conche)

    xiJan van Ruusbroec. Le Miroir de la Béatitude éternelle. In Écrits III. Trad. Dom André Louf. Abbaye de Bellefontaine, 1997, p.264

    L’Homme — miel du monde


    « Miel mondial 2 » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    Dans une célèbre upaniṣad, l’ensemble de tous les êtres de l’univers est comparé à une sorte de « miel », lequel serait aussi une figure du Soi universel. La métaphore du « miel » s’appliquant au Soi ainsi qu’à tous les êtres existants, laisse entendre qu’ils sont en effet tous liés, indissolublement, à l’image de l’essentielle onctuosité du miel, lui donnant sa consistance, souple, mobile, étendue, son goût et son odeur, et s’unifiant par elle-même. « Le Soi (ātman) est le miel (madhu) de tous les êtres, tous les êtres sont le miel de ce Soi. Cet Homme qui, dans le Soi, est étincelant et immortel, et l’Homme qui, au plan individuel (ātman), est le Soi, étincelant et immortel — c’est lui qui est le Soi (ātman), il est immortel, il est brahman, il est le Tout. En vérité, ce Soi (ātman) est le souverain de tous les êtres, le roi de tous les êtres. De même que tous les rayons sont fixés au moyeu et à la jante d’une roue de char, ainsi tous les êtres, tous les dieux, tous les mondes, tous les souffles, tous ces êtres (ātman) sont fixés à ce Soii. » Le miel (madhuii) symbolise ici le contact psychique, mais aussi objectif, de tous les êtres de l’univers entre eux, leur interdépendance complète. L’interaction « objective » de toutes les choses et de tous les êtres est ainsi affirmée, et elle s’étend d’ailleurs aux liens avec le Soi, qui porte le nom commun ātman mais aussi le nom propre Puruṣa. Le mot sanskrit puruṣa, पुरुष, a plusieurs niveaux de sens : l’homme par opposition à la femme ; l’être humain ; l’Homme primordial au temps de la création. Dans le Veda, Puruṣa est aussi le nom qui personnifie l’Être, l’esprit divin, ou encore le macrocosme. Il est à noter que, d’un point de vue étymologique, c’est le mot puruṣa quiest à l’origine du mot français « personne ». D’un point de vue philosophique, le puruṣa représente l’homme qui est à la recherche de la « connaissance », non pas à l’extérieur, mais en lui-même, au-dedans de son for intérieur, dans le secret de sa propre « citadelle ». Cette « citadelle » est le lieu du Soi, le Soi sans attaches qui y poursuit librement et invisiblement sa voie, et franchit les différentes étapes de la connaissance. « Le puruṣa est habitant de citadelle, il est dans toutes les citadelles. Mais la citadelle peut l’abriter sans qu’il soit connuiii ». Considérant que le mot sanskrit pur, पुर्, est aussi la première syllabe de puruṣa, et qu’il signifie précisément « rempart ; citadelle, ville fortifiée ; cité », on devine là l’existence d’un jeu de mots entre pur et puruṣa. L’homme (puruṣa) est, par exemple, explicitement comparé à une « citadelle » (pur), dans la Bṛhadāraṇyaka-upaniṣad. « Il devint un oiseau, entra dans les citadelles (puraḥ-sa), comme Homme, puruṣa (pur-u-sa), il entra dans les citadelles. En vérité, cet Homme (puruṣa) est le résidant de citadelle dans toutes les citadellesiv

    Or il se trouve que j’ai découvert récemment, dans un ouvrage de Marie-Louise von Franzv, l’une des plus proches collaboratrices de C.G. Jung, un « modèle structurel de l’inconscient » ayant précisément la forme d’une citadelle, avec ses nombreux remparts. La « conscience du moi », notée A, se tient en dehors des remparts de cette cité fortifiée, et se présente non pas comme une entité unique, mais comme autant de groupes armés se lançant dans un assaut, que l’on devine extrêmement difficile, contre la forteresse de l’Inconscient. On découvre dans le modèle proposé quatre sortes d’inconscients défendant la citadelle : 1° l’inconscient personnel, noté B, se tenant sur les hautes tours des murailles, et semblant repousser les tentatives des A, 2° l’inconscient de groupe, noté C, se tenant derrière les B, 3° l’inconscient des grandes unités nationales, noté D, et enfin 4° l’inconscient que forment les structures archétypiques universelles, noté E. Ce dernier, à la différence des A, des B, des C et des D, ne forme qu’une entité unique, soudée, et occupe le centre même de la citadelle.

    Alors que la métaphore védique du « miel » est toute de douceur, et de suavité, la métaphore non moins védique de la « citadelle » évoque la bataille, les attaques et la résistance. Évidemment, toute velléité de mettre en opposition ces deux métaphores, tendant à les présenter comme contradictoires, serait superficielle. Elles sont beaucoup plus complémentaires qu’exclusives l’une de l’autre. Mais comment interpréter la profusion des A, des B, des C et des D, en tant qu’elle fait ressortir l’unité de l’E ? L’inconscient représente la somme totale des structures archétypiques et psychiques universelles, que l’humanité entière partage avec elle-même. Lorsqu’un moi « travaille » sur son propre inconscient et atteint par exemple le niveau C, il commence à entrer en contact avec l’inconscient associé à son groupe humain proche (famille, amis,…). Lorsqu’il atteint le niveau D, il entre en résonance avec les grandes unités inconscientes des nations, qui, pour le meilleur ou pour le pire, vont l’emporter dans leurs propres dérives, leurs décadences ou leurs progrès. Il peut aussi finir par atteindre le niveau le plus profond (ou le plus central dans le modèle de la citadelle). Dans ce dernier cas, le moi individuel ne se change ou ne se transforme pas seulement lui-même, mais il exerce aussi en retour une influence invisible sur tous les êtres humains, qui participent de l’humanité entière. En appui à cette idée d’interconnexion universelle, on peut ici citer Confucius : « L’homme noble demeure dans sa chambre. S’il prononce bien ses paroles, il trouve un assentiment à une distance de plus de mille millesvi. » L’inconscient universel est bien comme une sorte de « miel » qui nous contient tous, nous colle et nous maintient tous ensemble dans la glu mielleuse du monde. Ce miel un bien commun qui non seulement nous nourrit et nous fait vivre, mais c’est aussi un bien que nous ne cessons jamais d’alimenter (ou de détruire en partie) par les moindres de nos actions et par les moindres de nos pensées, et de nos désirs, ici-bas.

