
Selon les résultats expérimentaux de la chromodynamique quantique (QCD), le « vide » n’est pas vide. Le « vide » est en réalité un milieu dynamique et complexe, parfois comparée à une sorte de « mélasse quantique ». Il y apparaît sans cesse une infinité de particules virtuelles, et notamment, des paires virtuelles de quarks et des anti-quarks, lesquelles permettent d’expliquer le confinement des quarks dans les hadrons, ainsi que l’émergence même de la masse de des derniers (masse hadronique). Le « vide quantique » remplit de particules virtuelles les espaces infinitésimaux situés entre les atomes, mais aussi entre les électrons et leur noyau, et même entre les quarks confinés dans les protons. Dans ce « vide », les paires de quarks et d’anti-quarks virtuels se « condensent », formant un « condensat chiral » dont, à l’occasion, elles peuvent « briser » la symétrie. Lorsqu’un quark réel se déplace dans le condensat chiral, il interagit constamment avec les paires virtuelles de quarks et d’anti-quarks (qq̅ ) et acquiert par là une masse « effective ». Le quark « nu » a une énergie entre 5 et 20 MeVi, mais lorsqu’il entre en interaction avec le condensat chiral, il devient un quark « habillé » dont la masse effective est entre 300 et 500 MeVii. Ce mécanisme d’acquisition de la masse est général, et c’est le rôle du vide quantique de le rendre possible. On peut analyser la masse effective d’un proton (représentée aussi par son énergie : E=mc2) comme étant constituée de l’énergie cinétique de ses quarks additionnée de l’énergie de liaison (l’énergie des gluons qui « engluent » les quarks et les maintient confinés). En résumé, la masse du proton se constitue par l’interaction des trois quarks de valence (uud) avec une immense « mer » de quarks virtuels de toutes les couleurs et de toutes les saveurs (uū + dd̅+ ss̅ + …), de gluons et de condensat chiral. L’interaction des quarks réels avec cette « mer » virtuelle explique que la masse réelle du proton est de 938 MeV, alors que la masse du proton « nu » n’est que de 23 MeV.
Ces éléments étant posés, et pour faire image, on pourrait comparer le vide quantique à un diamant (géant). Le condensat chiral du vide correspondrait alors au réseau d’atomes de carbone structurant le diamant; les excitations des hadrons se compareraient aux vibrations des phonons dans le cristal; les brisures de symétrie chirale seraient analogues aux brisures de symétrie translationnelle du diamant; la « rigidité » du vide, laquelle se mesure selon l’échelle d’énergie ΛQCD(environ 200 MeV), pourrait être mise en rapport avec celle du diamant (laquelle est représentée par les modules de Young) et les masses hadroniquesiii pourraient être mises en parallèle avec les fréquences des phonons. Ces analogies, structurelles et fonctionnelles, ainsi énumérées point par point, semblent indiquer la présence d’une forme profonde d’isomorphisme entre deux états pourtant très différents de la nature, celui du vide quantique et celui de la matière cristalline. Cela invite à faire l’hypothèse de l’existence de structures-archétypes dans le monde physique. Je voudrais proposer de généraliser l’hypothèse de ces structures archétypales à d’autres phénomènes, beaucoup plus complexes encore, et qui ne seraient pas d’ordre « physique » mais « psychique » et « spirituel ». Autrement dit, les analogies évoquées ci-dessus pourraient servir de modèles, par exemple pour explorer heuristiquement la nature de l’esprit (ou de l’âme). En généralisant la méthode analogique, on pourrait considérer qu’au condensat chiral du vide et aux réseaux d’atomes des cristaux, il serait possible de faire correspondre une noosphère intensive structurant l’univers. Les excitations des hadrons et les vibrations des phonons pourraient être comparées aux « émotions », aux « intuitions » et aux « idées » des esprits baignant dans la noosphère. Les brisures de symétrie chirale ou translationnelle pourraient être analogues à l’apparition ou à la disparition des volitions et aux prises de décision ou aux renoncements déterminant des choix et des actions. La « rigidité » du vide et celle du diamant pourraient être mises en rapport avec la « rigidité » ou, au contraire la « souplesse » (intellectuelle, spirituelle et morale) de la personnalité, du caractère, de la capacité d’évolution de l’esprit. L’augmentation des masses hadroniques et les différentes fréquences des phonons pourraient servir de métaphores quant au renforcement possible des qualités de l’esprit (intelligence, mémoire, volonté). Sans vouloir forcer le trait, je me contente de donner ici quelques pistes. Ce qui importe surtout, c’est la méthode proposée, qui consiste à puiser dans un réservoir extrêmement riche de concepts et d’images (en l’occurrence, lié au domaine de la physique quantique, et plus particulièrement, de la chromodynamique quantique), et de tenter d’en déduire des vues nouvelles sur la nature de l’esprit et de l’âme. Nos idées à ce sujet sont restées trop souvent limitées par les conceptions et les