La Bible, les Palestiniens et Gaza


« Désert » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

« La frontière des Cananéens allait de Sidon en direction de Gérar jusqu’à Gaza. » (Genèse 10,19)

« Ainsi les Avvites habitaient des camps jusqu’à Gaza: les Kaphtorites venus de Kaphtori les exterminèrent et s’établirent à leur place. » (Deutéronome 2, 23)

« Josué les battit depuis Cadès-Barné jusqu’à Gaza.  » (Livre de Josué 10,41)

« En ce temps-là, Josué vint exterminer les Anaqim de la Montagne, d’Hébron, de Debir, de Anab […] Il les voua à l’anathème avec leurs villes. Il ne resta plus d’Anaqim dans le pays des Israélites, sauf à Gaza, à Gat et à Ashdod. » (Livre de Josué 11,22)

« Tous les districts des Palestiniens ii et tout le pays des Geshurites, depuis le Shihor qui fait face à l’Égypte jusqu’à la frontière d’Éqrôn au nord, c’est compté comme cananéen. Les cinq princes des Palestiniens sont celui de Gaza, celui de Ashdod, celui d’Ashqelôn, celui de Gat et celui d’Éqrôn: les Avvites sont au midi. » (Livre de Josué 13,3)

« Puis Juda s’empara de Gaza et de son territoire, d’Ashqelôn et de son territoire, d’ Éqrôn et de son territoire. Et YHVH fut avec Juda qui se rendit maître de la Montagne, mais il ne put déposséder les habitants de la plaine, parce qu’ils avaient des chars de fer. Comme Moïse l’avait recommandé, on donna Hébron à Caleb, lequel en chassa les trois fils d’Anaq. Quant aux Jébuséens qui habitaient Jérusalem, les fils de Benjamin ne les dépossédèrent pas, et jusqu’aujourdhui les Jébuséens ont habité Jérusalem avec les fils de Benjamin. » (Livre des Juges 1, 18-21)

« Les Israélites firent ce qui est mal aux yeux de YHVH: YHVH les livra pendant sept ans aux mains de Madiân, et la main de Madiân se fit lourde sur Israël. C’est pour échapper à Madiân que les Israélites utilisèrent les crevasses des montagnes, les cavernes et les refuges. Chaque fois qu’Israël avait semé, alors Madiân montait, ainsi qu’Amaleq et les fils de l’Orient iii, ils montaient contre Israël et, campés sur sa terre, ils dévastaient les produits du sol jusqu’aux abords de Gaza. » (Livre des Juges 6, 1-4)

« Puis Samson se rendit à Gaza » ( Livre des Juges 16, 1)

« Ils lui crevèrent les yeux et le firent descendre à Gaza » ( Livre des Juges 16, 21)

« L’arche de YHVH fut sept mois dans le territoire des Palestiniens. Les Palestiniens en appelèrent aux prêtres et aux devins et demandèrent: « Que devons-nous faire de l’arche de YHVH? Indiquez-nous comment nous la renverrons en son lieu. » Ils répondirent: « Si vous voulez renvoyer l’arche du Dieu d’Israël, ne la renvoyez pas sans rien, mais payez-lui une réparation. Alors vous guérirez et vous saurez pourquoi sa main ne s’était pas détournée de vous. » Ils demandèrent: « Quelle doit être la réparation que nous lui paierons? ». Ils répondirent: « D’après le nombre des princes des Palestiniens, cinq tumeurs d’or et cinq rats d’or iv, car ce fut la même plaie pour vous et pour vos princes. Faites des images de vos tumeurs et de vos rats, qui ravagent le pays, et rendez gloire au Dieu d’Israël. » (Premier Livre de Samuel, 6, 1-5)

« C’est Ézéchias qui battit les Palestiniens jusqu’à Gaza, dévastant leur territoire, depuis les tours de garde jusqu’aux villes fortes. » (Deuxième Livre des Rois 18, 8)

« Jonathan se rendit à Gaza. Gaza ferma ses portes, aussi en fit-il le siège, livrant sa banlieue au feu et au pillage. Les gens de Gaza implorèrent Jonathan, qui leur accorda la paix mais prit comme otages les fils de leurs chefs, qu’il envoya à Jérusalem. Il parcourut ensuite la contrée jusqu’à Damas. » (Premier Livre des Maccabées 11, 61-62)

« Pharaon, roi d’Égypte, avec ses serviteurs, ses princes, et tout son peuple, tout ce « ramassis » v, tous les rois du pays de Uç, tous les rois du pays des Palestiniens, Ashqelôn, Gaza, Éqrôn et ce qui reste encore d’Ashdod. » (Jérémie, 25, 19-20)

« Les pères ne regardent plus leurs enfants, leurs mains défaillent, à cause du Jour qui est arrivé où tous les Palestiniens seront anéantis, où Tyr et Sidon verront abattre jusqu’à leurs derniers alliés. Oui, YHVH anéantit les Palestiniens, le reste de l’île de Kaphtor vi. La tonsure a été infligée à Gaza, Ashqelôn est réduite au silence. » (Jérémie, 48, 3-5)

« Ainsi parle YHVH: pour trois crimes de Gaza et pour quatre, je l’ai décidé sans retour! Parce qu’ils ont déporté des populations entières pour les livrer à Édom, j’enverrai le feu dans le rempart de Gaza et il dévorera ses palais, d’Ashdod je supprimerai l’habitant et d’Ashqelôn, celui qui tient le sceptre; je tournera ma main contre Éqrôn et ce qui reste des Palestiniens périra, dit le Seigneur YHVH. » (Amos 1, 6-8)

« Oui, Gaza va être abandonnée, Ashqelôn sera une solitude. Ashdod, en plein midi on la chassera, Éqrôn sera déracinée. Malheur aux habitants de la ligue de la mer, à la nation des Kérétiens! Voici la parole de YHVH contre vous: « Canaan, terre des Palestiniens, je vais te faire périr faute d’habitants! ». La ligue de la mer sera réduite en pâtures, en pacages pour les bergers et en enclos pour les moutons. » (Sophonie 2, 4-6)

« Ashqelôn verra et prendra peur, Gaza aussi, qui se tordra de douleur, et Éqrôn, car son esprit est confondu. Le roi disparaîtra de Gaza, dans Ashqelôn, plus d’habitants, et un bâtard vii habitera Ashdod. Je détruirai l’orgueil du Palestinien, j’ôterai son sang de sa bouche, ses abominations d’entre ses dents. »

A titre d’épilogue (provisoire):

« Je ne laissera subsister en ton sein qu’un peuple humble et modeste et c’est dans le nom de YHVH que cherchera refuge le reste d’Israël. » Sophonie 3, 12

« Cherchez YHVH, vous tous les humbles de la terre, cherchez la justice, cherchez l’humilité viii. » Sophonie 2, 3

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iLa Crète

ii« Tous les districts des Palestiniens »: כָּל-גְּלִילוֹת הַפְּלִשְׁתִּים , kol-gelîlot ha-pelistim. Le mot hébreu פְּלִשְׁתִּים (littéralement « pelistim« ) a été transcrit en français par « philistin » ou par « palestinien ».

iii« Les Madianites sont de grands nomades dont le foyer est le Nord-Est du Sinaï (cf. Ex 2, 11+). Les Amalécites sont localisés surtout en Palestine du sud, mais leur nom peut être une désignation vague des peuplades nomades. Les fils de l’Orient sont les tribus du désert à l’est du Jourdain. » Le Livre des Juges. Note h du ch. 6, 3. La Bible de Jérusalem, 1996, p. 286

ivLes « tumeurs » étaient les bubons de la peste qui s’était déclarée chez les Palestiniens, et les rats étaient les propagateurs du fléau. Cf. Le Livre des Juges. Note b du ch. 6, 4. La Bible de Jérusalem, 1996, p. 318

vLe texte hébreu porte כָּל-הָעֶרֶב, kol-ha-‘êrêv, « tout ce ramassis, tous ces [gens] mélangés »)

viLa Crête

viiNote d du ch. 9, 6 : « La population mêlée résultant de la colonisation ». La Bible de Jérusalem, 1996, p. 1392

viiiLe mot hébreu est ‘anawah, « humilité, douceur ». Moïse était « extrêmement « humble » (עָנָו מְאֹד, ‘anaw méod, Nb 12,3). Un psaume de David (Ps 76,10) dit que Dieu se lèvera pour faire justice et pour porter secours à « tous les humbles de la terre »: כָּל-עַנְוֵי-אֶרֶץ , kol-‘anawi êrêts.

Le fascisme et l’achèvement des temps nouveaux


« Le grand remplacement » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Trumpi, Poutine, Xi Jinping, Kim Jong-Un, etc., mais aussi, d’un autre point de vue, et d’une façon plus significative encore, les génocides à Gaza et au Soudan, ces noms et ces événements peuvent être interprétés comme autant de signaux contemporains de ce qui, en 1939, caractérisait ce que Heidegger appelait alors « l’époque de l’achèvement des Temps nouveauxii ». Il entendait par cette expression un peu voilée non seulement une critique de l’ordre nazi se déployant en Allemagne, mais, plus généralement, « le degré atteint par l’inaptitude à penser, le manque d’entrain à penser, le manque de vigueur du questionnement et l’impuissance à se décider et à bien peser les choses quant à l’essentiel, tout cela ne faisant que croître, la grandeur de l’histoire [tombant] dans l’affairement de gens sans envergureiii. »

En 2025, « l’achèvement des Temps nouveaux » semble s’accélérer. Que faudrait-il que l’homme (moderne) se mette aujourd’hui à re-penser ? Que faudrait-il qu’il considère comme son essentielle priorité, face aux très réelles et très effectives menaces populistes et néo-fascistes ? La justice ? La liberté ? L’égalité ? Sans doute. Mais trois autres choses me semblent plus importantes encore. Penser l’Être. Penser la Mort. Penser le Temps.

