Vie Artificielle : des cafards et des anges


« Cafard saisi d’une idée » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Pour Francisco Varela, spécialiste des neurosciences cognitives, et théoricien de la « vie artificielle », la vie évolue en permanence en fabriquant elle-même les conditions systémiques de cette évolution — selon un processus autonome qu’il appelle auto-poièse , du grec autos, ‘moi-même’ et poïeïn, ‘faire’. La vie se ferait donc elle-même ! C’est aussi simple que cela ! De la complexité entrelacée des mécanismes vivants émergerait la simplicité de la vie même… « La vie crée sans cesse ses propres formes, par auto-poièse. Une cellule n’existe que parce qu’elle fabrique en permanence les conditions de son identité et de son autonomie : elle garantit l’invariance de son organisation interne dans un flux constant de perturbations. Elle appréhende le réel qui l’entoure à travers sa propre cohérence interne, qui n’est pas matérielle mais systémiquei.» Chaque cellule vivante possède une forme élémentaire de conscience, basée sur la reconnaissance entre le dedans et le dehors. On en induit que tous les autres niveaux systémiques composant l’organisme vivant disposent aussi de formes émergentes de conscience. De là, l’idée que l’être humain n’a pas une conscience, mais est habité en permanence par une pluralité de « consciences » sous-jacentes, et de diverses natures… Mais comment penser la coexistence de ces multiples formes de conscience ? Comment ces diverses consciences se coordonnent-elles et se hiérarchisent-elles ? Y a-t-il un fondement unique qui ‘dépassent’ leur multiplicité en les subsumant toutes sous son unité ? Ou bien cette unité ne fait-elle que résulter de la multiplicité, comme étant le produit nécessaire, auto-poiétique, de leur agrégation systémique ? Mais comment, dans un cas, expliquer la manière dont des consciences élémentaires peuvent être subsumées sous une conscience du « soi », unifiée a priori ? Ou bien, dans l’autre cas, comment expliquer que leur multiplicité exsude cette unité a posteriori ? Dans le premier cas, comment garantir l’unité essentielle, transcendantale, du soi ? Ou bien faut-il renoncer à cette idée du soi comme étant illusoire, et admettre, malgré l’apparence, la réalité d’une conscience essentiellement diffuse, éclatée, faite d’une multiplicité de sous-consciences hétérogènes, labiles, chacune possédant un certain degré d’autonomie ?

