Les trois cris de Dieu et les trois chevelures du Feu

Vingt-septième jour

Je suis pas intéressé par les séparations, par les exclusions, par les invectives (« eux contre nous »). Ni par l’universalisme abstrait, le syncrétisme laxiste, la molle unanimité. Je suis à la recherche d’une vraie substance, d’une matière anthropologique, dense, durable, pérenne. La méthode choisie implique de naviguer entre les continents, mais pas de faire escale n’importe où, dans le genre d’une Odyssée de hasard. Je prends plutôt pour modèle Pythagore, dont Eusèbe de Césarée nous dit : « Pythagore s’en fut à Babylone, en Égypte, dans toute la Perse, s’instruisant auprès des mages et des prêtres ; on rapporte qu’il s’entendit aussi avec les Brahmanes. »1

L’idée de base est la suivante : personne n’a le monopole du divin, ni même de son unité profonde, originaire, sous l’apparence baroque des multiplicités. Par exemple, dans les Védas, Agni est certes le dieu du feu, mais il symbolise en réalité le Divin sous ses différents aspects, et sous tous ses noms : « Agni, tu es Indra, le dispensateur du bien ; tu es l’adorable Viṣṇu, loué par beaucoup ; tu es Brahmānaspati… tu es toute sagesse. Agni tu es le royal Varuṇa, observateur des vœux sacrés, tu es l’adorable Mitra, le destructeur. » N’est-ce pas là une intuition de la profonde unité du Divin ? Il serait donc vain de prétendre que la religion des Védas est un polythéisme. Ce serait vraiment trop simpliste. Il me paraît plus productif de rapprocher, par l’esprit, la manière dont les anciens Hébreux, par exemple, attachés en priorité à l’intuition de l’Un, savaient aussi rechercher les divers noms qu’il prend, et la manière dont les Védas chantent, crient et invoquent le Divin, dans une Parole qui transcendent ses formes particulières: « Par le Chant et à côté de lui, il (le Feu sacré) produit le Cri (ou la lumière) ; par le Cri, l’Hymne ; au moyen de la triple invocation, la Parole » Ṛg Veda I, 164,24.

Agni est le Feu sacré, divin, qui crépite et illumine, mais il est aussi la libation crépitante du Soma, qui s’unit à lui, quand elle est répandue dans le feu. Le Feu et le Soma s’engendrent mutuellement.

Il y a des questions qui traversent l’Humanité de part en part. « Où est le souffle, le sang, la respiration de la terre ? Qui est allé le demander à qui le sait ? » Ṛg Veda I, 164,4.

Je suis frappé d’une familiarité instinctive, d’une fraternité de ton, d’une sorte de ressemblance non pas formelle mais intime, avec d’autres questions, posées quelque mille ans plus tard, sur un autre continent, à un certain Job : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu ? (…) Raconte, si tu sais tout cela. De quel côté habite la lumière, et les ténèbres où résident-elles ? » (Job, 38,4-19)

Voici un autre exemple encore.

Dieu crie à Moïse : (…)יְהוָה יְהוָה, אֵל « YHVH, YHVH, El (…) » (Ex. 34,6). Il y a là trois cris de Dieu qui sont aussi trois de ses noms. Que veut dire le premier YHVH ? Que veut dire le second YHVH ? Que veut dire le troisième nom, EL ? Je n’ai pas de réponse et ne prétends pas en avoir. Mais ce qui m’intéresse, c’est de rapprocher ces « cris » d’un verset du Ṛg Veda, afin de les mettre ainsi dans une sorte de compagnonnage méta-religieux, méta-historique, et au fond anthropologique: « Trois Chevelus brillent à tour de rôle : l’un se sème dans le Saṃvatsara ; l’un considère le Tout au moyen des Puissances ; et d’un autre, on voit la traversée, mais non pas la couleur. » Ṛg Veda I, 164,44.

Ce verset demande un petit commentaire2. Les trois « Chevelus » qui brillent sont trois formes d’Agni, dont la chevelure est de flamme. Cela nous renvoie incidemment à la figure beaucoup plus tardive d’Apollon, l’Apollon dit Xantokomès (Ξανθόκομης), « à la chevelure rouge-feu ». Le premier Chevelu se sème lui-même dans le Soma. Il s’y met, à l’état de germe, primordial, non-né. Le second Chevelu considère le Tout, c’est-à-dire l’univers, à l’aide de ce même Soma, qui contient les puissances et les forces. Le troisième Chevelu est une forme obscure d’Agni (« aja », c’est-à-dire « non-né »), dont on voit la traversée, c’est-à-dire le passage du noir au brillant, de la nuit à la lumière.

Et voilà ma question : qu’est-ce que ces deux occurrences d’une sorte de trinité intrinsèque du Divin peut nous faire comprendre ? Qu’est-ce que ce Dieu qui crie trois fois son nom, et cet Agni, qui montre successivement ses trois chevelures, veulent nous dire ?

1 Préparation évangélique, 4,15

2 Études védiques et post-védiques. Paul Regnaud (1898)

Une réflexion sur “Les trois cris de Dieu et les trois chevelures du Feu

  1. Vous avez bien fait à expliquer les but de votre travail.
    Pensez-vous que les sentiments d’ordre spirituel peuvent être exprimés uniquement par les paroles ?
    Il me semble que j’ai rencontré ce genre des recherches chez les penseurs russes comme Helena Blavatskaya, Nicolas Roerich, Georges Gurdjieff, Piotr Ouspensky… et français Edouard Schuré. Voulez-vous faire une étude semblable par exemple, à celle du livre « Les Grands Initiés » de ce dernier ?
    Car on peut chercher les réponses en produisant, comme l’avait fait théosophe Gourdjiev, un ballet (« La lutte des Magiciens ») ou procéder par des œuvres artistiques comme celles de Nicolas Roerich. Non ?

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