La Bible, les Palestiniens et Gaza


« Désert » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

« La frontière des Cananéens allait de Sidon en direction de Gérar jusqu’à Gaza. » (Genèse 10,19)

« Ainsi les Avvites habitaient des camps jusqu’à Gaza: les Kaphtorites venus de Kaphtori les exterminèrent et s’établirent à leur place. » (Deutéronome 2, 23)

« Josué les battit depuis Cadès-Barné jusqu’à Gaza.  » (Livre de Josué 10,41)

« En ce temps-là, Josué vint exterminer les Anaqim de la Montagne, d’Hébron, de Debir, de Anab […] Il les voua à l’anathème avec leurs villes. Il ne resta plus d’Anaqim dans le pays des Israélites, sauf à Gaza, à Gat et à Ashdod. » (Livre de Josué 11,22)

« Tous les districts des Palestiniens ii et tout le pays des Geshurites, depuis le Shihor qui fait face à l’Égypte jusqu’à la frontière d’Éqrôn au nord, c’est compté comme cananéen. Les cinq princes des Palestiniens sont celui de Gaza, celui de Ashdod, celui d’Ashqelôn, celui de Gat et celui d’Éqrôn: les Avvites sont au midi. » (Livre de Josué 13,3)

« Puis Juda s’empara de Gaza et de son territoire, d’Ashqelôn et de son territoire, d’ Éqrôn et de son territoire. Et YHVH fut avec Juda qui se rendit maître de la Montagne, mais il ne put déposséder les habitants de la plaine, parce qu’ils avaient des chars de fer. Comme Moïse l’avait recommandé, on donna Hébron à Caleb, lequel en chassa les trois fils d’Anaq. Quant aux Jébuséens qui habitaient Jérusalem, les fils de Benjamin ne les dépossédèrent pas, et jusqu’aujourdhui les Jébuséens ont habité Jérusalem avec les fils de Benjamin. » (Livre des Juges 1, 18-21)

« Les Israélites firent ce qui est mal aux yeux de YHVH: YHVH les livra pendant sept ans aux mains de Madiân, et la main de Madiân se fit lourde sur Israël. C’est pour échapper à Madiân que les Israélites utilisèrent les crevasses des montagnes, les cavernes et les refuges. Chaque fois qu’Israël avait semé, alors Madiân montait, ainsi qu’Amaleq et les fils de l’Orient iii, ils montaient contre Israël et, campés sur sa terre, ils dévastaient les produits du sol jusqu’aux abords de Gaza. » (Livre des Juges 6, 1-4)

« Puis Samson se rendit à Gaza » ( Livre des Juges 16, 1)

« Ils lui crevèrent les yeux et le firent descendre à Gaza » ( Livre des Juges 16, 21)

« L’arche de YHVH fut sept mois dans le territoire des Palestiniens. Les Palestiniens en appelèrent aux prêtres et aux devins et demandèrent: « Que devons-nous faire de l’arche de YHVH? Indiquez-nous comment nous la renverrons en son lieu. » Ils répondirent: « Si vous voulez renvoyer l’arche du Dieu d’Israël, ne la renvoyez pas sans rien, mais payez-lui une réparation. Alors vous guérirez et vous saurez pourquoi sa main ne s’était pas détournée de vous. » Ils demandèrent: « Quelle doit être la réparation que nous lui paierons? ». Ils répondirent: « D’après le nombre des princes des Palestiniens, cinq tumeurs d’or et cinq rats d’or iv, car ce fut la même plaie pour vous et pour vos princes. Faites des images de vos tumeurs et de vos rats, qui ravagent le pays, et rendez gloire au Dieu d’Israël. » (Premier Livre de Samuel, 6, 1-5)

« C’est Ézéchias qui battit les Palestiniens jusqu’à Gaza, dévastant leur territoire, depuis les tours de garde jusqu’aux villes fortes. » (Deuxième Livre des Rois 18, 8)

« Jonathan se rendit à Gaza. Gaza ferma ses portes, aussi en fit-il le siège, livrant sa banlieue au feu et au pillage. Les gens de Gaza implorèrent Jonathan, qui leur accorda la paix mais prit comme otages les fils de leurs chefs, qu’il envoya à Jérusalem. Il parcourut ensuite la contrée jusqu’à Damas. » (Premier Livre des Maccabées 11, 61-62)

« Pharaon, roi d’Égypte, avec ses serviteurs, ses princes, et tout son peuple, tout ce « ramassis » v, tous les rois du pays de Uç, tous les rois du pays des Palestiniens, Ashqelôn, Gaza, Éqrôn et ce qui reste encore d’Ashdod. » (Jérémie, 25, 19-20)

« Les pères ne regardent plus leurs enfants, leurs mains défaillent, à cause du Jour qui est arrivé où tous les Palestiniens seront anéantis, où Tyr et Sidon verront abattre jusqu’à leurs derniers alliés. Oui, YHVH anéantit les Palestiniens, le reste de l’île de Kaphtor vi. La tonsure a été infligée à Gaza, Ashqelôn est réduite au silence. » (Jérémie, 48, 3-5)

« Ainsi parle YHVH: pour trois crimes de Gaza et pour quatre, je l’ai décidé sans retour! Parce qu’ils ont déporté des populations entières pour les livrer à Édom, j’enverrai le feu dans le rempart de Gaza et il dévorera ses palais, d’Ashdod je supprimerai l’habitant et d’Ashqelôn, celui qui tient le sceptre; je tournera ma main contre Éqrôn et ce qui reste des Palestiniens périra, dit le Seigneur YHVH. » (Amos 1, 6-8)

« Oui, Gaza va être abandonnée, Ashqelôn sera une solitude. Ashdod, en plein midi on la chassera, Éqrôn sera déracinée. Malheur aux habitants de la ligue de la mer, à la nation des Kérétiens! Voici la parole de YHVH contre vous: « Canaan, terre des Palestiniens, je vais te faire périr faute d’habitants! ». La ligue de la mer sera réduite en pâtures, en pacages pour les bergers et en enclos pour les moutons. » (Sophonie 2, 4-6)

« Ashqelôn verra et prendra peur, Gaza aussi, qui se tordra de douleur, et Éqrôn, car son esprit est confondu. Le roi disparaîtra de Gaza, dans Ashqelôn, plus d’habitants, et un bâtard vii habitera Ashdod. Je détruirai l’orgueil du Palestinien, j’ôterai son sang de sa bouche, ses abominations d’entre ses dents. »

A titre d’épilogue (provisoire):

« Je ne laissera subsister en ton sein qu’un peuple humble et modeste et c’est dans le nom de YHVH que cherchera refuge le reste d’Israël. » Sophonie 3, 12

« Cherchez YHVH, vous tous les humbles de la terre, cherchez la justice, cherchez l’humilité viii. » Sophonie 2, 3

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iLa Crète

ii« Tous les districts des Palestiniens »: כָּל-גְּלִילוֹת הַפְּלִשְׁתִּים , kol-gelîlot ha-pelistim. Le mot hébreu פְּלִשְׁתִּים (littéralement « pelistim« ) a été transcrit en français par « philistin » ou par « palestinien ».

iii« Les Madianites sont de grands nomades dont le foyer est le Nord-Est du Sinaï (cf. Ex 2, 11+). Les Amalécites sont localisés surtout en Palestine du sud, mais leur nom peut être une désignation vague des peuplades nomades. Les fils de l’Orient sont les tribus du désert à l’est du Jourdain. » Le Livre des Juges. Note h du ch. 6, 3. La Bible de Jérusalem, 1996, p. 286

ivLes « tumeurs » étaient les bubons de la peste qui s’était déclarée chez les Palestiniens, et les rats étaient les propagateurs du fléau. Cf. Le Livre des Juges. Note b du ch. 6, 4. La Bible de Jérusalem, 1996, p. 318

vLe texte hébreu porte כָּל-הָעֶרֶב, kol-ha-‘êrêv, « tout ce ramassis, tous ces [gens] mélangés »)

viLa Crête

viiNote d du ch. 9, 6 : « La population mêlée résultant de la colonisation ». La Bible de Jérusalem, 1996, p. 1392

viiiLe mot hébreu est ‘anawah, « humilité, douceur ». Moïse était « extrêmement « humble » (עָנָו מְאֹד, ‘anaw méod, Nb 12,3). Un psaume de David (Ps 76,10) dit que Dieu se lèvera pour faire justice et pour porter secours à « tous les humbles de la terre »: כָּל-עַנְוֵי-אֶרֶץ , kol-‘anawi êrêts.

Le gouffre, la cime et la vraie vie.


« Supra-conscience » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Quelque métaphores ‒ les courants et les marées, les confluences et les tourbillons, les vacillations et les fluctuations, les immersions et les submersions de la mer mère ‒ peuvent évoquer les symptômes aqueux d’un péril essentiel, phénoménal, l’écartèlement de la conscience prise entre Charybde et Scylla, sa montée hors des vagues et sa descente dans les gouffres, son aspiration à l’air et aux vents et sa noyade incertaine dans l’inconscient. Elles traduisent sa manière de se laisser emporter par les flux de l’intuition, ou au contraire de s’abîmer et de se perdre dans des concepts. Mais il est encore un autre état, connu des mystes, pour lequel les métaphores se font plus rares, et moins marines. La conscience s’y aiguise comme un coutelas, car son combat implique le corps à corps. Elle s’effile en javeline, pour fuser plus loin dans ses lancers. Elle se prépare à toutes sortes de batailles. Pendant les plus furieuses, tout l’extérieur s’estompe et s’efface, mais l’intérieur prend forme et consistance. Elle y comprend mieux les impressions de l’enfance, et les anciennes intuitions. Elle avait alors plus de peine à croire à la substance de l’univers qu’à la fluidité de son monde. De cet état-là, des philosophes, et non des moindres, ont rendu compte avec quelque détail. Par exemple, le biographe de Descartes i a rapporté certains de ses rêves (ou étaient-ils des visions ?), les affirmant fondateurs. Descartes avait atteint, à l’âge de 23 ans, le mitan exact de sa vie. Une seule nuit illumina le reste de ses jours ii. Dans un moment d’aiguë conscience, il fit l’expérience d’une gamme d’états autres, inconnus de sa propre conscience. Pour lui fut mise inopinément en lumière la variété de possibles et indicibles opérations de l’âme, et la vivacité immarcescible de sa substance. Cette unique expérience fut proprement métaphysique. Son appréhension nocturne d’états de conscience non conceptualisables mit en branle en son esprit, alors rien moins que « cartésien », une activité réflexive, indescriptible, inarrêtable. De ce jour, Descartes porta en lui la souvenance ineffaçable du caractère aciculaire de sa conscience.

