
Il y a quelques raisons de se plaindre des langues, des grammaires et des mots… A les fréquenter, on se rend compte que les grands concepts, les idées ineffables, on ne peut pas vraiment les représenter avec des alphabets, des syllabaires ou des sinogrammes. Les syntaxes et les syntagmes sont rarement adaptés à l’expression de l’indicible. Par exemple, de la neige tombe, et l’on sait que chaque flocon possède une unique forme. Chacun d’entre eux n’est-il pas déjà une métaphore? Mais comment la traduire en mots? La singularité absolue de chaque flocon se traduit en une originale étoile de glace. Aucune autre étoile ne peut en mimer l’essence. Un alphabet qui serait composé de trillions de trillions d’étoiles à six branches, toutes différentes, toutes singulières, permettrait-il d’avancer dans la représentation de l’irreprésentable?
En 1958, à défaut d’étoile à six branches, un certain Lacan éprouva le besoin de griffonner un losange à quatre côtés, pour « élucider la formule constante du fantasme dans l’inconscient ». Il proposa de la noter : S barré, poinçon, petit a ‒ (S/◊a). Le S barré est le « sujet » en tant qu’il est « barré, annulé, aboli ». Par le losange, ou « poinçon », il est en relation avec l’objet petit a, qui est censé représenter « l’autre », et donc le désir, etc., bref, ce qui lui donne son existence et lui permet de continuer d’être « un sujet qui parlei« .
Laissons-là Lacan. Il s’agirait maintenant, et peut-être plus encore à l’avenir, d’exhausser la langue et de généraliser l’usage de toutes sortes de ressorts symboliques et scripturaires afin d’en dynamiser les potentialités heuristiques. La mémoire typographique a conservé des lettres-pépites qu’il convient urgemment de faire briller sous des soleils neufs. Par exemple, pourquoi ne pas exhumer du passé quelques formes originales, mais oubliées, comme : ҉ , , Ⱉ , Ⱶ, Ϡ , et ᾆ, pour en proposer de nouveaux usages. Les deux premières sont cyrilliques, la troisième est latine, les deux dernières sont grecques. L’on a jusqu’à nos jours négligé, on ne le niera pas, leurs puissances d’évocation, leurs fulgurance littérales, leurs scintillements poétiques. Il me paraît nécessaire de les remettre en lice en notre époque de grande pauvreté symbolique et critique, laquelle se traduit notamment par une absolue déshérence diacritique.
Le signe ҉ , précisément « diacritique » dans l’alphabet cyrillique, signifie la multiplication par un million. Associé à un nombre, il le multiplie en un million de fois lui-même. Opération peut-être arithmétique, ou encore alchimique, en tout cas éminemment métamorphique.
La lettre cyrillique Ⱉ se prononce « ot ». Cette lettre peut aussi être notée ⱉ en minusculeii. Elle est la 25e lettre de l’alphabet dit « glagolitique »iii . Elle représentait originellement la ligature d’un Ѡ et d’un Т. Puis elle est devenue une lettre à part entière, étant utilisée en slavon d’église pour représenter la préposition отъ, qui signifie « en provenance de ».
La lettre grecque Ϡ se lit « sampi« (en grec: σαμπῖ / sampî) . C’est une lettre archaïque servant à noter un double /S/iv. Elle est aussi utilisée comme numéral moderne.
La lettre latine Ⱶ est un « demi H ». Elle fait partie des trois « lettres claudiennes », créées par l’empereur Claude au 1er siècle. Elle représentait une voyelle se situant quelque part entre i et u, proche de /y/, et appelée sonus medius par les grammairiens de l’antiquité. Les lettres claudiennes comprenaient aussi le Digamma inversum Ⅎ et l’Antisigma Ↄ. Introduites par Claude dans l’alphabet latin, elles furent brièvement utilisées durant son règne dans les inscriptions publiques avant d’être abandonnées après sa mort.
Enfin il y a cette composition à quatre étages, ᾆ , où l’on reconnaît la lettre grecque α (alpha) habillée de trois signes diacritiques: le perispomeni (la vaguelette ~ qui se trouve au-dessus de l’alpha); le psili pneumatav, appelé aussi « esprit doux », et noté ᾿, situé sous cette vague; et l’hypogegrammeni (la petite virgule sous l’alpha: ι).
Maintenant vient le moment alchimique, et pour tout dire, heuristique. Prenons nos cinq signes, alignons-les pour les assembler en une seule formule que je qualifierai lacaniènnement d’ « algorithmique ».
Cela donne : Ⱉ ᾆ Ⱶ Ϡ ҉
Soit, si l’on sonorise : « ot alpha y sampi myria« .
Nous avons là, réduite à sa plus simple expression, une formule extrêmement dense, infiniment ouverte, et chargée de tous les futurs possibles. Elle concentre en un seul pentagramme la création de l’Homme et l’avenir de toutes ses métamorphoses.
Traduisons littéralement : « Depuis l’Oméga originel (Ⱉ ), l’Homme (ᾆ) tend à (Ⱶ) dédoubler son Soi (Ϡ) une myriade de fois ҉
Explication: Ⱉ est l’Oméga des origines, et non pas le point Oméga teilhardien de la fin des Temps. La lettre ᾆ et ses trois signes diacritiques symbolisent l’Homme en tant qu’il est doté d’un corps α, ponctué diacritiquement d’une âme (~, le perispomeni), d’un esprit (l’esprit doux ᾿, psili pneumata) et d’un Soi profond (la virgule souscrite « ι », hypogegrammeni). L’Homme-alpha doit passer par un demi-H, il doit subir cet Exode noté Ⱶ, pour se dédoubler en un double Soi, un double S, noté Ϡ (sampi). Puis il doit se métamorphoser en « myriades » (du grec myrios) dans la grande ronde multiplicatrice du cosmo-métaphysique, … ҉ …
Moralité: Il me semble que nos langues pourraient beaucoup mieux faire, pour saisir l’insaisissable, pour exprimer l’ineffable, si l’on enrichissait d’inventions nouvelles nos courts alphabets, nos pauvres signes, si peu « diacritiques »…
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i« Le sujet en tant qu’il est barré, annulé, aboli, par l’action du signifiant, trouve son support dans l’autre, définit l’objet comme tel. Cet autre, objet prévalent de l’érotisme humain, nous essayerons de l’identifier […] c’est là, dans ce fantasme humain, qui est fantasme du sujet, et qui n’est plus qu’une ombre, c’est là que le sujet maintient son existence, maintient le voile qui fait qu’il peut continuer d’être un sujet qui parle. » Jacques Lacan. Le désir et son interprétation. 2013, p. 144
iiUnicode +47E
iiiL’alphabet glagolitique est le plus ancien alphabet slave. Inventé par les frères Cyrille et Méthode au monastère de Polychron, il a été originellement utilisé en Grande-Moravie. Il tire son nom du vieux-slave glagoljati qui signifie « dire ».
ivϠ , sampi, est une forme épigraphique, en grec ancien σαμπῖ / sampî (Unicode +3E0). Elle a disparu de l’alphabet classique mais a été conservée, sous une forme un peu différente, dans la numération pour noter le nombre 900.
vUnicode +0486
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