La véritable raison pour laquelle les États-Unis ont lancé au Venezuela la récente « opération spéciale » (pour utiliser un terme poutinien) afin de prendre le « contrôle » de sa politique n’a rien à voir avec la « drogue », le « terrorisme », ou la « démocratie ». Il s’agit en réalité de la survie à moyen terme du dollar américain. Il s’agit plus précisément de préserver le système des pétrodollars qui a permis aux États-Unis de rester la puissance économique dominante pendant les cinq dernières décennies. Il se trouve que le régime chaviste du Vénézuela a simplement commis l’erreur fatale de tenter d’y mettre fin. On sait que ce pays est le plus riche du monde en réserves « prouvées » de pétrole (303 milliards de barils, soit plus de 20% du pétrole mondial, c’est-à-dire plus que l’Arabie Saoudite). Mais ce qu’il est véritablement crucial de comprendre, c’est que, ayant été placé sous sanctions états-uniennes depuis 2017, le Vénézuela vendait ce pétrole en yuan chinois, en non pas en dollars américains. En 2018, le Vénézuela a annoncé qu’il allait « se libérer du dollar « , et a commencé d’accepter les paiements pour le pétrole en yuan, en euros, en roubles – tout sauf en dollars. Le Vénézuela a aussi demandé à rejoindre les BRICS. Il a développé des systèmes de paiement direct avec la Chine pour contourner le système SWIFT. Or, le système financier américain repose sur un pilier essentiel : le pétrodollar. Il se trouve aussi qu’il y a assez de pétrole au Vénézuela pour financer la dé-dollarisation croissante du commerce pétrolier pendant les prochaines décennies. En 1974, Henry Kissinger avait conclu un accord avec l’Arabie saoudite : tout le pétrole vendu dans le monde devait être vendu en dollars américains. En échange, l’Amérique fournissait une protection militaire. Cet accord stratégiquement conçu a subséquemment créé une demande artificielle de dollars dans le monde entier, simplement pour pouvoir acheter du pétrole. Cela a permis aux Etats-Unis de faire tourner la planche à billets verts de façon illimitée, pour financer son armée surarmée et des budgets immensément et structurellement déficitaires. Le pétrodollar est l’une des clés essentielles de l’hégémonie américaine. Ceux qui contestent la dominance du pétrodollar doivent surveiller leurs arrières… En l’an 2000, Saddam Hussein a annoncé que l’Irak vendrait du pétrole en euros, et non plus en dollars. En l’an 2003, l’Irak a été envahi. Saddam a été assassiné. Le changement de régime a été fort profitable pour les amis de Bush. Le pétrole irakien est revenu sous le giron états-unien. Les armes de destruction massive n’ont jamais été retrouvées parce qu’elles n’avaient jamais existé. En l’année 2009, Kadhafi a proposé une monnaie africaine adossée à l’or et appelée le dinar-or pour le commerce du pétrole. Des courriels de Hillary Clinton rendus publics ont confirmé que c’était la principale raison de l’intervention: « Il y avait ce projet d’établir une monnaie panafricaine basée sur le dinar-or libyen ». En 2011, l’OTAN a bombardé la Libye. Kadhafi a été assassiné. Le dinar-or est mort avec lui. Et maintenant, c’est le tour de Maduro. Avant son enlèvement, il contrôlait presque deux fois plus de pétrole que Saddam et Kadhafi réunis, mais surtout il vendait ce pétrole en yuans, et il participait activement à l’établissement de systèmes de paiement hors de la zone dollarisée, en partenariat avec la Chine, la Russie et l’Iran. Impardonnable! Marco Rubio, le secrétaire d’Etat états-unien vient de déclarer sur NBC : « Ce que nous ne tolérerons pas, c’est que l’industrie pétrolière vénézuélienne soit contrôlée par des adversaires des Etats-Unis. Il faut comprendre: pourquoi la Chine a-t-elle besoin de leur pétrole? Pourquoi la Russie a-t-elle besoin de leur pétrole? Pourquoi l’Iran a-t-il besoin de leur pétrole? Ils ne sont pas même sur ce continent. Nous sommes dans l’hémisphère occidental. C’est ici que nous vivons, et nous n’allons pas permettre que l’hémisphère occidental devienne une base d’opérations pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des Etats-Unis. » Rien de plus clair, n’est-ce pas? L’erreur du Vénézuela est à l’évidence de s’être allié aux trois pays cités par Marco Rubio, lesquels sont notoirement à la tête d’une stratégie concertée de dé-dollarisation mondiale. Lorsqu’un régime (pétrolier) attaque le pétrodollar, il tombe peu après, à chaque fois… Stephen Miller (conseiller américain à la sécurité intérieure) a dit, il y a deux semaines, que c’était l’ingéniosité américaine qui avait créé l’industrie pétrolière au Vénézuela. L’expropriation des grandes compagnies pétrolières états-uniennes par le régime chaviste fut, selon lui, la plus grande spoliation de biens états-uniens à l’étranger. Sa thèse est que le pétrole vénézuélien appartient aux Etats-Unis d’Amérique parce que les entreprises états-uniennes en ont développé l’exploitation il y a cent ans. Si ces questions reviennent brutalement au-devant de la scène, c’est qu’il y a un problème structurel, systémique : le système des pétrodollars fondé en 1974, comme dit plus haut, est en danger de péricliter. La Russie, sous sanction depuis son « opération spéciale » en Ukraine, vend du pétrole en roubles et en yuan. L’Iran, également sous sanction, négocie avec des devises autres que le dollar depuis des années. L’Arabie saoudite discute ouvertement avec la Chine de vendre son pétrole en yuan. La Chine a mis en place le China International Payments System (CIPS), sa propre alternative à SWIFT avec 4 800 banques dans 185 pays. Les BRICS mettent en place des systèmes de paiement destinés à contourner complètement le dollar. D’ores et déjà, le projet mBridge permet aux banques centrales de régler instantanément les transactions en monnaies locales. Le Vénézuela, qui voulait rejoindre les BRICS avec ses réserves de 303 milliards de barils de pétrole, accélérerait cette tendance inévitable. Voilà la raison pour laquelle Maduro a été kidnappé. L’accusation de trafic de drogue portée contre lui serait simplement risible, si elle n’était pas avant tout une grave insulte à l’égard de l’intelligence de tout un chacun. Le Venezuela n’est pas un pays producteur de cocaïne, c’est un pays producteur de pétrole. Il n’y a aucune preuve non plus que Maduro dirigeait une « organisation terroriste ». La mise en place d’une véritable « démocratie » au Vénézuela n’est certes pas non plus parmi les préoccupations de Donald Trump. La vraie raison est de conserver la suprématie du pétrodollar. Mais les conséquences de ce coup de force vont être structurelles, et se faire sentir à l’échelle mondiale. La Russie, la Chine et l’Iran ont déjà dénoncé une « agression armée ». Ces pays vont-ils rester inertes? La Chine est le plus gros client pétrolier du Vénézuela, et elle paie ses livraisons en yuan. Toutes les nations qui envisagent la dé-dollarisation viennent de recevoir le message 5 sur 5. Maintenant, elles savent ce qu’il se passe si elles menacent l’hégémonie du dollar. Attaquez le dollar et vous verrez ce qu’il vous en coûtera. Que va-t-il se passer? Ces pays pourraient par exemple réaliser que leur seule protection est de s’unir plus étroitement, et d’aller encore plus vite en matière de dé-dollarisation. Il n’est pas sûr, non plus, que la stratégie trumpiste d’accaparement impérialiste des ressources naturelles et géostratégiques soit bien reçue aux Etats-Unis. Bien entendu, les compagnies pétrolières américaines ont déjà été sollicitées pour « retourner au Venezuela », contre la promesse d’être dédommagée de leurs « expropriations ». Mais elles ne semblent pas si pressées d’entreprendre d’énormes investissements au Vénézuela, vu l’extrême instabilité politique, et les risques à court, moyen et long terme. Imaginons cependant que l’administration Trump mette au pouvoir au Vénézuela une droite « dure » et, sans contradiction apparente, totalement « inféodée » aux intérêts états-uniens. Le pétrole coulerait à nouveau à flots, et en dollars, dans quelques années, vu l’importance des investissements à faire. Première conséquence, systémique, le prix du baril d’or noir va baisser fortement, à terme. Comment vont réagir la Russie, la Chine, l’Iran et même l’Arabie saoudite? La Russie tremble déjà pour son rouble, alors que son économie de guerre repose sur ses revenus pétroliers et gaziers. Quant à la Chine, elle dispose assurément de plusieurs leviers économique et stratégique (dont les terres rares) qui lui permettront de riposter au moment voulu. Les BRICS, qui contrôlent 40% du PIB mondial, pourraient quant à eux, affirmer plus fortement leur refus de l’hégémonie du dollar. Quant à l’Europe, elle ne compte plus pour grand chose parmi les grands fauves hobbesiens qui se partagent l’avenir du monde. Cependant, l’extrême mollesse de ses réactions suite aux flagrantes attaques contre l’ « ordre international », et suite aux menaces répétées d’annexion du Groënland, montre qu’elle est prête à se laisser humilier jusqu’à la bassesse, sans même être sûre d’en tirer le moindre avantage économique ou sécuritaire. Elle est en train de perdre sur tous les tableaux – ce qui fait d’ailleurs partie du plan, sans aucun doute. Quelle décrépitude! Quelle cécité! Quelle veulerie du « politique » européen! Que se passera-t-il, par ailleurs, quand le monde entier se rendra compte que seule la violence, et non le « droit » ou la « justice », obtient des résultats? La violence appelle évidemment la violence. D’autant que les Etats-Unis, en déployant spectaculairement leur force tactique, viennent aussi de dévoiler inopinément leur faiblesse stratégique. L’ « opération spéciale » anti-Maduro est un aveu que le pétrodollar ne peut plus imposer sa prééminence par ses propres mérites, et qu’il existe désormais une « coalition des volontés » pour créer d’autres pôles d’influence de par le monde. Ces « volontés », aujourd’hui momentanément contrariées, ne vont pas en rester là, et elles n’ont pas fini de déployer leurs réseaux. L’Histoire est toujours pleine de surprises, et ne soyons pas surpris si elle continue de nous surprendre dans le proche avenir… Gageons que les trois prochaines années nous réserveront bien plus de surprises que la seule année 2025. Et gageons aussi que le monde après 2028 sera bien différent de celui que nous connaissons actuellement. La géopolitique mondiale est nettement plus fascinante que dix saisons de série N.
i« L’esprit aime la colonie et l’oubli ». Hölderlin. Le Pain et le Vin. Publié par Friedrich Beissner. Les Traduction du grec de Hölderlin, 1933, p. 147. Traduction de l’allemand par Jean Launay, in Matin Heidegger. Approche de Hölderlin. Gallimard, 1973, p.114
ii« We had to teach the despairing men, that it did not really matter what we expected from life, but rather what life expected from us. » (« Nous devions apprendre aux hommes désespérés que ce qu’on attend de la vie n’importe pas, mais plutôt ce que la vie attend de nous. »). Viktor Frankl. Man’s Search for Meaning. 1963, p. 122
iii« Je suis un étranger sur la terre » (Ps 119, 19) גֵּר אָנֹכִי בָאָרֶץ , guer anokhi va’arêts.
L’homme qui, par quelque grâce incompréhensible, atteindrait une entière conscience de l’état actuel du monde, qui posséderait une vision véridique du temps présent, se sentirait paradoxalement fort seul, extrêmement isolé ; il ne trouverait personne avec qui parler ou penser. Il se sentirait étrangement exclu des hordes et des tribus, écarté des peuples, coupé des masses et rejeté des nations. Si, par-dessus le marché, il possédait aussi quelque fibre prophétique, s’il pressentait l’avenir proche ou lointain, par morceaux ou en totalité, il serait bien plus esseulé encore, il se sentirait alors si prisonnier de ce savoir, qu’il en deviendrait étranger à lui-même, projeté dans un ailleurs, et littéralement aliéné. Dans un tel état de lucidité, supposée surhumaine, et dans la solitude qui l’accompagnerait, il serait amené à douter de ses pensées les plus intimes, les plus spontanées, à questionner ses déductions les plus serrées, les mieux étayées, et à sonder la sûreté même de sa raison. Rien d’étonnant à cela : les hommes vraiment « conscients » ont toujours été, à toutes les époques, dans tous les mondes, absolument et initialement solitaires. C’est l’une des conditions de leur vision, le prix de leur anticipation. Chaque pas vers une conscience plus incisive, plus aiguë, les éloigne davantage de l’inconscience commune, les libère d’une participation purement animale, collective, mimétique, avec la foule. Le cas échéant, s’ils ont quelque tendance mystique, ils se détachent même de leur fusion avec le Tout, parce qu’ils voient bien que le Tout lui-même reste toujours enceint d’un devenir encore impensé, encore impensable. Chaque pas en avant pour l’homme qui recherche une plus pleine conscience le détache toujours un peu plus de l’inconscience quasi utérine dans laquelle la masse des hommes s’agite et s’ébroue. Mais dans son avancée, que voit-il enfin en pleine conscience ? Il voit ce qui vient, ce qui, encore caché, meut les temps neufs. Seul l’homme vraiment « conscient » est donc essentiellement « moderne » ‒ au sens pré-moderne que ce terme avait jadis, en bas-latini. Lui seul voit précisément ce que donne à voir en son fond le temps présent. Il voit tout ce qui manque d’évidence à ce temps-ci, tout ce qui s’en absente, tout ce qui a disparu, et aussi tout ce qui n’est pas advenu, tout ce qui est en gésine, en puissance, et qui pourrait bien ne jamais advenir, si les conditions n’étaient pas remplies. Lui seul, l’homme vraiment « moderne », possède une conscience qui se déploie au-dessus de son époque, survole le passé et se propose de planer vers l’avenir. Lui seul réalise en son for intérieur que les modes de vie, tant anciens qu’actuels, le lassent, l’indiffèrent ou l’exaspèrent. Les valeurs et les aspirations des mondes passés comme celles du monde présent ne l’intéressent plus que d’un point de vue historique, elles lui paraissent « démodées ». En lui-même (et non pas dans le monde), il cherche un indice de temps à venir, de temps qui seraient plus adéquats à son désir. Ainsi, il devient anhistorique, au sens ontologique. Il voit que l’histoire du monde et l’histoire personnelle de son être se découplent, se détachent, se séparent, se dés-intriquent sous tous rapports. Il veut maintenant se détourner de toutes les réalités affadies, imbéciles et cruelles de cette histoire-là, l’histoire présente de ce monde-ci. Il sent même sa propre essence se détacher de l’Histoire avec un H. Il désire maintenant s’éloigner de la masse des hommes qui vivent sans pourquoi, dans l’étroitesse de leurs traditions, dans la brièveté de leurs vues, dans l’hypocrisie de leurs croyances. Il sait qu’il n’est pleinement lui-même que lorsqu’il ne vit ni dans le passé, ni dans le présent. Il est parvenu au bord extérieur de ce monde-ci, il en voit la flagrante finitude, l’irréalité même. Il est fatigué d’observer ses turpitudes, le mouvement de la tourbe, l’apparat des tyrans, ces homoncules dominateurs, vulgaires et assassins. Il a laissé derrière lui tout le passé, le passé dépassé et le passé trépassé. Il a cessé de prendre à cœur l’énormité des menaces mortifères qui pèsent sur l’avenir. Coincé seul sur la vire glissante, verglacée, du moi, il considère les lignes ‒ au fond du néant, il le sait, tout peut soudain s’abîmer. Il peut aussi en suivre d’autres, à nouveau, vers le haut, pour s’élever vers des sommets invisibles, selon la justesse de la prise et la force du bras. « Quel moment romantique et grandiose !», se dit-il, in petto, non sans une amère ironie. Cela frôle le pathos malvenu ou le ridicule assumé, pense-t-il encore. Rien n’est plus banal que de croire posséder une « grande conscience », reconnaît-il en lui-même, quand on est immobile dans la paroi du réel. Enfermé dans sa solide solitude, qui d’autre que lui-même peut lui garantir la vérité de l’analyse, la pertinence du jugement, la fermeté du projet, la certitude du cap ? Personne. Tout le porte à subodorer qu’un homme qui se croirait doté d’une « grande conscience » est en réalité inconscient de sa grande inconscience. C’est là un résultat général. Une multitude de personnes sans réel relief, mais pleines d’elles-mêmes, croient vivre d’une vie très « moderne », affirmative, occupée, sans distance. Elles sautent dans tous les trains qui passent, les omnibus comme les TGV, sans s’inquiéter de leurs incertaines ou terminales destinations.
En revanche, un homme vraiment « moderne », au sens métaphysique, serait l’homme qui n’habiterait ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans quelque avenir indéfinissable, mais qui verrait la nécessité de transcender tous ces « modes » de l’être, pour s’en affranchir enfin. L’homme vraiment « moderne » serait sans « mode », parce qu’il voudrait transcender tous les modes, et toutes les modes. Les transcender ? Pour les remplacer par quoi ? Par une raison hyper-critique ? Par une foi post-mosaïque et post-messianique ? Par une philosophie, qui ne serait pas faite de mille plateaux, ou de mille collines, mais striée de dix mille abîmes, illuminée de cent mille étoiles, irriguée de millions d’hyphes et baignée de milliards de cieux.
Les yeux lents des masses clignent sans distinguer de clarté : une nuit inintelligible les noie d’ombres, les confond d’illusions, les embrouille de spectres. Il n’y a rien à y faire, les foules n’y voient goutte : et, à toute époque, les hommes les plus réellement « modernes » leur suscitent lazzi et dérision. Ils leur apparaissent d’emblée suspects et sont aussitôt jugés coupables ‒ comme Socrate et Jésus jadis, et comme, demain, tous ceux qui diront la vérité. Être anhistorique est un péché prométhéen, contre les dieux et contre les hommes. En se voulant anhistorique, l’homme moderne devient un pécheur métaphysique, un bouc émissaire, qu’il faut rouer de coups, et tuer, parce qu’il révèle des vérités inacceptables pour l’inconscience publique. Accéder à un niveau de conscience plus élevé pèse un fardeau, demande un sursaut, exige un salto. Seul l’homme qui a dépassé tous les stades de conscience appartenant au passé, et qui a amplement rempli les devoirs assignés par le monde actuel, peut en toute connaissance, désirer s’en détacher, s’en éloigner. Désormais libre du passé et du présent, il pourra, s’il le veut assez, tenter d’atteindre un autre niveau de conscience, une conscience à venir.
Beaucoup de gens se croient sincèrement « modernes », mais ils ne connaissent pas l’acception proprement métaphysique du mot. Il est plus facile de trouver un homme métaphysiquement « moderne » parmi ceux qui se sont formés « à l’ancienne ». Ceux-là sont mus par la nostalgie, non de ce qui a été, mais de ce qui aurait pu être. Ils veulent réparer ce qu’ils considèrent être une rupture inévitable avec la tradition, en mettant, peut-être plus que nécessaire, quelque accent sur le passé. S’il existe, comme le pense Jung, une loi de la conservation de l’énergie (spirituelle), on dira que toute qualité a son revers et que rien de bon ne peut apparaître dans le monde sans produire simultanément un mal correspondant (‒ et réciproquement). Le passé doit donc consentir à laisser venir à lui l’avenir, pour en être dépassé, quoi qu’il en coûte. Les comptes s’équilibreront un jour, au plan métaphysique, peut-on espérer. Ceci rend illusoire l’euphorie qui peut nous envahir, si l’on croit que le temps présent joue un rôle crucial dans l’évolution future de l’humanité et du monde. C’est un sentiment bizarre et contradictoire que « nous » ‒ ces nains juchés sur les épaules de géants disparus ‒ nous sommes en ce moment même l’aboutissement provisoire de toute l’histoire de l’humanité, l’accomplissement éphémère de générations innombrables. Au mieux, ce devrait être seulement l’occasion de reconnaître humblement notre pauvreté mentale et morale : nous incarnons surtout, sans le savoir, la déception des espoirs et des attentes de la somme totale des âges anciens. Pensez qu’après deux mille ans d’idéalisme chrétien, l’on a observé dans les douze dernières décennies, non pas le retour glorieux du Messie et l’avènement de l’amour universel, mais deux guerres mondiales entre nations (dont principalement les soi-disant chrétiennes), des génocides, des tueries de masse, des crimes répétés contre l’humanité, et puis, à nouveau, de sanglantes guerres de décolonisation et de néo-colonisation. Quelles catastrophes itératives et réduplicatives, sans cesse, sur la terre comme au ciel ! L’humanité actuelle, en un sens, toujours « culmine » dans l’horreur, hier comme aujourd’hui ; mais demain elle sera peut-être dépassée, sur ce point. L’humanité actuelle résulte d’un développement s’étalant sur quelques dizaines de millénaires, autant dire une minute, à l’échelle cosmologique. Malgré quelques réussites éclatantes, elle a aussi été à l’origine des plus grandes déceptions, comparées aux espoirs que l’on pouvait en attendre, à l’aube des temps. L’homme, dit « moderne », s’il est assez lucide, a une conscience larvée de cet état des choses. Il a vu à quel point la science, la technologie, la politique, la société, peuvent être bénéfiques, et il a aussi vu à quel point elles peuvent se révéler catastrophiques, lorsqu’elles sont prises d’assaut et dominées par des intérêts spécieux, spéciaux et spécifiques, mais certes ni généreux, ni généraux, ni génériques. Il a également vu comment les gouvernements les mieux intentionnés, en temps de paix, ont en réalité si maladroitement préparé la guerre (Si vis pacem para bellum !). Il a vu aussi qu’en matière d’idéaux, ni l’Église chrétienne, ni les autres confessions monothéistes, ni la religion laïque de la fraternité humaine, ni la démocratie sociale, ni l’« ordre international », ni même la solidarité égoïste bien comprise des intérêts capitalistes et économiques, n’ont résisté à l’épreuve impitoyable de la réalité. Aujourd’hui, après tant de guerres, provoquées ou évitables, déterminées ou hasardeuses, nous entendons de nouveau, la ritournelle des mêmes phrases creuses, des mêmes slogans vides, déversés sur des peuples asservis, assommés, abouliques, amorphes, apathiques. Comment, dans ce contexte, ne pas craindre l’imminence d’autres catastrophes ? Peut-on garder sa foi en « l’avenir » ?
L’humanité « moderne » se divise en deux parties. La première, idéaliste, continue de croire ; elle est peuplée de gens qui ont foi en une foi ‒ leur foi, naturellement, pas celle des autres, qu’ils méprisent. Et il y a l’autre partie, celle des matérialistes, qui abhorrent la foi, les religions et les spiritualités ‒ ces illusions, ces fictions, ces chimères. Ils ne veulent voir que ce qu’ils voient, ils ne veulent savoir que ce qu’ils savent, ici et maintenant. Rien de ce qui reste caché depuis la fondation du monde ne les concerne. Leur seule lumière clignote dans les ombres de leur raison.
A cette première partition, on pourrait en ajouter d’autres : il y aurait une partie « consciente » de l’humanité et une autre « inconsciente », ou encore, l’une serait « suractive » et l’autre « passive », etc. Se pose alors une question centrale, pour la compréhension de la dynamique mondiale : comment évoluent les rapports entre ces différentes parties (idéalistes/matérialiste, conscients/inconscient, actifs/passifs) sur le court et le long terme ? Peut-on dégager une loi générale ? A ce sujet, une loi psychologique « invariablement valable », a été proposée par Jung, il y a un siècle. Si quelque chose d’important est dévalorisé ou refoulé dans la vie consciente, il se produit une compensation correspondante dans l’inconscient. Jung y voit une analogie avec la conservation de l’énergie dans le monde physique. D’ailleurs, les processus psychiques ont également un aspect quantitatif et énergétique. Aucune valeur psychique ne peut donc totalement disparaître sans être remplacée par une autre d’intensité équivalente, mais topiquement déplacée. C’est une règle fondamentale qui se vérifie à maintes reprises dans la pratique quotidienne, et qui ne faillit jamais. On peut donc tenter de la généraliser. Cette loi psychologique, étant « invariablement valable », doit pouvoir s’appliquer à l’échelle mondiale, et régir les rapports entre les idéalistes et les matérialiste, les croyants et les athées, le actifs et les passifs. Tout ce qui est dévalorisé et refoulé chez les uns, doit ressurgir avec d’autant plus de force chez les autres. Tout comme, pour un sujet isolé, peut surgir soudainement de l’obscurité une lumière nouvelle, inattendue, inespérée, aux pires moments, de même il en peut aller ainsi dans la vie psychique des peuples, ou même, dans celle de l’humanité tout entière. Voici un exemple : alors que la Révolution française battait son plein, des foules surexcitées affluèrent vers Notre-Dame de Paris, bien décidées à la vandalisation. Mais elles finirent par y célébrer une « Fête de la Raison » en 1793. On peut supputer que des forces sombres et innommables étaient alors manifestement à l’œuvre, emportant par leur puissance les esprits individuels et les âmes isolées. Mais, pour l’observateur des temps longs, il est possible de remarquer que d’autres forces, blessées mais vigoureuses, moins clairement identifiables mais obscurément ressenties, étaient aussi à l’œuvre, un peu plus de deux siècles plus tard, lorsqu’il fallût reconstruire la cathédrale incendiée. Il est vrai que la grande question, délibérément entretenue par Macron, fut alors : faut-il la rebâtir à l’identique ? Ou, faut-il peut-être la rebâtir autrement, par caprice politico-architectural, dans un style néo-bobo?
Les forces et les puissances ne manquent pas, en tout temps, pour qui veut les voir. Au temps de la Révolution, d’autres forces que révolutionnaires agissaient sans doute sur l’esprit de l’orientaliste français Abraham Hyacynthe Anquetil-Duperron (1731-1805). Et pourtant, révolutionnaire, il ne le fut pas moins, à sa manière. En cette époque de Lumières athées, il partit vers un Orient lointain (en Inde, en l’occurrence). A la recherche des sources du zoroastrisme, il se trouva en capacité de ramener en France le texte de l’Avesta ainsi que cinquante Upaniṣad. Ce faisant, il révéla soudainement à la psyché occidentale des voix spirituelles inédites, et jusqu’alors insoupçonnablesii. Cette irruption-révélation, imprévisible et inconcevable, des textes sacrés du Véda et de l’Avesta, appartenant à des religions antérieures de plusieurs millénaires aux révélations juives et chrétiennes, ne correspondait en rien à « l’esprit du temps » (tant celui de la France des Lumières que celui de la France révolutionnaire), mais elle se révéla fondamentalement fécondante et transformante. L’importance du choc intellectuel subi, restreint initialement à quelques cercles lettrés, s’amplifia bientôt dans l’Europe entière, à travers les voix discordantes mais sincères de Schopenhauer et de Nietzsche. Ainsi Anquetil-Duperron, à lui seul, et réel révolutionnaire en cela, introduisit une part de l’esprit de l’Orient en Occident. Et les conséquences lointaines de cette fécondation des esprits échappe encore à l’analyse. D’autant que, spirituellement, deux siècles plus tard, le monde occidental semble en situation de plus en plus précaire, voire désespérée. Le danger encouru est d’autant plus menaçant que nous nous aveuglons encore quant à la nature de « l’esprit » (européen), et quant à la gravité de son affaiblissement sous nos latitudes.
L’homme occidental paraît de nos jours vivre dans un épais brouillard intellectuel, dans un nuage de fumées opiacées, traversé d’exhalaisons de haschisch. Dans une sorte d’inconscience ou de cécité subie, il se plaît à rester impunément environné d’îles de cash et de paradis fiscaux, au milieu d’océans de misère. Il brûle en son sang et son cerveau toutes sortes de drogues ; et son être se dissout dans les fumées éphémères. Il fut un temps où la puissance impériale britannique imposa par la guerre la consommation de l’opium en Chine. Aujourd’hui, la Chine exporte ses molécules de fentanyl dans le monde. D’un point de vue anthropologique, comment la Chine considère-t-elle aujourd’hui l’Europe ou l’Amérique ? A-t-elle du respect ou de l’admiration pour leurs éventuels accomplissements techniques ou culturels ? Ou est-elle animée d’un ancien désir de revanche, s’appuyant sur le souvenir des humiliations passées et des millénaires d’antériorité civilisationnelle ? Et l’Inde ou l’Afrique, que pensent-elles de l’« Occident » ? Et que pensent tous ceux, de par le monde, dont le sang a été versé, dont les terres ont été volées, dont les âmes ont été brisées, dont les cultures ont été anéanties ? Jung a rapporté ces paroles d’un de ses amis amérindiens, un chef Pueblo : « Nous ne comprenons pas les blancs. Ils veulent toujours quelque chose, ils sont toujours agités, toujours à la recherche de quelque chose. Qu’est-ce que c’est ? Nous ne savons pas. Nous ne pouvons pas les comprendre. Ils ont des nez si fins, des lèvres si minces et si cruelles, toutes ces lignes sur leurs visages. Nous pensons qu’ils sont tous fous. » Je pense, pour ma part, que la folie ne rode et ne maraude pas seulement chez « les hommes blancs », mais chez tous les hommes qui se croient « modernes ». Si nous nous targuons d’être pessimistes, nous verrons dans cette folie rampante (ou galopante) un symptôme certain de décadence, dont on peut attendre les pires conséquences, les désordres les plus dévastateurs. Si nous sommes d’un tempérament optimiste, on pourrait voir dans ces vents mentaux le signe annonciateur d’une « réorientation » civilisationnelle, politique et spirituelle, d’un changement d’immense portée, qui pourrait balayer le monde, de l’ouest à l’est, du sud au nord, avec la puissance d’un typhon de niveau 12. Pour prendre une autre métaphore, non pas météorologique mais géologique, la « grande transformation » qui est en cours prend aussi la forme d’une tectonique souterraine, mettant en mouvement des forces matérielles et psychiques, irrationnelles et incalculables, et transformant, en même temps, inégalitairement et violemment, la vie matérielle et psychique de tous les peuples.
Pour les prisonniers de l’ancienne idée d’une « antithèse » radicale entre l’esprit et la matière, cette instabilité explosive et simultanée des deux plans, spirituel et matériel, doit sembler une contradiction inassimilable. Mais si nous acceptons de nous réconcilier avec cette autre vérité mystérieuse, selon laquelle l’esprit et la matière participent d’une même substance, une et subtile, alors nous pouvons comprendre l’étendue de l’effort nécessaire pour transcender le niveau actuel de la conscience, à l’échelle mondiale. Mais, a dit le poète : « Là où est le danger, croît aussi ce qui sauveiii ».
