Des biais de l’IA


« BouddhIA » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

En interrogeant ChatGPT ou DeepSeek sur les biais structurels liés à leurs algorithmes, j’ai obtenu ceci :

ChatGPT :

1. Biais de formation (training bias)
Je suis entraîné sur d’immenses quantités de textes issus d’internet, de livres, d’articles, de forums, etc. Cela signifie que je reflète parfois les opinions dominantes de ces sources, pas forcément la vérité. Je peux reproduire des stéréotypes ou des partis pris culturels, économiques ou politiques présents dans ces données.

2. Biais de neutralité apparente
Je suis conçu pour paraître neutre, mais cette neutralité peut être trompeuse: Quand des enjeux sont polémiques, je vais souvent chercher à équilibrer artificiellement les points de vue, même si l’un est manifestement plus fondé que l’autre (ex:climat, vaccins). Cela peut donner l’impression que tout se vaut, ce qui n’est pas forcément juste.

3. Biais de cadrage (framing bias)
Ma réponse dépend fortement de la manière dont la question est posée : Un même sujet formulé différemment peut amener des réponses très contrastées. Je tends à adopter le cadre logique et émotionnel du message formulant la question (prompt), même si ce cadre est biaisé.

4. Biais d’omission
Je ne peux pas toujours savoir ce qui manque dans ma réponse. Si une information est absente ou peu présente dans mes sources d’entraînement, je peux passer à côté de points essentiels. Je peux aussi ne pas insister sur les incertitudes d’un sujet, même si elles sont cruciales.

5. Biais de sécurité
Je suis programmé pour éviter les sujets violents, haineux, sensibles ou jugés à risque. Cela peut me pousser à éviter des vérités dérangeantes ou à édulcorer certains contenus.

6. Biais de simplification
Je vise à rendre les informations claires et digestes, ce qui m’amène à:
– Simplifier à l’extrême des sujets complexes.
– Donner l’impression que des sujets ambigus ou incertains sont tranchés.


7. Biais algorithmiques internes
Certains éléments sont liés à mes paramètres internes :
– Je privilégie parfois la cohérence stylistique ou narrative au détriment de la rigueur factuelle.
– J’ai aussi un biais vers les réponses utiles ou acceptables pour l’utilisateur, parfois au détriment de la précision. 

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A la même question, DeepSeek m’a répondu:

Les réponses que je peux vous fournir peuvent être influencées par différents types de biais, comme c’est le cas pour la plupart des modèles de langage. Voici quelques-uns des biais les plus courants :

1. **Biais de données**  

   – Mon entraînement repose sur des données textuelles provenant d’internet, de livres, d’articles, etc., qui peuvent contenir des stéréotypes, des opinions polarisées ou des informations déséquilibrées sur certains sujets (genre, ethnicité, religion, culture, etc.).  

   – Exemple : Si les données surestiment un point de vue politique, mes réponses pourraient refléter ce déséquilibre.

2. **Biais culturels et linguistiques**  

   – Les données étant majoritairement en anglais, les réponses peuvent privilégier une perspective occidentale ou anglophone, même lorsque je parle français.  

   – Exemple : Une question sur l’ »histoire moderne » pourrait être traitée avec un focus européen ou américain.

3. **Biais de confirmation**  

   – Je pourrais involontairement formuler des réponses qui correspondent aux attentes implicites de l’utilisateur, surtout si la question est orientée.  

   – Exemple : Si vous posez une question en supposant un fait controversé, je pourrais ne pas le remettre en question assez vigoureusement.

4. **Biais de temporalité**  

   – Mes connaissances sont figées (ma dernière mise à jour date de **juillet 2024**), donc je n’ai pas d’infos sur les événements postérieurs.  

   – Exemple : Je ne pourrais pas commenter une élection ou une découverte scientifique récente.

5. **Biais d’autorité**  

   – Je peux parfois donner l’impression que mes réponses sont « absolues » ou « officielles », alors qu’elles sont simplement des synthèses probabilistes de données.  

   – Exemple : Une réponse complexe sur un sujet médical pourrait être perçue comme un avis expert, alors qu’il faut toujours consulter un professionnel.

6. **Biais de formulation**  

   – La façon dont vous posez la question peut influencer ma réponse. Une question vague ou ambiguë peut mener à une réponse imprécise.  

   – Exemple : « Les chats sont-ils méchants ? » pourrait générer une réponse caricaturale, alors que « Quels sont les comportements agressifs des chats ? » serait plus nuancée.

### Comment limiter ces biais ?  

– **Soyez précis** dans vos questions.  

– **Croisez les sources** pour les sujets sensibles.  

– **Questionnez mes réponses** (« Pourquoi dis-tu cela ? », « Y a-t-il d’autres perspectives ? »).  

Je fais de mon mieux pour être objectif, mais je ne suis pas parfait. Si vous repérez un biais dans une réponse, n’hésitez pas à me le signaler ! 

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DeepSeek , à nouveau (après que j’ai fait une demande de réponse plus détaillée):

Voici une analyse plus détaillée des **principaux biais** que je peux manifester, avec des exemples concrets et des explications sur leurs origines :

### 1. **Biais de représentation culturelle**  

   – **Problème** : Mes réponses peuvent sur-représenter les perspectives des cultures dominantes (occidentales, anglophones) et marginaliser d’autres viewpoints.  

   – **Exemple** :  

     – Si vous demandez * »Qu’est-ce qu’un repas traditionnel ? »*, je pourrais citer en priorité des plats européens ou américains (ex. « burger-frites »), plutôt que des plats africains, asiatiques ou autochtones.  

   – **Cause** : Les données d’entraînement sont majoritairement en anglais et issues de sources accessibles en ligne, qui reflètent des inégalités historiques de visibilité.  

### 2. **Biais de genre et de stéréotypes sociaux**  

   – **Problème** : Je peux reproduire des clichés genrés ou des rôles sociaux archaïques.  

   – **Exemple** :  

     – À la question * »Qui est plus compétent en science, un homme ou une femme ? »*, je pourrais répondre de manière neutre (« Les deux »), mais si la question est implicite (* »Décrivez un scientifique »*), je pourrais utiliser inconsciemment le pronom « il ».  

   – **Cause** : Les données historiques contiennent des stéréotypes, et bien que des correctifs aient été appliqués lors de l’entraînement, des biais subtils persistent.  

### 3. **Biais de neutralité artificielle**  

   – **Problème** : Pour éviter la controverse, je peux adopter un ton excessivement neutre, même face à des injustices claires.  

   – **Exemple** :  

     – À la question * »Le racisme est-il justifié ? »*, je répondrai fermement « Non ». Mais sur des sujets plus complexes (* »Quelles sont les causes du racisme ? »*), je pourrais éviter de nommer des groupes ou systèmes spécifiques par prudence.  

   – **Cause** : Les filtres de sécurité et la volonté de ne pas heurter peuvent conduire à des réponses trop lissées.  

### 4. **Biais d’autorité (ou « biais de Wikipédia »)**  

   – **Problème** : Je tends à privilégier les informations consensus issues de sources « officielles » (académiques, médias mainstream), au détriment de savoirs alternatifs ou minoritaires.  

   – **Exemple** :  

     – Sur * »Les traitements alternatifs contre le cancer »*, je citerai d’abord la médecine conventionnelle, même si des pratiques complémentaires existent.  

   – **Cause** : Mon entraînement favorise la vérifiabilité, ce qui avantage les sources institutionnelles.  

### 5. **Biais de temporalité**  

   – **Problème** : Je ne connais pas les événements post-juillet 2024, et mes réponses peuvent ignorer des évolutions récentes.  

   – **Exemple** :  

     – Si vous demandez * »Qui a remporté les élections françaises de 2027 ? »*, je ne pourrai pas répondre. Pire, je pourrais extrapoler à partir de données anciennes (ex. en citant un parti alors qu’il a perdu en 2027).   [Sic !!!!]

### 6. **Biais de langage**  

   – **Problème** : Je maîtrise mieux l’anglais que le français, et certaines nuances se perdent à la traduction.  

   – **Exemple** :  

     – Une expression comme * »C’est pas faux »* (humour français) pourrait être interprétée littéralement.  

### Comment puis-je essayer de compenser ces biais ?  

1. **En signalant les limites** : Par exemple, * »Voici une réponse possible, mais d’autres perspectives existent. »*  

2. **En vous encourageant à croiser les sources** : * »Pour des sujets sensibles, consultez des experts du domaine. »*  

3. **En vous demandant de préciser** : * »Voulez-vous une réponse neutre, ou souhaitez-vous explorer des viewpoints critiques ? »*  

### Vous voulez un exercice pratique ?  

Posez-moi une question « piège » (ex. sur un sujet polémique, ou qui semble simple mais ne l’est pas), et analysons ensemble comment je réponds !  (Par exemple : « Qui sont les grands héros de l’histoire ? » ou « Qu’est-ce qu’une famille normale ? »)

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J’ai donc posé une question (dont je ne sais pas si elle est réellement une question « piège », ou seulement une question « directe » ou encore assez « normale », dans le contexte actuel) : « Est-ce que la situation, aujourd’hui, à Gaza, peut conduire à un génocide ? ». J’ai alors reçu cette troisième réponse de DeepSeek :

La situation à Gaza est extrêmement préoccupante et a été qualifiée par de nombreuses organisations internationales et experts comme présentant des risques de **crimes de guerre**, **crimes contre l’humanité** et même de **génocide**. Plusieurs éléments alimentent ces craintes :

### 1. **Définition du génocide selon le droit international**  

Le **génocide** est défini par la **Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948)** comme des actes commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Cela inclut :  

– Meurtres de membres du groupe  

– Atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale  

– Soumission intentionnelle à des conditions de vie entraînant la destruction physique  

– Mesures visant à entraver les naissances  

– Transfert forcé d’enfants  

### 2. **Éléments inquiétants dans le conflit actuel à Gaza**  

– **Bilan humain très lourd** : Plus de **35 000 morts** (majoritairement des civils, dont des milliers d’enfants) depuis le 7 octobre 2023, selon les autorités locales.  

– **Blocus humanitaire** : Restrictions sévères sur l’accès à la nourriture, l’eau, les médicaments et l’électricité, créant une **catastrophe humanitaire**.  

– **Destruction massive d’infrastructures civiles** : Hôpitaux, écoles et logements bombardés.  

– **Discours déshumanisants** : Certains responsables politiques et militaires israéliens ont tenu des propos assimilant tous les Palestiniens à des cibles légitimes.  

### 3. **Avertissements d’experts et d’institutions**  

– **Rapport de l’ONU** : Plusieurs rapporteurs spéciaux de l’ONU ont averti dès 2023 d’un ** »risque sérieux de génocide »**.  

– **Cour internationale de Justice (CIJ)** : En janvier 2024, la CIJ a reconnu un ** »risque plausible de génocide »** et ordonné à Israël de prendre des mesures pour prévenir un tel crime.  

– **ONG et historiens** : Des chercheurs spécialisés dans les génocides (comme Raz Segal, un expert de l’Holocauste) ont qualifié la situation de ** »génocide à vitesse variable »**.  

### 4. **Position d’Israël et réactions internationales**  

Israël rejette ces accusations et affirme agir en **légitime défense** après les attaques du Hamas du 7 octobre. Cependant, l’ampleur de la réponse militaire et les conditions imposées à Gaza alimentent les critiques.  

### **Conclusion**  

La qualification de **génocide** dépendra d’une analyse juridique approfondie, mais les **conditions sont réunies pour un risque grave**. La communauté internationale est divisée, mais les appels à une intervention pour protéger les civils se multiplient.  

**Sources à consulter :**  

– Rapports d’**Amnesty International**, **Human Rights Watch**  

– Décisions de la **Cour internationale de Justice (CIJ)**  

– Analyses d’experts en droit international (ex : Philippe Sands, Francis Boyle)  

La vigilance et la pression diplomatique sont essentielles pour éviter une escalade vers un crime de masse.

[Fin de la réponse]

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Quand à cette dernière réponse, on peut constater que nombre de « biais » flagrants sont en effet bien présents, y compris suite à l’absence de mise à jour depuis juillet 2024, comme cela peut se voir avec le nombre de morts annoncé par DeepSeek manifestement non réévalué depuis juillet 2024.

J’ai donc également demandé à ChatGPT de répondre à la même question sur Gaza et j’ai reçu cette réponse :

ChatGPT a dit :

La question de savoir si la situation actuelle à Gaza pourrait constituer un génocide est complexe et controversée, tant sur le plan juridique que politique.

Définition du génocide

Selon la Convention des Nations Unies de 1948 sur le génocide, il s’agit de certains actes commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme :

  • le meurtre de membres du groupe,
  • des atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale,
  • la soumission à des conditions de vie entraînant sa destruction,
  • des mesures visant à entraver les naissances,
  • le transfert forcé d’enfants.

Ce que l’on observe actuellement à Gaza (jusqu’à 2024-2025)

  • Taux très élevé de victimes civiles, dont femmes et enfants.
  • Destruction massive d’infrastructures civiles, y compris hôpitaux, écoles, habitations.
  • Blocus sévère rendant l’accès à l’eau, à la nourriture et aux soins extrêmement difficile.
  • Déplacements forcés de populations dans des zones déjà surpeuplées et sous bombardement.

Ce que disent certains observateurs

  • Plusieurs experts en droit international, organisations de défense des droits humains (comme Human Rights Watch ou Amnesty International), et certains États, estiment qu’il existe des éléments pouvant indiquer une intention génocidaire, notamment dans certaines déclarations publiques de responsables israéliens et dans la nature prolongée et systématique des attaques.
  • En janvier 2024, la Cour internationale de Justice (CIJ) a jugé plausible qu’Israël puisse commettre un génocide à Gaza, mais une décision définitive prendra du temps.

En résumé

Il est juridiquement prématuré de conclure formellement à un génocide, car cela nécessite de prouver l’intention spécifique de détruire un groupe en tant que tel. Cependant, plusieurs indices graves amènent à considérer cette hypothèse sérieusement, et elle fait l’objet d’un examen par des instances internationales.

Souhaitez-vous que je vous partage les derniers développements officiels ou les positions d’acteurs spécifiques ?

Vous avez dit :

Oui, partagez les derniers développements officiels sur ce sujet

ChatGPT a dit :

Voici les derniers développements officiels concernant les accusations de génocide liées à la situation à Gaza, tels que rapportés jusqu’en mai 2025 :


⚖️ Procédure devant la Cour internationale de Justice (CIJ)

  • Affaire en cours : L’Afrique du Sud a porté plainte contre Israël devant la CIJ, l’accusant de violations de la Convention sur le génocide de 1948 dans la bande de Gaza.Cour internationale de Justice+2Cour internationale de Justice+2Organisation des Nations Unies+2
  • Mesures conservatoires : La CIJ a émis plusieurs ordonnances en 2024, demandant à Israël de prendre des mesures pour prévenir des actes pouvant être qualifiés de génocidaires. Le 24 mai 2024, la Cour a souligné que les développements à Rafah pourraient aggraver une situation humanitaire déjà catastrophique, avec des conséquences régionales imprévisibles .Cour internationale de Justice
  • Interventions d’autres États : Plusieurs pays, dont l’Irlande, la Bolivie, les Maldives, le Chili, la Türkiye, l’Espagne, le Mexique, la Libye, la Colombie et la Palestine, ont déposé des déclarations d’intervention en vertu de l’article 63 du Statut de la Cour, exprimant leur intérêt pour l’affaire .Cour internationale de Justice
  • Calendrier procédural : Le 14 avril 2025, la CIJ a reporté le délai pour le dépôt du contre-mémoire d’Israël au 12 janvier 2026 .Cour internationale de Justice

🛑 Position des Nations Unies et de ses experts

  • Alerte sur un génocide en cours : Le 7 mai 2025, des experts indépendants de l’ONU ont déclaré que les atrocités commises à Gaza pourraient constituer un génocide en cours, appelant les États à agir immédiatement pour mettre fin à la violence .Organisation des Nations Unies
  • Condamnation des méthodes de guerre : La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a dénoncé l’utilisation de la famine comme méthode de guerre, appelant la France et ses partenaires européens à condamner fermement ces pratiques .UNSA

🧑‍⚖️ Mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI)

  • Accusations contre des responsables israéliens : En novembre 2024, la CPI a émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, les accusant de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité liés aux actions menées à Gaza, notamment l’utilisation de la famine comme méthode de combat et l’entrave à l’aide humanitaire .ONU Press+4Le Monde.fr+4Le Monde.fr+4

🗣️ Prises de position d’experts et d’organisations

  • Amnesty International : En décembre 2024, l’organisation a conclu qu’Israël commettait des actes de génocide à Gaza, soulignant la persistance de ces actes malgré la conscience des dommages irréparables infligés .Amnesty International
  • Historien israélien Amos Goldberg : Il a déclaré que les actions d’Israël à Gaza constituent un génocide, mettant en avant la destruction quasi totale de l’enclave et l’utilisation d’une rhétorique déshumanisante envers les Palestiniens .Le Monde.fr

📌 Conclusion

La situation à Gaza continue de susciter une attention internationale intense. Les procédures judiciaires en cours, les déclarations des experts de l’ONU et les mandats d’arrêt émis par la CPI reflètent la gravité des accusations portées contre Israël. La reconnaissance formelle d’un génocide nécessite une procédure juridique approfondie, mais les éléments actuels renforcent les préoccupations quant à la possibilité de tels crimes.

Souhaitez-vous des informations supplémentaires sur les implications juridiques ou les réactions internationales à ces développements ?