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    iBhadārayaka-upaniad, 2,5,14-15. Traduction d’Alyette Degrâces, Les upaniad, Fayard, 2014, p. 252-253

    iiLe mot sanskrit madhu signifie « douceur, miel, sucre ; breuvage enivrant ». Le mot medha, avec la même racine mais une autre vocalisation, signifie « jus, moelle, sève , essence », acceptions assez proches de « miel ». Mais medha signifie aussi , par extension et anagogie, « victime sacrificielle ; sacrifice, oblation », prenant un sens religieux. Le mot medhā, très proche de medha, signifie « vigueur intellectuelle ; intelligence ; prudence, sagesse ». Le mot composé puruamedhá , littéralement l’« oblation de la personne » désigne le rituel védique du sacrifice humain (symbolique), c’est-à-dire l’entrée volontaire du « renonçant » dans son renoncement (à tous les biens, à tous les rites, et à tous les « feux », ceux du foyer comme ceux du sacrifice).

    iiiCommentaire d’Alyette Degrâces à propos des deux versets : « Il devint un oiseau, entra dans les citadelles (pura-sa), comme Homme, purua (pur-u-sa), il entra dans les citadelles. En vérité, cet Homme (purua) est le résidant de citadelle dans toutes les citadelles» (Bhadārayaka-upaniad, 2,5,18). Cf. sa traduction, Les upaniad, Fayard, 2014, p. 253, note 1090.

    ivBhadārayaka-upaniad, 2,5,18. Traduction d’Alyette Degrâces, , Les upaniad, Fayard, 2014, p. 253

    vMarie-Louise von Franz. Âme et archétypes. Traduit de l’allemand et de l’anglais par Jeanne Kohli-Dangel, Monique Bacchetta et Etienne Perrot. La Fontaine de Pierre, 2020, p. 79

    viCité dans le Yi King, version de Richard Wilhelm, traduit par Etienne Perrot , Librairie de Médicis, 1973, p. 272 (Commentaire sur l’hexagramme 61). Cité par Marie-Louise von Franz, ibid. p.82

    Il y a 30 ans, le « virtuel »…


    « Maison vole » 1983. Réal. André Martin et Philippe Quéau. (Premier film français entièrement réalisé en images de synthèse 3D).

    Lors d’Imagina 93, j’ai organisé la première liaison mondiale de télévirtualité, avec immersion en 3D de deux personnes situées l’une à Monte-Carlo (le Père Jean-Michel Di Falco, porte-parole de l’épiscopat français), et l’autre à Paris (la conservatrice du musée de Cluny, Mme Vingtain). L’abbaye de Cluny avait été reconstituée en 3D, et les deux visiteurs s’y sont virtuellement rencontrés et y ont déambulé ensemble via leurs clones respectifs. A l’occasion de cette édition d’Imagina, j’eus un entretien avec un journaliste du quotidien Le Monde. La formulation de thèmes évoqués il y a plus de trente ans, pourra paraître au lecteur d’aujourd’hui parfois étrange, ou décalée. Mais sur l’essentiel, les questions soulevées me paraissent encore d’actualité. Parmi les idées exprimées, certaines me semblent mériter de nouveaux développements, notamment à propos de l’essence même des œuvres « virtuelles ». Quant aux problèmes éthiques et philosophiques liés à l’hybridation [alors seulement émergente] entre le réel et le virtuel, ils me semblent être devenus plus brûlants encore.

    IMAGINA 93 ENTRETIEN AVEC PHILIPPE QUEAU DIRECTEUR DU SALON

    CLONES ET NOUVEAUX SCRIBES

    Ni VRP en quincaillerie sophistiquée ni savant fou, Philippe Quéau est directeur de la recherche à l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et responsable de la programmation d’Imagina. Ingénieur et philosophe, il a fait le choix de suivre  » de l’intérieur  » le développement des nouvelles technologies de l’image. En prélude aux débats qui accompagnent le Salon, il définit les enjeux de ces évolutions dans lesquelles il voit plus que des progrès techniques : l’avènement d’un nouveau langage.

    Le Monde

    Publié le 18 février 1993 à 00h00

    – En quoi l’image de synthèse constitue, comme vous l’affirmez, un nouveau langage ?

    L’image de synthèse, avec les mondes virtuels qu’elle engendre, représente une rupture radicale dans l’histoire de la représentation. Elle n’est pas seulement un gadget ou un outil de trucage, mais une véritable écriture. Contrairement aux images classiques — peinture, photo, film, vidéo, — elle n’est plus réalisée à partir d’un modèle réel préexistant, mais à partir d’un modèle abstrait, et des équations. L’autre nouveauté est qu’elle n’est plus seulement un objet, une surface, mais peut devenir un lieu, un espace.

    – Il existait des représentations imaginaires. En quoi ces images-là sont d’une  » autre irréalité  » que les chimères ?

    Ce n’est pas leur caractère fantastique qui est en question. L’image de synthèse peut effectivement être fantasmagorique, mais aussi tellement conforme à la réalité qu’on ne les distingue plus. La nouveauté est qu’elle appartient en même temps à l’ordre du langage et à l’ordre de l’image, au lisible et au sensible. Dire qu’elle est issue d’une formule mathématique ne signifie plus qu’elle « représente » cette équation, mais qu’elle est constituée par cette formule écrite dans un langage particulier, celui des mathématiques. C’est la première fois qu’un tel phénomène se produit.

    – Comment définir la nature de ces images ?

    Jusqu’à présent, l’image devait être médiatisée et interprétée par le cerveau humain, transformée par la sensibilité, par les émotions, dans la cas de la peinture ou de la sculpture, ou alors elle résultait d’un rapport mécanique : les photons venaient s’imprimer sur une surface photosensible, dans le cas de la photo, du cinéma ou de la télévision. Dans tous ces cas, elle était produite par quelque chose d’extérieur, et d’une autre nature. Désormais, il s’agit d’un objet hybride, qui est à la fois entièrement de l’image, et entièrement du langage mathématique. L’image et son modèle sont devenus une même substance. Et cela change tout.

    – Qu’est-ce que ça change ?

    A la différence des anciennes images, une image de synthèse contient toujours plus que ce qu’on en voit. En agissant sur elle, on peut aller voir autre chose que ce qui est visible, on peut en faire le tour ou entrer dedans. L’interactivité ne modifie pas seulement les images comme on déplacerait des pièces sur un échiquier, elle modifie la forme de l’échiquier lui-même, et les règles du jeu, à chaque mouvement. Et l’image de synthèse elle-même, « de sa propre initiative » dans le cadre des lois selon lesquelles elle a été créée, peut évoluer dans des directions totalement imprévisibles. Elle possède une autonomie, qu’annonçait Henri Poincaré lorsqu’il disait « les mathématiques en savent plus que moi ». Cela modifie, entre autres, la manière de poser de très anciennes et graves questions, sur les apparences, l’incarnation, la possibilité et la légitimité de la représentation des hommes et de Dieu. En créant une apparence humaine uniquement faite d’équations mathématiques, on remet en question tous les anciens dualismes : paraître/apparaître, montrer/leurrer, voilement/dévoilement, signe/simulacre, allusion/illusion. On est sorti de l’opposition entre sensible et intelligible.

