Pour une anthropologie du Djihad, de la décapitation et de la castration.


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Un paradoxe qui donne à penser: depuis que la philosophie moderne a décrété la mort de la métaphysique, elle s’est mise hors jeu du monde réel, ce monde où l’on fait des guerres interminables et sans merci, où l’on égorge les hommes, où l’on réduit les femmes à l’esclavage et où on enrôle les enfants pour en faire des assassins. La philosophie moderne (et occidentale?) se trouve désormais incapable de penser, de faire valoir sa pensée dans la grande bataille théologico-politique contre le fanatisme religieux. Elle a démontré que la raison n’a vraiment plus rien à dire à propos de la foi, ni non plus de légitimité pour s’exprimer à ce sujet. Son scepticisme proclamé a donné le champ libre à tous les fanatismes religieux, qui se trouvent en quelque sorte libérés de toute prétention critique, la critique ayant elle-même reconnu son incapacité à dire quoi que ce soit de pensable sur la croyance, et plus généralement sur l’impensable.

Pour ma part, afin de tenter, en franc-tireur, de penser l’impensable, j’ai choisi ici la voie anthropologique. Elle m’incite à aller revisiter d’anciennes croyances religieuses, à la recherche d’un lien profond, anthropologique, entre ce que des peuples de l’Indus ou du Nil, du Tigre ou du Jourdain, croyaient il y a 2500 ans ou même il y a 5000 ans, et ce que d’autres peuples croient aujourd’hui, dans les mêmes régions. Parmi ces croyances, il y en a assez qui mystifient les philosophes et les rationalistes, les politiques et les journalistes, par exemple celles qui font de la mort et de la haine les compagnes quotidiennes de millions de personnes vivant au 21ème siècle, à deux heures d’avion de la « modernité » sceptique et assoupie.

Au billet 61, je faisais allusion à la figure du sang qui coule, du sang sacrificiel, dans trois religions, très différentes extérieurement, le judaïsme, les mystères d’Atys et Cybèle et le christianisme.

Je voudrais dans ce billet faire un lien (anthropologique) entre la castration volontaire des prêtres de Cybèle, la religion égyptienne, plus précisément celle d’Osiris, et la foi explosive des fanatiques djihadistes, leur foi en la décapitation et en l’égorgement. Mon but ? Renforcer l’idée qu’il y a des constantes anthropologiques qui peuvent se traduire en figures religieuses, pérennes, profondes. Parmi elles, la castration, dans son lien avec l’« enthousiasme », me paraît une constante anthropologique, par sa dé-liaison radicale avec le sens commun, et parallèlement son lien projeté avec le divin.

J’ai évoqué plus haut le « jour du sang », où les prêtres de Cybèle s’émasculent volontairement et jettent leurs organes virils au pied de la statue de Cybèle. Des néophytes et des initiés, pris de folie divine, tombant dans la fureur de l’ « enthousiasme », les imitaient alors, et s’émasculaient à leur tour.

Quelle est la nature de cet « enthousiasme » ? Que nous dit-il sur la raison et la déraison humaine ?

Jamblique écrit à ce propos : « Il faut rechercher les causes de la folie divine ; ce sont des lumières qui proviennent des dieux, les souffles envoyés par eux, leur pouvoir total qui s’empare de nous, bannit complètement notre conscience et notre mouvement propres, et émet des discours, mais non avec la pensée claire de ceux qui parlent ; au contraire, c’est quand ils les « profèrent d’une bouche délirante » (Héraclite DK. fr. 92) et sont tout service pour se plier à l’unique activité de qui les possède. Tel est l’enthousiasme. » (Jamblique, Les mystères d’Égypte, III, 8).

Cette description de la « folie divine », de l’ « enthousiasme », par un contemporain de ces scènes orgiaques et de démesure religieuse me frappe par son empathie. Jamblique évoque ce « pouvoir total qui s’empare de nous » et « bannit notre conscience » comme s’il avait éprouvé lui-même ce sentiment.

Pour ma part, je fais l’hypothèse que cette folie et ce délire sont structurellement et anthropologiquement analogues à la folie et au délire fanatique qui occupent depuis quelque temps la scène médiatique et le monde.

Face à la folie, il y a la sagesse. Jamblique évoque dans le même texte le maître de la sagesse, Osiris. « L’esprit démiurgique, maître de la vérité et de la sagesse, quand il vient dans le devenir et amène à la lumière la force invisible des paroles cachées, se nomme Amoun en égyptien, mais quand il exécute infailliblement et artistement en toute vérité chaque chose, on l’appelle Ptah (nom que les Grecs traduisent Héphaistos, en ne l’appliquant qu’à son activité d’artisan) ; en tant que producteur des biens, on l’appelle Osiris. » (Ibid. VIII, 3)

Quel lien avec la castration ? J’y viens.

Plutarque rapporte avec de nombreux détails le mythe d’Osiris et d’Isis. Il ne manque pas, d’abord, d’établir un lien direct entre la religion grecque et l’ancienne religion égyptienne. « Le nom propre de Zeus est Amoun [dérivant de la racine amn, être caché], mot altéré en Ammon. Manéthon le Sébennyte croit que ce terme veut dire chose cachée, action de cacher ». Voici établi un lien entre Zeus, Amoun/Ammon, Ptah et Osiris.

Mais le plus intéressant est la narration du mythe osirien.

On se rappelle que Seth (reconnu par les Grecs comme étant Typhon), frère d’Osiris, le met à mort, et découpe son cadavre en morceaux. Isis part à la recherche des membres d’Osiris éparpillés dans toute l’Égypte. Plutarque précise alors : « La seule partie du corps d’Osiris qu’Isis ne parvint pas à trouver ce fut le membre viril. Aussitôt arraché, Typhon (Seth) en effet l’avait jeté dans le fleuve, et le lépidote, le pagre et l’oxyrrinque l’avaient mangé : de là l’horreur sacrée qu’inspirent ces poissons. Pour remplacer ce membre, Isis en fit une imitation et la Déesse consacre ainsi le Phallos dont aujourd’hui encore les Égyptiens célèbrent la fête. » (Plutarque, Isis et Osiris)

Un peu plus tard, Seth-Typhon décapite Isis. Il me semble qu’il y a là un lien, au moins métonymique, entre le meurtre d’Osiris, l’arrachement de son membre viril par Seth, et la décapitation de la déesse Isis par le même. Un acharnement à la déchirure, à la section, à la coupure.

Ici, une parenthèse. Quelques pages plus loin, Plutarque note que « les Égyptiens prétendent que Hermès naquit avec un bras plus court que l’autre, que Seth-Typhon était roux, qu’Horus était blanc et qu’Osiris était noir. » Et voilà pourquoi « Osiris est un Dieu noir » devint l’un des secrets de l’arcane. Notons que le rouge, le blanc et le noir sont aujourd’hui encore les couleurs du drapeau égyptien, et du drapeau syrien. Persistance des symboles.