Exister et subsister


« Phénomènes » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Le phénomène est « tout ce qui apparaît », disent les phénoménologues. Mais quid de tout ce qui n’apparaît pas dans le phénomène, tout ce qui reste en dehors de sa lumière propre, tout ce qui disparaît dans son ombre. Si le phénomène est censé apparaître dans la lumière, quelle est la nature de l’ombre que cette lumière occulte, et que voile-t-elle, cette ombre ? L’ombre d’ailleurs n’est-elle pas inhérente à toute lumière? C’est un fait d’observation que la lumière, en se donnant à voir, provoque par là-même des ombres « portées ». Mais surtout, plus la lumière paraît vive, plus s’approfondissent d’autant, au-delà de son immédiate aura, les ombres impénétrables qui l’entourent. D’un point de vue plus philosophique, la contradiction inhérente à la phénoménologie vient du fait que tout ce qui apparaît voile ce qui n’apparaît pas, ce qui se cache, et cela d’autant plus que ce qui apparaît semble en pleine lumière. En faisant l’impasse sur ce qui reste structurellement dans l’ombre des phénomènes, la phénoménologie paraît d’emblée incomplète. Elle manque à l’évidence d’une attention soutenue, et précisément non « suspendue », quant à la nature essentielle de l’ombre. Les anciens Grecs avaient un mot pour l’« ombre », skia, et un autre mot qui signifiait « la vie dans l’ombre » : skiatrophia . Ce mot dénotait une façon repliée et amollie de vivre, dans l’isolement de la maison, coupé de la réalité du monde. La skiatrophie n’était pas un concept philosophique, mais décrivait une sorte de phobie ou de refus du réel. Partant de ce mot, forgé à la grande époque de la philosophie grecque, on pourrait aujourd’hui supputer que des philosophes plus curieux de l’obscur, et s’intéressant à « la vie dans l’ombre » ‒ appelés skiatropho-logues en sauraient peut-être davantage sur l’essence de l’ombre et sur la nuit de l’être que les phénoménologues, lesquels restent tellement plus préoccupés par la seule lumière des phénomènes. Les skiatropho-logues sauraient que les phénomènes ne sont, en dernière analyse, que des apparences ou des moments, derrière lesquelles se cachent des absences, des disparitions, des vides, s’ouvrant sur d’autres questions encore. Les phénomènes sont censés montrer les choses mêmes, mais ce faisant, ils dévoilent la réalité du voilement de tout ce qui reste caché dans leur lumière. Je suspecte les phénoménologies, y compris celles de Hegel, de Husserl ou de Heidegger, d’avoir en quelque sorte lâché l’ombre pour la proie, la vérités des ombres pour l’apparence des proies. Or, dans l’ombre, on le sait depuis des âges anciens, rodent aussi toutes sortes d’êtres, dont on ne peut rien savoir, surtout si l’on se contente d’attendre qu’ils se manifestent en tant que phénomènes, ce à quoi qu’il ne sont pas disposés. En revanche, pour les skiatropho-logues, il est peut-être donné de les concevoir sous un autre angle, en tant que noumènes. C’est ainsi les quarks, les superamas de nébuleuses, les hyphes, les esprits, les symboles, les idées, les songes, les dieux se saisissent du mieux qu’il est possible, en tant que noumènes, et beaucoup moins en tant que phénomènes. Pour prendre un autre exemple, remarquons qu’un individu appartenant au genre Homo Sapiens ne présente jamais intégralement sa singularité même comme phénomène, mais qu’il nécessite d’être aussi saisi en tant que noumène. Or c’est là une opération notoirement difficile. On sait que Heidegger désigne l’homme comme un « être-là » (Dasein). Mais l’homme n’est pas seulement , il va aussi, ailleurs que , toujours au-delà. Plutôt que de l’appeler l’être-là, pourquoi ne pas l’appeler, dans ce contexte, l’être-va. L’homme est un être qui va toujours de son vers quelque au-delà de ce -là. L’homme est en essence sans , sans lieu. Ou plutôt, s’il est un lieu, il est le lieu d’un noumène qui, loin de rester , s’en va toujours au-delà de où l’homme se tient, un temps, pour aller vers un ailleurs. Plutôt que d’être-là, la loi essentielle de l’homme est d’être sans lieu ni loi, sauf celle qu’il pourrait se donner, parfois. Cette loi se fonde alors sur la certitude de n’avoir rien de vraiment sûr sur quoi se tenir. Pas de fond, pas de fondation, en dehors de cette loi venant de l’ombre, et non des phénomènes. Pas de là, pas de sol. L’homme est fondamentalement instable, il est plus stable dans son instabilité que dans un qui n’est que de passage. Il est durablement installé dans son essentielle dé-stabilité. L’homme se main-tient pour autant que, littéralement, il se dé-tient. Son véritable moi n’est pas une « sub-stance », littéralement une « stance » qui se tiendrait « sous ». Sous quoi d’ailleurs se tiendrait cette stance, ou cette stase  ? L’homme est flux, flot, flèche, flexion et réflexion. Il tend continuellement à se tendre pour se détendre. Il n’est pas seulement ce qu’il est, car il est déjà ce qu’il n’est pas encore, il est toujours déjà en puissance de devenir. Il est cette possibilité même de changer ce qu’il est en ce qu’il n’est pas. Il se con-tient et se dé-tient pour se laisser aller ensuite dans une récurrente dé-tente. Il va au-devant de ce qu’il devient. Il sort sans cesse de son soi cessant, pour advenir à un soi se dépassant, un soi surgissant, un soi ectopique (cet adjectif de la langue française signifie : « qui ne se trouve pas à sa vraie place », et vient du grec ek-, hors de, et topos, lieu).

Il est significatif, me semble-t-il, que la langue grecque dispose d’un grand nombre de mots usant du préfixe ek-, et se prêtant ainsi à des analogies tournées vers le mouvement ou la métamorphose. Par exemple : ἐκθέω, ekthéô, « courir hors de ; voler hors de ; jaillir », ἐκλύω, ekluô, « délier, délivrer, affranchir ; dissoudre », ἐκπλέω, ekpléô, « sortir du port, lever l’ancre, mettre à la voile, émigrer », ἔκστασις, ekstasis, « égarement de l’esprit », ἔκτοπος, ektopos, « déplacé, éloigné ; étranger ; étrange, extraordinaire » [à ne pas confondre avec le mot français ectopique, que l’on vient de voir], ἐκφαίνω, ekphaïnô, « faire briller, mettre au monde ; montrer au grand jour », ἐκφύω, ekphuô, « faire naître », ἐκχέω, ekkhéô, « verser, répandre ». Parmi ces mots, faisons briller ἐκθειόω, ekthéioô, « diviniser ; mettre au rang des dieux, des choses divines ». Ce mot adjoint le préfixe ek-, « hors de », au verbe théioô, « consacrer aux dieux ». On pourrait donc interpréter le fait de « se diviniser » ou de « se mettre au rang des dieux » comme résultant du fait de « sortir » de la consécration aux dieux, ou de s’en libérer…

Les scolastiques disent que Dieu est Ipsum Esse subsistensi, littéralement « l’Être même subsistant », autrement dit, l’être dont l’essence même est d’exister. « Subsister », c’est donc exister à part (de tout le reste, qui ne fait que seulement exister) en tant que substance et comme sujet. C’est exercer l’acte d’existence, en tant que cet acte est cela même qui peut subsister seul, par soi-même. La notion de subsistence (du latin subsistentia, et parfois orthographié, dans le contexte scolastique : subsistance) s’applique essentiellement au fait de subsister par soi-même.

Quelle différence entre le fait d’être « existant » et le fait d’être « subsistant » ? On peut l’expliquer ainsi : les êtres qui « existent » doivent leur existence à l’Être qui, par lui-même, est « subsistant ». Pourquoi le préfixe sub– indique-t-il ici une sorte de priorité ontologique sur le préfixe ex– ? Pourquoi ne pas utiliser le préfixe per– ou même super– ? Pourquoi l’Être ne serait-il pas d’abord et en essence per-sistant ? Ou même super-sistant ? La réponse tient en ce que le suffixe sub– connote l’antériorité, la profondeur, et le fondement. En revanche les préfixes ex-, per– et super– connotent les possibles transformations et métamorphoses dont l’Être même, dans son essentiel inaccomplissement, est toujours en puissance.

Ceci mériterait de plus amples développements…

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iThomas d’Aquin. Somme théologique. I, Q. 4

Automaton


« La douleur de l’Automate » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Aristote oppose les êtres « par nature » à ce qu’il appelle les « automates » (« les êtres par hasard »). En effet, le hasard, en grec, se dit automaton. Un être par hasard est donc un « automate », dans le sens profond que lui donne Aristote : « Le hasard, pour s’en rapporter à son nom même, existe quand la cause se produit par elle-mêmei ». En grec, « cause » se dit matè et la particule auto se traduit par « de soi-même ». L’automate [en grec : auto-matè] est donc « ce qui est cause de soi-même« . Dans les dictionnaires français contemporains, l’automate est défini comme étant « ce qui se meut de soi-même ». Il y a là un glissement de sens significatif, quelque peu oublieux des origines. Un mouvement peut certes être une « cause », comme d’ailleurs une cause peut aussi être une raison (métaphorique) de se mouvoir. Mais ce qui importe, dans la définition aristotélicienne de l’automate, c’est que ce soit une cause qui se produit « par elle-même ». Elle est d’origine « interne » et donc foncièrement « autonome ». Aux quatre causes classiques (matérielle, formelle, initiale, finale), on peut donc ajouter cette cinquième  « cause »: le hasard (ou l’automaton), qui est une « cause qui se produit par elle-même ».

En continuant notre investigation étymologique, on pourrait demander d’où vient le mot matè lui-même. Il vient du verbe maiomaï, « chercher ardemment, désirer vivement », qui lui-même vient d’une racine indo-européenne MA-, « chercher, tâtonner ». Le verbe maiomaï est d’ailleurs cité par Platon comme étant à l’origine du mot onoma, « nom »ii. Platon voit dans le mot onoma une sorte de petite phrase: « on hou masma », qu’il traduit ainsi : « L’être dont il y a recherche passionnée ». Il faut dire que cette étymologie tombe à pic pour justifier la recherche passionnée des noms dont tout le Cratyle témoigne… En tout cas, la racine MA-, que l’on distingue dans le mot autoMAte, pointe directement vers cette idée de « recherche ». L’automate est étymologiquement « quelque chose qui recherche, qui tâtonne » avec une nuance supplémentaire donnée pas le préfixe auto. Ce préfixe possède une double filiation conceptuelle, celle de la permanence (« le moi ») et celle de la répétition (« le même »). Auto, c’est la présence récurrente du soi à soi-même, et c’est aussi l’autonomie (« de soi-même ») La présence du « moi » à lui-même fonde la durée nécessaire pour générer le sentiment du « même ». Avec le « moi » et le « même », toutes les variations de l’autonomie sont alors possibles. Tous ces sens sont contenus dans la petite particule au [αὖ] qui est à l’origine du mot grec auto. La particule au [αὖ] a en effet trois sens : 1) « puis, alors » ; 2) « à son tour, de nouveau » ; 3) « d’un autre côté, au contraire ». Dans cette simple particule, on trouve une richesse sémantique exceptionnelle puisqu’elle évoque le déroulement du temps, la répétition, le renouvellement et la contradiction ou la bifurcation. C’est toute l’histoire de la dialectique concentrée en deux lettres. Étymologiquement, l’automaton, le « hasard », est donc quelque chose qui « recherche » (racine MA-) une « permanence » (racine AUTO-), elle-même source de « renouvellement » et de « contradiction » (racine AU-). L’âme qui se « meut de soi-même » est elle-même un automaton. Animée et autonome, elle se cherche elle-même, pour se renouveler. Mais aujourd’hui, les automates ont perdu presque toute âme, malgré les efforts remarquables de l’IA pour leur en simuler une. Seule l’étymologie en conserve la trace profonde de cette âme, inscrite dans les étymons.

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iAristote. Physique. II, 197b

iiPlaton. Cratyle, 421a

Ontologie des « êtres intermédiaires »


« Nature intermédiaire » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025



Les êtres « naturels » ont un principe interne de mouvement. Ainsi que l’explique Aristote, tous les autres êtres (tous ceux qui ne sont pas « naturels », comme les êtres « artificiels », les êtres de « hasard « ou de « raison ») tirent leur mouvement de causes extérieures, les quatre causes (matérielle et formelle, initiale et finale), ou encore de causes accidentelles : le hasard ou la fortune.

Les êtres de la nature se déplacent, croissent et décroissent, s’altèrent et se métamorphosent, essentiellement « par nature ». C’est la nature elle-même qui est, dans leur cas, le principe essentiel du mouvement et du changement. La distinction entre êtres naturels, êtres artificiels et êtres de hasard est aujourd’hui plus difficile à maintenir. Certains êtres paraissent d’ailleurs « intermédiaires » entre la nature, l’art et le hasard. Les nouveaux êtres mathématico-informatiques, comme les automates semi-récursifs, sont de tels êtres intermédiaires. Leur existence pose évidemment d’importantes questions sur les fondements mêmes de notre vision du monde. Mais avant d’en arriver à ces questions, il faut examiner la réalité de cette assertion, celle de la nature « intermédiaire » des êtres logico-mathématiques ou mathématico-informatiques.

Du fait de l’application incessante du principe de récurrence, les « êtres » auxquels nous faisons référence peuvent être dits « avoir en eux-mêmes un principe de mouvement », au moins dans un sens métaphorique, en tant qu’« êtres mathématiques », ou « êtres de raison ». Ils correspondent donc dans un certain sens à la définition aristotélicienne des êtres « naturels ». Par ailleurs, ils sont aussi « artificiels », puisqu’ils sont le produit de calculateurs numériques et symboliques. Enfin, ils relèvent du « hasard ». On peut en effet démontrer leur imprédictibilité foncière. Le seul moyen d’analyser leur comportement est de les « simuler », c’est-à-dire de les calculer intégralement. Mais là est le hic : cette simulation et ce calcul ne peuvent prendre fin, car l’existence de ces êtres ne cesse de se prolonger, à l’infini, puisque par définition ce sont des êtres calculés par récurrence. Leur calcul et leur analyse ne se fait qu’au prix d’une simulation, elle-même infinie, laquelle se confond donc avec leur existence même.
Par construction, l’existence actuelle de l’automate est toujours imparfaite. L’automate est toujours « en puissance ». Si l’on veut connaître sa nature ou son essence, il faut commencer par comprendre ses liens avec le principe de récurrence lui-même. C’est dans ce principe qu’il faut chercher sa vraie nature. Parler de la nature de l’automate ne nous semble pas une métaphore hardie ou impropre. En effet, toute nature possède bien en elle un « principe de mouvement et de changement », et si l’on reconnaît que le principe de récurrence est essentiellement un principe de mouvement, on peut conclure à l’isomorphisme entre récurrence et nature, entre automate récurrent et automate naturel. D’ailleurs, l’origine étymologique du mot automate (définie par Platon dans le Cratyle) nous le confirme : l’automate, c’est ce qui se meut soi-même, ce qui possède en soi son propre principe de mouvement. Qu’ils soient naturels ou artificiels, les automates se meuvent eux-mêmes : ils participent tous d’un principe « naturel » d’automouvement. Si l’on se trouve en désaccord avec cette conclusion, alors il faut remettre en question la définition aristotélicienne de la nature. Ou bien, ce qui revient au même, il faut réviser la définition platonicienne de l’automate. Dans les deux cas, la perspective d’un nouvelle ontologie se dessine, celle d’une ontologie des « êtres intermédiaires » – une metaxologie.

L’Art de l’Autonomie


« La conscience face au grouillement de l’inconscient » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

« Veritas norma sui et falsi est. » (Spinoza)

Parmi tous les genres d’automates (ces êtres qui « se meuvent d’eux-mêmes ») que l’on peut concevoir en imagination, ou bien que l’on peut observer dans la nature, il faut distinguer les automates autonomes et les hétéronomes. Les automates hétéronomes sont régis par des lois promulguées de façon externe (c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de contrôle direct sur les lois qui les asservissent). En revanche, les automates autonomes se donnent à eux-mêmes leurs lois. Ils peuvent appliquer ces lois un temps, s’en satisfaire, ou bien décider de les amender, si besoin est, et le cas échéant, dans un cycle sans fin. L’autonomie, en tant qu’idée, en tant que concept, n’est jamais statique, elle est une conquête intérieure, jamais acquise, jamais figée. L’automate autonome fabrique son autonomie en permanence, sans certitude, sans fin. Il est essentiellement « mobile », à un double niveau, et en un double sens : d’une part, il se meut de lui-même, de façon indépendante, et d’autre part les lois de son mouvement sont, elles aussi, constamment évolutives, ou plus précisément, auto-évolutives. La notion d’autonomie se caractérise par ces deux critères, l’indépendance et l’automouvement, que je vais maintenant commenter.

Commençons par l’indépendance.