    – Certaines de ces applications ont des usages techniques immédiats. D’autres paraissent chercher une illusion gratuite, et peut-être dangereuse…

    C’est notre propre pensée qui est intéressante, le mécanisme d’approfondissement, d’objectivation de notre représentation du monde. Ces images, ces modèles, au fur et à mesure qu’on les affine et qu’on les voit fonctionner, nous renseignent sur notre manière d’appréhender le réel.

    – Que vous apprennent-elles ?

    Le rapport entre le rationnel et le réel. Jusqu’à présent, les mathématiques et l’informatique se contentaient de gérer ce qui était, a priori, mathématisable, comme la course des planètes, l’économie des nations, etc. Désormais, ces outils peuvent simuler des formes de vie qui ne sont pas le vivant, mais du  » quasi vivant « . De la comparaison entre les deux naîtra, peut-être, une meilleure compréhension du vivant.

    – Cette interaction prend toute sa force avec le temps réel, qui comporte un danger de perte de contrôle, du fait même de sa rapidité.

    En principe, le temps réel est un facteur de démocratie, il permet à tout le monde de disposer en même temps d’une quantité énorme d’informations. Dans les faits, ce n’est pas ce qui se produit, mais c’est une question politique, qui n’a rien à voir avec la technique elle-même. Effectivement, pendant la guerre du Golfe, il y avait une image « vraie », celle filmée à Bagdad par CNN, où l’on ne voyait rien, et une image « fausse », une image synthétisée à partir d’informations multiples, et qui, elle, était très instructive. Mais seul le général Schwartzkopf la recevait dans son QG, et il la gardait pour lui : ce n’est pas le problème de l’image de synthèse ou du temps réel, c’est un problème de censure militaire.

    – Mais la manière même dont sont fabriquées ces images de synthèse est critiquable : leur conception obéit à des règles que l’utilisateur ne maîtrise pas, et qui peuvent orienter sa décision.

    Théoriquement, la nature intelligible, non émotive, des images de synthèse devrait être au contraire une invitation à la réflexion. J’admets pourtant qu’elles entraînent de nouveaux et terribles dangers, je ne fais pas d’angélisme. Mais ces images ont au moins l’avantage, l’ « honnêteté », de se donner pour ce qu’elles sont ; elles n’ont plus l’innocence apparente des anciennes analogiques, et en ce sens elles sont plus réelles. Les images analogiques conservaient au moins une trace de la réalité. Par exemple, aujourd’hui, les agents boursiers utilisent l’image de synthèse pour figurer sous forme symbolique les cours et leur évolution. Ces rectangles et ces cercles colorés permettent des réactions beaucoup plus rapides des agents de change. Alors qu’autrefois, même si c’était une abstraction, on écrivait encore, par exemple, « café d’Afrique ». Il restait encore un peu de café, et un peu d’Afrique, et une possibilité de connecter une opération sur les cours avec la famine ou la guerre civile qu’elle allait déclencher.

    – Les symboles d’aujourd’hui nous éloignent donc encore plus de la réalité.

    Je suis d’accord. On ne peut plus comprendre ces images à travers ce qu’elles donnent à voir, mais à travers ce qu’elles donnent à comprendre. Effectivement, elles mêlent de façon dangereuse la compréhension et la fascination, qui s’oppose à cette réflexion. L’une des applications les plus problématiques est la possibilité de créer des clones, qui engendrent un risque de perte de soi. Déjà on se bat à coups d’images, elles sont des armes. Déjà la « puissance de réalité » des reality-shows est énorme. Déjà, seuls les spécialistes peuvent distinguer les prises de vue réelles des trucages dans Terminator 2, où l’on a transformé en données informatiques le corps d’un acteur auquel ensuite on peut faire faire n’importe quoi. Avec les clones, on ira encore beaucoup plus loin, un cap irréversible a été franchi. Le péril de la confusion est énorme. Seuls ceux que j’appelle les « nouveaux scribes » seront capables de la démêler, et il ne faut pas que ce savoir soit confisqué.

    – Vous avez évoqué la censure politique, mais s’y ajoutent une censure économique (ces technologies sont extrêmement chères) et une censure du savoir (peu de personnes maîtrisent leurs complexité).

    Oui, un nouvel élitisme apparaît, par le contrôle des codes avec lesquels ces images sont faites. C’est pourquoi j’appelle de mes vœux une nouvelle alphabétisation, l’apparition d’un Jules Ferry de ce nouveau langage.

    – Comment mettre en œuvre cette alphabétisation de l’image ? Le Gameboy peut-il remplacer le plumier de Jules Ferry ?

    Non, le Gameboy n’est pas un plumier, il ne permet pas d’écrire, il est fermé. On ne peut que consommer, alors qu’on pourrait écrire des images avec des matériels relativement accessibles : un PC doté d’une carte graphique. Pour des raisons surtout commerciales, on empêche les accès aux codes, aux programmes, comparables aux intérêts politiques ou stratégiques dans le « secret défense » des images de synthèse militaires. Une éducation de l’image a existé, par exemple à travers les ciné-clubs, dans les années 50-60 : on cherchait à donner à un vaste public les moyens de décoder les images. Il faudrait le faire à nouveau, avec d’autres moyens, il faudrait apprendre à décoder les Gameboys.

    – La pédagogie du ciné-club reposait sur un certain rapport entre le public et le film. Elle tentait de baliser le chemin qui reliait le fauteuil à l’écran. Avec les images de synthèse, il n’y a plus de distance, le spectateur (qui ne devrait sans doute plus porter ce nom) est « dans » les images. Cela ne rend-il pas la pédagogie impossible ?

    Je crois qu’on peut toujours comprendre, et aider à comprendre. Aujourd’hui, les enfants sont esclaves des jeux électroniques, même quand ils gagnent. Si on leur montrait qu’il suffit de changer un ou deux paramètres pour que la machine gagne tout le temps, ou qu’elle perde tout le temps, cela modifierait la relation entre elle et le joueur.