Pendant que le monde entier s’agite en tous sens, sans orientation apparente, sans but clair, et sur un rythme toujours plus rapide, nous pressentons que, par une sorte de compensation, croissent en chacun de nous d’autres sortes d’énergies et une volonté de résistance. Cette volonté, encore latente, se nourrit de centration celée, de mouvance lovée, de faim de paix, de soif de silence. Une appétence de vie sage, un désir de joyeuse prudence se frayent lentement un chemin en nous vers le jour, comme une aube pâle annonce un matin. La loi de invariablement variable de la compensation explique la montée de notre résistance, l’augmentation des tensions cachées, le durcissement des contradictions entre la réalité objective et le sentiment subjectif. Mais peut-être que cette loi n’existe pas, en fait ? Peut-être qu’il s’agit là d’une course opposant simplement, mais à mort, un monde où règnent avec éclat la puissance, l’argent, l’arrogance et le mépris, et un autre monde, où survivent difficilement l’impuissance, la pauvreté, l’humilité, l’amitié et l’attention ? Ou peut-être est-ce le symptôme d’un effort de l’esprit pour se libérer du carcan des lois de la nature, et pour lancer vers le ciel un péan de grâce, d’espoir et de victoire ? Ce sont là des questions auxquelles seule la nouvelle histoire, celle d’après l’aube, répondra ‒ peut-être.
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iLe mot « moderne » a été emprunté au bas latin modernus, «récent, actuel», lequel dérive de l’adverbe modo «seulement, naguère, peu après». Dans un enthousiasme sémantique et sémiotique, on pourrait donc imaginer que « moderne » signifie aussi ce qui n’est que « seulement » ce qu’il est, et donc qu’est « moderne » tout ce qui n’est pas ce qu’il pourrait être en principe. On pourrait aussi avancer que « moderne » signifie seulement ce qui était « naguère », mais qui « n’est plus », ou encore, ce qui pourrait advenir « peu après », c’est-à-dire dans un avenir proche, lequel serait naturellement loin de présenter quelque garantie quant à sa pérennité à long terme…
iiAnquetil-Duperron était alors, ce faisant, absolument « moderne »… Et les Philosophes des « Lumières » révélèrent quant à eux leur vraie nature, « anti-moderne » et déjà dépassée, en rejetant avec violence les textes ainsi mis au jour. « La déconvenue du parti des Philosophes fut grande : là où ils attendaient une philosophie utile à leurs desseins, ils découvraient un texte liturgique et dévot. Voltaire s’emporta disant que « l’abominable fatras que l’on attribue à ce Zoroastre » ne pouvait être qu’un faux. » (Selon l’article de l’Encyc. Universalis consacré à Anquetil-Duperron).
iii« Wo aber Gefahr ist, wâchst das Rettende auch. » Friedrich Hölderlin. Patmos.
Un temps viendra peut-être où la Matière n’opposera plus aucun obstacle à nos désirs, et où, en toute simplicité, l’Homme pourra, d’un mot, précipiter une montagne dans la mer. Jadis, la foi seule était censée pouvoir déplacer les montagnes. Demain, ce sera possible, à partir de quelque connaissance nouvelle, dont nous n’avons encore aucune idée. Le développement de la connaissance, en tout temps, peut s’interpréter comme une intrication de plus en plus subtile, de plus en plus profonde, entre l’intelligence humaine et des formes d’intelligences qui la dépassent. Toute nouvelle connaissance, comme celle du feu jadis dérobé aux dieux, pourrait découler d’une nouvelle sorte d’alliance entre volonté humaine et volonté divine. Le pouvoir toujours plus accru sur la Matière ne serait dès lors qu’une simple indication d’un développement corrélatif de la société humaine, sur les plans intellectuel, spirituel et moral. Pour enfin déplacer les montagnes d’un mot, il faudra que ces développement surpassent, à l’évidence, de plusieurs ordres de grandeur, les acquis du passé.
Certes, on pourrait argumenter que la Matière est en soi inconnaissable. Si elle devait, un jour, être parfaitement « connue », au point de devenir entièrement docile à l’intelligence et à la volonté humaines, il faudrait en induire qu’une explication du monde, à la fois physique et métaphysique, aura enfin pu rendre compréhensibles et intelligibles les liens entre Matière et Esprit. Pourtant, rétorquera-t-on, comment se fait-il que le monde « matériel » ait existé, selon toute apparence, bien avant l’apparition d’êtres dotés d’un « esprit » ? N’est-ce pas là une preuve concluante que le monde matériel n’a pas besoin pour exister de la participation de l’esprit ou de la conscience ? Mais, répondra-t-on, que prouve réellement l’existence du monde matériel antérieurement à celle de l’esprit, à supposer que cette antériorité ait été établie ? N’indique-t-elle pas simplement que le processus du déploiement de la matière dans l’univers s’est longtemps déroulé sans la présence d’êtres vivant d’une vie comparable à celle des êtres conscients, actuellement présents sur notre Terre ? Mais cela serait bien loin de constituer une réfutation de l’idéalisme (par opposition au matérialisme), et de prouver que le monde matériel a par essence une existence propre, indépendante du monde spirituel, ou de toute conscience.
L’évolution « matérielle » fait partie intégrante d’un processus universel d’évolution. Du moins, la plupart des cosmologies sont fondées sur cette intuition première. Mais rien ne permet d’invalider l’hypothèse que cette évolution matérielle obéisse en cela à une loi plus fondamentale encore de l’évolution, laquelle régirait aussi l’évolution « spirituelle ». Si l’évolution de la matière, depuis le Big Bang, peut être plus ou moins reconstituée par des observations ad hoc, accompagnées des théories qui les interprètent, nous, les humains, ne pouvons pas ne pas prendre conscience, également, de l’évolution de la conscience, sur cette Terre, et, par induction et analogie, dans de nombreuses autres parties de l’univers. Autrement dit, l’antériorité temporelle de l’existence de la matière par rapport à celle l’esprit (ou de la conscience) dans l’univers n’enlève rien à l’hypothèse de leur soumission à une loi plus générale encore, sous laquelle elles seraient, l’une et l’autre, subsumées. Cette loi plus fondamentale aurait quelque chose à voir, par exemple, avec celle qui relie en tous lieux et en tous temps les particules les plus élémentaires, les associant progressivement en des champs et des ensembles toujours plus vastes, toujours plus complexes et plus intriqués. Nous n’avons peut-être pas l’habitude d’assimiler le développement évolutif des quarks à celui d’êtres conscients ou spirituels, mais la loi fondamentale qui régit le monde matériel est sans doute, sinon identique, du moins analogue à celle qui régit l’évolution des êtres spirituels. Je dis « analogue », tout en gardant ouverte la possibilité de futures brisures de continuité, de possibles explosions du champ même de ce que nous appelons « l’intelligible ». L’évolution matérielle et spirituelle, telle que nous sommes actuellement en mesure de nous en faire une représentation (intuitive, ou conceptuelle) ne sera pas un long fleuve tranquille. On pourrait supposer que le développement matériel n’est qu’une phase première, antérieure et préparatoire à d’autres phases de développement, proprement liés à l’intellect, à l’esprit, et de manière plus vaste encore, à la conscience.
La science contemporaine, empirique et matérialiste, ne peut pas par elle-même offrir de preuve contre la possibilité d’une interprétation « idéaliste » de la matière, et moins encore contre l’hypothèse de champs de conscience universels, d’une autre nature que quantique ou gravitationnelle. Il pourrait avoir existé, et exister encore, de par l’univers, d’innombrables êtres dont l’essence serait non seulement différente de la nôtre, mais aussi parfaitement imperceptible et inintelligible. Des habitants (putatifs) des lointaines incendies stellaires ou des nuits intergalactiques pourraient disposer d’une constitution qui les déroberaient tant à notre regard qu’à notre capacité d’intellection. Ce qui est certain, c’est que la science actuelle est dans l’incapacité absolue de former la moindre hypothèse à ce sujet, dans le cadre limité des théories dont elle dispose. En revanche, la méditation, la poésie et l’exercice de la méta-philosophie, ne sont pas dénuées de toute possibilité d’intuition à cet égard.
Comment peut-on croire encore en une vie après la mort ? La science n’a-t-elle pas définitivement prouvé, au-delà de toute possibilité de réfutation, que notre vie intérieure, ce que nous appelons « l’esprit », n’est qu’une simple fonction de la « matière grise » constituant nos circonvolutions cérébrales ? Si la pensée est bien une « fonction » du cerveau, comment cette fonction pourrait-elle persister après l’arrêt du fonctionnement de ce dernier ? Ce constat n’implique-t-il pas de facto l’impossibilité de croire en l’immortalité de l’âme ? L’idée, si répandue aujourd’hui, que « la pensée est une fonction du cerveau », éliminerait donc tout espoir d’immortalité. Elle revient en effet à affirmer que la pensée émane de la matière, de même que la vapeur sort de la bouilloire, ou que la lumière jaillit de l’ampoule électrique. Le cerveau « produit » la pensée. Le corps humain engendre intérieurement « de la conscience », tout comme il produit du cholestérol, de la créatine et de l’acide carbonique. Quand le temps du sommeil arrive, le niveau de conscience diminue. Quand le corps meurt, la conscience disparaît tout à fait. Quand le cerveau s’arrête et périt, la conscience, l’esprit ou l’âme doivent assurément disparaître aussi.
Tout ce raisonnement est basé sur l’idée que c’est le cerveau seul qui « produit » la pensée. Mais est-ce bien le cas ? D’autres hypothèses sont, en théorie, possibles. Le cerveau pourrait n’avoir qu’une simple fonction de « libération » des conditions de l’exercice de la pensée, ou encore il pourrait avoir une fonction de réception et de « transmission » de certains flux permettant à la conscience personnelle de se développer. Prenons une métaphore : la détente d’une arme à feu n’a qu’une seule fonction de libération : le percuteur déclenche un processus chimique qui « libère » l’énergie de la charge explosive, provoquant l’éjection de la balle. De même, lorsqu’un faisceau de lumière traverse un verre coloré, un prisme, un filtre polarisant ou un milieu translucide, certaines modifications sont« transmises » à la lumière lors de son passage (et affectent sa couleur, sa direction, sa réfraction, sa polarisation). La lumière n’est donc pas « produite » par les milieux qu’elle traverse. Elle est seulement filtrée, colorée, ou polarisée, et son mouvement ultérieur est déterminé par les lois de l’optique. Prenons une autre métaphore encore : le clavier d’un orgue a essentiellement une fonction de transmission, et non de « production ». Les touches commandent successivement l’ouverture des différents tuyaux dans lesquels le « vent » de l’orgue est distribué. Les sons sont alors « produits » par les colonnes d’air qui y vibrent. Mais l’air vient de l’extérieur de l’orgue, et la manière dont les touches sont actionnées dépend de l’organiste qui en joue. L’orgue, à proprement parler, ne « produit » pas la musique, il ne fait que moduler du « vent », selon une partition musicale, laquelle n’a rien à voir avec la matière dont l’orgue est composé.
Ces trois métaphores (l’arme à feu, la lumière, l’orgue) visent à élargir la gamme des hypothèses possibles concernant le rapport entre la pensée et le cerveau. Elles tendent à faire reconsidérer l’idée reçue que c’est le seul cerveau qui « produit » la pensée ou la conscience. Elles invitent à prendre en considération sa possible fonction de « libération » (d’énergies ou de lumières extrinsèques), ou encore sa fonction de modulation et de contrôle d’hypothétiques « vents » (ou inspirations spirituelles) qui seraient transmis par son entremise pour devenir musique ou conscience.
Toutes ces hypothèses peuvent paraître abstraites et irréelles. L’idée que les cerveaux seraient des sortes de prismes ou d’orgues, laissant passer des lumières ou des souffles provenant de sources extra-cervicales, mais les colorant, les polarisant, les modulant, et les contrôlant pour leur donner un « sens » et une « direction », ‒ cette idée possède, je le conçois, une dimension qui peut paraître fantastique, ou même insensée. A cela je répondrai que la conception strictement matérialiste de la pensée produite par le seul cerveau et ses enchevêtrements de neurones n’est pas moins fantastique, ni plus aisée à concevoir… Que la conscience soit comparable à une sorte de vapeur émanant d’un cerveau-bouilloire, ou à une sorte d’électricité ou de lumière, générée par des neurones et des synapses, ou bien qu’elle soit d’une nature hybride, à la fois endogène et exogène, et basée sur l’intrication fondamentale du cerveau avec le reste de l’univers, dans tous les cas, le mystère reste entier. Rien n’est vraiment expliqué. Il reste qu’il n’est pas plus rigoureusement scientifique de considérer a priori que la fonction du cerveau est de produire la pensée de façon solipsiste, plutôt que de l’assimiler à un organe de transmission et de modulation d’une énergie psychique venant d’ailleurs.
Malgré tous les progrès récents des neurosciences, le phénomène de la conscience reste l’énigme absolue. La notion de conscience est si paradoxale et, en réalité, si bizarre (par contraste avec ce qu’il est convenu d’appeler les « lois de la Nature »), qu’elle constitue presque une contradiction en soi. Il est facile de concevoir comment est produite la vapeur dans une bouilloire : la chaleur augmente l’agitation des molécules d’eau, et induit le changement de l’état liquide vers l’état gazeux. Cependant, il n’y a pas de changement de nature : les molécules, gazeuses ou liquides, restent des molécules d’H2O, physiquement homogènes. En revanche, il y a une différence radicale de nature et d’essence entre la nature neurochimique des phénomènes neuronaux et la nature intellectuelle, spirituelle et morale de la conscience. Il y a là des phénomènes absolument et radicalement hétérogènes… D’ailleurs, je trouve pour ma part, que l’idée de la production de la conscience par des processus purement biochimiques est en réalité plus difficile à concevoir intuitivement que l’idée d’une participation du cerveau-« antenne » à des formes d’inspiration et de conscience dans lesquelles il serait « plongé » depuis son origine. Au niveau purement intuitif, la production de conscience reste pour moi un miracle incompréhensible, qu’elle soit endogène ou exogène au cerveau. Les hypothèses en présence ‒ que la Pensée est « spontanément générée » par le cerveau, ou qu’elle est « créée à partir de rien », ou encore qu’elle est « inspirée » ou « intriquée » avec quelque entité spirituelle ou noétique, immanente ou transcendante, puis modulée, filtrée et mise en forme par des cerveaux individuels ‒ ces hypothèses sont tout aussi fantastiques les unes que les autres.
Il est vrai que l’hypothèse d’une origine, en partie exogène, de la conscience, et de sa transmission médiatisée par le cerveau est difficilement concevable. Mais, à tout prendre, elle n’est pas absurde. La conscience, dans ce cas, n’aurait pas besoin d’être générée à nouveau en chacun des êtres naissant à leur forme propre de conscience. Toute conscience personnelle participerait d’une sorte de champ de conscience universelle qui baignerait les mondes, tout comme ceux-ci sont déjà immergés dans des champs quantiques et des champs gravitationnels, comme l’affirment les sciences contemporaines. Ce champ de conscience existerait déjà, depuis toujours, à l’échelle de l’univers tout entier, et participerait intimement à l’évolution fondamentale de ce dernier. La théorie de la transmission des champs de conscience ne serait donc pas différente, en essence, des théories de la gravitation universelle et des champs quantiques. Cette théorie de la transmission est également compatible avec la notion de « seuil » popularisée par Fechner. Avant que la conscience puisse apparaître, un certain degré d’activité, de mouvement et de « vie » doit être atteint. Ce degré est le « seuil » qui commande l’« apparition » de la conscience ; mais la hauteur du seuil varie selon les circonstances. Lorsqu’elle s’abaisse, comme dans les états de grande lucidité, l’être humain prend conscience de choses dont il serait inconscient à d’autres moments ; lorsqu’elle augmente, comme dans la somnolence, la qualité de conscience diminue.
La théorie de la transmission de la conscience entre en résonance avec toute une classe d’expériences qui, en revanche, sont difficilement explicables par la théorie de la production de la conscience par le seul cerveau. Il faut ici faire référence à ces phénomènes obscurs et exceptionnels rapportés à toutes les époques de l’histoire humaine, des phénomènes tels que les extases, les révélations religieuses, les guidances providentielles, les guérisons miraculeuses », les prémonitions, les apparitions télépathiques au moment de la mort de proches, les visions spirituelles et mystiques, et tout l’éventail des capacités intuitives, ou des impulsions créatrices.
Si l’on s’en tient à la théorie de la production, on ne voit pas comment quelques arrangements neuronaux pourraient soudainement « produire » de tels phénomènes étranges de la conscience. Selon la théorie de la transmission, ils n’ont pas besoin d’être « produits » — les conditions de leur apparition existent déjà en puissance, dans le monde transcendantal. Tout ce qui est nécessaire à leur « matérialisation » dans l’esprit est un abaissement des seuils neurologiques pour les laisser passer à l’intérieur de la conscience, et les moduler en adéquation avec les situations individuelles. Dans les cas de vision mystique, de conversion subite, de conduites providentielles, etc., il semble aux sujets qui en font l’expérience qu’une puissance extérieure, tout à fait différente de l’action ordinaire des sens ou de l’esprit, fait irruption dans leur vie, comme si celle-ci s’ouvrait soudain à des perspectives infiniment plus larges, plus vastes, plus profondes, où elle trouverait de nouvelles sources d’énergie et d’intellection. Le mot si ancien d’« inspiration » décrit bien cette impression d’un souffle ou d’une volonté submergeant la conscience. Toutes ces expériences, tout à fait paradoxales, inexplicables et dénuées de sens si l’on s’en tient à la théorie de la production, s’intègrent en revanche très naturellement dans le cadre de la théorie de la transmission. Il suffit de supposer la continuité et la contiguïté de la conscience individuelle avec une conscience océanique, une « mer mère » à l’origine de toutes les formes de conscience. Elle explique que des vagues exceptionnelles, ou même un tsunami de conscience, déferlent et franchissent les digues mentales que le cerveau met en place pour protéger sa stabilité.
Dans la plupart des grandes traditions philosophiques, le corps est considéré comme une condition essentielle à la vie de l’âme dans le monde sensible ‒ même si Platon va jusqu’à l’appeler le « tombeau de l’âme ». Après la mort, selon ces mêmes traditions, l’âme est cependant « libérée » et vit alors de façon purement spirituelle. La mort du corps, dit Kant, signale certes la fin de l’utilisation phénoménale des sens par l’esprit, mais elle est aussi le commencement d’une nouvelle existence. « La séparation d’avec le corps est la fin de cet usage sensible de la faculté de connaissance et le commencement de l’usage intellectuel. Le corps ne serait donc pas la cause de la pensée, mais simplement une condition qui en restreint l’exercice, et, par conséquent, il faudrait le considérer, sans doute, comme un instrument essentiel de la conscience sensible et animale, mais, par cela même, comme un obstacle à la vie spirituelle purei. » Pour ce qui est de la durée de toute espèce de vie, et notamment de l’espèce humaine, il propose d’invoquer « cette hypothèse transcendantale : que toute vie n’est proprement qu’intelligible et nullement soumise aux vicissitudes du temps, qu’elle n’a pas commencé avec la naissance et ne se terminera pas avec la mort ; que cette vie n’est qu’un simple phénomène, c’est-à-dire une représentation sensible de la vie purement spirituelle et que le monde sensible n’est qu’une image qui s’offre à notre mode actuel de connaître, et qui, ainsi qu’un songe, n’a pas en soi de réalité objective ; que, si nous pouvions intuitionner les choses et nous-mêmes comme elles sont et comme nous sommes, nous nous verrions dans un monde de natures spirituelles avec lequel notre seul commerce véritable n’a pas commencé avec la naissance et ne doit pas finir avec la mortii.»
Aujourd’hui, c’est principalement l’imagination quantitative qui balaye le monde. Les sciences nous obligent à considérer des échelles colossales de temps, d’espaces et de nombres. Elles réduisent en conséquence l’homme et la conscience à des proportions infinitésimales. Ceints de l’immense et indéchiffrable obscurité d’un univers, en son essence empreint de mystère, nous naissons et nous mourons, nous souffrons et nous luttons, sans que nous comprenions le sens de notre existence. Livrés à des guerres absurdes et sanglantes, à des crimes innommables, à des passions fugaces, plongés dans la plus noire ignorance, pris au piège de délires hideux et d’espoirs grotesques, l’humanité survit, siècles après siècles. Pour combien de temps encore ? La nouvelle « grande extinction », qui a déjà commencé, sera-t-elle la dernière que vivra cette Terre ? Quelques-uns d’entre nous continuent, dans ce chaos programmé, de servir avec constance des idéaux profonds, avec une foi inébranlable dans le fait que l’existence, sous quelque forme que ce soit, vaut encore mieux que le néant. D’autres en revanche, privés de toute certitude, se contentent de rester d’autant plus humbles qu’ils contemplent le prodigieux spectacle cosmique qui enveloppe de loin la petitesse humaine. Ils peuvent aussi être témoins de l’humilité des formes de vie les plus élémentaires. Tout ce qui vit d’une vie animale participe d’une sorte de patience ontologique, malgré toutes les formes d’adversité. Face à l’effort permanent pour vivre et persévérer dans leur être même, une immense compassion et un sentiment de solidarité remplissent le cœur de ceux qui voient le sort commun à tout ce qui vit et meurt. Des milliards de milliards de milliards d’êtres vivants luttent pour vivre et survivre avant de mourir, sans savoir le pourquoi de leur être, ni son sens ultime. Les animaux les plus minuscules eux-mêmes mènent en tout temps une vie héroïque, sans se poser la moindre question métaphysique. Ils vivent, ils meurent. Pourquoi ? Un esprit moderne, éclairé par quelque intuition subite, illuminé par le pressentiment de la continuité universelle de l’évolution, hésitera peut-être à tracer des lignes de séparation nette entre les différentes formes de vie, et à établir des hiérarchies électives, tant sur cette terre qu’à l’échelle des mondes. Si, quelque part dans l’univers, il est envisageable (en théorie) qu’une créature au moins, dûment libérée de toutes les contraintes apparentes de la matière et de l’énergie, puisse vivre éternellement, alors pourquoi pas toutes,in fine ? Il ne peut être interdit de rêver à ce rêve fou : l’immortalité pour tous les êtres, dans un monde éternel. Une telle foi putative en une immortalité universelle, si nous voulons nous y adonner, ne serait-ce que provisoirement, à titre d’expérience de pensée, exigerait une variété de points de vue et une richesse de conceptions si stupéfiantes que l’imagination (humaine) la plus débridée défaillirait et resterait confondue d’impuissance à en concevoir toutes les implications. Plutôt que d’affronter ces difficiles conjectures, nous préférons souvent les abandonner d’emblée, et nous renonçons à considérer les idées mêmes dont elles découlent naturellement. Nous délaissons plus aisément l’idée de notre propre immortalité, plutôt que d’accepter le défi intellectuel, spirituel et moral que poserait un univers incompréhensible, défiant radicalement les représentations humaines. La vie, la vie humaine, et la vie sur cette Terre, semble une chose bonne à une échelle raisonnablement abondante ; mais si tous les mondes extra-galactiques, tous les temps et les espaces cosmiques, devaient se révéler grouillants de formes de vies insoupçonnables, fourmillant d’essences inconcevables, nous verrions alors, enfin, à quel point notre monde « humain » est infiniment petit, provincial, étroit, limité, confiné, et, de ce fait combien l’esprit « humain » est condamné à rester, encore longtemps, infiniment au-dessous de ses possibilités.
Chaque nouvel esprit naissant sur cette terre apporte avec lui sa propre version du monde, sa propre représentation du point de vue de la place unique qu’il occupe dans l’univers, et sa propre façon de l’habiter et d’y participer. Toutes ces représentations, passées, présentes et à venir, venant de tous les êtres, se côtoient sur la toile infinie des ontologies possibles. Elles coexistent et ne se contredisent jamais — l’espace virtuel de mon imagination, par exemple, n’empêche en aucune manière les développement du vôtre. La quantité de conscience possible à l’échelle de l’univers tout entier, et aussi à l’échelle des univers qui suivront celui-ci après le Big Crunch, ne semble être régie par aucune loi analogue à celle de la soi-disant conservation de l’énergie dans le monde matériel. Tout est possible, en matière d’augmentation infinie de la conscience. La conscience totale de l’univers n’a pas à rester une quantité constante. Bien au contraire, on peut imaginer que son destin est de croître indéfiniment. Corrélativement, il ne semble y avoir aucune limite formelle à l’accroissement psychique des êtres vivants, à la progression non pas quantitative mais qualitative de leur « conscience ». Et, puisque l’être conscient, chaque fois qu’il se manifeste, s’affirme, s’étend et aspire à des formes de continuité de plus en plus intégratrice, « intelligente », « compréhensive », nous pouvons en inférer que la multiplication de toutes les sortes de vies dans l’univers, quelles que soient leurs formes, ne peut jamais épuiser la demande latente de vivre, ne peut jamais étancher la soif immanente du désir de vivre et de survivre. Les êtres vivants et conscients désirent leur propre continuation, ils veulent persévérer dans leur être, même si ce rêve leur semble sans espoir. Je me place ici du point de vue de tous les êtres individuels : tous, ils réalisent et apprécient en eux-mêmes leur propre unicité et la particularité spécifique de leur propre existence. Des panthéistes pourraient dire qu’à travers tous ces êtres, quels qu’ils soient, l’Esprit éternel affirme et réalise sa propre vie infinie. Des théistes diront que le « Dieu » a une capacité et un besoin d’amour si inépuisables que l’accroissement littéralement infini des vies créées et à créer fait partie du plan divin, lui-même non fixé, mais en constante et infinie évolution. La vision de ce « Dieu » est infinie, au sens littéral, elle est immanente en toutes choses et en tous les êtres. Sa sympathie pour le monde ne saurait jamais connaître saturation ou excès, puisqu’elle est consubstantielle à sa propre essence, qui, peut-être, est aussi la nôtreiii.
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iKant.Critique de la raison pure.Trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud. PUF, 1975, p. 529
iiiJ’ai repris dans ce texte, en les reformulant et les adaptant, nombre d’idées émises par William James. Human Immortality: Two Supposed Objections to the Doctrine. The Riverside Press, Cambridge, 1898
L’impérialisme se fait mysticisme. Que si l’on s’en tient au mysticisme vrai, on le jugera incompatible avec l’impérialisme. Tout au plus dira-t-on que le mysticisme ne saurait se répandre sans encourager une « volonté de puissance » très particulière. Il s’agira d’un empire à exercer, non pas sur les hommes, mais sur les choses, précisément pour que l’homme n’en ait plus tant sur l’homme.
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Qu’un génie mystique surgisse ; il entraînera derrière lui une humanité au corps déjà immensément accru, à l’âme par lui transfigurée. Il voudra faire d’elle une espèce nouvelle, ou plutôt la délivrer de la nécessité d’être une espèce : qui dit espèce dit stationnement collectif, et l’existence complète est mobilité dans l’individualité. Le grand souffle de vie qui passa sur notre planète avait poussé l’organisation aussi loin que le permettait une nature à la fois docile et rebelle.
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L’activité de l’esprit a bien un concomitant matériel, mais qui n’en dessine qu’une partie ; le reste demeure dans l’inconscient. Le corps est bien pour nous un moyen d’agir, mais c’est aussi un empêchement de percevoir. Son rôle est d’accomplir en toute occasion la démarche utile ; précisément pour cela, il doit écarter de la conscience, avec les souvenirs qui n’éclaireraient pas la situation présente, la perception d’objets sur lesquels nous n’aurions aucune prise. C’est, comme on voudra, un filtre ou un écran. Il maintient à l’état virtuel tout ce qui pourrait gêner l’action en s’actualisant. Il nous aide à voir devant nous, dans l’intérêt de ce que nous avons à faire ; en revanche il nous empêche de regarder à droite et à gauche, pour notre seul plaisir.
Bref, notre cerveau n’est ni créateur ni conservateur de notre représentation ; il la limite simplement, de manière à la rendre agissante. C’est l’organe de l’attention à la vie. Mais il résulte de là qu’il doit y avoir, soit dans le corps, soit dans la conscience qu’il limite, des dispositifs spéciaux dont la fonction est d’écarter de la perception humaine les objets soustraits par leur nature à l’action de l’homme. Que ces mécanismes se dérangent, la porte qu’ils maintenaient fermée s’entr’ouvre : quelque chose passe d’un « en dehors » qui est peut-être un « au-delà ».
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Supposons qu’une lueur d’un monde inconnu nous arrive, visible aux yeux du corps. Quelle transformation dans une humanité généralement habituée, quoi qu’elle dise, à n’accepter pour existant que ce qu’elle voit et ce qu’elle touche ! L’information qui nous viendrait ainsi ne concernerait peut-être que ce qu’il y a d’inférieur dans les âmes, le dernier degré de la spiritualité. Mais il n’en faudrait pas davantage pour convertir en réalité vivante et agissante une croyance à l’au-delà qui semble se rencontrer chez la plupart des hommes, mais qui reste le plus souvent verbale, abstraite, inefficace. Pour savoir dans quelle mesure elle compte, il suffit de regarder comment on se jette sur le plaisir : on n’y tiendrait pas à ce point si l’on n’y voyait autant de pris sur le néant, un moyen de narguer la mort. En vérité, si nous étions sûrs, absolument sûrs de survivre, nous ne pourrions plus penser à autre chose. Les plaisirs subsisteraient, mais ternes et décolorés, parce que leur intensité n’était que l’attention que nous fixions sur eux. Ils pâliraient comme la lumière de nos ampoules au soleil du matin. Le plaisir serait éclipsé par la joie. Joie serait en effet la simplicité de vie que propagerait dans le monde une intuition mystique diffusée, joie encore celle qui suivrait automatiquement une vision d’au-delà dans une expérience scientifique élargie.
Une décision s’impose. L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à faire des dieuxi.
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iHenri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion (1932)
Les idées de Hegel “sont depuis longtemps mortes en tant que doctrine ; comme tendances, il s’en faut qu’elles soient mortesi.” Ce jugement lapidaire de Lucien Herr, émis une cinquantaine d’années après la mort du philosophe, on peut le prendre aujourd’hui, deux siècles après cette dernière, comme l’épitaphe d’un penseur géant (mais aux pieds d’argile), successivement célébré par l’Allemagne prussienne, accaparé par des “Hégéliens de droite” ou des “Hégéliens de gauche”, indûment enrôlé et exploité par Marx, et conséquemment dévalué et déconsidéré suite à l’échec de facto des idées marxistes de par le monde.
Ce qui n’est pas mort, selon Herr, ces “tendances” hégéliennes, quelles sont-elles réellement? La logique de la dialectique? La conscience malheureuse? La puissance de cette fameuse “dialectique” m’a toujours paru artificieuse, contrainte, embrouillée d’abstractions vides et de concepts infatués de grandiloquence. Prenons par exemple cette phrase, tirée de ses Leçons sur la philosophie de l’histoire, et caractéristique de ce qui sonne faux dans la vision hégélienne du monde: “L’histoire universelle n’est pas autre chose que l’évolution du concept de libertéii.”
L’histoire : ce soi-disant “concept” a-t-il encore un sens dans un monde à la dérive, lui-même manifestement privé de sens, de fin et de principes? Ce monde n’est-il pas en train de préparer la fin de toute possibilité d’histoire? Le concept hégélien d’histoire n’est-il pas, toujours déjà, qu’une sorte de vue de l’esprit, sans réelle substance ni véritable raison? Il n’y a pas “l’histoire”, à l’évidence, mais plutôt “des histoires”, une infinité d’histoires, morcelées, balbutiantes, divergentes, illogiques, violentes, sanglantes, inhumaines, futiles, fugaces.
