Mana


« Mana » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Le mot manai est maori. Mais le principe qu’il représente, loin d’être réservé à la sphère polynésienne, se retrouve dans de nombreuses cultures. Les Iroquois l’appellent orenda, les Sioux wakanda et les Malais pantangii. Cette permanence et cette universalité incitent à en chercher la nature profonde. Bergson a résumé les deux thèses admises à ce sujet, sans vouloir trancher: « Selon les uns, le mana serait un principe universel de vie et constituerait […] la substance des âmes. Selon d’autres, ce serait plutôt une force qui viendrait par surcroît et que l’âme, comme d’ailleurs toute autre chose, pourrait capter, mais qui n’appartiendrait pas à l’âme essentiellementiii ». Que le mana constitue la substance même de l’âme, dans son immanence, ou qu’il soit possible à l’âme de le capter, dans sa transcendance, reste donc une question ouverte. En tout état de cause, la notion de mana, d’un point de vue anthropologique, semble être apparue longtemps avant que ne s’élaborent linguistiquement, sociétalement et psychologiquement les idées d’« esprit », d’« âme » ou de « personneiv ». Les sociétés premières ont, pour la plupart, eu l’intuition d’une énergie vitale, immanente, équivalente à celle du mana maori, et cela bien avant qu’elles n’aient pu se former quelque idée de l’existence des âmes individuelles, et quelque conception de leur différenciation et de leur singularité. D’ailleurs, pour Durkheim, le mana est précisément ce par quoi les âmes peuvent accéder à l’individualisation. Il doit donc les précéder. C’est le mana qui fournit « le principe totémique par lequel communient les membres du clan ; l’âme est une individualisation directe du totem et participe du mana par cet intermédiairev. » Dans son Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss explique: « Les conceptions du type mana sont si fréquentes et si répandues qu’il convient de se demander si nous ne sommes pas en présence d’une forme de pensée universelle et permanente, qui, loin de caractériser certaines civilisations, ou prétendus « stades » archaïques ou mi-archaïques de l’évolution de l’esprit humain, serait fonction d’une certaine situation de l’esprit en présence des choses, devant donc apparaître chaque fois que cette situation est donnée […] Ces assimilations ne sont pas si extraordinaires ; avec plus de réserve sans doute, nous en pratiquons qui sont du même type, quand nous qualifions un objet inconnu ou dont l’usage s’explique mal, ou dont l’efficacité nous surprend, de truc ou de machin. Derrière machin, il y a machine, et, plus lointainement, l’idée de force ou de pouvoir. Quant à truc, les étymologistes le dérivent d’un terme médiéval qui signifie le coup heureux aux jeux d’adresse ou de hasard, c’est-à-dire un des sens précis qu’on donne au terme indonésien où certains voient l’origine du mot mana. Nous ne disons certes pas d’un objet qu’il a « du truc » ou « du machin », mais d’une personne, nous disons qu’elle a « quelque chose » et quand le slang américain attribue à une femme du « oomph », il n’est pas sûr, si l’on évoque l’atmosphère sacrée et tout imbue de tabous qui, en Amérique plus encore qu’ailleurs, imprègne la vie sexuelle, que nous soyons très éloignés du sens de manavi. »