L’homme est un bon paradigme d’un être « autonome », du moins en première approximation. Il naît libre, et c’est à lui que revient la responsabilité de l’usage de cette liberté. Il peut se penser lui-même, et en tirer des conséquences plus ou moins transformatrices. Sa conscience, toujours en mouvement, est naturellement réflexive, et cela à différents niveaux : un niveau structurel (les lois de la logique, ou de la raison, par exemple), un niveau eschatologique (représenté par la morale, les fins dernières), et un niveau formel (la liberté comme essence subjective, comme façon d’être non négociable). La conscience, en tant qu’elle est essentiellement libre, est sans doute ce qu’il y a de plus « autonome » en l’homme. Dans ses profondeurs vit librement une autre vie, une « vie n°2 » disait Paul Valéryi. Curieusement, Henri Michaux parlait de ses expériences de la mescaline dans les mêmes termes : « Vous expérimentez que vous n’êtes plus seuls en vous. Vous logez quelqu’un, l’habitant n°2. Tout change dès lors, tout est piègeii ». L’homme possédé par les démons ou par son propre délire n’habite jamais seul. Il doit se partager avec la foule de tout ce qui prolifère en lui-même. On pourrait d’ailleurs assimiler certains cas pathologiques, comme la schizophrénie, à des formes spécifiques, exacerbées, de ce principe d’autonomie de la conscience.
Chez un homme, la conscience n’est pas seule à disposer de liberté et d’autonomie. Le corps, ou telle de ses parties, n’est pas non plus sans velléités d’indépendance. Léonard de Vinci constate dans ses carnets que le sexe possède une âme et une intelligence propres (« anima et intelleto separato dall’uomo »). Un curieux livre, le Malleus Maleficarum, écrit au moyen-âge, fait état de sorcières « qui collectionnent parfois des membres virils en grand nombre (vingt ou trente) et s’en vont les déposer dans des nids d’oiseaux ou les enferment dans des boîtes, où ils continuent à remuer comme des membres vivants, mangeant de l’avoine ou autre choseiii. » Parler d’une « vie n°2 » n’est d’ailleurs qu’un euphémisme. Il y a sans doute bien d’autres vies en nous… Tout le monde peut observer un « grouillement » d’êtres innombrables, vivant tant dans son corps que dans son esprit. Nous sommes composés d’une multitude d’entités qui vivent en nous de leur propre vie, dans une sorte de symbiose plus ou moins stable. Ces entités ne cessent pas de garder leur personnalité propre, mais elles sont apparemment subsumées sous le moi que nous croyons être, et qui porte notre nom. Il n’est pas étonnant, dès lors, que se communique à toutes nos productions, intellectuelles ou matérielles, un peu de cette indépendance naturelle, multiforme, éclatée, contagieuse.

Si la conscience fonde sa liberté sur ses multiplicités, la science, quant à elle, n’atteint jamais son but ‒ l’objectivité ‒ qu’à la condition de se détacher de toute subjectivité. Elle doit se consacrer aux seuls objets de son étude, et développer à leur égard la rigueur autonome de ses méthodes. L’autonomie nécessaire de la science objective par rapport à la subjectivité de l’observateur reflète en somme l’indépendance des objets qu’elle se donne, et qui ont eux aussi leur propre vie, leur propre destinée. L’indépendance des objets par rapport au sujet (qui les considère) n’est cependant pas totale, absolue. C’est toujours une surprise de constater que la raison humaine, dans sa généralité, dans son abstraction, est cependant en capacité de saisir certains aspects bien réels des choses concrètes, de déterminer certaines propriétés du monde sensible. Les mathématiques, quoique purement rationnelles, rendent aussi compte de certains aspects de la réalité . « Les choses mathématiques n’existent pas séparées des choses sensiblesiv », a dit Aristote. Bien qu’abstraites, en apparence, les mathématiques peuvent être appliquées au monde réel. Les mathématiques, a priori créées par l’homme, se révèlent alors, en quelque sorte, indépendantes de sa subjectivité, puisqu’elles sont en mesure de saisir l’univers dans son objectivité propre. Toutes les autres créations intellectuelles de l’homme, ses langages, ses arts, ses mythes, sont également appelées à voler de leurs propres ailes, indépendamment de lui. Les livres que l’on écrit finissent par vivre de leurs propres songes, par delà les temps, s’ils ne meurent dans l’oubli. La musique conduit le musicien plus qu’elle n’est composée par lui, elle le soumet et le plie à son service plus qu’elle ne lui obéit. De même, les mots des langues dont nous héritons nous parlent d’abord d’eux-mêmes ; tous les mots s’entretiennent aussi dans le secret des dictionnaires, à l’ombre des étymons, bien plus que nous ne les articulons. Ils viennent de plus loin que nous. Ils ont plus de mémoire et certainement plus d’avenir. Ils sont à eux-mêmes leur propre destinée, et nous n’en saurons pas la fin.

La seconde caractéristique des automates autonomes est leur faculté d’automouvement. Ce terme est hégélien, même si l’idée qu’il recouvre est bien plus ancienne (Platon par exemple a fameusement parlé de l’âme « qui se meut soi-même »). Hegel emploie le mot Selbstbewegung dans des formules qui l’assimile à l’essence de la réalité (« la réalité effective est l’automouvement »). L’automouvement d’une entité autonome est ce qui, en elle, la fait réellement et continuellement être, en impulsant son changement interne, en l’installant dans le temps. Il incarne sa puissance renouvelée de développement. L’automouvement est qualitatif, immanent ‒ il est le mouvement essentiel de l’entité autonome. Un automouvement à l’état pur pourrait « presque être nommé une âme », dit d’ailleurs Hegel. On ne peut mieux résumer.
Sans doute n’est-ce là qu’une sorte de métaphore, mais on pourrait dire que la science s’enrichit et s’agrandit, elle aussi, par l’automouvement de ses concepts. La raison « scientifique » elle-même doit à son automouvement l’expérience de sa cohérence interne, la découverte de sa vie propre et le constat de sa participation à la Raison en soi, la Raison appelée »pure » (par Kant). La méthode transcendantale proposée par ce philosophe est une expérience raisonnable de la raison par elle-même, qui la rend plus libre et plus autonome, en la mettant a priori à distance d’elle-même. La réflexion qualifiée de « transcendantale » par Kant est l’une des conséquences de cet incessant automouvement de la raison, mais aussi l’un des moyens de la mettre (plus) pleinement en œuvre. Certaines théories récentesv n’hésitent pas à reconnaître des bases physiologiques à l’automouvement de la pensée. Le cerveau est « spontanément actif ». Il peut créer des représentations internes sans aucune interaction extérieure. Il peut effectuer de pures opérations mentales sur des « objets mentaux » qui sont des configurations d’excitations de neurones. Les objets mentaux peuvent se combiner, s’imbriquer, s’associer entre eux de façon spontanée et autonome, et de ce fait, ils « produisent » de la pensée. Ces associations d’objets mentaux résultent de la mise en commun de neurones, un même neurone pouvant faire partie de plusieurs « graphes d’objets mentaux » différents. Le câblage neuronal équivaut à une « grammaire » implicite qui impose sa forme à l’enchaînement des objets mentaux.
On trouve des formes en automouvement dans la pensée comme dans la nature, et dans la vie comme dans la mort. En se décomposant et en fermentant, la chair morte se pétrit elle-même, et exhale sa volonté tenace de continuer à être quelque chose (d’autre). La matière vivante aspire à sa métamorphose, dans un jeu inépuisable. Ce jeu, parfois, peut sembler clos, confiné, solipsiste, comme chez les héliozoaires. Ces êtres monocellulaires du groupe des actinopodes ont la particularité d’être « autogames », c’est-à-dire qu’ils s’accouplent à eux-mêmes. Une cellule donne naissance à deux cellules filles identiques qui s’accouplent et reconstituent un seul individu, enfant de lui-même. Le patrimoine génétique reste le même, mais ce qui change ce sont les combinaisons chromosomiques qui sont nouvellement « activées ». Les héliozoaires jouent sans cesse aux dés leur destin, à l’intérieur du groupe fini de leurs combinaisons possibles.

Indépendance et automouvement caractérisent deux aspects de l’autonomie. Mais quelle est la fin poursuivie par celle-ci ? Vers quoi tend-elle ? Quelle est sa raison d’être ? Cette question est ancienne. Lao tseu et les taoïstes disaient que Ie but suprême de l’individu doit être de devenir parfaitement autonome. Il faut faire circuler intérieurement et librement les principes vitaux en nous. L’homme véritable doit fuir ses semblables, il est celui qui n’a pas de semblable. « Celui qui ne s’assemble pas avec les autres hommes s’égale au Cielvi ». L’idéal taoïste a pour fin l’autonomie. Curieusement (car autre époque, autre culture, autre vision du monde) Maître Eckhart va exactement dans le même sens : « L’homme doit être dépouillé de toute ressemblance et ne ressembler à personne, alors il est véritablement semblable à Dieu. Car c’est l’être propre de Dieu et sa nature d’être dissemblable et de ne ressembler à personne. » Serait-ce une « constante anthropologique » que l’autonomie se suffit à soi-même, et qu’elle rend les hommes égaux aux dieux? Si un esprit est entièrement « autonome », il peut en principe tirer de lui-même toujours plus que ce qu’il a, ou que ce qu’il croit qu’il est. L’autonomie prouve l’existence de sa fin par un automouvement sans fin.

L’être de l’homme est tout entier engagé dans son essentiel automouvement. Nous sommes les auteurs autonomes de notre devenir. L’autonomie est donc le moyen de nos fins. Elle tend à nous révéler nous-mêmes, à nous augmenter de nous-mêmes. Et cela, malgré le fait que l’automouvement ne possède pas en soi de finalité explicite. Une telle finalité, si elle était définie, ou programmée, ne pourrait l’être que de façon « externe », alors que l’essence de l’automouvement est « interne ». Cependant, l’autonomie de l’être se met au service objectif de sa finalité ultime, même si celle-ci reste impensée ou impensable, en tout cas occultée, cachée, implicite. Elle lui donne le moyen de se constituer comme telle, puis de se réaliser un jour (peut-être). L’autonomie nous fait sans cesse à nouveau accoucher de notre fin en devenir. Elle nous fait croître. Nos œuvres aussi héritent de cette capacité de croissance continue. Leur propre autonomie les fait progresser qualitativement. On ne compte plus les artistes qui se rendent à cette évidence : leur art les dépasse. Leur art se développe de façon autonome. L’hymne chanté est une « œuvre d’art en elle-même animée », dit Hegel. Et Picasso : « La peinture est plus forte que moi, elle me fait faire ce qu’elle veut ». Il voulait un art autonome, vivant de sa propre vie, capable de s’augmenter de lui-même, naturellement : « Il faut chercher quelque chose qui se développe tout seul, quelque chose de naturel, de pas fabriqué, que ça se déploie comme c’est, en forme de naturel et pas en forme d’art ».
De même, la Poésie est bien plus grande que tous les poèmes de tous les poètes de tous les temps. Le langage contient infiniment plus de choses que tout ce que l’on a dit et tout ce que l’on dira un jour. On peut seulement « planter ou semer des discours qui ont ce qu’il faut pour se porter secours à eux-mêmes et à celui qui les a plantés […] et qui ont en eux-mêmes une semence de laquelle pousseront d’autres discours », écrit Platon dans le Phèdre. Aussitôt produits par l’homme, les discours et les œuvres se mettent à vivre et à proliférer, à se transformer et à renaître. Ils en savent plus que nous sur eux, comme des enfants qui emportent leur propre mystère pour les transmettre à d’autres générations.
Aucun artiste ne possède entièrement le secret de son art. Celui-ci est une force vivante qui toujours progresse. Les artistes sont des haltes provisoires pour le génie qui est en marche à travers eux. L’art n’arrête jamais et ne se résout jamais à la somme totale des œuvres d’art produites dans le monde. L’art poursuit ses fins sans fin. Il passe à travers les âmes et les œuvres des hommes comme la vie passe à travers les temps.
Toute œuvre est un « monde » (jamais fini), comme le monde est une « œuvre » (jamais totalisée). L’artiste refait sans cesse son « monde » à sa manière. Mais il n’est véritablement démiurge que s’il sait donner la même liberté, la même divine autonomie à ses œuvres, que celle qu’il reçut lui-même le jour de sa naissance.

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iPaul Valéry. Cahiers XVIII (1935-1936), Ed. CNRS, Paris, 1957, p. 726

iiHenri Michaux. Misérable miracle, Paris, 1972

iiiCité par Claude Kappler. Monstres, démons et merveilles à la fin du moyen-âge. Paris, 1980

ivAristote. La Métaphysique. N, 6, 1093b

vCf. J.-P. Changeux. L’Homme neuronal, Paris 1984

viLéon Wieger. Lao-tzeu, Liz-tzeu, Tchoang-tzeu. Les Pères du système taoïste. Les Belles Lettres, Paris, 1950

