Le sujet inaccompli


« Pli inaccompli » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Ils veulent dévoiler la réalité qui se cache derrière les apparences. Dans leurs méditations, ils traquent les fondamentaux, la conscience pure, ce qui est le plus intérieur. Cette réalité existe bel et bien, elle leur semble accessible directement, mais non par la raison, l’intelligence, ou par les sens. Elle se donne en bloc, comme un fait brut. Elle est l’objet d’une certitude absolue. Dans différentes traditions, depuis des temps anciens, nombre d’hommes et de femmes ont témoigné y avoir été confrontés. Ils se sont approchés de la source même de la conscience. Alors leur a été révélée la nature immuable, le fondement de leur être. Au-delà des sens, au-delà de la compréhension, au-delà du dire, la conscience pure, solitaire, se libère de toutes les sortes de multiplicités. Explosion ineffable. Silence subliminal. Unique intelligence. C’est le Soi qui devient le moi.

Le principe du Soi se présente sans prévenir. Il est dans toute âme cette chose, absolue, une, libre de nom et de forme qui vit bien au-dessus d’elle, qui transcende l’être, le néant, la révélation, l’amour, et la grâce même.
Celui qui a connu cela sait aussi son lien avec l’entièreté des temps, des êtres et des mondes. L’œil avec lequel il voit tout cela n’est qu’un point dans l’Immense, zébré d’infinis regards, de rayons lents, de pensées parsemées, d’intuitions ciselées, de vérités indescriptibles. Son œil n’est pas un, mais myriade, et son âme est ocellée de toutes les lumières les plus anciennes, et les plus nouvelles. Sa vision est semée de puissances infinies, fécondes, gorgées de sèves. Tous les mondes, les temps et les espaces ne sont que des fragments, et toutes les totalités conçues et concevables ne sont elles aussi que des segments du Tout, lequel exige plusieurs niveaux d’infinis, en fait une infinité d’infinis, pour se déployer ! Il faut être allé au moins une fois au-delà du temps et en dehors de l’espace pour commencer de comprendre les seuils, les marches, les brisures, les chiasmes, qui séparent ce monde, ce temps et cet espace du Tout et de l’Infini.

L’individu ne possède pas la conscience, c’est plutôt l’inverse: la conscience l’habite. Elle revêt d’ailleurs d’innombrables formes, puisqu’elle s’établit sans cesse en des êtres de toutes sortes, pour ses propres fins. Comprenant mal l’idée que la conscience possède une sorte d’identité avec l’Infini en devenir, cet Infini par essence « inaccompli », nous autres, êtres humains, continuons de penser que quelque divinité putative, immanente ou transcendante, se résout par quelque « création » originaire en consciences individuelles, personnalisées, singulières, temporelles et temporaires; mais celles-ci sont en réalité des étincelles partielles d’un incendie illimité, d’un Feu vivant, transcendant toutes les transcendances et toutes les immanences… La source la plus originelle de chaque conscience personnelle se trouve bien avant le temps et au-delà de l’espace. Pour se manifester dans ce monde, pour advenir à sa réalité, chaque conscience a certes besoin de temps et d’espace, mais sa source, elle, n’est ni dans le temps ni dans l’espace, elle était avant que se manifeste toute idée de manifestation. Elle se manifeste, enfin, mais pour témoigner devant tous les mondes et devant tous les temps, qu’ils sont eux-mêmes singuliers, provisoires, essentiellement inaccomplis. Les temps et les mondes font émerger en leur sein par leur inaccomplissement ce qui contredit leur essence même, ce qui en prouve l’inaccomplie et l’infinie destination. Il existe dans le monde des milliards de milliards de milliards de formes différentes de conscience, qui participent toutes, à leur manière singulière, à la manifestation de la conscience « totale ». Mais la source de celle-ci est une. Qu’on l’appelle « Brahman », « Dieu », ou « le Soi », importe peu : ce ne sont là que des mots qui étiquettent l’unité de l’être, une unité à la fois fondamentalement réelle et dépourvue de toute phénoménalité sensorielle ou mentale (puisqu’elle est la source même, tant des fondements, que des phénomènes et des noumènes). Elle n’est donc pas accessible par l’observation ou le raisonnement. Mais, mystère plus profond, la contemplation et la méditation ne sont pas si impuissantes qu’elle ne puissent s’en approcher un peu, et comme obliquement, comme en s’en détournant. Une telle approche ne serait pas possible si elle n’était pas liée à l’idée d’un « réveil », non pas matutinal, donc éphémère, provisoire, répétitif, mais un réveil plus vespéral, structurel, permanent. Hors du sommeil, dans un véritable éveil crépusculaire, voire nocturne, on voit que toutes les choses, tous les êtres, participent à l’unité de la Nuit, cette entité totale, qui transcendent les jours. Sur ces sujets, la méditation profonde entraîne l’attention contre le courant des flux mentaux, elle tire la conscience hors des objets, des événements, du temps présent. Alors elle peut se concentrer librement sur le souffle, ou bien sur une idée ou sur une intuition, ce qui suscite peut-être en elle des dépassements, des transports, des déplacements, des métamorphoses. Elle prend aussi conscience, peut-être, de tous les différents plans de conscience qui lui sont ouverts, à mesure qu’ils apparaissent et qu’ils disparaissent.