    – A la fin des années 70, on annonçait déjà la généralisation du savoir informatique et, avec la mise en réseau et le câblage vidéo, l’avènement d’une démocratie informatique interactive. On attend toujours…

    Il ne s’agit pas que tout le monde devienne programmeur, il faut seulement donner les outils intellectuels pour comprendre le nouveau rapport entre modèle et image. Un certain nombre d’œuvres — par exemple, Elfish, de Vladimir Pokhiko et Alexeï Pajitnov, que nous présentons à Imagina — vont dans ce sens. Dans Elfish, le joueur est dans la position d’un démiurge, devant un aquarium de synthèse en trois dimensions. Les poissons y obéissent à un certain nombre de lois simulant un écosystème complet : loi de déplacement, de nourriture, de reproduction, salinité et température de l’eau, équilibre des espèces en compétition pour la vie. Ces espèces peuvent évoluer, se croiser entre elles. Il s’agit de faire arriver ce microcosme à un maximum d’harmonie et de diversité, il faut gérer ce monde. Si l’on échoue, ce monde meurt, ou devient terne, ou ses habitants ont des comportements monstrueux. A la différence d’une œuvre figée, close, qu’on se contente de regarder, il s’agit d’acquérir une expertise, il faut être un  » bon  » dieu. C’est un exemple d’œuvre qui ne prend pas sa valeur en diffusant un message prédéterminé par l’artiste, mais qui se déploie, se « réalise » par l’attention qu’on lui porte.

    – En quoi est-ce une œuvre d’art ?

    Je la compare au bonsaï, qui est à la fois une nature et une œuvre, qui peut se transmettre, qui se cultive, dans les deux sens du mot. On ne peut pas mettre un bonsaï dans un coffre. Le mot « œuvre » est peut-être inadapté, il s’agit en tout cas d’une création, mais qui a besoin d’une intervention. Comme un instrument de musique, qui ne prend son sens que si l’on en joue. Les nouvelles technologies permettent ces rapports-là, pour le meilleur ou pour le pire. Le meilleur, c’est la possibilité d’inventer des mondes infinis ; le pire, c’est d’être pris au piège de la fascination et de se couper du réel.

    – La conception des images de synthèse est très semblable aux manipulations génétiques. Ne faudrait-il pas inventer une « bioéthique des images  » ?

    Plus l’hybridation entre réel et virtuel progresse, plus on a un besoin urgent de jeter les bases d’une éthique de l’image. Au niveau collectif, la notion d’auteur est entièrement remise en question en même temps que celle de propriété de sa propre image, sans parler des possibilités de clones composites, utilisant des éléments appartenant au corps de plusieurs personnes. Il faut inventer un nouveau droit de l’image, avec notamment une nouvelle forme de signature. Au niveau individuel, le problème est de se donner les moyens intellectuels de gérer cette immersion dans l’image tout en s’en tenant à distance. Le danger de se perdre dans ces jeux de représentations jusqu’à la folie est réel. Mais, pour moi, le moment crucial est celui où l’on sort des images : avoir fait cette gymnastique de pensée consistant à gérer simultanément une impression d’immersion physique et de distance intellectuelle sert à mieux comprendre la réalité. C’est un formidable entraînement au doute.

    Le sourire des ombres


    « Le sourire des ombres » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    En prison à Pavie, attendant d’être exécuté par Théodoric, roi des Ostrogoths, qui l’accusait de trahison, le philosophe romain Boèce (480-524) se demandait : « Si Dieu existe, d’où vient le mal ? Et d’où vient le bien, s’il n’existe pasi ? » Huit siècles auparavant, Épicure avait posé la même question, celle de l’origine du mal, en des termes que rapporta Lactance : « Dieu, dit Épicure, veut supprimer le mal et ne le peut pas ; ou bien il le peut et ne le veut pas ; ou bien, il le veut et le peut. S’il le veut et ne le peut pas, il est impuissant ; ce qu’on ne peut penser de Dieu. S’il le peut et ne le veut pas, il est malveillant ; ce qui est également inadmissible. S’il ne le veut ni ne le peut, il est malveillant et impuissant ; et par conséquent il n’est pas Dieu. S’il le veut et le peut, seule hypothèse qui soit digne de Dieu, d’où vient le mal ? Ou pourquoi Dieu ne le supprime-t-il pasii ? » Lactance répondit que c’étaient là des questions captieuses, que Dieu a certes confronté l’homme au bien et au mal, mais qu’il lui a aussi donné la sagesse, laquelle lui est plus avantageuse que tous les maux qu’il pourrait subir. C’est la sagesse en effet qui donne la connaissance des choses dernières, laquelle conduit au souverain bieniii, ce qui seul véritablement importe. Mais l’acquérir est ardu pour l’homme. Car il est un mélange de corps et d’âme, qui s’opposent plus qu’ils ne se composent. L’âme est subtile et le corps est grossier. L’âme est invisible, inaltérable et immortelle, le corps est tangible, fragile et mortel. Il est difficile de faire coexister cette double nature, d’autant plus qu’elle est constamment mêlée de bien et de mal. Comment trouver son chemin entre des abîmes béants et des cieux inacessibles ? Dans ce combat des contraires, qui l’emportera, à la fin, en l’homme, le mal ou le bien ? On dit qu’il faut attendre le dernier jour d’une vie, pour l’appeler heureuse, ou non. Et qui sait, d’ailleurs, ce que signifie en réalité la « fin » de la vie, si l’âme est réellement « immortelle » ? Il n’est pas sûr que l’expression « dernier jour » puisse alors être prise seulement au sens propre. Pourquoi n’y aurait-il pas d’autres vies ultérieures, après celle-ci ? De futures métamorphoses ne seraient-elles pas envisageables ? En tout cas, c’est l’opinion de Platon. On ne peut pas détruire le mal sur la terre, mais on peut le fuir, en s’efforçant de ressembler à Dieu, dit-il. « Il n’est pas possible, Théodore, que le mal soit détruit, parce qu’il faut toujours qu’il y ait quelque chose de contraire au bien ; on ne peut pas non plus le placer parmi les dieux : c’est donc une nécessité qu’il circule sur cette terre, et autour de notre nature mortelle. C’est pourquoi nous devons tâcher de fuir (pheugeïn) au plus vite de ce séjour à l’autre. Or, cette fuite (phugê), c’est la ressemblance avec Dieu (homoiôsis theô), autant qu’il dépend de nous, et on ressemble à Dieu par la justice, la sainteté et la sagesseiv.» Platon propose là une curieuse formulation : « Cette fuite, c’est la ressemblance avec Dieu ». Faut-il donc fuir pour lui ressembler? Ou, faut-il lui ressembler pour être en mesure de fuir (le mal) ? Il reste que « fuir » revient en fait à abandonner le combat. Ce combat serait-il donc perdu d’avance ? Et si fuir le mal, c’est ressembler à Dieu, cela implique-t-il que Dieu fuit lui-même le mal, ce qui sous-entend qu’il ne peut le vaincre ? Comment lever la difficulté d’interprétation d’un texte où est fait ce rapprochement entre la fuite (du mal) et la ressemblance (avec Dieu) ? Pourquoi Dieu fuirait-il, d’ailleurs ? N’est-il pas tout-puissant ? De quoi aurait-il peur ? Aurait-il peur du mal, en tant que tel, de le subir et d’en être vaincu ? Platon n’était certes pas chrétien, et bien qu’il ait eu sous les yeux l’exemple de Socrate, condamné à mort, et mourant sans crainte, persuadé d’aller ainsi rejoindre l’immortalité parmi les dieux, il n’avait pas le moyen de conceptualiser la mort d’un Dieu humilié sur cette terre, et subissant passivement le « mal » à lui infligé par ses propres créatures. Laissons la fuite de côté, un instant, et venons-en à la question de la « ressemblance » de l’homme avec Dieu. Sur ce terrain, Boèce alla bien plus loin que Platon. Il affirma que les hommes doivent en fait « acquérir la divinité » et se « transformer en dieux » : « Il est évident que c’est l’acquisition de la divinité qui donne le bonheur. Mais par la même raison que la justice fait le juge, et la sagesse le sage, la divinité doit nécessairement transformer en dieux ceux qui l’ont acquise. Donc tout homme heureux est un dieuv ». Il n’y a pas l’ombre d’un panthéisme, ici. La divinisation de l’homme se concilie parfaitement avec l’unité de Dieu : « Il n’existe à la vérité qu’un Dieu par essence ; mais rien ne s’oppose à ce qu’il y en ait un grand nombre [de dieux] par participationvi. »