Universelle : le mot universel employé dans ce contexte paraît largement excessif, tant il est évident qu’il ne s’agit pas d’une histoire universelle au sens d’une “histoire de l’univers”. Il s’agit tout au plus, et dans le meilleur des cas, d’une histoire seulement “internationale”, mais même pas “terrienne”, ou “mondiale”, ou “planétaire”, et certainement pas “transplanétaire”, et encore moins “cosmique”, et certainement pas “universelle”.
N’est pas autre chose que: rien n’est moins sûr. “L’histoire”, pour employer ce mot avec des pincettes, ne pourrait-elle pas, aisément, s’incarner demain en tout autre chose, en un tout autre concept, que ce qu’on prétend, aujourd’hui, qu’elle est, qu’elle a été ou qu’elle pourrait devenir? Le concept même d’histoire n’est-il pas en tant que tel déjà dévalué, au vu des boulevrsements majeurs que l’Anthropocène a déjà mis en branle, et au vu de l’absence totale de sens que l’Humanité a d’elle-même à propos d’elle-même?
L’évolution : terme typiquement hégélien, connotant le continu, le progressif, et qui ne semble pas laisser la moindre place à l’irruption de l’absolument inattendu, au bondissement, au surgissement, à l’explosion essentiellement non-dialectique de l’inconceptualisable.
Du concept de liberté : de quelle liberté peut-on réellement parler, aujourd’hui, dans un monde saisi de toutes parts dans des réseaux d’infinies contraintes, d’inexprimables intrications, d’insoupçonnables déterminations?
Hegel use sans retenue de mots comme Idée, ou Esprit. Il est vrai que la majuscule initiale est de rigueur pour les substantifs, en langue allemande, mais le fait même que les traductions françaises en usent aussi montre leur nécessité “philosophique”. La majuscule fait passer subliminalement les mots, par une sorte de miracle typographique, au rang d’entité métaphysique, et même quasiment au statut d’attribut divin. Ainsi, dans un passage qui vient en conclusion des Leçons sur la philosophie de l’histoire, on lit:
“La philosophie n’a affaire qu’à l’éclat de l’Idée qui se reflète dans l’histoire universelle. Lassée des agitations suscitées par les passions immédiates dans la réalité, la philosophie s’en dégage pour se livrer à la contemplation; son intérêt consiste à reconnaître le cours du développement de l’Idée qui se réalise, c’est-à-dire de l’Idée de liberté qui n’est qu’en tant que conscience de la liberté. Que l’histoire universelle est le cours de ce développement et le devenir réel de l’Esprit sur le théâtre changeant de ses histoires ‒ c’est là la véritable Théodicée, la jsutification de Dieu dans l’histoire. La seule lumière qui puisse réconcilier l’esprit avec l’histoire universelle et avec la réalité, est la certitude que ce qui est arrivé et arrive tous les jours, non seulement ne se fait pas sans Dieu, mais est essentiellement son oeuvreiii.”
Ce texte m’inspire les commentaires suivants:
La philosophie n’a affaire qu’à l’éclat de l’Idée qui se reflète dans l’histoire universelle.
La philosophie, dirais-je pour ma part, a aussi affaire aux ombres des doutes, à la nuit de la foi, aux mystères de la frontière entre le dicible et l’indicible, entre le pensable et l’impensable. Elle a au aussi affaire aux miroirs brisés d’un monde qui reflète d’abord l’absence d’idée, mais aussi la force brute, la vulgarité des foules (vulgum pecus), la cruauté des dominants, l’égoïsme des possédants, la déréliction totale des destitués, la déchéance irrémédiable des déchus.
Lassée des agitations suscitées par les passions immédiates dans la réalité, la philosophie s’en dégage pour se livrer à la contemplation; son intérêt consiste à reconnaître le cours du développement de l’Idée qui se réalise, c’est-à-dire de l’Idée de liberté qui n’est qu’en tant que conscience de la liberté.
La philosophie, aujourd’hui, pour ce qu’il en reste, ne contemple plus que des mots. Elle n’a plus d’intérêt que pour les intérêts du jour, dont le cours à la bourse universelle des valeurs fluctue sans raison ni pourquoi. La philosophie manie des idées diverses comme si elles étaient des incarnations de “l’Idée”, alors qu’elles ne sont que de pitoyables tentatives d’habiller de voiles vaporeux et de guenilles déchirées des rois nus et des dieux morts. La philosophie croit avoir conscience d’une liberté qui lui serait propre, et dont elle se réclame sans cesse, alors qu’elle n’a même pas conscience de son asservissement aux goûts des foules, et de son inconscience absolue quant à ce dont elle n’a encore aucune “idée”. Et pour cause. Et c’est là son problème.
Que l’histoire universelle est le cours de ce développement et le devenir réel de l’Esprit sur le théâtre changeant de ses histoires ‒ c’est là la véritable Théodicée, la justification de Dieu dans l’histoire.
Le “devenir réel de l’Esprit”: cette seule expression a le don de me faire m’esclaffer. Le “devenir” ne peut être substantivé sans risque (philosophique), me semble-t-il. Le mot “devenir” désigne d’abord un verbe dont la définition ne se comprend qu’en la dépassant toujours, dans des métamorphoses dont les galaxies les plus lointaines, et même la proximité de quelques nébuleuses, ne peuvent en aucune façon témoigner. Quant à la “Théodicée”, quel Hegel pourra-t-il, mieux que jadis Job, envisager d’en entamer la procédure, et devant quelle cour de justice? Les foules s’en foutent. Et qui dira jamais ce que le mot “histoire” pourraiten théorie signifier au regard d’un Dieu dont l’histoire même ne prend son sens qu’en dehors de toute histoire?
La seule lumière qui puisse réconcilier l’esprit avec l’histoire universelle et avec la réalité, est la certitude que ce qui est arrivé et arrive tous les jours, non seulement ne se fait pas sans Dieu, mais est essentiellement son oeuvre.
“Lumière, esprit, histoire, réalité”? Ne faudrait-il pas dire plutôt: “obscurité, souffles, fins et recommencements, virtualités et puissances”? Tous les crépuscules de mes aspirations et toutes les nuits de mes rêves mettent sans cesse mon âme en guerre contre l’esprit du temps, et la transporte au-delà des soi-disant réalités, qui ne sont en réalité que des ombres passagères. Je n’ai pas de certitude, sinon que l’existence même d’un Dieu hégélien ne peut pas être précisément “essentiellement son oeuvre”, mais qu’elle devrait être “essentiellement” aussi la nôtre propre, ainsi que celle de tout ce qui, de par les vastes mondes, est plus vivant que mort.
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iLucien Herr. Article « Hegel ». La Grande Encyclopédie. Tome 19. Paris, 1886, p. 1002
iiG.W.F. Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Trad. J. Gibelin. Vrin, Paris, 1987, p.346
iiiG.W.F. Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Trad. J. Gibelin. Vrin, Paris, 1987, p.346
L’époque que nous vivons semble extraite d’une dystopie. Le fascisme monte, sans ralentir le rythme, et à l’échelle mondiale. L’Europe, qui se targue encore, mais de plus en plus modérément, d’être la gardienne des « droits humains » les plus fondamentaux, se révèle aux yeux de tous être un nain politique et militaire. Son potentiel économique semble donc particulièrement vulnérable devant les « ogres » fascistes, les extrémistes des ultra-droites des idées GAGA (« Great Again ! Great Again ! ») et les néo-nostalgiques de tous les anciens empires. Dans ce contexte délétère et mortifère, dont tous les signaux montrent qu’une nouvelle catastrophe à l’échelle mondiale se prépare à grande vitesse, la figure de Simone Weil, philosophe, historienne et mystique, peut livrer quelques clés d’analyse.
Pour Simone Weil, l’Histoire est tout entière du côté du prince de ce monde, Satan. Elle est même essentiellement satanique. Elle est faite par les vainqueurs (successifs), et elle est aussi écrite par eux, si bien qu’elle n’est rien d’autre qu’un tissu de mensonges idéologiques et d’auto-justifications. L’Histoire mondiale se confond avec celle des puissants ‒ celle des bourreaux qui ont anéanti leurs victimes, et n’ont jamais laissé de témoins (ou presque… le « tribunal de l’Histoire » se chargera peut-être de faire ressurgir leurs témoignages). Les triomphateurs (du moment) n’ont pas seulement exterminé des populations entières, dévasté des territoires et rasé d’innombrables villes, impunément, mais ils ont aussi justifié leurs actes par le seul droit qui a cours ici-bas, le droit du plus fort. La destruction est matérielle, humaine, mais aussi civilisationnelle et spirituelle. Les vaincus sont toujours exclus de leur propre histoire, laquelle est systématiquement niée par « l’Histoire ». En réalité, celle-ci ne narre jamais que le point de vue des assassins et elle véhicule complaisamment les hypocrites dénégations des criminels de guerre. Weil résume d’une formule : « L’histoire est un tissu de bassesses et de cruautés où quelques gouttes de pureté brillent de loin en loini ». Thucydide, le premier Grec à s’être essayé à penser l’essence de l’Histoire, a formulé cette loi implacable : quiconque a quelque pouvoir en ce monde l’exerce inévitablement, sans limite, et ce jusque dans ses ultimes conséquences, tant qu’un autre pouvoir ne l’a pas remplacé.
Weil dit que l’Histoire se justifie ainsi par la logique même du mal dont elle incarne l’expression. Les crimes les plus atroces trouvent toujours à se justifier par l’affirmation de nécessités de croissance et d’expansion. Poussant la dérision jusqu’à l’absurde, l’Histoire prétend incarner le « développement » et le « progrès », alors qu’elle offre surtout, siècles après siècles, une accélération et une amplification dans l’horreur, à quoi s’ajoute une irrémédiable décadence (intellectuelle, culturelle, morale). Après les boucheries ignobles et sanguinaires du 20e siècle, nous voyons proliférer dans le premier quart du 21e siècle, les idéologies de la force et de l’inanité du « droit », et se multiplier les entreprises de falsification délibérée de la « vérité ». On demandera peut-être : « Qu’est-ce que la vérité ? » A cette question fameuse, posée par Ponce Pilate il y a deux mille ans, la seule réponse fut le silence. Peut-être le temps est-il venu, pour des nabis nouveaux, de verser des mots dans les oreilles de ceux qui peuvent encore entendre ? Peut-être est-il encore temps que se lèvent un autre genre d’hommes, de ceux qui certes ne vendraient pas leur âme aux « grands Satans » de l’Histoire ?
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iSimone Weil. L’Enracinement. Gallimard, 1949. p. 197-198
Mécanique des bombes. Cantique de la haine. Il faut tuer pour tuer, c’est l’évidence. Mais il faut aussi tuer pour montrer sa haine. Il faut l’étaler devant tous avec jouissance, avec complaisance, avec des regards entendus, devant le théâtre des silences. Les tueurs tuent avec leurs missiles, leurs drones, leurs jets, mais ils tuent aussi avec cette haine intarissable, proclamée, ressassée, glacée ; ils tuent avec un mépris absolu, textuel, constitutif, métaphysique. La souffrance des peuples serfs, la douleur des nations abattues, ne sont rien d’autre que la preuve et le signe de la supériorité létale et morale de ceux qui tuent impunément les faibles et les vaincus. Règne ce désir inextinguible de voir souffrir mille fois, cent mille fois, un million de fois plus que ce que les tueurs ont déjà souffert. Les rancunes des puissants et l’écrasement des misérables se répètent sans fin. Le cycle plurimillénaire ne finira pas. D’autres générations naîtront. Rien de ce qui arrive ne s’oubliera jamais. Tout sera toujours à nouveau à vif, dans les ères. Les images parleront, un jour, en langues. Les témoignages se publieront de par le monde. Les silences exploseront. Les mensonges pulluleront. Les vérités survivront. Rien ne sortira jamais de cette ronde du diable. Tout se démultipliera sans fin. La réponse du faible au fort deviendra, un jour, peut-être, plus forte encore que la haine du fort pour le faible, et le cycle recommencera. La haine ‒ rien de plus stable, rien de plus génialement stable. Le mépris ‒ rien de plus durable et de plus infiniment immuable. L’éternité est celle d’un monde fondé sur l’injustice et la force brute. La religion ne fait plus de politique, depuis assez longtemps, c’est bien connu. Elle ne se fait plus complice de la puissance, ni de l’éternité, non plus, on le sait bien. Elle est déjà là, depuis si longtemps, si sainte, si vénérable, si chenue. Transcendant l’histoire, elle brille de toutes ses gloires, sans trop s’en faire (Dieu reconnaîtra les siens) ; elle attend éternellement son heure. Pendant ce temps, des corps éclatés, des visages réduits à de la boue, des chairs effroyablement lacérées, des âmes écrasées, des lieux vidés de vie, et toute cette haine ossifiée ‒ tout cela, la religion l’ignore. Elle a des rites à suivre, des montagnes à soulever, des fêtes à observer, des lois en veux-tu en voilà. Mais plus que l’encens ou le benjoin, on respire dans l’air du temps la souffrance et la haine répandues par les saints et les élus, les tueurs et les assassins. Tout ce qui est beau, tout ce qui est bon, sur cette terre, est devenu comme un crachat au visage, comme un coup dans la face, comme une dague dans la gorge. Faire du mal aux faibles, ça rapporte, pour chaque mort, on reçoit quelque chose, on gagne beaucoup, toujours plus : de la terre, de l’argent, de la gloire. On accroît sa puissance à très bon compte. On s’étend en territoire, on s’entend en domination. L’économie de la mort prospère. On comble les vides. On remplit des âmes exsangues avec des âmes mortes. On se remplit les poches en abreuvant la terre desséchée du sang des autres. En faisant tant de mal à tant de monde, on fait aussi beaucoup de mal au monde entier. Et par extension, on blesse à mort l’univers de l’esprit. Le cosmos hurle en silence. Les anges ne volent plus : il ont besoin de leurs six ailes pour se cacher le visage et ne plus voir. Tous ceux dont on a détruit les maisons, tous ceux dont on a arasé les villes, tous ceux dont on a enterré la mémoire à jamais, vers quoi vont aller désormais leurs pensées? Vers la paix ? Vers les grands pardons ? Vers la justice « redistributive » ? Privés de leur terre, vont-ils rêver de s’élever vers des cieux exaltés ? Vont-ils réciter tristement des psaumes pacifiants ? Ou bien vont-ils seulement, calmement, se contenter de supporter un vide sans fin dans leur esprit sans avenir ? Leur faudra-t-il alors quelque « pain sur-essentieli » pour avoir la force de contempler leur malheur, la mort, l’horreur, le sang, la faim, la destruction de toute morale, de toute justice, de tout ordre (politique, social, légal, humain), de toute ébauche même de civilisation. Faute de toute farine, essentielle ou sur-essentielle, vont-il courber très bas la tête en vaincus absolus, et, les pieds enchaînés à leur destin, vont-ils se traîner vers leur exil exigé, exigu ? Les foules ravies s’esclafferont en regardant, sur les chaînes télévisuelles et les boucles méta-sociales, leur misère sanglante et leurs ventres bombés. Elles crieront avec des mégaphones dans les oreilles de tous ces pauvres hères des « Va ! Va pour toi ! », se répercutant en échos moqueurs.
A ce niveau d’ignominie, il faudrait pouvoir inventer d’urgence une nouvelle « représentation du monde » où le vide absolu, le mal total qui troue la chair des choses et l’être même, transcenderait enfin, pour tous, tout le temps, toutes les lois et toute foi. On redécouvrirait alors que, décidément, « la vérité est du côté de la mortii ». On saurait mieux qu’on échappe à la mort par le mensonge et la trahison, mais pendant un temps seulement. La catastrophe qui se déroule sous nos yeux est la pire possible, car elle se couvre en toute hypocrisie du blanc vêtement de la « morale », du « droit des forts », de la « religion d’État » et de la « volonté divine ». Quelle sinistre dérision que cette victoire du vide mental, et que cette arrogante vacuité morale. L’évidement de la vie par la mort: l’humanité tout entière se vide aussi en silence de son sang. Kénose totale de l’esprit.
A Thulé, vers 1922, l’Iglulik Aua confia à l’anthropologue danois Knud Rasmussen quelques idées qui me paraissent avoir, aujourd’hui encore, une valeur universelle : « Nous n’expliquons rien, nous ne croyons rien. Nous craignons l’esprit du climat contre qui nous devons combattre pour gagner notre nourriture sur la terre et en mer. Nous craignons Sila. Nous craignons la famine et la faim dans le froid et la neige. Nous craignons Takanakapsâluk, la grande femme du fond de la mer, qui règne sur tous les animaux de la mer. Nous craignons la maladie qui rode quotidiennement parmi nous, nous craignons non la mort mais la souffrance. Nous craignons les mauvais esprits de la vie, ceux de l’air, du ciel et de la terre, qui peuvent aider les chamanes méchants à faire du mal aux hommes. Nous craignons les âmes des êtres humains morts et celles des animaux que nous avons tués. C’est pourquoi nos pères ont hérité de leurs pères toutes les anciennes règles de vie fondées sur l’expérience et la sagesse des générations. Nous ne savons pas comment, nous ne pouvons pas dire pourquoi, mais nous respectons ces règles afin de vivre en toute tranquillité. Et nous sommes si ignorants, malgré tous nos chamanes, que nous craignons tout ce qui ne nous est pas familier. Nous craignons ce que nous voyons autour de nous, et nous craignons toutes les choses invisibles qui sont également autour de nous, tout ce dont nous avons entendu parler dans les histoires et les mythes de nos ancêtres. C’est pourquoi nous avons nos coutumes, qui ne sont pas les mêmes que celles des hommes blancs, les hommes blancs qui vivent dans un autre pays et qui ont besoin d’autres façons de fairei. » Il fit silence. Son jeune frère, Ivaluardjuk, prit la parole à son tour : « Le plus grand danger de la vie tient en ce que la nourriture des hommes est faite seulement d’âmes. Toutes les créatures que nous devons tuer et manger, toutes celles que nous devons frapper et détruire pour faire nos vêtements ont des âmes comme nous, des âmes qui ne disparaissent pas avec le corps et qui doivent être pacifiées pour qu’elles ne se vengent pas sur nous pour leur avoir enlevé leur corpsii. » Aua reprit la parole : « Nous, Esquimaux Igluliks ignorants qui vivons ici, nous ne croyons pas, comme vous nous avez dit que beaucoup d’hommes blancs le font, en un grand esprit solitaire qui, d’un endroit très haut dans le ciel, maintient l’humanité et toute la vie de la nature. Chez nous, tout est lié à la terre sur laquelle nous vivons, tout est lié à notre vie ici ; et il serait encore plus incompréhensible, encore plus déraisonnable, qu’après une vie courte ou longue, de jours heureux ou de souffrances et de misères, nous devions cesser complètement d’exister. Ce que nous avons entendu sur l’âme nous montre que la vie des hommes et des bêtes ne s’arrête pas avec la mort. Lorsque, au terme de notre vie, nous rendons notre dernier souffle, ce n’est pas la fin. Nous nous éveillons à nouveau à la conscience, nous revenons à la vie, et tout cela se fait par l’intermédiaire de l’âme. C’est pourquoi nous considérons l’âme comme le plus grand et le plus incompréhensible de tous les mystères. Dans la vie de tous les jours, nous ne pensons pas beaucoup à toutes ces choses, et c’est seulement maintenant que vous m’interrogez, que tant de pensées surgissent dans ma tête sur ces choses connues depuis longtemps : des pensées anciennes, mais qui deviennent pour ainsi dire tout à fait nouvelles lorsqu’on doit les exprimer avec des motsiii. »
Aua ajouta encore : « Tout aussi mystérieuse est la mort elle-même ‒ tout comme la manière dont elle est entrée dans la vie. Nous ne savons rien de certain à ce sujet, si ce n’est que les personnes avec lesquelles nous vivons nous quittent soudainement, certaines d’une manière naturelle et compréhensible parce qu’elles sont devenues vieilles et fatiguées, d’autres, cependant, d’une manière mystérieuse, parce que nous qui vivions avec elles ne voyions aucune raison particulière pour qu’elles meurent, et parce que nous savions qu’elles auraient voulu vivre. Mais c’est justement ce qui fait de la mort cette grande puissance qu’elle est. Elle seule détermine la durée de cette vie sur terre, à laquelle nous nous accrochons, et elle seule nous transporte dans une autre vie que nous ne connaissons que par les récits de chamanes morts depuis longtemps. Nous savons que les hommes périssent à cause de l’âge, de la maladie, d’un accident ou parce qu’un autre leur a ôté la vie. Nous comprenons tout cela. Quelque chose est brisé. Ce que nous ne comprenons pas, c’est le changement qui s’opère dans un corps lorsque la mort s’en empare. Ce même corps qui se mouvait parmi nous, qui était vivant et chaud et qui parlait comme nous le faisons nous-mêmes, a soudain été privé d’une force, faute de laquelle il devient froid, raide et se putréfie. C’est pourquoi nous disons qu’un homme est malade lorsqu’il a perdu une partie de son âme, ou l’une de ses âmes, car certains croient que l’homme a plusieurs âmes. Si donc cette partie de la force vitale d’un homme n’est pas restituée au corps, il doit mourir. C’est pourquoi nous disons qu’un homme meurt lorsque son âme le quitteiv. «
La plupart des chamans du Groenland divisent l’âme en deux parties : la première est inu’sia, dont ils disent qu’elle « ne fait qu’un avec l’esprit de la vie » (anerneranut atavoq), et l’esprit de la vie est une chose dont un être humain vivant ne peut se passer. L’autre partie de l’âme est tarninia. C’est peut-être la partie la plus puissante de l’âme, et la plus mystérieuse, car si tarninia donne la vie et la santé, elle est en même temps nap’autip ina : le lieu de la maladie, ou le point d’entrée de toute maladie. « Nous croyons que les hommes continuent à vivre après la mort ici sur terre, car nous voyons souvent les morts en rêve, bien vivants. Et nous croyons en nos rêves, car le sommeil a un maître, un esprit que nous appelons Aipâtle. Cet esprit ne nous montrerait pas nos chers disparus s’ils ne continuaient pas à vivre. Aipâtle nous aide aussi d’autres façons. Ainsi, lorsque nous nous réveillons le matin, nous le prions pour obtenir ce que nous voulons, et nous lui faisons des offrandes de viande lorsque nous sommes sur le point de manger. Nous sacrifions à l’esprit en disant : Aipatle iluamik piumavuna ; nerzutinik tunisigut : « Je souhaite ce qui est bon, donne-nous de la chance à la chasse ». Les anciens racontent que lorsqu’un homme dort, son âme est suspendue la tête en bas, ne s’accrochant au corps que par le gros orteil. C’est pourquoi nous pensons que la mort et le sommeil sont étroitement liés ; sinon, l’âme ne serait pas retenue par un lien aussi fragile lorsque nous dormons. C’est aussi un signe que la mort et le sommeil sont presque alliésv« .
Les Igluliks ne croient rien, et ils craignent presque tout ‒ mais pas la mort elle-même, car tous sont convaincus qu’elle n’est que le passage à une forme de vie nouvelle et meilleure. L’idée d’un Dieu ou d’un groupe de dieux leur est étrangère. Ils ne connaissent que les pouvoirs personnifiés des forces naturellesvi, qui agissent sur la vie humaine de diverses manières, et qui affectent tout ce qui vit, par le biais des maladies et des périls de toutes sortes. Ces puissances ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, elles ne font pas le mal dans l’intention de nuire, mais elles sont néanmoins dangereuses en raison de leur sévérité impitoyable, laquelle se manifeste lorsque les hommes ne vivent pas en accord avec les sages règles de vie édictées par leurs ancêtresvii. Le but de tout ce système est de « maintenir un juste équilibre entre l’humanité et le reste du monde », pour reprendre cette expression courante chez les peuples polaires du Groenland du Nord.
Un « juste équilibre entre l’humanité et le reste du monde » est-il encore possible ? Il faut craindre que non. Mais on pourrait peut-être encore y croire. Sinon, il est certain que tous nous mourrons, et pour toujours.
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iKnud Rasmussen, Report of the fifth Thule Expedition 1921-1924, vol. VII, 1 : Intellectual Culture of Iglulik Eskimos, Copenhagen, 1929, p. 56
viLe terme utilisé par les Esquimaux de la baie d’Hudson pour désigner les puissances de la Nature est Ersigisavut, « ceux que nous craignons » ou mianerisavut, « ceux dont nous nous éloignons et que nous considérons avec prudence ».
viiIl reste cependant le mystère lié à l’âme : dès que la mort l’a privée de son corps, elle peut se transformer en un esprit mauvais et impitoyable et agir contre les vivants. Même l’âme d’un homme bon et pacifique peut soudain devenir un esprit mauvais.
Personne n’est obligé d’attendre quelque vie future que ce soit pour payer dès maintenant les dettes accumulées, le poids des actions passées (karma saṁcitai), ou, le cas échéant, jouir de leurs fruits savoureux. On peut créer dans cette vie même, dans notre vie actuelle, toutes sortes d’« objets » (de pensée), différents « corps » (virtuels), au moyen desquels les actions passées peuvent se manifester et s’incarner à nouveau, et se laisser ainsi considérer, pour être amendées, ou goûtées selon leur véritable saveur. C’est à travers ces « objets » et ces « corps » que l’on peut expier tous les passifs passés, ou au contraire se nourrir de leurs nutriments essentiels. Tout ce que nous accumulons, au long de notre âge, chaque instant de vie possède une sorte de mentalité propre ‒ un « esprit artificielii » ‒ qui n’est pas sans analogie avec les pseudo-personnalités qui apparaissent dans les transes chamaniques, lors des voyages hypnotiques ou pendant certaines extases mystiques. Ces esprits artificiels (mais non artificieux) surgissent inopinément, comme des étincelles qui voltigent, qui s’échappe aléatoirement de l’incendie intérieur du Soi, pour animer les corps, eux aussi artificiels, créés pour les recevoir et leur donner un support. Ces êtres artificiels se mettent alors à vivre dans notre moi. A la différence de nos pensées spontanées, actuelles, courantes, qui elles aussi sont des sortes d’êtres, ces être revenus du passé se reconnaissent à ceci qu’ils sont parfaitement méthodiques, qu’ils arborent des comportements réglés, répétitifs et même apparemment automatiques. Pour cette raison, ils restent dans une certaine mesure contrôlés par la conscience, bien qu’émanant du subconscient ou même de l’inconscient. Une conscience bien entraînée peut aisément maîtriser, en elle-même et par elle-même, jusqu’à une centaine de tels automates intérieurs. Une conscience moins entraînée ou moins apte à prendre sa distance vis-à-vis de son Soi, devra se contenter de se battre quotidiennement avec moins d’une dizaine de ces esprits artificiels, devenus particulièrement récalcitrants. Chacun de ces esprits automates possède une destinée propre, et doit s’efforcer d’apurer la portion particulière du passé auquel il est lié. Quelle est cette destinée ? On ne le sait pas a priori. Son véritable sens doit faire l’objet d’un jugement. Qui la juge ? Le juge est la conscience, en lien avec le Soi. Le jugement est-il impartial ? Il a tout intérêt à l’être. Il s’agit pour la conscience de revivre son passé, et de s’en libérer enfin pour s’attaquer à l’avenir, à son nouvel et toujours renouvelé avenir. Si son jugement sur lui-même se révélait biaisé, elle se fermerait à elle-même la porte qui ouvre vers de nouveaux espaces de liberté. Dès que le jugement est rendu, dès que le destin de chaque acte est enfin réellement (c’est-à-dire non sur le plan phénoménal, mais sur le plan nouménal) accompli, celui-ci meurt d’une mort subite. Il disparaît dans l’épais abysse des temps longs. Il est alors temps, pour ceux d’entre les actes qui auraient mérité de survivre, de s’écarter de la scène, et de permettre à la conscience de s’avancer vers l’infime partie de lumière qui aura été ainsi libérée. Tout ce travail (l’incarnation des actions passées dans des êtres artificiels, le jugement quant à leur essence, l’appréciation de leur sens, leur condamnation à mort, ou leur salut éventuel), tout ce travail ne se fait pas en un jour. Il se fait continuellement, à chaque instant, et seulement par parties successives. Quand l’instant de notre propre mort arrive, tout le travail ainsi entamé, s’il a été mené à bien, soulage l’âme qui doit passer dans le nouvel ordre de la réalité.
Je réalise combien tout ceci peut paraître fantastique, surtout dans une époqueiii qui a presque entièrement perdu de vue la nature essentielle de l’esprit, ses liens fragiles avec le corps, et surtout qui a mis de côté le sens, pourtant absolu, de sa propre fugacité.
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iLe karma saṁcita (संचित) est l’un des trois types de karma. Il correspond à l’accumulation de toutes les actions, bonnes ou mauvaises, des incarnations passées, qui continuent de « vivre » dans le subconscient et dans l’inconscient de l’individu, et qui sont censées porter leur fruit, le moment venu.
iiEn sanskrit, le nirmana-citta, littéralement une « conscience fabriquée ».
iiiAu risque de me répéter, je pense qu’il est temps de mettre la politique, l’économie, la culture, et l’ensemble des sociétés mondiales, qui se font aujourd’hui la guerre (militaire, religieuse et civilisationnelle), au service de la métaphysique. Pourquoi la métaphysique ? Parce que le véritable sens de toutes les choses dans ce monde, ce n’est pas « ici-bas » qu’il se donne à voir. Ce n’est pas « là-haut » non plus, tant ce « là-haut »-là n’est jamais qu’une image inversée, tordue, viciée, corrompue, par les idéologies et les religions d’ici-bas. Alors où le sens se donne-t-il à voir ? Il se donne à voir pour chacun d’entre nous, dans un constant départ, un incessant renouveau de morts (intellectuelles) et de naissances (spirituelles). Nous sommes tous partis pour un très long et même infini voyage, et nous ne savons même pas, en tant que genre (humain), que c’est ce voyage qui forme la véritable essence d’Homosapiens.
Dans une époque comme la nôtre, matérialiste, nominaliste, désenchantée, et désormais sans aucune perspective commune, livrée qu’elle est à la cruauté, à l’imbécilité et à la corruption intellectuelle et morale de ses gouvernants, il faut tenter (toujours à nouveau) un essai d’examen critique de cette simple idée ‒ l’idée d’être en soii. La politique est importante, particulièrement en temps de crise, mais l’essentiel, dans cette vie, est en réalité d’ordre métaphysique. Et quoi de plus métaphysique que l’idée d’être en soi ? L’idée qu’un être singulier, un être unique, un être personnel, un être en soi, puisse venir à l’existence, en raison de telle ou telle cause « particulière », de telle circonstance « matérielle » ou de tel hasard « objectif », est une idée non seulement logiquement contradictoire, mais intrinsèquement absurde. Un être en soi qui aurait été effectivement engendré par des séries de « causes » (par exemple, un regard, un désir, une occasion imprévisible, une suite de circonstances plus ou moins aléatoires, une série inimaginable d’enchaînements…) ne serait, en réalité, qu’un être fabriqué ‒ fabriqué d’une fabrication purement contingente. Ce serait une créature dont la nature résulterait d’une totale absence de sens, comme constituée d’une fumée intangible, dispersable aux vents des riens. Une seule question demeure pourtant toujours : comment la singularité, l’unicité, la personnalité de cette créature-là, a priori absolument improbable, auraient-elles pu naître de causes aussi contingentes ? Comment son unique essence aurait-elle pu être créée à partir de rien d’essentiel ? Et d’ailleurs, comment serait-il possible de fabriquer un être en soi ? Un être en soi ne peut dépendre de rien d’autre que de soi. Il ne peut dépendre, pour ce qui est de son essence, de quelque non-essence, associée à quelque contingence ou circonstance que ce soit.
