L’entièreté du « Je »


« L’entièreté du Je » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

L’homme n’est pas la somme des mots qui le définissent, l’addition des attributs qui le désignent. On peut dire de lui qu’il est « animal », « rationnel », « mortel », « politique », ou autre chose encore, mais l’accumulation de ces termes, pour justifiés qu’ils soient, ne permet pas de le saisir ni dans sa spécificité ni dans son entièreté. L’homme est en essence indéfinissable, inconcevable,insaisissable. Il n’est jamais « entièrement » ce qu’il semble être. Et même si, par quelque expérience de pensée, il pourrait sembler paraître dans son « entièreté » même, pour autant qu’on puisse donner un sens à cette expression, cette « entièreté » n’épuiserait pas le fait qu’il pourrait devenir autre chose. L’homme, par essence, n’est jamais entièrement en acte, il est toujours aussi en puissance. Bien qu’apparemment « un » (si l’on peut appeler « une » l’unité de corps et d’esprit qu’il incarne provisoirement), il reste encore « séparé » de ce qu’il pourrait devenir, tout comme il apparaît distinct de ce qu’il aurait pu devenir. Il ne connaît ni ses limites, ni ses capacités, ni ses potentialités. Qu’est-il donc, en vérité, et que pourrait-il devenir d’autre? La vie lui donne de nombreuses expériences, naturellement, et rien n’est jamais joué, en réalité. D’autres circonstances, d’autres mondes, d’autres réalités pourraient, lui révéler d’autres perspectives et lui offrir d’autres aventures. Seule la mort met un point final à ces questions, dit-on. Il reste que la mort elle-même pourrait bien n’être elle-même qu’un passage, un exode, et donc l’occasion d’un renouvellement de ces mêmes questions, mais dans d’autres plans de conscience, dans d’autres contextes. Qui sait?

Revenons sur terre. Quand l’homme se met entièrement à la recherche de ce qu’il est, quand il est tout entier dédié à cette recherche-là, quand ce n’est pas seulement une partie de lui (par exemple son intellect, ou son coeur, ou son âme) qui s’y livre, alors il est n’est plus rien d’autre que « recherche ». Il « est » sa propre « recherche ». Mais alors, s’il est seulement « recherche », il n’y a plus de place en lui pour être, dans le même temps, ce qui, en lui, « devrait être à rechercher ». Il y a moins de place encore pour ce qui, en lui, est, non en acte, mais « en puissance ». A l’inverse, si un homme ne se met pas entièrement en recherche de ce qu’il est, par exemple parce qu’il estime qu’il est déjà en totalité ce qu’il a toujours recherché d’être, alors est-il entièrement lui-même? Peut-il se considérer comme délivré de la nécessité de chercher encore? Etant déjà, entièrement et totalement, ce qu’il a toujours recherché d’être, il lui semble qu’il n’a plus rien à chercher. Toute nouvelle recherche, y compris si elle était fructueuse, ne trouverait pas la moindre place dans la totalité de l’être et dans l’intégralité de son essence qu’il semble incarner.

La question peut aussi se poser de cette manière: cet homme-là, peut-il être à la fois « entièrement » ce qu’il a cherché d’être, et aussi encore en recherche? S’il est encore en recherche, c’est qu’il lui semble n’avoir pas atteint ce qu’il recherche, c’est qu’il lui semble qu’il n’est pas encore totalement et « entièrement » ce qu’il recherche. Et réciproquement, s’il lui semble être « entièrement » ce qu’il recherche, pourquoi aurait-il à être encore, même seulement partiellement, à la recherche de quelque chose d’autre? Si un homme a enfin réussi à devenir ce qu’il a toujours recherché d’être, quel besoin aurait-il d’être encore en recherche de quoi que ce soit d’autre ? Toute nouvelle recherche n’aurait pas lieu d’être.

Il faut maintenant prendre en considération le fait que l’homme, qu’il soit « entièrement » en recherche, ou qu’il se soit déjà « entièrement » trouvé, ne peut pas encore être appelé un homme « entier »i. Dans ces deux cas, il ne se saisit qu’en partie seulement. Quand il est « entièrement » en recherche, rien en lui ne signale qu’il ait déjà trouvé ce qu’il recherche. Il est encore loin de s’être entièrement accompli, et il n’est donc pas un homme « entier ». S’il s’est « entièrement » trouvé (au cas où cette hypothèse serait envisageable), il n’est pas non plus « entièrement » lui-même, parce qu’alors toute espèce de « recherche » en lui ne ferait plus partie de son « entièreté » supposée. Mais comment peut-il être assuré de cette entièreté si d’une manière ou d’une autre il ne peut la mettre en question, si d’une manière ou d’une autre il ne peut chercher à sonder l’intégrité de cette « entièreté »?

De ceci, l’on déduit que chez l’homme, la pensée ne peut pas « entièrement » se penser ni se connaître elle-même. Si elle se met « tout entière » au service de la pensée de ce que l’homme croit « être », alors elle oublie de le penser en tant que sujet encore en recherche. Si, au contraire, elle se pense comme sujet pensant ou sujet cherchant, alors elle oublie de penser ce que l’homme « est » déjà. Cette pensée-là oublie aussi combien une pensée qui cherche, mais qui, au sens propre, n’est pas, est « dépassée » par ce qui « est » ou ce qui « pourrait être ». La pensée, ou l’intelligence, ne peut donc pas se saisir entièrement elle-même, sans l’être. L’être non plus ne peut pas se saisir lui-même, sans la pensée ou l’intelligence. Si la pensée ou l’intelligence se saisissait elle-même, tout entière, elle serait à la fois saisie et saisissante, ce qui ne se peut pas. En effet, si elle est tout entière « ce qui saisit », alors ce qui en elle « saisit » ne peut pas être aussi ce qui est « saisi ». Dans ces conditions, ce qui est ainsi « saisi » par ce qui « saisit » ne sera pas grand chose. Et si la pensée croit « saisir » alors qu’il n’y a pas d’objet réellement »saisi », comment ne voit-elle pas qu’elle se place dans une position irrationnelle? Il faut donc lui faire franchir un pas. Il lui faut faire une distinction radicale, entre, d’une part, l’homme-sujet, lorsqu’il se revendique « entièrement » comme étant le sujet énonciateur d’un Jeii, un sujet énonçant son propre Je, et, d’autre part, l' »entièreté » de la notion même de Je, indépendamment de tous les Je singuliers qui se promènent dans la nuit des temps et dans la suite des jours. Le premier Je [celui de l’homme-sujet] est impliqué dans toute énonciation, quand il s’annonce et se pense comme le Je d’une énonciation singulière, au même titre que d’innombrables autres Je, qui participent eux aussi à des énonciations individuelles. Le second Je, celui qui incarne entièrement la notion même de Je, est quant à lui d’essence transcendante. Mais lui non plus ne peut pas être considéré comme une « entièreté », puisqu’il lui manque à tout le moins la singularité dont jouissent la multipliicté de tous les Je singuliers. Le mystère s’approfondit. L’entièreté du Je, que ce soit celle du Je singulier, ou celle du Je transcendant, n’est jamais possible. Dans le meilleur des cas, cependant, on pourrait envisager leur alliance.

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iCf. Sextus Empiricus. Contre les logiciens. I, 296

iiJ’emprunte ici l’emploi de ce Je-là à Jacques Lacan. Le désir et son interprétation. 2013, p. 112: « Il faut qu’un pas soit franchi pour que soit faite la distinction du Je en tant que sujet de l’énoncé et du Je en tant que sujet de l’énonciation. »

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