Pour la conscience humaine, lors des temps lointains de ses premières émergences, le mana se caractérisait de façon essentiellement impersonnelle, et donc, sans comparaison possible avec les phénomènes psychiques associés (par la suite) aux « esprits » individuels ou aux « âmes » personnellesvii. Aujourd’hui encore, la persistance de l’idée de mana transparaît à travers des expressions métaphoriques comme l’« esprit du temps » ou l’« âme des peuples ». Depuis les temps les plus anciens, la puissance propre au mana a toujours été perçue comme multiforme et omniprésente ; elle était à la fois immédiate et latente, diffuse, mais à l’occasion, prête à se concentrer sur des objets particuliers ; sa portée couvrait l’environnement proche, mais pouvait aussi s’étendre à de vastes territoires, et même s’allier aux phénomènes cosmiques. La perception de l’essence indifférenciée et immanente du mana a pu aussi être mise en relation avec la nature épigénétique du langage. En effet, les langues humaines, dans la genèse progressive de leurs grammaires, ne peuvent avoir été dépourvues de tendances innées à la généralisation, et d’une propension à engendrer des formes d’abstraction a priori. Elles n’ont pas pu s’être développées, dès leurs débuts, seulement à partir de séries d’expériences idiosyncrasiques, individuelles, spécifiques, contingentesviii. Pour se constituer comme des moyens d’expression collective et de communication partagée, elles durent nécessairement avoir été en mesure de saisir, indirectement et par induction, des formes abstraites, se traduisant et se pérennisant par des formes grammaticales ‒ par exemple par des notions touchant à l’être, au devenir, aux différences, à la temporalité, aux ensembles, etc. Par construction, les formes grammaticales dépassent l’idée du seul ceci ou du cela, et transcendent la simple évidence de l’objet concret, le constat des choses particulières, de leur présence apparente. Pour pouvoir se construire, se développer et se transmettre à travers les générations, le langage humain a dû intégrer des multitudes de permanences, de ressemblances, de généralités, d’analogies, de rapprochements, de regroupements. En disant que la notion de mana est plus « impersonnelle » que celle d’âme, cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit aussi abstraite qu’une catégorie grammaticale. D’ailleurs, elle les cumule toutes, en tant que verbe, actif ou passif, comme substantif, ou comme adjectif. En disant qu’il est « impersonnel », on signifie que, sous l’intuition « primaire » du mana, se trouve subsumée la diversité du réel à travers une foule de représentations de toutes natures : des objets, des phénomènes, des sensations, des émotions, des qualités, des désirs, des besoins, des vouloirs, des sentiments. Par un fort contraste avec la simplicité originaire et la permanence impavide du mana, la notion d’« âme » se révèle quant à elle bien plus complexe, plus variable, mais aussi plus fragile, plus élusive, au long de ses développements plurimillénaires. L’idée d’« âme » résulte d’approximations et de rationalisations successives. Elle a été nécessairement précédée de conceptions antécédentes, beaucoup plus anciennes, plus simples, plus disjointes, plus hétérogènes et moins formalisées, comme les « ombres » (celles des morts ou celles des absents), les « revenants », les « souffles » (animant toutes les sortes d’êtres vivants), les « totems », les « génies », et les « esprits », dans leur sens animiste. On peut supputer que ces conceptions variées ont pu dépendre elles-mêmes, de façon plus originaire encore, de la perception persistante de l’énergie fondamentale et omniprésente du mana. C’est seulement dans le mana que s’incarne l’ensemble des rapports possibles entre tous les êtres vivants et entre toutes les choses, passées, présentes, futures. Le mana permet, en puissance, d’engendrer toutes les relations possibles et concevables entre les sujets et les objets, tous les liens affectifs, cognitifs et sociaux entre le moi et le non-moi, les associations de toute nature entre les vivants, les morts, les animaux, les arbres, les plantes, les paysages, les montagnes, les cailloux, les astres, les météores, etc. Il apparaît ainsi que la conception animisme du mana dépasse et transcende, par sa simplicité et son universalité, et en mobilisant la catégorie originaire de la « puissance », des notions nécessairement plus tardives comme celles d’« âme » ou d’« esprit ». Pour les animistes, c’est la puissance qui est première ; l’âme ou l’esprit ne peuvent en être que des participations, partielles et secondes. La notion de puissance (qui, par essence, est « animée » d’une vie propre) précède ontologiquement celle d’âme. Si l’âme peut se révéler active ou passive, puissante ou impuissante, c’est qu’elle bénéficie ou bien manque de mana. L’âme peut être conçue comme active (en présence du mana), mais elle peut n’être que passive (subissant l’absence de mana). Parmi les attributs potentiels de l’âme ou de l’esprit, la puissance n’est donc jamais donnée d’emblée. Au contraire, c’est le mana qui donne son existence à l’âme, ou sa force à l’esprit. La puissance du mana ne s’incarne jamais nécessairement en telle âme ou tel esprit. Le mana ne peut qu’être un don imparti à l’âme. Par qui? Par le mana. La puissance du mana est première, originaire, créatrice. La puissance est le mana, intrinsèquement et essentiellement. Il faut donc qu’une culture ou qu’une religion ait préalablement conçu l’existence du mana et le sens de sa puissance propre, pour pouvoir ensuite concevoir, comme en en dérivant, comme en en découlant, la notion d’âmes actives, vivantes, personnelles.

