
« Ce que j’aime dans l’obscurité c’est qu’elle (r)appelle la lumière. » Mémoires d’un illuminé, Constantinople, 1452
Selon certains, l’âme pourrait être comparée à une étincelle faite d’invisible lumière. Pourquoi pas ? Tout est possible. Mais, à la réflexion, je ne crois pas que cette métaphore soit appropriée. Dans la mienne (d’âme), l’obscur semble occuper une bien plus grande place que les étincelles. D’un autre côté, il y a des réalistes, des durs, des coriaces, qui demandent, peut-être de façon provocatrice, si les machines elles aussi peuvent avoir une « âme » ? Ou bien ne serait-ce qu’une façon, bien à eux, de tourner l’idée de l’âme en ridicule ? Il paraît que les progrès de l’IA, dans les prochaines décennies, rendront de plus en plus plausible, et même nécessaire, ce type de questions. J’imagine que l’on pourra alors proposer un nouveau test de Turing pour déterminer l’éventuelle présence d’âmes, respectivement chez les hommes ou dans les machines, et leurs éventuelles différences de nature et d’essence. Plutôt que de répondre directement à cette question [les machines pourront-elles avoir un jour une «âme »?], je préférerais demander, à l’instar de Marvin Minskyi, si les âmes peuvent « apprendre », ce qui représente un autre angle d’attaque du même problème. Nous savons maintenant que des machines peuvent « apprendre » (du moins en apparence). Ne serait-ce pas là une indéniable différence entre les machines et les âmes, si les unes peuvent « apprendre » et les autres non ? Une expression anglaise, « machine learning », aujourd’hui répandue, semble tenir pour acquis que les machines en sont en effet capables. L’« auto-apprentissage » des systèmes dits « intelligents » est d’ailleurs l’un des principes de l’IA. Admettons, devant l’évidence qui nous est présentée, que des systèmes d’IA puissent en effet « apprendre ». Les résultats sont là. Mais la question importante demeure : les âmes, quant à elles, peuvent-elles « apprendre » ? Marvin Minsky, un pionnier de l’IA, répond par la négative : il pense que « les âmes ne peuvent croître, elles sont condamnées à une permanence incapable de changement, et donc privée d’intellectii ». Pour ma part, je réponds positivement. Je vais tenter d’expliquer ici brièvement pourquoi. Les âmes, censées être éternelles et intangibles, sont aussi censées être, par essence, détachées du corps, n’ayant donc en tant que telles, ni sens, ni intellect, ni mémoire, à proprement parler. Comment pourraient-elles donc « apprendre » quoi que ce soit ? Et, du moins si seulement elles existent, à quoi servent-elles, si elles n’apprennent jamais rien ? Commençons par remarquer que si les âmes vivent éternellement sans jamais rien « apprendre », à quoi cela leur servirait-il donc de vivre pendant un temps infini ? Je propose l’explication suivante. Les âmes peuvent être comparées à des fonctions d’onde. C’est là une métaphore que j’emprunte à la physique quantique. Suivant la métaphore, on peut dire qu’elles sont « intriquées » avec les corps qu’elles animent. Cette intrication leur donne partiellement accès à ces fonctions associées à la vie corporelle : croissance, conscience, intelligence, mémoire. Ainsi, elles peuvent tirer un certain profit de leur passage dans des corps. En particulier elles accumulent une « expérience » à partir de leur intrication passagère avec les corps. Mais où cette expérience est-elle conservée, si l’âme n’est qu’une pure « étincelle » de lumière ? Et que se passe-t-il à la mort du corps qu’elle anime ? L’âme, après la mort, reste encore « intriquée », non plus avec le corps, mort et condamné à se dissoudre, mais du moins avec l’ensemble des lignes d’espace-temps que le couple âme-corps a suivies pendant la vie. L’âme est donc dotée d’une manière de mémoire, celle qui est stockée dans l’espace-temps de sa vie passée. Ce passé-là ne disparaît donc pas, puisqu’il existe encore, quelque part dans l’espace-temps. Rien là qui ne soit conforme à la théorie de la relativité générale… Cette vie passée, vécue, nourrit d’une sève mémorielle la nature immortelle de l’âme. Celle-ci peut dont continuer sa pérégrination, et parcourir d’autres espaces-temps, d’autres mondes, d’autres cieux, pour d’autres expériences encore, dont rien ne peut nous assurer, a priori, qu’elles ne seront pas sans fin, puisque l’immortalité est l’une des dignités suprêmes accordées à toute âme. On peut en déduire que toute âme « apprend » sans fin.
