L’Huître absolue


« Huître à la Hegel » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Le monde, aujourd’hui, comme hier, souffre, il manque de ce qui importe le plus. Il manque de raison, de poésie, de vérité et de justice. Dans un tel désert mental et psychique, le rationalisme sec, mécanico-dialectique, logico-déductif, positivo-matérialiste, des temps dits « modernes » ne suffit pas à la tâche ni ne répond à la demande. Il est devenu insupportable. On étouffe, on s’asphyxie, dans cet univers délétère et mortifère. Les « penseurs » et les « philosophes » qui s’en font les hérauts sont désormais inaudibles. Ils ont perdu pertinence et crédibilité. Schelling avait pressenti les prémisses de ce mouvement de fond, il y a deux siècles déjà. Il s’était moqué férocement de Hegel, son ancien condisciple et ex-ami, l’accusant de vouloir se prendre pour « l’Aristote allemand ». Tenant pour imméritée sa réputation dans le monde universitaire et sa stature dans l’Allemagne d’alors, il le jugeait incapable de saisir la réalité dans toutes ses formes, et inapte à comprendre l’essence de la véritable liberté. A celui qui avait écrit avec une sorte d’arrogance impavide: « Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel i« , il rétorquait qu’en réalité la réalité n’est pas rationnelle, et que la raison doit dépasser le réel. Il avait consacré sa vie à creuser le plus profondément possible le mystère des « âges du monde », et bien autrement que par les méthodes de Hegel. Il avait commencé par la question des origines (de la réalité et de la conscience). A ce sujet, pouvait-on se contenter de considérer, comme le faisait Hegel, que Dieu est dès l’origine descendu jusqu’au plus profond de l’inconscient, et qu’il se tient là comme l’Absolu ‒ « un Absolu à la façon d’une huître, c’est-à-dire aveugle et sourdii. » Pouvait-on croire que Dieu s’enfonçait continuellement jusque dans les bas-fonds de l’être, puis qu’il en remontait aussitôt en gravissant des degrés de plus en plus élevés, jusqu’à atteindre la « conscience » (humaine ou non-humaine). Arrivé là, abandonnait-il ensuite la conscience et la subjectivité, la dépassait-il et s’élevait-il encore pour devenir l’esprit, ni subjectif ni objectif, mais réellement absolu, l’esprit seulement divin? C’était là, en résumé, selon Schelling, le développement du concept hégélien du diviniii. Celui-ci se présentait donc, non comme une réelle conception du divin à proprement parler, mais plutôt comme une sorte de divinisation du « concept ». Hegel avait décidé de faire du « concept » la principale hypostase du divin. Le « concept » c’était le Verbe même, s’incarnant dans la philosophie, en somme. C’était dans la spéculation philosophique qu’avait lieu la véritable « Révélation »iv. Pour Hegel, la religion « révélée » (geoffenbart) est la religion « manifeste » (offenbar). La « révélation » est donc ce qui se « manifeste », et tout ce qui est « manifeste » participe de cette « révélation ». Vu ce qu’il se passe de nos jours, on peut vraiment en douter. Hegel semble aujourd’hui enterré définitivement sous les décombres (de Gaza et d’ailleurs). Qui peut encore croire que la soi-disant « révélation » (laquelle, d’ailleurs? la védique? l’adamique? la mosaïque? la bouddhique? la christique?) puisse désormais laisser dévoiler son mystère à travers une « spéculation » philosophique à la Hegel?