L’Être est un concept à nul autre pareil. C’est le seul concept en effet qui désigne non quelque chose qui peut être pensée, mais qui est, tout court. L’Être n’est pas seulement pensable. Il est. D’où une différence radicale de nature entre l’être et l’étant (qui n’est pas mais qui pense). Aucun homme pensant ne peut se considérer lui-même comme essentiellement un être, il n’est jamais qu’un étant de passage. Faute de temps, sans doute, mais faute de substance, aussi, il ne peut donc se hisser à la hauteur du mystère de l’être. Aucun homme ne peut non plus froidement considérer l’abyssale profondeur de son propre néant. Lui reste-t-il alors assez de force pour mesurer l’écart, plus béant encore, entre cette hauteur et cet abîme ?

La Mort n’est jamais qu’une idée. Mais la mort elle-même, la mort vécue par un vivant, est une réalité insondable, pour tous les étants que nous sommes. En tant que telle, elle fait intimement partie de l’être vivant, plus spécifiquement de l’être animal, c’est-à-dire de l’être doté d’une anima, d’un principe de vie, et plus essentiellement encore de l’homme, le seul être animal ayant le logosiv, et donc la capacité de méditer. La mort, on y pense peu, en général, ou alors de façon brouillonne, ou bien angoissée, mais toujours ignorante. Elle représente pourtant le moment le plus extrême, et le plus solitaire, de toute vie humaine. Ce moment que d’aucuns considèrent culminant, éminent même, par son côté surplombant, mais aussi par son identification au saut final dans l’absolu inconnu, au saut soit vers un néant total, soit vers une ouverture nouvelle. Dans les deux cas ce moment constitue la clé finale de compréhension de la nature essentielle de l’être, cet être que tout étant, bon gré mal gré, est tenu de garder, au sens fort du terme, et cela de son unique point de vue (celui de cet étant-là). Aucun étant ne peut réellement comprendre la mort, mais il peut laisser au moins cette incompréhension ou cette mécompréhension habiter son être, tant que son étant est vivant, et il peut la laisser en imbiber toutes les fibres, il peut laisser sa pensée se gorger de tout son sang vivant, instants après instants, il peut laisser la mort se fondre en son anima vivante. Il peut la laisser s’y incruster si profondément qu’elle en devienne comme une sorte d’architecture intérieure, un cocon conceptuel, dont il pourra bien, justement, tout faire pour en éclore enfin, le moment venu, comme un papillon psychique. Aucune biologie, aucune anthropologie, aucune philosophie, aucune éthique, aucune religion, n’atteint jamais l’essence insondée de la mort, parce que la mort n’existe pas, elle n’est qu’un voile instantané, dont le déchirement, un jour, soit l’annule absolument, soit la transcende entièrement.

Le Temps. Selon la « sagesse » populaire, l’un des caractères de l’homme est d’être périssable : l’homme est un être-tourné-vers-la-mort. Le temps de sa vie, s’il est bien employé, pourrait, admet-on parfois, lui permettre de se mettre en quête de sa propre « vérité », laquelle a sans doute à voir avec la « vérité de l’être », si tant est que cette vérité-ci soit compatible avec cette vérité-là. Or toute l’histoire de la métaphysique occidentale tourne autour de cette autre idée, à savoir que le « temps » est l’un des moyens donnés à l’homme d’appréhender la vérité de l’être. Pour le dire en jouant un peu sur les mots, le temps de l’étant pourrait se comparer à l’aîtrev de l’être.

En vivant tout son temps de vie, en habitant singulièrement dans sa temporalité propre, l’homme (ou l’étant) transfigure son animalité. L’animalité, littéralement, c’est le fait d’avoir une anima, une « âme ». Pour l’homme, pour l’étant, la temporalité représente la possibilité de prendre conscience de sa métamorphose en devenir, de sa transformation en épigenèse, de sa transfiguration en procès. Elle peut ainsi le mettre en face de l’obscurité insondable dont il est issu, et à laquelle il semble promis, et peut aussi en accentuer l’indicible contraste avec le côté apparemment clair, lisse, lumineux de la suite des « jours » qui se succèdent, sans interruptions autres que nocturnes, avant l’interruption, quant à elle finale, du décès. Mais que ce décès soit une terminaison ou l’occasion d’un nouveau commencement, c’est cela que nulle philosophie ne peut établir a priori. Seule l’expérience nous instruira à ce sujet, et cette expérience, grande égalisatrice de toutes les chances, il sera donnée à tous de la vivre, comme fut déjà donnée à tous celle de la naissance. Le Temps, donc, comme aître de l’être, mérite d’autant plus ce nom, qu’il est comme le terrain de la mort, où les vivants peuvent librement déambuler pendant quelque temps.

Il faut prendre Trump, Poutine, Xi Jinping, Kim Jong-Un, etc., et ceux qui sont coupables des génocides à Gaza et au Soudan, comme autant de figures de la Mort, dont seule une méditation sur l’Être et le Temps, peut nous aider à saisir le pourquoi.

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iLa liste est longue des « fascistes », des « populistes » et autres « illibéraux » actuellement au pouvoir, ou se préparant à l’être. Je me contente donc de citer ici quelques têtes de liste. En face, les défenseurs de la soi-disant « démocratie » semblent désemparés, désarmés, désillusionnés, pusillanimes, mais surtout se révèlent être sans idées, sans concepts directeurs, sans solutions devant des problèmes d’ampleur mondiale, qui dépassent entièrement leurs capacités d’analyse essentiellement locales ou régionales. Ils se sont fondamentalement trompés sur la nature de l’« époque » et ils continuent de proclamer des slogans vides et des promesses creuses. Même des politiciens-IA feraient mieux.

iiMartin Heidegger. Réflexions XI (Cahiers noirs, 1939), §26. Gallimard, 2018. p. 382. Heidegger dit que « l’achèvement des Temps nouveaux consiste en ceci que l’homme se conçoit intégralement comme ‘sujet’ et avant tout s’affaire […] Cet engouement inconditionnel pour ce qui est subjectif doit pouvoir se donner pour ce qu’il y a de plus ‘objectif’, parce que ‘objectivité’ ne dit rien d’autre que la fiabilité à toute épreuve du subjectif, fiabilité qui se protège et s’affirme par l’exigence inconditionnée de l’absence généralisée de questionnement quant à l’humanité de l’homme. » Ibid. § 19, p. 378

iiiIbid. § 16 p. 375

ivSelon la définition donnée par Aristote dans le Politique.

vAître, substantif masculin : « Passage libre devant un bâtiment et servant de cour, de parvis, de vestibule ou de porche. Terrain libre servant de cimetière près d’une église, galerie couverte entourant un cimetière. » (Étymologiquement aître vient du latin atrium, « pièce principale de la maison romaine »). (Source CNRTL)

Les animaux humains et l’Apocalypse


« Apocalypse » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

« Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence », a déclaré le ministre israélien de la défense, Yoav Galant, lors d’une conférence de presse à Tel Aviv, le 28 octobre 2023. Des « animaux humains » ? Désir délibéré de dégrader les Palestiniens en ne les nommant pas de leur nom d’origine (historique et géographique), et en les rabaissant au niveau « animal » ? Certes. Mais n’y avait-il pas là, en sus, une sorte de pléonasme, vraisemblablement involontaire? Il y a longtemps que l’Homme a été défini comme un « animal », et plus précisément comme un « animal politiquei », par Aristote. De ce fait, l’expression « animaux humains » est, sinon pléonastique, du moins partiellement redondante, et en un sens, assez peu spécifique dans sa volonté insultante. Selon Galant , revisitant Aristote, les Palestiniens seraient-ils donc des « animaux‒animaux politiques » ? Cela donnerait à leur « essence » deux tiers d’animalité et un tiers de politique.

Mais après la définition de l’homme comme « animal politique », Aristote ajoute dans le même mouvement de phrase qu’il est aussi le seul d’entre tous les animaux à posséder le « logosii ». Certains traduisent ici logos par « parole », et d’autres par « raison ». L’Homme est assurément du genre « animal », et il peut être caractérisé spécifiquement par sa capacité « politique » à vivre en société (en grec, polis), et par sa possession du logos (avec ce double sens : la « parole », et la « raison »). Galant a donc inventé le concept d’un animal absolument sans attribut, et qui se trouve cependant être le « Palestinien ». Ce faisant, il n’était pas absolument original. Un siècle et demi avant lui, et vingt-deux siècles après Aristote, Nietzsche n’hésita pas, lui non plus, à affirmer que l’homme est « l’animal dont le type n’a pas encore été fixéiii ». Tout le monde aurait-il alors vocation à devenir « palestinien », au moins d’un point de vue philosophique ? Ou bien est-ce à dire que cet « animal humain », dénué de tout type, porte en réalité tout l’avenir de l’Homme devant lui ? N’ayant encore aucun type spécifié, serait-il, en puissance, capable de les endosser tous, un jour ou l’autre ? Ou bien, serait-ce l’indice qu’il ne restera jamais qu’un « avorton sublimeiv » ? En rédigeant Par-delà le bien et le mal, Nietzsche était surtout occupé à régler son compte aux religions en général (et tout particulièrement le christianisme et le bouddhisme) et à analyser le triste sort promis aux Européens dans un monde où règne « l’absurdité de l’économie globale de l’humanité ». « Des hommes qui n’étaient ni assez grands ni assez durs pour avoir le droit de sculpter l’homme, des hommes qui n’étaient ni assez forts ni assez lucides pour accepter la loi qui impose des échecs et des naufrages innombrables, des hommes qui n’étaient pas assez nobles pour discerner les degrés vertigineux et les abîmes qui séparent l’homme de l’homme, voilà ceux qui ont jusqu’à ce jour, avec leur principe de « l’égalité devant Dieu », régi le sort de l’Europe, jusqu’à ce qu’enfin ait été sélectionnée une race amenuisée, presque ridicule, un animal grégaire, un être docile, maladif, médiocre, l’Européen d’aujourd’huiv. »

La bonne nouvelle, apparemment, est qu’aujourd’hui, pas très loin de l’Europe, dans un Orient dit « proche », s’élève désormais une nouvelle sorte d’hommes, grands, durs, forts, lucides, capables de distinguer les différences abyssales « entre l’homme et l’homme », et surtout capables de considérer froidement et ouvertement que les hommes ne sont absolument pas « égaux devant Dieu », puisque le Dieu en question semble les avoir choisis, eux, entre toutes les nations de la terre, et pour l’éternité. On en tirera cette conséquence : d’un côté la prophétie de Nietzsche semble se vérifier. L’Europe est aujourd’hui manifestement amenuisée, ridicule, docile, maladive, médiocre. D’un autre côté, les grandes religions, dont Nietzsche voyait le rôle néfaste dans « des époques de décomposition et de métissage désordonnévi » se trouvent désormais déconsidérées et mises de côté, comme n’ayant absolument aucun impact sur la réalité du monde aujourd’hui, avec une exception. Aux yeux de Nietzsche, seule la religion juive pouvait encore incarner « les vestiges prodigieux de ce que l’homme a été » : « Dans l’Ancien Testament juif, le livre de la justice divine, on trouve des hommes, des choses et des paroles d’un si grand style que les textes sacrés des Grecs et des Indous n’ont rien à mettre en regard. On est saisi de crainte et de respect en présence de ces vestiges prodigieux de ce que l’homme a été jadis, et c’est l’occasion de faire de tristes réflexions au sujet de l’antique Asie et de son petit promontoire avancé, l’Europe, qui s’obstine à croire qu’elle signifie, par comparaison, le « progrès de l’humanité » […] Le goût pour l’Ancien Testament est une pierre de touche de la grandeur ou de la médiocrité des âmes ; beaucoup trouveront plus à leur goût le Nouveau Testament, le livre de la Grâce (il y règne une odeur douceâtre et renfermée de bigots et de petites âmes). Avoir relié ensemble, sous une même couverture, l’Ancien testament et le Nouveau, qui est le triomphe du goût rococo, à tous égards, pour n’en faire qu’un seul et même livre, la « Bible », le « livre » par excellence, c’est peut-être la plus grande impudence et le pire « péché » contre l’Esprit dont l’Europe littéraire se soit rendue coupable.vii »

Voilà des jugements définitifs sur lesquels des hommes comme Netanyahu et Yoav Gallant pourraient sans doute se trouver d’accord avec Nietzsche. Ceci dit, et malgré son grand talent de polémiste et de styliste, je ne pense pas que Nietzsche fut un grand exégète de la « Bible », comme il l’appelle, en la mettant entre guillemets. Il a sans doute assez mal lu le livre d’Isaïe, par exemple, ou les Psaumes, textes importants de la Bible juive, et même essentiels, pour en comprendre l’« esprit ». Il a aussi manifestement oublié de lire attentivement, dans le Nouveau Testament, l’Apocalypse, dont je citerai seulement ces lignes : « Satan, relâché de sa prison, s’en ira séduire les nations des quatre coins de la terre, Gog et Magog, et les rassembler pour la guerre ; aussi nombreux que le sable de la mer, ils montèrent sur toute l’étendue du pays, puis ils investirent le camp de saints, la Cité bien-aimée. Mais un feu descendit du ciel et les dévora. Alors, le diable, leur séducteur, fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, y rejoignant la Bête et le faux prophète, et leur supplice durera jour et nuit, pour les siècles des siècles […] Et la mer rendit les morts qu’elle gardait, la Mort et l’Hadès rendirent les morts qu’ils gardaient, et chacun fut jugé selon ses œuvres. Alors la Mort et l’Hadès furent jetés dans l’étang de feuviii. »

Douceâtre et mièvre ce texte ? Écrit pour « des bigots et des petites âmes » ? Nietzsche a fini fou. Je ne sais pas comment finira le monde. Mais il est probable que sa fin ne sera pas sans rapports avec quelques-unes des images de l’Apocalypse du Nouveau Testament. Nietzsche pensait que ses écrits ne seraient « lisibles » que par ceux qui auraient « la nature d’une vache » (entendant par cela « la faculté de ruminer ») et non point, en tout cas, « celle d’un homme moderne ». Nietzsche avait un certain goût pour la « capacité digestive »… « De fait, c’est à un estomac que l’esprit ressemble le plusix ». L’esprit est censé manifester un penchant à assimiler le neuf à l’ancien (en le ruminant assez longtemps), à simplifier le complexe, à ignorer absolument les contradictions évidentes, quoi qu’il en coûte. Il a cet instinct de vouloir se sentir croître, de se sentir soutenu par des forces toujours accrues. Mais il ne voit pas toujours qu’il accepte ainsi de se laisser abuser volontairement, en faisant semblant de croire aux choses qu’on lui raconte, en ignorant la propension de certains esprits à désirer duper d’autres esprits, à recouvrir les événements de voiles, à masquer les réalités. Les esprits qui se livrent à ces opérations de masquage, de trucage, de tromperie délibérée, jouissent bien évidemment de leur astuce, de leur sentiment d’impunité. Ils s’opposent fondamentalement aux esprits qui, eux, veulent voir les choses à fond, dans leur essence et leur complexité. Aujourd’hui, nous sommes nombreux à souffrir, les uns dans leur chair, les autres dans leur esprit. Le monde et sa violence cruelle, la bêtise générale qui envahit jour après jour ce qu’on appelle « l’actualité », la stupidité bovine qui se saisit de l’esprit du temps, tout cela incite à demander : « Homme, qui es-tu donc ? Ne vaux-tu pas mieux que cela ? As-tu oublié l’essence de ton origine ? Ou as-tu oublié même que tu avais une origine ? » Mais le public, rivé sur ses écrans, englué dans la superficialité des discours creux et verbeux de ses dirigeants, s’enfonce à pas lents vers la nuit, en contemplant les premières lueurs de l’apocalypse.

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iAristote. Politique I, 1253 a : Διότι δὲ πολιτικὸν ὁ ἄνθρωπος ζῷον

iiAristote. Politique I, 1253 a : λόγον δὲ μόνον ἄνθρωπος ἔχει τῶν ζῴων· Le passage contenant ces deux citations peut se traduire ainsi: « Mais il est facile de voir pourquoi l’homme est (plus que les abeilles ou toute autre espèce vivant dans un état d’agrégation ) un animal politique [ou fait ‘pour la société’]. Car, comme on dit, la nature ne fait rien en vain. Or, seul entre tous les animaux, l’homme possède la raison ».

iiiNietzsche. Par-delà le bien et le mal. § 62

ivIbid.

vIbid.

viNietzsche. Par-delà le bien et le mal. § 200

viiNietzsche. Par-delà le bien et le mal. § 51

viiiAp. 20, 7-10 et 13-14

ixNietzsche. Par-delà le bien et le mal. § 230

Le progrès continuel de la barbarie


« Le port brûle » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

En septembre 1922, pendant la deuxième guerre gréco-turque, la catastrophe de Smyrne a détruit la majeure partie de la cité portuaire de Smyrne, aujourd’hui Izmir, et a causé la mort de plusieurs milliers de chrétiens anatoliens. Selon des témoins oculaires, l’incendie aurait éclaté dans le quartier arménien quatre jours après la reconquête de Smyrne par les nationalistes turcs. Le feu a ravagé les quartiers chrétiens mais a épargné les quartiers juifs et musulmans, et a été accompagné de massacres, faisant près de 2.000 mortsi. Seulement ?, dira-t-on. Presque rien, donc, au regard des multiples tueries de masse qui devaient suivre dans la centaine d’années qui s’est écoulée jusqu’à nos jours… A quoi sert d’ailleurs de faire des comparaisons malsonnantes (aux oreilles des uns) ou trop réductrices et simplificatrices (aux yeux des autres) entre les horreurs d’aujourd’hui et celles d’hier ? Il est toujours utile de rappeler que certains mécanismes propres à l’espèce humaine résistent à l’usure du temps, qu’ils se répètent d’âge en âge, sans discontinuer, et non sans s’aggraver atrocement à l’occasion, bénéficiant de techniques nouvelles. On voit aussi, rétrospectivement, que la « mémoire » de l’humanité, par rapport aux abominations qu’elle engendre en son sein, reste éminemment sélective et qu’elle privilégie invariablement les puissants du jour aux dépens des faibles de toujours. Les « puissants du jour » étaient alors les vainqueurs de la première guerre mondiale, dont on peut penser qu’ils ont en effet largement contribué à établir les bases d’un certain ordre du monde dont l’équilibre devait vaciller bien vite, comme on sait, et dont les implications lointaines continuent de se dérouler sous nos yeux.

En 1939, Henry Miller, séjournant alors en Grèce, évoqua la « catastrophe de Smyrne » dans un récit de voyage, Le Colosse de Maroussi, en des termes qui semblent résonner d’étrange façon avec les événements actuels au Levant. « Cette affaire de Smyrne, qui laisse loin derrière elle les atrocités de la première guerre mondiale, ou même de la présente, on y a , pour ainsi dire, mis la sourdine ; on en a presque purgé la mémoire de l’homme d’aujourd’hui. La singulière horreur qui demeure liée à cette catastrophe n’est pas seulement l’effet de la sauvagerie et de la barbarie turques ; elle vient aussi du honteux et servile asservissement des grandes puissances. C’est l’une des rares secousses qui ait ébranlé le monde moderne, que cette conscience que des gouvernements, dans la poursuite de leurs fins égoïstes, aient pu encourager l’indifférence et réduire à l’impuissance l’élan naturel et spontané d’êtres humains, face à la gratuité et à la brutalité d’un massacre pareil. Smyrne, comme la révolte des Boxers et autres ‘incidents’ trop nombreux pour qu’on les cite tous, fut un exemple prémonitoire du destin qui attendait les nations européennes ‒ destin qu’elles accumulaient lentement sur elles par leurs intrigues diplomatiques, leurs maquignonnages mesquins, leur culte de la neutralité et de l’indifférence face aux torts et aux injustices les plus criants. Chaque fois que j’entends parler de la catastrophe de Smyrne, de la grotesque castration morale dont furent l’objet les représentants des forces armées des grandes puissances, qui se conformèrent sans broncher aux ordres stricts de non-intervention de leurs chefs, tandis que des milliers d’innocents, hommes, femmes et enfants, étaient contraints de se jeter à l’eau comme du bétail, mitraillés, mutilés, brûlés vifs et qu’on leur tranchait les mains quand ils essayaient de se hisser à bord d’un navire étranger, je pense à cet avertissement préliminaire que j’ai toujours vu sur l’écran des cinémas français et que l’on devait projeter sans doute aussi dans toutes les langues du monde, sauf l’allemand, l’italien et le japonais, en toute occasion où les actualités montraient le bombardement d’une ville chinoiseii. Si je me rappelle ce détail, c’est pour la raison très particulière que, la première fois où l’on montra la destruction de Changhai, avec ses rues jonchées de corps mutilés qu’on enlevait hâtivement à la pelle, dans des charrettes, comme des ordures, il y eut dans ce cinéma français un tapage comme je n’en avais jamais entendu auparavant. Le public français était révolté. Et pourtant, de façon pathétique et assez humaine, il était divisé dans son indignation. La fureur des vertueux couvrait de ses cris la colère des justes. Les vertueux, chose plutôt curieuse, trouvaient scandaleux que l’on osât étaler des scènes aussi barbares et inhumaines aux yeux des gens bien élevés, respectueux des lois et amis de la paix qu’ils s’imaginaient être. Ils auraient voulu qu’on les protégeât contre l’angoisse d’avoir à endurer pareil spectacle, fût-ce bienheureusement à trois ou quatre mille kilomètres de distance […] voilà que, par un manque de tact monstrueux et absolument inexcusable, on leur fourrait sous le nez cette tranche de vie nauséabonde, on leur gâchait virtuellement leur paisible soirée de loisir. Telle était l’Europe avant la débâcle actuelle. Telle elle sera demain, une fois dissipée la fumée. Tant que des êtres humains pourront rester assis là, à regarder, les bras croisés, pendant que l’on torture et égorge leurs semblables, le civilisation de sera que creuse dérision, fantôme verbeux suspendu comme un mirage au-dessus d’une énorme marée montante de carcasses et de carnagesiii. »

On pourrait reprendre certains des termes employés par Miller pour décrire, dans le contexte actuel, le sort des habitants de Gaza, ou d’Alep, comme ceux de nombreuses villes de l’ancien « Croissant fertile », mais aussi pour qualifier le rôle effectif des « grandes puissances » à leur égard. Quant à l’attitude des « vertueux » et des « justes » à ce propos, je laisse chacun juge de la manière dont les opinions publiques aujourd’hui s’élaborent, se renforcent, s’aveuglent ou s’assourdissent, dans le courant d’une actualité toujours changeante, et dont personne ne mesure réellement l’accélération, ni la destination prochaine.

Pour ma part, je pense que s’annonce tout simplement la fin d’un certain ordre politique et moral dont l’« Occident » s’est arrogé la primeur et la soi-disant responsabilité, avec une arrogance à nulle autre pareille, mais dont il commence à constater l’effondrement, et à en payer les conséquences à tous les niveaux. L’« Europe », élément fondateur de cet « Occident » fantasmé, si on la ramène à ce qu’on appelle l’« Union européenne », avec ses 450 millions d’habitants, ne représente plus qu’environ cinq pour cent de la population mondiale. Mais surtout, l’hégémonie politique, économique, culturelle et philosophique de cet « Occident » idéologique est désormais en voie de dissolution et de désagrégation. Bientôt, à nouveau, l’Occident pourra-t-il redevenir « great again » ? Je ne le pense pas. L’« Occident » a perdu son idéal et son âme. Ce qui se passe actuellement au Levant lève le voile sur la déchéance croissante de l’Ouest face à l’Est et au Sud. Les décennies à venir vont être terribles. Les « décideurs », qui procrastinent dans nos démocraties effondrées, agonisantes et en « mort cérébrale », comme disait l’autre à propos d’un OTAN atone et aphone, ne sont que des petites personnes, tentant encore de faire illusion, pour conserver de misérables prébendes, ou agiter des hochets sonnant creux.

Tout est à refonder, politiquement, moralement, philosophiquement. Parmi les leçons acquises, et qui resteront pour longtemps présentes dans la mémoire des hommes, il sera désormais quasiment impossible de se référer à la morale édictée par le « Dieu des Armées », le Yahvé Tsabaoth des Écritures, pour fonder un nouvel ordre du monde ‒ tant les thuriféraires de ce dernier auront montré la barbarie absolue avec laquelle ils peuvent agir pour asseoir leur intérêt propre, aux dépens de l’intérêt mondial.

L’ «intérêt mondial » ? Combien de divisions ?

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iJe tire ces informations de Wikipédia, qui précise : « L’origine de cet incendie est fortement disputée : les Grecs et les Arméniens en imputent la responsabilité aux pillards turcs, tandis que les Turcs accusent les chrétiens de s’être livrés à une politique de terre brûlée pour empêcher que leurs biens n’échoient aux musulmans. Mais les témoignages, notamment celui de George Horton, affirment que le quartier arménien était gardé par les troupes turques qui y interdisaient la libre circulation. La destruction des quartiers chrétiens chasse de chez eux 50.000 à 400.000 autres Micrasiates, qui doivent trouver refuge, dans des conditions très dures, sur la côte durant deux semaines. C’est en effet seulement le 24 septembre que des navires de la flotte grecque sont, en partie grâce aux dénonciations par le consul américain Norton de l’indifférence internationale face à ce qu’il qualifie de génocide, autorisés à revenir à Smyrne. Jusqu’au 1er octobre ces navires évacuent 180.000 personnes car outre les 50.000 chrétiens smyrniotes, près de 130.000 réfugiés de toute l’Ionie ont également été acculés à la côte. C’est un prélude de l’échange de populations musulmanes et chrétiennes qui a lieu entre la Turquie et la Grèce l’année suivante, selon les dispositions du traité de Lausanne (1923). Dans son ouvrage paru en 1926, The Blight of Asia, Horton accuse l’armée turque d’avoir sciemment provoqué la destruction de Smyrne pour rendre impossibles tout retour ou indemnisation des réfugiés expulsés. D’après les historiens, entre 10.000 et 100.000 Grecs et Arméniens ont péri dans ces événements. »

iiHenry Miller note ici : « L’avertissement en question était à peu près ceci : ‘Le public est instamment prié de s’abstenir de toute manifestation déplacée’, à la présentation de telles atrocités. On aurait pu tout aussi bien ajouter : ‘Rappelez-vous que ce ne sont là que des Chinois, et non pas des Français’. »

iiiHenry Miller. Le Colosse de Maroussi. Traduction de Georges Belmont. Le Chêne, 1958, p.226-228

Les « abattoirs humains »… et Dieu


« Abattoir » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Les horreurs commises par le régime de Bachar Al-Assad sont aujourd’hui largement médiatisées avec des images de la prison de Saidnaya, cet « abattoir humaini ». Les tortures et les exécutions de masse qui y étaient faites depuis de nombreuses années ont pu être documentées grâce à des témoignages d’anciens détenus, auxquels s’ajoutent désormais les récits de ceux qui viennent d’être libérés, à la suite de la prise du pouvoir en Syrie par l’« Organisation de Libération du Levant » (Hayat Tahrir al-Sham). Il se trouve que les horreurs syriennes sont géographiquement prochesii d’autres horreurs qui, quant à elles, continuent depuis maintenant plus d’une année à Gaza, et qui ont pu être qualifiées de « génocide », suivant la définition adoptée par les Nations unies. La Cour Pénale Internationale (CPI) a délivré des mandats d’arrêt contre deux des principaux responsables israéliens, ayant conclu que « M. Nétanyahou, né le 21 octobre 1949, Premier ministre d’Israël au moment des faits allégués, et M. Gallant, né le 8 novembre 1958, Ministre de la défense d’Israël au moment des faits allégués, sont chacun pénalement responsables des crimes suivants, en tant que coauteurs ayant commis les actes conjointement avec d’autres personnes : fait d’affamer des civils comme méthode de guerre, constitutif d’un crime de guerre, et crimes contre l’humanité de meurtre, persécution et autres actes inhumainsiii. » Le Premier ministre israélien, actuellement jugé au pénal pour « corruption », vient de déclarer (lundi 9 décembre 2024) que «le Golan fera partie de l’État d’Israël pour l’éternité». Cette référence faite en toute impunité à l’« éternité », peut sembler être un clin d’œil appuyé à la destinée exceptionnelle dévolue à l’ « État d’Israël » par un Dieu éternel et tout-puissant. Mais elle peut aussi paraître comme une sorte d’irruption eschatologique assez incongrue dans le cadre actuel de la guerre entre Israël et la Syrie. Au demeurant, elle incite le chercheur à approfondir le rôle joué par l’Éternel dans l’état du monde. Se dégageant du flux immédiat des événements, il est ainsi invité à prendre son envol vers des mondes censés être plus élevés, et peut-être plus « distants » des effroyables carnages que l’humanité entretient en son sein. Mais est-ce bien sûr ? Un regard plus philosophique aidera-t-il à juger du rôle de l’Éternel dans l’actualité sanglante du « Levant » ? « Lorsque s’ouvrent les abîmes du mal recélés par le cœur humain, et mettant au jour les affreuses pensées qui devraient être éternellement enfouies dans les profondeurs de la nuit et des ténèbres, c’est alors seulement que nous prenons connaissance de toutes les possibilités qui existent dans l’homme et de quoi est capable sa nature telle qu’elle lui est donnée, ou lorsqu’elle est abandonnée à elle-même. En pensant à tout ce qui est effrayant dans la nature et dans le monde des esprits, et à toutes les choses plus redoutables encore et plus nombreuses, qu’une main bienveillante semble écarter de notre vue, on ne peut pas ne pas reconnaître que Dieu trône sur un monde d’horreurs et qu’un Dieu qui préside à tant d’horreurs et les dissimule par sa présence peut être considéré comme un Dieu terrible, redoutable, non pas au sens figuré, mais au sens propre du motiv. »

Un Dieu terrible, redoutable, au sens propre du mot, a donc, au sens juridique du mot une « responsabilité » quant aux génocides, aux massacres, aux tortures, qui se font, en dernière analyse, en son nom, ou du moins en conséquence directe de décisions qu’Il semble avoir prises, il y a de cela quelques milliers d’années en interférant dans les rapports géopolitiques du Croissant (jadis qualifié de « fertile »).

Je doute très sincèrement que le Golan fasse partie pour « l’Éternité » de l’État d’Israël. Je crois même le contraire. En effet, la planète Terre disparaîtra complètement de cet Univers dans quelques milliards d’années, tout au plus, ainsi que le système solaire tout entier. En conséquence, le Golan, Israël, et le reste des Nations (les « Goyim ») seront rendus au néant bien avant que « l’Éternité » ait seulement commencé son décompte final.

En revanche, s’il est encore quelques esprits libres, dans le « monde des esprits », ils pourront toujours s’adresser à « Dieu », comme jadis Job, et lui poser quelques questions quant à son rôle dans la création du Mal. Ce « Dieu »-là n’a-t-il pas déjà avoué : « Je suis le créateur du mal, moi, YHVHv » ?

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iCf le rapport d’Amnesty International « Abattoir humain. Pendaisons de masse et extermination à la prison de Saidnaya, en Syrie » . Dans l’article « Prison de Saidnaya » de Wikipédia, on lit : « Les condamnés à mort ne sont pas informés de la sentence, ils ne l’apprennent que quelques minutes avant leur exécution 2. Ces derniers signent leur avis de décès avec leur empreinte digitale, on leur demande d’exprimer leurs derniers souhaits, puis ils sont exécutés dans les minutes qui suivent 6,22. : « Pendant tout le processus, les victimes gardent les yeux bandés. Elles ne savent pas quand ni comment elles vont mourir, jusqu’à ce que la corde leur soit passée autour du cou »2. La salle d’exécution, située au sous-sol du « bâtiment blanc »8, est divisée en deux pièces, jusqu’à dix personnes peuvent être pendues en même temps dans l’une des pièces, vingt dans l’autre6. Les condamnés sont exécutés par groupes de 20 à 50, ils sont amenés sur une plateforme surélevée à un mètre du sol2,6. Dans la première pièce, l’exécution se fait à l’aide d’une trappe ; dans la seconde, les condamnés sont poussés dans le vide par un gardien6. Selon un ancien juge interrogé par Amnesty International et ayant assisté aux pendaisons : « Ils les laissent [se balancer] là pendant 10 à 15 minutes. Certains ne meurent pas parce qu’ils sont légers. Surtout les jeunes, car leur poids ne suffit pas pour les tuer. Des assistants les détachent alors et leur brisent la nuque »2 ou bien « des assistants de l’officier en charge tirent alors leurs corps vers le bas pour leur casser le cou »6

iiPrenant un peu de recul, géographiquement parlant, et pour être plus complet, il faudrait certainement énumérer les nombreux autres conflits qui aujourd’hui défigurent et ensanglantent l’Humanité (Ukraine, Soudan, Éthiopie, Yemen, Burkina Faso, Somalie, Birmanie, Nigéria., etc.).

iiihttps://www.icc-cpi.int/fr/news/situation-dans-letat-de-palestine-la-chambre-preliminaire-i-de-la-cpi-rejette-les-exceptions

ivF.-W. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1943, p. 95-96

vIs. 45, 7 :  וּבוֹרֵא רָע; אֲנִי יְהוָה

Thanato-politique


« Guerre totale » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Ce n’est pas du conspirationnisme. C’est une simple évidence. Les puissants qui gouvernent une bonne partie du monde, notamment « occidental », ont pensé et ont décidé que des populations entières peuvent être tuées impunément, afin de soutenir les intérêts de certaines autres populations, ou même seulement pour le plus grand profit de quelques groupes d’influence. Il a été décidé que des guerres, sanglantes, outrancières (et particulièrement absurdes dans le contexte d’une planète en crise profonde) sont possibles, et même nécessaires. Il a été décidé que ces guerres peuvent se continuer autant que cela sera jugé bon, et qu’elles pourront même s’étendre. Il a été décidé que des gens soient condamnés à mourir, par dizaines de milliers, puis par centaines de milliers, ou encore par millions. Pourquoi toutes ces morts ? Parce qu’il s’agit de maintenir, en dernière analyse, un système politique général, fondé sur l’inégalité – une inégalité certes économique et sociale, mais qui prétend aussi se fonder moralement, philosophiquement et même religieusement. Il s’agit en définitive d’une inégalité absolue, qui se traduit concrètement par une inégalité radicale du prix de la vie humaine.

Cette idée d’une politique de puissance et d’inégalité n’est pas nouvelle. Elle a été notamment théorisée par Thomas Hobbes, qui fut l’un de ses inventeurs avec son pessimisme anti-idéaliste et son matérialisme désillusionné. Héritier de Machiavel, s’appuyant sur une rhétorique nominaliste, il prôna la soumission volontaire de la multitude au « grand Léviathan », ce « dieu mortel » dont « le sang est l’argent i». Le mal est le maître du monde, dit Hobbes, et il n’y a pas de souverain bien. Les plus fortes des passions humaines sont la crainte de la violence et la peur de la mort. Ceci justifie le pouvoir absolu d’un Léviathan protecteur, pour repousser cette peur viscérale – chez les uns – mais pour l’installer en permanence – chez les autres.

C’est pourquoi s’est formée, depuis des décennies, chez ceux qui avaient les moyens de l’imposer, une « thanato-politique » — une politique de mort, destinée à faire savoir urbi et orbi que seule la mort des uns permet aux autres de vivre. Pour les maîtres de cette thanato-politique, l’exercice du pouvoir consiste à dicter comment certains peuvent continuer de vivre et comment d’autres doivent, pour cette raison, nécessairement mourir. La thanato-politique crée des « zones de mort » dans lesquelles de vastes populations sont soumises à des conditions de « sur-vie » qui en font des « morts-vivants ». Dans ces mondes de mort, les meurtres de masse, les tueries aveugles, la destruction systématique de l’habitat et de l’environnement, sont rendues aisées grâce à des capacités militaires « ultra-modernes » et surpuissantes. Leur impact n’est jamais ressenti directement par les citoyens des pays responsables de ces tueries, de ces massacres. Certes ils en supportent directement le coût par leurs impôts, prélevés afin de soutenir le complexe militaro-industriel, plutôt que d’être affectés à l’éducation, la santé ou aux services publics. Mais en sont-ils conscients ? Et s’ils le sont, n’approuvent-ils pas ces guerres, absolument asymétriques, qui confèrent une valeur encore plus grande à l’opinion qu’ils se font d’eux-mêmes ? Ceux d’entre eux qui croient en un Dieu (« saint », « juste », « bon ») s’estiment bénis par la Divinité elle-même, parce ce sont bien eux qui sont à l’évidence les « forts », ce qui implique aussi qu’ils sont « bons » et « justes ». Quant à ceux qui meurent, ils doivent à l’évidence mourir parce qu’ils sont « mauvais » et moralement « déchus , et non simplement parce qu’ils sont faibles, pauvres, abandonnés, sans défense.

La dévalorisation ultime de la vie de ces derniers, de ces « damnés », implique de les séparer de la vie des « bons ». Elle exige de séparer le monde du « droit » et de la « morale » en deux parties bien distinctes : il y a un monde dans lequel les « bons » vivent en sécurité et méritent d’être libérés de la faim, de la peur, de l’injustice et de la persécution, et un autre monde, sans droit ni loi, dans lequel les « mauvais », sont réputés avoir fait preuve de leur déchéance, et sont ravalés au rang d’« animauxii ».

Ces sont des « animaux », et par-dessus le marché, ces « animaux » sont « coupables ». C’est pourquoi les faiseurs de guerre affirment qu’il n’y a pas d’innocents à Gaza, et que le Hamas y est ubiquitaire. C’est pourquoi aussi, selon d’autres fauteurs de guerre, il n’y a pas non plus d’innocents en Ukraine, pays peuplé de néo-nazis, gouverné par une classe corrompue de fraudeurs et de maffieux. Il n’y a jamais d’innocents, dans ces pays-là. Tous sont nécessairement coupables. Ils ne sont pas comme « nous », qui sommes précisément innocents. Le Mal vit parmi « eux », et il se propage comme une épidémie qu’il faudra éradiquer par des moyens de plus en plus radicaux. Une fois que l’on aura bien inculqué aux bien-pensants à quel point il est dangereux et vain de s’identifier à ces « animaux » enragés, qui n’ont décidément plus rien d’humain, la propagande de la thanato-politique aura presque réussi sa mission. Il lui restera encore, pour sa victoire finale, totale, à s’en prendre à quiconque ose, où que ce soit, élever la voix, et demander que justice soit rendue, et que les coupables les plus haut placés soient jugés devant le tribunal du monde.

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i Hobbes. Le Léviathan, ch. 17, « L’État ».

iiLe 9 octobre 2023, Yoav Gallant, ministre de la défense d’Israël, a déclaré : « Nous combattons des animaux et nous agissons en conséquence. »

L’Occident face à l’abîme


« L’Occident face à l’abîme » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Pourquoi Heidegger n’a-t-il pas intrinsèquement tort ? Parce que ce philosophe, qui était, certes, alors nazi, sut écrire en 1938 des phrases comme celles-ci :

« Déclin de l’Occidenti ? – Pourquoi Spengler a-t-il tort ? Non parce que les optimistes héroïques ont raison, mais parce que ces derniers organisent les Temps nouveaux pour durer une éternité, et veulent élever cet âge de totale absence de questionnement au rang de situation définitive. Si l’on en arrive à cela, et tant que cela durera, il n’y a aucune ‘déclin’ à redouter : car le présupposé essentiel d’un tel processus, s’il est historial (l’abîmementii), c’est la grandeur – or la grandeur n’est possible que là où la dignité de question reconnue à l’être est, en une figure essentielle, le fondement de l’histoire. L’Occident, d’abord, ne va pas marcher à l’abîme, parce qu’il est déjà trop faible pour cela, et non pas parce qu’il serait encore trop fortiii. »

Nous voyons plus clairement encore l’abîme, 86 ans plus tard. Nous le voyons par l’incapacité fondamentale de l’« Occident » à résoudre des problèmes tant régionaux que globaux, générés avec sa complicité objective, active ou silencieuse. En témoigne sa guerre sans fin contre les ferments de sa propre purulence, cette décomposition politique et morale mise en lumière, non seulement par la guerre en Ukraine ou par la « radhyationiv » de Gaza, mais aussi par les génocides récents (Rwanda) ou en cours (Soudan).

L’Occident est en effet, plus d’un siècle après le livre de Spengler, bien trop faible pour seulement se rendre compte de la gravité de son état. Faible, il l’est même plus encore, quand il s’agit de mobiliser les ressources intellectuelles, philosophiques, spirituelles, pour en analyser les causes profondes. Il est faible, car il a perdu presque entièrement tant le sens de la question (« Pourquoi ce déclin ? ») que le sens même du questionnement (métaphysique).

Il ne s’agit, d’ailleurs, pas seulement de la question de l’Être (Sein) ou de l’« Estre » (Seyn). L’Occident a perdu toute capacité à reformuler en termes adéquats la question du Devenir.

Rares, vraiment rares, les esprits qui maintenant méditent l’abîmement annoncé.

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iTitre du livre Der Untergang des Abendlandes, publié par Oswald Spengler en deux tomes, entre 1918 et 1922.

iiTraduction proposée par F. Fédier pour le mot Untergang, que Heidegger associe à l’idée d’une « marche vers l’abîme ». Le sens courant de ce mot en allemand est « ruine, perte, décadence ».

iiiMartin Heidegger. Réflexions VI. Cahiers noirs (1931-1938), §105. Traduction de François Fédier. Galliamrd, 2018, p.486.

ivCe néologisme est expliqué dans mon article Génocide publié sur ce blog.

Génocide


« Radhyation » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Lorsqu’en 1943, Raphaël Lemkin i forgea le mot « génocide », il invoqua la nécessité d’adopter de nouveaux termes lorsque « de nouvelles conceptionsii » apparaissent. C’est pourquoi il définit le « génocide » comme « la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique », bien qu’il s’agissait là, selon lui, d’une « vieille pratique ». Mais il lui semblait qu’il fallait signifier, par ce néologisme, « l’évolution moderne » de cette « vieille pratique ». Or, comme l’évolution moderne ne cesse d’évoluer, comment définit-on aujourd’hui un « génocide » ? Le Robert propose : « Destruction méthodique d’un groupe humain. ». Le Larousse le définit comme un « crime contre l’humanité tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, le mot « génocide » se dit de la destruction méthodique ou de la tentative de destruction d’un groupe ethnique, et par extension, de l’extermination d’un groupe en peu de temps. Pour le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), il s’agit d’une « extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie ». Wikipédia, précise : « un génocide, dans son acception la plus répandue aujourd’hui dans la communauté académique, est un crime consistant en l’élimination concrète intentionnelle, totale ou partielle, d’un groupe national, ethnique ou encore religieux, en tant que tel ». La définition des Nations unies, adoptée par l’ensemble des pays signataires, dans le cadre de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 est :

« Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

  1. Meurtre de membres du groupe ;
  2. Atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
  3. Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
  4. Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
  5. Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe

La lecture de ces différentes définitions est instructive en ce sens qu’elle aide à comprendre la difficulté que semble rencontrer l’emploi de ce mot dans certains débats de grande actualité. Nombreux sont ceux qui utilisent le mot « génocide » pour qualifier, par exemple, les actions d’Israël dans la bande de Gaza. Mais nombreux, aussi, sont ceux qui récusent l’emploi de ce terme à ce propos. Il est possible que cette bataille sur l’emploi d’un mot fortement connoté, soit beaucoup plus de nature politique et idéologique, que sémantique et linguistique, bien qu’en l’occurrence tous ces champs sont liés. Il est aussi probable que l’existence même de ce débat révèle le fait que de « nouvelles conceptions » émergent effectivement sur le terrain, et que se font jour de nouvelles manières de « porter la guerre » chez l’ennemi. Il est donc également possible que soit nécessaire l’invention d’un néologisme pour désigner, de manière appropriée, singulière,ces nouvelles manières de faire la guerre, dans une étroite enclave, isolée du monde, et majoritairement (sur-)peuplée de civils non-combattants et démunis de tout. Avant de se livrer à la tâche périlleuse de l’invention d’un nouveau mot, peut-être faudrait-il commencer par demander à ceux que choque l’emploi du terme « génocide » dans le contexte de la guerre à Gaza, s’ils pourraient agréer des mots implantés depuis longtemps dans la langue française. Hécatombe ? Tuerie ? Massacre ? Carnage ? Crime [contre l’humanité] ? Ces mots bien ancrés dans la langue, et fort clairs dans leurs acceptions, conviendraient-ils ? Immédiatement, je l’imagine, des objections seraient soulevées de toutes parts.

– « Hécatombe » signifie originairement et littéralement, en grec, le « sacrifice de cent bœufs » (hekatos « cent » + bous, « bœuf »), et par extension, le « sacrifice d’un grand nombre d’animaux », puis par analogie le « massacre d’un grand nombre de personnes », selon le CNRTL. Ce mot pourrait donc convenir, en théorie, et aussi médiatiquement, puisque le ministre israélien de la Défense, Yoav Galant, a déclaré que les Palestiniens sont « des animaux humains ». Les comptes ne sont pas tout à fait terminés, mais on peut évaluer la somme totale des « animaux humains » déjà sacrifiés, à plusieurs centaines d’« hécatombes ». Évidemment, l’emploi d’un tel mot, dans un tel contexte, pourrait aussi apparaître extrêmement insultant pour les victimes, et pour leurs proches survivants, ainsi assimilées, ne serait-ce qu’étymologiquement, à des « animaux » menés à l’abattoir.

– « Tuerie » ? Il se trouve que l’on risque, là aussi, de créer des confusions. Dans le vocabulaire djeune, lorsque l’on dit que telle ou telle chose est « une tuerie », cela implique que cette chose est « géniale », « délicieuse » ou « renversante ». Il vaudrait peut-être mieux éviter ce risque de mécompréhension.

– « Massacre » ? Il me semble que cela risque d’évoquer un peu trop une atmosphère « gore », du genre « massacre à la tronçonneuse ».

– « Carnage » ? Pourquoi pas ? Mais dans notre époque très médiatisée, le mot évoque irrésistiblement le titre du film Carnage réalisé par Roman Polanski, et aussi celui de la pièce de théâtre, dont il est l’adaptation, Le Dieu du carnage de Yasmina Reza. Comme le sujet de la pièce est celui d’une lutte « arméeiii » entre deux enfants, et qu’elle s’est conclue par deux dents cassées, je pense que l’analogie avec la situation à Gaza serait donc impossible à faire admettre. Il vaut mieux écarter ce mot.

Il est évident que la seule solution est de créer un nouveau néologismeiv, si j’ose dire. Rappelons que le mot « génocide » a été forgé à partir de la racine grecque γένος, génos (« naissance », « origine », « genre », « espèce », « race », « peuple », « tribu », « nation ») et du suffixe –cide, qui vient du terme latin caedere, « tailler », « frapper », « abattre », « tuer », « massacrer ». D’un point de vue linguistique, la formation même de ce mot est donc un barbarisme, puisqu’elle conjoint (contre le bon usage) une racine grecque et une racine latine. Si l’on veut rester fidèle à la langue grecque, il faudrait donc trouver un suffixe grec qui remplace le suffixe latin –cide. Des équivalents grecs pour les notions de « massacre » et de « tuerie » sont σφαγή, sphagê du verbe σφάζω « égorger, abattre, immoler » et φόνος, phonos. Si l’on accouple ces termes à genos, cela donnerait : « génosphagie » et « génophonose ». Cela ne semble pas satisfaisant. On risque de confondre la sphagie (le massacre, la tuerie) et la phagie (qui vient d’une autre racine évoquant le fait de « manger »). Quant à la « génophonose », cela fait trop penser à quelque mystérieuse MST.

Une autre solution serait d’envisager de faire appel aux racines de la langue sanskrite, qui est la mère incontestable de toutes les langues indo-européennes. En sanskrit, la notion de « peuple » se rend par les mots जन jana, प्रजा praja, विश् vich. On pourrait aussi employer राष्ट् rastra qui signifie « nation ». Quant à la notion de « massacre », il y a les mots : परासन parasāna, निष्कृत् niśkrit. On pourrait aussi employer les verbes हन्ति hanti, « tuer, abattre », कषति kaśati, « exterminer », राध्यति rādhyati, «massacrer». De nombreuses combinaisons sont donc possibles. Je ne les énumérerai pas toutes de peur de lasser. Après mûre réflexion, j’opte pour les deux propositions suivantes : adjoindre au mot jana, « peuple » le mot rādhyati, «massacrer», ou bien le mot kaśati, « exterminer ». La short list se réduirait aux néologismes suivants, légèrement francisés à l’aide du suffixe –tion : «jana-kaśation » et «jana-radhyation ». Comme la lettre ś en sanskrit est une chuintante qui se prononce comme le ch de « chat », «janakaśation » serait difficile à prononcer. Je propose donc de préférer l’autre candidat et d’appeler ce qui se passe à Gaza une «jana-radhyation », ou pour faire plus court et percutant, la « radhyation » de Gaza.

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iRaphaël Lemkin a inventé ce terme pour qualifier non seulement les politiques nazies d’extermination systématique du peuple juif pendant l’Holocauste, mais aussi d’autres actions menées par le passé dans le but de détruire des groupes particuliers d’individus. Il a aussi été à la tête de la campagne appelant à faire du génocide un crime international et à le réprimer en tant que tel.

ii« De nouvelles conceptions supposent l’adoption de nouveaux termes. Par ‘génocide’, nous entendons la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique. Ce nouveau mot, forgé par l’auteur pour signifier une vieille pratique dans son évolution moderne, […] ne signifie pas nécessairement la destruction immédiate d’une nation. » Raphaël Lemkin. Axis Rule in Occupied Europe, Chapitre IX, 1944

iiiAinsi qu’en témoigne cet extrait : « Véronique — […] Le 3 novembre, à dix sept heures trente, au square de l’Aspirant-Dunant, à la suite d’une altercation verbale, Ferdinand Reille, onze ans, armé d’un bâton, a frappé au visage notre fils Bruno Houllié. Les conséquences de cet acte sont, outre la tuméfaction de la lèvre supérieure, une brisure des deux incisives, avec atteinte du nerf de l’incisive droite. Alain — Armé ? »

ivCe n’est pas là un pléonasme. Il y a une nécessité de créer un nouveau mot qui signifie quelque chose qui soit de l’ordre du « génocide » sans que les connotations attachées à ce dernier mot soient immédiatement convoquées. Puisque ce mot est déjà employé pour d’autres usages, et qu’aucun des mots de la langue française ne peut rendre compte de la « conception nouvelle » de la guerre à Gaza, il faut inventer un nouveau néologisme, qui viendrait accompagner le mot « génocide » dans la liste des mots destinés à dénoter les horreurs absolues dont l’humanité se rend coupable.

Une bombe nucléaire lâchée sur Gaza


Je lis aujourd’hui dans l’éditorial du journal Haaretz:

« Sunday’s remark by Heritage Minister Amichai Eliyahu (Otzma Yehudit), who said that dropping a nuclear bomb on the Gaza Strip is an option, is a problem not for Israeli public diplomacy but rather for Israeli reality. »

En effet.

Brève histoire de l’alliance entre Netanyahou et le Hamas


« Netanyahou et Abbas à l’Assemblée Générale des Nations Unies en 2016 ».

Je viens de lire un article d’Adam Raz dans le journal Haaretz, daté du 20 octobre 2023, sous le titre « Brève histoire de l’alliance Netanyahou-Hamas ». C’est une analyse approfondie de la politique de Netanyahou depuis 14 ans, qui, selon l’auteur de l’article, a consisté à maintenir le Hamas au pouvoir. Le pogrom du 7 octobre 2023 a aidé le premier ministre israélien à préserver son propre pouvoir.

Il m’a semblé que, dans le désert médiatique français (du point de vue stratégique et conceptuel), c’était là une contribution utile à l’intelligibilité des événements à Gaza et en Israël, dans la durée longue. C’est pourquoi j’ai estimé important de le traduire et de le présenter aux lecteurs de ce Blog.

« Beaucoup d’encre a coulé pour décrire la relation de longue date – ou plutôt l’alliance – entre Benjamin Netanyahou et le Hamas. Et pourtant, le fait même qu’il y ait eu une coopération étroite entre le premier ministre israélien (avec le soutien d’une grande partie de la droite) et l’organisation fondamentaliste semble s’être évaporé de la plupart des analyses actuelles – tout le monde parle d’ « échecs », d’ « erreurs » et de « contzeptziot » (conceptions figées). Dans ce contexte, il est nécessaire non seulement de rappeler l’histoire de la coopération, mais aussi de conclure sans équivoque : le pogrom du 7 octobre 2023 aide Netanyahou, et ce n’est pas la première fois, à préserver son pouvoir, certainement à court terme. Le mode opératoire de la politique de Netanyahou depuis son retour au poste de Premier ministre en 2009 a été et continue d’être, d’une part, le renforcement du pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza et, d’autre part, l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne. Son retour au pouvoir s’est accompagné d’un revirement complet par rapport à la politique de son prédécesseur, Ehud Olmert, qui cherchait à mettre fin au conflit par un traité de paix avec le dirigeant palestinien le plus modéré, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

Au cours des 14 dernières années, tout en appliquant une politique de division et de conquête à l’égard de la Cisjordanie et de Gaza, « Abu Yair » (« le père de Yair », en arabe, comme M. Netanyahou s’appelait lui-même lorsqu’il faisait campagne dans la communauté arabe avant une récente élection) a résisté à toute tentative, militaire ou diplomatique, susceptible de mettre un terme au régime du Hamas. En pratique, depuis l’opération « Plomb durci » fin 2008 et début 2009, sous l’ère Olmert, le pouvoir du Hamas n’a pas été confronté à une véritable menace militaire. Au contraire : Le groupe a été soutenu par le premier ministre israélien et financé avec son aide. Lorsque Netanyahou a déclaré en avril 2019, comme il l’a fait après chaque série de combats, que « nous avons rétabli la dissuasion avec le Hamas » et que « nous avons bloqué les principales voies d’approvisionnement », il mentait comme un arracheur de dents. Pendant plus d’une décennie, Netanyahou a prêté main forte, de diverses manières, au pouvoir militaire et politique croissant du Hamas. C’est lui qui a transformé le Hamas d’une organisation terroriste disposant de peu de ressources en un organisme semi-étatique. Il a libéré des prisonniers palestiniens, autorisé des transferts d’argent, l’envoyé qatari allant et venant à Gaza à sa guise, accepté l’importation d’un large éventail de marchandises, de matériaux de construction en particulier, tout en sachant qu’une grande partie de ces matériaux sera destinée au terrorisme et non à la construction d’infrastructures civiles, augmenté le nombre de permis de travail en Israël pour les travailleurs palestiniens de Gaza, et bien d’autres choses encore. Tous ces développements ont créé une symbiose entre la floraison du terrorisme fondamentaliste et la préservation du pouvoir de Netanyahou. Attention : il serait erroné de supposer que Netanyahou a pensé au bien-être des pauvres et des opprimés de Gaza – qui sont également victimes du Hamas – lorsqu’il a autorisé le transfert de fonds (dont une partie, comme on l’a vu, n’a pas été affectée à la construction d’infrastructures, mais plutôt à l’armement militaire). Son objectif était de nuire à Abbas et d’empêcher la division de la terre d’Israël en deux États. Il est important de rappeler que sans ces fonds du Qatar (et de l’Iran), le Hamas n’aurait pas eu l’argent nécessaire pour maintenir son règne de terreur, et son régime aurait été tributaire de la modération. Dans la pratique, l’injection d’argent liquide (par opposition aux dépôts bancaires, qui sont beaucoup plus faciles à observer) du Qatar, une pratique que Netanyahou a soutenue et approuvée, a servi à renforcer la branche militaire du Hamas depuis 2012. Ainsi, Netanyahou a indirectement financé le Hamas après qu’Abbas a décidé d’arrêter de lui fournir des fonds dont il savait qu’ils finiraient par être utilisés pour le terrorisme contre lui, sa politique et son peuple. Il est important de ne pas ignorer que le Hamas a utilisé cet argent pour acheter les moyens par lesquels les Israéliens sont assassinés depuis des années. Parallèlement, d’un point de vue sécuritaire, depuis l’opération Bordure protectrice en 2014, Netanyahou a été guidé par une politique qui a presque complètement ignoré le terrorisme des roquettes et des cerfs-volants et ballons incendiaires. Occasionnellement, les médias ont été exposés à un spectacle de chiens et de poneys, lorsque de telles armes ont été capturées, mais pas plus que cela. Il convient de rappeler que l’année dernière, le « gouvernement du changement » (l’éphémère coalition dirigée par Naftali Bennett et Yair Lapid) a mené une politique différente, dont l’une des expressions a été l’arrêt du financement du Hamas par le biais de valises remplies d’argent liquide. Lorsque Netanyahou a tweeté, le 30 mai 2022, que « le Hamas est intéressé par l’existence du faible gouvernement Bennett », il mentait au public.