images que l’on s’en est forgé depuis des millénaires, sans qu’elles aient été réellement renouvelées de façon créative, subissant un certain conservatisme propre à ces notions. Il ne s’agit certes pas de comparer l’âme à un phonon ou l’esprit à un hadron. Il s’agit plutôt de réfléchir à la possibilité de se servir d’un régime puissant de métaphores toutes liées entre elles, formant un cadre théorique incroyablement efficace, et représentant indéniablement l’une des plus grandes réussites intellectuelles de la « modernité ». On propose de s’en inspirer librement pour proposer d’autres schémas explicatifs quant à l’apparition de la conscience, quant à la nature de l’esprit et celle de l’âme, et pour tenter de filer de nouveaux types de métaphores dans le domaine spirituel et psychologique. Par exemple, pour rester fidèle aux métaphores liées au vide quantique, de même que l’on constate que la masse des hadrons vient de la « rigidité » du vide tout comme la fréquence des phonons procèdent des forces interatomiques, de même l’on pourrait conjecturer que la « puissance de l’amour » pourrait émerger de la « force de la Loi (morale) » (et réciproquement). On pourrait aussi imaginer que des brisures radicales de symétrie dans l’ordre psychique ou intellectuel, comme celles provoquées par des « révélations », des « transes » ou des « extases », seraient de nature à pronostiquer l’existence bien réelle d’un condensat « spirituel » ou « noétique », existant séparément du monde matériel. De même que l’émergence de la « masse » n’est pas une propriété des particules élémentaires, mais qu’elle provient de leurs interactions dynamiques avec le vide quantique, de même l’on pourrait conjecturer que l' »esprit » n’émerge pas des neurones et des synapses, mais qu’il émerge progressivement de l’interaction de certaines particules psychiques, spirituelles et noétiques avec une autre sorte de vide, le « Vide divin », analogue en un sens au Chaos d’Hésiodeiv. Quelles seraient ces particules « noétiques »? De même que l’on parle de phonons et de hadrons, de mésons et de de pions, pourquoi ne pas imaginer divers types de « noönsv » et de « psyons » qui seraient les composants essentiels de toutes les sortes de consciences, de toutes les variétés d’âmes et de tous les genres d’esprits, que les cultures les plus anciennes et les plus diverses n’ont pas cessé d’évoquer dans leurs traditions spirituelles, religieuses, cultuelles, culturelles, artistiques, depuis des millénaires.
J’aimerais conclure (provisoirement) en invitant le lecteur à méditer sur une brisure de symétrie particulièrement significative pour tout esprit (humain), à savoir celle provoquée par la mort physique. Si l’on suit la logique de la brisure de symétrie chirale comme étant la source de l’accroissement de masse des hadrons, alors la brisure de symétrie que représente la mort est sans doute à l’origine d’une augmentation significative de l’énergie « noétique » de l’âme après la mort. La mort, pour l’âme, aurait un effet équivalent à l’accroissement de masse hadronique pour le quark. À l’heure de la mort, les noöns set les psyons de l’âme s’exciteraient tout particulièrement et leur énergie se décuplerait, pour s’intriquer avec d’autres particules constituant la « mer » psychique, et pour sillonner la noosphère….
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iMasses des quarks : les masses des quarks U et D sont uniquement issues de l’influence du champ de Higgs. Il faut prendre également en compte l’influence du champ de gluons, qui est responsable en moyenne de près de 300 MeV.c-2 par quark, soit la quasi-totalité de la masse. En effet, quand on divise la masse d’un nucléon par trois (nombre de quarks) on trouve bien ~300 MeV.c-2 (avec des estimations de seulement 4 à 8 MeV.c-2 pour le quark D et 1,5 à 4 MeV.c-2 pour le quark U).
iiCf https://en.wikipedia.org/wiki/Current_quark
iiiLes hadrons sont des particules composées de quarks, les seules « briques » de la matière qui participent à l’interaction forte. Ils peuvent être composés de 3 quarks, ce sont alors des baryons, ou bien d’un quark et d’un antiquark, ce sont alors des mésons.
ivDans la Théogonie d’Hésiode le « Vide », nommé Chaos en grec, a le statut de Divinité primordiale: « Avant toutes choses fut Chaos, et puis Gaïa au large sein, siège toujours solide de tous les Immortels qui habitent les sommets du neigeux Olympe et le Tartare sombre dans les profondeurs de la terre spacieuse, et puis Éros, le plus beau d’entre les Dieux Immortels, qui rompt les forces, et qui de tous les Dieux et de tous les hommes dompte l’intelligence et la sagesse dans leur poitrine. Et de Chaos naquirent Érèbe (les Ténèbres) et la noire Nyx (la Nuit). » (Théogonie)
vJe propose de créer le néologisme « nöon », formé à partir du grec noos « esprit », et celui de « psyon« , formé à partir du grec psyché « âme », comme équivalents « noétiques » et « psychiques » des hadrons, mésons, photons et autres phonons.
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