Exigence d’oxygène


« Exigence d’oxygène » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Des prophètes, des visionnaires, des mystiques, de différentes traditions monothéistes, ont rapporté avoir fait dans le cours de leur vie l’expérience d’un « obscurcissement » de leur for intime, pouvant aller jusqu’à une plongée dans une « nuit » profondei. Cette épreuve d’un « voilement », ou d’un « ennuagementii » de la conscience, cette confrontation à l’obstacle de la présence de l’« obscur » en soi, cette extinction subie de toute lumière intérieure, s’impose à eux sans recours, par un importun et inexplicable contraste avec les illuminations resplendissantes censées venir récompenser les efforts de leurs contemplations. Ces expériences dérangeantes semblent attestées à toutes les époques, dans diverses cultures et civilisations. Comment expliquer cette puissance indésirée de l’ombre et du nuage ? Qu’en apprend-on quant à l’essence de la lumière et du soleil (de l’esprit) ?

Selon une tradition d’origine persane, l’Être suprême se serait fait jadis connaître comme un « Trésor caché », et par conséquent, vraisemblablement introuvable. Mais, ne voyant sans doute pas d’intérêt à rester absolument hors d’atteinte, et comme enfoncé pour toujours dans un secret à jamais insondable, l’Être aurait aussi fait savoir qu’Il aspirait à être « connu », et même « reconnu ». La publicité par lui donnée à cette aspiration révélait d’ailleurs, du même coup, un autre aspect de sa nature, une certaine orientation de son Esprit, se mouvant décidément entre occultation esquissée et dévoilement déguisé. Ceci permettait aussi, quoique incidemment, et fort partiellement, de comprendre pourquoi Il avait créé, en créant sa Création, les conditions de possibilité de cette connaissance et de cette reconnaissance. On appréhendait de plus le double et réciproque aspect de ces dernières. Il y avait, d’une part, la volonté de l’Être d’être connu par des créatures participant davantage de l’être que du néant, mais, d’autre part, il semblait que l’Être voulût aussi mieux se connaître lui-même en elles, et par elles, afin sans doute ainsi de bénéficier de leurs formes de conscience et de leurs intelligences spécifiques, en une sorte de symbiose bénéfique à tous. On en déduisait également que l’Être ne pouvait donc pas être dit « omniscient » ni même absolument « conscient », sans que cela, d’ailleurs, n’enlève rien d’essentiel à son essence, ni diminue sa stature, bien au contraire. On était conduit à admettre que la Création lui était nécessaire pour accéder à une connaissance plus achevée de lui-même, pour dépasser la connaissance inconsciente dont il disposait avant la création du Temps et du Monde, et pour lui permettre (en quelque sorte) d’expérimenter une nouvelle sorte de connaissance plus consciente de soi, c’est-à-dire une connaissance opérant selon le mode spécifique qui est attaché à la conscience des créatures, dans ce bas monde. Cette sorte de conscience, dont était pourvue les êtres de la Création, selon des mesures et des proportions variées, lui était pourtant, en tant que Créateur, essentiellement étrangère. Quel autre rapport du Créateur au créé pouvait-on concevoir, en effet, que celui du Potier à la glaise ? Le Créateur ne pouvait, en tant que tel, avoir la même conscience « subjective » que celle d’un être créé. Il pouvait sans doute subsumer toutes les sortes de conscience, mais il ne pouvait, par construction, être le sujet effectif d’aucune d’entre elles. Il était essentiellement privé de tout assujettissement à la position de sujet, et de cet assujettissement, il était en quelque sorte « jalouxiii ». Ne voulant plus que cette privation (de conscience) perdurât, il eut fallu qu’il s’incarnât, pour devenir « sujet », lui aussi. Le fit-il, en fait, et de quelle manière ? C’est toute la question.

Il y avait dans cette aspiration de l’Être à la connaissance et à la reconnaissance (de l’Autre), un commencement de respiration. En aspirant, en respirant, l’Être créait, par là-même, des myriades de « souffles » qui étaient, en puissance, vu sa nature divine, autant d’« esprits »… Ces esprits et ces souffles, à peine nés, vivaient dès lors par eux-mêmes, s’envolant au loin, montant fort haut ou descendant très bas, s’insinuant dans l’intime ou se répandant au large. Quelques-uns d’entre eux, certes rares, partaient même à la recherche de ce qui leur avait donné ce souffle de vie, ce souffle qui leur tenait lieu d’essence, cette impulsion initiale, dont ils contribuaient, par leur vie assumée, tendue, et par leur volonté supputée de survie, à attester de l’existence bien réelle, et non fantasmée. Ils voulaient connaître leur origine, mais aussi leur fin, s’il y en avait une, ou même s’il n’y en avait pas, mais qu’il était seulement permis de l’espérer.

De son côté, l’Être premier, cet Être pré-éternel, continuait d’aspirer, et de respirer, de son souffle sans fin. Il se réjouissait de ce qu’Il trouvait bon dans sa propre Création, mais il souffrait aussi de la distance infinie qui l’en séparait. Il en souffre d’ailleurs encore aujourd’hui, et peut-être même davantage. Le secret de son essence incommunicable l’oppressait depuis toujours par son incommunicabilité même. Il n’y a aucun signe, il faut bien le dire, que cette oppression du secret ait aujourd’hui diminué. On imagine qu’Il se réjouit encore, à sa mesure, qui est infinie, de sa Création, qui ne l’est pas, mais on peut penser qu’il en souffre aussi. Pourquoi peut-on penser qu’Il en souffre ? Un indice de cette souffrance est donné par la médiation de tous ses souffles, continuellement respirés, expirés, envolés, qui révèlent, en un sens, tout ce à quoi il aspirait jadis, et tout ce à quoi il aspire encore, et qui reste encore à advenir, soulignant un manque, et la souffrance liée à ce manque.

Quelle est donc la fin et la nature de cette aspiration ? Le sens ultime de la Création, quel est-il ? Nul n’a pu le dire, me semble-t-il, jusqu’à ce jour. Aucun prophète ne me paraît avoir été informé de ce secret-là. Jusqu’à présent, aucun mythe connu n’a fourni de métaphore convaincante, explicative. Ceci offre la possibilité de faire des conjectures. Il y a là une occasion de faire sens, avant que la nuit des temps nous engloutisse… En voici une : ce sens, si le mot « sens » a ici un sens, est l’oxygène de son aspiration, de sa respiration (métaphore pour métaphore) — respiration dont chaque esprit créé incarne l’un des souffles subtils, comme nous l’avons déjà suggéré. Dans les commencements, c’est-à-dire de prime abord, aucun souffle n’existait encore. L’aspiration de l’Être se présentait, seule en elle-même, ou seule en face d’elle-même, comme si elle n’était qu’une légère Respiration, un fin Souffle, un Soupir celé, allant et venant, et par là donnant vie à chaque inspir, à chaque expir, à chaque respir. Tous les êtres, comme tous les souffles, on le sait bien, n’ont pas en eux-mêmes suffisamment de substance pour « être » vraiment. Ils ne sont que « souffles » seulement, ils ne sont ni « poumon », ni « vésicule », ni « vaisseau », ni « trachée », ni même « air ». Ils se trouvent, sans savoir pourquoi, propulsés dans l’air comme s’ils n’étaient qu’une sorte de pression passagère, un mouvement arbitrairement compressé puis relâché, dont ils ne peuvent comprendre ni l’origine ni la nature. Leur essence leur est un mystère, elle leur est elle-même comme un souffle de souffle, agitant légèrement le voile de l’ignorance, elle est un souffle se voilant lui-même d’un autre souffle, un voile s’évanouissant d’évanescence. Le son le plus pur, ce do-ci, ce si-ci ou ce la-là, connaît-il seulement l’origine de son vent, sait-il l’essence de la flûte, ou celle de son bois, soupçonne-t-il la force du poumon, et l’âme du flutiste ? Un souffle n’est pas vraiment un non-être, puisqu’il laisse en l’air quelques traces mobiles, peut-être visibles pour un observateur suffisamment immobile. Mais tout ce qu’il a d’être lui vient d’un poumon inconcevable, et sort d’une bouche ferme qui l’a respiré et expiré hors de profondeurs alvéolées, qui l’a projeté tout vibrant dans un monde d’air. L’air et l’esprit, sont-ils vraiment de même nature ? Je ne le pense pas. La métaphore de l’air n’est ici qu’une passable tentative de mimer l’esprit de l’esprit (qui va, comme on sait, où il veut). Mais qu’est-ce qu’un souffle, vraiment, qui s’évanouit aussitôt, faisant par son passage, vaciller la flamme de la bougie, ou rougir la braise, ou bien dessinant la buée sur le miroir ? Qu’est-ce qu’un tel souffle, métaphore rebattue, peut donner à comprendre de l’essence de l’esprit ?

Leur point commun, peut-être, touche à l’origine la plus ancienne. Le souffle vient des poumons et des lèvres qui le font naître, mais aussi du sang et du cœur qui l’entretiennent dans sa course longue, dans son rythme lent. L’esprit, lui aussi, vient, si l’on croit encore en la force des métaphores, d’un poumon total. D’un cœur absolu. D’un sang profond. Ou d’un verbe qui sait ce que parler veut dire.

Mais ceci ne suffit pas. Les meilleures métaphores ont leurs limites. Il faut encore songer à l’antériorité du « non-être », duquel tout souffle naît, et pour lequel les métaphores manquent absolument, si ce n’est justement celle du « manque ». L’« être » du « non-être » se plie à cette antériorité nécessaire, à ce « manque » préalable. Cet « être » qui naît, qui n’était pas, qui était tissé de néant, ce « non-être » qui n’était qu’évanescence, vint au demeurant à l’existence, par le souffle même d’une respiration, par la vertu de ce « manque », et son exigence d’oxygène.

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iCf. « La Nuit obscure » de Jean de la Croix.

iiJ’emprunte ce mot au titre du «Livre de l’ennuagement » (en arabe : Kitâb al-Ighâna), qui a été cité et analysé par Henry Corbin dans son livre, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques. Gallimard, 1972.Le mot ighâna est traduit par H. Corbin à l’aide d’un néologisme, créé pour l’occasion : « ennuagement ». Mais selon le Dictionnaire Arabe-Français de Biberstein-Kazimirski (Paris, 1860), le mot ighâna a pour racine le verbe ghâna, qui signifie simplement : « avoir soif ; couvrir » et dans sa forme IV, « Couvrir, recouvrir entièrement ; occuper l’esprit, s’emparer de l’esprit. » Ce dictionnaire cite aussi le nom d’action associé au verbe ghâna : ghaïn, qui signifie : «  1. Soif. 2. La lettre ghaïn. 3 . Nuage qui couvre et assombrit le ciel. 4. Chez les mystiques, il dénote le voile qui subsiste encore entre l’homme voué à la vie contemplative et l’essence divine. » Cette dernière acception éclaire le sens du mot ighâna, dans le contexte de la recherche mystique, et justifie en quelque sorte le néologisme proposé par Corbin.

iii« Moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux ». Ex 20,5. Dans le contexte de l’Exode et du Deutéronome (Dt 4,24), la jalousie du « Dieu jaloux » (El qanna’) se rapporte évidemment à son exécration des autres dieux et idoles. La question se pose cependant de savoir si la conscience personnelle de chaque créature humaine peut aussi être assimilée à une sorte d’idole (du moi ou du soi). On comprendrait mieux alors pourquoi l’Éternel aurait, quant à lui, écarté toute tentation de plonger pour sa part dans l’idolâtrie du moi ou du soi (un moi ou un soi divin). Mais cette interprétation ne tient pas, car le texte hébreu dit clairement que l’Éternel [YHVH] s’exprime à la première personne (usant du pronom personnel je, moi, en hébreu :ani ou anokhi) : «Ki anokhi Adonaï [YHVH] Eloheïkha El qanna’ ».

Dieu et ses parfums


 

Le philosophe Alain Badiou, dans son livre sur S. Paul, La fondation de l’universalisme, détermine l’existence de quatre « discours » possibles sur la question de l’Un – à l’époque correspondant au 1er siècle de notre ère. Il y avait le discours du Juif, celui du Grec et le « discours chrétien », auxquels Badiou ajoute un quatrième discours, « qu’on pourrait appeler mystique », dit-il.

Qu’est-ce que le discours juif ? C’est celui du prophète, qui réquisitionne les signes. C’est « un discours de l’exception, car le signe prophétique, le miracle, l’élection désignent la transcendance comme au-delà de la totalité naturelle ».

Qu’est-ce que le discours grec ? C’est celui du sage, en tant qu’il s’approprie « l’ordre fixe du monde », et qu’il apparie le logos à l’être. C’est un « discours cosmique » qui dispose le sujet dans « la raison d’une totalité naturelle ».