C’est toujours elle-même qu’une âme découvre et connaît enfin dans ses actions les plus profondes. Celles-ci se révèlent alors être d’excellentes expressions de sa nature ; elles accompagnent les plus substantielles avancées qu’elle puisse assumer d’entreprendre. Cette nuit-là, il s’était agi pour l’âme de Descartes d’expérimenter l’ineffable profondeur du mystère qu’elle celait. Elle se sentit baigner à l’improviste dans une absolue et inexplicable différence ; elle se heurta à ses ombres comme à des murs ; elle fit l’expérience de l’Autre en elle. Cette connaissance fit dès lors partie intégrante de tout ce qui devait lui rester à découvrir, à l’avenir, et sans doute, à jamais. Elle s’était retrouvée, au fond d’elle-même, face à un inconnaissable Inconnu. Il lui fallut faire avec, et aller plus loin, beaucoup plus loin. Elle se sentit libre d’agir comme à sa guise, sûre d’être en sûreté : sa spontanéité lui servit de guide, et de garde, et elle ne l’oublia jamais. La grâce de son hyperconscience lui donna l’impression d’être liée à quelque plus haute infinité. Le caractère distinctif de cette expérience parût être d’abord son absolue nouveauté, l’entrée subite d’une invention radicale dans son champ de conscience, la certitude d’une possible perdition dans l’union, mais aussi le signe d’une potentielle attaque, comme le souffle sourd d’un typhon.

Les deux mots employés ici, « liée », « union », sont très insuffisants, en réalité, pour rendre compte de l’hyperconscience vécue, ou rêvée, par Descartes. Ils conviendraient mieux, peut-être, à d’autres expériences, dont certains traités traitent. On pourrait aussi considérer l’usage de mots décidément plus crus, comme « pénétration », « blessure », « étreinte », à la réputation plus mystique encore. Mais à ces hauteurs, l’observation d’expériences aussi uniques, transcendantales, personnelles, ne pourrait prétendre être éclairée par de simples explications lexicales et des commentaires verbeux. Laissons donc là les mots et les métaphores. Il vaudrait mieux s’appuyer sur d’autres témoignages laissés dans l’histoire, et admettre, au moins un instant, la certitude qu’a pu se produire en effet, en certaines occasions, l’atteinte de telles ou telles formes d’hyper- ou de supra-conscience, analogues à l’expérience cartésienne, et associées à des phénomènes réels, ou incréés. Alors même que pour toute conscience actuelle s’amoncellent nombre de voiles et d’obstacles entre tout ce qui semble se trouver en elle et tout ce qui se tient manifestement hors d’elle, l’expérience d’une possible hyperconscience, telle que narrée par Descartes, pointe vers l’hypothèse d’une initiative autre, radicalement distincte, informulable, inimaginable, et pourtant ressentie comme réelle par le philosophe. Une telle initiative pourrait apparaître souveraine, parfaitement libre, à condition d’en identifier l’origine, ou la cause première. Dans le cas de Descartes, elle ne s’insérait d’aucune façon dans la trame de sa vie, dans la série longue de ses jours et de ses nuits. Absolument rien ne l’avait annoncée, ni n’aurait pu l’annoncer, à l’avenir, si elle avait dû être renouvelée. Elle n’avait en rien été justifiée, non plus, par l’histoire totale de son âme. L’hyperconscience cartésienne habita donc, en essence, pendant une nuit, une béance immense, loin des sens et hors de portée de l’intelligence. En paraissant en rêve, elle se révéla n’être qu’une anticipation lointaine, une ébauche très provisoire ; les traces laissées du passé resteraient longtemps dans l’incapacité d’affleurer par elles-mêmes. Mais peut-être seraient-elles discernables dans ses Méditations métaphysiques ? Les grâces les plus élevées ne sont pas réservées aux seuls mystes ou aux philosophes visionnaires. Ceux-ci ne les reçoivent sans doute pas plus souvent que d’autres, moins affiliés aux dogmes. Leur seul privilège, si c’en est un, est peut-être d’abord de les apercevoir plus rapidement quand elles se signalent, et ensuite d’en reconnaître plus assurément l’authenticité. Mais tout cela, quoique appréciable, ne procure qu’une modeste entrée en matière. Tout reste à faire : des montagnes plus hautes sont à gravir, dans le brouillard, la nuit et l’opacité. Tout en y montant, il faudra se garder d’assimiler l’absence visible des cimes à la présence bien tangible des gouffres, tueurs d’espoirs.

L’expérience, si exceptionnelle, de Descartes, représente sans doute l’une des formes possibles du génie humain : autant la reconnaître, dans toutes ses variantes. Elle est d’autant plus élevée qu’elle n’existe en réalité qu’en puissance absolue d’elle-même. Autrement dit, elle ne représente jamais que le tout premier pas d’une infinie odyssée. Sur ce sujet, j’en ai conscience, notre siècle de fer, de sang, de plastiques et d’horreurs doute et ricane. Mais ce siècle passera, comme la Terre tourne. Et il y a bien d’autres mondes encore, qui ne se contentent pas de tourner. Ils dansent, sautent, tourbillonnent et virevoltent. Alors, quelle interprétation donner à l’expérience faite nuitamment par Descartes ? Extraordinaire intuition ou sotte illusion ? Entre ces extrêmes, bien d’autres degrés de réalité pourraient être un jour révélés par la puissance des possibles. Il suffit aujourd’hui que nous en concevions l’éventuelle portée. L’expérience nous apprend que quelque vision ou révélation que ce soit est loin d’être le commencement de la perfection. Mais elle enseigne aussi qu’elle peut être pour quelques-uns, même les plus commençants, les plus imparfaits et les plus faibles, un premier pas sur la voie vers la vraie vie.

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iAdrien Baillet. La vie de Monsieur Descartes. Ed. Daniel Hortemels. Paris, 1691, p. 81

iiCf. Le caillou, l’étincelle et Descartes | Metaxu. Le blog de Philippe Quéau

Dépasser les nitescences


« Nitescences » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Je fus jeté vers le haut, parmi d’immenses silences, bien au-dessus de la nuit noire, restée sans dimension. Je vis de très près une clarté plus que titanesque, où se cachait peut-être une inaccessible nature. Je m’y adsorbai sans résistance, abîmé dans la puissance. Je m’y suis senti incertain, hors du sens commun et des idées. Je me dissolvais assurément en vérité, mais non en substance, dans un tout total. Ce n’était pas là une union de nature, ni une unité d’essence, ‒ plutôt une puissance d’unification de phénomènes, de rencontres, d’allures et de tournures, et une lente stupéfaction de la ferveur. Mais les mots… Entre l’incréé et le créé, la distance restait infranchissable, et la distinction semblait éternelle quoique tangible. D’ailleurs, même un extrême amour, porté à la plus haute des incandescences, n’aurait pas effacé l’abîme qui béait, me dis-je. Jamais quelque fugace conjonction de divins hasards n’engendrerait l’identité de telles natures. D’ailleurs, qu’en aurais-je fait, de cette fusion, de cet amalgame ? Dans quel but? Pour quelle fin ? Je n’en aurais pas eu la moindre idée. La question n’appelait d’ailleurs pas de réponse. Tout était alors essentiellement orienté par un mouvement d’incessantes fulgurances.

Tout au long de cette monumentale nuit, je me sentais, sans comparaison ni mesure, une sorte d’ombre dessinée sur un sable parsemé de signes esseulés. Un soleil exorbitant et hâbleur promettait des explications sur les braises, les cendres et les flammes, mais il se garda bien de sortir de sa fournaise. Je levai les yeux. La montagne était plus haute que la nue. Des ombres s’entassaient au sommet. La certitude grandissait avec la hauteur des points de vue. « Que je sois préservé de ne plus admirer la raison ! » me dis-je in petto. Elle est vraiment sublime, sans doute, convins-je, bien plus tard. Mais, tout comme un myste, si j’en en crois les contes i, je voyais, j’entendais, et je sentais, assurément et lucidement, tout ce que cette célébrée (et parfois décérébrée) raison ne peut décidément pas voir, entendre et sentir. Je connus aussi ce qui la transperce, la crible, la hache et la découpe, en un instant, ainsi que ce qui la domine et l’élance. Il y a, on le sait, parmi les hommes, une sagesse de convenance, assez raisonnable en un sens, mais trop bornée pour ne pas sentir ce qui lui manque absolument. Un horizon étroit lui fait chaque jour le don hideux d’être repue d’évanescents relents. Le myste est sage aussi, mais autrement. Il vole suffisamment haut pour trouver sa vue fort basse. D’où un dédain de lui-même et de cette insuffisance. Il lui faut désormais aller voir ailleurs. L’attendent orages épouvantables, abîmes affreux, obscurités palpitantes, étoiles tremblantes, ailes étendues, ombres tempétueuses, sereines braises, éclats perçants. Il lui faut aller par-delà toutes ces lumières, ces éclairs, au-delà des inconscients obscurs, il lui faut entrer dans ce non-lumineux silence. Il y apprendra des secrets. C’est trop peu d’affirmer que la muette ténèbre brille d’une espèce d’éclat au sein de la plus noire sombreur. Ce n’est rien de dire qu’elle emplit les intelligences qui savent se taire de splendeurs plus belles que la beauté. Sa mutité m’intima d’abandonner les sens et l’intelligence, de laisser là tout le sensible et le compréhensible, les choses qui sont et celles qui ne sont pas. Elle me dit de monter, autant que je le pourrais, vers ce qui se tient par-dessus la connaissance et les essences. Il faut sortir de tout cela et s’exiler loin de soi, s’envoler irrésistiblement, s’élever encore, et peut-être même, s’étant déjà dépouillé de tout, marcher dès lors en présence de l’extase ‒ pour dépasser la suressence et ses nitescences.

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i Myste : « initié aux mystères ». « Durant les rites des mystères qui signifiaient la mort de l’initié et sa renaissance à une vie supérieure, on s’écriait, s’adressant au disciple: «À la mer, ô myste!» et le myste allait se tremper dans l’onde à la fois dissolvante et purificatrice » (M. Senard, Le Zodiaque, Paris, Villain et Belhomme, 1975, p.121).

L’ombre de l’ombre


« Ombre nue » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Il n’est pas de lumière sans éclat ‒ mais, sans sombreuri, il n’est pas de nuit. L’éclat a certes servi de modèle au feu, mais c’est dans l’ombre de la lumière que fut gravé l’être, formé le monde, sculptée la vie. En elle, ont poussé les racines. En elle toujours, les vivants s’engendrent encore. Toutes sortes d’ombres surabondent dans l’eau des sources, des mares, des rivières, des mers. Elles cèlent celles des êtres passés, présents et à venir, celles des vivants et de leurs images. Elles recherchent en tremblant le reflet des formes, le moirage des volontés, le chatoiement des attraits, et, toutes, elles attendent que la lumière les recouvre d’un linceul sans pareil. Tout ce qui vit dans le monde vient d’ombres anciennes, que l’eau et le feu ont peut-être un jour troublées. Toutes ces ombres, neuves ou non, sombreront un jour dans l’oubli.

Les vivants ne font pas que vivre d’ombres ; leurs instincts dictent des faims, montrent l’attaque, ce qu’il faut fuir, et ce qu’ils doivent quérir. Leurs âmes ont en elles des raisons, plus pures que les ombres ; il y en a aussi dans l’os, le nerf, le muscle, le rein, la moelle, les entrailles, et dans la dent. Ces raisons sont aussi plurielles que la pluie, elles dépendent des circonstances, des expériences et des espérances.

Je suis maintenant d’un œil lointain, comme jadis Pharaon les Hébreux, les clartés qui recouvrirent les prophètes. De celles-ci, ils ont tiré des dires. Mais leurs visions seront dépassées avant la fin des lumières. Ne sont-elles pas, elles aussi, des espèces d’ombres ? L’être n’est-il pas, en essence, ombre ? La raison, qui s’exprime par des paroles claires, est elle-même une sorte d’ombre, à l’affût de vraies lumières. La raison, comme l’ombre, mime l’univers ; elle peint la pensée, elle conçoit le Verbe, et, en puissance, elle engendre les ombres des actes.

