L’ombre de l’ombre


« Ombre nue » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Il n’est pas de lumière sans éclat ‒ mais, sans sombreuri, il n’est pas de nuit. L’éclat a certes servi de modèle au feu, mais c’est dans l’ombre de la lumière que fut gravé l’être, formé le monde, sculptée la vie. En elle, ont poussé les racines. En elle toujours, les vivants s’engendrent encore. Toutes sortes d’ombres surabondent dans l’eau des sources, des mares, des rivières, des mers. Elles cèlent celles des êtres passés, présents et à venir, celles des vivants et de leurs images. Elles recherchent en tremblant le reflet des formes, le moirage des volontés, le chatoiement des attraits, et, toutes, elles attendent que la lumière les recouvre d’un linceul sans pareil. Tout ce qui vit dans le monde vient d’ombres anciennes, que l’eau et le feu ont peut-être un jour troublées. Toutes ces ombres, neuves ou non, sombreront un jour dans l’oubli.

Les vivants ne font pas que vivre d’ombres ; leurs instincts dictent des faims, montrent l’attaque, ce qu’il faut fuir, et ce qu’ils doivent quérir. Leurs âmes ont en elles des raisons, plus pures que les ombres ; il y en a aussi dans l’os, le nerf, le muscle, le rein, la moelle, les entrailles, et dans la dent. Ces raisons sont aussi plurielles que la pluie, elles dépendent des circonstances, des expériences et des espérances.

Je suis maintenant d’un œil lointain, comme jadis Pharaon les Hébreux, les clartés qui recouvrirent les prophètes. De celles-ci, ils ont tiré des dires. Mais leurs visions seront dépassées avant la fin des lumières. Ne sont-elles pas, elles aussi, des espèces d’ombres ? L’être n’est-il pas, en essence, ombre ? La raison, qui s’exprime par des paroles claires, est elle-même une sorte d’ombre, à l’affût de vraies lumières. La raison, comme l’ombre, mime l’univers ; elle peint la pensée, elle conçoit le Verbe, et, en puissance, elle engendre les ombres des actes.

Une femme écrivit, il y a moins de mille ans, un opaque écrit, dont le titre, Sciviasii, est comminatoire : sci, « sache ! », vias, « les voies »… De nombreuses routes, striées d’ombres, la cernaient. Elle en fit des flux d’encre, comme une source sombre répand l’eau claire. On conçoit la cause de l’écoulement, et on ne voit pas d’où coule la cause. L’eau fait s’écouler sur elle les ombres, tout comme elle coule sur le sable, les feuilles, la terre, la glaise, les cailloux. L’âme aussi écoule ses souffles ‒ la vie, l’amour, la mort ‒ dans son lit. Jamais elle ne cesse ses flux ‒ visions, pensées, désirs. Elle fait ainsi couler l’homme d’ahan, dans l’ombre de ses ombres. Cette ombre est à la mesure de sa sagesse, plus longue au soir qu’à l’heure de midi.

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iSubstantif féminin : « caractère de ce qui est sombre »

iiScivias – Le Livre des Visions. Hildegarde de Bingen (1098-1179)

Sémaphores de l’infime


Curieux du monde, de son ordre et de sa fin, je me mis à la recherche de signaux brefs, de signes insignifiants, d’indices discrets, incitatifs mais putatifs ; je partis à leur quête, errant dans la rue.

Le divin, certes, ne se donnait pas à voir sur le trottoir. Traces de pisses délavées, déjections écrasées, asphaltes éventrés, égouts mal cicatrisés, poubelles dégorgeant leurs intestins, odeurs infâmes, caniveaux défoncés, elle est belle la ville l’été. Le quartier a beaucoup changé, disent-ils. C’est l’un des plus bobos, pourtant, soi-disant. ‘La beauté est dans l’œil qui regarde, fais un effort’, ressassai-je in petto, sans conviction.

Mes attentes étaient fort modestes. Il ne s’agissait ni de découvrir le Dieu en gloire, le Pantocrator, le Tout-Puissant, l’Elyôn, l’Adonaï-YHVH, ni le Prajāpati, le Seigneur des créatures, ni le Jupiter tonnant dans les nuées, ni seulement le zéphyr d’Élie.

Je m’étais mis en chasse d’une proie infiniment plus modeste.

Je visais le Dieu des petits, le Dieu des riens, le Dieu de l’infime, le Dieu de l’immanence. Mais on ne le trouve pas non plus ici, ce matin.

Arundhati Roy, Hildegarde de Bingen, François d’Assise, Rainer Maria Rilke, ont eu jadis plus de chance, chacun à sa manière. Mais non, décidément, je ne le distingue pas, le divin du petit rien, dans les pavés disjoints, dans les relents, les effluves nauséabonds, les flétrissures, les vomissures, les avertisseurs de décomposition.

D’où la question : Aurais-je un problème de méthode ? Faudrait-il appliquer la leçon des phénoménologues ?