Reprenons le fil. Seth-Typhon ne s’en tira pas si bien. Le Livre des morts (Ch. 17, 30, 112-113) raconte qu’Horus l’émascula à son tour, puis l’écorcha. Plutarque rapporte également que Hermès, inventeur de la musique, prit les nerfs de Seth pour en faire les cordes de sa lyre.

Conclusion : décapitation, émasculation, démembrement sont des figures anciennes, toujours réactivées, ce sont des signaux d’une forme de constance anthropologique. S’appliquant aux dieux anciens, mais aussi aux hommes d’aujourd’hui, la réduction du corps à ses parties, l’ablation de « tout ce qui dépasse » est une figure de l’humain réduit à l’inhumain.

Dans ce contexte, l’avalement du pénis divin par le poisson du Nil est aussi une figure vouée à la réinterprétation continue, et à sa transformation métaphorique.

Le prophète Jonas, יוֹנָה (yônah) en hébreu, fut également avalé par un poisson, comme avant lui le pénis d’Osiris. De même qu’Osiris ressuscita, Jonas fut recraché par le poisson trois jours après. Les Chrétiens ont également vu dans Jonas une préfiguration du Christ ressuscité trois jours après son ensevelissement.

Le ventre du poisson fait figure de tombeau provisoire, d’où il est toujours possible pour les dieux dévorés et les prophètes avalés de ressusciter.

Il reste que la décapitation, le démembrement, la castration, armes de guerre psychologique, font partie de l’attirail anthropologique depuis des millénaires. La mise au tombeau, la résurrection, la métamorphose et le salut, aussi. Pour les Égyptiens, tout un chacun a vocation à devenir Osiris N., donc démembré, castré, ressuscité. Osiris que, dans leurs hymnes sacrés, les Égyptiens appellent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ».

La modernité occidentale, oublieuse des racines du monde, coupée de son propre héritage, vidée de ses mythes fondateurs, se trouve brutalement confrontée à leur réémergence inattendue, dans le cadre d’une barbarie qu’elle n’est plus en mesure d’analyser, et encore moins de comprendre.

Surtout, la modernité occidentale n’a pas encore fait le deuil de sa triple faillite, et donc est encore loin de pouvoir avancer sur le chemin de sa propre résurrection.

Quelle triple faillite? Faillite du politique (de Sykes-Picot aux deux Bush, du Great Game à Sarkozy-BHL). Faillite du philosophique (renoncement proclamé et impuissance intrinsèque du « raisonnable » à penser « l’impensable »). Faillite du religieux (avec d’un côté l’irénisme et la fuite hors du monde, et de l’autre l’exacerbation de l’extrémisme, du tribalisme, de la haine de l’autre, du différent, et de l’essentialisme religieux, culturel et racial).

Tout est à reconstruire.

Le jour du sang


61

 

Le 25 décembre, les chrétiens fêtent Noël. Pourquoi cette date ? Elle fut empruntée au culte de Mithra. De même, la date de la fête chrétienne de Pâques a été empruntée au culte d’Atys et de Cybèle. Pâques coïncide avec l’équinoxe du printemps et avec la grande fête de ce culte à mystères. Cette grande fête païenne, d’origine phrygienne, commençait le 24 mars. Elle était appelée le « jour du sang ».

C’était aussi le jour où les prêtres impétrants et néophytes devaient s’émasculer volontairement. « Ils jetaient ces parties retranchées d’eux-mêmes sur la statue de la déesse Cybèle. On enterrait ces instruments de fertilité dans la terre, dans des chambres souterraines consacrées à Cybèle. » explique James George Frazer (Atys et Osiris. Etude de religions orientales comparées. 1926).

On procédait également aux cérémonies d’initiation. « Le fidèle couronné d’or et entouré de bandelettes descendait dans une fosse recouverte d’une grille. On y égorgeait un taureau. Le sang chaud et fumant se répandait en torrents sur l’adorateur. » (Ibid.)

L’initié passait la nuit, seul, dans la fosse sanglante.

Le lendemain, le 25 mars, on célébrait la résurrection divine.

Les prêtres châtrés d’Atys étaient appelés les « galles », en référence au fleuve Gallus en Galatie. D’autres déesses étaient aussi servies par des prêtres eunuques, comme Artémis d’Éphèse ou Astarté à Hiéropolis en Syrie.

Divinité phrygienne, Atys est à la fois le fils et l’amant de Cybèle. On peut le comparer à Adonis, associé à Aphrodite-Astarté ou à Tammuz, parèdre d’Ishtar.

La mythologie nous renseigne sur l’origine de ce culte sanglant. Zeus a donné naissance à l’hermaphrodite Agdistis, en laissant couler son sperme à terre, ensemençant ainsi Gaïa, la Terre. Mais les autres dieux effrayés par cet étrange hermaphrodite, à la fois homme et femme, l’émasculent. Privé de son sexe mâle, Agdistis devient alors Cybèle.

Pausanias raconte que du sang qui coula de la blessure de l’émasculation, naquit l’amandier. Puis, d’une amande de cet arbre, Nana, fille du dieu-fleuve Sangarios, conçoit Atys. Atys devient un beau jeune homme. Cybèle, qui est en quelque sorte son géniteur, par amande interposée, tombe amoureuse de lui. Mais Atys devait épouser la fille du roi de Pessinos. Jalouse, Cybèle le frappe de folie. Alors Atys s’émascule lui aussi.

Regrettant son acte, Agdistis-Cybèle obtint de Zeus que le corps d’Atys ne se décompose jamais.

Le mythe d’Atys et Cybèle n’a rien à voir avec le christianisme, à l’évidence. Pourtant, les chrétiens décidèrent de fixer la fête de Pâques, elle-même empruntée au judaïsme, à la date des mystères d’Atys et Cybèle. Il y avait en effet une assez lointaine analogie, qu’il convenait d’utiliser au mieux, en des temps de compétition forcenée entre paganisme et christianisme.

De même que le Christ avait été mis à mort, que son sang avait coulé, et qu’il avait été mis au tombeau pour ressusciter le 3ème jour, de même le sacrifice du taureau (lui-même hérité de traditions plus anciennes) fait couler le sang sur l’initié qui doit passer la nuit dans ce caveau aux allures de tombeau, pour ressusciter symboliquement le lendemain en tant qu’initié aux mystères.

Pâques elle-même était une fête instituée par les Juifs en souvenir du sacrifice d’Isaac par son père Abraham à la demande de YHVH.

Cette référence biblique à d’anciens sacrifices humains atteste d’une pratique religieuse, qui dut prendre d’autres formes au long des milénaires et dans différentes parties du monde.

Heureusement, avec l’heureuse issue du sacrifice d’Isaac, le judaïsme confirmait la fin du sacrifice humain.

Le culte d’Atys et de Cybèle ne demandait pas le sacrifice de l’homme, mais seulement celui de ses parties.

Il y a seulement un point commun entre le judaïsme, les mystères d’Atys et de Cybèle, et le christianisme : le sang y coule.