Le gouvernement de changement a été un désastre pour le Hamas. Le cauchemar de Netanyahou était l’effondrement du régime du Hamas, qu’Israël aurait pu accélérer, même si le prix à payer était élevé. L’une des preuves de cette affirmation a été donnée lors de l’opération « Bordure protectrice ». À l’époque, M. Netanyahou a divulgué aux médias le contenu d’une présentation que l’armée avait faite au cabinet de sécurité et qui exposait les répercussions potentielles de la conquête de Gaza. Le premier ministre savait que le document secret, qui indiquait que l’occupation de Gaza coûterait la vie à des centaines de soldats, créerait un climat d’opposition à une invasion terrestre généralisée. En mars 2019, Naftali Bennett a déclaré à l’émission Hamakor de la chaîne 13 : « Quelqu’un a pris soin de divulguer ce document aux médias afin de créer une excuse pour ne pas agir… c’est l’une des fuites les plus graves de l’histoire d’Israël. » Bien entendu, la fuite n’a pas fait l’objet d’une enquête, malgré les nombreuses demandes des membres de la Knesset. Lors de conversations à huis clos, Benny Gantz a déclaré, alors qu’il était chef d’état-major de Tsahal, que « Bibi a fait fuiter cette affaire ». Qu’on se le dise. M. Netanyahou a divulgué un document « top secret » afin de contrecarrer la position militaire et diplomatique du cabinet, qui cherchait à vaincre le Hamas par divers moyens. Nous devrions tenir compte de ce qu’Avigdor Lieberman a déclaré à Yedioth Ahronoth, dans une interview publiée juste avant l’assaut du 7 octobre, que Netanyahou « a continuellement contrecarré tous les assassinats ciblés ». Il convient de souligner que la politique de Netanyahou visant à maintenir le Hamas à la tête de Gaza ne s’est pas exprimée uniquement par l’opposition à l’occupation physique de Gaza et aux assassinats d’acteurs clés du Hamas, mais également par sa détermination à contrecarrer toute réconciliation politique entre l’AP – le Fatah en particulier – et le Hamas. Le comportement de Netanyahou à la fin de l’année 2017, lorsque des pourparlers entre le Fatah et le Hamas étaient en cours, en est un exemple frappant. Un désaccord fondamental entre Abbas et le Hamas concernait la question de la subordination de l’armée du groupe islamiste à l’AP. Le Hamas a accepté que l’AP reprenne la gestion de toutes les questions civiles à Gaza, mais a refusé de rendre les armes. L’Égypte et les États-Unis ont soutenu la réconciliation et ont œuvré en ce sens. Netanyahou s’est totalement opposé à cette idée, affirmant à plusieurs reprises que « la réconciliation entre le Hamas et l’OLP rend la paix plus difficile à atteindre ». Bien entendu, M. Netanyahou n’a pas cherché la paix, qui n’était absolument pas à l’ordre du jour à l’époque. Sa position n’a fait que servir le Hamas. Au fil des ans, diverses personnalités des deux côtés de l’échiquier politique ont souligné à plusieurs reprises l’axe de coopération entre Netanyahou et le Hamas. D’une part, par exemple, Yuval Diskin, chef du service de sécurité Shin Bet de 2005 à 2011, a déclaré à Yedioth Ahronoth en janvier 2013 : « Si l’on regarde ce qui s’est passé au fil des ans, l’une des principales personnes ayant contribué au renforcement du Hamas a été Bibi Netanyahou, depuis son premier mandat en tant que Premier ministre. » En août 2019, l’ancien premier ministre Ehud Barak a déclaré à Army Radio que les personnes qui pensaient que M. Netanyahou n’avait pas de stratégie se trompaient. « Sa stratégie consiste à maintenir le Hamas en vie et en pleine forme… même au prix de l’abandon des citoyens [du sud]… afin d’affaiblir l’AP à Ramallah. » L’ancien chef d’état-major des FDI, Gadi Eisenkot, a déclaré au Maariv en janvier 2022 que M. Netanyahou avait agi « en totale opposition avec l’évaluation nationale du Conseil national de sécurité, qui a déterminé qu’il était nécessaire de se déconnecter des Palestiniens et d’établir deux États ». Israël a agi exactement dans le sens contraire, en affaiblissant l’Autorité palestinienne et en renforçant le Hamas. Le chef du Shin Bet, Nadav Argaman, en a parlé lorsqu’il a terminé son mandat en 2021. Il a explicitement prévenu que l’absence de dialogue entre Israël et l’Autorité palestinienne avait pour effet d’affaiblir cette dernière tout en renforçant le Hamas. Il a prévenu que le calme relatif qui régnait alors en Cisjordanie était trompeur et qu' »Israël devait trouver un moyen de coopérer avec l’Autorité palestinienne et de la renforcer ». Eisenkot a commenté, dans cette même interview de 2022, qu’Argaman avait raison. « C’est ce qui se passe et c’est dangereux », a-t-il ajouté. Les gens de droite ont tenu des propos similaires. L’un des mantras répétés est celui du député Bezalel Smotrich, nouvellement élu, qui a déclaré en 2015 à la chaîne de la Knesset que « le Hamas est un atout et Abou Mazen est un fardeau », faisant référence à Abbas par son nom de guerre. En avril 2019, Jonatan Urich, l’un des conseillers médias de Netanyahou et porte-parole du Likoud, a déclaré à Makor Rishon que l’une des réalisations de Netanyahou était la séparation de Gaza (à la fois politiquement et conceptuellement) de la Cisjordanie. M. Netanyahou « a fondamentalement détruit la vision de l’État palestinien dans ces deux endroits », s’est-il vanté. « Une partie de la réussite est liée à l’argent qatari qui parvient au Hamas chaque mois ». À peu près à la même époque en 2019, la députée du Likoud Galit Distel Atbaryan a écrit dans un post Facebook élogieux : « Nous devons le dire honnêtement – Netanyahou veut que le Hamas soit sur pied, et il est prêt à payer presque n’importe quel prix incompréhensible pour cela. La moitié du pays est paralysée, les enfants et les parents souffrent de post-traumatismes, les maisons explosent, les gens sont tués, un chat des rues tient un tigre nucléaire par les couilles ». Vous l’avez lu, mais vous n’y croyez pas ? Cela vaut la peine d’y croire, car c’est exactement la politique que Netanyahou a suivie. Le Premier ministre lui-même a parfois évoqué brièvement sa position à l’égard du Hamas. En mars 2019, il a déclaré lors d’une réunion des députés du Likoud, au cours de laquelle la question du transfert de fonds au Hamas était débattue, que « quiconque s’oppose à un État palestinien doit soutenir la livraison de fonds à Gaza parce que le maintien de la séparation entre l’AP en Cisjordanie et le Hamas à Gaza empêchera la création d’un État palestinien. » Deux mois plus tard, Channel 13 a cité l’ancien président égyptien Hosni Moubarak qui aurait déclaré à un journal koweïtien : « Netanyahou n’est pas intéressé par la création d’un État palestinien : « Netanyahou n’est pas intéressé par une solution à deux États. Il veut plutôt séparer Gaza de la Cisjordanie, comme il me l’a dit à la fin de l’année 2010 ». Le général (Rés.) Gershon Hacohen, un éminent homme de droite, a été on ne peut plus clair dans une interview accordée au magazine en ligne Mida en mai 2019. « Lorsque Netanyahou n’est pas entré en guerre à Gaza pour vaincre le régime du Hamas, il a essentiellement empêché Abou Mazen d’établir un État palestinien uni », a-t-il rappelé à l’époque. « Nous devons exploiter la situation de séparation créée entre Gaza et Ramallah. C’est un intérêt israélien du plus haut niveau, et on ne peut pas comprendre la situation à Gaza sans comprendre ce contexte. » Toute la politique de M. Netanyahou depuis 2009 vise à détruire toute possibilité d’accord diplomatique avec les Palestiniens. C’est le thème de son règne, qui dépend de la poursuite du conflit. La destruction de la démocratie est un aspect supplémentaire de la poursuite de son règne, ce qui a amené beaucoup d’entre nous à descendre dans la rue au cours de l’année écoulée. Dans cette même interview accordée en 2019 à Army Radio, M. Barak a déclaré que M. Netanyahou maintenait le Sud « sur une flamme basse constante ». Il convient de prêter une attention particulière à son affirmation selon laquelle l’establishment de la sécurité a déposé plusieurs fois sur la table du cabinet des plans « pour drainer le marais » du Hamas à Gaza, mais le cabinet n’en a jamais discuté. M. Netanyahou savait, a ajouté M. Barak, « qu’il est plus facile avec le Hamas d’expliquer aux Israéliens qu’il n’y a personne avec qui s’asseoir et personne à qui parler. Si l’AP se renforce, il y aura quelqu’un à qui parler ». Distel Atbaryan : « Notez bien ce que je dis : Benjamin Netanyahou maintient le Hamas debout afin que l’État d’Israël tout entier ne devienne pas l' »enveloppe de Gaza ». Elle a mis en garde contre un désastre « si le Hamas s’effondre », auquel cas « Abou Mazen risque de contrôler Gaza ». S’il la contrôle, des voix de gauche s’élèveront pour prôner des négociations, un règlement diplomatique et un État palestinien, y compris en Judée et en Samarie ». Les porte-parole de Netanyahou ne cessent de diffuser de tels messages. Benjamin Netanyahou et le Hamas ont une alliance politique tacite contre leur ennemi commun, l’Autorité palestinienne. En d’autres termes, Benjamin Netanyahou coopère et s’entend avec un groupe dont l’objectif est la destruction de l’État d’Israël et l’assassinat de Juifs. Le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman a vu juste lorsqu’il a écrit en mai 2021, au moment de la mise en place du gouvernement de changement, que Netanyahou et le Hamas étaient effrayés par la possibilité d’une percée diplomatique. Il écrivait que le premier ministre et le Hamas « voulaient tous deux détruire la possibilité d’un changement politique avant qu’il ne les détruise politiquement ». Il a ensuite expliqué qu’ils n’avaient pas besoin de parler ou d’avoir un accord entre eux. « Ils comprennent chacun ce dont l’autre a besoin pour rester au pouvoir et se comportent consciemment ou inconsciemment de manière à s’assurer qu’ils y parviennent. Je pourrais continuer à m’étendre sur le sujet de cette coopération, mais les exemples précédents parlent d’eux-mêmes. Le pogrom de 2023 est le résultat de la politique de Netanyahou. Ce n’est pas « un échec du concept », c’est le concept : Netanyahou et le Hamas sont des partenaires politiques, et les deux parties ont rempli leur part du marché. À l’avenir, d’autres détails viendront éclairer cette compréhension mutuelle. Ne commettez pas l’erreur de penser – même maintenant – que tant que Netanyahou et son gouvernement actuel seront responsables des décisions, le régime du Hamas s’effondrera. Il y aura beaucoup de discours et de pyrotechnie sur l’actuelle « guerre contre le terrorisme », mais le maintien du Hamas est plus important pour Netanyahou que quelques kibboutzniks morts. »