Une femme écrivit, il y a moins de mille ans, un opaque écrit, dont le titre, Sciviasii, est comminatoire : sci, « sache ! », vias, « les voies »… De nombreuses routes, striées d’ombres, la cernaient. Elle en fit des flux d’encre, comme une source sombre répand l’eau claire. On conçoit la cause de l’écoulement, et on ne voit pas d’où coule la cause. L’eau fait s’écouler sur elle les ombres, tout comme elle coule sur le sable, les feuilles, la terre, la glaise, les cailloux. L’âme aussi écoule ses souffles ‒ la vie, l’amour, la mort ‒ dans son lit. Jamais elle ne cesse ses flux ‒ visions, pensées, désirs. Elle fait ainsi couler l’homme d’ahan, dans l’ombre de ses ombres. Cette ombre est à la mesure de sa sagesse, plus longue au soir qu’à l’heure de midi.

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iSubstantif féminin : « caractère de ce qui est sombre »

iiScivias – Le Livre des Visions. Hildegarde de Bingen (1098-1179)

Paroles creuses, paroles crues


« Creux » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

S’Il est tout, qu’est-ce que le monde, sinon rien ? Si je ne suis rien dans un monde qui n’est rien, qu’est-ce que cette question signifie ? Rien ? Pour qui ce rien ne signifie-t-il rien ? Pour personne ? S’Il est tout et si tout est Lui, qu’est-ce qui peut être « autre » que Lui ? Rien, à nouveau ? Et, s’il est vraiment certain qu’il n’y a rien d’« autre », que signifient donc ces doutes, ces querelles, ces songes, ces cris, ces grincements de dents, à propos de ce qui est apparent, et de ce qui n’est vraiment pas ? Rien encore ? Et qui, à ce sujet, voudrait induire qui en « erreur », et pour quelle raison ? Quelle serait la nature de cette « erreur », partout et sans cesse répétée, et quelles seraient ses lointaines implications ? Quel serait le nombre de toutes les « autres » erreurs répandues de par le monde, depuis le commencement des temps ? Ce nombre serait-il lui-même une erreur ? Si le destin du monde est, à la fin des fins, la totale annihilation, qu’est-ce donc que toute cette agitation, depuis l’origine, en matière d’être, de non-être et de devenir ? Quelle en est l’utilité ? Si la véritable fin est le néant, pourquoi n’a-t-on pas tout commencé, tout de suite, par la fin, pour en finir d’emblée avec le néant et sa sempiternelle opposition avec l’être ? Si l’être (en général) n’est qu’une ombre, et si notre être (propre) n’est qu’une semblance d’ombre, plus évanescente encore, pourquoi toutes les souffrances et toutes les douleurs ne sont-elles pas elles-mêmes seulement des ombres d’ombres, sans poids ni taille, sans raison ni durée ?

Si je ne suis pas même mon âme, si je ne suis pas même là où elle aime, qu’est-ce qui justifie encore son effort à être ce qu’en fait elle n’est pas, et à devenir ce qu’elle ne sera jamais ? Si toute âme doit être anéantie, avant d’avoir été ce qu’elle aurait pu devenir ou avant d’être ce qu’elle ne sera jamais, pourquoi ignore-t-elle autant qu’elle ne sera jamais que l’ombre d’un rien, et qu’elle ne connaîtra jamais non plus la profondeur des ombres qui l’obombrent ?

Après les avoir posées, que puis-je répondre à ces questions, sinon proposer de les reformuler à nouveau, avec d’autres paroles, plus creuses, plus sombres, ou plus crues ?

L’essence de la conscience


« L’essence de l’essence »  ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Les progrès des neurosciences apportent de nouvelles données expérimentales et offrent de nouveaux outils d’observation. Mais la structure et la physiologie du cerveau ne fournissent par elles-mêmes aucune explication sur la nature de la conscience, sur la raison de son émergence et sur ses possibles dépassements. L’essence de la conscience reste aujourd’hui l’un de ces mystères indénouables, irrésolus, dont les modernes voudraient bien occulter la prégnance occulte, si éloignée des dogmes matérialistes et positivistes. Malgré tout, on peut s’efforcer d’avancer un peu dans la compréhension (subjective, introspective) de notre propre conscience. De la seule considération de sa singularité, de son individualité, il apparaît qu’elle possède un unique « point de vue », qui ne se compare à rien d’autre dans le monde. L’analyse attentive de ce « point de vue » singulier offre une voie d’accès privilégiée à la compréhension de l’essence de la conscience (d’un « point de vue » général). Immergée dans divers champs de phénomènes, confrontée à des multitudes d’objets, seul un sujet doté de conscience a la capacité de saisir subjectivement l’essence de ces phénomènes, la nature de ces objets. Par contraste, des êtres dépourvus de toute forme de conscience sont dans l’incapacité absolue de saisir quelque essence que ce soit, et en particulier la leur propre. Ils sont condamnés à être seulement des objets de quelque conscience (potentielle), sans pouvoir jamais être eux-mêmes, en retour, des sujets. Il appartient à la nature de la conscience d’établir de facto une différence ontologique entre ce qui peut accéder au statut de sujet (de conscience) et ce qui ne peut que rester à l’état d’objet (de conscience).

Quelle est la différence fondamentale entre un sujet et un objet (de conscience) ? Celui-là peut saisir l’essence de celui-ci, mais à l’inverse, un pur objet, dépourvu de conscience, ne peut saisir saisir l’essence de quelque sujet que ce soit. Par essence, tout être non-conscient ne peut jamais saisir quelque essence que ce soit. La capacité de saisir une essence est donc l’essence de la conscience. Cependant, bien que, par essence, une conscience soit en capacité de saisir des essences, la saisie effective de telle ou telle essence n’est jamais qu’en puissance ; elle n’est pas toujours en acte. Elle est sporadique, contingente. D’ailleurs, avant de pouvoir saisir quelque essence, une conscience doit commencer par se saisir elle-même dans une certaine mesure. Il lui faut saisir sa propre existence comme appartenant à un sujet séparé des objets qui l’entourent, un sujet capable de se distinguer du monde dans lequel il est immergé. Initialement, lors de son apparition dans le monde, telle conscience particulière se trouve bien loin de percevoir distinctement les objets ou les phénomènes qui l’environnent, et moins encore d’appréhender clairement leur essence. Il lui faudra conquérir progressivement une certaine capacité d’analyse et d’intuition, et par là « monter » en conscience. Cette montée, une fois amorcée, peut continuer sur sa lancée, bien qu’entrecoupée de périodes d’inconscience relative, de mises en veille ou de sommeil ; le cheminement de la conscience vis-à-vis d’elle-même n’est pas linéaire. Quant au fait de savoir si la conscience doit prendre fin (à la mort), ou continuer ensuite, indéfiniment, sa progression, cela est une question indécidable, dont les religions et les spiritualités se sont emparées, sans que l’on puisse déterminer de vérités assurées en la matière. Il ne faut pas s’en étonner. La conscience, même avancée, est loin d’être en capacité de se saisir parfaitement elle-même, de pénétrer intégralement sa propre essence, en cette vie. Comment pourrait-elle explorer des états éventuels, post mortem, de conscience, dont elle ne peut avoir évidemment aucune idée ? Peut-être ne sera-t-elle jamais en capacité d’avoir la moindre certitude, à ce sujet, en un sens ou en un autre ?

Tout être ayant atteint un certain niveau de conscience bénéficie des multiples champs d’expériences psychiques qui lui correspondent. Il est en mesure de saisir les types d’objets et de phénomènes qui sont accessibles à son niveau. La conscience se trouve en mesure de « prendre conscience » de ceux-ci : elle les considère frontalement, comme des objets de sa conscience, et elle voit aussi qu’elle en est séparée par le simple fait d’en prendre conscience. Si elle n’avait pas conscience, soit d’en être déjà, et manifestement, séparée, soit de pouvoir s’en séparer consciemment, par un acte de saisie ou d’intelligence, elle resterait à leur égard dans une forme d’inconscience relative, de passivité et d’impuissance. Lorsque la conscience considère une chose spécifique ou un phénomène particulier, elle peut en effet décider, ou non, de s’en détacher pour l’observer, pour tenter d’en pénétrer la nature, pour s’efforcer d’en saisir l’essence. Si elle réussit cette saisie, alors, par le fait même, la conscience augmente sa puissance propre. Elle prend ainsi davantage conscience d’elle-même, elle prend conscience de sa prééminence subjective et réflexive par rapport à toutes les réalités objectives à elle soumises. Elle réalise que sa prééminence est fondée sur le fait que c’est bien elle qui « voit » l’essence de toutes les choses qu’elle « saisit », et non l’inverse. Ce ne sont jamais les choses ou les phénomènes qui « saisissent » l’essence de la conscience qui les « voient ». Il y a là une dissymétrie fondamentale entre conscience et non-conscience, entre sujet et objet. Cette dissymétrie est une coupure fondamentale, d’ordre ontologique. Il faut lui attribuer une importance tout à fait spéciale, car elle fonde le rôle essentiel de la conscience dans la « constitution » de l’être, dans l’« existence » même de l’être. Si la conscience n’« existait » pas dans le monde, il s’ensuivrait qu’aucun phénomène n’« existerait » non plus, en tant que phénomène. Aucun phénomène ne peut « exister » sans une conscience capable de transformer l’existence phénoménale du phénomène en expérience de conscience, pour la constituer comme expérience nouménale (comme dirait Kant). Autrement dit, dans un monde dépourvu de toute conscience, il n’« existerait » pas de phénomène « en soi », parce qu’il n’y aurait pas de phénomène pour quelque « soi » que ce soit, et donc pas de phénomène du tout. L’« existence » d’un phénomène doit être dûment réfléchie dans une conscience qui puisse en constater la phénoménalité, pour la constituer comme objet de conscience, et, allant plus loin, si possible, pour tenter d’en saisir l’essence. En absence de toute conscience, donc, rien n’existerait « phénoménalement ». Et donc, rien n’« existerait » tout court, si l’on pose que toute existence doit, par essence, d’abord être phénoménale. De même que le néant n’est pas, de même ce dont aucune conscience ne pourrait prendre conscience, dans un monde privé de toute conscience, ne pourrait pas être, non plus. Pour qu’un être « existe », il faut non seulement que cet être « soit », en soi, mais aussi que quelque conscience le constitue comme « existence », pour soi. Un être auquel aucune conscience passée, présente ou à venir, ne serait reliée, ne serait qu’une sorte d’être-néant, condamné à l’obscur, privé de toute ouverture vers la lumière. Tout être-au-monde n’existe véritablement que par sa « réflexion » phénoménale au sein d’au moins une conscience dans le monde. A défaut de cette conscience, il n’y aurait ni être, ni monde, ni être-au-monde. Sans l’existence d’au moins une conscience (initiale, intermédiaire ou finale), le monde n’aurait ni existence ni essence, et serait lui-même une sorte de néant phénoménal et conceptuel, à jamais invisible à lui-même et à quoi que ce soit d’autre. C’est donc la conscience qui fonde l’être. L’existence de la notion même de conscience est une condition préalable à toutes les formes d’existences, depuis celles des quarks et autres particules quantiques jusqu’à celle de l’univers entier. La conscience est un principe ontologique et cosmique : il faut lui conférer une position philosophiquement équivalente à celle de l’« être » lui-même. La conscience n’est pas subordonnée à l’être, c’est l’inverse. Pour qu’un être puisse « exister » en soi, il faut aussi qu’existe, préalablement, l’essence de cet « être », l’essence de son « existence ». Son essence (spécifique) doit précéder son existence (particulière). Désolé, Sartre !… Or cette essence ne peut exister en tant qu’essence que pour une conscience, on l’a vu. Si, en absence de toute conscience, cette essence ne pouvait donc exister, l’être lui-même ne pourrait pas exister, étant a priori dépourvu de toute nature spécifique, de toute forme, et donc d’« en soi ». L’essence (pré-existante) d’un être particulier pourrait être interprétée comme étant destinée à devenir une sorte de conscience immanente à cet être-là, une conscience singulière (pouvant être plus ou moins mêlée d’inconscience) qui le « constitue » comme être, qui l’instaure comme cet être-là en particulier. Réciproquement, une conscience, pour « être » ‒ elle aussi ‒, nécessite un être dont on puisse dire qu’il a ou est cette conscience-là. L’être et la conscience sont donc essentiellement intriqués, ils se constituent l’un par l’autre, tout comme dans la théorie quantique, la particule et le champ.