    Platon avait lui aussi conçu qu’une participation à la nature divine puisse être accessible, mais seulement aux « êtres intermédiaires » (metaxu), dont l’essence est précisément « intermédiaire » entre Dieu et l’homme. Mais il n’avait pas formellement affirmé que l’homme lui-même pouvait être divinisé. Les anciens Égyptiens, en revanche, trois mille ans avant Platon, et quatre mille ans avant Boèce, avaient fait de la transformation de tout homme en Dieu, de tout N. en Osiris N., la base de leur antique théologie. Cette idée peut paraître fantastique. Elle l’est moins si l’on considère que la vision du divin est un feu dévorant, qui transforme en lui-même tout ce qu’il consume. La seule question qui importe, dans ce contexte, ce n’est donc pas la transformation de l’homme, mais la réalité de l’existence du Dieu transcendant. Le matérialisme moderne a, on le sait assez, décidé de se débarrasser des arrières-mondes, des cieux, des âmes et des esprits, et cela contre l’expérience des millénaires, la force des “révélations”, la puissance des témoignages. Soit! Que puis-je ajouter, moi, microscopique point de conscience, perdu dans une nuit cosmique, nimbée de nébuleuses indifférentes? Quel argument puis-je ici verser au dossier? L’évidente médiocrité de la philosophie matérialiste? La vie minable, dérisoire et dépourvue de tout idéal, de ceux qui s’en prévalent et s’en satisfont? L’existence terrifiante du mal, dont les guerres actuelles et les crises mondiales (à venir) attestent la virulence? Même si j’avais souci d’utiliser ce genre d’arguments, je n’en jugerai pas moins leur faiblesse relative, vu l’enjeu. Ce que je peux évoquer, personnellement, c’est le souvenir d’une myriade de très fines, de très délicates intuitions, au rythme des jours et des moments, dans la rencontre des riens, et dans le sourire des ombres.

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    iBoèce. Consolation de la philosophie. Livre I. trad. Luis Judicis de Mirandol. Paris 1861

    ii Lactance. De la Colère divine, ch. XIII.« Deus, inquit Epicurus, aut vult tollere mala, et non potest ; aut potest, et non vult ; aut et vult, et potest. Si vult et non potest, imbecillis est ; quod in Deum non cadit. Si potest et non vult, invidus ; quod æque alienum a Deo. Si neque vult neque potest, et invidus et imbecillis est ; ideoque neque Deus. Si et vult et potest, quod solum Deo convenit, unde ergo sum mala ? Aut cur illa non tollit ? » A la question d’Épicure, Lactance (250-325) répondit : «Il ne nous est que trop aisé, à nous qui connaissons la vérité, de répondre à ce raisonnement captieux. Nous disons donc que Dieu veut tout ce qu’il lui plaît, et qu’il est également incapable et de faiblesse et de malveillance. Il peut ôter le mal et ne le veut pas, et n’a point pourtant de malveillance. Il laisse le mal dans le monde; mais en le laissant, il donne à l’homme la sagesse, qui lui est plus avantageuse que le mal ne lui saurait être dommageable. La sagesse nous donne la connaissance de Dieu, et cette connaissance nous conduit à l’immortalité, qui est le souverain bien. Nous n’aurions pas cette connaissance-là du bien, si nous n’avions celle du mal. Épicure, ni aucun autre philosophe, n’a pu découvrir ce secret, ni reconnaître qu’en ôtant le mal, on ôterait la sagesse, et on ne laisserait pas à l’homme le moindre reste de vertu, puisque la vertu consiste uniquement à surmonter et à vaincre le mal. Ainsi ces philosophes, qui nous veulent délivrer du mal, nous privent de l’avantage incomparable de la sagesse. Il faut donc demeurer d’accord que Dieu a également proposé et le bien et le mal à l’homme. » Ibid. ch. XIII

    iii« Dieu avait proposé à l’homme le bien afin qu’il le choisît, et le mal afin qu’il le rejetât. Il a permis le mal pour rendre le bien plus recommandable ; car, comme je l’ai déjà expliqué en plusieurs endroits, ce sont deux contraires qui ne peuvent être l’un sans l’autre. Le monde est composé du feu et de l’eau, qui sont deux éléments qui se font une guerre continuelle. La lumière ne pourrait être s’il n’y avait point de ténèbres. Il n’y aurait point d’orient s’il n’y avait point d’occident, ni de chaud s’il n’y avait point de froid. Nous sommes des composés de la même sorte, de corps et d’âme, qui sont deux parties opposées. L’âme est comparée au ciel, parée qu’elle est subtile et invisible, et le corps est comparé à la terre, parce qu’il est grossier et palpable. L’âme est stable et immortelle, le corps est fragile et mortel. On attribue à l’âme le bien, la lumière, la vie, la justice; et au corps le mal, les ténèbres, la mort et le péché. Voilà d’où est venue la corruption de la nature et la nécessité d’établir des lois qui défendissent le mal et qui commandassent la vertu. » Lactance. De la Colère divine, ch. XV

    ivPlaton, Théétète, trad. de V. Cousin. «Ἀλλ’ οὔτ’ ἀπολέσθαι τὰ κακὰ δυνατὸν, ὦ Θεόδωρε· ὑπεναντίον γάρ τι τῷ ἀγαθῷ ἀεὶ εἶναι ἀνάγκη· οὔτ’ ἐν θεοῖς αὐτὰ ἱδρύσθαι, τὴν δὲ θνητὴν φύσιν καὶ τόνδε τὸν τόπον περιπολεῖ ἐξ ἀνάγκης. Διὸ καὶ πειρᾶσθαι χρὴ ἐνθένδ’ ἐκεῖσε φεύγειν ὅτι τάχιστα. Φυγὴ δ’ ὁμοίωσις θεῷ κατὰ τὸ δυνατόν· ὁμοίωσις δὲ δίκαιον καὶ ὅσιον μετὰ φρονήσεως γενέσθαι. »

    v Boèce. Consolation de la philosophie. Liv. III, ch. XIX. trad. Luis Judicis de Mirandol. Paris 1861

    vi Boèce. Consolation de la philosophie. Liv. III, ch. XIX. trad. Luis Judicis de Mirandol. Paris 1861