L’intuition première du mana est donc la condition logique et chronologique du développement des mythes, des croyances spirituelles, puis de l’apparition de la personne et de l’engendrement du moi conscient de lui-même. Le mana conditionne l’émergence de la conscience ‒ la prise de conscience de la puissance du vouloir, de l’efficace du désir, de l’impact du verbe. Elle explique aussi que dans les réalités sociales, ethniques et religieuses, cette puissance puisse revêtir des formes plus ou moins tangibles, concrètes : totems, tabous, initiations, cérémonies, croyances, mais aussi fumées, souffles, herbes, vents, chamans, esprits. Le mana représente fondamentalement l’énergie (divine), en tant qu’elle fut, dans la pérennité des commencements, et qu’elle continue d’assurer le maintien de l’ordre du monde. Le mana engendre par sa puissance immanente, au cours des temps, la succession des générations, il fait naître les innombrables âmes individuelles, et permet, parallèlement, que se développent les mythes, les idées et les rêves qui honorent sa transcendance.

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iMana : « Force supérieure répandue dans la nature, habitant certains êtres et certaines choses auxquels elle confère le pouvoir de dominer les autres par des dons quasi surnaturels. » (CNRTL). 

iiCf. Henri Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, 1932, p. 140

iiiIbid. p. 141

ivC.G. Jung emploie l’expression de « personnalité-mana » pour dénoter la fait que la puissance du mana puisse, à l’occasion, envahir une personne, laquelle acquiert par là-même quelque « grand secret », un « savoir particulier » ou un « pouvoir spécial »: « Dans mesure où le Moi semble prendre à son compte la puissance qui appartenait à l’anima, il devient par le fait même directement porteur de mana, une personnalité mana […] En différenciant le Moi de l’archétype incarné par une personnalité-mana, on est obligé de prendre conscience des contenus inconscients qui étaient spécifiquement inhérents à la personnalité-mana. Tout le long de l’histoire de l’humanité, la personnalité-mana a toujours été détentrice du grand secret, d’un savoir particulier, d’une prérogative, de quelque pouvoir spécial. » C.G. Jung. Dialectique du moi et de l’inconscient. Gallimard, 1964, p. 246-249

vCité par Bergson, op. cit. p. 141

viC. Lévi-Strauss. Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss. In Marcel Mauss. Sociologie et anthropologie. PUF, 1968

viiD’après les analyses de Henri Hubert et Marcel Mauss. Cf. Introduction à l’analyse de quelques phénomènes religieux. Revue de l’histoire des religions, Tome 58 n° 2, 1908

viiiCf. A. Capell, The word « mana » : a linguistic study, Oceania, vol. 9, 1938.

Sortir du cosmos, et ce qui s’ensuit


« Que disparaisse l’humanité et que disparaisse la terre, rien ne sera changé à la marche du cosmos. D’où un ultime paradoxe : nous ne sommes même pas assurés que cette connaissance qui nous révèle notre insignifiance ait une quelconque validité. Nous savons que nous ne sommes rien ou pas grand chose, et, le sachant, nous ne savons même plus si ce savoir en est un. Penser l’univers comme incommensurable à la pensée oblige à mettre en doute la pensée elle-même. On n’en sort pas. »i

Ces lignes trahissent l’idéal de l’époque. Désespérance de l’insignifiance. Le non-savoir revendiqué comme « connaissance ». Doute universel. Doute du doute même. Circularité des paradoxes, absurdités entrelacées.

Tentons un jeu. Il suffirait d’échanger les signes, de renverser les sens. Tout paraîtrait autre alors. Ce jeu critique montrerait la limite intrinsèque de toute pensée radicale, et la contradiction de tout doute seulement auto-centré.

Si l’on intervertit dans la dernière phrase citée de Lévi-Strauss la pensée et l’univers, cela donne : « Penser la pensée comme incommensurable à l’univers oblige à mettre en doute l’univers lui-même. On en sort immédiatement !»

Le doute radical ne peut être absolu. Une pensée vraiment radicale ne peut mettre en doute l’idée et la possibilité de son propre renversement. Un doute absolument radical ne peut taire la possibilité, aussi infime soit-elle, de l’existence d’esprits qui ne doutent pas, et de tout ce que cela implique.

Entre un esprit qui doute et un esprit qui ne doute pas, qui peut dire qui l’emportera, à la fin des temps ?

Contre Lévi-Strauss, dire : « Penser la pensée comme incommensurable à l’univers ». Y a-t-il une légitimité à opérer aujourd’hui ce renversement? Je n’en doute pas.

Il se peut fort bien, d’un point de vue logique, rationnel, quoique contraire à la logique de Lévi-Strauss, que ce soient en réalité l’univers et le cosmos tout entier, qui soient « insignifiants » par rapport à la moindre pensée humaine. Le cosmos et l’univers ne renvoient jamais qu’à eux-mêmes, de l’aveu même des matérialistes. La pensée, l’esprit, la conscience, en revanche, et contre toutes les affirmations matérialistes des neurosciences, pourraient parfaitement impliquer l’existence du transcendant. On n’en est pas sûr, certes, mais on est sûr que l’absence de preuve du « transcendant » ne peut en aucun cas être un preuve de son absence. En revanche, qu’un esprit, qu’une seule âme humaine en rêve, ou en ait la vision, devrait être un indice suffisant pour obliger à considérer cette hypothèse aussi sérieusement que son opposée.

De cette hypothèse, on pourrait déduire que la vraie signification du cosmos, le vrai sens de l’univers, ne leur appartiennent pas en propre. Cosmos, univers, matière pourraient renvoyer à une cause totalement extérieure à leur nature, comme la pensée d’un démiurge, d’un créateur, ou autre chose encore.

Vieille lune créationniste, dira-t-on.

Ce n’est pas là le débat. Il s’agit seulement de s’obliger à reconnaître qu’on ne peut écarter a priori l’hypothèse de l’existence d’un tel démiurge ou d’une telle extériorité. On ne peut écarter l’idée qu’il y a un « dehors » se tenant à l’extérieur du cosmos tout entier. On ne peut écarter l’inférence que si un démiurge a créé le cosmos, alors le cosmos n’a pas de signification propre, autonome. L’origine de son sens est ailleurs qu’en lui.

Le pessimisme cognitif et ontologique de Lévi-Strauss est strictement équivalent à son contraire. Il ne s’agit que du jeu des hypothèses. Le pessimisme de l’insignifiance n’a pas plus de poids logique et rationnel qu’un optimisme ontologique. L’infinie vacuité de l’existence et de la pensée humaines a exactement autant de valeur hypothétique (en l’absence de toute preuve factuelle) que leur place putative bien au-dessus et bien au-delà d’un cosmos limité à des myriades de myriades étoilées et de grandes quantités de matière noire.

Les deux vues se valent, essentiellement, comme deux faces de la même pièce.

La seule différence, c’est que dans un cas, « on n’en sort pas », dans l’autre, « on en sort ».

iClaude Lévi-Strauss, De près et de loin

Sortir de l’humain


 

« Que disparaisse l’humanité et que disparaisse la terre, rien ne sera changé à la marche du cosmos. D’où un ultime paradoxe : nous ne sommes même pas assurés que cette connaissance qui nous révèle notre insignifiance ait une quelconque validité. Nous savons que nous ne sommes rien ou pas grand chose, et, le sachant, nous ne savons même plus si ce savoir en est un. Penser l’univers comme incommensurable à la pensée oblige à mettre en doute la pensée elle-même. On n’en sort pas. »

Ces lignes de Claude Lévi-Strauss, dans De près et de loin, sont typiques de l’époque contemporaine. Désespérance de l’insignifiance, paradoxe du non savoir proclamé comme « connaissance », doute de la pensée, doute du doute même. Circularité des mots et de leurs significations entrelacées.

Il suffit d’échanger les signes, de renverser le sens de la phrase. Tout paraît autre alors. Option radicale, qui n’est peut-être pas plus « vraie », mais qui montre la limite du doute radical.

Le doute radical ne peut jamais être radical. Il ne peut pas mettre en doute l’existence d’une autre option, celle du non-doute.

Si l’on intervertit dans la phrase de Lévi-Strauss la pensée et l’univers, cela donne : « Penser la pensée comme incommensurable à l’univers oblige à mettre en doute l’univers lui-même. On en sort immédiatement !»

J’ajoute un point d’exclamation, antithèse du pessimisme de «On n’en sort pas. ».

Y a-t-il une légitimité « logique » à opérer ce renversement? Il se peut fort bien, d’un point de vue logique, purement rationnel, que l’univers, le cosmos tout entier, soient « insignifiants » par rapport à la moindre pensée humaine, et qu’ils soient encore moins signifiants par rapport à ce que pourrait possiblement être une pensée « divine ».

Le pessimisme cognitif et ontologique de Lévi-Strauss, tellement à la mode, est équivalent, du point de vue conceptuel, à son contraire, un optimisme ontologique radical. Les deux se valent.

La seule différence, c’est que dans un cas, « on n’en sort pas », dans l’autre, « on en sort ». On en sort ? C’est-à-dire ? Tout reste à inventer.