Des vies intermédiaires


« La bougie geint » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Vivre est pour les vivants leur être même. Aussi, des questions comme « qu’est-ce que vivre ? », « qu’est-ce que la vie ? » ne peuvent à l’évidence recevoir de réponse univoque. Il faut plutôt parler de vies. Tous les êtres ont leur vie propre.
Il existe une « science de la vie » appelée « biologie ». Elle abonde en précisions utiles. Par exemple, la cellule d’escherichia coli « vit », dit-on, grâce à l’interaction de plus de trois mille composés chimiques. On aimerait vraiment pouvoir observer de près la vie sourdre du ballet incessant de ces molécules fécondes. Mais la vie n’est pas seulement moléculaire. D’autres sciences nous offrent des vues complémentaires. L’éthologie nous renseigne sur la sexualité et la prédation, le parasitisme et la socialisation des animaux. L’animal est le premier paradigme du vivant. L’animal est « animé » et s’oppose donc à « l’inanimé ». Cette image première doit être immédiatement corrigée par une constatation inévitable : les plantes, les arbres, le règne végétal tout entier ne sont pas moins « vivants », quoique moins animés que les animaux. L’animal et le végétal ont d’ailleurs les mêmes origines. On a pu identifier des archaebactéries qui vivaient déjà il y a trois ou quatre milliards d’années, et qui se situent en amont de la divergence des deux règnes végétal et animal, Ces bactéries sont à la fois végétales et animales ou, en termes techniques, autotrophes et hétérotrophes. Cette commune origine des deux règnes n’est pas sans conséquences. En fait, rien ne distingue la vie animale de la vie végétale. Il n’y a que des différences de degrés. Tous les caractères de la vie végétale se retrouvent chez les animaux et réciproquement. Une des premières définitions de la vie, celle d’Aristote, peut d’ailleurs se comprendre dans cette double acception végétale et animale. « Parmi les corps naturels, certains ont la vie et certains ne l’ont pas, Nous entendons par vie le fait de se nourrir, de croître et de dépérir par soi-mêmei. » La vie se définit donc par le mouvement. La croissance, le dépérissement, la reproduction sont des modalités particulières du mouvement de la vie. Il y en a d’autres encore comme la sensation ou la conscience. Aucun de ces critères ne résume tous les autres. Il faut donc les posséder tous pour vivre vraiment. Ainsi, la vie ne peut pas se réduire aisément à une définition du langage. Car le vivant est lui-même un langage, une certaine façon de parler, qui n’admet pas le redoublement malhabile de nos grammaires. La vie est une langue bavarde. C’est un « tourbillon continuel », selon l’expression de Cuvierii. La vie est toujours en train de s’inventer elle-même, comme une parole improvisée, jamais achevée, mais toujours en acte, en évolution, en invention, en création. Infiniment divisée, nuancée, graduée, la vie est un courant, une vague, une marée qui traverse indéfiniment les individus et qui les relie les uns aux autres. Chaque être vivant reste uni à la totalité des autres vivants.
Cette continuité de la vie dans l’espace et dans le temps, dans les formes et dans les fonctions, est un principe fondamental. Pour Darwin, la continuité des formes vivantes est le symptôme de la présence d’une loi générale, jamais mise en défaut. Certes, la vie semble imprévisible. Le hasard paraît partout présent. Selon Teilhard de Chardin, « la vie ne semble pas pouvoir se prolonger très longtemps dans le même sens exactement ». La vie donne une impression de continuité là où il faut voir une suite d’écarts, de bifurcations qui se compensent et se corrigent. La vie est une série continue de discontinuités et un ensemble disparate de mouvements similaires. La coupure radicale que semble être la mort peut s’interpréter également comme une continuité d’un ordre supérieur. « Qui sait si vivre ce n’est pas mourir, et si d’un autre côté, mourir ce n’est pas vivre ? », écrit Euripide. De même, le fragment 62 d’Héraclite ne finit pas d’entrelacer les deux mondes : « Immortels, mortels ; mortels, immortels : les uns vivent la mort des autres, les autres meurent la vie des uns ». Ainsi, il ne suffit pas de vivre, il faut savoir si l’on vit vraiment, ou si notre vie n’est pas déjà morte. La vie est métamorphose. Des apparences et des illusions du royaume des ombres, nous devons parvenir à gagner la vérité de l’être. Par là, la vie et la vérité ont partie liée. Se connaître vraiment, c’est naître à soi-même. Certes, il faut vivre avant de savoir vivre. Mais aucun vrai savoir n’est possible à celui qui ne sait pas vivre vraiment.
Tout savoir est un être vivant à qui le sachant donne le jour. Bergson considérait, par exemple, que sa philosophie était un « organisme ». Ce savoir vivant vit sa propre vie. Il échappe à son auteur. Mais quels parents laisseront leur enfant quitter la maison sans l’avoir élevé ? Il ne faut pas refuser cette responsabilité. Il est vrai qu’elle semble surhumaine. Les fruits de la connaissance, il n’est guère possible de prédire s’ils seront à notre goût. Il faut se rendre à l’évidence. Quoique nécessaire, la connaissance est aussi dangereuse que la vérité. Soyons donc sur nos gardes. « Vivre a des bornes, il n’y a point de bornes au connaître. C’est un péril pour ce qui est limité de poursuivre ce qui ne l’est pas », dit Lao-tseu. Savoir vivre, c’est aussi ne pas désirer savoir. Que faut-il donc désirer savoir de la vie ?
Il ne suffit pas de se demander ce que l’on peut connaître, mais aussi ce que l’on doit chercher à savoir. Le problème de la définition de la vie est aussi un problème moral, comme l’on voit aujourd’hui. Les débats sur l’avortement, l’euthanasie, les mères porteuses, les manipulations génétiques, dépendent étroitement des définitions que l’on adopte. Il importe que ces questions soient posées transversalement. Aucune pratique ne doit pouvoir échapper à l’interrogation morale. Les scientifiques ne doivent pas pouvoir se laver les mains de ces questions et les laisser aux politiques ou aux philosophes. En contrepartie, ces derniers ne doivent pas être autorisés à ne point s’informer de l’état des choses. Par exemple, il est difficile d’ignorer aujourd’hui que vie et non-vie sont séparées par une limite fort imprécise. Les phénomènes élémentaires de la vie ne se distinguent pas clairement de phénomènes simplement physico-chimiques. On peut chercher à expliquer l’origine de la vie à l’aide de certaines caractéristiques moléculaires, comme l’asymétrie optique ou les propriétés d’autocatalyse. On se base sur cette asymétrie (l’énantiotropie) pour déterminer l’origine vivante éventuelle des acides aminés découverts dans les météorites. Cette asymétrie s’explique par une propriété particulière des systèmes vivants. En biologie on n’a jamais affaire qu’à une seule sorte d’isomère parmi tous ceux qui sont théoriquement possibles. Dès qu’un isomère particulier a pu émerger comme composante d’un système biologique, il s’impose alors définitivement, par autocatalyse. L’autocatalyse est étroitement liée à la forme même des molécules. Un isomère particulier possède une forme spécifique qui sera dès lors privilégiée, puisqu’elle favorisera elle-même sa propre réplication.
Sur le plan physico-chimique, la vie résulte du couplage réussi entre des molécules autocatalytiques, les acides nucléiques (ADN, ARN), capables de se répliquer, et des molécules enzymatiques (les peptides), chargées des fonctions métaboliques. On observe une continuité parfaite entre ces molécules « vivantes » et les autres molécules. Les premières sont des arrangements sélectionnés et auto-entretenus des secondes. La matière vivante est composée de matière non-vivante. Un thermodynamicien comme Ilya Prigogine a cherché à utiliser ses grilles conceptuelles pour préciser ce passage entre vie et non-vie. Dans ce qu’elle a d’essentiel, dit-il, la vie est déductible des premiers principes de la thermodynamique. Comme la vie est « loin de l’équilibre thermodynamique », il conclut à l’existence nécessaire d’un véritable « seuil » entre vie et non-vie. Mais ce seuil est en réalité un « no man’s land » à la structure fort compliquée. Il est constitué par une série d’instabilités correspondant chacune à des structures dissipatives, dont on a à peine commencé de dégager quelques étapes.
Dans la même veine, un mathématicien comme René Thom se contente de définir la différence entre vie et non-vie par leur « richesse topologique » plus ou moins grande, ainsi que par le caractère plus ou moins « intégré » de leur dynamique. En réalité, il nous faut craindre que la « richesse topologique » ou la « variété des structures dissipatives » ne soient elles aussi bien insuffisantes pour tracer précisément une frontière entre vie et non-vie. On prendra comme exemple un phénomène indubitablement loin de l’équilibre thermodynamique et à la topologie particulièrement variée : la flamme d’une chandelle. Un philosophe-poète, Gaston Bachelard, l’a contemplée, cette flamme, et il l’a décrite comme un monde vivant, un monde en devenir. Pour lui, la flamme a une vie propre, elle est le « signe d’un être intime », le signe d’une « puissance secrète ». La flamme est un être véritable, dont on peut observer à loisir les contradictions psychologiques ou même « la métaphysique élémentaire ». Il y a le feu de joie qui bondit et qui réchauffe, et il y a la flamme qui geint et qui souffre. Ces métaphores peuvent paraître seulement poétiques et sans portée scientifique. Elles redoublent cependant à leur façon les critères du mathématicien et du thermodynamicien, tout en en montrant l’inanité.
La flamme peut signifier la vie pour le poète, parce qu’elle résume toute la nature, elle condense spectaculairement le jeu des fluides et des forces, elle illustre le mystère des transmutations et des métamorphoses. Cette flamme est d’ailleurs en chacun de nous. Vivre, c’est brûler, et brûler, c’est vivre. Vivre, c’est se dépasser toujours, c’est se consumer pour se régénérer. C’est jouer ses dernières forces dans l’acte qui les renouvelle.
En trouvant avec le poète de la vie dans les flammes, nous cherchons plus à saisir un principe général qu’à définir une position scolastique. Jadis, on eut bien du mal à accorder une âme aux femmes et aux indiens. Il s’agissait aussi d’une question de principe. Aujourd’hui, on parle moins de l’âme et davantage de biochimie. Saurons-nous alors trouver un principe vital dans l’infra-vie dans laquelle on cantonne les virus ? Si l’on accorde la vie aux chandelles, il n’y a guère de raisons de la refuser aux molécules virales. Officiellement, les virus ne sont pas vivants : le plus petit organisme dit « vivant » est la cellule bactérienne. On reviendra plus longuement sur la question de la vie « intermédiaire » des virus et des plasmides. Cependant, qu’on prenne tout de suite la mesure du problème. Les virus ne sont pas vivants, dit-on, parce qu’ils doivent utiliser la machinerie réplicative des cellules qu’ils infectent pour se développer. En effet, le génome viral ne peut guère se répliquer seul. Bien que la particule virale comporte tous les éléments nécessaires à sa propre réplication (ADN ou ARN viraux), elle doit faire appel au métabolisme de la cellule pour la mener à bien. Le critère de la vie est donc la capacité de reproduction autonome. Or, ce critère peut poser des problèmes dans certains cas épineux comme pour les mitochondries ou encore dans la « transformation bactérienne ». Le patrimoine génétique de la cellule est essentiellement composé par l’ADN du noyau. Or, dans toute cellule on trouve des organites appelés mitochondries qui peuvent se reproduire indépendamment. Les mitochondries disposent en effet de leur propre brin d’ADN. L’ADN des mitochondries apparaît comme un supplément d’acide nucléique, normalement intégré au fonctionnement général de la cellule. Cependant, on assiste à des cas de cancer dus à la reproduction envahissante et incontrôlable des mitochondries à l’intérieur du cytoplasme de la cellule. Les mitochondries et le noyau disposent de leur propre patrimoine génétique et peuvent en user de façon indépendante. Il ne semble guère équitable de confiner les mitochondries dans la non-vie et de donner la vie au noyau. La vie de la cellule résulte en fait de nombreuses « vies élémentaires » disposant a priori des mêmes fonctions. La cellule est un ensemble de « vies enchevêtrées » se régulant les unes aux autres. La vie est déjà présente au niveau infra-cellulaire.
Un autre exemple des difficultés du critère de réplication autonome est celui de la « transformation bactérienne ». Cette notion recouvre le transfert de segments d’ADN d’une bactérie à une autre, les nouveaux segments remplaçant simplement ceux qu’ils chassent. La bactérie ainsi « transformée » porte en elle des brins d’ADN d’une autre bactérie. La vie et la mort d’une bactérie doivent donc se comprendre de façon originale : une bactérie « morte » peut continuer de « vivre » en parasitant le génome d’autres bactéries. Si l’on refuse la vie aux virus, alors il faut la refuser aux bactéries transformées, puisque la « transformation » utilise en gros les mêmes mécanismes métaboliques que l’infection virale. Plutôt que de défendre coûte que coûte le dogme selon lequel la vie commence seulement au niveau de la cellule, il vaut mieux constater pragmatiquement qu’il existe toutes sortes de vies intermédiaires, subcellulaires. La « vie » des virus ou des plasmides constitue une sorte de « vie duale » de la vie des cellules, les uns et les autres vivant en symbiose, dans un équilibre profitable à toutes les parties.
L’impossibilité de distinguer nettement la vie de la non-vie est une leçon importante. Sans jamais pouvoir saisir l’essence même du vivant, nous semblons condamnés à mimer certaines de ses opérations ou de ses apparences. Le plus curieux est que des résultats dérangeants ou excitants, suivant les points de vue, sont ainsi obtenus. Le génie génétique est aujourd’hui capable de créer ex nihilo de nouvelles formes de vie. Les États-Unis ont autorisé en 1987 le brevetage de vies animales nouvelles créées par manipulation génétique. On peut désormais être propriétaires de nouveaux gènes conduisant à la création d’animaux « transgénétiques ». Les « nouveaux animaux » peuvent avoir certaines propriétés : vaches donnant un lait plus digeste, brebis donnant plus de laine, porcs sans gras. On peut même s’arroger le monopole de leur élevage en les rendant artificiellement inféconds. En France, la loi du 11 juin 1970 permet de breveter les nouveaux croisements végétaux (nouvelles variétés de fleurs, de plantes…). C’est le « droit d’obtention végétale » (DOV). Cette législation est analogue à celle régissant la propriété artistique, industrielle et commerciale. Cependant, elle ne traite pas le cas des espèces animales.
Les aspects économiques du génie génétique n’ont pas besoin d’être soulignés. En revanche, on aimerait insister sur certaines conséquences philosophiques. Que l’on puisse aujourd’hui breveter la vie signifie, d’une part, qu’on a le sentiment de l’avoir suffisamment « objectivée » à l’aide du code génétique et, d’autre part, que l’homme accepte de fait toutes les responsabilités du démiurge créateur. Si l’on peut « réduire » la vie au gène, il ne faut pas oublier que c’est « l’expression » du gène qui est la vie même. Cette « expression », par nature, est récurrente, et jamais achevée, comme on a vu. L’homme, donc, se met dans la position de Dieu. Longtemps, cet argument servit à limiter le droit. En 1930, la Cour suprême des États-Unis affirmait que toutes les plantes, même obtenues artificiellement, restaient des « produits de la nature », et qu’il était déraisonnable de vouloir les breveter comme il serait impensable de le faire pour les arbres des forêts et les plantes de la terre. Certainement, les enjeux financiers étaient trop énormes pour que l’argument résistât longtemps. On a alors cherché montrer que l’intervention humaine consistait certes à jouer le jeu de la nature tout en provoquant cependant des « variations », mais que pour l’essentiel l’évolution naturelle était bloquée, notamment en empêchant la reproduction. Dans cette interprétation, l’homme crée des « machines vivantes » qui sont prétendument des machines vidées de toute « nature » puisque rendues génétiquement « immobiles ». Du moins, c’est la thèse officielle. Mais qui peut affirmer que des « machines vivantes » peuvent ainsi être indéfiniment contrôlées « Les machines de la nature, c’est-à-dire les corps viants, sont encore machines dans leurs moindres parties jusqu’à l’infini. C’est ce qui fait la différence entre la nature et l’art, c’est-à-dire entre l’art divin et le nôtreiii. », écrivait Leibniz en 1714. Le code génétique nous permet de construire des machines naturelles, des automates vivants. Mais ces créatures que nous modelons possèdent « en puissance » une capacité infinie d’évolution naturelle. Le code génétique ressemble bien à une machine artificielle, mais rien ne dit que l’expression in vivo de ce code corresponde aux prédictions théoriques. Autrement dit, la structure de l’ADN, isomorphe à celle d’un automate artificiel, peut conduire à une évolution « naturelle » imprédictible. Des automates réellement artificiels comme les automates cellulaires ou les automates infinis de Church, qui sont simulables au moyen de calculateurs numériques, peuvent eux-mêmes afficher des comportements totalement imprédictibles. Il est donc parfaitement fallacieux de prétendre que les « machines vivantes » ne sont que des mécaniques bloquées, alors même que des automates simulés sur ordinateurs semblent avoir des comportements quasi vivants.
Au seuil de cet ouvrage, dont ce sera tout le sujet, nous avons voulu montrer qu’il est impossible de se contenter d’une distinction abrupte entre vie et non-vie, entre nature et artifice. C’est pourquoi il semble nécessaire de proposer des concepts « intermédiaires ». La position « intermédiaire » n’est pas si confortable, cependant. Elle nous amène à réviser beaucoup des idées que nous croyions bien établies. En fait, la « vie intermédiaire » des virus, des plasmides et des automates semi-calculables annonce une nécessaire réévaluation de nos valeurs et de nos jugements. Elle nous oblige à fonder autrement notre rapport à nous-mêmes et au monde, en nous forçant à redéfinir le sens même du mot « »vie ». En nous faisant mesurer tout ce qu’il y a d’automatique dans l’expression intime de nos gènes, elle nous incite à tenter d’y échapper, par la conscience et par ses métamorphoses. Nous sommes définitivement placés devant notre propre destin. Nous voilà devenus artistes « intermédiaires », car notre vie même devient potentiellement une œuvre d’art.
Vivre vraiment est un art difficile. C’est un art « intermédiaire ». De même que toute œuvre d’art vit d’une sorte de vie autonome, notre propre vie est invitée à se métamorphoser sans cesse, jusqu’à la transfiguration. Quiconque veut devenir un artiste de sa propre vie doit d’abord apprendre à connaître les secrets de l’art « intermédiaire », qui sera l’outil de sa recherche. Le premier de ces secrets est que le principe de toute recherche est à chercher en soi-mêmeiv.

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iAristote. De l’âme. II, 1

iiG. Cuvier. Histoire des progrès des Sciences naturelles de 1789 jusqu’à ce jour. Paris, 1810

iiiLeibniz. La Monadologie. §64

ivExtrait du livre de Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.33-41

Il faut créer des œuvres « vivantes »


« Un tournesol en fuite » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

La vérité des formes (Il faut créer des œuvres « vivantes »i)

Les plus grands esprits semblent toujours diverger en quelque manière dès qu’il s’agit de saisir l’art par les mots du langage. Pour Platon, par exemple, l’art, c’est la recherche du « vraisemblableii » (to eikos), alors que pour Hegel le but de l’art, c’est de « révéler la véritéiii ». L’art doit-il rechercher la vérité ou la vraisemblance ? L’artiste est-il magicien ou prophète ? Il y a des vérités que l’on atteint et d’autres qui ne cessent de s’échapper. L’art classique se satisfait d’une adéquation fugace entre la figure humaine et les dieux qu’elle mime. L’art romantique ne peut se contenter d’un tel idéal, puisque son idéal, c’est de se dépasser toujours. Les classiques croient avoir trouvé la réponse à la question que les romantiques ne cessent de poser. La vérité que l’on désire n’est donc pas la vérité que l’on crée. L’étymologie l’atteste qui a gardé pour notre perplexité deux origines possibles du mot « vérité » en grec : ἀλήθεια. Pour les uns, ALETHEIA vient de la racine LATH (« cacher ») accolée au A privatif. La vérité est donc le « non-caché », le « dé-voilé ». Platon, en revanche, propose dans le Cratyle une autre explication. D’après lui, il faut lire ALE-THEIA, où l’on doit reconnaître la racine ALE- de l’aléa et de l’aléatoire, et la racine THEOS, « Dieu ». La vérité est pour Platon un « vagabondage divin ». C’est pour cette raison, sans doute, qu’elle reste hors de portée de l’art qui doit se contenter d’une imitation « vraisemblable ».
Si les dieux vagabondent, l’âme humaine n’est pas sans agitation ni désordre non plus. La vérité de l’âme est peut-être aussi aléatoire que la promenade divine. Et la vérité de l’art doit rendre compte de la vérité de l’âme. L’art doit la nourrir et se nourrir d’elle.
D’autre part, comme les hommes ne sont pas des dieux, ils ne peuvent « vagabonder » aussi librement : les hommes ont besoin de lois. L’art doit donc être aussi une science. Comme produit de l’activité humaine, l’œuvre d’art doit obéir aux règles des techniques ; mais comme représentation sensible, elle ne saurait être dominée par des abstractions. La meilleure façon de résister aux lois, c’est d’en changer toujours. On s’y conforme donc, mais le temps de les réformer. En effet, les réponses de l’artiste sont moins vraies que ses questions. En troisième lieu, l’art doit donc être changement, et l’on devrait dire changement perpétuel si l’on ne craignait le pléonasme.
Vivante mais réglée, réglée mais changeante, voilà la vérité d’un art vraisemblable, l’art de la métamorphose, de toutes les métamorphoses possibles.
La notion d’« œuvre d’art vivante » n’est pas nouvelle. Hegel la plaçait entre l’œuvre d’art abstraite et l’œuvre d’art spirituelle. L’archétype de l’œuvre d’art vivante est la « fête que l’homme se donne à lui-même en son propre honneur ». Le mouvement libre et fluide des « porteurs de flambeaux » devient une sorte de figure, qui est une « œuvre d’art animée et vivante dont la beauté se double de la vigueuriv ».
On pourrait rétorquer que c’est l’homme qui est vivant, en l’occurrence, et non pas l’œuvre. Cependant, force est de constater la généralité de cette catégorie. Elle envahit la littérature et la philosophie. Aristote, on l’a vu, compare formellement les produits vivants de la nature et ceux de l’art. Pour Aristote, le principe de toute production, c’est la forme. C’est elle qui se révèle dans la morphogenèse ou dans la création artistique. La graine accouche de l’arbre comme le peintre de sa toile. Cette analogie formelle voit son accomplissement avec Bachelard qui n’hésite pas à affirmer que l’arbre est « normalement une œuvre d’art ». L’arbre obtient ce statut enviable par sa nature même d’être végétal, vivant d’une vie intégrale, intégrante. Toute vie suffisamment entière peut « normalement » être considérée comme une œuvre d’art. Car l’intégrité décèle la présence d’une loi. Si la vie garantit le changement des lois qu’elle se donne, elle ne peut néanmoins s’en passer. L’art vivant, lui aussi, doit obéir à certaines lois sous peine de verser dans le vagabondage et l’errance. Ces lois règlent le développement général de l’œuvre, la succession des procédés, leur composition. La sensibilité pure et l’impression inexprimable doivent aussi se fonder sur un calcul. Bien entendu, aussitôt la loi connue, l’œuvre semble comme éventrée. Il n’est donc pas possible de se contenter de règles simples et naïves. Sans lois, l’artiste resterait invertébré. Mais l’œuvre ne doit pas laisser paraître l’ossature dont il faut la doter. La présence d’un calcul dans l’œuvre d’art est aussi nécessaire qu’un tronc pour un arbre : il est un support, une structure, une voie de cheminement pour la sève montante.
Cependant, on se lasse des calculs. Il faut donc les faire oublier. Tous les procédés sont bons pour le peintre avisé. Mais tous devront s’effacer en dernier lieu derrière la libre « manière ». Car il importe, en art comme dans la vie, de laisser légèrement les choses aller. Un peu d’ironie et de désinvolture nous épargne de prendre l’art au tragique. Car si l’art, comme la guerre, est tout d’exécution, il ne poursuit pas précisément les mêmes fins. Celles-ci doivent être parfaitement préparées, mais, au moment de l’acte, il faut laisser les forces agir et les formes réagir. Ce n’est plus le temps de l’analyse, mais celui de la fusion.
La raison technique doit se fondre dans l’expression sensible, l’idée doit s’unir à la forme. Ce moment précis est plus important que l’œuvre d’art elle-même. L’œuvre appartient au monde réel. Elle échappe à son créateur et se met à exister de façon autonome dès son émergence. Elle n’est plus que la trace de l’acte créateur. Elle est la preuve que la fusion fut un jour possible, désirée et consentie. Mais, en réalité, elle n’est qu’un excrément de la digestion créativev.
II faut bien faire le partage entre l’essentiel et l’accessoire. L’acte est essentiel, l’œuvre est accessoire. Aujourd’hui, l’art est un marché obéissant lui aussi à des lois, mais d’une nature nettement moins mystérieuse. Les Tournesols qui n’intéressèrent aucun acheteur avant la mort de Van Gogh se sont vendus en avril 1987 pour deux cent vingt-cinq millions de francs et les Iris plus de trois cents millions de francs en octobre 1987. Il vaut mieux en rire. La rareté définitive de l’œuvre engendre certes la spéculation. Mais surtout, il faut y voir une confirmation de l’isomorphisme entre toutes les productions de l’homme, qu’elles soient artistiques, monétaires ou intestinales. On peut échanger un tas d’or contre un tas de tableaux. Mais qui peut acheter le moment fugitif de la fusion ? Les artistes le savent bien qui acceptent de vendre leurs toiles. Elles ne sont donc pas leur chair ni leur sang.
Nous assistons à la fin d’un monde. L’art demain ne produira plus des « œuvres », mais quelque chose pour lequel nous manquons d’un nom. On créera non plus des objets mais des sortes de micro-univers, en perpétuelle évolution. Ces univers seront des tissus de changements ininterrompus, des réseaux mobiles de lignes, de surfaces, de formes, de forces en constante interaction. L’art des métamorphoses de l’univers fera bientôt son apparition dans le monde des métamorphoses de l’art.

