La jouissance de la cruauté et l’âme à l’agonie


« Âme malade » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Le dégoût absolu que je ressens devant les événements dont l’actualité internationale nous abreuve depuis plusieurs années, il me faut tenter de l’analyser non pas politiquement (tant d’autres s’en chargent) mais philosophiquement. Aucune nation, aucun peuple, personne en un mot, n’aurait réellement droit ou raison, en quelque matière que ce soit, s’il n’existait quelque chose au-dessus de l’esprit. Car l’esprit, même le mieux informé, ne peut pas être le juge le plus haut, puisque ses jugements varient, et que son idée du « droit », par exemple, ne demeure pas égale à elle-même. Ses erreurs, non plus, ne sont pas une simple privation de la vérité. Elles ne témoignent pas d’un manque d’esprit, mais plutôt de sa profonde perversion. C’est pourquoi les erreurs de l’esprit peuvent s’appuyer sur de nombreux arguments, sans cesser d’être des erreurs. De façon comparable, le mal n’est pas une simple privation du bien, mais incarne un guerre totale, quoique intestine, contre l’esprit. Le mal représente un acte le plus pur qui soit contre l’esprit. En conséquence, le mal mène aussi la guerre la plus violente qui soit contre l’Être. Il voudrait, si cela lui était possible physiquement, supprimer le fondement ontologique (le droit à la vie, le droit à l’être) d’innombrables êtres (humains et non-humains). Il n’hésiterait pas même à annihiler le droit à l’être de pans entiers de la création. Quiconque s’intéresse un tant soit peu aux mystères du mal, celui-là sait que la plus haute des corruptions est précisément celle de l’esprit. Dans cette corruption (qu’il faut bien appeler « spirituelle ») disparaît progressivement tout ce qui est naturel, et notamment la sensibilité, la pure joie ou le simple plaisir de vivre. Tout cela disparaît et laisse place à la pure cruauté, à la pure jouissance de la cruauté i. Si l’erreur et le mal sont bien issus de l’esprit, et donc d’essence spirituelle, alors nécessairement l’esprit ne saurait être ce qu’il y a de plus haut. Ce qu’il y a de plus haut, c’est l’âme. Des dirigeants fort en vue de nos jours pourraient donc ne pas sembler être complètement privés d’esprit (ou de ce qui en tient lieu de nos jours), tout en étant pour le coup absolument dépourvus d’âme. Ou alors, s’il fallait vraiment admettre qu’ils en ont une, cette âme doit certainement être profondément malade, et même à l’agonie.

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i Je prends ici quelque distance avec le jugement de Schelling selon qui, « le mal, démonique et diabolique, est bien plus étranger à la jouissance que le bien « . F.W.J. Schelling. Conférences de Stuttgart. SW 7, p. 468 (1810)