L’art d’un tableau de Rembrandt ou de Bernardino Luini, par exemple, ne réside pas dans une seule idée sublime, ou plusieurs idées remarquables, ni dans la savante multiplicité de gestes techniques du peintre, de touches successives et distinctes qui ont placé sur la toile autant d’éléments pigmentés intelligemment agencés. L’art se laisse plutôt voir dans l’impression d’ensemble, dans le grand réseau des relations subtiles qui traversent le tableau et s’unissent en lui, pour laisser deviner ce qui les transcende — une intention, un sens, une finalité. De même, en notre esprit, prolifèrent des idées invisibles et des touches sensorielles, se construisent des temps et des espaces, des liens et des lieux, des singularités et des ensembles, des sentiments et des émotions. Tout cela est évidemment d’une extraordinaire complexité, hors de portée de notre appréhension, et a fortiori, de notre compréhension. Nous sommes pourtant les spectateurs de notre propre esprit, et partant, nous sommes aussi, parfois, conscients de l’âme qui s’y laisse deviner. De même que l’art n’est pas dans les touches de peinture éparses et distantes les unes des autres, de même l’esprit ne se trouve pas localisé dans ses idées ou dans ses sensations, et de même, l’âme n’est pas non plus localisée dans le corps ou attachée à l’esprit. Elle peut y être « présente » ou en être « absente », mais en essence, elle n’est pas « locale », elle n’est ni localisée ni localisable. Quant à l’esprit, il se trouve plus dans ce qu’il vise, au-delà de lui-même, que dans ce qu’il donne à voir en lui-même. De même, l’âme se trouve presque tout entière dans ce qu’elle aime, et non dans ce dont elle se souvient, ou dans ce qu’elle comprend. L’important, pour l’esprit, c’est ce qu’il veut, ce qu’il comprend, et la « manière » dont il entend arriver à ses fins. Cette « manière » est-elle l’une des qualités de l’âme, qui s’y révèle ainsi ? Je crois qu’on peut le penser. Mais l’important, pour l’âme, reste ce qu’elle aime, plus que la « manière » dont elle tirera parti de l’esprit et du corps, à elle intriqués, pour s’unir enfin à son amour, un jour.
Il y a un trésor, dit le fabuliste, qui reste encore caché dans le champ infertile et abandonnéiii. En une huître grise et sans grâce, se laisse parfois découvrir une perle fine et rare. Ces métaphores valent-elles pour l’esprit ? Je crois qu’elles indiquent une piste de recherche. Certes, au long de la vie, nous commençons par accumuler en nos esprits autant d’embryons de conscience que nous faisons d’expériences, et nous élaborons ainsi, jour après jour, une plus vaste conscience, un plus grand « moi ». Le « moi » sans cesse lutte pour grandir et conforter sa cohérence, un certain sens de son propre sens, une conscience « pour soi » de son pourquoi. Mais sa valeur ne réside pas seulement dans le vaste ensemble de constructions mentales et mémorielles qu’il élabore pendant sa vie, et qui n’est que provisoire, au fond. Elle est essentiellement dans la lumière de son obscure anima, dans cette étincelle vivante, cette âme abyssale, qui seule donne au moi son fond, son sens et sa fin.
La « modernité », matérialiste, sarcastique, agitée, jouisseuse, sèche et désespérée, ne croit plus dans les esprits, les âmes et les essences. Elle ne croit qu’aux corps, aux matériaux, aux mots et aux quelques années de la seule existence qu’elle conçoit, celle de la vie ici-bas. Elle est impuissante à saisir l’âme, elle est aveugle à sa nature, et plus incapable encore d’en concevoir les fins et le pourquoi. Les « modernes », « post- » ou non, me font penser à des voleurs qui chercheraient l’or de l’« art » dans les toiles de maîtres, en grattant les vernis, en griffant les couleurs, en fouaillant les sous-couches. Mais tout comme l’âme, l’art n’est pas dans l’objet même qu’il anime, dont on sait qu’il finira un jour par disparaître. L’âme, tout comme l’art, est dans le feu qui la consume, et qui brûle tout ce qu’on jette pour l’éteindre.
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iMarvin Minsky. « The Soul », Ch. 4.3, The Society of Mind. 1986
ii« People ask if machines can have souls. And I ask back whether souls can learn. It does not seem a fair exchange — if souls can live for endless time and yet not use that time to learn — to trade all change for changelessness. And that’s exactly what we get with inborn souls that cannot grow: a destiny the same as death, an ending in a permanence incapable of any change and, hence, devoid of intellect. » Marvin Minsky. Ibid.
iiiLa Fontaine. Le Laboureur et ses enfants.
Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août :
Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse. »
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor.
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