Le poulpe est un
animal fort intelligent. Ce n’est pas tellement le nombre de ses
neurones qui importe (il en a autant qu’un chat, dit-on), mais plutôt
la manière dont ils sont répartis dans tout son corps et notamment
dans ses tentacules. Celles-ci disposent manifestement d’une sorte de
délégation d’autonomie consentie par le cerveau central. Cette
décentralisation de l’intelligence (et peut-être de la conscience)
implique quelques paradoxes utiles à méditer sur l’expérience du
soi et du non-soi, du
moins telle que le poulpe
semble l’éprouver.
« Les poulpes ont opté pour une délégation partielle d’autonomie à leurs bras . En conséquence ces bras sont pleins de neurones et semblent pouvoir contrôler certaines actions localement. Compte tenu de ce fait quelle peut être l’expérience du poulpe? Le poulpe est peut-être dans une situation hybride. Pour lui les bras sont partiellement soi, ils peuvent être dirigés et utilisés pour manipuler des choses. Mais du point de vue du cerveau central, ils sont en partie non-soi, des agents pour leur propre compte. (…) Chez le poulpe, il y a un chef d’orchestre, le cerveau central. Mais les joueurs qu’il dirige sont des jazzmen, enclins à l’improvisation, qui ne tolèrent sa direction que jusqu’à un certain point. »i
Ces observations et
les hypothèses qui s’en dégagent ne font que confirmer l’ancienne
intuition de quelques poètes, plus voyants que d’autres. Le poulpe
s’impose à leur imagination, et parle à leur âme.
« Jetant son
encre vers les cieux
Suçant le sang de
ce qu’il aime
Et le trouvant
délicieux
Ce monstre inhumain,
c’est moi-même. »ii
Un demi-siècle
avant Apollinaire, le comte de Lautréamont, ce génie surréaliste
avant l’heure, mort phtisique à 24 ans, avait déjà perçu, lors de
sa courte et dense vie, l’ intelligence exceptionnelle des poulpes.
Il avait même, n’hésitons pas à franchir le pas, subodoré leurs
capacités métaphysiques sans pareilles.
» Ô poulpe au
regard de soie! Toi, dont l’âme est inséparable de la mienne; toi,
le plus beau des habitants du globe terrestre et qui commandes à un
sérail de quatre cent ventouses; toi, en qui siègent noblement,
comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d’un lien
indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines,
pourquoi n’es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma
poitrine d’aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du
rivage, pour contempler ce spectacle que j’adore! »iii
Deux questions se
posent. Qui est ce poulpe? Et quel est le spectacle que Ducasse
« adore »?
Le poulpe c’est
Maldoror même, – figure du Diableiv.
Quant au spectacle,
c’est le « vieil Océan »…
Il y a en effet de
quoi s’abîmer dans la contemplation.
Le vieil Océan, ce
« grand célibataire », donne immensément, infiniment, à
voir:
« Ta grandeur
morale, image de l’infini, est immense comme la réflexion du
philosophe, comme l’amour de la femme, comme la beauté divine de
l’oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la
nuit. »v
Il faut se
représenter le poète, dont l’âme est « inséparable » de
celle du poulpe, et dont le corps s’enlace aussi au sien, assis sur
le rivage, face à l’océan.
Mais ce rêve désiré
semble impossible!
Comment en effet
convaincre l’ Océan de se laisser trépaner, de se laisser exciser
même d’un seul poulpe, d’un seul morceau vivant de conscience et
d’inconscience océanique?
Un Océan qui
consentirait volontiers à un tel sacrifice, une telle ablation,
serait-il moralement aussi grand, après coup? Non.
Un seul poulpe est
aussi précieux qu’un Messie, car il est une image vivante de la
conscience océanique, et ses quelques quatre cent ventouses, aux
caresses incessantes, sont le symbole numineux de l’ inconscient de
l’Océan, toujours à l’œuvre, depuis l’origine du monde, et
donnant force matière aux rêves abyssaux du très vieux
« célibataire ».
Ô poulpe! Toi dont
le soi semble si mêlé de non–soi....
Si le cerveau est
une sorte d’océan, notre glande pinéale est peut-être bien une
sorte de poulpe.
Bien loin alors
d’être le siège de l’âme, comme le voulait Descartes, cette glande
aux puissances tentaculaires, et aux ventouses labiles, sera donc, si
nous filons correctement la métaphore, composée d’autant ou même
bien plus de non-soi que de soi, tant
ils s’entrelacent, tant ils s’intriquent…
Le soi et le
non-soi, le conscient et l’inconscient, sont des divisions
artificielles, sans doute utiles aux psychologues analytiques. Mais
quand il s’agit de synthèse, alors ils faut les mêler intimement,
ce soi et ce non-soi, comme des ventouses de poulpe collées au
ventre du poète.
« Le signe incontestable du grand poète c’est l’inconscience prophétique, la troublante faculté de proférer par-dessus les hommes et le temps, des paroles inouïes dont il ignore lui-même la portée. Cela c’est la mystérieuse estampille de l’Esprit-Saint sur des fronts sacrés ou profanes. »vi
Ces lignes
élogieuses de Léon Bloy (connu pour être avare de compliments!)
s’appliquent justement au cas Lautréamont, qu’il eut le génie de
découvrir, bien avant que les surréalistes ne s’en emparent, alors
que le poète impublié était parfaitement oublié.