Le sang du bélier, le sang du sexe tranché, le sang du Christ.

Analogie, que ne fait-on pas en ton nom !

Le sang coule et Dieu se tait


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Dans un essai écrit il y a environ quarante ans, Les gnostiques, Jacques Lacarrière s’en prend violemment au christianisme des premiers siècles, et de notre temps. « Les Chrétiens, avec leur mythologie compensatrice et castratrice, ont totalement éludé les problèmes quotidiens de leur temps et perpétué jusqu’à notre époque l’acceptation de toutes les injustices sociales et la soumission aux pouvoirs établis. »

Ce jugement sans nuances ne rend pas exactement compte de l’histoire du christianisme, mais l’intention est ailleurs. Il s’agit, par contraste, de faire l’éloge appuyé du gnosticisme. « Les gnostiques, eux, n’ont cessé de prôner l’insoumission à l’égard de tous les pouvoirs, chrétiens ou païens. »

Lacarrière prend fait et cause pour les gnostiques, se pose lui-même comme un « gnostique réincarné, deux mille ans après », et proclame avec emphase leur thèse fondamentale : « Toutes les institutions, toutes les lois, religions, églises, pouvoirs ne sont que des plaisanteries, des pièges et la perpétuation d’une duperie millénaire. Résumons-nous : nous sommes des exploités à l’échelle cosmique, les prolétaires du bourreau-démiurge, des esclaves exilés dans un monde soumis viscéralement à la violence. »

Pour les gnostiques, le monde est une « prison », un « cloaque », un « bourbier », un « désert ». De même, le corps humain est un « tombeau », un « vampire ».

Le monde où nous vivons n’a pas été créé par le vrai Dieu. Il est l’œuvre du Démiurge, un dieu « simulateur ». Les gnostiques refusent ce monde mauvais, et ce faux Dieu — qu’ils nomment Jéhovah, et s’en mettent en marge, radicalement.

Où et quand naquit la gnose ? Selon Lacarrière, c’est à Alexandrie, au 2ème siècle. C’était un « creuset, foyer, mortier, haut fourneau, alambic où se mêlent, se distillent, s’infusent et se transfusent tous les ciels, tous les dieux, tous les songes (…) On y découvre toutes les races, tous les continents (l’Afrique, l’Asie, l’Europe), tous les siècles (ceux de l’antique Égypte qui y conserve ses sanctuaires, ceux d’Athènes et de Rome, ceux de Judée, de Palestine et de Babylonie). »

En théorie, un tel lieu de rencontre et de mémoire pourrait générer une civilisation englobante et globalisante. Mais les gnostiques n’ont que faire de ces utopies. Ils nient la réalité même de ce bas monde, entièrement voué au mal.

Tous les signes, tous les symboles sont inversés. Le Serpent, Caïn, Seth, sont pour les gnostiques « les premiers Révoltés de l’histoire du monde ». Les gnostiques en font « les fondateurs de leurs sectes et les auteurs de leurs livres secrets ».

Les sectes gnostiques ont des noms divers, énumérés par Épiphane, les Nicolaïtes, les Phibionites, les Stratiotiques, les Euchites, les Lévitiques, les Borborites, les Coddiens, les Zachéens, les Barbélites, etc. Ces termes avaient une signification immédiatement comprise des populations parlant grec. Les Stratiotiques, cela signifiait « les Soldats », les Phibionites sont « les Humbles », les Euchites sont « les Priants », les Zachéens sont « les Initiés ».

Si Lacarrière est fasciné par les gnostiques, il a cependant beaucoup de difficultés à percer leurs « secrets », à retrouver « leurs chemins voilés », à comprendre « leurs révélations hermétiques ».

Il y a notamment la question des cérémonies à caractère extatique, avec des musiques frénétiques, utilisant le mode phrygien (flûtes et tambourins), avec des danses orgiaques, la consommation de breuvages provoquant des phénomènes de transes et de possession collective, et « d’horribles bacchanales où hommes et femmes se mélangeaient », comme le rapporte Théodoret de Cyr.

Les gnostiques, explique Lacarière, avaient compris que le monde était « un monde d’injustices, de violences, de massacres, d’esclavages, de misères, de famines, d’horreurs ». Il fallait refuser ce monde, contrairement à ce que prône le christianisme. « Il faut toute l’impudente hypocrisie de la morale chrétienne pour faire croire aux masses spoliées, exploitées, affamées que leurs épreuves étaient enrichissantes et leur ouvraient les portes d’un autre monde. »

Lacarrière conclut en faisant appel à la nécessité, aujourd’hui, d’un « nouveau gnosticisme ». Le « gnostique d’aujourd’hui » doit être un « homme tourné vers le présent et le futur, avec la certitude intuitive qu’il possède avant tout en lui-même les clés de cet avenir, certitude qu’il devra opposer à toutes les mythologies rassurantes. »

Ces phrases martiales et martelées datent du début des années 1970. Aujourd’hui, le débat plusieurs fois millénaire entre le christianisme et le gnosticisme paraît avoir perdu un peu de sa signification profonde. L’actualité semble plus intéressée par le rapport entre religion et fondamentalisme, et par la question du terrorisme. Des fous fanatiques prêts à donner leur vie pour détruire un ordre du monde qu’ils jugent vicié jusqu’à sa racine occupent désormais la une des médias.

Au Bardo, où vit encore la mémoire de l’antique Carthage, on vient de faire couler le sang des touristes. Les États démocratiques peuvent-ils se défendre contre des hommes ou des femmes absolument résolus, et méprisant la vie, celle des autres comme la leur propre ?

La guerre entre la démocratie et le terrorisme peut empirer, s’embraser. L’histoire ne manque pas de références possibles d’analogies tentantes. Par exemple, je propose d’interpréter l’irréductible combat entre les chrétiens et les gnostiques comme une métaphore de cette guerre présente. Ce que les gnostiques représentaient jadis d’absolument radical, contre les païens, les juifs et les chrétiens d’alors, les djihadistes l’incarnent aujourd’hui vis-à-vis du « monde », le monde occidental, le monde des démocraties riches ou non, alertes ou assoupies, centrées sur leurs petits univers, leurs étroites références, leurs consciences bonnes, courtes et satisfaites, ou bien capables encore de rêves transcendants.

L’histoire est toujours en train de se faire, et nul ne sait comment les choses vont tourner. Que l’extrême droite prenne autant d’ampleur dans des pays qui la vomissaient, hier encore, est un signe peut-être annonciateur de catastrophes à venir.

Nous sommes des êtres de chair et de sang, et notre destin est fondamentalement lié à cette essence charnelle, sanguine. Le sang coule dans nos veines, parcourt sans cesse notre corps, et c’est donc une possibilité très haute qu’il puisse aussi couler au-dehors de ce corps, si le mal, la volonté du mal s’acharne à le répandre.