Par contraste radical avec Hegel, Schelling magnifia le caractère insondable de la réalité, le mystère du monde, l’immense obscurité de ses essences et de ses puissances, leur part d’imprévisible. Pour Hegel, Dieu représentait certes la liberté infinie, mais seulement au terme du mouvement total de l’esprit, jusqu’au moment où l’esprit revient enfin à soi, en soi et pour soi. La vie de Dieu est faite de cet automouvement où la dialectique pose la contradiction pour ensuite la supprimer, ou la dépasser. Le Dieu de Hegel est à la fois idéalité et réalité, toutes deux dialectiquement liées, et conjointement « absolues », tandis que le Dieu de Schelling est seulement « absolue réalité », une réalité irréductible à toute idéalité. C’est pourquoi Schelling prend le mot « révélation » au sens propre, et non conceptuel. La révélation n’est pas une « idée », elle vient de très loin, d’un fond obscur, insondable, ou bien elle tombe de hauteurs inaccessibles, elle émane du pur Être, du transcendant absolu, dans un jeu troublant, inexplicable, de présence et de retrait, de dévoilement et de recel. Elle procède d’un Dieu à la fois « pantocrator » et s’humiliant aussi dans l’impuissance de sa kénose. Le Dieu de Schelling est étrange, ironique, bizarre, fin, courbe, joyeux, et extrêmement intelligent, bien sûr, c’est-à-dire d’une intelligence telle qu’elle dépasse infiniment toutes nos pauvres représentations et tous nos « concepts ». Il emprunte des voies inouïes, détournées, pour arriver à ses fins, des fins qui n’ont pas de fin, car elles-mêmes d’une essence infinie. Ce Dieu est caché, même quand il se révèle, et quand il se révèle un tant soit peu, il ne montre qu’une extrêmement petite partie de son infinité. Il se dissimule sans cesse derrière ses puissances, ses trônes et ses principautés, et il laisse le cosmos et l’humanité aller leurs chemins. Bon voyage!

Revenant à la question de l’origine, Schelling y place un acte premier, essentiellement libre; la liberté est donc le fondement même de la réalité. Comment répondre alors à la question la plus importante, qui est celle du pourquoi de l’existence du monde, du pourquoi de la faible et fragile raison humaine. On peut seulement en dire que la raison ne vient pas du néant, qu’elle émerge d’un fond immémorial. La philosophie ne peut pas se détacher de ce fond si ancien, sans perdre tout ancrage, toute légitimité, toute puissance de conjecture et d’intelligence. Elle doit s’élargir, s’étendre, s’élever, s’épancher, dans toutes les dimensions, transrationnelles, supraréelles, métanoétiques ‒ et pour le dire plus simplement, avec des mots de quatre syllabes : poétiques et visionnaires.

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i« La philosophie est le fondement du rationnel, elle est l’intelligence du présent et du réel et non la construction d’un au-delà qui se trouverait Dieu sait où, ou plutôt, on sait bien où il se trouve ; il est dans l’erreur, dans les raisonnements partiels et vides. Au cours de cet ouvrage, j’ai indiqué que la République de Platon elle-même, qui est l’image proverbiale d’un idéal vide, ne saisit essentiellement rien d’autre que la nature de la moralité grecque. Il a eu conscience d’un principe plus profond qui faisait brèche dans cette moralité, mais qui, à ce degré, ne pouvait être qu’une aspiration insatisfaite et par suite ne pouvait apparaître que comme un principe de corruption. Platon, ému par cette aspiration, a cherché une ressource contre cela, mais comme le secours n’aurait pu que descendre d’en haut, il ne pouvait le chercher d’abord que dans une forme extérieure particulière de cette moralité, croyant ainsi se rendre maître de la corruption et ne réussissant qu’à blesser intimement ce qu’il y avait là de plus profond : la personnalité libre infinie. Pourtant, il a prouvé qu’il était un grand esprit parce que précisément le principe autour duquel tourne ce qu’il y a de décisif dans son idée est le pivot autour duquel a tourné la révolution mondiale qui se préparait alors: Ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel. » G.W.F. Hegel. Principes de la philosophie du droit. (1820). Traduit par André Kaan, 1940, p. 41

iiSelon la formule que Schelling prête ironiquement à Hegel. Cf. SW II,3,106 n.

iiiCf. Schelling. SW II,3,106 n.

ivPour Hegel, « la Révélation est entièrement manifestée dans la spéculation », selon Xavier Tillette. Cf. Xavier Tillette. L’Absolu et la philosophie. Essais sur Schelling. 1987, p. 131