    Lichen


    « Lichen » ©Philippe Quéau (Art Kéo) 2024

    La pierre, après les ères, devient mère,

    Le lichen est vivant. Le granit est sa chair.

    Minérales, la matière et la vie vivent la lumière.

    Don d’un règne à l’autre,

    Passage des témoins, et maintenant le nôtre.

    La danse et Philippe


    « Danse au Dieu » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

    Cela se passait pendant la huitième année du règne de l’empereur Trajan. Philippe parcourait les villes et les villages de Lydie et d’Asie mineure (la Turquie actuelle). Il venait d’arriver dans la ville d’Ophyoryméi, aussi appelée Hiérapolis. Le nom Ophyorymé signifie « la promenade des serpents ». Les habitants de cette ville entretenaient en effet des fosses pleines de serpents en hommage à Cybèle – « Mère des dieux », et déesse anatolienne de la fécondité. Les chrétiens surnommaient Cybèle « la Vipère »ii. Philippe avait l’intention de remplacer son culte par celui du « vrai Dieu ». Cela ne plut guère au tyran local, un certain Tyrannognophos. Pris de fureur en apprenant les progrès rapides des conversions réalisées par Philippe et ses compagnons, il se tourna vers la soldatesque qui l’accompagnait et dit : « Amenez-moi ces factieux ! ». Des corroyeurs armés de nerfs de bœuf arrivèrent. Ils percèrent les chevilles de Philippe à l’aide de crocs, firent passer des nerfs à travers ses talons et le pendirent la tête en bas à un arbre qui se trouvait devant la porte du sanctuaire. Une foule immense s’était rassemblée en ce lieu, s’étonnant surtout de la présence d’un léopard et d’un chevreau qui accompagnaient Philippe et sa petite troupe, et qui semblaient parler un langage humain. C’était là en effet un spectacle plus original qu’une énième mise à mort, événement assez banal en ces temps-là.

    Philippe était maintenant en très mauvaise posture. Or il était aussi réputé pour être fort colérique. Il ne fit pas démentir sa réputation. Il s’écria : « Ils m’ont pendu la tête en bas, perçant mes chevilles et mes talons avec des fers. C’est pourquoi je vais les maudire et ils seront exterminés d’un coup. » Il hurla alors en hébreu : « Saballona, proumoumi, douthaèl, tharsaè, anachathaè, adonabab, barélo, éloéiii» Continuant de parler en langue hébraïque, il dit : « Ô mon père ’Ôt ha ’éliv, père de la grandeur dont tous les siècles craignent le nom ; toi qui es fort et la puissance de l’univers ; toi dont le nom est redouté en la domination d’Eloa ; tu es béni pour les siècles […], l’esprit suprême dans sa propre gloire, le modérateur universel de toutes choses ; toi de qui émanent les compassions innombrables. Que la terre ouvre sa gueule, que l’abîme engloutisse ces mécréants qui n’ont point voulu que tu règnes sur euxv. » A l’instant même, l’abîme ouvrit sa gueule… et avala Tyrannognophos, sa troupe et une bonne partie du peuple présent. Sans doute un tremblement de terre, fréquent en Turquie, avait-il ouvert une faille à point nommé.

    Malgré ce rebondissement inattendu, et après d’autres péripéties sur lesquelles je n’insisterai pas ici, toute cette affaire finit cependant très mal pour Philippe, qui resta longtemps pendu la tête en bas et expira ensuite après d’atroces souffrances.

    Quelque temps avant son martyre, Philippe avait prononcé dans cette même ville de nombreuses homélies, réalisé plusieurs exorcismes, effectué quelques miracles, dont une résurrection, et il avait aussi prononcé une action de grâce, que la tradition apocryphe a retenue, et que je trouve particulièrement fascinante :

    « Philippe éleva la voix – non celle du corps, mais celle de l’âme – et dit dans sa propre langue, suivant la réflexion de son esprit : ‘Nous te glorifions, toi l’indicible, le véritable, l’offrande précieuse. Tu es le pain, la gloire du Père, la grâce de l’Esprit, le vêtement de la Parole […] le bien qui vivifie, le bien qu’un grand nombre célèbre sans le connaître […] Tu te laisses enchaîner en toutes choses, en attendant de délivrer celui qui est enchaîné. Tu ne manges pas et tu es mangé […] Tu danses au milieu de la Douzaine des vierges. Devant toi, l’on chante dans la Huitaine des plénitudes. Tu pares et tu es paré. Tu es le résident et le sans lieu […] Tu es le mystère qui demeure dans le silence, l’intelligence de celui qui danse en lui-même, le lit de ceux qui reposent. Tu es l’image de la vérité. Tu es l’ouïe qui entend par nos oreilles. Tu es la vue qui voit par nos yeux. Sur toi nos âmes ont pris appuivi’. »

    Je note, dans cet hymne de Philippe, un certain goût du paradoxe provocateur. « Tu te laisses enchaîner en toutes choses, en attendant de délivrer celui qui est enchaîné. Tu ne manges pas et tu es mangé ». Ou encore « Tu es le résident et le sans lieu ». Mais ce qui attire le plus mon attention, et frappe mon imagination, est l’allusion faite à l’« intelligence » d’une personne « qui danse en elle-même ». Cette « intelligence » est aussi assimilée à la Divinité. Il y a là, me semble-t-il, une image de l’intrication entre celle-ci et le sujet humain, ce dernier « dansant » alors en son intelligence, ayant compris sa véritable essence.