Nous payons notre nature humaine au prix du sang qui coule. Car nous ne sommes ni des pierres, ni de purs esprits. Lacarrière cite pour se justifier Marguerite Yourcenar, qui écrit dans l’Œuvre au noir : «La souffrance et conséquemment la joie et par là même le bien et ce que nous nommons le mal, la justice et ce qui est pour nous l’injustice et enfin, sous une forme ou une autre, l’entendement qui sert à distinguer ces contraires, n’existent que dans le seul monde du sang et peut-être de la sève… Tout le reste, je veux dire le règne minéral et celui des esprits s’il existe, est peut-être insentient et tranquille, par-delà nos joies et nos peines ou en deçà d’elles. Nos tribulations ne sont possiblement qu’une exception infime dans la fabrique universelle et ceci pourrait expliquer l’indifférence de cette substance immuable que dévotement nous appelons Dieu. »

Le sang coule, dans l’indifférence du monde et de ce Dieu-là.

Quel Dieu ? Le Dieu du Livre ? Le Dieu du monothéisme ou le Dieu du djihad ? Le Dieu universel, dit « catholique », ou le Dieu des « élus », qu’ils soient calvinistes, gnostiques ou fondamentalistes? Ou tous ces Dieux mis ensemble, pour n’en former qu’un, le Dieu Unique ?

Notre cœur bat, notre sang coule. Et Dieu se tait. Pourquoi ?

Soit il n’existe pas, soit il est indifférent (comme Yourcenar le propose). Mais il y a une troisième possibilité : sa mutité n’est peut-être qu’apparente. Pour percevoir et entendre, il faudrait être poète ou voyant, initié ou mystagogue, shaman ou ishrâqiyun.

Noms de Dieu (suite…)


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Dans les livres de l’Avesta, les prières, les louanges, les hommages d’admiration sont adressés aux Gâthâs, qui font office de divinités intermédiaires. Ainsi le Yasna (chapitre 54) dit : « Tous les mondes, les corps, les os, les forces vitales, les formes, les forces, la conscience, l’âme, la Phravai, nous les offrons et présentons aux Gâthâs, saints, seigneurs du temps, purs ; aux Gâthâs qui sont pour nous des soutiens, des protecteurs, une nourriture de l’esprit. »

Mais la religion de l’Avesta possède aussi un Seigneur des seigneurs, un Dieu, qui règne fort au-dessus des Gâthâs. C’est Ahura Mazda, appelé également, en pehlevi, ou moyen persan, Ormuzd.

En avestique, la langue iranienne ancienne, Ahura signifie « seigneur ». Mazda signifie « grandement savant ». Burnouf décompose mazda en maz – dâ. Maz est un superlatif, et signifie « connaître ». En persan moderne, dânâ signifie « savant ». Il y a aussi un équivalent en sanscrit : « mêdhas ».

Dans le premier Yast, interrogé par Zoroastre sur son nom (un peu comme le fera, quatre ou cinq siècles plus tard, Moïse sur la montagne, face à YHVH), Ahura Mazda déclare lui-même : « Mon nom est le souverain, mon nom est le grand savant ». Tout se passe donc comme si toute la sagesse, toute la connaissance résidait dans le Nom de Dieu.

On appelle souvent Ahura Mazda d’un autre nom, Spenta Mainyu, soit mot à mot : « le Saint Esprit ».

La question des noms de Dieu est fort importante. Zoroastre continue d’interroger Ahura Mazda. Il le presse de révéler ce qu’il y a de plus puissant, de plus efficace contre les démons, rangés sous la bannière de l’Esprit du Mal, Ara Mainyu (en pehlevi, Ahriman). Ce sont, répond Ahura Mazda, les noms que je porte. « Mon nom est Celui qu’il faut interroger ; je m’appelle en deuxième lieu le Chef des troupeaux ; le Propagateur de la loi ; la Pureté excellente ; le Bien d’origine pure ; l’Intelligence ; Celui qui comprend ; le Sage ; l’Accroissement ; Celui qui s’accroît ; le Seigneur ; Celui qui est le plus utile ; Celui qui est sans souffrance ; Celui qui est solide ; Celui qui compte les mérites ; Celui qui observe tout ; l’Auxiliateur ; le Créateur ; l’Omniscient (le Mazdâ) (…).

Retiens et prononce ces noms jour et nuit. Je suis le Protecteur, le Créateur, le Sustenteur, le Savant, l’Être céleste très-saint. Mon nom est l’Auxiliaire, le Prêtre, le Seigneur ; je m’appelle Celui qui voit beaucoup, Celui qui voit au loin. Je m’appelle le Surveillant, le Créateur, le Protecteur, le Connaisseur. Je m’appelle Celui qui accroît ; je m’appelle le Dominateur, Celui qu’on ne doit pas tromper, Celui qui n’est pas trompé ; je m’appelle le Fort, le Pur, le Grand ; je m’appelle Celui qui possède la bonne science.

Celui qui retient et prononce ces noms échappera aux attaques des démons. »1

Je n’insiste pas sur l’analogie évidente avec des textes comparables, mais beaucoup plus tardifs, du judaïsme, et plus tardifs encore de l’islam.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’indubitablement l’Avesta est une religion révélée. C’est un dieu qui l’a initialement révélée aux Mazdéens. Et le grand réformateur du mazdéisme, Zoroastre, dont les travaux les plus récents attestent qu’il vécut antérieurement à Abraham, entre 1400 et 1100 av. J.-C., transforma le dualisme initial et la multiplicité de dieux divers du mazdéisme, en un monisme absolument transcendantal, après en avoir discuté directement avec Ahura Mazda.

Conclusion provisoire:

De deux choses l’une.

Ou bien ce monde d’en-haut, ce monde spirituel, dont je tente ici de cerner les variations, les analogies et les anagogies, les ressemblances et les échos, n’existe tout simplement pas, et les guerres, les morts, le sang répandu aujourd’hui, hier et demain, constituent une sinistre farce, imputable à quelques cyniques, à des fous et à des criminels de guerre, qui devraient être pourchassés sur la surface de cette terre sans sens, sans passé et sans avenir.

Ou bien ce monde d’en-haut, par quelque mystérieuse raison, existe en effet, mais échappe à notre perception, à notre compréhension et à notre intellection, mais alors toutes les religions qui sont apparues depuis l’aube des temps, le shamanisme, le Véda, l’Avesta, le zoroastrisme, la magie chaldaïque, l’ancienne religion égyptienne, l’orphisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, sont autant d’instances diverses de ce monde-là, plus ou moins adaptées à leur époque et à leur zone initiale d’apparition.

Il me paraît aussi évident que vu le chaos du monde, aucune de ces religions citées n’est en mesure de réclamer la vérité pour elle seule.

D’un point de vue anthropologique, tout se passe comme si quelque chose se jouait depuis des millénaires, dans une partie sidérale, qui nous échappe manifestement, mais à laquelle il est cependant possible de prendre une part modeste. Nous, qui transitons comme des insectes dans la lumière, un soir d’été, nous ne pouvons qu’appréhender intuitivement, « imaginalement » comme dirait Corbin, cet indicible enjeu.