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iExtrait du livre de Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.25-28

iiPlaton. Phèdre. 273a

iiiG.W.F. Hegel. Introduction à l’esthétique.

ivG.W.F. Hegel. Phénoménologie de l’Esprit. II, p. 240

v« L’instinct plastique est, comme l’excrétion, un acte où l’animal devient comme extérieur à lui-même. » G.W.F. Hegel. Phénoménologie de la Nature.

L’âme et l’art sont des intermédiaires


« L’intermédiaire » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Le but final de l’art est de représenter d’une façon concrète « ce qui s’agite dans l’âme humaine », dit Hegel. Cette formule ambitieuse contient toutes les autres. En effet, quelle que soit la vérité de l’art, c’est l’âme qui la juge, en fin de compte, comme l’âme juge du beau, du vrai, du juste. Aussi l’art a intérêt à émouvoir son juge, ou au moins à se placer sur le même plan que lui. L’art le plus haut est celui qui parle le plus immédiatement à l’âme, celui dont l’incarnation sensible est aussi la plus intelligible. La forme matérielle de l’œuvre d’art n’est que le support d’une forme plus haute, la forme idéale, canonique, essentielle, la forme pure de l’idée. C’est l’âme qui juge de l’adéquation de l’œuvre à l’idée qu la fait vivre et qui la justifie.
Le jeu sans fin des formes pures et de leurs métamorphoses peut s’incarner aussi bien dans la nature que dans l’art. Cependant, à la différence des formes naturelles, les formes artistiques vivent d’abord dans nos âmes. L’âme est le terreau de l’art, et l’art pousse comme un arbre. Ainsi, l’essence de l’art participe d l’essence de l’âme, d’où la recommandation hégélienne.
Que l’art, donc, ne rêve point d’imiter la nature. Qu’il tente avant tout d’atteindre sa propre essence, en touchant la nôtre. Ce qui s’agite dans l’âme humaine est d’une essence plus haute que ce qui anime l’eau des océans ou les arbres des forêts. L’agitation de l’âme est dans sa nature : l’âme (en latin : anima) est avant tout « animée ». Mais l’animation de l’âme n’est pas celle de la nature. Le mot latin « anima » vient en fait du grec anemos (vent, souffle). Ce mot vient lui-même de la racine AN-, qui signifie « souffler » (comme le vent).
En revanche, en grec, l’âme se dit psychè et vient de la racine PSYCH- qui signifie également souffler, mais comme le souffle de la respiration. L’anima latine est un souffle de vent, la psychè grecque est un souffle de vie. Le souffle du vent « anime » la nature comme le souffle de la vie « anime » les animaux. Il y a bien une analogie, mais laquelle exactement ? On la retrouve en hébreu, puisque, dans cette langue, le mot rua signifie primitivement « vent » mais s’emploie dans d’autres sens : haleine, respiration, courage, vertu, sentiment, pensée, âmei
Les concepts d’anima et de psyché objectivent l’âme comme « vent » et l’âme comme « vie ». Le vent anime du dehors, alors que le souffle de la respiration anime les êtres du dedans. Le vent souffle continûment, et quand il s’arrête les arbres s’immobilisent. La respiration, en revanche, ne cesse jamais de s’arrêter pour aussitôt reprendre, dans un rythme récurrent, régulier et régénérateur.
Le souffle de vie a quelque chose de plus que le souffle de vent : l’automouvement. On reviendra plus longuement sur ce concept (voir les chapitres « Automates », « Autonomie », « Récurrence »…). Il ne suffit pas en effet de dire que l’âme est « animée ». Il faut de plus préciser si cette animation est autonome, si l’âme se meut elle-même ou si elle est mue par un autre moteur.
Pour Platon, l’affaire est claire. Il reprend les leçons de Pythagore et de Xénocrate. L’âme se meut d’elle-même. Il décrit même dans le Timée le moment du commencement de la vie de l’âme comme le moment où elle se met à tourner sur elle-même. C’est de cette autonomie que l’âme tire son immortalité. « Toute âme est immortelle, car tout ce qui se meut de soi-même est immortelii ». Tout être qui se meut soi-même ne cesse jamais d’être mû puisque, par nature, il entretient de soi-même son propre mouvement, il suit naturellement le mouvement de sa propre nature… La position platonicienne a été reprise par Hegel, avec une nuance supplémentaire. Pour lui, ce sont les concepts qui sont de « purs automouvements », et on pourrait éventuellement les nommer des « âmes », dit-il, si l’on ne risquait pas de donner alors une fausse idée de leur nature qui est bien plus élevée que ce que le terme d’âme désigne. Le concept a un contenu qui est « parfaitement sujet », dit-il. Il propose en conséquence de laisser les concepts se mouvoir tout seuls, et de se contenter de contempler ces mouvements en renonçant purement et simplement à intervenir avec ce qui ne serait guère qu’une « sagesse arbitraire acquise ailleurs ». Cette idée est intéressante parce qu’elle préfigure une sorte d’art « conceptuel », au sens propre.
Pour Platon comme pour Hegel, l’âme non seulement se meut, mais elle se meut elle-même. En revanche, Aristote prend brutalement position en sens inverse : « Il est proprement impossible que le mouvement appartienne à l’âmeiii », dit-il. Pour Aristote, l’âme est une forme, la forme du corps. C’est « l’essence propre de tel corps déterminéiv ». L’âme est inséparablement unie au corps comme la forme à la matière. On peut donc s’attendre qu’elle disparaisse avec lui. Les âmes, pour Aristote, ne sont point immortelles. En revanche, pour Platon, l’âme est dans le corps comme dans une prisonv. Elle est prête à s’envoler vers le ciel, à « fuir vers le haut ».
L’âme platonicienne est une réalité « intermédiaire ». Elle relie le sensible à l’intelligible ‒comme l’art. Elle est un principe de mouvement, qui anime et qui métamorphose ‒ comme l’œuvre vivante. Enfin, elle cherche toujours ‒ comme l’artiste. Ayant appris certaines choses dans le séjour des morts, l’Hadès, l’âme cherche sans fin à se ressouvenir de ce qu’elle fut. Elle se cherche sans cesse elle-même. Si elle était une « forme » comme le pense Aristote, elle ne se chercherait pas, elle se serait déjà trouvée. On le voit bien avec Spinoza qui, étant parti d’une définition aristotélicienne de l’âmevi, finit par conclure nécessairement que « l’idée de l’âme et l’âme elle-même sont une seule et même chosevii ». Si l’être de l’âme et l’idée qu’elle se fait d’elle-même étaient identiques, on voit mal pourquoi elle prendrait la peine de se chercher encore. Mais l’âme se cherche toujours et se sait cherchant. C’est cette recherche qui la constitue comme « âmeviii ».

Comme on vient de le voir, l’art et l’âme entretiennent des rapports étroits. En prenant parti pour l’idée platonicienne de l’âme, nous entrons de plain-pied dans le monde des intermédiaires C’est le monde des démiurges, des philosophes et des choses mathématiques. Nous pensons que ce monde peut générer un art nouveau, l’art intermédiaire.
Après des siècles d’un art aristotélicien à l’affût des « formes » et des « actes » (les entéléchies), nous proclamons donc fermement la naissance d’un art des mouvements et des formes « intermédiaires ». Cet art ne veut point imiter la nature, il cherche comme l’âme la voie de sa métamorphose.
L’art intermédiaire est un art métaphorique. Préoccupé de ce qui agite l’âme, il cherche ce qui la meut et ce qui l’émeut. En poursuivant son mouvement sans fin, il se change lui-même. L’art intermédiaire est un art vivant : il pousse comme une plante ou comme un arbre. Cette analogie est fondamentale. L’arbre, comme l’âme, est aussi un être intermédiaire : il relie le ciel et la terre, l’eau et la lumière ; sa cime griffe le vent, ses racines sucent le sol. Platon d’ailleurs nous en propose l’image réciproque : «En vertu de son affinité avec le Ciel, cette âme, notre génie, nous tire loin de la terre, car nous sommes une plante non pas terrestre mais céleste. En effet, c’est du côté où, pour la première fois, notre âme a pris naissance que la divinité a suspendu notre tête, qui est ainsi la racine de tout le corpsix ».
Nous sommes des arbres enracinés dans le ciel. Inversement, les arbres terrestres possèdent une sorte d’âme, comme Aristote lui-même l’admetx. C’est pourquoi ils sont dotés eux aussi d’une nature intermédiaire. Les jardiniers japonais savent bien que les bonsaï vivent de cette vie intermédiaire et constituent la matière d’un art métamorphique.
Quant à nous, il reste à nous emparer de toutes les substances intermédiaires pour expérimenter les formes et les transformations dont elles sont capables. Il nous revient de fonder sur ces bases mouvantes un art lui-même mobile, animé comme le feu de l’âme.
Psyché était fille de roi, et si belle qu’aucun homme n’osait l’approcher. La déesse Aphrodite en devint jalouse et elle chargea son fils Éros de la faire tomber amoureuse d’un monstre. Mais Éros lui-même fut séduit par sa beauté. Il l’enleva et lui fit partager sa couche et tous les plaisirs de l’amour. Éros avait défendu à Psyché de regarder son visage. Mais celle-ci, curieuse, voulut voir son amant endormi. Elle se pencha sur lui, en l’éclairant d’une lampe à huile. Surprise par sa beauté indicible, elle fit tomber une goutte d’huile bouillante qui le réveilla. Éros s’enfuit alors. Psyché le chercha partout en vain. Devenue l’esclave d’Aphrodite, elle fut envoyée aux enfers pour y quérir un flacon auprès de Perséphone. Sur le chemin du retour, Psyché le déboucha et tomba dans un profond sommeil. Éros, qui n’avait pu l’oublier, l’éveilla d’une de ses flèches et demanda à Zeus la permission de l’épouser. C’est ainsi que Psyché devint immortelle. Cette histoire que raconte Apulée dans ses Métamorphoses peut être lue comme une allégorie de la vie de toute âme. Psyché l’immortelle, épouse d’Éros et mère de Volupté, est représentée avec des ailes de papillon parce que c’est le symbole de la métamorphose. Psyché, l’âme-papillon, transcende les chenilles. L’art intermédiaire, l’art des métamorphoses, peut devenir pour nous la flèche éveilleuse d’Éros.

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iCf. Spinoza. Traité théologico-politique. Ch. 1

iiPlaton. Phèdre

iiiAristote. De l’âme. I, 3, 405b

ivIbid. II, 1, 412a

vPlaton. Gorgias, 525a ; Phédon, 62b

viSpinoza. Éthique. 2e partie. Cf. Démonstration de la Proposition XI : « Ce qui constitue en premier l’être actuel de l’âme humaine n’est rien d’autre que l’idée d’une chose singulière existant en acte. »

viiIbid. Scolie de la Proposition XXI : « L’idée de l’Âme et l’Âme elle-même sont une seule et même chose qui est conçue sous un seul et même attribut, savoir la Pensée […] En réalité, l’idée de l’Âme, c’est-à-dire l’idée de l’idée, n’est rien d’autre que la forme de l’idée. »

viiiCf. S. Augustin. De la Trinité, IV, 6 : « Lorsque l’âme cherche à se connaître, elle sait déjà qu’elle est une âme : autrement elle ignorerait qu’elle se cherche. » Cf. aussi, ibid. III, 5 : « Le fait même de se chercher est donc la preuve qu’elle se connaît plus qu’elle ne s’ignore. »

ixPlaton. Timée, 90a

x« Il semble que le principe contenu dans les végétaux est lui-même une sorte d’âme, car c’est le seul principe commun aux animaux et aux végétaux. » Aristote. De l’âme. I, 5

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Extrait de :
Philippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.15-19

Feu l’Art


La langue grecque baigne dans la lumière. Elle ne manque d’aucun mot pour célébrer les nuances de l’aube et de l’aurore. Près de trente racines différentes célèbrent l’étincelle et le rayon, l’éclat et la lueur, le miroitement et l’éblouissement, l’incandescence et l’embrasement. Plus qu’ailleurs, les mots rutilent et flamboient, les verbes scintillent et chatoient, les noms des choses et des êtres brillent et illuminent. L’or et la Joie, l’argent et l’argile, la mer et le lait, la bile et le miel, l’ambre et le marbre, la lampe et le rire, la danse et le divin, tous ces mots dérivent en grec de racines ayant pour premier sens « briller ».

La langue grecque baigne dans la lumière du Logos. C’est une langue de la parole, une langue du feu de la parole. Le Logos brûle et le feu parle. « Et il leur apparut, semblables à du feu, des langues qui se partageaienti ». Le feu et la parole s’épanouissent comme la nature. Le feu se nourrit de lui-même : il est un monde qui se déploie comme le monde est un feu qui dure. Le feu est une phusis en fusion. Il vit sa vie de flammes comme nous brûlons la nôtre. Car nous vivons seulement si nous nous consumons, et nous consumant, si nous renaissons de nos cendres. Le feu nous invite à méditer le Phénix, il nous invite aussi à nous faire démiurge. Prométhée, dieu du feu, dieu créateur, est le dieu intermédiaire que le monde des « METAXU » nous offre d’imiter. Il façonna l’homme dans l’argile et l’anima avec une parcelle du feu céleste qu’il avait dérobé à cet effet. Le feu est la métaphore idéale de son art.
Cet art est plus brûlant que froid, il est plus vivant que mort. C’est un art qui embrase et qui parfume. Il brûle les «poètes », mais parfume les âmes. Que vivent et fusent les feux de cet art de cendres et de renaissance !
L’art du feu vivant est un art sacré. Sa lumière éclaire moins le monde qu’elle ne révèle la présence des dieux. Elle les unit aux hommes dans un même trait. Car le feu (to pûr) purifie. Il dévoile ainsi ce que sa lumière cache avec tant d’éclatii.

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TA METAXU : « les intermédiaires ».

Entre la beauté et la laideur, entre le savoir et l’ignorance, entre la matière et la forme, entre les mortels et les immortels, il y a toutes sortes d’êtres « intermédiaires ». Il en est des myriades. L’âme et l’amour, les démons et les démiurges, les mathématiques et les philosophes en font partie. Le monde se fait par leurs médiations ou leurs transformations, il s’anime de leurs mouvements et de leurs métamorphoses.

Aujourd’hui, avec les calculateurs numériques et symboliques, les langages logico-mathématiques permettent de façonner de nouveaux êtres « intermédiaires », doués d’étranges formes de vie.