Faudrait-il se résigner à la « réduction transcendantale » à la façon Husserl, consentir à « la réduction ontologique » à la manière de Heidegger ? Ou s’efforcer de pratiquer la « réduction micro-eschatologique »i ?

Je voulais dès le départ m’augmenter et non me réduire, moi qui me sentais déjà si peu grand, si près du rien…

Et voilà que ces maîtres enseignent bizarrement qu’il faut effacer son soi pour élever l’esprit vers le pinacle de l’essence, pour atteindre l’évidence de l’être, et lui faire don de son dérisoire Dasein ?

Je rêvais de transcender la poussière et la brindille, la tavelure et la souillure, la diaprure et l’éclat, le chatoiement et la moirure.

Je cherchais l’être de l’au-delà dans le là, ou dans l’au-, ou dans l’en de l’en-deçà, dans le ça ou dans le sous de l’au-dessous. Partout, partout. Sauf dans l’au-delà, bondé de bons dieux.

J’égrainais une à une quelques graines de grâce, et je parsemais l’air de levains légers, j’irriguais de buée les pousses du possible.

Je tressais une poétique du commun.

Mais toujours, j’avais conscience de la mort à l’affût, de ses constants clins d’œil (Augenblick), tapis dans les brefs intervalles du présent.

Je guettais les épiphanies de l’inchoatif, je rendais sacré le banal, je voyais sans raison l’extraordinaire dans l’ordinaire.

Je voulais seulement le ‘seulement’ de la chose même ; je désirais que mon soi devienne non-soi, qu’il me révèle la nuit de son propre soi.

J’étais la baleine blanche échouant sur le sable, la bête inéluctable éludée du regard.

J’étais à moi-même un ange nécessaire, me donnant à chaque pas en avant le souffle, j’étais l’esprit voyant par mon regard un monde neuf.

Je cherchais à l’arrêt des bus, l’omni-Dieu, toujours en retard, et le Pan de paix.

J’étais trop seul dans un monde trop plein, et les saints en étaient absents.

Je n’étais rien, en tout cas presque rien, certainement pas grand-chose, pas même une pierre, je n’en avais ni la ruse ni le secret.

Alors je composai ceci.

Je voltige seulement sans fin

autour de Bab El et de Kobé,

au-dessus de l’écume d’Awaji,

ce chemin de lait baratté,

vautour, chant ou nuit,

faucon, zéphyr, ouragan,

rumeur, colombe, ou cri.

J’aime sentir chaque jour les eaux sombres

de mon sang qui s’ouvre

lentement sa voie d’ombre en silence

haletant gluant errant.

Bref écho

d’un passé enfui

je tais à tous le pourquoi

et le rien.

C’est son sourire

il va au loin

et les yeux

et la douceur

aussi s’en vont.

Tu me dis ‘vis’ fort

mais ‘meurs’ comme en passant

tu me dis ‘sois’ aussi souvent

et jamais jamais le néant n’osa

te nier ce droit.

Je vins un jour de la nuit

à la vie

et j’irai un jour dans la nuit

comme larme à la mer

salée silencieuse solitaire absolue

coulant sans étoile sans cieux.

Tu apparais au loin caché

dans des îles englouties

des tavelures de l’horizon

dénuées de mirages

des éboulis brûlants

des sables blancs, pourpres et or.

Tu es celé dans les silences

des chœurs tonnants

d’anges géants aux ailes à l’arrêt.

Je te trouve dans toutes ces choses.

Ich finde dich in allen diesen Dingenii.

Dans tous ces signes infimes et ténus

je déterre l’impossibilité de l’impossible.

Au cœur de chaque moment, au centre du futur, il y a une petite porte qui bat.

La porte des épiphanies éparpillées.

La porte des possibilités suréminentes, se projetant sans cesse, au-delà même de l’être.iii

La porte qui ouvre sur le dessein dormant de Dieu,

les cieux possibles,

le véritable petit,

la poussière de la comète, l’éclat du plancton,

la nuit du germe, la kénose incréée,

contenant le non-contenable.

Je serai.iv

Qui ?

Le témoin de la périchorèse, et de la chora achoraton.

L’Ancien de l’ein sof et du tsimtsoum.

Je serai « Je serai ».

iRichard Kearney. « Epiphanies of the Everyday : Toward a Micro-Eschatology ». In After God. Richard Kearney and the Religious Turn in Continental Philosophy. Fordham University Press. New York. 2006, p.6

iiRainer Maria Rilke. Das Stunden-Buch I, 22

iii« Toute vie, quelle qu’elle soit, purement intellectuelle, raisonnable, animale, végétative; tout principe de vie, toute chose vivante enfin, empruntent leur vie et leur activité à cette vie suréminente, et préexistent en sa simplicité féconde. Elle est la vie suprême, primitive, la cause puissante qui produit, perfectionne et distingue tous genres de vie. »  Denys l’Aréopagite. Traité des noms divins. Ch.VII, 3

ivCf. Ex 3,14 : אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה