Puisqu’elle fait d’un coup dans les premiers cerveaux,
Comme ces pissenlits dont s’émaille la route,
Pousser tout un jardin de poëmes nouveaux.
(Paul Verlaine. Poèmes saturniens, « Épilogue »)
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Il paraît, pour certain commentateuri, que cet « Épilogue », d’où sont tirés les deux quatrains ici cités, ne serait qu’une « parodie intentionnelle » ou même de l’« opportunisme littéraire », faisant la part belle à un « art poétique parnassien », qui n’aurait rien à voir avec l’art véritable de Verlaine dans ses Poèmes saturniens. Je n’en crois rien. Verlaine affiche la couleur plombée de son travail nocturne, et la cerne d’un trait net et sûr :
« Ce qu’il nous faut à nous, c’est, aux lueurs des lampes,
La science conquise et le sommeil dompté,
[…]
Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,
C’est l’effort inouï, le combat nonpareil,
C’est la nuit, l’âpre nuit de travail, d’où se lève
Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil ! »
Je crois que les mots ne sortent pas tout lisses de la cuisse de Jupiter. Ils sont toujours gluants, d’avoir été longtemps mâchonnés par des bouches innombrables, sucés par des langues avaleuses, déglutis par des glottes rétives. Il faut bien aussi qu’ils aient été rigoureusement émondés par le ciseau froid de la pensée, avant de pouvoir être unis au « bloc vierge du Beau ».
Je crois, cependant, que de rares mots, bien choisis, murmurent faiblement en notre esprit engourdi, le souvenir indistinct des « voix anciennes », et que par un effort d’arrachement, le poète dégage son aile emmurée du ciment sombre de l’inconscient, et s’envole fort haut, en douceur.
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iJe me réfère ici aux aigres et injustifiées remarques de Jacques Borel, dans son édition des Poèmes saturniens, aux Éditions Gallimard datée de 1973, dans sa note, p.169
xvVerlaine use à l’occasion de clichés, sans trop de modération, mais pour s’en détacher aussitôt, en une pirouette. Voici quelques exemples de clichés choisis (« franc comme l’or », « rouler sur l’or », « le veau d’or », « le silence d’or »), et de leurs envols ultérieurs:
» (…) franche
Comme l’or, comme un bel oiseau sur une branche ».
Bonheur, Œuvres complètes, Tome II.
« Tu nageais dans l’argent et tu roulais sur l’or,
Et, pour te faire heureuse et belle mieux encor,
Une passion vraie et forte t’avait prise,
Qui t’exalta longtemps comme un bon vin qui grise. »
Élégies, Œuvres complètes, Tome III.
« Vous voulez tuer le veau gras
Et qu’un sonnet signe la trêve.
Très bien, le voici, mais mon rêve
Serait, pour sortir d’embarras
Et nous bien décharger les bras
De la manière la plus brève,
— Tel un lourd fardeau qu’on enlève—
Que ce veau fût d’or et très gras. »
Dédicaces, A Léon Vanier, Œuvres complètes, Tome III.
« Le bruit de ton aiguille et celui de ma plume
Sont le silence d’or dont on parla d’argent.
Ah ! cessons de nous plaindre, insensés que nous fûmes,
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