Ces deux discours semblent s’opposer. « Le discours grec argue de l’ordre cosmique pour s’y ajuster, tandis que le discours juif argue de l’exception à cet ordre pour faire signe de la transcendance divine. »

Mais en réalité, ils sont « les deux faces d’une même figure de maîtrise ». C’est cela « l’idée profonde » de Paul, tel qu’interprété par Badiou. « Aux yeux du juif Paul, la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. Le Juif est en exception du Grec. Il en résulte premièrement qu’aucun des deux discours ne peut être universel, puisque chacun suppose la persistance de l’autre. Et deuxièmement, que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans l’univers la clé du salut, soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque), soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). »

Ni le discours grec, ni le discours juif ne sont « universels ». L’un est réservé aux «sages», l’autre aux «élus». Or le projet de Paul est de « montrer qu’une logique universelle du salut ne peut s’accommoder d’aucune loi, ni celle qui lie la pensée au cosmos, ni celle qui règle les effets d’une exceptionnelle élection. Il est impossible que le point de départ soit le Tout, mais tout aussi impossible qu’il soit une exception au Tout. Ni la totalité ni le signe ne peuvent convenir. Il faut partir de l’événement comme tel, lequel est acosmique et illégal, ne s’intégrant à aucune totalité et n’étant signe de rien. »

Paul tranche net. Il part seulement de l’événement, unique, improbable, inouï, incroyable, jamais vu. Cet événement sans hier et sans pair, n’a aucun rapport avec la loi, et aucun rapport avec la sagesse. Ce qu’il introduit dans le monde est absolument nouveau.

Paul casse les baraques, la séculaire et la millénaire. « Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur du siècle ? (…) Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus méprisées, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont. » (Cor. 1, 1, 17sq.)

On ne peut nier que ces paroles soient proprement révolutionnaires, évidemment « scandaleuses » pour les uns, clairement « folles » pour les autres, mais indubitablement « nouvelles », et radicalement subversives.

Et puis il y a le quatrième discours, « mystique ». mais de celui-là on peut à peine dire que c’est un discours. L’allusion, chez Paul, est brève comme l’éclair, et voilée, lapidaire : « Je connais un homme (…) qui entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme d’exprimer. » (Cor. 2, 12)

L’ineffable est cousin de l’inaudible. Plutarque rapporte qu’il y avait en Crète une statue de Zeus sans oreilles. « Il ne sied point en effet au souverain Seigneur de toutes choses d’apprendre quoi que ce soit d’aucun homme », explique l’historien grec.

Revenons à l’Un, dont on sait maintenant qu’il n’a pas d’oreilles.

Badiou apporte quatre réponses à la question du discours sur l’Un. Deux d’entre elles ne sont pas « universelles », une troisième l’est (parce qu’incluant structurellement les fous, les faibles, les vils et les méprisés), et de la quatrième on ne peut rien dire.

Mais il y a d’autres réponses encore, sans doute. J’imagine idéalement qu’il doit bien y avoir un point de vue spécial qui consisterait à rendre compossibles toutes ces réponses, à raccorder tous les points de vue spécifiques selon une logique cachée, profonde. On peut estimer que ce point de vue serait le point de vue de l’Un, lui-même.

Comment se représenter ce point de vue Unique ?

C’est difficile. Mais on peut toujours changer de métaphore, passer par exemple de la vue à l’odorat. Des couleurs aux fragrances. De l’image de la contemplation à celle de la respiration.

Pour donner une idée de la possible puissance des effluves subtiles des arômes divins, évoquons le parfum sacré élaboré par les prêtres égyptiens. Ce parfum, appelé Kyphi, était composé de seize substances : miel, vin, raisins secs, souchet, résine, myrrhe, bois de rose, séséli, lentisque, bitume, jonc odorant, patience, petit et grand genévrier, cardamone, calame.

Bien entendu, il y avait d’autres recettes, que l’on peut trouver chez Galien, chez Dioscoride, dans le texte d’Edfou ou dans le texte de Philae, mais ne nous égarons pas. Le point est ailleurs.

Effluves. Effluences. Émanations. Exhalaisons. Il faut se laisser porter par l’inspiration de chaque respiration.

« Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise. »

Ces paroles de Baudelaire fleurent le mysticisme décalé d’un visionnaire – écartelé entre la fleur du souvenir, et le fruit de l’avenir.