Si, par hypothèse, il n’y avait pas d’êtres en soi, il n’y aurait pas non plus d’êtres différents. Tous les êtres seraient le même être. Tous seraient le même être sans soi. Ce serait là un monisme absolu, un communisme radical, un totalitarisme despotique. On va collectivement vers cela, peut-être. Il est donc plus que temps de penser de façon critique à la montée du fascisme métaphysique, du massacre des essences, de la réduction des existences à une seule et unique matière concédée perpétuellement à la corruption générale. Ce qu’on appelle être différent exige qu’il y ait des êtres en soi. Sans la multiplicité des êtres en soi, il n’y aurait pas de différences, et l’humanité entière serait composée d’un brou d’innombrables « moi », tous broyés en un seul et unique coulis de chair et de sang.
En outre, s’il n’y a plus d’êtres en soi, s’il n’y a plus d’êtres différents, y aura-t-il encore de l’être tout court ? Un être tout court, que serait-ce désormais, sinon une sorte de matière informe, une hylè amorphe ? Et s’il n’y a pas d’être tout court, s’il n’y a pas d’être, alors il n’y aura pas non plus de non-être. Dans un monde où il n’y aurait ni être ni non-être, il n’y aurait rien, ce qui est évidemment absurde. L’idée que le rien règne est absolument absurde, parce qu’on voit bien que tout change, toujours. Le rien n’échappe pas à cette règle d’airain. Le rien aussi doit changer, un jour, c’est là une absolue et métaphysique nécessité. Il faudra toujours en revenir à la question de l’être en soi et l’être différent, à la question de l’être et du non-être. Ce ne sont pas seulement des questions métaphysiques, ce sont aussi des questions extrêmement et essentiellement politiques. Dans un monde où la véritable politique n’existe plus, dans un monde où l’essence de la politique se caractérise par son absence, dans un tel monde, seule la métaphysique peut prendre un sens politique.
On objectera : dans un monde où la politique n’est rien, la métaphysique elle même sera moins que rien. Si rien n’est, comment apparaîtra le sujet ou la conscience qui fera changer du rien en quelque chose ? Et si, dans tout le rien qui nous entoure, quelque chose (que l’on n’a pas encore décelée) était en puissance, comment aura-t-elle pu, pendant si longtemps, être reléguée par la politique à n’être rien ?
Affirmer qu’il y a « quelque chose », au-delà de la politique du rien et de la métaphysique du vide, c’est affirmer qu’il y a des choses qui sont éternelles. Je suis bien conscient que la modernité est parfaitement incapable de comprendre ce mot même. Comment l’idée d’éternité ne ferait-elle pas immédiatement ricaner les puissants qui réduisent sous nos yeux la Terre à un terrain de chasse, ces gouvernants qui en font un camp mondial de concentration (de concentration de la haine, de l’absurde, du mensonge, du lucre, de la folie) ? Comment l’idée d’éternité serait-elle d’ailleurs compatible avec l’évidente course à l’anéantissement de l’idée d’humanité ?
Je répondrai à ces questions légitimes par la force de la logique. D’une chose qui existe en soi, il est impossible de penser qu’elle n’existe pas. On peut dire qu’elle n’existe pas, mais on ne peut pas le penser. L’IA peut le dire, mais l’IA ne peut pas le penser. Les médias peuvent le dire, mais les médias ne pensent pas. Les dirigeants les plus corrompus, les plus méprisables, les plus haineux, les plus sanguinaires, peuvent le dire, mais ils ne peuvent pas le penser. Ils ne peuvent même pas penser qu’ils tomberont un jour, proche ou lointain, et sans même y penser, dans le néant de leur non-pensée.
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iCf. le chapitre 15 des Stances du milieu par excellence de Nāgārjuna.
Dans une vidéo troublante postée sur X, un homme interroge un manifestant dans les rues de Los Angeles, lui demandant pourquoi il manifeste. « Je ne sais pas, j’ai été payé pour être ici, et je veux juste casser des choses », répond-il, validant ainsi une des accusations de la droite trumpiste concernant les affrontements actuels à Los Angeles, faisant suite aux ratissages d’immigrés dans tout le sud de la Californie.
Le seul problème, c’est que la vidéo a été générée par IA. Pour un œil averti, ne manquent certes pas les indices révélant qu’elle a en effet été générée par IA. Mais pour la plupart des usagers des réseaux, il est facile de se laisser piéger et de croire qu’il s’agit d’images bien réelles, prises sur le vif. La vidéo, provenant d’un compte affilié à la mouvance MAGA, a été visionnée près d’un million de fois en deux jours.
La diffusion d’informations et d’images falsifiées, ou encore d’images « vraies » mais détournées de leur sens par des commentaires ad hoc, n’est pas en soi un phénomène nouveau. Lors des manifestations à l’occasion de la mort de George Floyd en 2020, des vidéos d’explosions et d’arrestations bien réelles mais survenues dans d’autres pays et plusieurs mois auparavant, avaient fait le tour des médias sociaux, attisant les peurs, provoquant confusions et amalgames. L’IA n’est donc pas le seul problème. Mais sa présence ubiquitaire ouvre désormais une nouvelle ère pour la désinformation et l’agit-prop. Les derniers systèmes de générations par IA ont franchi un indéniable saut qualitatif, et il devient de plus en plus difficile de distinguer les images « vraies » des images « fausses ». Toutes les images sont désormais facilement manipulables, dans tous les contextes, tout le temps et partout. Il faudrait développer un instinct général de doute a priori. Mais est-ce soutenable pour une société d’être sans cesse confrontée au doute quant aux informations et aux images dont elle est constamment abreuvée ? Il est révélateur que lors de la diffusion des images de la gifle donnée à Macron, la réaction immédiate de l’Élysée a été de les qualifier d’emblée d’images générées par IA, et de les rejeter comme « truquées », alors qu’elles avaient été filmées en direct par des journalistes professionnels. En l’occurrence, c’est le communiqué même de l’Élysée qui participait à la foire générale au faux et aux trucages.
Jusqu’à récemment, nous n’avions pas vraiment l’occasion de supposer que les vidéos sur les réseaux sociaux ou dans les médias pouvaient être truquées en nombre, et à l’échelle où elles le sont aujourd’hui. Mais si l’Élysée, et d’autres institutions gouvernementales dans bien d’autres pays, contribuent à instiller le doute et la paranoïa, jusqu’où ira-t-on ?
Ce n’est pas seulement la quantité de la désinformation dans les fils d’actualité des médias sociaux qui pose problème. C’est la capacité à manipuler visuellement et qualitativement des scènes prétendument réelles, pour les adapter à des récits politiques antagonistes, qui fait qu’il devient beaucoup plus difficile d’en analyser les divers degrés d’authenticité. Prenons l’exemple de quelques vidéos générées par IA et postées ces derniers jours : l’une d’elles montre un manifestant prêchant la « paix » avant de lancer un cocktail molotov. Ou encore celle d’un homme qui crie avec énergie « Viva Mexico », puis prend une posture piteuse devant un policier qui lui dit qu’il va le déporter au Mexique. On peut supputer en effet que se développeront désormais toutes sortes de niveaux de trucages et de manipulations, les plus subtils et les plus raffinés étant bien entendu les plus difficiles à détecter et à contredire.
L’inquiétude suscitée par les images manipulées par IA est évidemment liée à leur capacité effective à désinformer les foules et à influencer l’opinion publique. Mais, paradoxalement, plusieurs études semblent indiquer que la désinformation par l’IA ne fait pas changer les opinions du public ; en revanche, elle renforce les croyances préexistantes, rendant les gens imperméables aux faits réels. Dans les commentaires de certaines de ces vidéos, on en trouve un grand nombre qui s’en amusent et les approuvent, qu’elles soient jugées authentiques ou non, comme si leur vérité factuelle n’avait pas d’importance, et que l’idée qu’elles véhiculent étant la seule chose importante. « C’est drôle parce que ça n’a même pas besoin d’être de l’IA », peut-on lire dans les commentaires de l’une de ces vidéos.
Ce qui importe le plus, désormais, c’est l’effet cumulatif à l’exposition quotidienne, sur tous les réseaux sociaux, à des vidéos générées par IA ; c’est la répétition incessante des traits les plus stéréotypés, c’est la réduction des adversaires politiques à des caricatures, c’est la disparition de toute espèce de nuance, de toute mise en perspective et de toute recherche d’une compréhension plus élevée, plus systémique, plus critique. Toutes les vidéos trompeuses produites par IA sont des ferments puissants de dissolution de l’esprit critique, ce sont des incitations brûlantes à développer chez tout un chacun la colère et la rage. La colère et la rage génèrent des clics, et les clics font marcher les affaires des milliardaires qui gouvernent le monde. Nous entrons dans une ère néo-tribale, sans aucune vision commune possible, où prolifèrent les mensonges étatiques, les vues étriquées et les cécités systémiques. Et cela à un moment où la planète Terre subit les coups redoublés de l’anthroposphère. Il est urgent de changer de paradigmes ‒ politique, économique, social et civilisationnel ‒ à l’échelle mondiale.
« L’allégresse du sang, la douceur des fruits du sang.
Plongez-vous-y et noyez-y votre propre volonté, sinon vous seriez un infidèle.
Noyez-vous dans le sang, baignez-vous dans le sang, et enivrez-vous de sang, et rassasiez-vous de sang, et revêtez-vous de sang.
Lavez ces yeux de sang.
Devenez reconnaissant dans le sang.
Puisez la justice dans le sang, avec les yeux de l’intelligence, voyez-la dans le sang.
Dans la chaleur du sang dissipez la tiédeur, et que dans la lumière du sang précipitent les ténèbres.
Je veux me vêtir de sang.
Moi, je veux du sang, et c ‘est dans le sang que je satisferai mon âme.
Je veux avoir le sang pour compagnon. Ainsi je trouverai le sang et les créatures, je boirai leur affection et leur amour dans le sang. Ainsi en pleine guerre je goûterai la paix, dans l’amertume, la douceur.
Plongez-vous dans le sang et réjouissez-vous, car moi, je me réjouis dans la sainte haine de moi-mêmei. »
… A lire ces lignes, écrites il y a sept cent ans, je pense à tous ceux qui font aujourd’hui couler le sang, et qui s’en réjouissent, et qui ne savent même pas qu’ils se haïssent eux-mêmes d’une haine infinie, et qui ne finira pas.
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iCatherine de Sienne. Lettre CII. A Raymond de Capoue. Trad. Louis-Paul Guigues. Seuil, 1953, p. 843-845
Vulgarité du politique, lâcheté systémique, abêtissement mielleux des audiences, hypocrisie frauduleuse des commentateurs, complicité rampante des médias, auto-censure des consciences anesthésiées, violence universelle des forts, cruauté froide, algorithmique, impitoyable, des frappes ciblant les faibles (surtout les faibles), mépris viscéral et haine métaphysique des « chosen few » pour les masses et les peuples, arrogance de la puissance, domination de l’argent, corruption des gouvernances, pulvérisation des idées, des idéaux et des cultures, destruction des espèces, absence de vision et accélération de l’absurde, déréliction de l’Esprit.
Tout cela subsumé sous une vague puissante , un tsunami philosophique. Désormais, tout ce qui relève de l’être se dissout dans l’étance, et se décompose dans le calcul. L’être, on le crucifie sur la montagne des crânes, et l’Être lui-même, l’Être en soi, on lui crache au visage, on le torture sous les latitudes, on le cloue de douleurs. On le viole. On le nie. Maintenant, tous, partout, le clament : l’Être en réalité n’existe pas. N’existe désormais que le Néant (- sous toutes ses formes, spirituelles, intellectuelles et morales). À cette réelle absurdité-là, personne ne jette le moindre regard. Il y a trop d’affaires à faire.
Pourquoi Trump s’aligne-t-il entièrement sur les positions russes ? Pourquoi abandonne-t-il l’Europe à son sort ? Il y a bien sûr l’hypothèse qu’il est, en réalité, un « agent » du KGB depuis les années 1970, puis du FSB après la chute de l’URSS, engagement ensuite renforcé sous Poutine, et notoirement « facilité » par d’importants investissements d’oligarques russes dans ses divers projets immobiliers, le sauvant ainsi de la faillite. Cet angle d’analyse a été relayé par de nombreux observateurs et organes de presse. Mais il faut prendre aussi en compte d’autres aspects essentiellement politiques, dépassant le cas Trump, étant relatifs à l’essence même du projet des conservateurs Républicains quant à l’évolution de la politique intérieure des États-Unis et de leur rôle dans le monde. En un mot, ce projet vise à donner une nouvelle impulsion à l’exceptionnalisme de la « destinée manifestei » du peuple états-unien, se traduisant concrètement par un découplage politique et un désengagement diplomatique vis-à-vis du « reste » (du monde). Incarnant cette vision, Trump a déclaré significativement que l’Union européeenne a été faite pour « baiser » [to screw] les États-Unis, et qu’elle était donc devenue à ce titre un obstacle à rabaisser. Il faut bien prendre toute la mesure du mépris dans lequel est tenu l’UE par les dirigeants états-uniens actuels et antérieurs. Tournant en dérision le projet de la France et du Royaume-Uni de déployer des forces en Ukraine pour y assurer un éventuel cessez-le-feu, J.D. Vance, le Vice-Président des États-Unis, a énoncé comme une évidence que l’UE n’était qu’un ramassis de « pays improbables » et « sans aucune expérience de la guerre depuis trente ou trente-cinq ans ». Pour les nouveaux réactionnaires états-uniens, rejoignant d’ailleurs sur ce point les siloviki qui sont au pouvoir en Russie depuis plus de trente ans, l’Europe est certes (relativement) riche, mais vieillissante, désunie, divisée et sans « puissance ». Elle représente encore un marché économique, mais elle n’a pas le moindre projet politique ayant quelque pertinence à l’échelle mondiale, mises à part celle d’occuper la position de donneur de leçons, avec des incantations générales sur des « valeurs », par ailleurs allégrement bafouées presque partout dans le monde. Les trumpistes, tout comme les siloviki, s’ils avaient la bonne idée de relire les auteurs européens, pourraient aisément reprendre à leur compte la formule de Paul Valéry, émise en 1919, peu après la fin de la première Guerre Mondiale : « L’Europe […] petit cap du continent asiatiqueii ». Ils apprécieraient son côté sarcastique et géo-stratégiquement dépréciateur. Mais ils s’esclafferaient certainement quant à la manière dont Valéry précisait sa position ‒ il est vrai particulièrement naïve et coupée de la réalité : « L’Europe […] la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps » ( !!). L’Europe aujourd’hui ne pèse plus politiquement et idéologiquement l’équivalent de son poids économique. Il est peu vraisemblable qu’elle recouvre jamais le rang qu’elle avait au début du siècle dernier, avant les deux guerres mondiales qu’elle a déclenchées elle-même, pour le résultat que l’on sait. L’Europe ne sera jamais plus great again, du moins de cette forme de « grandeur » impérialiste et colonialiste, dont elle sut profiter, ô combien, au 19e siècle. L’obsession de la grandeur semble caractériser la politique de Trump, du moins au niveau du discours. Il a emprunté sans la moindre pudeur le slogan de Reagan : Make America Great Again, mais qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui, dans l’état actuel du monde ? D’abord, cela signifie une prise de conscience plus aiguë d’une forme de déclassement ou même de déchéance. America est à l’évidence devenue beaucoup moins great. Sinon pourquoi insister tellement sur la nécessité qu’elle le redevienne ? Quand l’a-t-elle été, réellement great, d’ailleurs ? Et dans quelle acception ? En 1945, après la victoire contre l’Allemagne nazie (avec l’aide déterminante de l’URSS) et l’écrasement du Japon par l’arme nucléaire ? Ou bien faut-il remonter à l’époque de la conquête d’immenses territoires en Amérique du Nord (y compris au moyen de génocides), avec l’affirmation de la puissance pure à l’échelle de tout l’« hémisphère occidental », validée par un sentiment explicitement religieux d’« élection » divine ? Aujourd’hui, cette question de conquête d’une nouvelle forme de grandeur interfère avec la réalité des deux « empires » concurrents (le russe et le chinois). L’incompatibilité n’est-elle pas totale, entre le rêve affirmé et la réalité effective? Dans le communiqué qui scella leur « amitié », début février 2022, Moscou et Pékin ont affirmé leur objectif prioritaire : en finir avec « l’hégémonisme occidental » sur les affaires du monde. Sus, donc, à l’Amérique, et accessoirement, à l’Europe… Du point de vue européen, désormais au second rang des puissances, comment interpréter la nouvelle partition des ambitions russes et chinoises, désormais « alliées » ? A l’évidence, une guerre mondiale, économique et politique, est en cours, opposant l’« Occident » (américain et européen) contre un « grand Orient » (ou une « Eurasie », pour reprendre le terme employé par nombre d’idéologues russes depuis le 19e siècle), lequel a par ailleurs jeté son dévolu sur le « grand Sud », pour se l’attacher. Que fait Trump dans ce nouveau « grand jeu » ? En attaquant les bases de l’alliance atlantique, en éviscérant la raison d’être de l’OTAN, et en laissant l’Europe se débrouiller seule face au chaos instigué par la Russie, Trump facilite objectivement la stratégie russo-chinoise (ou sino-russe, suivant l’angle d’analyse que l’on choisit). Sur l’Ukraine comme sur d’autres sujets (Groënland, Canada, Panama, Mexique, tarifs douaniers, unilatéralisme, guerre économique et numérique, destruction du droit international), Trump installe durablement une cassure politique et idéologique au sein du monde « occidental » pris dans son ensemble, et il provoque une fracture grandissante entre les deux pôles, américain et européen, de ce monde. Trump se révèle donc être un allié objectif du couple Poutine-Xi. Mais ceci est-il cohérent avec la volonté de la GAGA, la Great America Great Again ? Comment justifier le fait que la guerre (économique et numérique) décrétée par les États-Unis contre la Chine puisse être compatible avec une alliance sino-russe et un alignement russo-américain (contre les intérêts européens) ? Et comment comprendre, dans ce scénario, la stratégie à long terme de la Russie dirigée par Poutine et les siloviki, par rapport à Trump et Xi respectivement ?
Rappelons ce fait essentiel que la Russie n’est pas une puissance industrielle. C’est une puissance militaire (dans une mesure toute relative, vu les difficultés rencontrées contre l’adversaire ukrainien), mais surtout c’est une puissance nucléaire, dirigée par des siloviki (en russe : les « hommes de la force ») ayant par ailleurs la haute main sur de fabuleuses ressources naturelles, dont ils ont délégué la gestion (sous étroite surveillance) à une poignée d’oligarques vassalisés. Ces derniers ont bien compris la leçon donnée à Khodorkovski et Berezovski, et savent ce qu’il en coûte de vouloir échapper au knout. Les colossales richesses russes (pétrole, gaz, minerais) prendront dans les prochaines décennies d’autant plus de valeur que leur accès et leur exploitation seront facilités par le réchauffement climatique, lequel rendra aussi disponibles des millions de km² en Sibérie et dans l’extrême-orient russe, et permettra l’ouverture de voies maritimes le long des côtes russes et dans l’Arctique.
Dans ce contexte, il n’est pas inutile d’analyser la manière rusée, systémique et visant le très long terme, avec laquelle Xi traite ses rapports avec un Poutine. La Chine, sous Xi Jinping, comme sous les dirigeants précédents, cherche son avantage stratégique en rendant le voisin russe toujours plus docile et plus accommodant. Du point de vue de l’histoire longue des relations sino-russes, ce nouveau rapport de force, en faveur de la Chine, représente une nouveauté… Les relations de la Russie et de la Chine ont été, dans l’ensemble, plutôt conflictuelles depuis au moins quatre cents ans, et en particulier depuis que les Russes ont traversé la Sibérie sous Pierre le Grand, pour aller conquérir ce qu’il est maintenant convenu d’appeler « l’extrême-orient russe », mais qui pourrait devenir, dans quelque avenir, une zone d’influence chinoise (ce qu’elle est déjà en train de devenir, à bas bruit, du côté de Vladivostok). La tactique développée par la Chine, en traçant une « ligne à neuf traits » sur la carte, pour s’arroger des droits exclusifs en mer de Chine méridionale, pourrait être à nouveau utilisée dans le nord de l’Extrême-Orient, un jour… Il y a eu une courte exception à l’animosité séculaire et rampante entre la Russie et la Chine, pendant les dix années de coopération sino-soviétique entre 1949 et 1959. Mais celle-ci a pris fin de manière brutale et spectaculaire. Aujourd’hui, dans l’esprit de Xi, il y a un impératif primordial, celui de garder (pour le moment) une frontière apparemment stable et pacifiée entre la Chine et la Fédération de Russie, mais à la condition implicite que la Russie se plie de plus en plus aux intérêts chinois, et qu’elle en dépende économiquement, comme en témoigne le fait d’en être réduit à céder à prix cassés son gaz et son pétrole, désormais invendables en Occident. Ainsi s’explique le soutien de la politique étrangère de la Chine à la Russie et son aide matérielle vis-à-vis de certains aspects de l’« opération spéciale » russe en Ukraine.
Résumons. Trump veut contrer la Chine, et se rapprocher aussi de la Russie. Nous avons là une nouvelle sorte de « problème à trois corps ». Chine, Russie et États-Unis ne peuvent rester dans un système de relations stables. Parmi ces trois puissances, deux sont réellement «puissantes», et peuvent prétendre à une stratégie indépendante à long terme. La troisième l’est beaucoup moins, parce qu’intrinsèquement corrompue, dirigée par un gang maffieux et sans aucun scrupule. Mais elle dispose de potentialités considérables, tant en termes de ressources naturelles que de terres quasiment vierges, qui ne demanderont qu’à être exploitées, dans une Russie à la population déclinante et vieillissante, et qui pourraient de ce fait exciter les appétits d’une Chine en situation de puissance économique, militaire, politique et démographique.
Dans ce « problème à trois corps », je ne crois pas que la planète Trump puisse rester longtemps un centre gravitationnel. L’animal orange à cravate rouge n’a pas la puissance intellectuelle d’un Xi ni le côté échiquéen d’un Poutine. Son règne fera vite pshitt. L’Amérique n’en sera pas plus great. Mais les turbulences imprévisibles des trajectoires des trois corps vont certes affecter gravement le cours trop tranquille de nombre de planètes secondaires, dont l’Europe. De cette farce mondiale, elle est aujourd’hui le dindon.
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iSelon Wikipédia, la « destinée manifeste » (en anglais : Manifest Destiny) est une expression apparue en 1845 pour désigner la forme américaine de l’idéologie calviniste, et selon laquelle la nation américaine aurait pour mission divine l’expansion de la « civilisation » vers l’Ouest, et à partir du XXe siècle dans le monde entier. Elle est surtout liée à la conquête de l’Ouest américain. Cette croyance messianique en une élection divine (prédestination), qui est déjà présente chez les Pères pèlerins (Pilgrim Fathers), des puritains arrivés en Amérique sur le Mayflower, est promue aux États-Unis dans les années 1840 par les républicains-démocrates, plus particulièrement par les « faucons » sous la présidence de James Polk.
iiSelon la célèbre formule de Paul Valéry, qui n’était pas réactionnaire, certes, mais qui se targuait d’être à la fois réaliste et idéaliste, du moins si l’on en juge par cette citation : « L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique, ou bien l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire : la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ? » Paul Valéry (1871-1945), La Crise de l’esprit (1919)
Il va falloir s’habituer à vivre avec la non-vérité. Pullulent dans les sociétés, toujours et partout, mensonges, truanderies, trucages, intox, infox et fake news, à une échelle jamais vue auparavant dans l’histoire. Il s’agit maintenant de réaliser la disparition probable de la notion même de vérité. Cette idée a été éviscérée, et elle est en voie d’être annihilée. Éjectée sans ménagement hors de la scène mondiale et médiatique, elle a été remplacée par son absolue absence, sa mutité conceptuelle. Désormais, règne en majesté la non-vérité. Son royaume est plus abyssal que le déjà vaste empire du faux et du mensonge. D’ailleurs, ces mots (« faux », « mensonge ») sous-entendent qu’il y a encore, en théorie, quelque possibilité de distinguer le « faux » du « vrai », le « mensonge » de la « vérité », l’« illusion » de la « réalité ». Quiconque s’efforcerait en conscience de les distinguer pourrait espérer y arriver (en y mettant les moyens et l’énergie nécessaires). Mais si l’idée même de vérité disparaît, si l’essence de la vérité a été pulvérisée, dissoute, anéantie, que faire ? Il n’y a plus aucun espoir de distinguer le faux du fait, et le flan de l’info. La nouvelle « réalité » les mêle et les confond intimement. Et comment dès lors pourrait-on « confondre » le faux (comme on « confond » un imposteur), puisque le vrai est invisible et sourd-muet ? Il n’y a plus ni réalité, ni vérité objectives. Les réalités, les vérités, sont seulement subjectives. La tienne, la mienne, la leur. Et cette foule multitudinaire et très opiniâtre ne représente, en fait, qu’elle-même, c’est-à-dire autant d’idiosyncrasies dispersées, moléculaires. La seule subjectivité qui subsiste réellement, celle qui est au-dessus de toutes ces opinions minuscules, celle qui prend le masque d’une objectivité immarcescible, et qui s’impose de facto à tous, est évidemment celle du « plus fort », le gnome colossal, aux pieds d’argent, au cerveau d’argile. Or, c’est là une leçon récurrente de l’Histoire, la force du « plus fort » ne dure jamais qu’un temps. Demain, après-demain, ou un autre jour, une autre vérité, une autre réalité, une autre force, prendra à son tour sa place, pour un autre cycle, pour un autre temps, dans le vide des idées, dans l’absence de sens, dans l’éternelle non-vérité.
Entre-temps, l’esseulé n’en croit jamais ses yeux, ni ses oreilles. Il tire de sa solitude toutes sortes de pressentiments. Il se questionne. Si la vérité n’existe plus, serait-ce qu’elle est déjà « morte » ? Mais n’est-ce pas là une métaphore éculée ? Ne nous a-t-on pas déjà fait le coup ? Dans la deuxième moitié du 19e siècle, Nietzsche a déclaré fameusement : « Dieu est mort », comme s’il avait trouvé là une idée nouvelle. Ce n’était qu’une non-vérité inchoative, ou une sorte de grotesque prescience ‒ non celle de la mort du Dieu (puisque celui-ci était en réalité déjà mort, assassiné sur le mont du Crâne, deux mille ans auparavant), mais bien celle de la mort d’une autre Divinité ‒ la vérité. Elle agonisa tout au long du 20e siècle, sans cesse à l’article de la mort, et son état empira au début du 21e siècle (qui ne se rappelle les guerres dévastatrices, déclenchées sciemment sur des mensonges d’État, à des fins à la fois crapuleuses et débiles ?), puis elle a fini par décéder au vu et au su de tous, il y a peu, sous les coups redoublés des puissances de la haine et de l’argent. Qui l’a tuée ? Toutes sortes de forces, solidement assises en ce monde, celles qui se réclament du sang, du sol et de l’argent, ont trempé dans le meurtre ‒ les tyrannies établies, les états faillis, les empires déchus, les maffias mondiales mêmes, mais aussi les démocraties impotentes, dépecées et pillées par leurs divisions. Et comment la vérité a-t-elle été tuée ? L’arme du crime est efficacement insidieuse : une machiavélique hypocrisie, systémique, en bande organisée, au service d’idéologies rapaces, pleines de la certitude du néant de l’Autre… L’Autre, c’est tout le monde. Et les idéologies n’engagent que ceux qui y croient. La hausse sans fin, et exponentielle, de la prospérité générale promise par le capitalisme, la liberté et la gratuité pour tous dans l’utopie socialiste, l’égalité et la fraternité universelles garanties par l’internationale communiste, mais aussi, sur un autre plan, néanmoins concomitant, les promesses opiacées et tribales des religions dominantes, aussi creuses pour les affidés qu’haineuses pour les « autres », le vide intellectuel sidéral du « matérialisme », l’assumée négativité du « positivisme », et la chute finale de la métaphysique dans le trou noir de « physiques » échevelées, errant dans un bain d’énergie sombre.
L’époque actuelle laissera, parole de barde, longtemps le souvenir de l’infamie de ses dirigeants, de la lâcheté et de la veulerie des peuples qui les soutinrent contre toute raison, avec la complicité des politistes ; elle marquera la mémoire longue par la cruauté et la stupidité de ses guerres, l’âpre injustice et l’oppression impitoyable de ses systèmes économiques et sociétaux.
Qu’accomplissent sous nos yeux les Temps nouveaux ? Que détruisent-ils irrémédiablement ? Quelles nouvelles pages, suantes de sang, seront bientôt écrites dans la suite des ères ? Que voit-on déjà venir ? L’accélération vers le néant ? L’aube sans cesse humiliée ? Un crépuscule asphyxié ? L’humanité se dérobe à elle-même, elle a perdu toute conscience tant de ce qui la meut, de ce qui la mène, que de ce vers quoi elle pourrait espérer se diriger. Elle sait à peu près qu’elle va vers des catastrophes irréparables, de différentes natures, mais elle reste inconsciente tant de ce qui pourrait la sauver encore, que de la prolifération du vide en elle.
Les principales donneuses mondiales de leçons, les « démocraties occidentales », aujourd’hui se révèlent à la tâche, particulièrement faibles, lâches, veules, tétanisées ; elles se caractérisent par l’effondrement de leur « éthique », par la désintégration des « valeurs » dont elles se targuaient impunément, et par l’éventrement de leur « métaphysique », depuis longtemps tournée en dérision par ses propres prêtres et par des constitutionnalistes auto-institués. Il n’y a plus ni espérance, ni projet, ni perspective d’achèvement, ni force interne, ni dévoration des consciences. D’un point de vue extérieur, l’UE présente encore une sorte de façade, une pseudo-apparence de puissance économique (en voie rapide d’évidement), mais aussi une impuissance militaire avérée, s’accompagnant, du point de vue intérieur, d’une opulence tapageuse, pour quelques-uns, et d’une pauvreté inextinguible pour beaucoup d’autres, au milieu d’une envie et d’une haine avivées dans ses marches territoriales. L’Occident a perdu toute orientation. Il a presque entièrement dilapidé la culture des âges anciens. Il a marchandisé son patrimoine naturel, abandonné à l’avidité des marchés. Quant à son « esprit » ? On ne le voit pas à l’œuvre, s’il subsiste encore, sinon peut-être encore, modestement, dans des contestations incontestables, mais non incontestées, et couvertes par des médias visant surtout à occulter un empêchement général de penser l’essence des Temps à venir. Quant à l’« hémisphère occidental », il a été lobotomisé par un slogan très bas de gamme, « Make America Great Again », qui, à la réflexion, n’est qu’un grand coup de Magnum auto-infligé, visant les parties intimes et la psyché même d’États-désunis et trumpistés, avec pour résultat une émasculation et une décérébration brutalistes. Si America n’est plus great, cela signifie en effet, haut et fort, que la décadence et la non-greatness y sont enkystées profondément ‒ depuis la Guerre froide, ou plus originairement encore, depuis le génocide des Amérindiens, le vol des terres et l’esclavage à grande échelle, au nom d’une « destinée manifestement manifestée ». Chaque casquette rouge, aujourd’hui, me semble comme un canari jaune au fond de la mine d’une société qui attend son coup de grisou.