Tout ce que nous pouvons faire, et c’est déjà beaucoup, c’est de refuser de nous laisser prendre dans la nasse des idées toutes faites, c’est de refuser les sectarismes, les dogmatismes, les prisons de la pensée et de l’idée. Tout ce que nous pouvons faire c’est contribuer logiquement à l’édification lente, fragile et provisoire de la religion de l’humanité entière.

1Cité par Abel Hovelacque, Avesta, Zoroastre et le mazdéisme. Paris, 1880.

La lumière vient de Tyr


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Les Phéniciens ont inventé l’alphabet, mais peuple concret, marchand et voyageur, ils ne nous ont laissé presque aucune trace écrite. Le seul monument écrit qu’ils nous ont légué est un fragment attribué à Sanchoniaton, qui était prêtre de Tyr, selon Philon de Byblos, son traducteur. Sanchoniaton a vécu avant la guerre de Troie, quelque 2000 ans avant J.-C. En copte ancien Koniath signifie la demeure sainte, ou encore l’endroit où sont déposées les archives. Ernest Renan propose pour étymologie le mot grec Σαγχων, « qui habite », et Sanchoniaton serait alors celui « qui habite avec le collège saint ».

Le fragment de Sanchoniaton est particulièrement précieux, parce qu’il est l’un des rares témoignages qui nous restent d’une époque fabuleuse, où les esprits orientaux ont pu effectivement converger.

C’est une leçon pour nos âges sanglants.

En ces temps-là, l’Avesta, d’ailleurs infusé par le Véda, la Genèse, qui était encore en genèse, et en gésine, les théogonies de Sanchoniaton et d’Hésiode marquaient spécifiquement des phases différentes d’une même histoire, et non les revendications séparées de peuples divergents, à la recherche d’une vaine prééminence originaire. « Le feu sacré était universellement révéré chez les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux, les Perses. » 1 L’idée du Dieu Unique était présente chez les Hébreux, mais aussi dans la religion orphique, dans le mazdéisme, dans la religion de la magie chaldaïque, et plus originairement encore, cette idée avait été perçue et nommée dans le Veda et dans le Zend Avesta.

Dans Homère, qui arrive plus de mille ans plus tard, on trouve des réminiscences de ces intuitions premières. Les dieux y abondent, mais ce n’est qu’une apparence. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le Ciel et la Terre sont liés, et bien reliés. L’humain et le divin se confondent. Les hommes sont des descendants des dieux, et les héros sont faits de leur étoffe.

On a des traces de la mémoire longue de la région. Sous Ptolémée Philadelphe, Manéthou, un prêtre de Sébennytus, compile l’histoire des dynasties égyptiennes, et les fait remonter jusqu’à 3630 av. J.-C., en en comptant trente et une, de Ménès à Alexandre. Notre Champollion national, d’après les indications recueillies dans les tombes de Thèbes, fait remonter à l’année 3285 av. J.-C. l’institution du calendrier égyptien de 365 jours. On peut estimer que les connaissances astronomiques de cette antique époque étaient donc déjà fort supérieures à celles des peuples nomades qui comptaient encore par mois lunaires.

Mais revenons à notre phénicien de Tyr, Sanchoniaton, d’il y a quatre mille ans. Nous avons de sa plume ce fragment décalé, renversant quelques idées acquises, et d’ailleurs plus tardives. C’est à propos du dieu Thôt, qui sera identifié bien plus tard, à Hermès, Mercure, Idrîs et Henoch, d’autres noms pour le même « dieu ». Sanchoniaton l’appelle pour sa part Taut, et nous livre cette description succincte: « Taut excite au combat les Elohim, compagnons de El, en leur chantant des hymnes guerriers. »2

Sanchoniaton nous apprend aussi que Taut était fils de Misor, autrement dit Misr ou Misraïm, qui dénommaient les colonies égyptiennes de la Mer noire, dont la principale fut Colchis.

Moreau de Jonnes explique que Taut (ou Thôt) a reçu aussi le nom de Mercure, Her-Koure, le Seigneur des Koures. « Ce nom dérive de Kour, le soleil. Les Courètes et les Coraïxites habitaient la Colchide. Le fleuve Kour, Dioscurias, le Gouriel rappellent cette dénomination générique. Her-Koure fut le Dieu des trafiquants et des navigateurs (emblème du poisson), ancêtres des phéniciens. Les Corybantes (Kouronbant) étaient selon Strabon originaires de la Colchide. »3

Entre parenthèses, la Colchide, aujourd’hui appelée Abkhazie, arrachée depuis peu à la Géorgie, et où fleurissent sur la côte de la mer Noire, les magnifiques villas des oligarques russes et des silovniki du FSB…

Mais revenons à notre sujet. Eusèbe de Césarée rapporte que le début du Sanchoniaton a été traduit ainsi par Philon: « Il y avait au commencement du monde un air ténébreux et l’Esprit – ou le Souffle – ténébreux, et il y avait le Chaos troublé et plongé dans la nuit. »

Cela, écrit plusieurs siècles avant Abraham. Qu’est-ce que ce prêtre de Tyr nous dit? Que l’Esprit souffle sur les ténèbres, depuis le commencement du monde. Il s’oppose au Chaos et à la Nuit. Il est donc Lumière. C’est plutôt une bonne nouvelle, n’est-ce pas?

1A.C. Moreau de Jonnes. Les temps mythologiques. Essai de restitution historique. Cosmogonies. Le livre des morts. Sanchoniaton. LA Genèse. Hésiode. L’Avesta. Paris, 1876.

2Ibid.

3Ibid.

Un philosophe exécuté à Alep parle.


57

Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, faisant des bonds énormes dans l’espace et dans le temps, ou encore de petits sauts discrets, invisibles, entre esprits complices. Voilà un exemple frappant. En lisant aujourd’hui un livre de Henry Corbin, je tombe sur ce paragraphe bref, large, immense même. Il résume excellemment une des facettes de mon propre rêve, entrepris il y a plusieurs années. C’est Sohravardî, ce philosophe trentenaire, mis à mort à Alep en Syrie le 29 juillet 1191 sur ordre de Saladin, qui parle : « Nous avons confié en dépôt la science de la Vraie-Réalité à notre livre La Théosophie orientale, livre dans lequel nous avons ressuscité l’antique sagesse que n’ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu’à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c’est le levain éternel. » (En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35)

Ce que je retiens ici, c’est l’idée d’un fil commun, d’une intuition partagée, d’une sagesse unique, qui relient l’Indus à la mer Égée en y incluant l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Les fleuves verticaux n’accompagnent pas servilement les routes horizontales des caravanes, ils les coupent plutôt, les ponctuent de gués ou de ponts. Peu importent les routes et les ponts, la parole court, circule, insémine. Et surtout, c’est cela qui m’intéresse, ce fil, cette intuition, cette sagesse réduisent la diversité des religions, qui s’égrènent dans les millénaires, le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l’antique religion égyptienne, l’hermétisme, l’orphisme, mais aussi, n’en doutons pas, le judaïsme, le christianisme, et l’islam (ésotérique, soufi, ou shi’ite), en les faisant participer comme levains de la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd’hui dévasté par la guerre et la haine rend, à mon humble avis, urgente la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n’est ni naïve (j’ai quelques heures de vol au-dessus des nids de coucou à mon actif), ni irénique (je ne crois pas à la paix des mots sans la justice des choses). Il s’agit d’une autre tâche, bien décrite par Corbin, d’ailleurs.