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    iAussi orthographiée Ophéorymos. Aujourd’hui Pamukkale, près de Denizli, en Turquie.

    iiReprésentation polémique de la déesse anatolienne de la fécondité, Cybèle, « la Mère des dieux ».

    iiiActes de Philippe, Martyre 25-26. Écrits apocryphes chrétiens. Bibliothèque de la Pléiade. Tome I, 1997, p.1308-1309. On reconnaît dans les trois derniers mots de cette « malédiction », adonabab, barélo, éloé, des expressions signifiant « Seigneur Père », « Fils de Dieu », « Mon Dieu ».

    iv’Ôt ha ’él en hébreu : « Signe de Dieu ». Philippe invoque ainsi Jésus, en l’appelant « [s]on Père », et en le désignant lui-même comme étant le Messir, ou le « Signe de Dieu ».

    vIbid. Martyre 26-27, p. 1309

    viActes de Philippe, XI, 9 (Extraits). Écrits apocryphes chrétiens. Bibliothèque de la Pléiade. Tome I, 1997, p.1280-1281

    « L’origine de la barbarie »


    « Au fond de la mer » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2024

    Le grand Moïse Maïmonide a donné ce titre (L’origine de la barbarie) au chapitre 11 de la troisième partie de son Guide des égarés. On y lit ceci: « Des grands maux que les hommes s’infligent les uns aux autres, à cause des tendances, des passions, des opinions et des croyances, découlent tous d’une privation; car tous ils résultent de l’ignorance, c’est-à-dire de la privation de la connaissance. De même que l’aveugle, à cause de l’absence de la vue, ne cesse de se heurter, de se blesser et de blesser aussi les autres, quand il n’y a personne pour le conduire dans le chemin, de même les partis d’entre les hommes, chacun selon la mesure de son ignorance, s’infligent à eux-mêmes et aux autres des maux qui pèsent durement sur les individus de l’espèce humaine […] La connaissance de la vérité fait cesser l’inimitié et la haine, et empêche que les hommes se fassent du mal les uns aux autres, comme l’a annoncé le prophète, en disant: « Le loup demeurera avec l’agneau et le léopard se couchera avec la chèvre, etc., la vache et l’ours iront paître ensemble, etc., et le nourrisson jouera, etc. » (Is. 11,6-8). Il en indique ensuite la cause, en disant que ce qui fera cesser ces inimitiés, ces discordes, ces tyrannies, c’est que les hommes posséderont alors la vraie connaissance de Dieu. Il dit: « Ils ne feront aucun mal, aucun ravage, sur toute ma montagne sainte; car la terre sera remplie de la connaissance de Dieu, comme les eaux couvrent le fond de la mer. »(Ibid. v.9). Sache bien cela. »

    Je lis aussi, au premier chapitre du Dhammapada (v.5), ces paroles du Bouddha: « Car la haine ne cesse à aucun moment par la haine; la haine cesse par l’amour, c’est là un vieil enseignement. » Il ajoute : « Le monde ne sait pas que nous en viendrons tous là, à la fin; mais ceux qui le savent, leurs querelles cessent immédiatement ».

    Qui connaît le nom de la « montagne sainte »? A voir l’état des choses, l’ignorance couvre encore le monde, comme les eaux le fond de la mer.

    La langue du 3e Reich


    « Theodor Herzl »

    Quand ils ne se caressent ni ne se congratulent mutuellement, tant les people et les politiques que les écrivains et les intellectuels se dénigrent et s’entre-déchirent volontiers. Ils mettent ainsi en scène pour leurs publics leurs statures respectives ou leur réputation, réelle ou supposée. Et ceci, bien entendu, eut lieu de tout temps. Tacite, dans son Dialogue des orateurs, croque par exemple ce portrait incisif : « Cicéron, on le sait assez, ne manqua pas de détracteurs, qui le trouvaient bouffi et ampoulé, sans précision, verbeux et redondant à l’excès, enfin trop peu attique. Vous avez lu sans doute les lettres de Calvus et de Brutus à cet orateur : on y aperçoit facilement que Calvus paraissait à Cicéron maigre et décharné, Brutus négligé et décousu. Et de son côté Cicéron était repris par Calvus comme lâche et sans nerf, et Brutus l’accusait en propres termes de manquer de vigueur et de reins. Si vous me demandez mon avis, tous avaient raisoni. » Ces traits durement brossés, ces adjectifs mordants, correspondent-ils tout à fait à la réalité ? On s’interroge, même si Tacite est une référence difficile à réfuter. Mais si Cicéron et Brutus arboraient en effet de telles opinions l’un vis-à-vis de l’autre, comment se fait-il que le grand écrivain ait pu dédier son dernier ouvrage, De natura deorum, en hommage à son « ami » Brutus, celui-là même qui devait devenir l’assassin de César ?

    Dans un genre assez différent, il ne me paraît pas inintéressant de citer le jugement comparatif, assez acide et politiquement fort incorrect, de Victor Klemperer à l’égard d’Adolf Hitler et de Theodor Herzl, le fameux théoricien et promoteur du sionisme. « Tous deux, Hitler et Herzl, vivent en grande partie sur le même héritage. J’ai déjà nommé la racine allemande du nazisme, c’est le romantisme rétréci, borné et perverti. Si j’ajoute le romantisme kitsch, alors la communauté intellectuelle et stylistique des deux Führer (sic) est désignée de la manière la plus exacte possibleii. » Attribuer à Herzl le qualificatif de Führer, la chose est osée. Mais elle se comprend mieux si l’on suit l’approche de Victor Klemperer, basée sur l’analyse des glissements de sens des mots de la langue allemande, notamment pendant le IIIe Reich. Ainsi le mot allemand Führer tel qu’il pouvait s’appliquer naturellement à une figure emblématique telle que celle de Théodor Herzl entre 1896 et 1904, selon Klemperer, a pu aussi s’appliquer à Adolf Hitler entre 1933 et 1945. C’est aussi un témoignage de la fragilité des mots à travers les temps.

    Klemperer rapporte un autre exemple de la volatilité des connotations sémantiques, en se penchant sur l’évolution du sens des mots ‘croire’ et ‘croyance’ pendant la montée du nazisme. Klemperer y trouve l’occasion d’analyser là l’une des racines du phénomène quasi-religieux que l’ascension de Hitler a provoqué dans la conscience allemande : « Le Führer a toujours souligné son rapport particulièrement proche à la divinité, son ‘élection’, le lien de filiation particulier qui le relie à Dieu, sa mission religieuseiii. »

    Le mot ‘élection’, employé à dessein par Victor Klemperer, fils de rabbin, est sans doute provocant, dans le contexte. On est manifestement invité par là-même à s’interroger sur le sens de ce mot, sur l’étendue de ses acceptions, non seulement pendant la montée du nazisme, mais à toutes les époques, et dans toutes les cultures et les langues qui les innervent.

