Ode à l’Eau


« Eau de feu » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Je rêve à la vie de l’eau vive ! Dans la ville, elle semble morte, prisonnière de tuyaux taiseux. Je la vis jadis couler à l’air libre, parmi les ocres du Drâa. Maintenant, cette eau oasienne ne m’est qu’une métaphore, faute de la puiser en pleine paume. Ma souvenance est sa seule amphore. Je loue de loin ma « sœur eaui ». Sœur ou mère, c’est selon, douce et humble, précieuse, silencieuse. Vivante, elle est vivante. Nuage et pluie, elle lie et déplie les mondes. La source, la rivière et la mer ‒ trinité des formes dans l’unité de l’essence. Les fleuves descendent des plus hautes montagnes et fertilisent les vallées profondes et les plaines noires. Mais la mer attend la terre, qui, avec son sel, ira vers elle. Phrases courtes, cycles longs. Du sol, les sources jaillissent. L’eau et la terre s’unissent. Anagogies. « Ignorante et dépourvue d’esprit comme je le suis, je ne trouve rien de plus convenable que l’eau pour donner l’idée de certaines choses spirituellesii. » Au fond, d’où vient l’eau ? Des profondeurs ou des hauteurs ? L’âme coule de source, semble-t-il, et la chair est fertile. La terre abaisse et fait croître ; la mer s’étend et s’élève ‒ pleines de plus de merveilles et de mystères que n’en comprendra jamais l’esprit humain, dans sa cécité, sa rapacité. Jadis source scellée, coulent en lui, inexplicablement, des rus tièdes et rudes, des flots bleus ou blancs, des fleuves lents et las ‒ et roule aussi la mer immense. A peine cette eau jaillissante ondoie-t-elle du fond des temps, qu’elle s’épand à l’infini. Elle se donne à tous la nuit, le jour et surtout dans les matins. Rare, elle entre dans la terre crevassée, légèrement, doucement, suavement, comme la joie pénètre une âme : elle a laissé alors le port loin derrière son sillage. Son vent souffle dans les trinquettes, les focs et les grand-voiles : le corps tangue. Les spis se gonflent, retenus au tangon de l’amour. Le barreur surveille la risée.

L’eau tendre, baignée de caresses, se verse et se recueille. Le feu, lui, figure les émotions fortes. L’une et l’autre se lient, comme la douceur et le désir, la brûlure et les larmes. Celle-là désaltère, rafraîchit, emporte avec elle la chaleur. Elle éteint même les plus grands feux ‒sauf ceux de liquides inflammables. Dans le mot « hydrocarbure », il y a la racine hydro-, eau. Mais cette étymologie est trompeuse. Cette eau-là n’éteint pas, mais brûle. Et toute eau nouvellement versée dans cette eau de feu l’enflamme toujours davantageiii. Encore une anagogie.

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iFrançois d’Assise, Cantique du Soleil

iiThérèse d’Avila. Demeures, IV, ch. II

iiiLe fait que l’eau enflamme le feu ne laissait pas d’étonner et même d’émerveiller Thérèse : « Quelle merveille, mon Dieu, je découvre dans ce phénomène d’un feu que l’eau ne fait qu’enflammer. Le feu est-il actif, puissant, indépendant des éléments, celui de l’eau, qui lui est opposé, loin de l’éteindre, accroit encore son ardeur. J’aurais ici grand besoin de savoir la Philosophie pour me pouvoir bien expliquer par la connaaissance qu’elle me donnerait de la propriété des choses et j’y prendrais un grand plaisir. Mais je ne sais comment le dire, et ne sais peut-être pas même ce que je veux dire. » Thérèse d’Avila. Chemin de la perfection, ch. XIX.