Les sciences cognitives sont parties à la recherche d’un Soi fondamental, d’une conscience du soi fondant l’unité de l’esprit, dit Varela, mais il affirme aussi qu’elles n’ont pu mettre en évidence que la nature divisée, fragmentée, plurielle, de la conscience. C’est pourquoi, changeant de registre, il professe son adhésion à l’approche bouddhiste : il n’existe pas de Soi unifié, il n’y a pas de fondement ultime de la conscience, c’est la pensée qui nous pense, et la prétendue souveraineté de la conscience et la raison n’est qu’une illusion. Ce n’est pas le ‘moi’ qui pense, c’est la pensée qui ‘me pense’, je ‘suis pensé’ par des myriades de processus internes dont ma conscience ne représente que la couche finale, apparente, l’enveloppe extérieure de ‘pensées’ invisibles et inconscientes. Le sentiment du moi n’est lui-même qu’une illusion. Cette illusion est-elle nécessaire pour affirmer cette autre illusion qu’est celle de la souveraineté et de la liberté du Soi ? On se croit libre de vouloir ou de penser alors que bien d’autres phénomènes inconscients restent invisiblement à l’œuvre, dans les profondeurs, imposant leurs déterminismes. « Ce fut un coup de foudre. Je me suis dit: ‘Qu’est-ce que tu peux être con ! Tu travailles sur l’esprit, et tu es passé à côté de ton propre esprit !’ […] Observez un cafard, il court sur le sol, puis, sans transition, monte un mur et se retrouve au plafond. Les notions d’horizontale, de verticale, d’envers, n’ont absolument pas le même sens pour lui que pour nous. Son monde mental n’a rien à voir avec le nôtre. Peut-être l’imagine-t-il plat ? Cette différence ne vient pas de son minuscule cerveau. Pour le comprendre, il vaut mieux regarder ses pattes. Pendant des années, j’ai étudié les deux mille cinquante-trois senseurs de la deuxième patte du milieu d’un cafard ! L’insecte agit dans le monde sans aucune prévision sur l’environnement. Il le fabrique, il le construit, et s’y adapte depuis la nuit des temps. Aujourd’hui, dans le cadre de la vie artificielle, on construit des robots sur le modèle de l’insecte, sans cerveau central mais avec des senseursii» La métaphore du cafard s’appliquerait-elle donc à l’esprit ? L’esprit serait-il analogue à un gigantesque cafard mental, doté de milliers de milliards de pattes ? Ou alors peut-il être comparé à une myriade de cafards indépendants qui courent, montent, volent et descendent non sur des ‘murs’ et des ‘plafonds’ bien réels, mais parmi diverses représentations ‘immanentes’ du monde réel ? Ces cafards mentaux, désordonnés et surexcités, créent-ils sans cesse, au fur et à mesure, de nouveaux murs, de nouveaux plafonds, ou bien creusent-ils des tunnels inattendus, insoupçonnés, dans des représentations mouvantes, sans qu’un réel cerveau central organise tous ces fourmillements ? Si le cerveau, et l’organisme lui-même, n’est qu’un tel vaste ‘nid de cafards’, y a-t-il auto-construction, auto-poièse, de l’organisme et de l’environnement qu’il perçoit ? Varela use de cette métaphore : la vie est faite de cette « circularité fondamentale ». Le monde et les organismes qu’il contient s’enveloppent et s’engendrent mutuellement et circulairement, dans d’incessantes boucles rétroactives. Mondes et créatures, environnements et organismes, sont fondamentalement interdépendants, ils ne cessent d’évoluer ensemble, du fait même qu’il sont si étroitement liés. La réalité du monde est ainsi construite puis ‘dépassée’ par le jeu libre des créatures qui évoluent en son sein, et qui ‘s’y dépassent’ aussi elles-mêmes, par auto-invention, auto-dévoilement, et constant couplage épigénétique avec l’environnement. « On n’apprend ça nulle part dans la philosophie occidentale. Seul le bouddhisme n’a jamais cherché à trouver un fondement ultime à l’esprit, qui serait le rationalisme. Le bouddhisme ne croit ni en Dieu, ni en un absolu de la pensée humaine. L’expérience bouddhiste de la méditation nous enseigne au contraire que l’ego, le soi, peuvent se désinvestir de leur arrogance et de leur hantise du fondement et du savoir absolu, et qu’ainsi nous vivrons mieuxiii. » Les neurosciences cognitives, l’IA, la ‘Vie Artificielle’, donneraient-elles raison au bouddhisme plutôt qu’au cartésianisme ou au kantisme ? Varela le pense. Avant d’opiner dans un sens ou dans l’autre, notons qu’il ne s’agit pas là seulement d’un débat d’ordre philosophique sur la nature de la conscience. Il s’agit en réalité d’une question plus fondamentale encore sur l’essence de l’esprit (humain). Doit-on considérer l’esprit comme une entité simplement émergente, le résultat nécessaire d’une complexité bouillonnante, d’une épigenèse progressive ? Ou, bien au contraire, doit-on considérer l’esprit comme étant, fondamentalement, l’émanation d’une singularité métaphysique, que l’on pourrait appeler « âme », par exemple, ne serait-ce que pour la distinguer de la matérialité des myriades de processus mentaux qu’elle est censée subsumer, mais dont la fonction est seulement de la nourrir et de la faire croître ?

Je ne nie pas que la métaphore des cafards, choisie par Varela, puisse sans doute s’appliquer à certains aspects de nos comportements, programmés dans les couches profondes de notre organisme, après des millions d’années d’évolution. Mais les cafards ne courent pas seulement, ils volent aussi, parfois. Ce faisant, sont-ce ces vols qui nous font parfois rêver de « millions d’oiseaux d’or », ou même nous font voir des « anges », comme jadis Abraham, Agar ou Moïse en témoignèrent ? Sont-ce seulement des « cafards » en nous qui font mouvoir les ailes de notre imagination, et peuplent nos rêves ? Je ne le pense pas. L’idée d’auto-poièse est en partie adaptée, du moins pour décrire les échelons les plus automatisés de la société de systèmes que chaque être humain incarne. Mais elle ne l’est pas du tout pour évoquer ce qu’il y a de plus sublime en toute âme humaine, à savoir ce qu’elle reçoit d’ailleurs et d’autre qu’elle-même : l’inspiration qui descend, et l’aspiration à se dépasser toujours davantage, non par soi seul, mais comme soulevé par le vent d’ailes invisibles.

________________________

iFrancisco Varela définit ainsi l’autopoïèse : « Un système autopoïétique est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui (b) constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau. Il s’ensuit qu’une machine autopoïétique engendre et spécifie continuellement sa propre organisation. Elle accomplit ce processus incessant de remplacement de ses composants, parce qu’elle est continuellement soumise à des perturbations externes, et constamment forcée de compenser ces perturbations. Ainsi, une machine autopoïétique est un système à relations stables dont l’invariant fondamental est sa propre organisation (le réseau de relations qui la définit). » Autonomie et connaissance. Essai sur le vivant. Seuil, 1889, p. 45

iihttp://fredericjoignot.blog.lemonde.fr/2007/09/19/lesprit-nest-pas-une-machine-rencontre-avec-le-neurobiologiste-francisco-varela-un-des-peres-de-la-recherche-cognitive/

iiiIbid.