
Dans leurs travaux communs, C.G. Jung et W. Pauli ont distingué le domaine « épistémique » (ce qui relève de la connaissance) et le domaine « ontologique » (ce qui relève de l’être). Par exemple, dans le cadre de la physique quantique, Pauli interprète la réalité en séparant le « réalisme local » associé aux faits empiriques obtenus à partir d’instruments de mesure de conception classique [et qui constituent le domaine « épistémique »] et le « réalisme holistique » correspondant à des systèmes quantiques inextricablement enchevêtrés et intriqués [et qui relèvent du domaine « ontologique »]. Ces deux réalités (la réalité « locale » et la réalité « holistique ») ne sont pas indépendantes, elles sont reliées par des systèmes et des processus de mesure, par les théories qui les encadrent, et par les résultats qui en découlent. De même, et pour sa part, Jung distingue, dans la réalité « mentale », le domaine « épistémique » associé à la conscience et le domaine « ontologique » correspondant à l’inconscient. Dans la conception de Jung, ces deux domaines sont liés par le fait qu’émergent des états mentaux conscients à partir des profondeurs de l’inconscient, et cela d’une manière étrangement analogue au fait que, à la suite de mesures opérées dans le cadre de la physique quantique, des événements locaux (des « effondrements » ou des « réductions » de fonctions d’onde) apparaissent à partir d’une réalité a priori intriquée, et composée d’un nombre infini d’états quantiques dit « superposés ». Dans la psychologie des profondeurs de Jung, il est essentiel que l’inconscient ait une composante collective, non séparée, partagée par tous les individus, et cette composante holistique est peuplée par ce qu’il appelle les « archétypes ».
En synthétisant les deux approches de Jung et Pauli, on est amené à considérer l’alliance intime, dans une sorte de fonds commun, entre la réalité « holistique », telle que définie par la théorie quantique, et la réalité « archétypale » de l’inconscient collectif. Sous le concept d’archétype, Jung et Pauli subsument les facteurs d’agencement des manifestations mentales et physiques. Les deux domaines, celui de l’esprit et celui de la matière, sont donc considérés comme épistémologiquement distincts mais ontologiquement conjoints. Cette hypothèse, connue comme la conjecture de Pauli-Jung, combine une approche épistémologiquement dualiste et une vision ontologiquement moniste. Ontologiquement moniste : les corrélations entre les réalités mentales et les réalités physiques peuvent « coexister ». Épistémologiquement dualiste : ces corrélations ne sont pas directement « causales » les unes par rapport aux autres. On observe donc à la fois une étanchéité (causale) du physique par rapport au mental (et vice versa), mais aussi une coexistence, ou une « synchronicité », de ces deux sortes de réalités. On pourrait supputer alors qu’existe une autre sorte de causalité, qualifiée de « formelle », ou d’« archétypale », entre le niveau moniste de la réalité « ontologique » et le niveau dualiste des domaines mentaux et matériels, épistémologiquement distincts. Dans la conjecture de Pauli-Jung, ce type de causalité exprime l’activité structurante des « archétypes ». Les manifestations mentales et matérielles héritent de corrélations mutuelles dues au fait qu’elles sont conjointement causées par ces formes archétypales, lesquelles subsumeraient sous elles les événements matériels et mentaux auxquels elles seraient attachées. Ces corrélations refléteraient la nature holistique de la réalité sous-jacente (ou immanente). Elles ne résulteraient pas d’interactions causales directes entre le domaine mental et le domaine matériel. Elles ne conviendraient donc pas à une explication de la causalité liant le mental et le matériel, ou une justification du pouvoir de l’esprit sur les choses, ou inversement. Mais elles constateraient néanmoins la permanence de la coexistence de ces domaines, et, dans certains cas, de leur conjonction, inexplicable au moyen des théories classiques de la causalité.
Dans la conjecture de Pauli-Jung, ces corrélations particulièrement frappantes entre des événements physiques et des événements mentaux sont appelées des « synchronicités ». Les synchronicités apparaissent significatives surtout pour ceux qui en font l’expérience directe, en leur propre conscience, et qui comprennent très bien le sens troublant que ces corrélations inattendues prennent alors (pour eux). La notion de synchronicité n’est donc pas simplement de nature physique ou mentale, elle est essentiellement liée à l’apparition inopinée d’un « sens », transcendant simultanément le niveau physique et le niveau mental. De là, il apparaît que l’idée même de « sens », l’idée de « signification » attachée à toute réalité, doit jouer un rôle fondamental dans une vision plus profonde de l’essence de la réalité (ultime). Il faudra alors aussi distinguer un sens « explicite » et un sens « implicite », pour tout élément ou tout événement faisant partie de la réalité effectivement vécue. Le sens « explicite » est le sens que la réalité de tel ou tel événement peut prendre pour toute conscience singulière. Le sens « implicite » est le sens total, le sens universel, que l’on pourrait attacher à la réalité en tant que telle, cette réalité latente, immanente, située au-delà de toutes les visions singulières, lesquelles n’en seraient que des éléments constitutifs, visions par elles-mêmes et en tant que telles toujours inaccomplies et toujours en puissance.
Arrivés à ce point, on pourrait alors postuler l’existence de surfaces de sens, séparant et liant tant les domaines de sens « explicites » et « implicites », que l’on vient d’évoquer, que les domaines « mentaux » et «physiques», correspondant aux mondes de l’esprit et de la matière. Ces surfaces ou interfaces, ne seraient pas de nature spatiale ou temporelle. Elles pourraient être comparées aux surfaces mathématiques de dimension n-1 limitant toutes les partitions possibles d’espaces de dimension n. Elles incarneraient implicitement le lien entre des tensions intrinsèques et des intentions extrinsèques, entre des symétries implicites et internes et des ruptures de symétries explicitement provoquées par des causes externes. Par exemple, un espace-temps intensif associé à un domaine mental qui serait lui-même en corrélation quantique avec l’espace-temps extensif de la réalité physique, seraient l’un et l’autre intimement « intriqués ». Mais à tout moment, ils seraient aussi en état métastable, et donc susceptibles de subir dans le domaine physique des ruptures fondamentales de symétrie (comme celles qui expliquent l’émergence de la matière et de l’énergie dans le vide), ou, dans le domaine mental, d’être l’objet de révélations soudaines, conduisant à des changements radicaux de paradigmes, l’« effondrement » des uns conduisant vers d’autres apothéoses.
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