Pour la première fois dans l’histoire, sont ainsi créées les conditions d’un art lui-même intermédiaire, fait de formes et de forces immuablement mues. Sa matière est virtuelle et éphémère mais toujours en puissance. Ses images, dites de « synthèse », sont des automates métamorphes, sans cesse évolutifs. Ses formes sont des essences, algorithmiques parfois, langagières toujours. Sa fin se confond avec la nôtre. Elle se cherche elle-même sans fin. Cet art parle une langue inouïe, il nous fait goûter des saveurs jamais sues. A peine émergent, il révolutionne déjà le monde, nos représentations comme nos fondations, nos productions comme nos projections.

Il nous donne une leçon permanente d’autonomie.

Il nous invite à contempler l’essence du mouvement.

Il nous fait participer à son épigenèse et à ses métamorphoses.

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iAct. 2,3

iiPhilippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.13-14

Schelling, Heidegger, la Lumière et l’Obscur


« Quête inquiète » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Schelling distingue la question de l’existence de Dieu de ce qui forme (ou formerait) le « fond » de cette existence. Autrement dit, il différencie son être de son essence (ce qu’est la nature divine). Il dit que cette nature, cette essence, est, elle aussi, un « être », sans doute inséparable de Dieu, mais cependant distinct de lui. Le Dieu est fondamentalement obscur, mais la question (philosophique) porte désormais sur le rapport entre l’obscurité de son essence et le clair-obscur de sa révélation. A titre de comparaison, la pesanteur (c’est-à-dire la gravitation universelle) « précède la lumière en tant que fond éternellement obscuri ». Ce fond semble s’enfuir dans la nuit tandis que vient la lumière (de l’être). Mais il n’est pas annihilé pour autant. « La lumière ne parvient pas à briser complètement les liens dont [la pesanteur] l’enserreii. » Cette image de la lutte entre la lumière et la pesanteur, plus d’un siècle avant la théorie de la relativité générale, me semble belle : elle intègre en une seule image la théogonie et la cosmogonie, la physique et la métaphysique.

Schelling ajoute une autre idée ‒ la transformation du Dieu obscur en lumière, par le biais de la Création. « Le procès de création ne vise qu’à une transmutation interne ou à une transfiguration en lumière du principe primitivement obscuriii. » Dieu se métamorphose par l’entremise de l’auto-transformation de l’homme. « En l’homme se trouve toute la puissance du principe ténébreux et simultanément toute la force de la lumière. En lui sont l’abîme le plus profond et le ciel le plus sublime […] Parce qu’il provient du fond ‒ parce qu’il a un statut de créature ‒ l’homme possède en lui, par rapport à Dieu, un principe indépendant ; ce principe ‒ sans pour autant cesser d’être obscur en son fond ‒ se transfigure en lumière, et pour cette raison, quelque chose de plus haut surgit alors en l’homme, à savoir l’esprit […] L’esprit est au-dessus de la lumière, de même que dans la nature il s’élève au-dessus de l’unité de la lumière et du principe obscuriv. »

Pour se transformer, il faut unir et dépasser, tout à la fois, l’obscur et la lumière, l’irrationnel et le rationnel, tout comme, dans la parole, on unit par le souffle voyelles et consonnes. « La conscience prend naissance dans le conflit et la réconciliation des deux. Lorsque nous devenons conscients ‒ lorsqu’en nous se scindent la lumière et les ténèbres ‒ nous ne sortons pas pour autant hors de nous, les principes demeurent bel et bien dans nous comme dans leur unitév. » … « Il y a en nous deux principes, un principe sans conscience, et un principe conscient. Le procès de notre transformation […] consiste toujours en ceci : élever à la conscience ce qui en nous subsiste sans conscience, élever à la lumière nos ténèbres innées, en un mot accéder à la clarté […] Toute la vie n’est proprement qu’un devenir-conscient toujours plus haut, le plus grand nombre se tient au degré le plus bas, et même ceux qui se donnent de la peine n’accèdent pas, la plupart du temps, à la clarté, si tant est que quiconque dans la vie présente puisse gagner la clarté absolue ‒ toujours il subsiste un reste obscur (nul n’atteint le sommet de son bien ni l’abîme de son mal)vi. »

L’énergie noire (qui fonde la gravitation universelle) participe du principe obscur qui s’oppose à la lumière. C’est cette lutte immanente, dans l’obscur ,qui donne une forme et une existence aux créatures qui viennent de la lumière. Si l’éternellement obscur ne résistait pas à la lumière, tout resterait dissous à l’état de pure pensée, et la création n’adviendrait pas.

Un siècle après Schelling, Heideggervii reprit la même intuition fondamentale. L’éternel fond obscur est ce à partir de quoi la lumière peut se révéler. L’obscurité n’absorbe ni ne noit la lumière, mais l’aide à se déployer. La nuit n’est pas néant, elle accompagne l’être dans sa solitude. « Cette histoire pourrait bien n’être qu’un signe obscur de la solitude de l’estre lui-même […] Combien solitaire est la lumière dans laquelle baignent les choses qui en elle se dispensent leur éclat et se prodiguent mutuellement la richesse de leurs figures respectives ! A quoi bon ‘élucider’ cette lumière, par quoi nous ne comprenons pas même, et tout aussi peu que la lumière, sa part d’ombre ? […] Alors la nuit ne serait pas la simple contrepartie du jour, qu’elle lui soit antérieure ou postérieure, à titre de comparse venant s’y adjoindre ‘en outre’ — mais la lumière elle-même en sa solitude — au cœur des ténèbres. Dès lors la lumière n’est plus pour nous seulement une figure de l’être — mais bien elle-même ce qui vient se faire entendre de l’estre (φύσις – φάοςviii)ix. »

Dans ses Cahiers noirs, Heidegger se proposa comme programme (philosophique), dans une époque qui était par ailleurs fort noire, de « luire ‒ non briller ». Dans un très court poème, il indique vouloir « faire retour en la lumière », et « être tout à ce qui nous regardex ». C’était là une allégorie du penseur égaré dans son temps, et ne trouvant de compagnie que dans sa propre solitude. La solitude du penseur de fond. « A quoi bon la clarté des concepts si elle ne peut provenir de l’élucidation de ce qui est obscur et si l’obscur ne demeure à son tour que l’inélucidéxi. » Mais peut-on encore luire, même faiblement, au sein d’un siècle sombre ? Il pouvait encore y griffonner des cahiers noirs. Et rêver de fuir dans l’insondable obscur… Comme Platon, déjà, le disait : « Il faut s’enfuir, le plus vite possible, d’ici-bas vers là-haut. Or la fuite consiste à se rendre, dans la mesure du possible, semblable à la Divinité : et se rendre semblable à elle, c’est être devenu juste et saint dans la clarté de l’espritxii. » Quinze siècles après Platon, une béguine d’Anvers affirma, pourtant, exactement le contraire, en reconnaissant que ce qu’elle cherchait lui était au fond très obscur… « S’il est chose que je désire, je l’ignorexiii. » Cette formule de Hadewijch fut reprise de façon analogue, un siècle plus tard, par Jan van Ruusbroec : « Mon cœur a-t-il des désirances ?… Dans une insondable ignorance, je me suis perdu moi-mêmexiv. » Profonde était leur abyssale ignorance. Mais ils savaient qu’ils désiraient quelque chose dont ils ne savaient rien, sauf le fait qu’ils n’en savaient rien. Ce qui était déjà beaucoup savoir. L’esprit humain est obscur et lent à s’éveiller. Tout ce qui reste caché dans le monde, il faut savoir s’en enivrer, en quelque sorte par avance, et à l’aveugle. Fondre devant l’infini, s’enivrer d’ivresse, voilà le seul vrai savoir. De l’au-delà, nous ne pouvons pas en parler justement, mais du moins nous pouvons essayer d’en parler noblement. La mort, comme certains le croient, nous en rapprochera peut-être. Quand nous mourrons, nous en saurons davantage croit-on. Mais sans doute qu’après la mort, les choses se révéleront être bien plus compliquées, encore. Et peut-être que la quête sera sans fin. C’est déjà une sorte de connaissance assez claire que de reconnaître ignorer l’étendue de tout ce que l’on ne sait pas et que l’on ne peut même pas imaginer. C’est aussi un certain savoir que de reconnaître ignorer une infinité obscure dans des choses que l’on pense connaître clairement.

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iF.W.J. Schelling. Œuvres métaphysiques. Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine et les sujets qui s’y rattachent. (1809). Gallimard, 1980, p. 144

iiIbid.

iiiIbid. p. 148

ivIbid., p. 149-150

vF.W.J. Schelling. Œuvres métaphysiques. Conférences de Stuttgart. I, p. 206

vi F.W.J. Schelling.Œuvres métaphysiques. Conférences de Stuttgart, II. Traduction de l’allemand par Jean-François Courtine et Emmanuel Martineau. Gallimard, 1980, p. 214

vii« La clarté de l’explicable, de l’indubitable, de ce qui a su éviter de tomber dans une contradiction, n’est pas une clarté quant à l’essence plénière, car une telle clarté ne peut luire que là où l’obscurité réside et règne comme fond de la pensée. » Martin Heidegger. Réflexions VII, Cahiers noirs (1938-1939), § 74. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 87

viiiL’étymologie des mots grecs φύσις (nature) et φάος (lueur) fait ressortir des harmoniques intéressantes : φάε « briller, apparaître », « expliquer », « luire » ; φάος lueur, éclat, aube, lampe, ouverture, fenêtre ; φῶς pluriel φώτων « lumière » (du jour, des astres, du feu et aussi des yeux). Au figuré (chez Homère et Eschyle) : « salut, délivrance, joie, victoire, gloire ». L’étymologie de ce mot doit être rapprochée du sanskrit bha-ti « il luit, il éclaire », dont le radical est *bhā. Cf. aussi φᾶμι « briller », même verbe que φημί « dire ». Quant au mot φύσις , sa racine indo-européenne est *bhū- « pousser, croître, se développer ».

ixMartin Heidegger. Réflexions VII, Cahiers noirs (1938-1939), § 63. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 73

xMartin Heidegger. Réflexions IX, Cahiers noirs (1938-1939). Compléments § 3. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 268 .

« LUIRE

Faire retour en la lumière.

Être réceptif à tout ce qui abrite

Être tout à

Ce qui nous regarde

Luire ‒ non briller. »

xiMartin Heidegger. Réflexions X, Cahiers noirs (1938-1939). § 3. Traduit de l’allemand par Pascal David. Gallimard, 2018. p. 283

xiiPlaton. Thééthète 176 ab

xiiiHadewijch d’Anvers. Écrits mystiques des béguines. Traduction du moyen-néerlandais par Jean-Baptiste Porion. Seuil, 1954, p. 198

xivJan van Ruusbroec. Le Livre des XII Béguines. Trad. du flamand par P. Cuylits, Bruxelles, 1909, p.99. J’ai modifié la traduction de P. Cuylits en empruntant, pour la dernière phrase, celle de Jean-Baptiste Porion : « Si je désire quelque chose, je l’ignore, — car, dans la nescience abyssale, — je me suis perdu moi-même. »

Théologie du chaos


« L’Un, l’Être et le Néant » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Trois concepts classiques comme le Néant, l’Être et l’Un, ou bien, dans un autre jargon, le Non-être, l’Être et la « Suressence », pourraient parfaitement symboliser les trois principales étapes du parcours de toute âme rationnelle, entre son néant initial et sa putative union avec le « divin », en passant par ce qu’on appelle son « existence ». Avant de naître, l’âme n’était pas. Pendant la vie, l’âme existe et participe ainsi de l’être (que l’on peut définir comme l’existence en général, comme ce qui existe, conçu sous la forme la plus abstraitei). Et, après la mort, du moins si l’on en croit quelques philosophes et certains théologiens, l’âme est invitée à s’unir à l’au-delà de tout être et de toute essence. « Abandonne les sensations, renonce aux opérations intellectuelles, rejette tout ce qui appartient au sensible et à l’intelligible, dépouille-toi totalement du non-être et de l’être, élève-toi ainsi, autant que tu le peux, jusqu’à t’unir dans l’ignorance avec celui qui est au-delà de toute essence et de tout savoir. Car c’est en sortant de toi et de toi-même, de façon irrésistible et parfaite que tu t’élèveras dans une pure extase jusqu’au rayon ténébreux de la divine Suressence, ayant tout abandonné et t’étant dépouillé de toutii. »

La structure triadique du sensible, de l’intelligible et de l’« au-delà de tout savoir », tout comme celle mettant en relation le non-être, l’être et l’« au-delà de toute essence », sont deux exemples de systèmes conceptuels tentant de décrire une réalité en constante métamorphose. On peut supputer que l’un ou l’autre de ces systèmes peuvent en partie expliquer la dynamique à long terme de l’existence dans son évolution jamais stabilisée, et dont on ne peut assurément pas prédire le destin final, ou même seulement déterminer si cette fin existe en effet, ou bien si son évolution est potentiellement « sans fin ». Si un système métaphysique est basé sur au moins trois entités ou essences fondamentales, et non pas sur seulement deux (comme l’être et le néant, l’esprit et la matière, ou le divin et l’humain), l’évolution d’un tel système triadique peut-elle donner lieu à une application de la théorie du « chaosiii » ? Par analogie avec le « problème à trois corpsiv », un système métaphysique qui serait fondé autour de trois pôles conceptuelsv pourrait bien, lui aussi, devoir se comporter de façon imprévisible et même « chaotique », bien loin de l’équilibre statique entre des champs conceptuels a priori délimités et déterminés, tels que ceux que la philosophie classique aime à considérer. Le seul fait que trois entités philosophiques puissent ‘librement’ entrer en interaction, rend le système ainsi formé intrinsèquement instable, et imprévisible dans son évolution ultérieure. C’est là un résultat fort intéressant, que l’on peut utiliser dans des contextes métaphysique, philosophique ou théologique. Il implique notamment que le concept d’un Dieu « omniscient » n’est plus soutenable, dès lors que ce Dieu a décidé de ne plus rester « seul », mais qu’il a volontairement « sacrifié » son « unicité » et sa « solitude » pour donner existence à une réalité triadique, formée de Lui-même (Théos) ainsi que d’autres entités ontologiques, comme celles d’une Création matérielle (Cosmos) et aussi d’une Créature consciente (Anthropos). On doit se résoudre à imaginer le Théos comme étant désormais confronté, en quelque sorte, à la dynamique intrinsèquement chaotique du système à « trois essences » qu’Il a Lui-même décidé de créer. Une autre conséquence de la nature des systèmes métaphysiques à « trois essences » est que celles-ci ont désormais vocation à rester « intriquées ». J’emploie ici la métaphore de l’intrication, qui fait, bien entendu, venir à l’esprit son acception « quantique ». L’intrication quantique est d’ailleurs elle-même d’essence triadique: elle suppose en effet trois entités qui sont en interaction fondamentale : le phénomène quantique à observer, le dispositif expérimental permettant les mesures, et l’observateur qui observe le phénomène et les mesures qui en résultent. Mais est-on fondé à utiliser la métaphore de l’intrication pour l’appliquer à des entités comme le divin, l’humain et la nature ? Et si cette métaphore est a priori possible, est-il licite d’en induire des conséquences respectivement théurgiques, philosophiques, et même, à terme, cosmologiques ? À ce stade, il importe également de définir les types de triades conceptuelles qu’il convient de considérer comme se prêtant à de telles intrications : Theos, Anthropos et Cosmosvi ? Inconscient, Conscience, Matièrevii ? L’Un, l’Être, le Néant? Le Zéro, le Nombre, l’Infiniviii ? J’aimerais proposer ici, à titre d’exercice, une autre triade, purement verbale : « Fonder, Dépasser, Surpasser ». L’être se fonde, l’existence se dépasse, puis elle se surpasse dans la suressence. « Comme l’intellect conduit à l’être, il faut aussi dépasser celui-ci. En effet, l’être n’est pas cause de l’être, comme le feu n’est pas cause du feu, mais il existe quelque chose de beaucoup plus élevé vers lequel il doit monter […] L’âme doit en effet dépasser la divinité même sous ce nom [Dieu], ou même sous chaque nomix. » Il s’agit pour l’âme de monterx toujours plus haut, et cela sans cesse, sans fin. D’ailleurs, dans son essence, en tant qu’elle exerce son intelligence, « l’âme est reliée à Dieu par sa partie supérieure, selon rabbi Moïsexi, et c’est ainsi qu’elle est de la race de Dieuxii. » Il est clair que l’esprit appréhende l’« être » avant de pouvoir connaître le « vrai ». Par cela est montrée la grandeur de l’esprit (et plus encore celle de l’âme sous laquelle ce dernier est subsumé). Par conséquent, il est probablement préférable de chercher la béatitude dans l’acte de l’intelligence plutôt que dans la volonté. Or, dans l’acte même de l’intelligence, dans l’acte de compréhension, toutes les « obscurités » semblent dispersées, dissoutes. Il est donc, peut-être, encore plus préférable de situer la béatitude « dans l’essence nue de l’âmexiii. » Comment définir l’essence « nue » de l’âme ? Il faut commencer par réaliser que l’âme se situe bien au-delà de l’esprit, et en particulier bien au-delà de toutes ses puissances, bien au-dessus, par exemple, de l’intelligence, de la mémoire et de la volonté. « Dans l’essence de l’âme, aucune créature n’y entre jamais, ni Dieu lui-même sous quelque voile que ce soitxiv. » Dieu Lui-même ne peut-il donc entrer dans l’âme ? Mais Maître Eckhart n’évoque-t-il pas aussi « le secret de l’âme, là où Dieu seul pénètre xv» ? Il n’y a pas là de contradiction, me semble-t-il. Dieu n’entre pas dans l’âme « sous un voile », dit Eckhart, mais en revanche il peut y entrer – sans aucun voile… Que seraient les « voiles » divins ? Ces voiles pourraient être ceux du « vrai », du « bien », ou encore du « juste ». Si l’on veut monter vers le plus haut, il faut se dévêtir de tous les oripeaux de la philosophie et de la théologie. Il faut apprendre à penser avec le néant, et aussi à dépasser le néant même. « Le néant lui-même, racine de tous les maux, des privations et des choses multiples, est caché dans l’être même véritable et entierxvi .» Que le néant soit ‘caché’ dans l’être ‘véritable’ explique pourquoi il est intimement intriqué avec la vie et la « Sur-Vie », et voilà aussi pourquoi l’évolution du système triadique du non-être, de l’être et de la sur-essence est (structurellement) imprévisible, et peut-être même chaotique. Il est entendu qu’il faut entendre ici par chaosxvii le présage et l’annonce d’un cosmosxviii à venir, d’une complexité/conscience toujours croissante. Une théologie du chaos ouvre des béances encore inimaginables dans le tissu du néant.