Allons plus loin. Toute individualité porteuse d’une certaine conscience ne produit pas celle-ci de son propre mouvement, par sa propre volonté. Elle en est au contraire le produit. C’est la conscience qui, en elle, la préforme et la nourrit par un éveil progressif, pendant la gestation, pendant la prime enfance et tout au long de la vie. La conscience prend une importance toujours plus prégnante pour l’individu ; réciproquement, l’existence de l’individu est le manifeste phénoménal, le témoignage vivant de sa conscience, qui est toujours à la fois en acte et en puissance. La conscience et l’être sont intrinsèquement tissés l’une à l’autre. Tout être (conscient) n’est jamais que ce que sa conscience a conscience d’être, en acte, mais il est aussi ce qu’elle a conscience de pouvoir devenir, en puissance.

Hiatus erectus


« Hiatus » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Nul n’est jamais entré, par l’esprit, par les sens ou par le souffle, dans cet י, ce Yod, l’Y du Tétragramme YHVH, qui s’épelle Yod Hé Vav Hé dans l’Écriture, mais ne se vocalise ni ne s’articule. Nul n’a jamais osé l’inspirer ou l’expirer, ce Yod, pour ensuite aspirer le Hé. Nul ne sait d’ailleurs, quant à l’aspiration, en quoi le dernier Hé diffère du premier. On pourrait tout au plus supputer que, du point de vue du ‘centre’, si le Nom en avait un, le premier Hé aurait même rang que le Vav. Mais ce nom-là n’a pas de centre géométrique ou alphabétique. Nul n’a idée non plus du sens de ce Vav pris entre deux Hé. Connote-t-il quelque liaison ? Ce Vav tendrait alors, peut-être, à signifier un devenir toujours « inaccompli », les deux Hé qui l’accompagnent et l’encadrent symbolisant l’extension indéfinie de son éternité, tout en la ponctuant. Si cette interprétation était correcte, on pourrait imaginer que le premier Hé figure la Réalité, dans toute sa puissance, et que le deuxième Hé évoque le Réel même, c’est-à-dire, non pas la Réalité de la Réalité, en son essence,mais la Réalité de la Réalité en acte. Dans cette hypothèse, je me plais à penser que le Vav incarnerait, en quelque sorte littéralement, l’Esprit qui vole de la puissance à l’acte. En déduira-t-on que le Vav va où il veut ? Ce serait là filer la métaphore d’un point de vue bien trop littéral.

Imaginons maintenant que les quatre lettres sus-nommées ne représentent en fait que quatre grains seulement d’un divin sable, et que ces grains se déplacent librement, suivant le souffle d’un vent de Vav coulant vers des sommets incertains parmi d’innombrables dunes dans d’infinis déserts. Les implications de cette métaphore seraient immenses. Les philosophies, les religions et les herméneutiques humaines devraient infiniment rabaisser leurs prétentions ; les sages et les dévots devraient se résoudre illico à d’autres orientations. Autrement dit, on devrait reconnaître que la Réalité ne se lie pas à la nature créée par des mots ou des lettres, et le Réel moins encore. Par exemple, la lettre, le sable, la dune, le désert n’adhèrent jamais assez aux sens métaphoriques qu’on voudrait leur donner. Ils restent très en deçà. La connaissance de la Réalité par métaphore est difficile, et l’appréhension de la Réalité de la Réalité est plus difficile encore. Elles échappent à toute trope, à toute figure, à toute littérature. Quant au Réel, il se tient bien au-delà de la Réalité telle qu’on pourrait l’appréhender, et de la Réalité de la Réalité, telle qu’on voudrait la concevoir. La Réalité est pleine de toutes sortes de potentialités qui n’impliquent pas (nécessairement) le Réel, puisque celui-ci ne se révèle pleinement qu’en actei. Elle ne l’implique donc pas et ne l’explique pas non plus. La Réalité, en ce sens, est toujours essentiellement défaillante. Autrement dit, dans son devenir, elle manque toujours de cette autre chose que le Réel est, et devient, en essence. Le Réel pourrait s’interpréter ici comme étant l’intention créatrice qui sous-tend, soutient et entretient la Réalité. Le Réel est en elle, il en sourd, mais il en sort donc, aussi, et dans ce flux, il ne se révèle pas encore, ni en essence, ni en acte. Imaginons que la lumière du feu représente une certaine connaissance de la Réalité ; imaginons que sa chaleur incarne la Réalité de cette Réalité, sa véritable essence. Il faudra encore distinguer cette chaleur de la brûlure même de la flamme. Différente de la lumière et de la chaleur, cette brûlure figure le Réel même, l’expérience la plus intime de l’essence de la Réalité. La Réalité est autre que le Réel, en tant qu’elle est puissance et manque. De même que l’existence est autre que l’essence, de même que le sang est en essence autre que le cœur, de même le cœur battant est autre que la vie qui va et qu’il fait vivre. Qui cherche à atteindre le feu du Réel ne se satisfera pas de sa lumière, il ne se satisfera pas de sa chaleur ; il se précipitera dans la braise même. Il s’y consumera, il s’y volatilisera, il s’y sublimera. Lorsqu’il est devenu « celui qui a vu » sa lumière, alors il s’est libéré de tous les récits lus ou entendus. Lorsqu’il a senti sa chaleur, alors il est devenu « celui qui a compris » ce qu’il y avait à comprendre. Mais c’est seulement lorsqu’il a été brûlé au cœur de la flamme qu’il est devenu « celui qui s’est uni » à ce qui brûle et consume. Dans cette consumation, toutes ses visions et toutes ses compréhensions ont été anéanties. Maintenant, il ne se soucie plus de voir ou de comprendre, il brûle. Il disait auparavant « je », ou « moi » ou encore « nous ». Maintenant, il n’est plus question de ce « je », de ce « moi » ou de ces « nous » ; il ne peut même plus dire qu’il « L »’a vu, ou qu’il « L »’a compris, ce Feu. Cet « Il », ce « Lui », n’est plus pour lui grammatical, comme le pronom de la 3e personne du singulier. C’est le Feu même. Il n’est plus le « sujet » d’une logique sans grammaire, il est le « projet » d’un incendie métaphysique, le « jet » d’une infinie fournaise. Le jet de cet « Il »-là pose pour toujours en son esprit le cautère d’un « Lui » absolument autre, un « Lui » incandescent, dont l’eccéitéii est tout entière dans cette brûlure-là, au point que ce « Lui » est la Brûlure ‒ la « Lui-ïté » même.

Jadis, « Il » s’est absenté des mondes créés, « Il » est sorti hors de tous les « là » et de tous les « ici », pour aller là où il n’y a pas de « là », là où il n’y a pas de « où ». Pour aller vers ce Réel-là, pour aller vers la Réalité de cette Réalité-là, il faut laisser là le désir, et s’en remettre à l’absence. Il faut chercher la présence de cette absence-là, cette brûlure-là de l’absence. On y plonge et elle vient à soi, embrasée. Alors il faut rebrousser chemin en se disant : « L’intérieur de mon esprit s’est étendu jusqu’à Elle, jusqu’à l’Absence. Elle, ce n’est pas Toi. L’extérieur de mon esprit a cru en Elle, et Elle n’était pas Toi. » On peut s’approcher même des limites les plus extrêmes. On se dit maintenant : « Je ne puis aller encore plus bas, ni aller encore plus haut. Il me faut seulement commencer de revenir vers moi. » On commence à sortir du Réel, on commence à revenir à la Réalité de la Réalité. Il est possible alors de songer, à propos de la brûlure de l’Absence : « Tu es bien Celle que Toi seule peux Te louer d’êtreiii ». On renonce à tout désir de vision ou de connaissance. On sait avec une certitude absolue que son propre esprit n’a pas conçu tout ce qu’il a vu. Et on sait aussi qu’il n’a rien vu de ce qu’il ne peut même concevoir. On sait que la vision elle-même n’a eu aucune prise sur ce qu’elle a vu et survolé (à savoir, l’espace infini entre les choses et les idées, et tous ces cieux qui s’empilent comme des coupes) ; elle a seulement consenti à voir tout ce qu’il lui était donné librement de voir. Ce qui était beaucoup, déjà. C’était comme un océan de pensées, dont chaque goutte serait pleine d’océaniques abysses. C’était comme un espace d’infinis « hyphes », sans cesse dissociés de leurs futures puissances, comme un monde infiniment et discontinûment discontinu, un univers-hiatus. Un hiatus erectus. Je m’explique. Le mot latin hĭātŭs signifie : « action d’ouvrir » (oris hiatu, en ouvrant la bouche) ; « ouverture, fente » (terrarum hiatus repentini, gouffres soudainement ouverts; in illum hiatum descendit, il descendit dans cette ouverture béante) ; ou encore : « action de désirer avidement ». Le mot hiatus vient du verbe hiō, āvī, ātum, āre, qui signifie « s’entrouvrir, se fendre ; être béant ; avoir la bouche ouverte ». Qu’on imagine donc l’univers entier comme un hiatus infini, une ouverture totale, une fente absolue, un gouffre intégral, une béance radicale ‒ et en son milieu s’érigerait le Yod, l’ י.