Le décrochage des hommes, le non-sens de l’Histoire, l’absence de l’idée de l’Être dans le monde, on a déjà vu ça. Du temps du national-socialisme (il y a de cela seulement un peu moins d’un siècle, rappelons-le) à la mondiale-oligarchie d’aujourd’hui, les mêmes saluts se répètent (cf. Elon Musk – qu’il faut combattre par des slogans comme : « Laisse-là Tesla ! », et radicalement boycotter). De la prédation générale des espaces et des temps à la mobilisation exorbitante de toutes les ressources (« Drill, baby, drill! »), de la tyrannie de l’« utile » à la mise à pied de tout l’« inutile » (l’éducation, la santé), de la destruction sacrilège du sacré (victime d’un rapt général organisé par les extrémistes de la haine) à la promotion médiatique des religions de l’ignorance et du fanatisme, de l’exécrable arrogance des « petits marquis » des médias à la désertion universelle des savoirs essentiels, du recul des presciences subliminales à la disparition des vrais visionnaires et des prophètes phatiques, la litanie de la fin annoncée n’en finit pas. On passe sans cesse d’idées toujours déjà faites et sans cesse martelées à l’incompétence et à la corruption de la gent politique. Pendant ce temps, s’accumulent, par dizaines, des guerres proches ou lointaines, des conflits atroces, et des génocides au cœur même de l’histoire et au centre de la géographie mémorielle, et cela malgré la lutte désespérée de ceux qui cherchent du sens à leur propre essence, et de ceux qui cherchent en vain l’essence d’une existence dans un monde en perdition.
Comment sortir de cette aspiration vers le néant ? Comment préparer un recommencement de l’être, comment méditer le mystère détonant d’un malheur explosif ? Un peuple particulier peut-il, sous les coups de knout, ou les menaces atomiques, ou la radiation de ses territoires, perdre tout goût pour son être propre, pour sa survie, et la pénétration de son essence ? Mais aujourd’hui, il faut le voir, tousles peuples à la fois sont menacés d’aller vers le gouffre, de par leur grégarité massive et leur passivité bêlante.
Qui peut encore proposer sans rire de participer à « un faire-monde- en-commun » ? Les tenants d’une ancienne utopie « communiste », ridiculisée par l’histoire ? Les faux-prophètes d’une eschatologie « évangélique » ? Ou même les avocats de l’extrême centre, infatués de leur simple bon sens ? Ou bien, autre hypothèse, tout le monde attend-il seulement un très fort et très douloureux coup de marteau (nietzschéen) sur la tête ? Mais Nietzsche est mort, et bien mort. Et la philosophie est morte aussi, et avec elle la vérité. Où l’homme cherchera-t-il maintenant son essence ? Sur quel métier tissera-t-il cette essence, comme jadis Pénélope esseulée, attendant quelque utopique Ulysse, quelque vagabond rusé, triomphateur de Circé, mais oublieux de Nausicaa même ?
La Pax Americana n’est plus. L’ordre international fondé sur des « règles » et dirigé par les États-Unis a disparu avec la seconde investiture de Donald J. Trump. Le président soutient depuis longtemps que cet ordre désavantage les États-Unis en leur imposant le fardeau du maintien de l’ordre dans le monde et en permettant à leurs alliés de les prendre pour des imbéciles. « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète », a déclaré le secrétaire d’État Marco Rubio lors de son audition de confirmation au Sénat. « C’est désormais une arme utilisée contre nous ».
L’empressement de Trump à imposer des droits de douane et ses menaces de reprendre le canal de Panama, d’absorber le Canada et d’acquérir le Groenland montrent clairement qu’il envisage un retour à la politique de puissance et aux sphères d’intérêt du XIXe siècle. M. Trump considère que les alliances pèsent sur le Trésor américain et estime que les États-Unis devraient dominer leur voisinage. Il s’agit d’une vision du monde dans laquelle les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles doivent subir.
Bien que l’ère de la Pax Americana ait permis une paix relative, et une réelle prospérité, pour une grande partie du monde, – elle a également semé les graines de sa propre destruction bien avant l’ascension de M. Trump. L’orgueil démesuré des Américains a conduit à des guerres coûteuses et humiliantes en Afghanistan et en Irak, et la crise financière de 2008-2009 a ébranlé la confiance dans les compétences et les politiques prescrites par le gouvernement américain. On peut comprendre que certains Américains puissent penser que leur pays s’en sortirait mieux dans un monde où la force fait la loi. Les États-Unis semblent désormais avoir les coudées franches : ils sont à la tête de la plus grande économie du monde, de l’armée la plus performante et, sans doute, une position stratégique significative.
Mais une politique de puissance nue ne sera pas facile à mettre en place pour les États-Unis, alors que ses rivaux actuels auront, quant à eux, moins d’états d’âme à ce sujet. Le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine considèrent depuis longtemps la Pax Americana comme un facteur limitant leurs ambitions géopolitiques. Ils ont appris à collaborer pour contrer l’influence des États-Unis, en particulier dans le Sud global. Et contrairement à Trump, ils n’ont pas de freins et de contrepoids internes à leur pouvoir.
La vision de Trump en matière de politique étrangère – étendre l’influence des États-Unis dans son voisinage immédiat tout en se retirant de la responsabilité d’un leadership mondial – n’est pas nouvelle. En 1823, le président James Monroe a déclaré que l’hémisphère occidental était interdit à toute nouvelle interférence par les puissances colonisatrices d’Europe. À la fin du XIXe siècle, la « doctrine Monroe » a permis de justifier l’expansion territoriale des États-Unis dans le même « hémisphère occidental ». En 1977, les États-Unis n’ont accepté de renoncer au contrôle du canal de Panama que face à la montée de l’anti-américanisme en Amérique latine et, cela, malgré l’opposition farouche des Américains qui estimaient, comme l’a dit un sénateur américain, que « nous avions volé [le canal de Panama] de manière équitable ». La convoitise de Trump pour le Canada et le Groenland a également des racines dans l’histoire des États-Unis. La génération fondatrice des États-Unis rêvait d’absorber le Canada ; au début de la guerre de 1812, qui opposait les États-Unis au Royaume-Uni, l’ancien président Thomas Jefferson déclarait que « l’acquisition du Canada cette année […] ne sera qu’une question de mise en marche ». Le président James Polk a mis de côté cette ambition en 1846 , et a reconnu l’actuelle frontière américano-canadienne uniquement parce qu’il hésitait à affronter un Royaume-Uni, alors plus puissant, sur un territoire lointain et largement inhabité, à un moment où la guerre avec le Mexique se profilait à l’horizon. Le président Andrew Johnson a envisagé d’acheter le Groenland au Danemark lorsque les États-Unis ont acheté l’Alaska à la Russie en 1867, et le président Harry Truman, citant la valeur stratégique de l’île, a secrètement proposé son achat au danemark, une fois de plus, en 1946.
L’appel de M. Trump, lors de son discours d’investiture, à une politique étrangère qui « élargisse notre territoire », son objectif d’accroître l’influence de Washington dans l’hémisphère occidental, a en fait une certaine logique stratégique. Le canal de Panama est une voie maritime vitale pour le commerce américain. Environ 40 % de l’ensemble du trafic de conteneurs américain passe par cette voie navigable, et près des trois quarts de tous les conteneurs empruntant le canal proviennent des États-Unis ou sont destinés à ce pays. La sécurité des États-Unis serait menacée si une autre grande puissance contrôlait le canal. L’importance stratégique du Groenland s’est accrue parallèlement au changement climatique. La fonte de la calotte glaciaire de l’Arctique créera bientôt une nouvelle voie d’eau septentrionale, ce qui augmentera la vulnérabilité militaire du nord de l’Amérique du Nord. Le Groenland possède également d’importantes réserves de minéraux essentiels dont les États-Unis ont besoin pour leurs technologies énergétiques propres. Enfin, faire du Canada le 51e État américain éliminerait les barrières commerciales entre les deux pays, ce qui, en théorie, réduirait les inefficacités économiques et pourrait enrichir les habitants des deux côtés de la frontière.
Évidemment, mener à bien ces objectifs n’ira pas de soi, notamment vis-à-vis des « Alliés » des États-Unis.
Mais M. Trump considère Poutine et Xi comme ses pairs, alors qu’il n’en fait pas de même avec des dirigeants alliés tels que le Japonais Shigeru Ishiba, le Français Emmanuel Macron ou le Britannique Keir Starmer. M. Trump dénonce régulièrement ces alliés qui profitent des largesses des États-Unis, mais il a salué M. Poutine comme « avisé », « fort » et même comme « un génie » pour avoir envahi l’Ukraine. Il a déclaré que M. Xi était « exceptionnellement brillant » en contrôlant les citoyens chinois d’une « main de fer ». En faisant l’éloge de ces autocrates, Trump révèle son admiration singulière pour les dirigeants qui exercent le pouvoir sans contrainte, même ceux qui sont activement hostiles aux intérêts américains.
En outre, M. Trump ne voit aucun inconvénient à céder des sphères d’influence à la Chine et à la Russie si celles-ci lui rendent la pareille. Il a blâmé le président ukrainien Volodymyr Zelensky, et non Poutine, pour la guerre en Ukraine, et il est favorable à la résolution de la guerre en Ukraine par un accord qui cède le territoire ukrainien à la Russie et interdit à l’Ukraine d’adhérer à l’OTAN. Interrogé en 2021 sur la question de savoir si les États-Unis devaient défendre militairement Taïwan, M. Trump a remis en cause à plusieurs reprises la valeur de l’OTAN (dont il accuse l’expansion d’avoir déclenché l’invasion de l’Ukraine par la Russie) et il a menacé de retirer les troupes américaines de Corée du Sud. Il considère ces alliances comme de mauvais investissements qui font supporter aux États-Unis le coût de la protection de pays qui, comble de l’insulte, volent également les emplois des Américains.
Tout comme Poutine a utilisé le pétrole et le gaz russes pour intimider l’Europe et comme Xi a manipulé les exportations et les importations chinoises pour contraindre des pays comme l’Australie et le Japon, Trump est favorable à l’utilisation des droits de douane pour forcer les entreprises nationales et étrangères à délocaliser leur production aux États-Unis. Il considère également les droits de douane comme des instruments permettant de contraindre les capitales étrangères à se plier à sa volonté sur d’autres questions. Le Mexique, par exemple, est désormais confronté à la perspective de tarifs douaniers plus élevés s’il ne répond pas aux exigences de M. Trump pour stopper le flux de migrants et de fentanyl à la frontière sud des États-Unis. Il a menacé d’utiliser la « force économique » pour annexer le Canada. Il a averti le Danemark qu’il serait soumis à des droits de douane plus élevés s’il refusait de vendre le Groenland. Et cette semaine encore, il a menacé d’imposer des droits de douane à la Colombie pour son refus d’accepter les vols militaires qui expulsent ses ressortissants des États-Unis. Les créateurs de l’ordre mondial de l’après-guerre estimaient que les droits de douane élevés ne faisaient qu’alimenter un nationalisme économique destructeur et des conflits. Les menaces de Trump marquent l’avènement d’un ordre plus ouvertement coercitif dans lequel l’intimidation économique remplace le libre-échange et la coopération internationale en tant que levier de pouvoir.
Mais le retour des États-Unis à la politique de puissance du dix-neuvième siècle ne produira probablement pas l’effet bénéfique promis par M. Trump. Jusqu’à présent, le réseau d’alliances de Washington a permis aux États-Unis d’exercer une influence extraordinaire en Europe et en Asie, imposant des contraintes à Moscou et à Pékin à une échelle qu’aucune des deux puissances ne peut reproduire. Céder cet avantage coûtera cher aux États-Unis : non seulement leurs anciens alliés ne suivront plus l’exemple de Washington, mais nombre d’entre eux pourraient également chercher à se protéger en s’alignant plus étroitement sur la Russie et la Chine.
Les États-Unis pourraient être confrontés à des revers similaires sur le front commercial. Les producteurs américains sont déjà de plus en plus désavantagés par rapport à la concurrence lorsqu’ils exportent vers les 12 membres de l’Accord global et progressif pour le Partenariat transpacifique, l’accord négocié à la suite de la décision de Trump en 2017 de retirer les États-Unis du Partenariat transpacifique. La porte de l’adhésion des États-Unis au CPTPP, qui est restée entrouverte, pourrait s’ouvrir à la Chine, donnant potentiellement à Pékin son mot à dire sur les normes et les règles qui régissent une grande partie de l’économie mondiale. Au cours du premier mandat de M. Trump, l’Union européenne a signé d’importants accords commerciaux avec le Canada et le Japon. Elle vient de conclure de nouveaux accords améliorés avec le Mexique et des pays d’Amérique du Sud, et elle est en train de finaliser des accords avec l’Australie et l’Indonésie. La volonté de M. Trump d’imposer des droits de douane aux pays qui le défient ne fera qu’encourager les dirigeants étrangers à chercher ailleurs des débouchés commerciaux et à exclure les producteurs américains des marchés mondiaux.
Les États-Unis pourraient également échouer dans leur politique de puissance nue simplement parce que la Chine et la Russie sont peut-être meilleures dans ce domaine. Pékin et Moscou n’ont pas hésité à attiser le ressentiment du monde à l’égard de l’Amérique, en mettant l’accent sur la prétendue hypocrisie des États-Unis pour avoir donné la priorité à l’Ukraine alors que des conflits font rage ailleurs et pour avoir ignoré le nombre élevé de victimes civiles de la guerre d’Israël à Gaza. Ces efforts s’intensifieront probablement à mesure que M. Trump recourra aux menaces pour faire pression sur ses amis et ses voisins ; en conséquence, Washington perdra presque certainement une partie de sa capacité à attirer des soutiens. La Chine est particulièrement bien placée pour contester l’influence des États-Unis dans le monde entier, y compris dans l’arrière-cour des États-Unis. Trump n’offre pas de nouvelles opportunités aux autres pays ; il exige des concessions. Pékin, en revanche, est impatient de faire des affaires dans le monde entier avec son initiative d’infrastructure Belt and Road ; il investit avec peu de conditions immédiates et parle le langage des résultats gagnant-gagnant. En outre, les entreprises chinoises proposent souvent des produits compétitifs à de meilleurs prix que les entreprises américaines. Sans surprise, la Chine est déjà devenue le premier partenaire commercial de nombreux pays du Sud. Et comme Washington se retire d’institutions internationales telles que l’Organisation mondiale de la santé et l’accord de Paris sur le climat, Pékin s’empresse de combler le vide.
Le système politique des États-Unis désavantage également M. Trump. La Chine et la Russie exercent toutes deux un contrôle quasi total sur leurs populations, recourant à la peur, à la surveillance et à la répression pour maintenir les citoyens dans le droit chemin. Par conséquent, ces deux pays peuvent mener des politiques qui infligent de grandes souffrances à leurs populations : Poutine, par exemple, a mené son « opération militaire spéciale » en Ukraine bien que son pays ait perdu plus de trois quarts de million de personnes. Quels que soient ses efforts, Trump ne peut pas exercer un tel pouvoir sur le peuple américain. En effet, toute tentative en ce sens entraînera une réaction brutale. La société américaine est également vulnérable aux campagnes d’influence étrangères par le biais des médias sociaux et autres, contrairement aux sociétés chinoise et russe, plus contrôlées. Si les politiques de Donald Trump se heurtent à une résistance intérieure de grande ampleur, il pourrait apprendre ce que la guerre du Viêt Nam a enseigné aux présidents Lyndon Johnson et Richard Nixon : une forte opposition intérieure affaiblit la crédibilité des menaces d’un président et donne à ses rivaux des raisons de croire qu’ils peuvent l’emporter sur Washington.
La conviction commune de Poutine et de Xi qu’ils sont désormais les moteurs du changement à l’échelle mondiale peut engendrer l’hubris et les pousser à faire des faux pas. La diplomatie musclée des « guerriers-loups » (Wolf-Warriors) de la Chine et la décision de la Russie d’envahir l’Ukraine, par exemple, ont soutenu les efforts de M. Biden pour reconstruire les alliances des États-Unis.
Les alliés des États-Unis devraient faire preuve de force et de détermination. La question de savoir s’ils en ont la capacité reste ouverte. Tout d’abord, ils doivent admettre que l’ère de la Pax Americana est bien révolue et que l’ère des politiques de puissance est revenue. La seule chose que Trump comprend, ce sont les rapports de force – et si les alliés des États-Unis travaillent tous ensemble, ils peuvent l’affronter à armes égales. S’ils parviennent à mobiliser leurs ressources collectivement, ils pourraient également être en mesure d’atténuer certaines des pires impulsions de Trump en matière de politique étrangère. Cela pourrait à son tour créer l’opportunité de forger un nouvel ordre mondial , une Pax Mundi qui soit à la hauteur de l’ancien bilan de la Pax Americana en matière de paix et de prospérité. Mais s’ils échouent, c’est une ère plus sombre de politique de puissance incontrôlée qui nous attend, une ère moins prospère et plus dangereuse pour tous.
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Cf. Foreign Affairs. The Price of Trump’s Power Politics. Why China and Russia Stand to Win in a Might-Makes-Right World. Janvier 2025
L’idéalisme allemand, avec Kant, Hegel, Fichte, puis Schelling, eut son heure de gloire. Actif dans la première moitié du 19e siècle, et couvert d’honneurs, Schelling pouvait encore dire publiquement, sans exciter de quolibets : « La nature se rattache par ses racines au côté aveugle, obscur, inexprimable de Dieui ». Mais l’idéalisme cessa rapidement d’être assez « moderne » ; la modernité ne croyait plus en Dieu. Dès lors, se succédèrent le matérialisme de Marx, le positivisme d’Auguste Comte, puis, au 20e siècle, la phénoménologie de Husserl, l’existentialisme de Sartre, le structuralisme (Lévi-Strauss en anthropologie, Lacan en psychanalyse, Michel Foucault, Louis Althusser et Jacques Derrida en philosophie), et bien sûr la philosophie analytique. Les initiateurs de cette dernière, Gottlob Frege, Bertand Russell, Ludwig Wittgenstein, le Cercle de Vienne, considérèrent que les énoncés de la métaphysique n’ont réellement aucun appui dans le monde réel et, pour ce motif, sont donc absolument « vides de sens ». Fuyant le supposé non-sens de la métaphysique, la philosophie analytique tira sa fierté de se concentrer essentiellement sur l’analyse logique du langage.
Le point commun le plus général de toutes ces philosophies, qu’elles soient modernes ou post-modernes, est de s’affranchir de la « pensée obscure » et de se targuer de suivre des méthodes peu ou prou « scientifiques », se voulant même, parfois, purement « logiques ». Il faut désormais en finir avec les arrières-mondes, les royaumes des ombres et les fumées métaphysiques. Comme objet de pensée, on ne doit reconnaître que la « réalité » elle-même, et non quelque idéal appartenant à quelque « au-delà ». Quant à la méthode de l’analyse, elle revient à n’utiliser que les moyens proposés par les « sciences», lesquelles imposent donc de facto leur Weltanschauung. Désormais Dieu est bel et bien mort ; l’obscur ou l’ineffable ne font plus recette. Selon le mot révélateur de Ludwig Wittgenstein dans le Tractatus logico-philosophicus, c’est la « clarification logique des pensées » qui devient le seul et unique but de la philosophie…
Pourtant, malgré cet unanimisme, rien n’est joué, aujourd’hui encore. Les mystères qui se cachaient jadis dans l’obscurité, se cachent maintenant dans la lumière, ou plutôt la pseudo-lumière de la science, qui n’éclaire jamais qu’elle-même. Ils se cachent aussi dans des myriades de nuances de gris et de noirs, entre ce qui se veut clair et ce qui reste obstinément obscur… Victor Hugo a écrit dans le livre qu’il a consacré à un grand voyant, pas vraiment moderne, un certain Shakespeare : « L’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement, l’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons que le choix du noir […] Oui, méditons sur ces vastes obscurités. La rêverie est un regard qui a cette propriété de tant regarder l’ombre qu’il en fait sortir la clarté ii. » Le romantisme de Victor Hugo était une réaction de vrai poète contre le rationalisme et le positivisme qui s’emparait déjà du 19e siècle. Depuis l’avènement des Lumières, la modernité avait décidé de nier l’ombre, l’obscur, la nuit (en se débarrassant du mystère, du divin, et de tous les mythes). Mais elle mettait ainsi en lumière, sans trop s’en douter, la nuit laissée par leur absence même.
De nouveaux paradoxes nocturnes pénètrent aujourd’hui la soi-disant lumière des sciences et des techniques. Pour prendre un exemple dans le domaine de la pensée apparemment la plus « claire » – celle de la rationalité informatique, algorithmique, l’IA obtient certes de brillants résultats, dépassant les compétences d’experts humains, mais on ne comprend pas exactement pourquoi. On est dans l’incapacité rationnelle de clarifier le fonctionnement interne des modèles d’IA, on ne peut qu’en constater empiriquement les résultats. « Il est très difficile de deviner ce dont un système d’IA, déployé dans un certain domaine, est capable, et pourquoi il réussit ou non à faire ce qu’on attend de lui […] sans qu’on comprenne vraiment pourquoi ni dans quel domaine ou pour quelles valeurs des entrées, on peut compte sur un résultat correct […] Non seulement la machine elle-même ne peut d’aucune manière comprendre ce qu’elle fait, mais personne ne peut le comprendreiii. » Ironiquement, il faudrait sans doute disposer d’une autre IA, plus puissante de plusieurs ordres de grandeur, pour être capable de simuler tous les chemins déductifs ou inductifs suivis par l’IA de premier niveau, afin de « comprendre » (et non plus de seulement constater), comment celle-ci obtient tel ou tel résultat. Tout se passe comme si l’IA multipliait des fantômes ou des golems au sein de l’obscurité interne propre à ses algorithmes, couplés aux sombres nuages des big data. Les algorithmes sont apparemment clairs, formellement, mais leurs résultats restent essentiellement imprédictibles, et donc, en soi, inintelligibles. Cela est si vrai que les meilleurs spécialistes mondiaux de l’IA furent récemment totalement pris à revers par les résultats inattendus et paradoxaux du programme DeepSeek V3, développé à bas prix par une petite start-up chinoiseiv. Basé sur une méthode révolutionnaire d’auto-entraînement des modèles de langage, dite de « chaîne de pensée », l’IA de DeepSeek revient à plusieurs reprises sur ses propres réponses aux questions, s’interrogeant donc elle-même en boucle, sans avoir besoin de consulter d’énormes bases de données pour ce faire. Ceci montre surtout que des spécialistes de l’IA qui croyaient faire la course en tête, au niveau mondial, ne comprenaient pas réellement comment fonctionnent leurs propres modèles, ni leurs faiblesses structurelles, ni les obscurités internes de leurs « raisonnements ». Xe sont pourtant ces faiblesses ou ces obscurités que les Chinois ont précisément mises au jour, et ont exploitées, approfondissant au passage le mystère d’une IA qui questionne en boucle ses propres réponses… Les nouvelles Lumières de la modernité n’en ont donc pas fini avec la nuit. Après avoir cru chasser l’obscur (celui des mythes ou des divinités), elles se trouve confrontées à de nouvelles obscurités, que ce soit dans l’Inconscient (notamment collectif), dans les paradoxes de la mécanique quantique, ou dans les entrailles algorithmiques de l’IA.
Schelling annonçait il y a deux cents ans un vaste programme de recherche philosophique, qui englobait l’obscur et la lumière, le présent, le passé et le devenir. L’étude des conditions formelles du devenir du monde, de l’homme, mais aussi de la Divinité et de tout ce qui est hors de ce monde, était au cœur de son programme. « Être-conscient consiste seulement dans l’acte du devenir-conscient, et c’est ainsi que Dieu doit être conçu, lui aussi, non comme un être-conscient éternel, mais comme un devenir-conscient éternelv. » Dieu a sans doute besoin de connaître tout ce qu’il n’est pas pour devenir qui il n’est pas encore. Si Dieu était une IA, cela voudrait dire qu’il aurait besoin d’entraîner ses modèles sur la totalité des états de la nature, et surtout sur l’ensemble des consciences ayant existé, existant ou devant exister dans le cosmos tout entier. Good luck ! « L’esprit d’éternité doit se voir dans l’âme universelle comme dans un miroir, qui lui révèle pour ainsi dire les idées les plus cachées de son propre sujet. Les visions de ces pensées les plus intimes de Dieu sont donc celles des esprits futurs, destinés à être créés en même temps que les êtres naturels […] C’est ainsi que la nature éternelle lui montra le chemin qu’il pourrait lui faire suivre, si elle le voulait, pour revenir des ténèbres à la lumière, de l’abaissement à la gloire. Mais tout cela passa devant l’œil de l’Éternel comme une vision fugitive […] Ce qui manquait encore à cette vie qui est en soi rêve et ombre, c’était l’empreinte divine […] L’origine de la doctrine d’après laquelle les idées ou visions divines ont précédé le commencement du monde se perd dans la nuit de l’antiquitévi. » Quel philosophe analytique pourrait analyser ces phrases schellingiennes ?
Il me semble que l’on pourrait reprendre, pour caractériser les philosophes modernes et post-modernes, qu’ils soient analytiques ou structuralistes, l’explication sarcastique de Platon : « Autre est la difficulté du sophiste, autre celle du philosophe. Celui-là, fuyant dans l’obscurité du Non-être, et habitué par lui à un long séjour, ne se laisse point aisément reconnaître à cause de l’obscurité du lieu. Le Philosophe, de son côté, toujours placé par ses réflexions au contact de la nature de l’Être, s’il n’est pas du tout facile à voir, à cause de l’éclat de la région où il réside ; car la multitude est incapable de soutenir avec fermeté, par les yeux de l’âme, une vision qui se porte dans la direction du Divinvii ! » Mais quel sophiste contemporain peut encore avouer porter son regard dans cette direction ?
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iF.W.J. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1949, p. 66
iiVictor Hugo. Shakespeare. « Compléter un univers par l’autre, verser sur le moins de l’un le trop de l’autre, accroître ici la liberté, là la science, là l’idéal, communiquer aux inférieurs des patrons de la beauté supérieure, échanger les effluves, apporter le feu central à la planète, mettre en harmonie les divers mondes d’un même système, hâter ceux qui sont en retard, croiser les créations, cette fonction mystérieuse n’existe-t-elle pas ? » Je remercie le Professeur M. Buydens (ULB) de m’avoir communiqué cette référence.
iiiDaniel Andler. Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme. Gallimard. 2023, p. 14-15 et p. 43
ivLe krach boursier du NASDAQ, le 27 janvier 2025, sur les valeurs liées à l’IA s’élève à environ mille milliard de $, suite à l’annonce faite par DeepSeek sur les temps d’entraînement de ses modèles: Deepseek V3 : 2,788,000 heures sur GPU H800 à comparer avec Meta Llama 3.1 : 30,800,000 heures sur GPU H100. Les coûts d’entraînement des modèles sont pour Deepseek V3 : 5,5 millions de dollars, pour GPT-4o : 1 milliard de dollar, et pour Amazon Claude 3.5-Sonnet : 500 millions de dollars.
vF.W.J. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1949, p. 89
viF.W.J. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S. Jankélévitch. Aubier, 1949, p. 120-121
Une série d’organismes tels que l’Union internationale des télécommunications, la Commission électrotechnique internationale, l’Organisation internationale de normalisation et l’Internet Engineering Task Force, pour la plupart basés à Genève, négocient des normes techniques et jouent un rôle majeur dans la définition des règles de la concurrence à l’échelle mondiale, dans les domaines de la communication, de l’information et du numérique. Les membres de ces institutions votent les normes à la majorité. Jusqu’à présent, ces forums ont été dominés par des fonctionnaires et des entreprises des États-Unis et de l’Europe. Mais la situation est en train de changer. Au cours des deux dernières décennies, la Chine a joué un rôle de plus en plus important au sein des comités techniques de plusieurs de ces organismes, où elle n’a cessé de promouvoir ses normes préférées. Depuis 2015, elle a intégré ses propres normes techniques dans son programme mondial d’investissement dans les infrastructures (« Belt and Road Initiative »). En mars 2018, la Chine a lancé une autre stratégie, « China Standard 2035 », visant à un rôle encore plus prégnant dans l’établissement des normes internationales. Certains analystes industriels américains ont réagi en appelant Washington à combattre l’influence chinoise dans les organismes de normalisation. Ce n’est pas la première fois que les normes techniques sont mêlées à des tensions géopolitiques. En août 2019, les sanctions américaines contre le géant chinois des télécommunications Huawei ont conduit la Chine à établir ses propres normes d’efficacité énergétique, incompatibles avec les normes occidentales. Il en a résulté une fragmentation des normes techniques de gestion du fonctionnement des grands centres de données, qui sont au cœur de l’économie numérique. Dans le contexte du développement de l’IA, des marchés séparés par des normes techniques différentes ralentiraient la diffusion de nouveaux outils. Il serait également plus difficile de mettre au point des solutions techniques susceptibles d’être appliquées à l’échelle mondiale à des problèmes tels que la désinformation ou les manipulations d’images (« deepfake »).
Des divergences sur les normes techniques liées à l’IA sont déjà apparues. La loi européenne sur l’IA, par exemple, impose l’utilisation de « mesures appropriées de gestion des risques ». Mais, pour définir cette notion, la loi s’en remet à trois organisations indépendantes chargées d’élaborer et de promulguer des normes spécifiques au contexte concernant les risques liés à la sécurité de l’IA. Il est révélateur que les trois organismes spécifiés dans la législation à ce jour soient européens, et non les organismes internationaux mentionnés ci-dessus. Cela semble être un effort tout à fait conscient pour distinguer la réglementation européenne de ses homologues américains et chinois. En soi, cela annonce la future balkanisation des normes relatives à l’IA.
Les conflits géopolitiques ne façonnent pas seulement un nouveau paysage réglementaire international pour les matières premières liées à la fabrication des systèmes d’IA. Ils accentuent également les divisions concernant les actifs immatériels nécessaires à cette technologie. Là encore, le régime juridique émergent consacre un ordre mondial divisé dans lequel les solutions collectives ont de moins en moins de chance de prévaloir. L’intrant immatériel le plus important de l’IA est la donnée. Des programmes d’IA tels que ChatGPT s’appuient sur d’énormes banques de données. Les outils d’IA générative, qui sont capables de produire des textes ou des vidéos à partir de brèves invites, sont incroyablement puissants. Mais ils sont souvent inadaptés pour des tâches très spécifiques, plus pointues. Ils doivent alors être affinés à l’aide d’ensembles de données plus ciblés dépendants des contextes particuliers. Une entreprise qui utilise un outil d’IA générative pour son robot de service à la clientèle, par exemple, pourrait former un tel instrument sur ses propres transcriptions d’interactions avec les consommateurs. En bref, l’IA a besoin à la fois de grands réservoirs de données et de pools de données plus petits et plus personnalisés. Les entreprises et les pays seront donc invariablement en concurrence pour l’accès à différents types de données. Ces conflits internationaux sur les flux de données ne sont pas nouveaux : les États-Unis et l’UE se sont opposés à plusieurs reprises sur les conditions dans lesquelles les données peuvent traverser l’Atlantique après que la Cour de justice de l’UE a annulé, en 2015, un accord qui avait permis aux entreprises de transférer des données entre des serveurs situés aux États-Unis et en Europe. L’ampleur de ces désaccords est aujourd’hui en augmentation, rendant plus difficile le franchissement des frontières nationales par les données. Jusqu’à récemment, les États-Unis promouvaient un modèle de libre transfert des données à l’échelle mondiale en raison d’un engagement en faveur de l’ouverture des marchés et d’un impératif de sécurité nationale : un monde plus intégré, selon l’idéologie alors en vogue, serait plus sûr. Washington a utilisé de manière agressive les accords commerciaux bilatéraux pour promouvoir cette vision. À l’inverse, le droit européen fait depuis longtemps preuve d’une plus grande prudence en matière de confidentialité des données. Pour leur part, la Chine et l’Inde ont adopté des législations nationales qui imposent, de différentes manières, la « localisation des données », avec des restrictions plus importantes sur la circulation des données à travers les frontières.
Depuis que l’IA occupe le devant de la scène, ces points de vue ont évolué. L’Inde a récemment assoupli son interdiction, laissant entendre qu’elle autoriserait des flux de données plus importants vers d’autres pays, ce qui lui donnerait une plus grande influence sur les conditions du commerce numérique mondial. La Chine semble également assouplir ses règles de localisation alors que son économie bat de l’aile, permettant ainsi à un plus grand nombre d’entreprises de stocker des données en dehors des frontières chinoises. Mais il est surprenant de constater que les États-Unis évoluent dans la direction opposée. Des hommes politiques américains, inquiets des relations entre l’application de médias sociaux TikTok et le gouvernement chinois, ont fait pression sur l’entreprise pour qu’elle s’engage à limiter les flux de données à destination de la Chine. En octobre 2023, le représentant américain au commerce a annoncé que le gouvernement fédéral abandonnait les demandes de longue date du pays à l’OMC concernant la protection des flux de données transfrontaliers et l’interdiction de la localisation forcée des données. Si Washington poursuit dans cette voie, le monde aura perdu son principal défenseur de la libre circulation des données. Il s’ensuivra probablement une plus grande « balkanisation » des données à l’échelle mondiale.
Une concurrence mondiale commence à se faire jour sur la question de savoir si et quand les États peuvent exiger la divulgation des algorithmes qui sous-tendent les systèmes d’IA. La loi sur l’IA proposée par l’UE, par exemple, exige des grandes entreprises qu’elles permettent aux agences gouvernementales d’accéder au fonctionnement interne de certains modèles afin de s’assurer qu’ils ne sont pas potentiellement préjudiciables aux individus. De même, les récentes réglementations chinoises concernant l’IA utilisée pour créer du contenu (y compris l’IA générative) obligent les entreprises à s’enregistrer auprès des autorités et limitent les utilisations de leur technologie. L’approche américaine est plus complexe mais n’est pas très cohérente. D’une part, le décret de l’Administration Biden d’octobre 2023 exige un catalogue de divulgations sur les modèles d’IA qui peuvent avoir des utilisations à la fois commerciales et liées à la sécurité. D’autre part, les accords commerciaux conclus par les administrations Trump et Biden comprennent de nombreuses dispositions interdisant aux autres pays d’exiger dans leurs lois la divulgation du « code source et des algorithmes exclusifs ». En fait, la position des États-Unis semble exiger la divulgation chez eux de ce type d’informations, tout en l’interdisant à l’étranger. Même si ce type de réglementation concernant les algorithmes n’en est qu’à ses débuts, il est probable que les pays suivront la voie tracée par la réglementation mondiale sur les données, à savoir de plus en plus de fragmentation. À mesure que l’importance des décisions de conception technique et algorithmique des systèmes d’ IA sera mieux comprise, les États essaieront probablement de forcer les entreprises à les divulguer, mais aussi d’interdire à ces entreprises de partager ces informations avec d’autres gouvernements.
À une époque où s’essouffle la détermination mondiale à s’unir et à coopérer face à d’autres défis majeurs, les grandes puissances avaient initialement adopté une attitude coopérative face à l’IA. À Pékin, Bruxelles et Washington, il semblait y avoir un large consensus sur le fait que l’IA pouvait causer des dommages potentiellement graves et qu’une action transnationale concertée était nécessaire. Toutefois, on voit clairement qu’aujourd’hui les pays ne s’engagent pas dans cette voie. Plutôt que d’encourager un effort collectif visant à établir un cadre juridique clair pour gérer l’IA comme un bien commun mondial, les États se sont déjà engagés dans des conflits subtils et obscurs sur les fondements matériels et immatériels de l’IA. L’ordre juridique qui en résultera sera caractérisé par la fragmentation et la confrontation, et non par l’imbrication et la solidarité. Les États se méfient les uns des autres. Il sera de plus en plus difficile de faire avancer des propositions pour une meilleure gouvernance mondiale de l’IA. Au minimum, le régime juridique émergent rendra plus difficile la collecte d’informations et l’évaluation des risques liés à la nouvelle technologie. Plus dangereux encore, les obstacles techniques soulevés par la balkanisation croissante de la réglementation de l’IA pourraient rendre impossibles un début de solution globale, telles que la création d’un groupe d’experts intergouvernemental sur l’IA. Dans le contexte d’un ordre juridique fragmenté, des modèles d’IA réellement dangereux pourront être développés et diffusés en toute impunité pour servir d’instruments de subversion et de conflit géopolitique. Les efforts d’un pays pour gérer l’IA selon ses propres normes pourraient facilement être sapés par d’autres intérêts à l’extérieur de ses frontières. Les autocraties pourraient être libres de manipuler leurs propres populations à l’aide de l’IA mais aussi d’exploiter la libre circulation de l’information dans les démocraties pour affaiblir celles-ci de l’intérieur. Il y a donc beaucoup à perdre à l’effondrement progressif de la possibilité même d’un ordre réglementaire mondial des systèmes d’IAi.
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iAziz Huq. A World Divided Over Artificial Intelligence. Geopolitics Gets in the Way of Global Regulation of a Powerful Technology. Foreign Affairs, Mars 2024
Selon des chercheurs de l’université de Cambridge, les outils d’intelligence artificielle (IA) pourraient être utilisés pour manipuler les publics en ligne afin qu’ils prennent des décisions, qu’il s’agisse de savoir quoi acheter ou pour qui voter. Ils mettent en évidence l’émergence d’un nouveau marché pour les « signaux numériques d’intention » – connu sous le nom d’« économie de l’intention » – où les assistants d’IA comprennent, prévoient et manipulent les intentions humaines et vendent ces informations à des entreprises qui peuvent en tirer profit. L’économie de l’intention est présentée par ces chercheurs du Leverhulme Centre for the Future of Intelligence (LCFI) de Cambridge comme le successeur de l’économie de l’attention, où les réseaux sociaux maintiennent les utilisateurs accrochés à leurs plateformes et leur servent des publicités. L’économie de l’intention implique que les entreprises technologiques dotées d’une intelligence artificielle vendent au plus offrant ce qu’elles savent de vos motivations, qu’il s’agisse de vos projets de séjour dans un hôtel ou de vos opinions sur un candidat politique. « Pendant des décennies, l’attention a été la monnaie d’échange de l’internet », explique Jonnie Penn, historien des technologies au LCFI. « Partager son attention avec des plateformes de médias sociaux telles que Facebook et Instagram a été le moteur de l’économie en ligne. À moins d’être réglementée, l’économie de l’intention traitera vos motivations comme la nouvelle monnaie. Ce sera une ruée vers l’or pour ceux qui ciblent, orientent et vendent les intentions humaines. Nous devrions commencer à réfléchir à l’impact probable d’un tel marché de l’intention. Si elle n’est pas réglementée, l’économie de l’intention considérera vos motivations comme une nouvelle ressource. Ce sera la ruée vers l’or pour ceux qui ciblent, orientent et vendent les intentions humaines. Nous devrions commencer à réfléchir à l’impact probable d’un tel marché sur les aspirations humaines, notamment des élections libres et équitables, une presse libre et une concurrence loyale sur le marché, avant de devenir les victimes de ses conséquences involontaires ». L’étude affirme que les grands modèles de langage (LLM), la technologie qui sous-tend les outils d’IA tels que le chatbot ChatGPT, seront utilisés pour « anticiper et orienter » les utilisateurs sur la base de « données intentionnelles, comportementales et psychologiques ». Selon les auteurs, l’économie de l’attention permet aux annonceurs d’acheter l’accès à l’attention des utilisateurs dans le présent par le biais d’enchères en temps réel sur les bourses publicitaires ou de l’acheter dans le futur en acquérant un mois d’espace publicitaire sur un panneau d’affichage. Les LLM pourront également accéder à l’attention en temps réel, par exemple en demandant à un utilisateur s’il a pensé à voir un film particulier et en faisant des suggestions relatives à des intentions futures. L’étude évoque un scénario dans lequel ces exemples sont « générés dynamiquement » pour correspondre à des facteurs tels que les « traces comportementales personnelles » et le « profil psychologique » de l’utilisateur. « Dans une économie de l’intention, un LLM pourrait, à faible coût, exploiter les préférences politiques, le vocabulaire, l’âge, le sexe, etc. d’un utilisateur, de concert avec des offres de courtage, pour maximiser la probabilité d’atteindre un objectif donné », suggère l’étude. Dans un tel monde, un modèle d’IA orienterait les conversations au service des annonceurs, des entreprises et d’autres tiers. Les annonceurs pourront utiliser des outils d’IA générative pour créer des publicités en ligne sur mesure, selon le rapport. Il cite également l’exemple d’un modèle d’IA créé par Meta de Mark Zuckerberg, appelé Cicero, qui a atteint la capacité « de niveau humain » de jouer au jeu de société Diplomacy – un jeu qui, selon les auteurs, dépend de l’inférence et de la prédiction de l’intention des adversaires. Les modèles d’IA pourront adapter leurs résultats en fonction des « flux de données générées par les utilisateurs », ajoute l’étude, citant des recherches montrant que les modèles peuvent déduire des informations personnelles à partir d’échanges quotidiens et même « orienter » les conversations afin d’obtenir davantage d’informations personnelles. L’étude évoque ensuite un scénario futur dans lequel Meta vendra aux enchères aux annonceurs l’intention d’un utilisateur de réserver un restaurant, un vol ou un hôtel. Bien qu’il existe déjà un secteur consacré à la prévision et aux enchères sur le comportement humain, les modèles d’IA distilleront ces pratiques dans un « format hautement quantifié, dynamique et personnalisé ». L’étude cite l’équipe de recherche à l’origine de Cicero, qui met en garde contre le fait qu’un « agent [d’IA] peut apprendre à pousser son partenaire conversationnel à atteindre un objectif particulier ». L’étude fait référence à des cadres du secteur technologique qui discutent de la manière dont les modèles d’IA pourront prédire les intentions et les actions d’un utilisateur. Elle cite le directeur général du plus grand fabricant de puces d’IA, Jensen Huang de Nvidia, qui a déclaré l’année dernière que les modèles « détermineront votre intention, votre désir, ce que vous essayez de faire, compte tenu du contexte, et vous présenteront l’information de la meilleure manière possible »i.
En septembre 1922, pendant la deuxième guerre gréco-turque, la catastrophe de Smyrne a détruit la majeure partie de la cité portuaire de Smyrne, aujourd’hui Izmir, et a causé la mort de plusieurs milliers de chrétiens anatoliens. Selon des témoins oculaires, l’incendie aurait éclaté dans le quartier arménien quatre jours après la reconquête de Smyrne par les nationalistes turcs. Le feu a ravagé les quartiers chrétiens mais a épargné les quartiers juifs et musulmans, et a été accompagné de massacres, faisant près de 2.000 mortsi. Seulement ?, dira-t-on. Presque rien, donc, au regard des multiples tueries de masse qui devaient suivre dans la centaine d’années qui s’est écoulée jusqu’à nos jours… A quoi sert d’ailleurs de faire des comparaisons malsonnantes (aux oreilles des uns) ou trop réductrices et simplificatrices (aux yeux des autres) entre les horreurs d’aujourd’hui et celles d’hier ? Il est toujours utile de rappeler que certains mécanismes propres à l’espèce humaine résistent à l’usure du temps, qu’ils se répètent d’âge en âge, sans discontinuer, et non sans s’aggraver atrocement à l’occasion, bénéficiant de techniques nouvelles. On voit aussi, rétrospectivement, que la « mémoire » de l’humanité, par rapport aux abominations qu’elle engendre en son sein, reste éminemment sélective et qu’elle privilégie invariablement les puissants du jour aux dépens des faibles de toujours. Les « puissants du jour » étaient alors les vainqueurs de la première guerre mondiale, dont on peut penser qu’ils ont en effet largement contribué à établir les bases d’un certain ordre du monde dont l’équilibre devait vaciller bien vite, comme on sait, et dont les implications lointaines continuent de se dérouler sous nos yeux.
En 1939, Henry Miller, séjournant alors en Grèce, évoqua la « catastrophe de Smyrne » dans un récit de voyage, Le Colosse de Maroussi, en des termes qui semblent résonner d’étrange façon avec les événements actuels au Levant. « Cette affaire de Smyrne, qui laisse loin derrière elle les atrocités de la première guerre mondiale, ou même de la présente, on y a , pour ainsi dire, mis la sourdine ; on en a presque purgé la mémoire de l’homme d’aujourd’hui. La singulière horreur qui demeure liée à cette catastrophe n’est pas seulement l’effet de la sauvagerie et de la barbarie turques ; elle vient aussi du honteux et servile asservissement des grandes puissances. C’est l’une des rares secousses qui ait ébranlé le monde moderne, que cette conscience que des gouvernements, dans la poursuite de leurs fins égoïstes, aient pu encourager l’indifférence et réduire à l’impuissance l’élan naturel et spontané d’êtres humains, face à la gratuité et à la brutalité d’un massacre pareil. Smyrne, comme la révolte des Boxers et autres ‘incidents’ trop nombreux pour qu’on les cite tous, fut un exemple prémonitoire du destin qui attendait les nations européennes ‒ destin qu’elles accumulaient lentement sur elles par leurs intrigues diplomatiques, leurs maquignonnages mesquins, leur culte de la neutralité et de l’indifférence face aux torts et aux injustices les plus criants. Chaque fois que j’entends parler de la catastrophe de Smyrne, de la grotesque castration morale dont furent l’objet les représentants des forces armées des grandes puissances, qui se conformèrent sans broncher aux ordres stricts de non-intervention de leurs chefs, tandis que des milliers d’innocents, hommes, femmes et enfants, étaient contraints de se jeter à l’eau comme du bétail, mitraillés, mutilés, brûlés vifs et qu’on leur tranchait les mains quand ils essayaient de se hisser à bord d’un navire étranger, je pense à cet avertissement préliminaire que j’ai toujours vu sur l’écran des cinémas français et que l’on devait projeter sans doute aussi dans toutes les langues du monde, sauf l’allemand, l’italien et le japonais, en toute occasion où les actualités montraient le bombardement d’une ville chinoiseii. Si je me rappelle ce détail, c’est pour la raison très particulière que, la première fois où l’on montra la destruction de Changhai, avec ses rues jonchées de corps mutilés qu’on enlevait hâtivement à la pelle, dans des charrettes, comme des ordures, il y eut dans ce cinéma français un tapage comme je n’en avais jamais entendu auparavant. Le public français était révolté. Et pourtant, de façon pathétique et assez humaine, il était divisé dans son indignation. La fureur des vertueux couvrait de ses cris la colère des justes. Les vertueux, chose plutôt curieuse, trouvaient scandaleux que l’on osât étaler des scènes aussi barbares et inhumaines aux yeux des gens bien élevés, respectueux des lois et amis de la paix qu’ils s’imaginaient être. Ils auraient voulu qu’on les protégeât contre l’angoisse d’avoir à endurer pareil spectacle, fût-ce bienheureusement à trois ou quatre mille kilomètres de distance […] voilà que, par un manque de tact monstrueux et absolument inexcusable, on leur fourrait sous le nez cette tranche de vie nauséabonde, on leur gâchait virtuellement leur paisible soirée de loisir. Telle était l’Europe avant la débâcle actuelle. Telle elle sera demain, une fois dissipée la fumée. Tant que des êtres humains pourront rester assis là, à regarder, les bras croisés, pendant que l’on torture et égorge leurs semblables, le civilisation de sera que creuse dérision, fantôme verbeux suspendu comme un mirage au-dessus d’une énorme marée montante de carcasses et de carnagesiii. »
On pourrait reprendre certains des termes employés par Miller pour décrire, dans le contexte actuel, le sort des habitants de Gaza, ou d’Alep, comme ceux de nombreuses villes de l’ancien « Croissant fertile », mais aussi pour qualifier le rôle effectif des « grandes puissances » à leur égard. Quant à l’attitude des « vertueux » et des « justes » à ce propos, je laisse chacun juge de la manière dont les opinions publiques aujourd’hui s’élaborent, se renforcent, s’aveuglent ou s’assourdissent, dans le courant d’une actualité toujours changeante, et dont personne ne mesure réellement l’accélération, ni la destination prochaine.
Pour ma part, je pense que s’annonce tout simplement la fin d’un certain ordre politique et moral dont l’« Occident » s’est arrogé la primeur et la soi-disant responsabilité, avec une arrogance à nulle autre pareille, mais dont il commence à constater l’effondrement, et à en payer les conséquences à tous les niveaux. L’« Europe », élément fondateur de cet « Occident » fantasmé, si on la ramène à ce qu’on appelle l’« Union européenne », avec ses 450 millions d’habitants, ne représente plus qu’environ cinq pour cent de la population mondiale. Mais surtout, l’hégémonie politique, économique, culturelle et philosophique de cet « Occident » idéologique est désormais en voie de dissolution et de désagrégation. Bientôt, à nouveau, l’Occident pourra-t-il redevenir « great again » ? Je ne le pense pas. L’« Occident » a perdu son idéal et son âme. Ce qui se passe actuellement au Levant lève le voile sur la déchéance croissante de l’Ouest face à l’Est et au Sud. Les décennies à venir vont être terribles. Les « décideurs », qui procrastinent dans nos démocraties effondrées, agonisantes et en « mort cérébrale », comme disait l’autre à propos d’un OTAN atone et aphone, ne sont que des petites personnes, tentant encore de faire illusion, pour conserver de misérables prébendes, ou agiter des hochets sonnant creux.
Tout est à refonder, politiquement, moralement, philosophiquement. Parmi les leçons acquises, et qui resteront pour longtemps présentes dans la mémoire des hommes, il sera désormais quasiment impossible de se référer à la morale édictée par le « Dieu des Armées », le Yahvé Tsabaoth des Écritures, pour fonder un nouvel ordre du monde ‒ tant les thuriféraires de ce dernier auront montré la barbarie absolue avec laquelle ils peuvent agir pour asseoir leur intérêt propre, aux dépens de l’intérêt mondial.
L’ «intérêt mondial » ? Combien de divisions ?
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iJe tire ces informations de Wikipédia, qui précise : « L’origine de cet incendie est fortement disputée : les Grecs et les Arméniens en imputent la responsabilité aux pillards turcs, tandis que les Turcs accusent les chrétiens de s’être livrés à une politique de terre brûlée pour empêcher que leurs biens n’échoient aux musulmans. Mais les témoignages, notamment celui de George Horton, affirment que le quartier arménien était gardé par les troupes turques qui y interdisaient la libre circulation. La destruction des quartiers chrétiens chasse de chez eux 50.000 à 400.000 autres Micrasiates, qui doivent trouver refuge, dans des conditions très dures, sur la côte durant deux semaines. C’est en effet seulement le 24 septembre que des navires de la flotte grecque sont, en partie grâce aux dénonciations par le consul américain Norton de l’indifférence internationale face à ce qu’il qualifie de génocide, autorisés à revenir à Smyrne. Jusqu’au 1er octobre ces navires évacuent 180.000 personnes car outre les 50.000 chrétiens smyrniotes, près de 130.000 réfugiés de toute l’Ionie ont également été acculés à la côte. C’est un prélude de l’échange de populations musulmanes et chrétiennes qui a lieu entre la Turquie et la Grèce l’année suivante, selon les dispositions du traité de Lausanne (1923). Dans son ouvrage paru en 1926, The Blight of Asia, Horton accuse l’armée turque d’avoir sciemment provoqué la destruction de Smyrne pour rendre impossibles tout retour ou indemnisation des réfugiés expulsés. D’après les historiens, entre 10.000 et 100.000 Grecs et Arméniens ont péri dans ces événements. »
iiHenry Miller note ici : « L’avertissement en question était à peu près ceci : ‘Le public est instamment prié de s’abstenir de toute manifestation déplacée’, à la présentation de telles atrocités. On aurait pu tout aussi bien ajouter : ‘Rappelez-vous que ce ne sont là que des Chinois, et non pas des Français’. »
iiiHenry Miller. Le Colosse de Maroussi. Traduction de Georges Belmont. Le Chêne, 1958, p.226-228
Quel « véritable » but proposer aujourd’hui aux êtres humains — à part, bien sûr, le fait de survivre et de ne pas trop s’entretuer ? Quel « véritable » projet donner à l’homo, si improprement nommé sapiens ? Quelle « véritable » fin présenter à l’homme dit « moderne » et précisément soumis sans relâche à toutes sortes de « modes » successives, saisi par le vertige de leur évolution accélérée, et finalement submergé par les incohérences d’un monde absurde, dysfonctionnel, dépourvu de sens et de direction ? Vers quelle « vérité » — du sens de la vie et de l’évolution — faire tendre son intelligence et sa volonté ? Le fait d’employer les mots « vérité » et « véritable » exige naturellement que l’on sache ce qu’ils signifient réellement. Il faut donc reposer cette ancienne question : « Qu’est-ce que la vérité ? », jadis posée au rabbin galiléen qui avait affirmé être venu « pour rendre témoignage à la véritéi ». Cette question ne reçut, alors, pas de réponse. Est-on plus avancé aujourd’hui ? Le mot vérité est, en vérité, un mot fort noble, mais notoirement usé, démonétisé, et désormais presque vidé de sens. Il vient du latin veritās qui, originairement, appartenait au vocabulaire philosophique et théologique, ainsi qu’en témoigne la formule : Veritāsestadaequatio rei et intellectus, citée par Thomas d’Aquinii. La vérité est ainsi présentée comme résultant de la « conformité » (adaequatio) des choses avec l’intellect. Comment cela est-il possible ? Les choses, étant créées, doivent « correspondre » à leur conception idéale par l’intellectus divinus (l’esprit divin). L’intellectus humanus (l’intellect humain) étant lui aussi une chose créée, doit être également « conforme » à l’idée que s’en est fait cet intellectus divinus. Et, par transitivité, en quelque sorte, l’intellect humain doit encore pouvoir se « conformer » aux idées correspondant aux autres choses créées… La vérité en tant que veritās signifie qu’est possible une certaine « conformité » et « concordance » de la pensée humaine avec les idées correspondant aux choses créées. Cette concordance est basée sur l’harmonie (supposément) pré-établie du plan divin… Les choses créées et l’intelligence (humaine) bénéficieraient donc, selon cette vue théologique, d’une certaine « conformité » a priori entre elles, puisqu’elles sont toutes, de par leur statut de choses créées, « conformes » aux idées du plan divin. De ceci l’on déduit qu’un homme qui pense est supposé atteindre, par sa pensée, une certaine conformité de nature avec ce à quoi il pense, par exemple avec une chose qui seulement est… Mais, demandera-t-on, comment une pensée peut-elle être conforme à une chose, qui seulement est, et qui, pour sa part, ne pense pas ? N’y a-t-il pas une différence essentielle de nature entre un être qui pense et un être qui seulement est ? Pour lever cette difficulté, on peut s’appuyer sur l’autorité d’Aristote. Selon lui, c’est le propre de l’esprit de pouvoir êtretoutes choses, d’une certaine manière. « L’âme est, en un sens, tous les êtres […] Aussi l’âme est-elle analogue à la main : comme la main est un instrument d’instruments, l’intellect (νοῦς) à son tour est forme des formes (εἶδος εἰδῶν)iii. » Mais, pour que l’intelligence puisse « être toutes choses », il faut qu’elle sache se rendre en quelque sorte « nue », « ouverte », et ainsi « libre » (de tout préjugé), afin de laisser entrer en elle toutes les formes différentes associées à toutes les choses qu’elle rencontre dans la réalité… Il faut que l’intelligence soit libre à l’égard de ce qui se manifeste, libre de s’« accorder », libre de se « conformer » à la « forme » de toutes les choses qu’elle désire « connaître ». De même que la main est libre de fabriquer n’importe quel instrument, l’intelligence est une « forme » libre de se conformer à la « forme » de toute chose. La notion de vérité découle de la possibilité d’une libre conformité des formes entre elles. C’est pourquoi, pour Heidegger, l’essence de la vérité est la libertéiv. Dans ce cas précis, il déclare entendre par essence [de la vérité] ce qui rend possible la libre adéquation de l’intelligence à la chose, et ce qui permet de juger [librement] de cette adéquation. La liberté est ce qui fonde la possibilité pour l’intelligence d’aller librement vers la chose, d’y reconnaître librement ce qui peut en être connu, et de juger librement de la part de vérité qu’elle contient. Mais, objectera-t-on, cette « liberté » implique-t-elle que la « vérité » se trouve en réalité dépendante de la pure subjectivité du sujet humain avec toutes ses possibles dérives (mensonge, tromperie, fausseté, hypocrisie, illusion, apparence) ?… On répondra que la vérité, comme on l’a déjà dit, ne relève pas seulement du plan humain, mais aussi de l’existence d’un plan supérieur, transcendantal, lequel rend possible l’existence et l’exercice de l’intelligence humaine en tant que « raison pure ». Il y a une vérité « en soi » qui règne « au-dessus » de l’homme, et qui n’est donc pas soumise à sa seule subjectivité. C’est la raison pour laquelle des esprits humains différents peuvent s’accorder entre eux. Il existe un plan de la vérité « en soi », indépendant des aléas propres aux divers sujets humains. C’est dans ce plan supérieur que l’on peut prendre conscience du véritable sens du mot vérité. La vérité correspond au dévoilement au moins partiel de la chose, et elle correspond aussi au fait même de ce dévoilement — le dévoilement de ce que la chose laisse voir, sentir, comprendre d’elle-même. Pour considérer adéquatement ce dévoilement, l’intelligence doit prendre un certain recul devant la chose, afin que celle-ci puisse se manifester en ce qu’elle est et comme ce qu’elle est par elle-même, — et non comme l’intelligence voudrait ou pourrait vouloir la voir… Mais comment être sûr que l’intelligence soit dénuée de tout a priori devant la chose ? Il lui faut décidément « laisser être » la chose. Cela signifie que l’intelligence doit « s’exposer », comme entièrement « nue », devant le phénomène, devant la chose. Elle doit « s’ouvrir » dans sa saisie de la chose, sans rien y mêler d’elle-même… Mais comment cela est-il possible ? Heidegger fournit cette réponse, dans un style compact, obscur, unissant et décomposant les mots : « Le laisser-être, c’est-à-dire la liberté, est en lui-même ex-position à l’étant, il est ek-sistant. L’essence de la liberté, vue à la lumière de l’essence de la vérité, apparaît comme ex-position [à l’étant] en tant qu’il a le caractère d’être dévoilév. » Autrement dit, si j’ai bien compris, la liberté de l’intelligence s’incarne comme un abandon au dévoilement de la chose quand celle-ci se révèle en tant que telle. La possibilité que la chose soit dévoilée est ainsi « ouverte » et « préservée » par l’« abandon » de l’intelligence (qui laisse la chose être ce qu’elle est, et qui la laisse se dévoiler en tant que telle)… Grâce à cet abandon, la « présence » de la chose est seulement ce qu’elle est, et non ce que l’on voudrait qu’elle soit. Par cet abandon, l’intelligence « existe », ou ek-siste : elle sort librement d’elle-même (au sens étymologique), et par cette liberté, elle se met en recherche de la vérité, elle cherche à s’enraciner dans la recherche même de la vérité. Elle s’ex-pose à la vérité qui se présente dans la chose, elle se laisse pénétrer par tout ce qui se dévoile de la chose même. Mais, parce que la vérité est liberté en essence, tout homme peut aussi décider (librement) de ne pas laisser la chose être seulement ce qu’elle est [ce qu’elle est en elle-même et telle qu’elle est]. Il peut la laisser « être », certes, mais il peut vouloir aussi conformer la chose à ce qu’il est lui-même, ou à ce que son intelligence veut en faire. Mais alors la chose se trouve par là-même « voilée », elle en est travestie et déformée. L’intelligence projette sur la chose ses propres ombres, ses propres biais, elle affirme ainsi sa puissance, mais en dénaturant ce sur quoi elle se projette. Dans cette projection surgit une autre sorte de vérité, qui est en fait une « non-vérité », une vérité non-essentielle, laquelle montre l’inadéquation, la non-conformité de la chose et de l’intelligence. Cette « non-vérité » ne résulte pas de la simple incapacité de l’intelligence humaine, ou de son biais. Tout au contraire, elle entretient aussi, paradoxalement, un rapport avec l’essence de la vérité. La « non-vérité » témoigne, bien malgré elle, d’un autre aspect de la vérité, qui est lié d’ailleurs à sa nature la plus profonde, la plus originaire. Mais comment saisir cette « non-vérité », ou cette « non-essence » ainsi associée à l’essence originaire de la vérité ? Quand une chose est mal connue, quand elle n’est qu’approximativement saisie, l’étendue de tout ce qu’elle ne donne pas à voir laisse deviner implicitement l’immensité de ce qui reste à connaître d’elle, et, par induction, l’infinité de ce qui reste à connaître de la totalité de tous les étants. En revanche, là où les choses sont aisément offertes à la connaissance, là où rien ne résiste aux investigations zélées des savoirs techniques, là où se développe un savoir nivelé, quantifié, numérisé, s’éloigne du même coup l’idée même de rechercher l’essence des choses. L’idée de la chose en soi s’enfonce dans l’obscurité. L’intelligence tombe quant à elle dans l’oubli de sa recherche la plus fondamentale. Elle s’assoupit, elle s’endort, elle se laisse progressivement envahir par les brumes de la dissimulation, par l’oubli de sa nature. Elle acquiert certes des savoirs partiels, mais perd le savoir essentiel — celui qu’existent des essences. Elle en oublie jusqu’à l’existence même de ce qui s’appelle l’essence ! Elle laisse bien volontiers les choses être toutes des choses « particulières », « singulières », se satisfaisant de ne les dévoiler qu’en partie. Mais ce faisant, mais elle occulte aussi sa propre et véritable essence, elle la recouvre de son indolence, de sa paresseuse indifférence. Le peu qu’elle sait des choses couvre, plutôt mal que bien, l’immensité ce tout qu’elle ignore. Elle ignore même ce fait décisif qu’elle a occulté l’idée même qu’existe une essence des choses, en croyant avoir acquis tel ou tel savoir sur elles. En réalité, elle est restée absolument ignorante du « tout » des choses, et notamment de sa « véritable » essence de ce « tout », de son origine, de son pourquoi, de sa fin, de sa raison d’être. Elle s’est grugée elle-même de tout savoir véritable, authentique, quant à l’essence du « tout » de la chose. Obnubilée par la recherche du détail, du fait, de la donnée, l’intelligence s’est aussi, et littéralement, obnubilée elle-même.
Le mot obnubilation, du latin obnūbilōvi (« être nuageux » ; « couvrir de nuages »), dénote l’obscurcissement de la pensée qui a oublié le soleil de ses possibles, et qui se livre au crépuscule de ses pauvres raisons. L’obnubilation de l’intelligence se traduit par sa mise inconsciente sous un voile. Sous ce voile, elle ne peut plus se dévoiler en tant que telle à elle-même. Mais cette obnubilation représente aussi, et en quelque sorte par contrecoup, une réalité plus originelle, une réalité qui se tient avant même la « vérité », une réalité qui la fonde et qui est la « véritable » essence de la « vérité ». Étant avant la « vérité », cette réalité n’est donc pas en soi « la » vérité, mais plutôt une « non-vérité », une « a-a-léthéïa », pour jouer sur l’étymologie du mot vérité en grec, et sur son caractère privatif, en le redoublant. L’obnubilation de l’essence de la réalité totale, de l’essence de l’étant total et de la totalité des étants, fait partie d’une vérité plus originelle, qui n’est pas de l’ordre de la seule « vérité » puisqu’elle se tient avant la vérité elle-même. Elle peut donc être appelée, au choix, une « pré-vérité », une « anté-vérité » ou même une « non-vérité », puisqu’elle fonde l’idée de la vérité elle-même. Cette obnubilation, ce voile nocturne, cette couverture obscure, ce brouillard initial, cet « ennuagement » originaire, sont plus anciens que toute révélation ultérieure, que toute apparition matutinale, que toute vision diurne, que tout soleil tardif. Ils sont plus anciens que l’ »être » et que le « laisser-être » eux-mêmes, qui, comme en témoigne leur dévoilement partiel, dissimulent toujours déjà quelque chose de plus fondamental, de plus originaire encore qu’eux-mêmes. Laisser « être » la chose préserve ce qui reste dissimulé en elle, mais occulte aussi la dissimulation comme telle. « Laisser être » la chose cache le fait que la chose est révélée en partie, mais aussi obnubilée dans sa totalité et dans son essence. De fait, « laisser être » la chose préserve son mystère, mais cèle l’idée même du mystère. En « laissant être », se révèle un premier dévoilement, mais se dissimule aussi le mystère le plus ancien, le plus fondamental. Le mystère (c’est-à-dire la dissimulation de tout ce qui est fondamentalement obnubilé) devient une vérité oubliée. Et, comme tels, le mystère et son oubli même, sont aujourd’hui totalement occultés dans la conscience de l’homme moderne.
Pour enfin répondre à la question posée au commencement de cet article, le « véritable » but à proposer à l’homme dit « moderne » est de se délivrer de toutes les « modes », et de retrouver la « véritable » voie du mystère, de dévoiler le voile dont l’existence même du mystère est recouverte. L’homme aujourd’hui doit dés-oublier tout ce qu’il a oublié de son origine. Il doit dés-obnubiler son esprit, et son âme même, de toutes les nuées qui les couvrent.
ii« Veritas est adaequatio rei et intellectus. Sed haec adaequatio non potest esse nisi in intellectu. Ergo nec veritas est nisi in intellectu. » Thomas d’Aquin. Quaestiones Disputatae de Veritate, art. II. Dans la Somme Théologique, Thomas d’Aquin cite plusieurs définitions de la vérité, correspondant à ses différents aspects : « La vérité est principalement dans l’intelligence, secondairement dans les choses, en tant que reliées à l’intelligence comme à leur principe. C’est pour cela qu’on a pu définir diversement la vérité. S. Augustin, dans son traité De la Vraie Religion la définit ainsi : ‘La vérité est ce par quoi est manifesté ce qui est’. S. Hilaire : ‘Le vrai est la déclaration ou la manifestation de l’être’. Et cela se rapporte à la vérité dans l’intelligence. Sur la vérité des choses rapportée à l’intelligence, on peut citer cette autre définition de S. Augustin : ‘La vérité est la parfaite similitude de chaque chose avec son vrai principe, sans aucune dissemblance.’ Et celle-ci, de S. Anselme : ‘La vérité est une rectitude que l’esprit seul peut percevoir. Car cela est droit ou correct qui concorde avec son principe. On cite encore cette définition d’Avicenne : ‘La vérité de chaque chose consiste dans la propriété de son être tel qu’il lui a été conféré’. Quant à la définition : ‘La vérité est l’adéquation entre la chose et l’intelligence’, elle peut se rapporter à l’un et l’autre aspect de la vérité. » Somme Théologique, Q. 16, Art. 1, Rép.
iv« La liberté est l’essence même de la vérité ». Martin Heidegger. Questions I et II. « De l’essence de la vérité ». Traduction par Alphonse de Waelhens et Walter Biemel. Gallimard. 1968, p. 173
viLes anciens faisaient le rapprochement sémantique et étymologique entre nūbō (se marier), d’où dérive obnūbō (se voiler la tête), et nūbēs (nue, nuée, nuage). Par son étymologie, le verbe nūbō implique pour la femme qui se marie le fait de perdre sa liberté, d’être voilée, d’être « couverte », d’être « enfermée » en son foyer, et d’être ainsi « protégée » en cette claustration.
La mort des autres nous fait toujours « être » d’une autre manière. Des missiles tuent des dizaines ou des centaines de véritables innocents d’une seule frappe, fulgurante, terminale, éteignant instantanément la vie, ou alors prolongeant l’agonie dans les gravats, tordant longtemps de douleur les corps, amputés, brûlés, défigurés atrocement. Les morts subites, les chairs éclatées, les corps décomposés, les cerveaux en bouillie, font désormais partie de nos consciences. Elles sont loin et elles sont « autres » ces morts, mais maintenant elles annoncent la nôtre, chaque jour, comme elle aussi possible, en un instant imprévisible, dans un avenir incertain. Si personne n’arrête l’horreur, pourquoi ne prendrait-elle pas bientôt tout le pouvoir, et toute la place ?
Les disparus ont laissé derrière eux leur monde, le sol qui les portait, ce sol soi-disant « saint » qui fut la cause immanente, politique, et même « religieuse » (dit-on) de leur pulvérisation. Ils ont laissé dans leur mort leur monde et ils ont laissé aussi notre monde, auquel leur monde est relié par mille liens d’histoire et de géographie. Ceux qui demeurent vivants doivent maintenant vivre avec tous les morts, tous ceux qui sont enfouis dans les profondeurs de tous les mondes. Nous devons désormais tous vivre en permanence avec ce qu’ils ont vécu, avec l’idée de leur fin subite, avec leur temps arrêté soudain. Mais leur temps devient aussi notre temps, étendu, propagé, répété, rapporté, s’inscrivant dans la durée d’une nouvelle histoire, qui traversera elle aussi les millénaires. « N’oublie pas, n’oublie jamais », clame le souffle dernier de toutes ces morts instantanées. Mais cette vie permanente en compagnie de la mémoire, en compagnie du souvenir de l’horreur passée, présente, future, cette horreur qui prolifère — cette vie n’expérimente pas elle-même la tragédie que représentent leurs vies subitement fauchées par le fer brûlant et par cette haine totale, froide, systématique, lucide, entraînée, calculatrice, métaphysique, cette haine qui joue sur le velours d’autres haines, leur venant en aide, complices elles aussi de l’absolue cécité de l’être-dans-la-haine, complices de vivre pour elle, par elle.
La question ne porte plus sur le sens ontologique qu’a la mort pour ces peuples, devenus chair à bombes, en tant que leur mort fait désormais partie intégrante de leur être, explosé, émietté, pulvérisé. La question porte sur la manière qu’ont ces peuples désintégrés de continuer à coexister parmi ceux qui sont demeurés en vie, sur leur terre, et dans le reste du monde. Je reconnais volontiers que recourir à la mort d’autrui, en faire un thème pour analyser l’achèvement des vies, ou leur inachèvement, dénote une méconnaissance assumée de ce que représente réellement la vie des « autres ». Cette méconnaissance est basée sur une présupposition, qui réside dans l’opinion que le destin de toute personne puisse en effet avoir un écho chez une autre personne. Un écho, peut-être. Mais cet écho résonne-t-il si longtemps ? Affecte-t-il l’oreille et les conduits auditifs seulement ? Ou se mêle-t-il à l’âme, intimement ? La transforme-t-il à jamais, ontologiquement ? La métamorphose-t-il au point que l’expérience, vécue subliminalement dans la mort des autres, nous demeure en fait impossible à concevoir, nous demeure à jamais inaccessible, et pourtant nous poursuive, lancinante, et désintègre toutes nos visions du monde, les rende caduques, et installe la ruine dans nos âmes mêmes. Toute la philosophie, toute la théologie, toute l’histoire, en un seul instant, mais répété tous les jours, les voilà anéanties, démembrées, vidées de leurs entrailles, pendues aux crochets des bouchers qui gouvernent, martiaux, arrogants, un perpétuel sourire sur leurs lèvres couvertes de sang.
Ici, l’âme-là est le nom que je voudrais donner à l’être-lài. L’être-là en effet ne peut plus simplement rester là. Il ne peut plus vivre dans ce monde-là. Il ne peut pas s’en aller, non plus. Que peut-il faire alors ? Il peut, peut-être, s’animer de lui-même, vivre d’une autre vie, et se faire en conséquence, en essence, un peu plus anima. Il s’anime en, et de, sa propre anima, c’est-à-dire qu’il se fait davantage âme, et il la fait aller « là », non le là qui est ici-bas, mais le « là » qui est là-bas, ou là-haut. D’où ce nom — l’âme-là. Le « là » de l’âme-là n’est pas en italique, on peut le mettre entre guillemets, parce que ce « là » diffère du là qui est ici-bas, il diffère du là de l’être-là. L’anima sait que son être-là ne peut plus rester simplement là, et elle sait aussi que l’être même qui se tient dans l’être-là ne tient plus qu’à un fil. Quel fil ? Elle voit bien, désormais, que même notre être, notre être qui vit en paix dans un pays encore épargné, est en réalité aussi « rien » que l’être de tous ces êtres que l’on a réduits instantanément au néant, en pressant seulement un bouton, depuis des salles de commandement climatisées et bardées d’écrans. Pour ces gens-là, ceux qui prennent toutes les décisions en toute impunité, les « autres » ne sont « rien ». Ou peut-être si, ils sont une sorte de « chose », ils sont comme des sortes d’« animaux », des animaux sans anima.
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iL’être-là est une traduction possible de ce que des philosophes allemands (par exemple Hegel, Husserl, Heidegger) appellent le Dasein. Il y en a d’autres possibles, comme « existence », qui correspond au sens courant du mot Dasein en allemand. Ce concept apparaît fondamental chez Heidegger, aussi peut-on faire appel aux lumières de ceux qui l’ont traduit en français. Henry Corbin a proposé de traduire Dasein par un terme composé : « réalité-humaine ». Il le justifie ainsi : « L’existant que désigne le terme de Dasein n’est point seulement un existant dont il y aurait à analyser l’être parmi tous les autres existants. Son être est l’être de l’homme, c’est la réalité-humaine dans l’homme. Nous recourons donc en français à ce terme composé, répétant d’ailleurs la composition du terme Da-sein […] Ce terme composé ne désigne pas une réalité qui serait tout d’abord posée, puis recevrait le prédicat ‘humaine’ ; non, il désigne un tout initialement homogène, spécifiquement distinct de ‘réalité’ tout court. » (Avant-propos d’Henry Corbin à sa traduction de « Qu’est-ce que la métaphysique ? », in Questions I et II de Martin Heidegger, Gallimard, 1968, p. 14)
Nous vivons en des temps difficiles et cruels. Ce n’est pas nouveau, il en fut bien d’autres. La question reste, comme toujours: comment résister ? A ce sujet, je voudrais évoquer une courte anecdote, rapportée par Ferdynand Ossendowski dans son livre Beasts, Men and Gods, publié en 1922 à New York. En 1920, Ossendowski fuyait les tueurs du ‘Comité révolutionnaire’ (et bolchévique), lancés à sa poursuite pour l’assassiner. Il s’était réfugié dans les profondes forêts de la région de Krasnoïarsk, une immense taïga baignée par le fleuve Iénisséï. Il y rencontra par hasard un certain Ivan qui lui enseigna d’emblée comment survivre au froid sibérien. « C’était ma première nuit dans la forêt, à la belle étoile. Combien de nuits semblables étais-je destiné à passer ainsi pendant les dix-huit mois de ma vie errante ! […] Ivan amena deux troncs d’arbre, les équarrit d’un côté avec sa hache, les posa l’un sur l’autre en joignant face à face les côtés équarris, puis enfonça aux extrémités un gros coin qui les sépara de huit à dix centimètres. Nous plaçâmes alors des chardons ardents dans cette ouverture, et regardâmes le feu courir rapidement sur toute la longueur des troncs équarris placés en vis-à-vis. ‘Maintenant il y aura du feu, jusqu’à demain matin’, me dit-il. ‘C’est la naïda des chercheurs d’or. Nous, les chercheurs d’or, nous errons dans les bois, été comme hiver, et nous dormons toujours près de la naïdai. »
Que veut exactement dire le mot naïda ? Ce mot ne se trouve dans aucun dictionnaire russe, du moins dans ceux que j’ai à ma disposition. Mais il a franchi les frontières de la Russie. Le poète Yves Bonnefoy l’a utilisé comme titre de l’un de ses poèmes en prose, mais sans le traduire ni en préciser le sens. Peut-être l’ignorait-il ? Ou bien le mot naïda gagnait-il à garder une part de mystère ? Des commentateurs de l’œuvre de Bonnefoy ont cru pouvoir avancer, mais à tort selon moi, que le mot naïda résulterait d’une déformation d’un autre mot russe, nadiéjda (надежда), qui signifie « espoir ». Il y aurait aussi dans le titre de ce poème de Bonnefoy, selon ces mêmes commentateurs, une allusion au roman Nadja d’André Breton, dont le titre évoque quant à lui le prénom d’une femme mystérieuse, dont Breton avait fait la connaissance le 4 octobre 1927. Elle s’était présentée à lui sous le nom de Nadja, “parce qu’en russe, c’est le commencement du mot espérance”, comme le raconte Breton. En réalité, naïda n’a rien à voir avec le surréalisme et il n’a qu’assez peu de rapport avec l’espérance. C’est un mot très réaliste, très concret, qui désigne un moyen éprouvé de survivre au froid, quand on doit passer de nombreuses nuits glaciales dans la taïga, sans abri et loin de toute civilisation. Naïda désigne, comme on l’aura compris, un feu qui couve lentement, mais ardemment, et protège les hommes en danger d’hypothermie. Cependant, on est libre de penser, si on a l’âme poétique, que ce mot évoque aussi une ‘espérance’, celle de survivre aux froids mortels qui endorment pour toujours les inconséquents et les ignorants dans leur sommeil. Ce bref préambule se veut une introduction au poème sur-idéaliste, méta-noétique et ultra métaphorique, que voici :
Naïda
Tu ruisselles et te consumes en moi,
Flamme galactique, et jusqu’aux étoiles, toxique,
Frêle nébuleuse, brûlante de regrets,
Soie gazeuse, tissée d’errances et de fleurs amères,
D’espérances et d’odeurs délétères,
De saveurs sures, de brûlures sévères —
Naïda, braise sereine, certaine
De ses morsures ocres et de ses crocs blêmes.
(6 novembre 2024)
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iFerdynand Ossendowski, Beasts, Men and Gods, New York, 1922, p.11
Depuis l’apparition de la vie sur terre, cinq « extinctions massives » ont affecté successivement la biosphère. Elles ont résulté de causes différentes, des périodes de glaciation ou de réchauffement climatique, des chocs de météorites géantes, des changements dans la composition chimique des océans ou de l’atmosphère terrestre, des éruptions volcaniques avec des émissions de gaz toxiques à l’échelle de la planète… Ainsi, il y a 445 millions d’années (pendant une période se situant entre l’Ordovicien et le Silurien), plus de 85 % des espèces biologiques ont disparu, suite à une grande glaciation recouvrant la terre. L’extinction du Dévonien, il y a 380 millions d’années, a été provoquée, quant à elle, par l’apparition d’un couvert végétal global, des variations répétées du niveau de la mer et l’anoxie des océans, avec pour résultat l’élimination de 75 % des espèces. L’extinction du Permien-Trias fut la plus massive, et a affecté plus de 80 % de la vie marine et 70 % de la vie terrestre. Aujourd’hui, une sixième extinction massive, dite de « l’Holocène », est en cours, et tout semble indiquer qu’elle va aller s’aggravant. Elle est essentiellement due au rôle perturbateur de l’activité humaine sur la Terre. Nul ne peut prévoir les niveaux catastrophiques qu’elle pourrait encore atteindre. Que le scénario soit pessimiste ou, au contraire, plus optimiste, la responsabilité de l’humanité est entièrement engagée. Les maux connus (surpopulation, urbanisation, industrialisation, pollution, destruction de la nature et de la biosphère terrestre et marine, crise climatique) et d’autres maux encore inconnus, mais latents, devront être combattus par des politiques publiques et l’engagement de chacun à l’échelle mondiale. La victoire est loin d’être probable. La défaite, à l’aune des tendances actuelles, est presque certaine. Dans ce contexte, il ne me paraît pas inutile de prendre un peu de recul, de franchir par la pensée les millions d’années, et de réfléchir à l’issue lointaine de l’Évolution sur Terre, et au rôle de l’Humanité quant à la préservation de la seule planète dont elle dispose, et quant à sa propre transformation. L’alternative est simple et radicale. Ou bien la Nature va continuer d’être saccagée, dans l’ignorance et l’incompétence des politiques économiques, sociales, et de par la veulerie de leurs responsables, ainsi que par les attitudes philosophiques et morales adoptées par tout un chacun, à l’échelle planétaire, et alors l’Humanité sera à brève échéance menacée de s’éteindre, à peine née. Si récemment apparue sur terre, l’Humanité finirait donc « mort-née » en quelque sorte, son évolution ayant avorté après quelques dizaines de milliers d’années seulement. Perdue dans un coin très reculé d’un Univers absurde et indifférent, elle n’aura alors représenté qu’une brève parenthèse, non viable et extrêmement mortifère pour toutes les espèces vivantes qui auront eu le malheur de la côtoyer sur terre. Ou bien, autre branche de l’alternative, s’opérera contre tout attente un sursaut de l’âme des peuples, accompagné d’une prise de conscience de chaque individu, en une sorte de réflexe de survie, s’étendant à l’échelle mondiale, et induisant une transformation des esprits et des consciences. Cette putative « ouverture », cette « voie de sortie » inespérée, improbable, impliquera pour l’Humanité un engagement sans restrictions, et une volonté de se lier psychiquement à d’autres idéaux, et d’autres devenirs, au sein d’un Univers grandiose et obscur, dont on pourrait penser qu’il « attend », d’une certaine manière, notre évolution, et qu’il promet d’autres surprises, comme la prise de conscience que l’on peut « se fieri » à sa cohérence et à son sens. La Vie, que ce soit sur cette Terre, ou ailleurs dans l’Univers, une fois dotée de conscience et capable de la pensée, ne peut plus continuer de se développer sans désirer « monter » toujours plus haut, et sans se complexifier sans cesse, dans un processus qui pourrait bien être sans fin. La Vie ne doit pas se contenter de seulement se reproduire et de survivre au milieu des aléas et des crises qu’elle subit dans son environnement, ou qu’elle s’impose à elle-même. Elle doit chercher toujours à se « dépasser », parce que c’est comme cela qu’elle a réussi à émerger, originairement, de la soupe chimique primordiale. Depuis la nuit des Temps, et sans doute jusqu’à leur fin, la Vie doit toujours chercher, non simplement à survivre, mais à « Sur-Vivre ». En grec, on pourrait dire « Meta-Zoeïn », en latin « Super-Vivere », en allemand « Über-Leben », en anglais « Over-Live ». Pour atteindre cette forme supérieure de vie et d’existence, tous les vivants doivent marcher, toujours plus avant, dans des directions où se dessine le maximum de probabilité de progresser encore davantage, sans jamais perdre la mémoire des véritables origines. La mémoire, consciente ou inconsciente, génétique ou cognitive, représente le fondement le plus fondamental. Elle permet de se représenter la force des liens entre l’histoire passée de l’Évolution et la vie présente, et, en conséquence, d’anticiper de possibles perspectives ou des impasses terminales. La mémoire s’exerce toujours au présent. Le présent, par exemple, c’est aussi ce moment où une responsabilité planétaire échoit à l’Humanité tout entière, y compris aux factions, aux partis et aux tribus qui s’y déchirent. Les signes abondent. La Terre se meurt. Pendant ce temps, les Nations se combattent. Les Peuples s’entretuent. Mais un espoir subsiste. « Peuples et civilisations parvenus à un tel degré, soit de contact périphérique, soit d’interdépendance économique, soit de communion psychique, qu’ils ne peuvent plus croître qu’en s’interpénétrant […] Sous l’influence combinée de la Machine et d’un surchauffement de Pensée, nous assistons à un formidable jaillissement de puissances inoccupées […] Comment ne pas voir dans ce double phénomène un pas nouveau dans la genèse de l’Espritii ! » L’aventure de l’Esprit, la « Noogénèse », monte irréversiblement vers un haut point d’évolution, que Teilhard appelait « le point Oméga ». Ce point n’est pas un but qu’il faudrait « atteindre », il indique une sorte de cap métaphysique sur lequel fixer sa route — une route dont rien ne dit qu’elle n’est pas sans fin. Les métaphores du « jaillissement », du « pas nouveau », de la « montée » vers le « point Oméga » sont à l’évidence très optimistes. Mais il faut bien se rendre compte que l’Évolution, telle qu’on l’observe sur Terre, ne peut pas continuer indéfiniment sur sa lancée actuelle. Elle va nécessairement passer par des moments de dissociation et de destruction radicale, et même par de nouvelles extinctions massives, qui interviendront sûrement, soit dans quelques dizaines de millions d’années, pour rester dans le rythme des extinctions passées, soit dans quelques dizaines d’années seulement, si l’Humanité continue de s’y prendre aussi mal qu’elle en donne actuellement les signes. Au regard de la succession des temps géologiques et des traces qu’ils ont laissées, le scénario du pire est fort probable, et même inévitable. Dans ce cas, cependant, une nouvelle quasi-extinction de la vie sur ce globe n’équivaudrait pas à la fin de la Vie. Elle s’y poursuivrait en reprenant d’autres directions d’évolution. Autrement dit, l’évolution à très long terme de la Noosphère est intrinsèquement imprévisible, et personne ne peut se l’imaginer. On peut avancer quelques hypothèses, explorer des pistes de réflexion. La fin du système solaire est évidemment inimaginable, mais elle aura lieu un jour, concomitamment avec la fin de la Voie Lactée. Comparée à l’évolution de la vie sur Terre qui a commencé il y a 3,8 milliards d’années, l’Humanité est si récente (moins de 100.000 ans) qu’on peut la dire nouvellement née. De même, entre les temps actuels et la fin effective de notre galaxie, s’étendra aussi une durée immense. Mais verra-t-on alors, inévitablement, « la fin de toute Vie sur notre globe, — la mort de la Planète, — la phase ultime du Phénomène humainiii. » Rideau ? Générique de fin ? Néant total ? Cela même est en réalité incertain.
Il se pourrait que la période à venir, se déployant sur les prochains milliards d’années, ne voie en aucun cas un ralentissement et un déclin de la nature profonde de l’Évolution, quelles que soient les vicissitudes rencontrées sur cette Terre, ou dans cette Galaxie, et ceci malgré la certitude d’une catastrophe finale, inévitable, à l’échelle galactique, et la transformation en un trou noir et géant. Malgré ce triste destin local (à l’échelle cosmique), il faut considérer sérieusement l’hypothèse d’une accélération de l’Évolution, d’un surpassement continu de la Conscience, d’une efflorescence de la Vie dans l’Univers. Alors, déclin et catastrophe finale, ici, et sublimation et renaissance, ailleurs ? Tout ce que l’on peut prédire avec quelque probabilité, et c’est déjà beaucoup, c’est que l’évolution du cosmos, au cours des prochains milliards d’années, prendra des formes absolument inimaginables. La plus sûre des prédictions, c’est que l’avenir fera certainement apparaître des transformations de l’Univers absolument inouïes, aujourd’hui inconcevables par les cosmologistes ou les théologiens, et sans aucune commune mesure avec ce que l’on peut aujourd’hui observer et connaître de son passé. Il suffit de comparer ce qu’était la vie sur Terre, il y a 3,8 milliards d’années et ses formes actuelles, pour concevoir la radicalité des futures métamorphoses qui interviendront, dans quelques millions ou milliards d’années, dans le système solaire, ou ailleurs, dans telles galaxies, ou telles nébuleuses. Il est certain — statistiquement certain — qu’au regard du chemin déjà accompli par la Vie dans l’Univers, l’évolution ne fait jamais que commencer.
Dans cette vision, on peut naturellement se demander si la vie terrestre sera un jour capable de franchir les limites du système solaire, et si elle pourra, sous une forme ou sous une autre, émigrer dans la Voie Lactée, et, pourquoi pas, selon des procédés à nous inconcevables, effectuer des voyages trans-galactiques. Il ne s’agit pas là de science-fiction, ni de métaphysique, mais d’un calme exercice, réflexif et méditatif, s’appliquant à la nature du monde et à son évolution cosmologique. Une émigration cosmique de la Noosphère pourrait n’être pas nécessairement d’une nature physique, elle pourrait avoir lieu sous forme psychique (le chamanisme en offre une préfiguration) ou spirituelle (voie explorée par les grands mystiques). Le point important est qu’elle ne concernera pas seulement quelques individus « élus » mais la totalité et l’entièreté des consciences, dans les inimaginables formes de développement qu’elles exploreront dans les prochains éons. On peut supputer qu’une réunion, ou même une sorte de « fusion » des foyers de conscience les plus avancés dans le cosmos aura un jour effectivement lieu. Quant à savoir si l’Humanité dans son ensemble sera un jour invitée à partager ce festin de la conscience, à l’échelle cosmique, je dirais que ce n’est pas impossible a priori, mais qu’il y a beaucoup de travail à entreprendre, et cela sans attendre. L’urgence est, au minimum, de faire de cette planète un lieu physiquement, psychiquement et spirituellement capable non seulement de survivre, mais de Sur-Vivre. Ceci obtenu, on pourra alors considérer comme possible la communication, puis la mutuelle fécondation de notre Noosphère avec d’autresiv… Dans ce scénario, ni la mort de la planète Terre, biologiquement dévastée, spirituellement exsangue, ni les déchirements internes de la Noosphère humaine, incapable de trouver en elle-même les ressources pour fonder son unité, ne seraient des coups d’arrêt définitifs. On pourrait ainsi imaginer, non pas un progrès continu, indéfini, de notre Noosphère — mais une ek-stasisv, hors de l’espace-temps de l’Univers visible, et un voyage dans des formes d’« au-delà » absolument autres. L’aventure de l’Être, de la Vie et de la Conscience n’en finira pas de nous surprendre, pourvu que nous sachions trouver le moyen d’y participer… L’Évolution pourrait se développer, aussi, au-delà du cadre de l’espace-temps. Après tout, les chamans, depuis l’aube de l’humanité, et des prophètes de grandes traditions religieuses (comme la Védique, l’Égyptienne-antique, l’Avestique, la Sumérienne, l’Akkadienne, l’Hébraïque et bien d’autres encore) ont déjà pu explorer cet au-delà du monde et en sont revenus pour en rapporter quelques éléments d’information. Il faut donc se projeter dans une nouvelle dimension. Il faut pressentir, que même en nos temps troublés, quand la violence, la folie, l’ignorance, la haine et le manque total de vison « stratégique » obscurcissent un grand nombre de cerveaux humains, une incroyable révolution mentale et psychique peut déjà se préparer, dans le tréfonds de la Noosphère. Dans cet abîme obscur et inconscient, mitonnent fiévreusement et bouillonnent en silence les puissances de l’élévation, de l’avancée et de l’approfondissement. Ces forces à la fois divergentes et convergentes préparent l’épigenèse d’une transcendance surhumaine et d’une immanence ultra-humainevi. En empruntant un autre vocabulaire, à connotation plus métaphysique que philosophique, on pourrait décrire cette évolution/révolution comme une union progressive du monde et du divin. Selon cette vue, il faudrait en déduire, logiquement, que Dieu n’est pas immobile, statique, mais qu’il s’achève sans cesse lui-même, qu’il s’accomplit et se complète éternellement, dans ses rencontres avec les Noosphères qui se constituent au sein de sa Création. Son ‘union’ avec le Monde lui apporte, peut-on conjecturer, quelque chose d’essentiel à sa propre divinité. Celle-ci pourrait se définir comme une divinité ne cessant jamais de se diviniser par sa fusion avec cet Autre, à l’œuvre dans la création. La métaphysique de l’Être doit désormais céder le pas à la métaphysique du Devenir. Une Métaphysique de l’Inaccomplissement doit se substituer à l’ancienne Métaphysique de l’Accomplissement. Avec la perspective de l’Union, à jamais inaccomplie, toujours en devenir, de l’Homme, du Cosmos et du Divin, nous pouvons dès lors nous concevoir avec quelque probabilité comme co-responsables et co-acteurs de la divinisation du Divin.