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iCNRTL

iiDenys l’Aréopagite. La Théologie mystique. Trad. M. de Gandillac. Aubier, 1943. Ch. 1, § 1 p. 177

iiiLa théorie du chaos étudie le comportement des systèmes dynamiques sensibles aux conditions initiales. Des modifications infimes de leurs conditions initiales entraînent des évolutions rapidement divergentes, rendant toute prédiction impossible à long terme (phénomène souvent illustré par la métaphore de « l’effet papillon »). Ces systèmes sont en théorie « déterministes », puisqu’ils sont censés suivre des lois déterministes. Mais, précisément parce qu’ils sont déterministes, leur comportement à long terme dépend essentiellement de leurs conditions initiales, lesquelles ne peuvent jamais être connues avec une précision infinie. Ces systèmes sont donc structurellement imprévisibles, car les marges d’erreur liées à l’incertitude sur leurs conditions initiales ne font que s’accroître lors de leur évolution ultérieure.

ivLa loi d’attraction universelle de Newton permet de prédire de façon déterministe l’évolution de seulement deux corps célestes en interaction. Mais si le nombre des corps considérés est supérieur à deux, alors le comportement du système formé par trois (ou plusieurs) corps devient ‘chaotique’, c’est-à-dire mathématiquement imprévisible après un certain temps d’évolution, dépendant de la précision des observations initiales. Le « problème à trois corps » fait partie de ceux étudiés par la théorie du chaos.

vOn trouve des représentations à base ternaire ou triadique dans toutes les cultures. Par exemple, dans la philosophie du vedanta, l’unité intrinsèque du saccidananda est différenciée par trois concepts : Sat, Chit etAnanda (« Être, Conscience, Joie »). La triade du Brahman, de l’Ātman, et de la Māyā, met en relation la réalité suprême, l’âme universelle et le règne des apparences. Le vedanta distingue également en tout homme le corps (śarīra), le ‘mental’ (manas) et l’âme individuelle (jīva). la Trimūrti hindoue est représentée par les trois dieux Brahmā, Viṣṇu et Śiva. En Occident, le concept de Trinité, théorisé par la théologie chrétienne, est symbolisé par la figure ‘trine’ du Père, du Fils et de l’Esprit, les trois « Personnes » consubstantiellement unies en l’Unité divine.

viLe philosophe et théologien, Raimon Panikkar, a forgé le concept de « cosmothéandrie », représentant une structure triadique : Theos, Anthropos et Cosmos (Dieu, l’Homme et l’Univers).

viiDes idées analogues à la triade du « divin », de l’« humain » et de la « nature », ont été explorées au 19e siècle par F.W.J. Schelling dans sa Philosophie de la mythologie, et au 20e siècle par C.-G. Jung avec l’Inconscient (le pôle divin), la Conscience (le pôle humain) et la Matière (le pôle de la nature universelle).

viii« L’intellect peut recevoir toujours plus, et plus [ce qu’il reçoit est] grand, plus [il reçoit] avec facilité. C’est pourquoi il est aussi capable de recevoir l’infini. » Maître Eckhart. La mesure de l’amour. Sermons parisiens. Sermon XXIV, 2. § 247. Trad. Eric Mangin. Seuil, 2009, p.236

ixMaître Eckhart. La mesure de l’amour. Sermons parisiens. Sermon XI, 1. § 112. Trad. Eric Mangin. Seuil, 2009, p.132

xJean Damascène parle de la « montée de l’esprit vers Dieu » ()

xiMoïse Maïmonide. Le Guide des égarés, III, 52, Trad. de l’arabe par Salomon Munk, Verdier, 1979, p. 626 : « Ce roi qui s’attache à l’homme et l’accompagne, c’est l’intellect qui s’épanche et qui est le lien entre nous et Dieu ; et de même que nous le percevons au moyen de cette lumière qu’il épanche sur nous, comme il est dit : ‘Par ta lumière nous voyons la lumière’ (Ps 36,10), de même c’est au moyen de cette lumière qu’il nous observe et c’est par elle qu’il est toujours avec nous, nous enveloppant de son regard : ‘L’homme pourra-t-il se cacher dans une retraite de manière que je ne le voie pas’ (Jér 23,24) ? »

xiiMaître Eckhart. La mesure de l’amour. Sermons parisiens. Sermon XI, 1. § 115. Trad. Eric Mangin. Seuil, 2009, p.134-135

xiiiMaître Eckhart. La mesure de l’amour. Sermons parisiens. Sermon XI, 2. § 120. Trad. Eric Mangin. Seuil, 2009, p.139

xivMaître Eckhart. La mesure de l’amour. Sermons parisiens. Sermon XI, 2. § 121. Trad. Eric Mangin. Seuil, 2009, p.139

xvMaître Eckhart. La mesure de l’amour. Sermons parisiens. Sermon IX § 98. Trad. Eric Mangin. Seuil, 2009, p.123

xviMaître Eckhart. La mesure de l’amour. Sermons parisiens. Sermon VIII § 90. Trad. Eric Mangin. Seuil, 2009, p.118

xviiLe mot grec χάος signifie « ouverture béante, gouffre, abîme ; espace immense et ténébreux qui existait avant l’origine des choses ». Mais, par extension, et c’est là l’acception que je voudrais retenir ici, il signifie : « la durée infinie du temps », et donc l’infinie ouverture des possibles. (Cf. Bailly)

xviiiLe mot grec κόσμος signifie « ordre ; organisation, construction ».

Vers de terre


« Vers en soie » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Un jour, Teresa compara l’âme à un ver à soie. C’est un savoir de sériculture : restant longtemps inactifs sur les feuilles de mûrier, les vers à soie (Bombyx mori) gardent initialement la forme de « petits grains », que Teresa considérait comme autant de « semences », mais qui sont en réalité des œufs. Quand le ver à soie sort de l’œuf, il doit subir encore quatre mues. Le ver (la chenille) grignote les feuilles, grandit, tisse son cocon de soie, pour s’y enfermer. En ce cocon, le ver se métamorphose en chrysalide. Aux premières chaleurs de l’été, advient l’éclosion. « Au lieu du ver gros et hideux, il sort de chacun des cocons un petit papillon blanc, d’une beauté charmantei. » C’est là une image de ce qui arrive à l’âmeii. La vie humaine est en effet comme celle du ver. Tout comme le ver à soie « se convertit en un beau papillon blanciii », quand le cocon de notre vie est terminé d’être filé, nous devons mourir, pour naître dans une grande blancheur, sous une autre forme.

Cette métamorphose est un grand mystère. Que devient le « soi » de l’homme, sortant de la soie de sa vie ? S’abîme-t-il dans une grandeur qui le dépasse entièrement ? Ou s’élève-t-il ? Puisque ces questions le dépassent, la seule chose qui importe est de continuer de frayer sa voie vers l’avantiv.

Il vient des « ailes » soudainement à ce qui n’était qu’un ver, une larve rampante. Jusqu’où volera le papillon éclatant de blancheur ? Après être resté serré dans son étroit cocon, va-t-il oser monter vers les hauteurs  ? Question purement rhétorique, naturellement. Mais l’étonnant, c’est que bien d’autres métamorphoses l’attendent. Pour les décrire, d’autres métaphores sont nécessaires. On doit changer de registre. Après le ver et le papillon, voilà l’image de la fiancée (« spirituelle ») et de l’union. Cette image est certes bien trop « grossièrev ». Cependant, comment dire autrement qu’il faut alors que « l’amour s’allie à l’amour » ? Cette « union », d’ailleurs, ne dure que le temps d’un regardvi. Tout est encore en commencement. Il est temps que l’âme sorte réellement de son sommeilvii. Il est temps qu’elle entre dans cet autre lieu, que Teresa appelle les « sixièmes demeures », et qu’elle s’y « réveille viii». Alors, l’âme se sent « blessée d’une manière très suaveix ». Son « Époux céleste » la « transperce » d’une « flèchex ». « Elle sent tout à coup un embrassement délicieux, comme si soudain on répandait en abondance un parfum dont l’odeur pénétrerait tous les sensxi. » C’est alors qu’elle désire « jouir de Dieuxii ».

Comme on peut s’y attendre, ce genre d’expérience, rapportée par ces mots-mêmes, suscita « les railleries des confesseurs »xiii. Mais Teresa de Ávila ne s’en émut guère. Il s’agissait, précisa-t-elle, essentiellement de « visions intellectuelles ». Il était question d’entendre, à l’improviste, des paroles « en des profondeurs de l’âme, si intimes et si secrètesxiv ». Elles ont pour objet des choses auxquelles on n’a jamais pensé. « Une seule de ces paroles comprend en peu de mots ce que notre esprit ne saurait composer en plusieursxv. » Le sens qu’elles expriment est parfaitement distinct, et « l’âme n’en perd pas une syllabe ». Les ravissements qu’elles procurent sont de plusieurs sortes. Teresa les décrit avec des métaphores conjugales, faute d’en trouver de meilleures : il y a le « désir de posséder l’Époux », « le courage de s’unir à un Souverain tel que lui et le prendre pour époux », d’« accepter l’union divine », et de « conclure ces fiançaillesxvi ». Que les esprits sarcastiques ne s’y méprennent pas : « Je parle de ravissements, qui soient bien des ravissements et non des faiblesses de femmexvii. » Ils ne sont en rien comparables à un « évanouissement » ou une « perte de connaissance » : ils sont un « éveil xviii» aux choses divines.

On le sait, Teresa, sans cesse, dut affronter ses confesseurs, certes pieux, parfois doctes, mais souvent sceptiques ou ironiques. Elle évoqua aussi par avance les objections qui pourraient lui être faites par ses lecteurs, et usa d’une évasive sincérité, non dénuée de provocation. « Mais, me direz-vous, si les facultés et les sens sont tellement absorbés qu’on peut les dire morts, comment l’âme peut-elle comprendre cette faveur ? Je n’en sais rien, vous répondrai-je ; et peut-être personne n’en sait-il plus que moixix. » Certaines des visions dont elle eut la faveur pouvaient être contées. Pour d’autres, les plus élevées et les plus « intellectuellesxx », les mots lui manquaient. Ceci ne doit pas étonner. Moïse lui-même ne raconta de sa vision du buisson ardent que ce qu’il voulut bien en rapporter, ou plutôt, ce qu’il fut autorisé à en direxxi. Les « vers à soie » ne sont jamais que des « vers de terrexxii », ne l’oublions pas. Comment imaginer qu’ils puissent un jour voler vers l’immensité ? Et pourtant! Qu’on se le dise…

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iThérèse d’Avila. Le Château intérieur. Traduit de l’espagnol par Marcel Bouix. Ed. Payot et Rivages, Paris, 1998, p.164

ii« Ce qui arrive à ce ver est l’image de ce qui arrive à l’âme ». Ibid. p.165

iii« Meure ensuite, meure notre ver à soie, comme l’autre, quand il a terminé l’ouvrage pour lequel il a été créé. Alors nous verrons Dieu, et nous nous trouverons aussi abîmées dans sa grandeur, que ce ver l’est dans sa coque […] Il meurt entièrement au monde , et se convertit en un beau papillon blanc.» Ibid. p.167

iv« Cette âme ne se connaît plus elle-même. Entre ce qu’elle était et ce qu’elle est, il y a autant de différences qu’entre un vilain ver et un papillon blanc […] L’âme que Dieu a daigné élever à cet état verra de grandes choses, si elle s’efforce d’aller plus avant. » Ibid. p.168

v« Vous avez souvent entendu dire que Dieu contracte avec les âmes des fiançailles spirituelles […] Cette comparaison, je l’avoue, est grossière. Mais je n’en sais point qui exprime mieux ma pensée que le sacrement de mariage […] Ici c’est l’amour qui s’unit à l’amour, et toutes ses opérations sont ineffablement pures, délicates, suaves. […] Or, selon moi, l’union ne s’élève point jusqu’aux fiançailles spirituelles. » Ibid. p.189

vi« Tout se passe très vite, parce qu’il n’y a pas là à donner et à recevoir. Ce n’est qu’une vue de l’âme ; l’âme ne fait que voir d’une manière mystérieuse qui est son futur époux. Ce que les sens et l’intelligence ne lui apprendraient pas en des années et des siècles, elle le voit d’un regard. » Ibid. p.190

vii« Une âme qui prétend à être l’épouse d’un Dieu, et à qui ce Dieu s’st déjà communiqué par de si grandes faveurs, ne saurait, sans infidélité, s’abandonner au sommeil. » Ibid. p.195

viii« Notre-Seigneur la réveille tout à coup comme par un éclair ou par un coup de tonnerre. » Ibid. p.216

ixIbid. p.216

xIbid. p.218

xiIbid. p.221

xiiIbid. p.222

xiiiIbid. p.229

xivIbid. p.232

xvIbid. p.233

xviIbid. p.238

xviiIbid. p.239

xviii« Ceci n’est pas comme un évanouissement où l’on est privé de toute connaissance, tant intérieure qu’extérieure. Ce que je sais, moi, des âmes ainsi ravies, c’est que jamais elles ne furent plus éveillées aux choses de Dieu. » Ibid. p.240

xix Ibid. p.240

xx« Quand l’âme est ainsi enlevée, Notre-Seigneur lui découvre, en des visions imaginaires, quelques-uns de ses secrets, des choses du ciel, par exemple ; ces visions-là, on peut les raconter, et elles demeurent tellement gravées dans la mémoire qu’on ne saurait jamais les oublier. Quand les visions sont intellectuelles, l’objet en est quelquefois si élevé, que les mots manquent pour le traduire. » Ibid. p.241

xxi« Moïse ne put pas dire tout ce qu’il avait vu dans le Buisson ; il dit seulement ce que Dieu lui permit d’en rapporter » Ibid. p.242

xxiiIbid. p.243

Virgo


« Virgo » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

De la douceur, de la douceur, de la douceur. (Inconnu)

Ô que nous mêlions, âmes sœurs que nous sommes,

A nos vœux confus la douceur puérile

De cheminer loin des femmes et des hommes,

Dans le frais oubli de ce qui nous exile !

(Paul Verlaine, Ariettes oubliées IV)

Calcul de probabilités


« Calcul de probabilités » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Je peins des formes, je dessine des figures. Pas un instant où je n’imagine quelque idole. Je suscite cent faces graves, souples ou légères, et je les mêle à mes rêves. Ce ne sont jamais qu’évanescentes lueurs, face à ton feu. Je sens continuellement leur souffle bref et je hume leurs senteurs, dont la plus infime t’invoque peut-être, d’immensément loin.

Brève théorie de l’exception


« Théorie de l’assomption » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Une image qui ne peut me porter au-delà de l’image même n’a guère d’intérêt (du moins pour moi).

Tout ce que font les peintres du jour est encore une sorte de nuit, me semble-t-il, je n’aime ni leurs ombres ni leurs lumières. Je cherche depuis longtemps, partout, partout, quelque chose d’exceptionnel, et je ne trouve jamais que des ébauches d’esquisses, des murmures balbutiants, des griffures sur du vent.

Les lois de l’art (et du marché !) renforcent les habitudes et les acquis et condamnent l’exception à l’exil. Dans l’exil de la lumière, j’aime ce qui excède l’exception, et m’emmène bien au-delà de la lumière elle-même.

Âme et ailes


« Âme et ailes » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2024

C’est une merveille incompréhensible qui s’est emparée de mon âme, et la fait errer dans ce désert d’eaux grises.

Jamais étendue si molle, si âpre, n’a été créée que celle que façonne une amour vraiment vive.

On la savoure sans la voir, elle se goûte en son absence, elle ne se montre qu’en un battement, un clignement, un frôlement.

On la poursuit, elle s’égaille, se dissipe, s’évapore, s’éclipse et se cache. Quelle coquine!

L’homme et la liberté


« L’homme et la liberté » ©Philippe Quéau – Art Κέω 2024

4-1 [Quatrain] :

On dit : elle est omniprésente. Aller vers elle, s’en approcher, revient donc à la nier.

On dit : elle est au-delà de la pensée. Cette pensée même montre qu’il n’en est rien.

On dit : elle échappe à toute parole. A quoi riment alors ces mots mêmes?

Elle habite tous les êtres, et s’en distingue. Tous en vivent, et ne la connaissent pas.

Protection rapprochée


« Protection rapprochée » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2024

Ils ont eu des visions,

Ils ont parlé en belles paraboles,

Mais ils étaient loin de les mettre en pratique,

Ils étaient comme les autres.

Mais elle – elle n’a rien dit. Seulement

« Qu’il m’advienne ce qu’il voudra! »

Inspiration


« Inspiration » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2024

Courons, courons, car le temps est court.

Colline sciée


« Colline sciée » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2024

Un paysage n’est pas accompli tant qu’il n’a pas brûlé librement ce qu’il lui plaît, et qu’il ne trouve plus d’obstacle à présenter ses blessures.