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iCf. Louis Massignon. La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj. Tome III, p. 89, citant Hallâj. Tawâsîn, II, 1

iiL’eccéité, ou heccéité, est l’ensemble des caractéristiques, matérielles ou immatérielles, qui fait qu’une chose est une chose particulière. Il s’agit de son essence particulière qui permet de la distinguer de toutes les autres.

iiiCf. Hallâj. Tawâsîn. II, 8. Trad. Louis Massignon, in op.cit. p. 308

Divine Yin


« Yin ! » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

L’esprit sort par une pointe fine, érigée vers le haut, ‒ comme d’un paratonnerre visant la voûte des cieux… L’énergie monte, franchit la nuit, illumine le jour ; elle ne descend, ni ne foudroie. Au-delà du halo de la conscience commence une nuit progressivement opaque, dont on devine qu’elle est habitée de présences, quand on s’accoutume à l’ombre. C’est la nuit de tout ce qui est en dehors de soi, de tout ce qui dépasse ‒ la nuit de tout ce qui a existé avant moi, de tout ce qui existe sans moi et de tout ce qui existera après moi. Dans cette très sombre obscurité, dépassant les passés, je plonge vers l’à-venir de l’Univers. Je vis, j’agis et je subis par anticipation les effets de sa présence. Je suis aspiré par l’air de ses cimes, et je suis fasciné par le fond des ses abîmes, l’infinité des hasards, la multitude des intrications et des rencontres dont est tressée la réalité. Sa totalité et ma singularité tissent le voile de la même arcane, elles symbolisent le même mystère : j’en ai reconnu la trace.

Mon esprit se tient en silence, il jauge la profondeur des abysses qui se cachent au-dessous des ombres. Il vacille en évaluant ses chances de vivre. Il tremble en mesurant l’effort de saisir ne serait-ce que la plus infime particule de réalité. Il prend conscience que de beaucoup plus grands que lui musardent dans la nuit. Il prend conscience qu’il est aussi un autre que moi. Schizophrénie ? Non, non. Je ne suis ni paranoïde, ni catatonique, ni hébéphrénique. Je n’ai pas perdu le contact avec la réalité. J’ai seulement, à certaines occasions, un fort sentiment de vertige. J’éprouve un suprême étonnement, je vois la formidable improbabilité de me trouver dans cette existence-ci, dans cette vie extraordinairement brève, au sein d’un monde indifférent, illisible, inanalysable. Je sens avec acuité les affres du quark qui ne serait ni ‘top’ ni ‘down’, ni ‘beauté’ ni ‘vérité’, mais se tiendrait, plutôt par hasard, entre ‘charme’ et ‘étrangeté’i. L’angoisse fait aussi, je le suppose, sombrer des myriades de volontés humaines, assommées par le nombre accablant des autres êtres et des astres. En y réfléchissant, je vois bien que la probabilité de ma future diminution à l’état de monceaux de quarks est considérable. Je la considère avec équanimité. Le nombre total de ces quarks, à l’évidence, serait immense ; et la portée de leur champ quantiquement universelle. Tous ces quarks ne seraient certes pas totalement passifs, ils ne seraient pas les uns sans charme et les autre sans étrangeté. Je conçois que les formes qu’ils engendreraient à l’avenir seraient infiniment variées. Leurs agrégats continueraient d’exercer leur influence dans l’univers. Ils ne seraient donc pas ‘rien’, en ce sens. Mais quels morceaux de ma mémoire ces quarks étrangement innombrables emporteraient-ils ?

Tous, un jour ou l’autre, nous prenons conscience que la mort est lentement à l’œuvre, elle prolifère à chaque instant de la vie, insensiblement. Parfois, même les caractéristiques les plus saillantes de notre personnalité paraissent se dissoudre ; ou bien elles prennent leur envol et s’affranchissent un temps de notre vouloir. Alors, réduits à l’impuissance, nous regardons son progressif abaissement, sa dissidence, ou l’essor de quelque cruauté scissipare, à un niveau de profondeur intérieure où rien ne peut venir à l’aide. L’âge, heure après heure, enlève à l’esprit des lambeaux de lui-même, il ajoute de la vieillesse au corps, pour l’amener sûrement vers la fin, vers la mort. Depuis la naissance, nous vieillissons chaque jour et nous allons vers la fin de nos jours. Pour peu que nous y prêtions attention, nous pouvons sentir ou pressentir la diminution des forces, le déclin de l’esprit, la domination de notre puissance vitale par cette autre puissance, finale, et nous pensons à l’heure où l’entropie du vivant culminera dans la mort.

Il faudra alors, peut-être, en un dernier sursaut, désirer s’unir à cette mort, s’allier à l’annihilation, vouloir aller vers cet Autre absolu. Quel est son nom ? Un « Un » ? Quelle est son essence ? Un champ quantique unique ? La mort arrache l’âme à la physique et à l’arithmétique. On est projeté dans un mystère infiniment plus grand que tout ce que l’on peut imaginer ici-bas, pour le dire assez platement. Comparerai-je la mort au passage d’une mer rouge, métamorphique et métaphysique? Ou bien à la destruction terminale d’un « moi » trop étroit, suivi d’un élargissement instantané de toutes ses perspectives, d’une suite d’« extases » qui nous enlèveront à nous-mêmes, et nous élèveront pour nous faire naître à d’autres mondes ? Ce qui est certain, c’est que la mort, d’une manière ou d’une autre, fera irruption, nous évidera, nous minera, nous fouillera, pour faire place nette. Place à quoi ? À rien ? À la pulvérisation de toutes les molécules de l’être enfin finement brisées en des trillions de trilliards de trilliards de quarks, survivant dans une pagaïe indescriptible ? Ou bien la Mort forera-t-elle jusqu’au fond de l’âme un tunnel neuf, un « trou de ver » vers la dissociation la plus radicale, la plus inimaginable qui soit ? J’imagine ici une décomposition et une dissolution certes absolues, mais aussi, en puissance, l’aptitude à capter les plus sublimes des effluves de la Vie continuée sur une autre plan. Comment affirmer cela ? Pour deux raisons. L’une est de rigoureuse logique. Elle consiste à tirer un parti rationnel et intuitif de l’exemplarité de toute naissance et de la singularité de toute existence, dont la vôtre ou la mienne. Cette exemplarité et cette singularité fondent l’intrinsèque unicité de la réalité dans ses moindres détails et dans tous ses prolongements. L’autre raison vient de l’analyse transversale des grandes traditions philosophiques et spirituelles de l’humanité, et de leur confrontation avec l’expérience vécue par quelques témoins irremplaçables.

Lorsque sur mon corps comme dans mon esprit, les années commencent à faire sentir leur poids, lorsque fond sur moi à l’improviste quelque mal neuf ou que surgit une douleur sourde, je prends mieux conscience de mon véritable destin. Je pense au moment final, où je sentirai que je m’échappe, que je sors de moi-même, projeté au milieu de puissances inconnaissables. Elles ne me sont cependant pas totalement inconnues. J’ai le souvenir lointain d’en avoir déjà été issu, et tissé, au commencement de la vie. J’ai conscience qu’alors ce sont elles qui m’ont formé et amené au monde ; et maintenant j’ai conscience qu’elles vont me moudre en poudre et me réduire à l’état de quasi-néant. Mais me vient aussi cette idée : de cette nouvelle mouture un fin arôme montera-t-il peut-être du percolateur vers quelque narine divine, vers quelque yin ? Dans cette hypothèse, l’achèvement de l’Univers n’aurait donc pas de fin, toute mort serait aussi un moment de transmutation, toute nuit métaphysique offrirait un temps de décentration et de trans-personnalisation. Il y aurait une sorte de « fin du moi », mais aussi le commencement d’un nouvel « é-moi ». Il faudrait en pressentir les perspectives. Il faudrait subodorer que nous sera donnée alors une chance plus immense encore que celle qui nous fit naître en ce monde-ci, une fois déjà. Il faut décider maintenant de faire partie de l’avenir qui est en nous, en notre intuition, en notre effort d’être, en notre conatus. Le mot conatus (un terme latin signifiant « désir ») a été employé par Spinoza pour désigner le désir de tout être de « persévérer dans son être ». Mais la persévérance ne signifie rien sans l’espérance. Dans toute expression d’un désir vital, il faut désirer non seulement la présence de la chose désirée mais aussi, paradoxalement, ses « vides » et ses « absences », c’est-à-dire tout ce qu’elle laisse espérer par sa kénoseii même.

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i Selon Wikipédia, à l’origine, « les noms des quarks b (bottom, « tout en bas ») et t (top, « tout en haut ») ont été choisis par analogie avec ceux des quarks u (up, « vers le haut ») et d (down, « vers le bas »). Très rapidement, ces quarks ont cependant été renommés en beauty (« beauté ») et truth (« vérité »), noms qui sont devenus les standards. Cependant, l’absence de preuve expérimentale du quark t (mis en évidence seulement en 1994) relança le doute quant à la validité du modèle des quarks, et l’adage « the quark model has no truth » (« le modèle des quarks n’a pas de vérité ») conduisit à la raréfaction de l’utilisation du couple de termes beauty/truth en faveur des termes bottom/top initialement introduits. » What kinds of quarks are protons and neutrons made of? What was the old name for the Top and Bottom quark? [archive] sur le site web du Jefferson Lab.

iiLe terme « kénose » vient du grec ancien, κένωσις, kenosis : « action de vider, de se dépouiller de toute chose », provenant du verbe kénoô (κενόω) : « vider », « se dépouiller de soi-même ».

Aucune interprétation


« Interprétation » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Loin des foules agitées, indifférent aux aigres sarcasmes, détaché de toute arrogance, je songeais aux intuitions insoupçonnées. Dans l’ombre blonde, au pied d’une falaise rousse, j’agrippais des rocs indemnes de profanations citadines, je les serrais de mes mains sincères. Mon esprit, par instants, entrevoyait l’éternité. Dans la nuit, se dissolvaient lentement des sons inspirés, et s’atténuaient les désirs. Bientôt l’aube assoupie s’éveillerait, avec ceux qui luttaient pour la joie et la paix, avec ces bardes que le laurier n’avait pas ceints, avec ceux qui passeront le jour sans rêve ni repos, traversés par le doute, et ceux que n’étreignent pas des bras aimés. Quant à ceux pour qui l’or des songes suffit, les serfs ou les seigneurs, qu’ils soient humains ou non, célestes ou terrestres, qu’ils ne s’approchent pas de la cime, même en tremblant. Ils cherraient.

Libres, nous chantions autour de coupes pleines d’une noble et rubescente boisson. Dans la pénombre du soir, nous buvions le cœur tranquille. « Vous, déités festoyant bien trop haut !, descendez donc en vents frais, émergez, vous-toutes, grouillantes, des tombeaux blancs ! Venez vous joindre à nous, ici-bas. Étonnez-vous de nos danses, grisez-vous de musique et de poésie… », disions-nous, éméchés. Nous ne savions pas que leurs cieux ne subsisteraient pas longtemps. Nous les connaissions pourtant déjà, quelque peu, eux incompréhensibles et nous alliés, avant même de nous être jamais rencontrés.

J’étais sidéré par des rêves d’enfants, dans l’interstice des jours bleus, sous quelque tonnelle, ou allongé paisiblement sur du sable chaud ; mes sensations s’éveillaient, du divin se mouvait en moi, un doux vent planait. Un jour, l’insouciance se déchira, comme un son strident perce l’ouïe. Fatigué de la suite des jours, l’ange quitta ma compagnie. Elle vint, implorant en vain les plus petites créatures ; à travers l’éclat des soleils, j’allais aveuglé. Je contemplais ces visages fidèles. Je ne trouvais aucune interprétation convenant à leur sourire.

L’apocalypse occultée


« Apocalypse occultée » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025


Pourquoi la seule connaissance des faits ne déclenche-t-elle pas l’action ? Pourquoi une meilleure compréhension des enjeux mondiaux n’aiguise-t-elle pas les consciences et n’encourage-t-elle pas la prise de décision effective ? Pourquoi cette réalité-là : une crise planétaire, climatique et écologique, se développant concomitamment avec des guerres superfétatoires et oligarchiques, avec la démonétisation des démocraties et le durcissement des néo-impérialismes, s’accommodant de génocides assumés, de narco-états et de paradis savamment fiscaux, concourant à l’effondrement du droit international ‒ pourquoi cette réalité ne provoque-t-elle pas une réaction générale à la hauteur des périls ? Au-delà d’une explication par le déni, le cynisme ou l’impuissance, la cause profonde de l’apathie des peuples est peut-être à trouver dans l’impuissance des individus à comprendre par eux-mêmes les conditions de leur existence et de leur fin, dans un monde apparaissant dépourvu de sens, privé de toute idée directrice. La « modernité » néo-capitaliste, populiste et acculturée, dissimule à dessein les courants de désinformation et d’obscurantisme dont elle est traversée ; elle fragmente la perception de l’état réel des choses ; elle multiplie les filtres, elle favorise un « système », strié de travestissements, constellé de faussetés et de faux-semblants, organisant systématiquement l’impuissance à le penser. Diverses catastrophes se préparent au vu et au su de tous, mais l’apocalypse elle-même, la fin de ce monde-là, quoique pressentie, est d’autant plus impensable qu’elle reste essentiellement impensée ‒ elle échappe à tous les concepts disponibles, présents ou passés, elle est donc littéralement inconcevable. L’invisibilisation de l’essence de la réalité fait partie du « système » de cette « archéo-modernité » à l’agonie. Je l’appelle « archéo- », parce que cette modernité-là n’est certes pas « néo- », n’ayant en réalité aucun avenir, et qu’elle n’est pas non plus « post- », parce qu’elle semble n’avoir aucune souvenance de son passé récent, bien qu’elle semble parfois s’y ensabler ou s’y embourber. Il y a une vingtaine d’années, le cliché « moderne » par excellence était celui de l’émergence de la « société de l’information ». Plusieurs « sommets mondiaux » célébrèrent alors ce « concept » quelque peu arrogant. Aujourd’hui, on voit assez qu’il ne suffit pas à la société d’être « informée », ou même « sur-informée », si elle ne saisit pas d’abord l’essence du système duquel elle dépend entièrement, et dont elle n’est que l’un des rouages. Il existe en effet d’autres entités systémiques qui se tiennent à l’évidence en dehors des sociétés elles-mêmes, comme la « nature », ou encore comme le « telos » de l’évolution universelle, ou même, plus métaphysiquement encore, comme le « hasard », dont on sait qu’il contredit invinciblement les lois de la « nécessité »…

L’« archéo-modernité » se présente aujourd’hui comme un système total, qui dépasse et détermine les sociétés mêmes qui le composent. Mais c’est aussi un système fragile et fugace, dont la survie sans doute provisoire repose en grande partie sur la cécité et la paralysie des sociétés à son égard. En effet, jamais tant de menaçantes catastrophes n’ont été autant annoncées, documentées, modélisées. Depuis des décennies, les articles, les rapports et les livres s’empilent. Les courbes statistiques montent ou descendent. Les sommets en tous genres saturent l’espace médiatique, sans effet durable. Le « politique », à l’échelle internationale, arbore son impuissance, multiplie les euphémismes et les exhortations sans contenu, sans jamais la moindre remise en cause du système total, et pour cause. Ce « politique »-là est soit aveugle, soit impuissant, soit complice. La nécessité de changements structurels (politiques, idéologiques, économiques, fiscaux, légaux, climatiques, réglementaires, etc.) est flagrante, elle se fait urgente, et l’inaction alimente l’angoisse. Les sirènes d’alerte sonnent, mais aucun branle-bas général ne s’ensuit. Les sociétés sont saturées d’informations, la plupart d’une qualité très discutable, mais elles peinent à former une vision à long terme, et plus encore à la traduire en actions collectives. Plus inquiétant, après plusieurs phases de mobilisation citoyenne et politique, les réactions hostiles et contradictoires se multiplient, les premières velléités d’action sont mises en échec, la contre-révolution se met en place, provoquant la désespérance des vieux-croyants de l’écologie politique. L’accumulation des données, des analyses et même des preuves scientifiques, ne suffit plus à créer un large consensus politique, et à produire les conditions de l’action future. L’on pourrait penser que si les citoyens n’agissent pas, s’ils ne se mobilisent pas, c’est qu’ils ne sont pas assez « informés », pas assez « compétents », ou pas assez « conscients ». Mais le « politique », n’est-il pas vrai ?, n’est certes pas responsable de l’état des consciences. Il a déjà assez fait, il a donné des informations, il a fourni du matériel pédagogique, il a organisé des débats, il a entrepris quelques actions. Il fait en apparence tout ce qu’il peut pour préparer la transition future. Mais transition vers quoi ? La vision de ce futur reste confuse, nébuleuse, abstraite. Surtout, rien n’est fait pour dévoiler l’invisibilisation qui se déploie au cœur du « système ». Or, ce «système» est en échec ; ce n’est pas d’abord un échec cognitif, ou éducatif, ou éthique, ou politique, ou technologique, c’est tout cela à la fois. Autrement dit, c’est un échec « systémique ». Nous ne souffrons pas d’un manque de visibilité des enjeux, mais plutôt d’une sorte de surexposition aveuglante, et non suivie d’effet, quant à la nature du « système », et nous sommes aveuglés quant à notre aveuglement même. Le système est rendu invisible, par cet aveuglement, mais aussi parce que son essence est difficile à voir, à percevoir et à concevoir. Tant que cette invisibilité persistera, les problèmes de la planète ne seront jamais que des « para-réalités », des phénoménalités dérivées, de pures virtualités mentales, engagées, sans retour et sans espoir, dans les impasses organisées par le « système » lui-même; et elles sont si massivement distribuées dans le temps et l’espace qu’elles défient toute compréhension, toutes tentatives d’élucidation et de résolution. Les changements qu’il faudrait initier, d’urgence, devraient s’appliquer partout et en même temps ; mais la formulation de la stratégie générale censée les orienter est impalpable, insaisissable, et sa mise en route restera sans doute longtemps dans les limbes. Le système médiatique, pour sa part, fait partie du problème plus que de la solution ; il transforme les crises en un spectacle fragmenté, parsemé d’éructations passagères, de débats non-conclusifs, d’admonestations sans effets, quand il n’est pas désinformant, de façon flagrante. Des organisations politiques mobilisent des experts, produisent des rapports, s’appuient sur des sondages et des pseudo-consultations citoyennes, et proposent des stratégies improbables, censées structurer de futures temporalités, incertaines et vaporeuses, flottant au-dessus des vies quotidiennes, mais sans s’y impliquer. Elles ne sont pas si pressées de provoquer des effets directs, immédiats, concrets. C’est politiquement risqué. Ce sera aux futures générations de s’en préoccuper, si cela leur est possible ; pour le moment, ce sont les prochaines élections qui importent. D’ailleurs, si l’on détourne le regard des écrans pour observer la vraie vie, l’acuité de la crise semble légèrement s’émousser, l’urgence paraît s’éloigner quelque peu, et le stress se sublimer. Dans les supermarchés, les produits de toutes sortes s’accumulent sur les étalages et dans leurs emballages, insoupçonnables, innocentés. Le pétrole continue de couler à flot ; l’électricité est dite « proprei ». Pourtant, s’approfondit la rupture fondamentale entre, d’une part, ce que nous pressentons inconsciemment quant aux catastrophes possibles, vraisemblables, annoncées, et dont nous pouvons penser qu’elles pourraient converger vers quelque « parfaite apocalypse », et, d’autre part, ce que nous expérimentons tous les jours dans la normalité tiède, répétitive, d’un quotidien se présentant comme assuré de la pérennité de ses lendemains. L’inaction politique à l’échelle planétaire n’est donc pas le fruit d’un aveuglement subi, ou d’une ignorance entretenue, mais elle est d’abord le produit d’un système organisé d’occultation structurelle, et délibérée. Ce système d’occultation a méthodiquement séparé la production de la consommation, les causes de leurs conséquences et les corps vivants de leur environnement naturel. Son évolution, depuis plusieurs décennies, résulte de trois dynamiques interdépendantes – la main-mise croissante des oligopoles sur les ressources énergétiques et minérales, le renforcement des monopoles idéologiques et médiatiques, et la multiplication des fractionnements sociétaux, politiques, culturels et religieux. Se renforçant mutuellement, ces facteurs maintiennent le statu quo bien plus efficacement que ne pourrait le faire un pouvoir unique, totalitaire, doté en théorie d’une puissance de censure absolue. Le système de l’« archéo-modernité » continue son développement, et il tirera bien entendu nombre d’avantages tactiques de la soi-disant révolution de l’IA et du soi-disant « verdissement » des technologies. L’important est que le système total ne soit pas critiqué dans son essence même. Cette essence est invisible mais bien réelle, et elle affecte l’humanité entière. Elle est faite de courants titanesques, de métabolismes incessants, de la mise en flux permanente de toutes les formes d’énergie, et de l’accumulation concomitante de déchets éternels, tenus hors du champ de vision. Pour maintenir la séparation entre cette essence et la conscience commune, le capitalisme, allié au populisme, s’appuie sur des infrastructures conçues comme autant de « boîtes noires » apparemment distinctes. En réalité, les réseaux techniques (eau, électricité, transports, logistique, communications, traitement de l’information, IA) se caractérisent de plus en plus par leurs imbrications et leurs intrications. Tant que tous ces systèmes fonctionnent, le « système total » reste, en tant que tel, transparent, invisible, impénétrable à l’analyse. Mais si l’un des systèmes ou sous-systèmes dysfonctionne, le « système total » montre soudain toute son essentielle fragilité. Nous mesurons mal cette vulnérabilité, cette instabilité systémique, car nous n’interagissons plus avec la « réalité » elle-même, mais seulement avec de multiples « interfaces », dématérialisées, sans profondeur, sans signification, sans essence. Le système archéo-moderne alimente sans cesse cette déréalisation. Par exemple, le récit d’une prétendue « transition énergétiqueii » a installé l’idée d’un passage ‘propre’ et ‘indolore’ d’une énergie à l’autre. On les énumère souvent, comme en passant, dans leur diversité (bois, charbon, pétrole, nucléaire, solaire, éolien, hydrogène…) – mais nous nous masquons la réalité fondamentale de la société contemporaine : l’addiction à une consommation exponentielle d’énergie, menant inévitablement à une impasse « systémique ». Nous avons diversifié les sources d’énergie, mais nous avons aggravé sans cesse la dépendance de nos sociétés à la consommation d’énergie, et nous avons oblitéré le coût à long terme de cette dépendance. Nous vivons dans une bulle d’ignorance et d’aveuglement, qui nous isole de toutes les alarmes que la nature envoie. Certes, nous ne pouvons pas ne pas voir quelques catastrophes spectaculaires (incendies, inondations, sécheresses, typhons,…) mais celles-ci restent ponctuelles, passagères. Elles captent toute l’attention médiatique, alors que la crise proprement systémique (à la fois climatique, écologique, économique, démocratique, géopolitique, culturelle, éthique et idéologique…) se caractérise par une violence lente, progressive, atomisée, diffractée, mais irrésistible. Parce qu’elle se déroule hors de la saisie immédiate des sens et de l’intelligence des majorités « silencieuses », cette violence lente reste politiquement invisible, et est donc négligée par les décisionnaires. En chacun de nous, s’aggrave la dissonance entre l’intellect (qui enregistre et analyse) et l’inconscient (qui lentement accumule une énorme énergie latente, alimentée de frustration, d’incompréhension, d’impuissance, de révolte quant à l’irresponsabilité des supposés « responsables »).

Ce « système » est extrêmement instable. Les illusions de l’archéo-modernité peuvent être balayées en quelques jours, voire en quelques heures. Les crises financières, les pandémies, les guerres d’invasion, les « radhyationsiii » génocidaires, les frasques quasi-quotidiennes des populismes déchaînés, montrent toute la fragilité du « système » mondial, mais aussi son incapacité à prendre conscience de cette fragilité même, et du mortel danger collectif encouru. Cependant le « système » semble encore résilient. Très vite, les mécaniques politico-médiatiques se mobilisent pour détourner l’attention. Il faut orienter les esprits vers de nouveaux débats, empêcher que l’émotion ne se propage et amorce une volonté commune de rupture durable, fondamentale. Quelle que soit la gravité des crises, personne ne semble avoir ni la volonté ni la possibilité d’agir sur le système total. Tout est encore possible, mais seulement aux marges. Chacun est renvoyé à son impuissance propre, à son effacement individuel, face à la perspective de l’apocalypse commune. Quelques analyses s’efforcent de saisir l’essence de la situation. Mais le « système » (populiste, capitaliste et archéo-moderne) veut perdurer. Il lui faut masquer l’essence du problème qu’il représente lui-même ; il lui faut activement créer de l’incompréhension, du non-sens idéologique et du flou politique. Il faut brouiller toutes les formes d’intellection, toutes les tentatives de mise en lumière. Par exemple, l’industrie fossile a financé pendant des décennies de vastes campagnes de désinformation, déstabilisant le travail de construction des consensus scientifiques, afin de détruire toute possibilité de consensus politique. L’objectif n’était pas de prouver que le changement climatique n’existait pas, mais d’instiller assez de doute pour paralyser les décisions politiquesiv.

Le « citoyen mondial », ce sujet politique et moral, conceptuellement idéal mais presque impossible à faire émerger, est placé devant des situations conceptuellement insaisissables, omniprésentes par leurs symptômes mais abstraites quant à leur essence. Il est sur-informé mais quasi-inconscient quant à l’occultation de l’apocalypse. Il n’est pas conscient, il reste dans un demi-sommeil quant à la vulnérabilité de la planète, quant à la menace existentielle contre l’humanité et l’amorce de la spirale vers la catastrophe finale. Le refus de voir cette vulnérabilité et l’incapacité à comprendre cette menace équivalent à un déni complet de l’agonie terminale du système. Celui-ci perdure encore en cachant le plus longtemps possible les « impasses » critiques dans lesquelles le monde s’enferme. Il doit aussi voiler l’identité, la nature et les responsabilités de l’oligarchie mondiale, laquelle imposera sa loi jusqu’au bout de la nuit ‒ quel qu’en soit le coût, quelles que soient les souffrances causées. Il doit transformer l’absence de toute critique politique réellement pertinente en culpabilités et en angoisses individuelles, ou alors, quand c’est plus avantageux pour lui, en guerres civiles, sociales, culturelles, économiques ou militaires. L’inaction de facto ne doit donc pas s’interpréter comme une panne systémique, mais bien comme une preuve de la résistance du « système » à toute tentative de le changer. Le « système » veut perdurer, et pour cela il veut rester dans l’ombre. Mais ses effets induits ont au moins le mérite de mettre en pleine lumière son existence même, ainsi que le caractère impitoyable de ses objectifs. L’inaction, la soumission, la passivité politique, sociale, culturelle de l’énorme majorité de la population mondiale, font partie des buts recherchés par le « système ». Cette situation n’est pas près de changer, mais va plutôt s’aggraver au fur et à mesure que les crises deviendront plus visibles, plus prégnantes, et plus terribles dans leurs conséquences pratiques. Ces crises sont seulement au début de leurs courbes de croissance.

Le « système » organise donc sa propre dissimulation pour continuer de survivre. Il ne s’agit plus de convaincre les esprits par des informations, des raisonnements, des projections. Il faut changer de langage, il faut changer de vision, il faut changer de cadre, il faut transformer la structure des besoins, et les conditions matérielles et intellectuelles de notre expérience du monde. Il faut dévoiler l’opacité du « système » et montrer l’inanité de son essence, la nullité de ses promesses, la rapacité de ses ambitions. Sortir du « système » exigera bien des ruptures. Parmi les plus radicales : abandonner les idéaux populistes et capitalistes, destinés à rejoindre dans le compost de l’histoire les totalitarismes d’hier et les impérialismes d’avant-hier. Rendre visibles les limites matérielles de l’humanité tout entière, posée sur une goutte de boue séchée, de lave et de feu, dans un univers froid, infini et indifférent. Cartographier et suivre tous les flux informationnels, financiers, matériels. Refuser les lois d’un marché sans mémoire et sans géographie. Exposer la matérialité primaire et finie de l’énergie. Démontrer les limites du pouvoir humain sur le destin ultime de l’humanité. Remettre en cause les infrastructures politiques et économiques qui donnent un pouvoir sans partage aux oligarchies mondialisées.

Nous préférons collectivement un poison lent et invisible à des remèdes douloureux et visibles. Nous voyons qu’il y a des luttes, qu’il y a des guerres. Mais on ne voit pas assez que c’est la vie qui est menacée de mort, à l’échelle de l’humanité entière. Ce monde n’est pas bénin. On ne peut pas se contenter de le voir continuer ainsi, sans que l’on sache comment ni pourquoi il fonctionne de cette façon, et pas d’une autre. C’est un monde où les forces, les limitations, les possibilités, les impossibilités et leurs conséquences sont elles-mêmes sans cesse mouvantes. Pour penser à ce que l’avenir pourrait devenir, il faut commencer par recouvrer toute l’intelligence de la situation.

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i« Au XIXe siècle, l’électrification a consisté à substituer aux nuisances locales et visibles (les lampes à gaz qui noircissaient les murs et les poumons) une technologie apparaissant ‘propre’ et ‘magique’ au point d’usage : l’ampoule incandescente. L’astuce, cependant, ne résidait pas dans la suppression de la pollution, mais dans sa délocalisation. Les tonnes de charbon brûlées et les scories de la centrale n’étaient plus dans les salons bourgeois, mais rejetées, hors de vue, dans le fleuve voisin ou les quartiers ouvriers. Le génie de la modernité a été d’inventer une technologie qui externalise les nuisances tout en programmant l’ignorance de ses utilisateurs. Ce modèle s’est généralisé pour former ce que nous pourrions appeler la ‘matière noire’ de l’économie contemporaine […] On nous promet la substitution d’un objet « sale » (le pot d’échappement qui fume) par un objet « propre » (la voiture silencieuse). Ce cadrage techno-optimiste permet de masquer, une fois de plus, la chaîne de valeur matérielle : l’extraction du lithium, le cobalt des mines congolaises, ou la fabrication énergivore des batteries. La pollution ne disparaît pas ; elle est repoussée plus loin, dans les nouvelles zones d’extraction du capitalisme vert. Plus profondément, la voiture électrique permet de sauver l’invisibilité du « système automobile » lui-même. En focalisant le débat sur le moteur, on naturalise l’infrastructure titanesque nécessaire à la mobilité individuelle : l’étalement urbain, l’artificialisation des sols et la dépendance à la voiture. L’innovation technologique sert ici de verrou (lock-in) : elle permet de tout changer en apparence pour que, structurellement, rien ne change à notre manière d’habiter le monde. Cette illusion de la substitution ne se limite pas à l’automobile ; elle structure l’ensemble de notre récit historique. » Hugues Draelants. L’occultation du changement climatique. La vie des idées. Publié le 2 décembre 2025.

iiJean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024.

iiiGénocide | Metaxu. Le blog de Philippe Quéau

ivNaomi Oreskes, Erik M. Conway, Les Marchands de doute, Paris, PUF, 2012

The Soul’s Wave Packet


« …. —>|________>|—…. » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

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The diagram above is a simplified representation of the “line of existence” of all beings who emerge from nothingness to enter life, then pass from life to death, before returning to nothingness. The diagram uses dotted lines ….., dashes —-, two arrow brackets >, three vertical bars | , a continuous line segment ______, and ends with a question mark. This is an attempt to symbolize the timeline of all individual existence. Starting from the left and moving to the right, we first see a dotted line representing the passage of time, from the distant past to a certain special, unique moment: the conception of a living being. For practical reasons, this line has not been represented in its entirety. In theory, it should begin at the very origin of time, say at the date of the Big Bang. We have limited ourselves to showing its final part, just before the appearance of a first vertical bar and a dotted line, which represent the period of time between the conception of the human being and its birth. The first arrowed parenthesis represents the process of childbirth, while the second vertical bar symbolizes birth. The solid line represents the duration of life in this world. The second arrowed parenthesis denotes the period preceding the moment of death, itself symbolized by a third vertical bar. The second series of dashes represents an intermediate period during which, according to certain traditions, the soul of the being in question continues to be present in this world. Finally, the last dotted line symbolizes a new period, that of the decomposition of the body, followed by the descent into “nothingness” that will ensue, until a hypothetical end of time, represented by a question mark.

Why this diagram? Because it allows us to spin the few spatio-temporal and physico-metaphysical metaphors that follow.

The “slice of life” between birth and death can be likened to a space-time segment belonging to the space-time associated with the entire universe. This segment of “life” has indeed existed in space-time, and will continue to exist as such for as long as space-time itself exists. In other words, even long after the death of a living being, the entirety of its “life” will continue to be stored in the lines of space-time corresponding to its passage on earth, symbolized here by the continuous line segment. Just as the “cosmic microwave background” continues to bear witness to the appearance of a primordial illumination emitted after the Big Bang, so too will everything that existed in a part of the universe during a specific period of time continue to be inscribed in the very substance of space-time, at least as long as the latter still exists. The latter represents a kind of repository of everything that was, everything that is, and everything that will be. A pure observer, that is, one outside this universe and therefore independent of its space-time, would be able to visit every corner of it in spirit, and perhaps virtually “relive” all the events recorded in the space-time segment associated with a particular “slice of life.” Let us suppose, for a moment, for the sake of this conjecture, that there exist outside this universe dematerialized intelligences, freed from all ties to any space-time corporeality, which would in theory be capable of freely flying over and exploring the entirety of the space-time corresponding to this universe, from its origin to its final collapse. All the “slices of life” of all living beings would thus be preserved in their entirety in this space-time, as if in metaphysical Plexiglas blocks, displayed in the windows of the total museum of the universe.