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i Pierre Teilhard de Chardin. Le Phénomène humain. Œuvres complètes,Tome I. Seuil. 1956, p.258 sq.
iv Idée évoquée par Pierre Teilhard de Chardin. Ibid, p.319
vLittéralement une « sortie hors de ». On parle d’expérience de sorties du corps (« Out of body experiences »), pourquoi ne pas imaginer des expériences de sorties de la Noosphère ?
vi Cf. Pierre Teilhard de Chardin. Comment je crois. Paris Seuil, 1969, p.291
Depuis des dizaines de millénaires, l’espèce humaine « évolue », multiplicité mouvante, emplie d’espoirs et d’effrois, traversée de savoirs et d’ignorances, constellée de vertus et de manques. Les individus qui la composent vivent au jour le jour des vies singulières, dont la durée est insignifiante au regard des temps cosmologiques. Le contenu de ces vies, les plus glorieuses comme les plus humbles, s’ajoutent au trésor commun de l’espèce. Celle-ci, poursuivant ses propres objectifs (la survie biologique ? La maximisation des divergences évolutives ?), reste indifférente aux destins particuliers. L’humanité représente décidément pour elle-même une entité étrange, indéfinissable. Son essence, son origine et sa raison d’être restent obstinément obscures pour ceux-là mêmes qui la constituent. Les humains ne connaissent ni l’essence de leur être individuel, ni celle de leur espèce. Les générations continuent de naître, et s’écoulent dans l’océan des siècles. A quelle fin ? Dans l’abîme cosmique, les galaxies elles-mêmes ne sont jamais que des lucioles plongées dans la nuit. Face à l’univers, qu’est-ce donc qu’un homme ? Les hésitantes lumières de quelques consciences humaines pourront-elles pénétrer un jour les confins de l’espace, ou contempler la fin des temps ? Tissés d’obscur et d’absence, les humains sont égarés dans un monde beaucoup trop vaste, indifférent à leurs désirs, inflexible devant leurs prières. Piégés par les héritages, submergés par le nombre, épuisés d’impuissances, la torpeur de leurs rêves ne leur permet pas de diriger leur volonté. De leurs fourmillements désordonnés, de leurs agitations contingentes, n’émerge en fin de compte qu’une mobilité exténuée, une inertie incertaine. Les consciences humaines, plus isolées que solidaires, plus séparées qu’unies, plus limitées que libérées, renoncent souvent à se dépasser elles-mêmes. Elles se sentent cernées par un monde clos, des frontières scellées, des esprits murés, et se résignent à cette double séquestration (physique et métaphysique). Elles se tassent dans l’ombre et la nuit. Pourtant, les humains ont bien des soifs, et des rêves latents : ils veulent par exemple se distinguer (dans les foules), s’accomplir davantage (contre d’inévitables inachèvements), se justifier (malgré l’injustice et l’inégalité). Ils jouissent malgré tout de quelques puissances : ils pensent, ils réfléchissent, ils aiment, ils haïssent, ils s’allient, ils se battent, ils conquièrent, ils bâtissent, ils découvrent, ils désirent franchir toujours plus de mers océanes. Après quelques millénaires, il n’y a pas si longtemps de cela, l’Homme se crut soudain « moderne », et commença alors à comprendre qu’il n’était plus, cosmiquement et ontologiquement, au centre de l’Univers… Aujourd’hui, l’affaire est entendue, il se sait relégué dans un coin abscons d’une galaxie marginale, perdue dans quelque superamas. Il s’est désormais tellement persuadé de son insignifiance, que celle-ci n’a même plus de sens pour lui. Il n’a plus de « centre » autour de quoi tourner. Il est fort possible en effet que la notion de « centre », dans un univers en expansion (vers quoi?), n’ait pas réellement de sens. Il est aussi possible que la notion même de « sens » n’ait plus non plus sa place dans un cerveau de plus en plus dépassé par tous les « dépassements » subis au cours de ses périodes de conscience. Et que dire des autres « dépassements » dont il lui paraît bien qu’il lui faudra les subir à l’avenir? Si les mots « centre » et « sens » ne veulent donc rien dire, peut-être faudrait-il user d’autres métaphores, par exemple des figures plus explicites du « déplacement » et du « dépassement » ? Celles de la danse, du saut, de la plongée ? Ou de l’exil et de l’extase ? L’Homme est à l’évidence, pour longtemps encore, coincé sur un étroit et quelconque corps (céleste), à la fragile écorce (terrestre). Il est aussi enfermé en son moi, voilé d’ombres. Il se plaît en conséquence à se fantasmer comme un migrant en puissance, s’orientant sur quelques étoiles, galactiques, ou psychiques. Le philosophe ou le psychologue diagnostiquera cet élan intime de l’âme comme un désir métaphysique d’émigration. L’âme, dont la nature profonde est de se mouvoir toujours, pousserait l’homme à ne pouvoir se satisfaire de quelque « centre » ou de quelque « sens » que ce soit. Sur une planète bondée, surpeuplée, rendue invivable par la violence, l’injustice et la misère, il va falloir tenir compte de l’effervescence biologique et sociale qui résulte déjà de cette compression humaine, de cet entassement, de cet écrasement du nombre, de cet afflux sans fin des foules. Il n’est pas question ici de tomber dans l’anthropocentrisme. Les forces actives derrière ces processus ne sont pas spécifiques à l’humanité. Dans l’entièreté du cosmos, ils ne sont certes pas réservés à la seule planète Terre, mais partout répandus. Ils sont de facto de nature universelle. La pesanteur et la gravitation, les mouvements de translation et de giration, la multiplication des multitudes, la totalisation des totalités, et les compressions qui en résultent, sont des phénomènes d’une banalité cosmique. Il y a certainement, de par les vastes mondes, d’innombrables formes d’évolution, fort différentes sans doute de la nôtre, mais analogues en leurs principes à celles qui façonnent l’Anthropocène : accroissement, compression, complexité, conscience, convergence. De l’existence de ces analogies trans-cosmiques, pourrait surgir l’idée que l’Univers tout entier travaille en tous les lieux qui le composent à fabriquer d’autres « centres » et d’autres « sens ». Ces fabrications entrent peut-être en compétition, d’un point de vue plus élevé encore, qui sait ? Cette guerre des « sens » et des « centres », à l’intérieur même du cosmos, se fait naturellement dans l’immanence, puisque la transcendance est désormais non grata. La science et la philosophie « modernes », que toute idée de transcendance révulse, ont réduit l’Homme à une sorte de machine neuronale et biochimique, certes éminemment complexe, mais essentiellement déterministe, enchaînée aux causes et aux effets. Or, la « modernité » a imposé sa « mode ». Dans les laboratoires, les universités et tous les centres de la doxa épistémologique, sont donc ignorées les leçons des grandes traditions religieuses (la chamanique, la sumérienne, la védique, l’égyptienne, l’akkadienne, la juive, la bouddhiste, la chrétienne, pour en citer quelques-unes, parmi les plus saillantes). Cette « mode » méprise aussi les intuitions visionnaires des poètes ou des mystiques. Tout cela n’est que vain bavardage, babillage d’esprits faibles, disent les « modernes ». Seule compte la certitude des nombres et des faits, la beauté austère et froide des théories et des équations. Il n’y a plus de « Grand Récit » convaincant de l’histoire du Monde, ou de sa Genèse. L’Homme ne serait rien que l’objet non identifiable d’une suite de hasards heureux ou malheureux, soumis aux mors du matérialisme et du déterminisme. Il n’y a que la règle, et jamais d’exception. Il n’y a plus de place pour la singularité de l’espèce humaine. On voit seulement sa banalité cosmique, sa trivialité relative. Même dans le petit monde bariolé de la Biosphère, tous les vivants semblent au fond se ressembler, le ver de terre, le coléoptère et la panthère. Tous les êtres vivants partagent nombre de gènes, et de multiples traits comportementaux, la génération, la croissance, la « conscience », puis le dépérissement et la mort. La Terre garde encore la trace de ces étapes naturelles de l’évolution. Dès la fin du Tertiaire apparurent des animaux « pensants ». Ils étaient dotés d’une sorte de « proto-conscience », préparant la voie des premiers Primates puis des Hominidés et des Hominiens. Il faut dire que la « conscience » est sans doute, sous différentes formes, les plus modestes, comme les plus élevées, chose universellement partagée. Cela n’est pas encore rigoureusement prouvé, mais tout pointe vers ce constat, et il faudrait commencer à en tirer les conséquences. Certes, en chaque homme, une conscience singulière, dotée d’une essence propre, invisible, reste tapie, à l’affût. Mais il faut aussi prendre en compte toutes les myriades de consciences, de par le monde, plus ou moins élevées, plus ou moins volontaires, et qui sont aussi sont capables de s’agréger, de tisser des nœuds, de trame et de chaîne, dans la toile mentale, mondiale. Cette Noosphère putative ne cesse de recouvrir la Biosphère de fins voiles de conscience émergente… Il faut se rendre à l’évidence, l’Homme avec sa « conscience » n’est pas un « accident » du hasard des choses, mais l’un des résultats avérés de forces immenses et pénétrantes, agissant à l’échelle cosmologique, mais aussi au cœur de la matière. Il est le produit d’innombrables transformations énergétiques et de mutations continues, à l’œuvre depuis des milliards d’années, à des échelles insoupçonnables et suivant des logiques parfaitement inconcevables… Parmi les principes fondateurs de l’univers qui ont abouti à l’émergence de la conscience, il importe de rappeler ici que sont constamment à l’œuvre la Quantification de toutes les énergies et la Gravitation, « courbant » l’espace-temps. Depuis l’aube du monde, l’énergie primordiale, celle qui devait irradier l’ensemble de l’existant, a pris des formes granulaires, corpusculaires, photoniques, atomiques. Des premiers états quantiques, produisant particules, corpuscules, atomes, devaient découler dans la suite des temps une infinie variété de combinaisons et de recombinaisons, une valse sans fin de ré-arrangements, une danse continue de quantiques mixtions. D’autre part, les forces de la Gravitation, d’une autre nature que quantique, jouèrent aussi leur partition dans l’immensité cosmique. Sous leur influence à longue portée, la Matière s’agrégea en amas, en galaxies, en étoiles, en planètes. Les forces électro-magnétiques, quant à elles, agirent sans relâche dans les soupes chimiques ainsi densément concentrées. S’y formèrent des molécules toujours plus longues, plus entortillées, plus enveloppantes, comme si elles cherchaient à fabriquer le nid souple, vibrant, de leurs ardentes couvaisons. S’ouvrit alors largement le riche royaume de la chimie organique, où se complurent à l’association et à l’interaction des myriades d’atomes et de molécules, se liant organiquement en gigantesques macromolécules et en protéines de plus en plus protéiformes (c’est le cas de le dire). De celles-ci, surgirent les premières tentatives de proto-vie, puis les composants nécessaires à ce qui devait alimenter les probabilités d’apparition d’autres formes de vie plus élaborées, des formes sans cesse naissantes, d’une inépuisable variété, qui finirent par aller du ciron au potiron, et de la phalène à la baleine.
Ce qui est le plus frappant, dans cette histoire totale, c’est que l’on a pu mettre directement en parallèle (et en synchronicité) la complexité du vivant qui se révèle à l’échelle biologique, et la complexité de l’univers qui se lit à l’échelle cosmologique. En effet, les ordres de grandeur qui interviennent dans la gamme des entités biologiques, depuis les plus simples (les virus) jusqu’aux plus complexes (le cerveau humain), sont analogues aux ordres de grandeur qui séparent les particules élémentaires des superamas galactiques. Surprenant, non ? Autrement dit, le rapport entre la complexité d’un cerveau humain et celle d’un simple virus est analogue au rapport entre la complexité de l’univers entier et celle un seul électroni… De là, on est incité à généraliser, et à supposer que les phénomènes de la vie et de la conscience observés ici-bas dépendent en fait de forces qui intéressent le cosmos tout entier, dans une sorte d’intégration totale. Ces forces universelles, capables de porter la matière à de très hauts degrés de concentration et d’arrangement internes, sont aussi celles qui peuvent affecter les fines structures de nos cerveaux. Étonnant, non ? Il est donc tentant de supposer que, partout dans l’univers où de tels degrés de concentration pourraient apparaître, il faudrait légitimement s’attendre qu’existent des formes de vie et de conscience semblables à celles que nous connaissons sur cette Terre. Plus vraisemblablement même, pour une forte proportion d’entre elles, ces formes de vie et de consciences pourraient s’avérer très supérieures aux nôtres. Il ressort de tout ceci que le niveau de conscience est, partout dans l’univers, le marqueur principal du niveau de complexité atteint par son substrat matériel, provisoire, par exemple celui du système nerveux et cérébral, dans le cas de l’espèce humaine.
La compression générale, dont la Gravitation universelle est une cause efficiente, et un symbole, peut s’interpréter comme un moyen de conserver ensemble, à l’intérieur d’un monde gravitationnellement clos, un nombre astronomique d’éléments constamment réorganisés et réarrangés, et cela pendant des temporalités immenses. Mais comment expliquer que les combinaisons les plus complexes et, de ce fait, les plus prometteuses pour l’avenir, puissent se conserver, perdurer et continuer d’évoluer dans un monde soumis à tant de forces et à tant de pressions, en dépit de leur rareté et de leur fragilité intrinsèques ? Pour dénoter la ténacité dont font preuve de simples molécules, des cellules et divers organismes, quant à survivre et à subsister, on a proposé les expressions de « gravité de deuxième espèce » et de « gravité de complexité ». Tous les êtres veulent persévérer dans leur être, selon la formule spinozienne. Mais la science moderne vit encore sous le signe trop exclusif de l’entropie, de l’usure et de la désintégration universelle, qui contredit à long terme cette persévérance. Il me semble qu’il serait temps de reconnaître, perpendiculairement à l’immanence de l’entropie, ce courant irrésistible de résistance, de complexification et de conscience croissantes. Ce courant de « complexité-conscienceii » se révèle dans l’espèce humaine par l’augmentation continuelle des capacités neuronales et cognitives, mises en évidence par le cerveau humain, sur les temps longs. Plus généralement, il se retrouve dans toutes les autres formes de conscience supportées par les systèmes nerveux présents dans la Nature, et, par évidente conjecture, dans le Cosmos.
Un jour, toutes ces formes de conscience seront appelées à dialoguer, d’une manière ou d’une autre, et à s’unir contre le néant.
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iCf.P. Teilhard de Chardin. L’Apparition de l’Homme. « Les trois peurs de l’espèce humaine et leur remède ». Ed. du Seuil, Paris, 1956, p. 301
iiJ’emprunte cette expression à Teilhard de Chardin.
Une IA à 1022 paramètres, pour simuler l’imbrication des consciences singulières de l’humanité tout entière? Rêve fou ou métaphore excitante?
Au cours des derniers siècles, les physiciens ont su décrire une grande partie du monde (physique) avec des principes relativement simples et peu nombreux ; c’est la nature même de l’univers qui a rendu possible une telle réduction. Mais les opérations de l’esprit (humain) ne dépendent pas de lois simples et peu nombreuses. Notre cerveau a accumulé de nombreux mécanismes différents au cours des centaines de millénaires de son évolution. La psychologie ne pourra jamais être aussi « simple » que la physique. Des théories « simples » de l’esprit passeraient forcément à côté de l’essentiel, qui réside dans sa complexité intrinsèque, d’une part, et peut-être aussi sur d’autres aspects, plus mystérieux encore, qui ont trait à la nature même de la conscience, ou même à l’existence de l’« âme » (hypothèse certes putative dans un contexte scientifique, mais que l’on ne peut cependant exclure a priori). Il importe de développer sur ce sujet une vue d’ensemble, englobant de très vastes perspectives, et permettant de prendre en compte un grand nombre de théories plus spécialisées (allant de la mécanique quantique à la philosophie transcendantale et à la théologie, en passant par la psychologie, l’anthropologie, les neurosciences et l’intelligence artificielle…). Une des premières conséquences de cette prise de recul, et de cette volonté d’acquisition d’une vision globale, serait de mettre de côté les grandes disjonctions, parfaitement contre-productives et impertinentes, du type empirisme/idéalisme, déterminisme/liberté, matière/esprit, physique/métaphysique, science/philosophie, réalisme/poésie, ou fait/métaphore… Ces débats dualistes n’apparaîtraient plus, dès lors, que comme des querelles de clochers, d’importance relative. Il nous faut désormais une vision systémique globale, dans laquelle toutes les sciences particulières pourraient s’insérer, avec plus ou moins de bonheur, certes, mais sans aucune capacité d’imposer leurs cadres de références aux autres. Le principal serait alors acquis, à savoir la reconnaissance du fait même de la complexité de la complexité, de la complexité intrinsèque, spécifique de l’esprit humain, et de l’extraordinaire difficulté à en pénétrer l’essence. Reconnaître ce fait, et la nature même de cette difficulté, nous éviterait les dérisoires impasses de tous les dualismes et de tous les réductionnismes.
Il y a à peine un peu plus d’un siècle que l’on a commencé à réfléchir, avec quelque résultat, à la nature des processus psychiques. Auparavant, ceux qui essayaient de spéculer à ce sujet étaient handicapés par leur manque de concepts pour décrire des objets ou des systèmes extrêmement compliqués. Aujourd’hui, l’humanité a commencé d’accumuler quelques outils conceptuels qui permettent de comprendre des machines ou des systèmes comportant des millions de composantes. Cependant, les derniers modèles d’IA font désormais intervenir des centaines de milliards de paramètresi. La question de savoir si l’homme est capable de comprendre comment fonctionnent ces modèles d’IA, et pourquoi ils donnent tels ou tels résultats (les uns médiocres, d’autres bons ou excellents suivant les cas) reste ouverte. Avec un tel nombre de paramètres, comment suivre en effet en détail le fonctionnement des algorithmes, et comment s’assurer de leur fiabilité ? Des questions de nature similaire ou analogue se posent quant à notre capacité de comprendre le fonctionnement du cerveau humain. La difficulté persiste même si on se contente du point de vue réductionniste l’assimilant à un système composé de centaines de milliards de neurones et de synapses. Il faut comprendre que nous ne disposons pas encore des concepts dont nous aurions besoin pour appréhender des systèmes d’un tel niveau de complexité.
Demain, les systèmes d’IA possèderont des ordres de complexité bien plus élevés encore. Si le modèle de Llama 3.1 comporte aujourd’hui 405 milliards de paramètres (soit environ 0.4 x1012), qu’en sera-t-il des systèmes d’IA en 2050, ou en 2100 ? Pourrait-on imaginer par exemple qu’un facteur de dix milliards, soit 1010 , s’appliquera alors à la complexité de ces futurs systèmes par rapport à ceux de 2024? Cela équivaudrait à affecter à chaque individu de l’humanité entière la puissance de calcul symbolique aujourd’hui disponible dans le modèle Llama 3.1. Ce n’est là qu’une analogie, mais on pourrait ainsi spéculer sur la possibilité de simuler les interactions langagières et symboliques de sociétés entières, ou même de l’humanité dans son ensemble. Cela arrivera sans doute, et plus vite qu’on ne pourrait le penser, mais je suppose que nous n’aurions pas encore réellement les moyens de comprendre comment de tels modèles d’IA produiraient tels résultats plutôt que tels autres. Ce type de question est déjà au cœur des avancées actuelles. Même si la question reste ouverte, et précisément parce qu’elle reste ouverte, je voudrais proposer de transposer cette métaphore d’un système d’IA à dix mille milliards de milliards de paramètres (1022) à l’étude de l’essence même de l’esprit humain et de la conscience.
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i Llama 3.1 405B , développé par Meta AI, représente le dernier bond en avant significatif dans les modèles de langage en open source. Il utilise 405 milliards de paramètres, et constitue à ce jour (août 2024) le plus grand modèle de langage librement accessible au public .
Pour les monothéismes les plus assertoriques, l’Un est, et il n’y a rien d’autre que l’Un. Par conséquent, tout ce qui autre que l’Un n’est pas réellement, ou n’est rien. Mais alors l’existence même de la multiplicité (des êtres, des choses) fait mystère. Quoique contraire à l’idée de l’un, on ne peut la nier, cette multiplicité, cependant, puisque tout ce qui existe y est plongé et y participe. D’où cette question philosophique : comment la multiplicité peut-elle exister si, par principe, l’Un est, et qu’il n’y a d’un que l’Un ? La multiplicité, la variété, la différence, l’altérité, paraissent alors (philosophiquement) très obscures, comparées à la clarté de l’Un. C’est pourquoi certains systèmes de pensée les assimilent aux illusions (māyā).
Mais on pourrait aussi arguer que la multiplicité fait en réalité partie de la nature même de l’Un. Il est logique de penser que la nature de l’Un est d’unir, et donc d’unir en particulier ce qui est un et ce qui est multiple, et de conjoindre ce qui relève de la Nature et ce qui n’en relève pas, n’est-ce pas ?
Sous le regard éloigné de l’Un (quel qu’il soit), et peut-être selon son désir, sinon pour son plaisir, le Monde dans son entièreté exerce son activité, et la Nature développe toute la puissance de ses énergies. Que peut-on dire de ce « désir » et de ce « plaisir » ? Feraient-ils partie de ces émotions qui sourdraient du cœur d’un « témoin », divin et tranquille, du sein d’une « déité » invisible et en retrait, ou encore des profondeurs d’un « Esprit » observant l’action de la Nature, suivant sans cesse l’évolution des consciences, guettant l’expression des volontés et des intelligences ? Alors, Elle ou Il voit, observe, considère, réfléchit, et soutient tout ce qui existe, vit, pense. On en déduit que la Nature, et par-delà, le cosmos total, pourraient bien être le « lieu » où en effet s’active quelque « volonté intelligente ». On ne peut pas prouver cette hypothèse, naturellement, sinon incidemment, par notre témoignage même, puisque nous faisons preuve, à notre très infime et très humble niveau, de « volonté » et d’« intelligence ». Mais qu’est-ce que l’« intelligence » ? Et d’où vient la « volonté » ? Où naît-elle ? Trouvent-elles l’une et l’autre leur origine dans quelque conscience supérieure, douée d’une divine suprématie ? Ou naissent-elles simplement des sources les plus moléculaires de la matière, à la suite des intrications intraçables du hasard et de la nécessité ?
Pour moi, après y avoir longuement réfléchi, il est plus logique de penser que la Seigneurie de la Nature relève de quelque conscience d’essence divine. Je ne crois pas le hasard assez intelligent pour jouer aux dés, de plus d’y jouer sans enjeux. Je crois en revanche qu’une Intelligence et une Volonté sont à l’évidence en acte dans la Nature, quoique assez secrètement celées. Je pense aussi que la véritable source de toute forme d’intelligence, ainsi que la puissance attachée à toutes les sortes de lumière, doivent se trouver dans une Déité distincte et séparée de la Nature. Quelle qu’elle soit, cette putative Déité doit nécessairement être, en essence, la source et l’essence de toute existence, de toute lumière et de toute intelligence. Elle n’est donc pas seulement un témoin distant, distinct, voyant, observant, mais inactif. Pour en avoir été l’autrice et la créatrice, elle connaît la Lumière, elle comprend l’Intelligence, et elle fonde la puissance de la Volonté. Elle est, en dernière analyse, la cause première de toute action dans la Nature, et dans tous les mondes. Elle est aussi, chose plus mystérieuse encore, la cause de son propre retrait hors de cette Nature, elle est la cause de sa propre volonté de renoncer à toute action, de s’éloigner hors des mondes, pour les laisser libres. Cela aussi, me semble-t-il, est très logique. Combien bizarre et même absurde, en effet, serait un Dieu omnipotent, omniscient, qui « créerait » des mondes dont il saurait tout, avant même qu’ils fussent ? Quel serait l’intérêt pour un tel Dieu de micro-manager tant de macro-mondes, comme des mécaniques horlogères, et cela de toute éternité ?
Il faut, je pense, observer trois états, ou trois composantes, dans tous les mondes existants (et dans toutes les créatures qu’ils contiennent, dont l’Homme) : l’un (immuable), le multiple (mobile), et la « glu » qui tient l’un et le multiple ensemble.
-Le multiple et mobile se trouvent à l’évidence dans la Nature. La multiplicité forme la matière du devenir et la substance de la variation (des êtres et des existences). En conséquence, ce qui est essentiellement mobile en l’Homme n’est pas séparé de la Nature mais vit, immanent, en elle.
-Quant à l’immobile et l’immuable, ils représentent le Moi de l’Homme, silencieux, caché, retiré, détaché, éloigné, inactif. L’immobile est aussi une image de cet autre Moi — le Moi de l’Un qui se tient à côté et en dehors de la Nature, comme témoin, comme observateur, et non comme acteur. L’immobile, le Moi, l’Un, ne sont en rien engagés dans le mouvement sans fin de la Nature. Le Moi de l’Homme, libre, comme le Moi de l’Un, dépassent la Nature, non pour l’ignorer, mais pour mieux la considérer, pour la contempler, dans toutes ses variations et tous ses mouvements, du point de vue de l’immuabilité même.
-Et puis, il y a la « glu », le lien, tout ce qui embrasse et qui fait tenir ensemble les pôles opposés, le mouvement et l’immobilité, le monde et le Moi, le bruit intérieur de l’univers et le silence extérieur au cosmos. Cette « glu » vient d’un « autre » Moi encore, un Moi total, suprême, un Moi qui « possède » tout ensemble l’unité immuable et la multiplicité mobile. Il en est le principe absolu, la synthèse ultime, et la raison d’être. Ce Moi-là se manifeste seulement par ses effets indirects : toutes les mobilités, les métamorphoses, les actes, présents dans la Nature, mais aussi toute l’énergie, la puissance, la volonté et l’intelligence de l’Homme (cosmique). Dans le même temps, ce Moi-là ne se manifeste pas, mais se cache, il se tient à l’écart de l’espace et du temps, du monde et de ce qui est hors du monde, dans la paix de sa pensée. Il se tient au-dessus du dedans et du dehors, au-dessus et au-dessous de la Nature, au-dessus de tout attachement, et au-dedans de toute séparation.
Méditer sur le devenir d’un monde éclaté, divisé, désillusionné, n’est-ce que naïf ? Est-il irrémédiablement vain de demander vers quoi évolue, dans le temps long, une humanité apparemment sans fin, sans utopie ? Cette humanité n’existe peut-être même pas, en tant que tellei. Seuls existeraient, alors, les peuples qui la composent, et qui, en conséquence, se pensent tous uniques, spéciaux. Croyant incarner à eux seuls l’essence de l’humain, ils agitent des couleurs criardes dans des parades. Leur satisfaction et leur certitude d’être ce qu’ils pensent qu’ils sont, leur suffisent pour porter la guerre chez d’autres peuples, qui se sentent tout aussi distincts, séparés. Ou bien, pris d’une haine intestine, animés d’une pulsion de division, ils portent la guerre contre eux-mêmes, pour vaincre leurs humiliations. Tous ces peuples ont-ils encore besoin de connaître, pour vivre, ou seulement survivre, l’essence de leur être — si celle-ci existe ? Ayant au moins en commun les traits répétés de leurs banales multitudes, de leurs passions petites, de leurs désirs étroits, ils suivent, renâclant ou enthousiastes, les indications de leurs « élus », ou bien ils obéissent à leurs inclinations, toujours en cela soumis à des intérêts spécieux, transitoires. Généralement vidées de tout espoir de vraie durée, les générations, quant à elles, passent, ignorant l’au-delà des siècles et l’intérieur de leurs rêves. Des moralistes faussement bien-pensants, de soi-disant philosophes, des publicistes véreux, des politiciens cauteleux, des religieux de toutes croyances et des maîtres d’obédiences hétéroclites, tonitruants ou relâchés, insinuants ou assertoriques, encouragent leurs passives audiences à n’être que ce qu’elles croient vouloir être, et à s’asservir toujours plus à l’abondance de leurs manques. La plupart de ceux qui leur parlent, clercs ou escrocs, savants ou sots, répètent que les intérêts des peuples sont d’autant plus élevés, sublimes même, qu’ils renforcent leur droit à un égoïsme existentiel, métaphysique, justifié par la nature des choses.
Les tendances du monde sont lourdes, et les courbes se rapprochent de leurs asymptotes. Les guerres d’aujourd’hui, qu’elles soient occasionnelles, opportunistes ou endémiques, correspondent d’abord à des « intérêts » —puissants, acerbes, vindicatifs. C’est pourquoi elles ne cesseront certes pas par l’étalage de simples vues de l’esprit. Elles tendront même à s’amplifier, à se généraliser dans les prochaines décennies, se nourrissant des crises, et les favorisant en retour. Les guerres locales ou régionales d’aujourd’hui contribuent déjà à rendre plus probable une guerre générale entre peuples, entre classes, entre religions, entre haines, entre croyances — une guerre toujours plus totale. Chacune des parties défendra demain avec encore plus de hargne et de haine des « intérêts » de plus en plus épars, de plus en plus dispersésii. Et l’on finira par atteindre l’étiage de ces « guerres zoologiquesiii », ces guerres existentielles de la survie biologique que se sont livrées depuis le Précambrien de nombreuses espèces d’animaux dans une planète surpeuplée. Insectes, rongeurs, carnassiers, tous autant qu’ils sont, veulent survivre à l’extinction pendante. La métaphore s’applique aussi à tous les « peuples », puisque l’idée même d’« humanité » n’est plus pertinente, étant considérée comme fallacieuse par les nominalistes au pouvoir. Les guerres qui se tiennent aux portes de l’Europe, en Ukraine ou au Proche Orient, menacent par la contagion de l’exemple le fondement de l’existence des peuples, leur ontologie même. Il faut voir à quel niveau de perfection, encore inconnu à ce jour, l’esprit de haine contre l’autre, la haine contre ce qui n’est pas soi, pourra encore être porté à l’avenir, chez des hommes désormais libérés de toute morale, s’en glorifiant même, et se traitant les uns les autres d’« animaux » (ce qui est évidemment une injure injustifiable faite à la gent animale).
La paix mondiale, si jamais elle doit advenir un jour, ne se fondera pas sur l’effroi anticipé des effets délétères des guerres. Elle se fondera seulement sur l’amour de la « paix », en tant que telle, la « paix » comme bien commun, indivis, la « paix » comme suprême valeur, d’essence divine. La paix dépendra de la transformation intérieure des âmes humaines, dans leur ensembleiv. La paix sera possible quand les peuples cesseront de mettre leur bonheur, triste et court, dans la possession de richesses qui diminuent d’autant plus qu’elles sont partagées. Elle ne sera possible que lorsque sera reconnue la valeur des biens qui n’augmentent que s’ils sont partagés. Renonçant à l’univers mortifère des « égoïsmes sacrés » et des entre-tueries perpétuelles du Talion, l’humanité doit en revenir à cette idée déjà concoctée il y a deux millénaires, celle d’un Bien se situant bien au-dessus et bien au-delà d’elle-même. Les passions humaines actuelles auront eu alors au moins ce mérite, le commencement de l’apprentissage, grâce à elles, de l’existence d’une sagesse qui puisse les transcender. Ceci adviendra, je n’en doute pas, mais pas avant qu’une nouvelle guerre totale ait apporté au monde son lot de malheurs et de morts. L’humanité qui, on l’a dit, n’existe pas, pour les nominalistes, n’apprend donc jamais rien, en tant que telle. L’histoire de l’humanité ne changera donc pas son cours pour des guerres qui ne durent que quelques années et qui ne tuent que quelques millions d’hommes. Il lui faudra une catastrophe plus totale, plus globale, pour prendre conscience d’elle-même. On peut me trouver pessimiste. Mais on peut aussi douter que la guerre devienne jamais assez horrible pour décourager ceux qui la préparent, ceux qui l’entretiennent et ceux qui en tirent profit, d’autant plus que ces derniers ne sont jamais ceux qui la font, au front.
Au front ! Et aujourd’hui est un jour de vote !
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iC’est là l’une des conséquences de la thèse fondamentale du nominalisme, idéologie fort en vogue, fort à la mode, depuis le commencement des temps modernes.
iiDans son analyse d’un contexte sensiblement analogue, celui de l’entre deux guerres, Julien Benda (La Trahison des clercs, 1927) cite Maurice Barrès :« Il faut défendre en sectaire la partie essentielle de nous-mêmes ».
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