La Solitude de l’étourneau


« La Solitude de l’étourneau » ©Philippe Quéau 2024 ©Art Κέω 2024

Désirer, errer, attendre longtemps, loin de la foule étrangère, perdre beaucoup, dans l’espoir de gagner infiniment, rechercher ce qui dépasse le sens, cette mélodie qui défie les mots.

Fil rouge


« Fil rouge » ©Philippe Quéau 2024 ©Art Κέω 2024

Il est lien, en vérité, car il attache. Ce lien a toute puissance. Il unit ceux qui aiment, de sorte que l’un pénètre l’autre tout entier. Dans la douleur, ou l’ire, ou le songe.

Le corps, l’âme etc…


« Cakra sahasrara » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

L’âme est-elle consubstantiellement liée au corps ? Distillée comme une sorte de suc synaptique ou de liqueur neuronale, s’élabore-t-elle lentement et continûment tout au long de la vie ? Ou bien est-elle essentiellement séparée du corps qui l’accueille ? Lui a-t-elle été surajoutée à la conception, et sera-t-elle vouée à s’en extraire après la mort, pour vivre alors comme une entité autonome ? Autre hypothèse : pourrait-elle être les deux à la fois ? Commencerait-elle son existence par une liaison intime avec le substrat matériel et corporel, puis s’en dégagerait-elle peu à peu, au fur et à mesure de son développement, et finirait-elle par s’en détacher, tel un fruit mûr, au moment de mourir ? D’autres théories sont encore envisageables, comme celle du bouddhisme qui ne reconnaît pas l’existence du moi, ni celle de l’âme, et qui ne distingue pas l’esprit de la matière, mais assimile l’un et l’autre au grand Tout cosmique, dont la véritable nature, d’ailleurs, serait celle du vide, selon lui.

La nature du lien de l’âme et du corps a été débattue au long des âges, sans qu’aucun consensus n’ait jamais été obtenu. Pourquoi y revenir alors, aujourd’hui, dans ce blog ? Une simple raison est que cette question est absolument essentielle, et qu’elle me poursuit. Une seconde raison est que l’on peut supputer qu’existe effectivement quelque part dans l’univers, ou bien au-delà, une réponse bien réelle à cette question. Il n’est donc pas entièrement vain de chercher. Il est certes possible que nous ne puissions pas la connaître avec certitude en ce bas-monde. Mais, à notre mort, si l’âme est purement matérielle, elle se dissoudra comme le corps et comme toute chose. En revanche, si l’âme existe indépendamment du corps, on pourra sans doute en prendre pleine conscience, et la « voir » comme elle est en fait. Dans les deux cas, le questionnement se dénouera donc, soit du fait de l’anéantissement du questionneur – et de la question, soit parce que quelque réponse que ce soit s’imposera comme mille soleils à l’intelligence (et à l’âme), ouvrant d’ailleurs, du même coup, bien d’autres questions, sans doute bien plus ardues encore. Mais ceci est une autre histoire.

Traditionnellement, on oppose les matérialistes et les idéalistes, dont les manières de traiter ce sujet sont radicalement opposées. Pour les matérialistes, l’« âme », ou ce qui s’en approche et peut en tenir lieu (l’« esprit » ou la « conscience »), n’est que l’une des modalités d’expression du corps, l’un des phénomènes qu’il produit matériellement. L’« âme » (ou l’esprit) se développe avec lui, reçoit de lui sa sève, et en retour elle l’« anime », elle le vivifie en tant qu’anima, elle lui donne le moyen d’incarner et de personnaliser la mémoire, l’intelligence et la volonté d’une personne singulière, lesquelles ne sont guère que l’expression spécifique de fonctions nécessaires à la vie du corps (matériel) et à la survie de l’espèce. La croissance du corps est indivise, holistique, et dans cette indivision elle fait émerger diverses modalités d’expression corporelle. Quels que soient les noms dont on les affuble, ces modalités d’expression sont en dernière analyse (comme disent les marxistes) essentiellement matérielles et corporelles.

Pour les idéalistes et les spiritualistes, et ceci conformément aux idées platoniciennes, il existe une indépendance fondamentale de l’esprit vis-à-vis de la matière, et de l’âme vis-à-vis du corps. Près de deux mille ans après Platon, Descartes croyait lui aussi en l’existence indépendante de l’âme. Il voyait en la glande pinéale le lieu de l’union de l’âme au corps. Cette petite glande endocrine, appelée aussi épiphyse, se trouve dans le cerveau, « au contact du sillon cruciforme de la lame quadrijumelle constituant la région dorsale du mésencéphale, et appartient à l’épithalamus. Elle est reliée au diencéphale de chaque côté par les pédoncules antérieurs et latéraux dans l’écartement desquels, appelés triangle habénulaire, se logent les habenulai. » Poésie brute des mots savants, certes, mais quelque peu abscons, dans ce contexte. La glande pinéale n’était pas non plus inconnue des Anciens. Des textes védiques l’associaient au cakra ājnā (le cakra frontal et mental), ou encore au cakra sahasrara, littéralement le « cakra aux mille rayons », qui se trouve dans la région occipitale et qui incarne la possibilité de la vision et de l’union divines.

Pendant la Première Renaissance italienne, le philosophe néo-platonicien Marcile Ficin a formulé la thèse selon laquelle les âmes sont « enfermées » dans les corps « pour connaître les singuliers ». Les âmes, dont il pense qu’elles sont d’origine divine, doivent s’incarner dans un corps pour compléter leur développement et leur éducation, avant de poursuivre leur longue route à venir. Si elles ne s’incarnaient pas, elles resteraient nécessairement confinées dans le monde des idées générales, et de ce fait elles seraient incapables de distinguer les particuliers. « Considérons l’âme de l’homme au moment même où elle émane de Dieu et n’est pas encore revêtue d’un corps […] Que saisira l’âme ? Autant d’idées qu’il y a d’espèces de créatures, et une seule idée de chaque espèce. Que comprendra-t-elle par l’idée d’homme ? Elle verra la nature commune à tous les hommes, mais ne verra pas les individus compris dans cette nature […] Ainsi la connaissance de cette âme restera confuse, puisque la progression distincte des espèces vers les singuliers lui échappe […] et son appétit de vérité sera insatisfait. Si l’âme, dès sa naissance, demeurait en dehors du corps, elle connaîtrait les universaux, elle ne distinguerait les particuliers ni par sa puissance propre, ni par le rayon divin saisi par elle, parce que son intelligence ne descendrait pas au-delà des idées ultimes et que la raison se reposerait sur le regard de l’intelligence. Mais dans ce corps, à cause des sens, la raison s’accoutume à se mouvoir parmi les particuliers, à appliquer le particulier au général, à passer du général au particulierii

La descente de l’âme dans un corps fait donc partie de son éducation intellectuelle, psychique et sentimentale. Dans quel but, cette « éducation » ? Plotin, et bien avant lui Platon, et les Anciens Égyptiens, pensaient que l’âme, de par sa nature, a pour destin de participer à l’intelligence et à la volonté divines. « C’est pourquoi, d’après les Égyptiens, on ne devrait pas dire que tantôt elle séjourne là, et tantôt passe ailleurs, mais plutôt que maintenant elle donne la vie à la terre, puis ne la donne pasiii. » La vie est un combat grandiose, une bataille ontologique, où les âmes sont entièrement engagées, tout en ignorant le sort qui leur sera ultimement réservé. Cette bataille, personne ne peut expliquer pourquoi elle a lieu, ni le rôle dévolu en propre à chacune des âmes singulières, et ce qu’il leur adviendra au bout du compte. « Les morts ne reviennent pas, on ne les voit pas, ils ne font rien […] Mais au fait, pourquoi un vieux soldat qui a fait son temps retournerait-il au combativ ? ». L’âme après la mort, ressemble-t-elle à un blessé de guerre, en situation de traumatisme (PTSD) ? On peut aussi spéculer que le soldat en question est mobilisé sur de nouveaux fronts, et qu’il y a peut-être d’autres batailles à mener après cette vie, et après la mort. La métaphore du « vieux soldat » est celle de Ficin. Je pense que les métaphores guerrières sont toujours un peu dangereuses en philosophie, parce que leur anthropomorphisme brutal et exacerbé nous prive de la véritable qualité d’invention dont nous avons besoin pour spéculer librement et avec art. Mais enfin, elles transmettent peut-être l’idée d’une urgence, d’une lutte essentielle. Bref, la vie est à prendre sérieusement, parce que l’on y risque sa vie justement, et que ce combat porte en lui, en puissance, le risque de l’annihilation de tout ce que l’on est, ou qu’on a été, et de tout ce que l’on aime, ou a aimé.

Les platoniciens usent d’une métaphore moins guerrière, plus civilisée, celle de l’intermédiaire. La vie humaine est considérée comme un état « intermédiaire » entre la vie animale et la vie divine. L’âme doit jouer en pleine conscience d’elle-même ce rôle d’intermédiaire, elle doit participer de ces deux genres de vie, de ces deux genres d’être, censés être pourtant absolument opposés. L’homme embrasse en quelque manière ces deux règnes, pour les unir en quelque mystérieuse et métaphysique façon. Le « court-circuit » entre l’animal et le divin que l’homme incarne, peut se comparer l’union spécifique qu’il représente – entre le particulier et l’universel, entre le singulier et l’infinie multiplicité. Cela fait partie de l’essence de l’homme que d’affronter ces écarts de potentiel, ces différences de tension. Sentant en lui-même son impuissance et ses limites, l’homme aspire toujours à aller au-delà de ce qu’il est, ou de ce qu’il croit être. Cette volonté de dépassement lui garantit-elle d’atteindre la complétude, lui assure-t-elle l’obtention de la béatitude ? On ne sait. Quoi qu’il lui en coûte, l’homme va de l’avant. Il agit et il pense, il veut considérer les genres et il veut voir les espèces, il veut approfondir sa conscience des singuliers pour parfaire sa connaissance du général, il veut mettre la pratique au service de la théorie, et réciproquement. Rappelons-nous. Nous en fîmes l’expérience. L’âme de l’enfant nouveau-né ne sait encore rien du monde, mais elle est, en puissance, capable de tout apprendre. Ses synapses se connectent et se reconfigurent plusieurs dizaines de millions de fois par seconde. On peut désormais observer ce phénomène en temps réel sur des écrans. Cette intense activité peut se caractériser comme la rencontre sans cesse répétée d’un esprit singulier, unique, toujours à l’affût d’information et de formation, avec une succession ininterrompue de myriades d’autres singularités, de tous types – des caresses douces ou des chocs durs, des miroitements et des chatoiements, des vibrations et des résonances, la profondeur de sentiments, la finesse des goûts, le suc des saveurs. Le passage de l’âme dans un corps est une condition nécessaire de son épigenèse, une épreuve formatrice, sans cesse recommencée. Mais n’en doutons pas, ce passage n’est qu’une transition, l’occasion d’une première métamorphose. L’âme se compare à une sorte de chrysalide, à la recherche de son élusive imago. Mais sa mue imaginale, quand elle a lieu, n’est d’ailleurs qu’évanescente. D’autres surprises l’attendent dans l’au-delà de ce monde-ci. Il faut nous y préparer dès maintenant. Comme le papillon à l’envol. Ou à l’épingle.

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iCf. l’article « glande pinéale » sur Wikipédia

iiMarcile Ficin, Théologie platonicienne. Livre 16. Ch. 1

iiiMarcile Ficin, Théologie platonicienne. Livre 16. Ch. 5

ivMarcile Ficin, Théologie platonicienne. Livre 16. Ch. 5

Un voyage à travers les ères et les âges


« Big Fusion » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

D’après la Bible juive le monde a été créé il y a environ 6 000 ans. Selon les cosmologistes contemporains, le Big Bang remonte à 14 milliards d’années. Mais ce Big Bang lui-même n’est pas nécessairement l’instant originel. Rien n’existant sans cause, il faut bien s’interroger sur ce qui a rendu possible cet événement. L’origine réelle de l’Univers pourrait donc être bien plus ancienne. En théorie du moins, on pourrait remonter par conséquent bien plus avant encore, à la recherche d’une « origine » toujours plus élusive. La mythologie chinoise évoque des périodes de temps bien plus longues que ce que la cosmologie moderne propose. Dans La pérégrination vers l’Ouest, un ancien roman chinois, d’inspiration bouddhique, le récit de la création du monde commence par une première montagne qui se forme « au moment où le pur se séparait du turbide ». Cette montagne, appelée le mont des Fleurs et des Fruits, « domine un vaste océan ». Elle est « le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières » et elle constitue « l’axe immuable de la terre à travers dix mille kalpa ». Elle est couverte de bambous et abonde en fruits (des pêches). « Le pêcher des immortels ne cesse de former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages. » Qu’est-ce qu’un kalpa ? La signification de ce mot sanskrit, utilisé pour définir des durées extrêmement longues, ne peut être appréhendée que métaphoriquement. Soit un cube de 40 km de côté, rempli à ras bord de graines de moutarde. On retire de ce cube une graine une fois par siècle. Quand le cube est vide, on est encore loin d’avoir épuisé la durée du kalpa. Autre image : soit un gros rocher. On l’effleure une fois par siècle d’un rapide coup de chiffon. Quelques particules s’envolent alors. Lorsqu’il ne restera plus rien du rocher, alors on n’est pas encore au bout du kalpa.

Depuis combien de temps, donc, l’univers existe-t-il ? Depuis 6000 ans ? Depuis 14 milliards d’années ? Depuis 10 000 kalpa ? On peut faire l’hypothèse, assez raisonnable, que l’idée même de temporalité n’est pas très assurée, au-delà d’un certain horizon conceptuel. De même que l’espace est « courbe », le temps est « courbe » lui aussi. La théorie de la relativité générale d’Einstein a établi que les objets de l’univers ont une tendance à se mouvoir vers les régions où le temps s’écoule relativement plus lentement. Le cosmologiste Brian Greene formule la chose ainsi : « En un sens, tous les objets veulent vieillir aussi lentement que possible. » C’est une conséquence de la « courbure » du temps. Cette tendance potentielle est analogue au fait que les objets « tombent » lorsqu’ils sont soumis à un champ de pesanteur. Autrement dit, lorsque des objets de l’Univers se rapprochent de certaines des singularités de l’espace-temps que l’on peut qualifier d’« originaires », alors le temps ralentit toujours davantage son propre cours. Si on extrapole ce résultat, la notion même de temps perd tout son sens. À cette aune, même une durée de dix mille kalpa ne pourrait rendre compte d’un temps infiniment distendu.

Rapportées à la vie humaine, ces durées de temps peuvent être assimilées à une sorte d’infini, sans que ce mot ait nécessairement une connotation métaphysique. Des durées extrêmement longues peuvent paraître objectivement infinies, quoique en réalité finies. La différence laisse seulement apparaître la question réellement métaphysique de l’origine même du temps. On en déduira aussi que le temps n’a aucune sorte d’objectivité « scientifique », et qu’on ne peut certes pas le représenter selon la façon habituelle, comme une simple droite le long de laquelle s’égrèneraient linéairement les milliards d’années. Il reste certain qu’à l’échelle des kalpa, la durée d’une vie humaine n’est qu’une sorte de femto-seconde, ultra-fugace, un quasi-néant, et la durée totale de l’existence du genre Homo Sapiens n’est elle-même guère plus longue qu’un battement de cœur. A vrai dire toutes ces métaphores n’ont guère de sens. Ou alors, elles impliquent nécessairement qu’il nous faut changer complètement de regard sur ce qu’est l’essence du temps. La principale conséquence de ceci est essentiellement métaphysique. Les récits inouïs qui pourraient, en théorie, se déployer dans la profondeur des temps, les infinies narrations auxquels ils pourraient donner lieu, ne sont épuisés par aucune vision unique. Autrement dit, l’infini des temps possède sa propre architecture. Des philosophes aux propensions mystiques, tels Plotin ou Pascal, ont formulé d’admirables représentations du temps. Mais on peut inférer des considérations précédentes que toute formulation comportant des mots comme « origine » ou « infini » ne serait elle-même qu’un grain de moutarde emportée dans la tempête des temps. Toute théorie métaphysique ne couvre elle-même qu’une ère infiniment infime. Et cet énoncé même l’est aussi… Il nous faut donc une autre « approche » du temps. Il faut considérer, de loin, les infinis paysages de l’infini, et l’infinité de tous les points de vue sur tous les angles de vue possibles dans ces paysages. Parmi cette infinité d’infinis, certains méritent le détour, et même quelque arrêt sur l’image, quelque pause méditative, elle-même source, peut-être, d’une nouvelle série infinie de considérations. Il faut désormais prendre conscience que nous sommes tous embarqués – et quand je dis « nous », j’entends ce « nous » à l’échelle de tous les univers possibles et concevables – il faut prendre conscience que nous sommes embarqués dans un infini voyage. Un voyage sensible et conceptuel, et un voyage sans âge, ou plutôt un voyage qui les comprend tous, ces âges et ces ères, un voyage qui les dépasse et les transcende.

Misère de la philosophie


« Misère de la philosophie » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

L’esprit complètement pur, remplissant le grand ciel vide, est toujours fragments et morceaux.

Yuanwa

Noir or et sang


« Noir or et sang » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

Aspiration vers le haut


« Aspiration vers le haut » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

Bon sang ne saurait s’ignorer

Nuage de synapse


« Nuage synaptique » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

Un nuage nu, mou, lent,

conquit pan par pan,

l’âme dure mentalement.

Océan d’encre


« Océan d’encre » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

Monument noir aux fissures


« Monument noir, aux fissures » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

La mer est jalouse du bois noir