For a long time, the idea of a dualism of soul and body has been defended by philosophers such as Plato and Descartes. Furthermore, and completely independently, quantum physics has familiarized us for about a century with another fundamental dualism, that of the wave and the particle. For the sake of speculation, I propose to compare these two forms of dualism (soul/body and wave/particle). The soul would then be to the body what the wave is to the particle. If we take the metaphor further, certain results of quantum physics could allow us to formulate new hypotheses about the relationship between the soul and the body. Indeed, we could postulate the existence of “fields of consciousness,” just as gravitational fields and quantum fields exist throughout the universe. These fields of consciousness, like quantum fields, could be associated with wave functions. The birth of a new soul in a particular body could then be compared to the “collapse” or “reduction,” in the quantum sense, of a “wave packet of consciousness” that had previously remained in a state of indeterminacy. This collapse or reduction would follow the interaction of a certain wave packet with some “mother matter” consisting of the first cells of the fetus, shortly after conception. The individuality and personality of a singular soul would initially be “informed” by the entanglement of this wave packet with the fetal cells at the moment of “reduction,” and then constantly influenced by other forms of entanglement throughout life. Life would follow its development, gradually conquering different levels of consciousness, according to the experiences lived. Throughout life, the “body-soul” complex would be continuously entangled with fields of consciousness of different natures. It would be analogous to what is called in physics a “black body,” i.e., “an ideal object that perfectly absorbs all the electromagnetic energy (all light regardless of its wavelength) it receives (hence its name ‘black’) and restores it entirely in the form of a particular thermal radiation, known as black body radiation.” This analogy would allow us to imagine the “body-soul” complex of a living being as also absorbing the energy of the various fields of consciousness in which it is immersed, releasing it in the form of “radiations of consciousness,” of which the soul would be particularly aware when they “illuminate” it. When death occurs, at the moment represented in our diagram by the third vertical bar, a process of disentanglement of the soul and the body takes place, until the soul and the body are completely separated. When this process ends, symbolized by the second series of dashes, the soul takes the form of a new “wave packet of consciousness,” enriched by all the experiences it has had, conscious or unconscious, and more particularly by all the ‘awareness’ that has taken place during its life. This “awareness” is distributed throughout life. In fact, at every moment, consciousness is capable of “becoming aware” that it is itself a consciousness capable of becoming aware of itself. I will use one last metaphor here, which will undoubtedly speak to those who have some knowledge of elementary mathematics, that of Taylor series i. At any point on a curve associated with an infinitely differentiable function, all the information needed to fully define this function at all its other points is available. This information consists of the set of all derivatives of the function at the point in question. If we apply this mathematical metaphor to the wave function of the soul, it means that at every moment of the soul’s life, it carries with it its entire past and future life—but only if it is “indefinitely differentiable.” However, the life curve of a soul cannot be presumed to be “indefinitely differentiable.” This curve has singular points, represented in our diagram by vertical bars. Conclusion: the metaphor of Taylor series applied to the soul has only limited scope, but it opens up an interesting avenue: the soul can be likened to an infinite wave function, whose associated quantum field not only fills this universe in its own way, but also transcends it.

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i In mathematics, and more specifically in analysis, the Taylor series at point a of a function f (real or complex) that is infinitely differentiable at that point, also called the Taylor series expansion of f at a, is an entire series approximating the function around a, constructed from f and its successive derivatives at a. (Wikipedia)

Le paquet d’ondes de l’âme


« ….|— >|___>|——…. »  ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

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Le schéma ci-dessus est une représentation, réduite à sa plus simple expression, de la « ligne d’existence » de tous les êtres qui sortent du néant pour accéder à la vie, puis qui passent de la vie à la mort, avant de retourner au néant. Le schéma emploie des pointillés ….., des tiretés —-, deux parenthèses fléchées >, trois barres verticales | , un segment de ligne continue ______, et se termine par un point d’interrogation. C’est là une tentative de symboliser la ligne temporelle de toute existence individuelle. Si l’on part de la gauche pour aller vers la droite, on voit d’abord une ligne de pointillés qui figurent le déroulement du temps, depuis le lointain passé jusqu’à un certain moment, spécial, unique, celui de la conception d’un être vivant. Pour des raisons pratiques, cette ligne n’a pas été représentée dans sa totalité. Elle devrait, en théorie, commencer à l’origine même des temps, disons à la date du Big Bang, pour fixer les esprits. On s’est contenté de figurer sa partie finale, juste avant l’apparition d’une première barre verticale et d’une ligne de tiretés, qui figurent la période de temps comprise entre la conception de l’être humain et sa naissance. La première parenthèse fléchée représente le processus de l’accouchement, la deuxième barre verticale symbolise la mise au monde. La ligne continue figure la durée de la vie dans ce monde. La seconde parenthèse fléchée dénote la période précédant le moment de la mort, lui-même symbolisé par une troisième barre verticale. La seconde série de tiretés figure une période intermédiaire, pendant laquelle, selon certaines traditions, l’âme de l’être considéré continue d’être présente dans ce monde. Enfin, la dernière ligne de pointillés symbolise une nouvelle période, celle de la décomposition du corps, puis de la plongée dans le « néant » qui va s’ensuivre, jusqu’à une hypothétique fin des temps, représentée par un point d’interrogation.

Pourquoi ce schéma ? Parce qu’il permet de filer les quelques métaphores spatio-temporelles et physico-métaphysiques qui suivent.

La « tranche de vie » comprise entre la naissance et la mort peut être assimilée à un segment spatio-temporel appartenant à l’espace-temps associé à la totalité de l’univers. Ce segment de « vie » a bel et bien existé dans l’espace-temps, et il continuera d’exister en tant que tel pendant toute la durée de l’existence de l’espace-temps lui-même. Autrement dit, même longtemps après la mort d’un être vivant, l’intégralité de sa « vie » continuera d’être mémorisée dans les lignes d’espace-temps correspondant à son passage sur terre, ici symbolisées par le segment de ligne continue. De même que le «fond diffus cosmologique» continue de témoigner de l’apparition d’une illumination primordiale émise après le Big Bang, de même tout ce qui a existé dans une partie de l’univers pendant une tranche de temps spécifique, continuera d’être inscrit dans la substance même de l’espace-temps, du moins tant que ce dernier existe encore. Celui-ci figure une sorte de conservatoire de tout ce qui fut, de tout ce qui est et de tout ce qui sera. Un pur observateur, c’est-à-dire extérieur à cet univers, et donc indépendant de son espace-temps, serait en mesure d’en visiter par l’esprit les moindres recoins, et peut-être de « re-vivre » virtuellement tous les événements inscrits dans le segment spatio-temporel associé à telle ou telle « tranche de vie ». Supposons, un instant, pour le besoin de cette conjecture, qu’existent en dehors de cet univers des intelligences dématérialisées, affranchies de tous liens avec quelque corporéité spatio-temporelle, celles-ci seraient en théorie capables de survoler et d’explorer librement l’intégralité de l’espace-temps correspondant à cet univers, depuis son origine jusqu’à son effondrement final. Toutes les « tranches de vie » de tous les êtres vivants seraient ainsi conservées intégralement dans cet espace-temps comme dans des blocs de plexiglas métaphysiques, présentés dans les vitrines du musée total de l’univers.

Depuis longtemps, l’idée d’un dualisme de l’âme et du corps a été défendue par des philosophes comme Platon et Descartes. Par ailleurs, et de façon complètement indépendante, la physique quantique nous a familiarisé depuis environ un siècle avec un autre dualisme fondamental, celui de l’onde et de la particule. Pour le plaisir de la spéculation, je propose de comparer ces deux formes de dualisme (âme/corps et onde/particule). L’âme serait alors au corps ce que l’onde est à la particule. Si l’on file la métaphore plus avant, certains résultats de la physique quantique pourraient permettre de formuler de nouvelles hypothèses sur la relation de l’âme et du corps. En effet, on pourrait poser l’existence de « champs de conscience », de même qu’existent de par l’univers des champs gravitationnels et des champs quantiques. Ces champs de conscience, tout comme les champs quantiques, pourraient être associés à des fonctions d’ondes. La naissance d’une nouvelle âme dans un corps particulier pourrait alors être comparée à l’« effondrement », ou à la « réduction », au sens quantique, d’un « paquet d’ondes de conscience », jusqu’alors restées dans un état d’indétermination. Cet effondrement ou cette réduction feraient suite à l’interaction d’un certain paquet d’ondes avec quelque « matière-mère » constituée par les premières cellules du fœtus, peu après la conception. L’individualité et la personnalité d’une âme singulière seraient initialement « informées » par l’intrication de ce paquet d’ondes avec les cellules fœtales au moment de la « réduction », et ensuite constamment influencées par d’autres formes d’intrication tout au long de la vie. La vie suivrait son développement, conquérant progressivement différents niveaux de conscience, selon les expériences vécues. Pendant toute la durée de la vie, le complexe ‘corps-âme’ serait continuellement intriqué avec des champs de conscience de différentes natures. Il serait en somme analogue à ce qu’on appelle en physique un « corps noir », c’est-à-dire « un objet idéal qui absorbe parfaitement toute l’énergie électromagnétique (toute la lumière quelle que soit sa longueur d’onde) qu’il reçoit (d’où son nom de « noir ») et qui la restitue intégralement sous forme d’un rayonnement thermique particulier, dit rayonnement du corps noir ». Cette analogie permettrait de se figurer le complexe ‘corps-âme’ d’un être vivant comme absorbant lui aussi l’énergie des divers champs de conscience dans lequel il est plongé, la restituant sous forme de « rayonnements de conscience », dont l’âme aurait particulièrement conscience quand ils l’« illumineraient ». Lorsque la mort survient, au moment figuré sur notre schéma par la troisième barre verticale, un processus de désintrication de l’âme et du corps se met en place, jusqu’à la complète séparation de l’âme et du corps. Lorsque ce processus prend fin, symbolisé par la seconde série de tiretés, l’âme prend la forme d’un nouveau « paquet d’ondes de conscience », enrichies de toutes les expériences vécues, conscientes ou inconscientes, et plus particulièrement de toutes les « prises de conscience » qui auront eu lieu pendant la vie. Ces « prises de conscience » sont distribuées tout au long de la vie. En fait, en chaque instant, en théorie, la conscience est capable de « prendre conscience » qu’elle est elle-même une conscience capable de prendre conscience d’elle même. J’emploierai ici une dernière métaphore, qui parlera sans doute à ceux qui ont quelques notions de mathématique élémentaire, celle des séries de Taylor i. En tout point d’une courbe associée à une fonction infiniment dérivable, toute l’information permettant de définir entièrement cette fonction en tous ses autres points est disponible. Cette information est constituée par l’ensemble de toutes les dérivées de la fonction au point considéré. Si l’on applique cette métaphore mathématique à la fonction d’onde de l’âme, cela signifie qu’en tout instant de la vie de l’âme, elle emporte avec elle toute sa vie passée et à venir, ‒ mais seulement si elle est « indéfiniment dérivable ». Or, la courbe de vie d’une âme ne peut pas être préjugée « indéfiniment dérivable ». Cette courbe possède en effet des points singuliers, figurés sur notre schéma par les barres verticales. Conclusion : la métaphore des séries de Taylor appliquée à l’âme n’a qu’une portée restreinte, mais elle nous ouvre une piste intéressante : l’âme peut être assimilée à une fonction d’onde infinie, dont le champ quantique associé non seulement remplit cet univers, à sa manière, mais aussi le dépasse.

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i En mathématiques, et plus précisément en analyse, la série de Taylor au point a d’une fonction f (réelle ou complexe) indéfiniment dérivable en ce point, appelée aussi le développement en série de Taylor de f en a est une série entière approchant la fonction autour de a, construite à partir de f et de ses dérivées successives en a. (Wikipédia)