    Si l’on se lançait dans une telle entreprise critique, on pourrait alors la généraliser et l’étendre à l’ensemble des vocabulaires employés par les diverses religions. On découvrirait peut-être que certains mots, employés de façon originale dans les débuts, se trouvent répétés souvent de façon trop mécanique par la suite. Une vaste entreprise d’analyse sémantique et anthropologique, pointant les variations de sens de mots ou d’expressions touchant au « divin », au « sacré », n’est plus sans doute au-dessus des moyens de la recherche, maintenant que l’on dispose d’outils linguistiques assistés par l’IA. D’étonnantes découvertes s’annoncent, en puissance…

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    iTacite. Dialogue des orateurs, XVIII, 5-6

    iiVictor Klemperer, LTI, La langue du IIIe Reich, Ch. 29, ‘Sion’, p.274

    iiiVictor Klemperer, LTI, La langue du IIIe Reich, Ch. 18, ‘Je crois en lui’.

    Terre étrangère


    « Terra Nullius » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Kéo 2023

    Un prophète, s’il en était encore, pourrait le dire bien mieux que moi, avec une force et une simplicité (bibliques). Je n’ai que de pauvres mots, une voix sourde. Mais qu’il me soit permis de tenter un certain ton. Je ne peux taire ce que je vois venir, et qui d’ailleurs, s’étale déjà là, en évidence, sous les yeux de tous. Le déracinement, la migration et l’errance feront de plus en plus partie de l’avenir de l’humanité. Finis les petits Liréi, et leurs douceurs d’antan. Guerres perpétuelles, crises climatiques, famines endémiques, terreurs politiques et pauvreté organisée, systémique, provoquent et alimentent des migrations forcées de population, à l’échelle locale et régionale, puis mondiale. Comment s’en étonner ? Il y en a eu tant déjà, depuis des millénaires. Le fait nouveau, peut-être, c’est que le déplacement de ces foules humaines ne se fait pas dans le vide, dans le blanc des cartes, pour aller occuper ailleurs des terres soi-disant « possédées par personne », des terres que le « droit » (des dominants) aime appeler terra nullius, Le concept de terra nullius, comme beaucoup de concepts juridiques d’ailleurs, est une fiction qui n’engage que ceux qui y croient, et qui profite surtout à ceux qui ont eu un intérêt initial à les forger pour leur bénéfice bien compris. Quoi qu’il en soit, et décidément, il n’y aura plus jamais de terra nullius. Sur cette terre, comme dans le cosmos tout entier. Car tout bien commun appartient à tout le monde, dans un monde commun, n’est-ce pas ? Ou alors, c’est que le monde n’est plus commun. Il est le lieu de la guerre de tous contre tous. Hobbes, le penseur moderne et mondial par excellence, l’a bien dit. Le seul droit qui reste quand il n’y a plus de droit, est celui du plus fort, c’est le droit du Léviathan, « dont le sang est l’argent ».

    Les migrations, bien plus que la paix, ont beaucoup d’avenir devant elles, et même un avenir « perpétuel ». Elles provoqueront par elles-mêmes de nouveaux troubles, puis de nouvelles guerres, et pourront même prendre des dimensions « apocalyptiques ». L’« apocalypse », au sens originaire de ce mot, est précisément ce qui « révèle » la fragilité intrinsèque du monde humain. Elle « dévoile » que ce monde est de moins en moins un monde commun, mais de plus en plus un chaos absurde de lieux disloqués, de terres minées, de zones de guerre, de ruines calcinées et de no man’s lands. D’abord observées de loin, avec effroi, depuis quelques grosses « Suisses », pleines de bonnes intentions, et gorgées d’autant de non-dits, certes encore riches et provisoirement épargnées, mais moralement obèses, intellectuellement couardes, politiquement cadenassées, les migrations de masse viendront s’immiscer partout où subsiste encore quelque chance de refonder une vie humaine. Quoi de plus normal ? La vie coule, comme l’eau, toujours vers la plaine paisible, ou ce qui y ressemble. Des peuples en des pays – apparemment encore en paix, mais progressivement pris au collet par des nervis, infestés dans leurs profondeurs par des maffias, politiques, économiques et criminelles – attendent… Quoi ? Que tout s’arrange par miracle ? Par l’intervention de quelque Deus ex machina ? L’époque moderne ne croit plus tellement à ce Deus-là. Ou alors peut-être l’époque met-elle son espoir dans le Deus IA ? L’IA « générative » de politiques mondiales et de plans compilés finira bien par nous persuader qu’elle vaut mieux que des armées d’énarques et d’inspecteurs des finances, ou des hordes de politiciens véreux. L’IA, devenue plus « intelligente » que l’Homme ? Inévitable avenir d’une humanité décérébrée ? L’IA capable de rendre cette Terre habitable pour tous, et d’éradiquer l’idée même de l’étranger ?

    Il y a deux millénaires, juste avant l’apparition du christianisme, un philosophe juif, hellénisant et alexandrin, nommé Philon, vivait aux confins de trois continents déjà en crise. Il avait une vue particulièrement aiguë de la puissance symbolique et philosophique propre à l’étranger. Il rappela que, selon les Écritures, Abraham avait dit aux « gardiens des morts », à Kiryath-Arba, près d’Hébron : « Je suis chez vous un étranger et un hôteii ». Philon voyait bien que la métaphore de l’étranger était en réalité susceptible d’une portée très générale, prophétique, et qu’elle s’appliquait en particulier au sage et au philosophe. Car le sage se doit d’être un étranger à lui-même : « Le sage séjourne comme sur une terre étrangère dans le corps sensible, tandis qu’il est comme dans sa patrie parmi les vertus intelligibles, qui sont quelque chose qui ne diffère pas des paroles divinesiii. »

    Le sage Moïse, lui aussi, n’avait-il pas déjà dit : « Je ne suis qu’un immigré sur une terre étrangèreiv » ? Mais cette terre c’était l’Égypte, n’est-ce pas ? Il fallait migrer, donc, pour aller dans une terre réputée sans peuple ?

    Sans peuple, vraiment ? Tout ce sang versé, tous ces morts déchiquetés par la haine et les bombes à fragmentation, pour qu’un peuple sans terre puisse habiter enfin en paix une terra, enfin absolument nullius?

    Bien entendu, n’importe qui vous le dira, il ne faut pas prendre ce qu’avaient dit Abraham et Moïse au sens propre. Le vrai sens, il faut se le figurer au figuré.

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    iJoachim du Bellay. Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.

    Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
    Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
    Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
    Vivre entre ses parents le reste de son âge !

    Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
    Fumer la cheminée, et en quelle saison
    Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
    Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

    Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
    Que des palais Romains le front audacieux,
    Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

    Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
    Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
    Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

    iiGen 23,4

    iiiPhilon d’Alexandrie. De Confusione Linguarum §81-82

    ivEx. 2,22 : גֵּר הָיִיתִי, בְּאֶרֶץ נָכְרִיָּה Guer hayîtî be-êrêts nakhrîyah