Pour faire court et conclure, elle consiste à retrouver le sens originaire de l’Orient, l’Ishraq.

Daesh, Ur, Assur et les « Sémites occidentaux »


Hatra, Nimroud, Ninive, Assur…. Aux dernières nouvelles, les bulldozers de Daesh réduisent en poussière plus de 5000 ans d’histoire. L’antique Mésopotamie avait déjà bien souffert des errements des deux Bush, qui l’avaient couverte d’un tapis de bombes au phosphore et d’obus à l’uranium pour déloger un tyran, assez sanguinaire certes, mais aussi assez laïc, et qui entretenait jusqu’alors d’excellentes relations avec l’Occident.

La barbarie contemporaine a réussi à annihiler ce que les guerres qui se sont accumulées depuis plus de quatre millénaires dans la région avaient laissé en place.

Ce qui se passe va d’autant plus loin que les fous féroces qui passent à l’acte ont compris qu’ils pouvaient avoir l’attention des médias bien-pensants en brisant des souvenirs et des restes de mondes disparus. Les morts des vivantes populations ont ensanglanté la terre d’Irak et de Syrie. Mais la brisure de statues et l’écrasement de vieux murs suscitent une horreur spéciale. Pourquoi ?

Je pense que l’on pressent désormais que ce qui est arrivé à Assur 4300 ans après qu’Akkad ait mis à bas le régime de Sumer est une préfiguration de ce qui pourrait arriver disons aux ruines de Rome, à la Sainte Chapelle de Paris et au British Museum de Londres, le jour où les hordes finiront par occuper les villes riches qui narguent les enragés de toujours. Cette heure viendra, n’en doutons pas. Les ziggurats ont résisté tant qu’elles ont pu, et l’heure est venue. Les civilisations sont mortelles. Mais les civilisations disparues, on peut les effacer à tout jamais, les réduire en poudre fine, interdire jusqu’à leur mémoire même. Tout cela il faut l’envisager comme une possibilité, très théorique pour Rome, Paris ou Londres, mais déjà assez concrète, sous nos yeux, pour la Syrie héritée de Messieurs Sykes et Picot, ou pour l’Irak éclaté, et qui fut jadis le berceau d’une civilisation « aryenne ». Je rappelle pour simple mémoire que le nom même de l’Irak, comme le nom de l’Iran, et aussi d’ailleurs celui de l’Irlande (eh!oui!), se réfèrent à cette antique Arya, qui depuis les temps védiques, puis avestiques, a su créer plusieurs religions originaires (le Véda, l’Avesta) qui ont ensemencé tout le Moyen Orient, et qui ont donné par cela même le coup d’envoi aux grandes religions monothéistes, à commencer par le zoroastrisme, et incluant le judaïsme et le christianisme. La dernière religion arrivée dans la région, l’islam, a, depuis l’Hégire, joué sa partie…

Revenons aux ruines sumériennes, akkadiennes, et parthes, récemment ruinées. Revenons à cette question récurrente des ruines ruinées par la modernité des haines.

3000 ans av. J.-C., des villes comme Ur, Lagash, Umma, Nippur, Adab, fleurissaient entre le Tigre et l’Euphrate. Kish et les villes de la Diyala datent de 2600 av. J.-C. C’est le fameux Gilgamesh qui construisit Uruk. Les Sumériens avaient fondé une brillante civilisation, mais vers 2300 av. J.-C., Akkad commença à prévaloir. Laïpu, appelé par les historiens un « Sémite du Nord », détrôna Lugalzaggesi, roi d’Uruk, et prit le nom de Sharroukenou (« Souverain légitime »), plus connu de nos jours sous le nom de Sargon d’Akkad. Cette victoire des « Akkadiens sémites » sur les Sumériens fut une victoire des guerriers de la steppe et du désert, rapides, mobiles, tournoyants, armés de javelots, d’arcs et de flèches, sur les armées de Sumer (aux colonnes serrées, armées de longues lances, et de chars difficiles à manœuvrer).

La victoire d’Akkad sur Sumer, la victoire des « Akkadiens-sémites » sur les Sumériens s’est traduite paradoxalement par une renaissance de la civilisation sumérienne, connue sous le nom d’Ur III.

Utuchangal réussit à réconcilier les Sumériens et les Akkadiens, le roi Urnammou en tira tout le profit et Ur brilla à nouveau de ses feux. Cela dura moins d’un siècle. En 1955 av. J.-C., Ibbisin, dernier souverain d’Ur, dernier roi sumérien se battit à nouveau contre « l’invasion sémite » (comme l’appelle l’historien allemand H. Schmökel) et perdit. Il s’enfuit finir sa vie en Elam. On assista alors à « l’ascension des Sémites de l’Ouest » avec Shubat-Enlil, et la chute d’Assur en 1850 av. J.-C., et l’arrivée au pouvoir de Ischar, puis de Irishum 1er, et Sargon d’Assur en -1780.

Mais, pour conclure, voilà mon point : les Sémites firent tous les efforts possibles pour préserver l’héritage sumérien. Les archives du temple de Nippur en témoignent : tout fut fait pour faire fructifier l’héritage de Sumer, le savoir, l’écriture, la poésie, et les croyances des Sumériens. De cette situation unique, où les vaincus surent inséminer les vainqueurs de leur antique culture, naquirent d’autres sources encore, d’où en particulier un certain Abraham, qui finit par émigrer du pays d’Ur pour se rendre un peu plus bas vers le Sud-Ouest.

Et c’est seulement aujourd’hui, que l’on peut contempler sur nos écrans, la poussière des bombes, sur ces lieux, qui devraient être de mémoire, de culture et de paix, et qui sont désormais livrés entièrement à la barbarie, à l’ignorance bestiale, et à la tuerie de toutes choses et de tous êtres.

Bienvenue à la modernité, générations !

Un secret bien gardé, qui gagne à être connu.


56

Le propre du secret est d’être tu, et de rester tu. Mais les possesseurs de secrets cèdent parfois à la tentation non de les révéler, mais de se vanter d’en avoir, des importants, des essentiels, des divins. C’est là que le bât blesse. Tout le paradoxe du secret a été bien résumé par Voltaire dans une formule ironique et légère, qui touche le fond de la chose: « Faites-nous donc voir quelque secret de votre art, ou consentez à être brûlé de bonne grâce », écrit-il à l’article « Magie » de son Dictionnaire philosophique. La magie, le secret et la religion, ont souvent été associés, au long des siècles, dans des relations parfois chaotiques, contradictoires et même conflictuelles. Ceux qui assuraient connaître des clés supérieures de compréhension du monde, et qui refusaient de les partager, s’exposaient aux jalousies, à la hargne, à la haine et finalement à la violence, sous prétexte de fraude, ou d’hérésie, tant la connaissance de choses ultimes, mais non avouables ouvertement, pouvaient être source de clivage, de suspicion et de révolte.

Je vais m’exercer aujourd’hui à un effort de dévoilement d’un possible secret, assez ancien, plutôt profond, et sans grande importance aujourd’hui, sauf si l’on pense que le passé est une préfiguration de l’avenir, et qu’un mystère n’est que l’ombre d’une vérité.

Les rois Mages, qui vinrent d’un Orient lointain (en gros la Mésopotamie ou l’actuel Iran) pour rendre hommage à un enfant nouveau-né, apportaient dans leurs bagages de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Sans doute, devaient-ils être aussi porteurs de lourds secrets, dont comme il se doit, nous ne savons rien. Mais, rien n’empêche d’en rêver. En tant que Mages, ils devaient avoir hérité d’une bonne part du trésor de la tradition zoroastrienne et des mystères de Mithra.

Cette tradition et ces mystères avaient été largement influencés par l’Inde védique, mais en avaient parfois pris le contre-pied systématique. Franz Cumont écrit que dans le Véda, Indra est un « deva » c’est-à-dire un « être de lumière ». Dans l’Avesta, en revanche, les textes attribués à Zoroastre en font un « daêva ». Mais les « daêvas » d’Iran, bien qu’ayant le même nom que les « dévas » de l’Inde, ne sont plus des « dieux », mais des « diables », des esprits mauvais, hostiles à la puissance bienfaisante d’Ahura Mazda, le Dieu Bon et Tout-Puissant du zoroastrisme. Cette inversion des « dieux » en « diables », qui pourtant gardent le même nom, a pu être interprétée comme une conséquence du tribalisme ou du nationalisme ombrageux qui après avoir emprunté aux voisins leurs dieux et leur religion, décident de les nier symboliquement.

Mais pour nous, qui lisons ces textes anciens, qui réfléchissons sur la genèse et la décadence de ces croyances presque oubliées, il apparaît lumineusement qu’elles forment un jalon essentiel pour la compréhension des idées et des croyances qui furent développées plus à l’Ouest, et notamment dans le cadre du judaïsme et du christianisme. Les indices sont fragiles, mais ils évoquent des pistes possibles de réflexion.

Par exemple, Mithra est un « Dieu des Armées », ce qui fait penser à l’Elohim Tsabaoth des Hébreux. Il est aussi Époux et Fils d’une Mère Vierge et Immaculée. Il est un Médiateur – comme le Logos. A ce titre il est l’Intermédiaire entre la Toute-Puissance divine et le monde créé. Ces idées ont été reprises par le christianisme et la Kabbale juive. Dans le culte de Mithra, on use de sacrements, où le vin, l’eau, le pain constituent l’occasion d’un banquet mystique. Cela est fort proche des rites de partage du Shabbat ou de la Communion chrétienne.

Je n’insisterai pas davantage. Mais il me semble que cela indique assez clairement qu’il n’y a pas de solution de continuité entre l’Indus, l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Sur cet arc immense, se croisent et se rejoignent les croyances fondamentales, les intuitions premières, ensemençant les peuples, à travers des symboles étrangement proches.

Ce message a ensuite été transmis vers la Grèce puis Rome. Dionysos, selon une étymologie qui emprunte ses sources à la langue de l’Avesta (l’avestique), doit se lire comme : div-an-aosha, soit : « le Dieu de la boisson d’immortalité ».

Ce qui me frappe, dans la barbarie des temps présents, c’est qu’elle est sans mémoire.

Religion, blasphème et musique


55

La musique joue un rôle spécial dans toutes les religions. De façon marquante, la musique volontairement dissonante de flûtes et de tambourins accompagnait les thiases dionysiaques. Platon a présenté une théorie de la musique dans ses rapports avec la philosophie et la religion, à partir des idées égyptiennes, introduites en Grèce par Orphée et développées par Pythagore. Mais cette science même était soumise au secret. Pythagore explique ouvertement la partie théorique du système musical à utiliser mais il reste silencieux quant au caractère fondamental de cette science de la musique sacrée, en réservant la connaissance aux initiés. Ces initiés n’avaient accès à ces mystères qu’après de douloureuses épreuves, et après avoir juré le silence à leurs propos. Le poète Eschyle avait été soupçonné d’avoir dévoilé publiquement un sujet censé être couvert par les Mystères dans une de ses pièces mise en scène au théâtre. Il n’échappa que de peu à la fureur du peuple qui voulait sa mort pour avoir commis ce blasphème. Antoine Fabre d’Olivet1 écrit que selon Aristote, Eschyle ne put être absous de ce crime qu’en prouvant qu’il n’avait pas été initié. Il se défendit d’avoir dévoilé les Mystères en disant ignorer que ces choses ne devaient pas être dites.

Mais selon Clément d’Alexandrie, au contraire, il admit avoir été initié, ce qui lui donnait, à la différence de ses accusateurs, la capacité de démêler ce qui pouvait être dit à propos des Mystères et ce qui devait être tu.

Fabre d’Olivet rapporte aussi que la tête de Diagoras fut mise à prix pour la même raison. De même celles d’Andocidès et d’Alcibiade. Diagoras de Melos était surnommé « l’athée ». « Il discréditait les Mystères en les divulguant, les expliquant, et allait jusqu’à singer les petits mystères ; il récitait le Logos orphique, dévoilait les Mystères d’Eleusis et ceux des Cabires. »

Les temps n’étaient pas propices à la liberté de pensée contre les dogmes admis par la religion. Aristote n’échappa qu’avec grande peine aux poursuites de l’hiérophante Eurymédon. Bien avant Galilée, Philolaos de Crotone et Aristarque de Samos furent accusés publiquement et traînés devant le tribunal, l’un pour avoir dit et l’autre pour avoir écrit que la Terre n’était pas au centre de l’univers.

Philolaos était indubitablement un initié. C’est par son entremise que Platon avait pu acquérir les livres de Pythagore, et donc acquérir les bases de sa propre initiation à « l’évangile pythagoricien ». Si cette initiation comportait des révélations touchant à la négation du géocentrisme, dès le 5ème siècle avant J.-C., on ne peut que souligner la pertinence de cet enseignement secret.

L’initiation était censée apporter une compréhension profonde des mécanismes régissant l’univers. La musique était l’un des éléments de cette initiation. Elle était exotérique (par sa manifestation publique) mais ésotérique (par sa véritable signification, devant rester cachée).

Curieusement, on retrouve des traces de ce culte du mystère aujourd’hui encore, au cœur même du solfège.