Et Lautréamont n’en
a cure, justement, de la conscience :il exècre tant l’homme que le
Créateur et ses dons douteux, trompeurs. vii
« Comme la
conscience avait été envoyée par le Créateur, je crus convenable
de ne pas me laisser barrer le passage par elle. Si elle s’était
présentée avec la modestie ou l’humilité propre à son rang, et
dont elle n’aurait jamais dû se départir, je l’aurais écoutée. Je
n’aimais pas son orgueil. »viii
Si la conscience est
orgueilleuse, l’inconscient est-il humble? Sans doute, oui. Il n’ose
pas s’afficher au soleil du jour, et aux yeux du monde. Il préfère
l’ombre et la nuit.
Mais, pour agréable
au poète qu’elle soit, c’est là une dichotomie trop simple, que
celle qui opposerait le jour et la nuit, la conscience et
l’inconscient.
Le poulpe nous fait
mille signes de ses longs bras.
Tout est intimement
mêlé en lui, et l’Océan, le Vieil Océan, lui aussi est plein de
flux mélangés.
Peut-être leur
exemple nous guidera-t-il?
Un spécialiste de
l’inconscient, C.G. Jung, nous dit qu’il ne peut rien en dire. Ce
mystère le dépasse absolument. Même lacunaire, c’est de sa part
une information précieuse. Quoique ne pouvant rien en dire, on peut
néanmoins tirer des leçons (empiriques) de ses manifestations, et
surtout proposer des inférences, des rebonds, vers d’autres idées,
comme celle de « totalité ».
« La totalité
ne peut pas être consciente car elle inclut l’inconscient aussi.
Elle est donc dans un état au moins à demi-transcendant, donc
religieux, numineux. L’individuation est un but transcendant:
l’incarnation de l’ ἂνθρωποϛ
[l’ « anthropos »].
Rationnellement, on ne peut comprendre que l’effort religieux
de la conscience vers la totalité, c’est-à-dire le « religiose
observare » de la tendance totalisante de l’inconscient, et
non pas l’être même de la totalité, du Soi, qui est préfiguré
par l’εῖναι εν χριστῶ. »ix
Ces
lignes évoquent des flux, des forces, des tendances, elles font
miroiter des buts à atteindre, quoique l’on
sache bien qu’ils sont a
priori transcendants.
Mais
surtout, elles posent en filigrane
la question fondamentale: la nature de la « Totalité »,
l’essence du « Soi ».
M’enlaçant
à mon tour,
oniriquement, aux souples
et pulpeuses muqueuses du poulpe, et
par la pensée lové
dans le confort eidétique de la rêverie, je dirais ceci, en forme
d’humble paraphrase:
« Le
Soi ne peut pas être conscient, car il inclut l’inconscient aussi.
Bien qu’il soit le « Soi », il
inclut aussi le
« Non-Soi ».
Par quel mystère?
Difficile à dire. Mais le poulpe nous donne l’exemple. Il nous sert
de métaphore et de guide
ondulatoire.
Le
Soi est un être véritablement transcendant, il n’est pas sûr qu’il
s’intéresse spécialement à nos misérables logiques. Il cherche à
réaliser ses propres aspirations, dont nous n’avons qu’une très
faible idée.
De
même que les tentacules du poulpe semblent ravies de leur vie
propre, il est possible d’imaginer que le Soi est une sorte de
poulpe, dont les tentacules sont pleines de Non-Soi, vivant aussi de
leur vie propre
Il
est possible même de généraliser cette idée, tant la liberté de
penser importe au libre poète.
Il
est possible de rêver que le Soi (qui est aussi une « image de
Dieu », pour mettre un point sur au
moins un »i »)
est plein de Non-Soi. De même que nombre d’entités quantiques sont
à la fois onde et particule, réalité
et probabilité, de même,
et par analogie, on pourrait dire que le Soi est marbré, veiné,
strié, de Non-Soi.
Ô
regard du Soi,
tissé de Non-Soi!
iPeter
Godfrey-Smith. « Other minds: The Octopus, the Sea, and the
Deep Origins« . Trad. française: »Le prince des
profondeurs: L’intelligence exceptionnelle des poulpes. »
Flammarion. 2018. Cette citation m’a été personnellement et
aimablement communiquée par le Prof.Dr. M. Sendyub (ULB).
iiGuillaume
Apollinaire.Le Bestiaire, ou Cortège d’Orphée. 1911
iiiLautréamont.
Les chants de Maldoror. Ch. 1
iv« Le
Créateur, conservant un sang-froid admirable (…), quel ne fut pas
son étonnement quand il vit Maldoror changé en poulpe, avancer
contre son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, lanière
solide, aurait pu embrasser facilement la circonférence d’une
planète. » Lautréamont. Les chants de Maldoror. Ch. 2
vLautréamont.
Les chants de Maldoror. Ch. 1
viLéon
Bloy. Belluaires et porchers. « Essais et pamphlets ».
Ed. Robert Laffont. Paris, 2017, p.267
vii« Ma
poésie ne consistera qu’à attaquer, par tous les moyens, l’homme,
cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer
une pareille vermine. » Lautréamont. Les chants de Maldoror.
Ch. 2
viiiLautréamont.
Les chants de Maldoror. Ch. 2
ixC.G.
Jung. Le divin dans l’homme. Lettre au pasteur Werner
Niederer. Lundi de Pâques 1951 [26 mars]. Ed. Albin Michel. Paris,
1999, p. 161
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