Lorsqu’il s’agit d’expliquer l’origine des phénomènes conscients, ou bien la façon dont les noumènes apparaissent à la conscience, il semble qu’existe un fossé infranchissable entre les phénomènes, les noumènes et les états cérébraux censés en rendre compte. Les neurosciences contemporaines, qu’elles soient d’inspiration matérialiste ou dualiste, ne semblent en rien capables d’expliquer l’intrication entre la matière (cérébrale) et les idées ou les intuitions (conscientes). La structure psychologique la plus fondamentale qui caractérise toute expérience consciente est d’établir une scission constitutive entre « l’observateur » et les « objets  » de ses observations. Les structures cognitives qui alimentent le sentiment d’être un « moi » qui pense, connaît, veut, désire, agit, ainsi que la structure qui porte le nom de « conscience », et dans laquelle les « objets » de ces diverses réalités (pensée, connaissance, volonté, désir, action…) nous apparaissent, ces structures sont apparemment localisées et paraissent nous appartenir en propre. On peut néanmoins constater que les centres personnels de conscience, en tant que localisés, distincts, séparés, sont cependant confrontés à un monde d’objets indépendants, existant par eux-mêmes en dehors de toutes les consciences séparées qui en prennent conscience. L’hypothèse de l’existence de consciences localisées et séparées est fondamentale, mais elle ne peut se comprendre et se décliner qu’en la reliant, d’une manière ou une autre, avec l’existence d’une Totalité existant par elle-même, en dehors de toutes les consciences séparées, et les unissant en quelque sorte par immanence dans sa totalité même.

Le fait qu’une conscience singulière soit intrinsèquement séparée, cloisonnée, nous empêche de réaliser que sa nature la plus profonde, la plus permanente, possède un fondement ultime, transcendant. L’éveil mystique ultime, du moins selon ceux qui l’ont effectivement expérimenté, suscite chez ces derniers la prise de conscience que leur conscience, bien qu’apparaissant séparée, personnelle, incommunicable, ne peut pas rester confinée en substance aux limites du « moi », pas plus que l’espace-temps ne peut rester confiné, en substance, dans la série infinie de chacun des « lieux » et de chacune des temporalités qui le composent. Les écritures transmises par les traditions, les récits personnels communiqués par les mystiques, parlent souvent de l’expérience de l’identité unitive avec l’absolu, et du fait qu’elle est comme précipitée par le démantèlement des cadres dualistes (sujet/objet, soi/autre, connaisseur/connu). On « tue le moi », on devient « pauvre en esprit ». On habite un corps fini, mais on s’unit à l’Infini. On n’est plus troublé par la pensée du « je » et du « moi », quand on entre dans le Tout… On réalise qu’il n’y a pas de différence entre l’homme, l’univers et l’esprit — on entre dans la conscience d’une Réalité unique, en s’étant défait du sentiment de toutes les dualités et de toutes les multiplicités. On transcende les moyens sensoriels et cognitifs ordinaires pour accéder à une conscience intemporelle, délocalisée, ultime i. L’illusion du moi, comme celle du soi vient de notre identification à une perspective consciente, essentiellement locale, individuée, singulière. La dissolution de cette illusion ne s’obtient pas par la prise de conscience que cette perspective devrait être en réalité unitaire, unifiée et universelle (elle ne l’est pas et ne le sera peut-être jamais…). Elle ne peut venir que de la prise de conscience que notre perspective singulière est en elle-même toujours désunie et discontinue. Mais c’est précisément cela même qui peut en constituer, du moins en puissance, le germe d’une unité ultime. Il reste à la conscience cette seule voie, voie royale s’il en est, qui est de conquérir et d’unifier, en soi, tous les royaumes indépendants qui prolifèrent en elle, et qui se désunissent, en attente d’un pouvoir souverain, toujours à venir, qui saurait leur en imposer. La conscience conditionnée, désunie et discontinue, prend alors davantage conscience de son conditionnement, de sa désunion, de sa discontinuité. Elle voit qu’elle doit viser à se séparer de tous les objets sensoriels et mentaux qui l’assaillent (et notamment de toutes les idées qu’elle peut avoir sur sa propre nature). La conscience peut commencer à considérer qu’elle est survenue au monde de manière totalement dépendante, et non pas contingente. Mais tant que la conscience n’est pas en quelque sorte sortie d’elle-même, tant qu’elle ne s’est pas clairement perçue comme liée aux flux des objets et des idées qui l’entourent et l’englobent, elle ne peut pas voir qu’elle se réifie et qu’elle s’édifie un soi apparemment permanent, mais qui n’est qu’un soi de synthèse, un soi artificiel, et même foncièrement virtuel. Une bonne méthode consiste à prendre conscience de manière aiguë de la plongée de la conscience dans une impermanence perpétuelle, du fait qu’elle se perd dans des contenus vides d’éternité. Il lui faut maintenant tenter de gagner cette autre terre, cet autre monde, où l’impermanence elle-même ne serait plus que provisoire, transitoire. Ce qui doit rester, ce qui doit subsister, sera le nouveau sentiment d’une permanence absolue, à la fois instantanée, infinie, et sans durée aucune ‒ parce qu’alors, l’instant, la durée et l’infinité elle-même, n’auraient plus d’objet, et peut-être même plus de sujet, tant ce serait leur inaccomplissement même qui serait devenu « sujet ».

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iPlutôt que de considérer la nature de cette réalité ultime comme étant celle d’une conscience unitaire, intemporelle et inconditionnée, comme le suggèrent explicitement les mystiques des traditions des upaniṣad et de l’advaita, les érudits appartenant à la voie la plus ancienne du bouddhisme, celle du theravāda, affirment que la réalité ultime telle que décrite par le Bouddha est fondamentalement conditionnée et impermanente. Notre propre nature consciente en fait aussi partie.


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