Ainsi les notes (Ut, Re, Mi Fa, Sol, La, Si) ont reçu leur nom de Guy d’Arezzo, qui utilisa pour les dénommer les premières syllabes d’un hymne sacré adressé à saint Jean :

Ut queant laxis

Resonare fibris

Mira gestorum

Famuli tuorum

Solve polluti

Labli reatum

Sancte Iohannes

Notons que le Si est formé des initiales de Sancte et de Iohannes.

Cet hymne se traduit ainsi :

« Afin que tes serviteurs

puissent chanter à gorge déployée

les actions merveilleuses,

dissous la souillure

de leurs lèvres pécheresses,

Saint Jean ! »

Qu’Ut ait été remplacé par Do ne change pas grand chose sur le fond. Do est la première syllabe de Dominus, le « Seigneur ».

1Antoine Fabre d’Olivet (1767-1825) in La musique expliquée comme science et comme art et considérée dans ses rapports analogiques avec les mystères religieux, la mythologie ancienne et l’histoire de la terre.

La baleine, le cafard et le lapin


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L’esprit est toujours en retard sur la matière et sur l’événement. Mais l’art, qui a partie liée avec l’inconscient, a parfois su prophétiser les émergences. Ce qui est propre à notre temps ce n’est pas tant l’intensité de la collaboration entre l’art et l’argent, que la passivité apparente de l’esprit de création, et la faiblesse intellectuelle et morale des maîtres du jour.

Il suffit de penser aux temps où des princes éclairés, visionnaires, fréquentaient des artistes comme Vinci, Michelangelo ou El Greco. Aujourd’hui les plus grands Etats semblent être dirigés par des forces anonymes, les « mains invisibles » de la spéculation mathématico-financière. Le pouvoir méprise l’art – sauf bien sûr l’art des coffres forts et des banques, l’art des commissaires priseurs et des salles de marché, l’art béni par l’argent. L’art dort ou se berce d’illusions, au moment où le monde vit une mutation sans précédent.

On ne peut manquer de…

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Fou


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« Tout homme est fou, pensa-t-il encore, mais qu’est une destinée humaine sinon une vie d’efforts pour unir ce fou et l’univers… »

A. Malraux. La condition humaine

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La France ne rêve plus.


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Les Français et les songes


De Gaulle. Mémoires de Guerre. L’appel.

Si rudes que fussent les réalités, peut-être pourrais-je les maîtriser, puisqu’il m’était possible, suivant le mot de Chateaubriand, « d’y mener les Français par les songes ».

Chateaubriand. Mémoires d’outre-tombe
Livre 28, Ch. 17

Je voulais, moi, occuper les Français à la gloire, les attacher en haut, essayer de les mener à la réalité par des songes : c’est ce qu’ils aiment »

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Shēn 申 Dire


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La langue chinoise offre d’innombrables rêveries sur la manière dont les concepts s’agglutinent ou se dissocient, coopèrent entre eux ou bien se divisent, s’éloignent les uns des autres. Cela vient de ce que chaque caractère peut se combiner de multiples façons avec d’autres caractères aussi éloignés que possible. Ainsi Shēn 申 « dire, rapporter », dans le simple exemple suivant.

Homme 紳 =  le fil 糸 + dire 申

Dieu 神 = révéler 示+ dire 申
Dans les deux cas, le verbe « dire » semble figurer une essence profonde. Cela est d’autant plus étonnant que cette essence paraît donc constitutive de l’homme et du dieu. L’homme et le dieu ont pour essence commune le « dire ». Le second caractère, celui qui les différencie, en étant placé comme une sorte de préfixe, définit deux modalités de leur « dire » respectif.

Le « dire » de l’homme est modalisé ou métaphorisé par le « fil » (le fil à coudre, le…

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Comment regarder l’esprit (en son entier) ?


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Dans un texte appelé « Les grands cadres de référence » (Maha-satipatthana Sutta) du Tipitaka, ou « Canon Pali », collection des textes fondamentaux en langue Pali formant la base doctrinale du bouddhisme Theravada, on trouve une question : « Et comment fait un moine pour regarder en son entier l’esprit dans l’esprit? »

Suit alors une assez longue réponse, dans le genre : « Lorsque l’esprit a des illusions, il perçoit que l’esprit a des illusions. Lorsque l’esprit est sans illusions, il perçoit que l’esprit est sans illusions (…). Lorsque l’esprit est libéré, il perçoit que l’esprit est libéré. Lorsque l’esprit n’est pas libéré, il perçoit que l’esprit n’est pas libéré.»

Puis vient la conclusion : « De la sorte il demeure observant intérieurement l’esprit dans l’esprit, ou extérieurement l’esprit dans l’esprit, ou à la fois, intérieurement et extérieurement l’esprit dans l’esprit. (…) Et il demeure indépendant, sans attachement à rien au monde. C’est ainsi qu’un moine demeure observant…

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Le souffle à l’origine du monde


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元气 (en chinois, yuánqì) : 元 origine + 气 souffle : le souffle originel à l’origine du monde.

De Wikipédia, je reprends les éléments suivants :

Le est le souffle vital. Il anime la vie des êtres, mais persiste aussi après la mort, dans l’au-delà. C’est un principe fondamental qui donne sa forme à l’univers, et qui le transforme sans cesse. Il circule partout, reliant en permanence les choses et les êtres. Il s’agit d’une sorte d’essence invisible, qui anime toutes choses, et tout être. Il peut prendre différentes formes qui sont alors notées par d’autres caractères. On distingue ainsi le primordial (yuánqì 元氣), le prénatal (jīng 精), le qui alimente la pensée et la vie spirituelle (shén 神), etc.

Le dictionnaire Shuowen Jiezi élaboré par Xǔ Shèn au IIe siècle évoque les traces archéologiques du , gravées sur une carapace de…

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Le bien commun mondial et les sociétés de la connaissance


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Distinction entre le « bien commun » et les « domaines publics »

Les « domaines publics » relatifs à l’évolution des TIC et des sociétés de la connaissance.

Les TIC: des moyens pour quelles fins ?

La « position éminente » (« The command of the commons »)

La seconde « clôture » (“Enclosure”)

Une « grande transformation » des valeurs?

Qu’est-ce que le bien commun mondial ?

Res nullius et res communis

Les « intérêts primordiaux de la collectivité mondiale».

Le bien commun et le rôle de l’Etat.

Bien commun et modernité.

Une nouvelle Renaissance

La Noosphère

Au 15ème siècle, la boussole, l’astrolabe et le gouvernail d’étambot ont permis la découverte du Nouveau Monde. Considéré comme terra nullius, il attira les convoitises, et il fallut, moins de deux ans après, établir le traité international de Tordesillas (7 juin 1494) pour assurer son partage entre les deux puissances coloniales d’alors, l’Espagne et le Portugal. Ce traité traça une « ligne globale », incarnée par le méridien nord-sud…

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La dialectique des triades


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Dumézil a démontré que des schèmes triadiques et trinitaires informaient en profondeur la mythologie et la théologie indo-européennes.
En sanscrit, le nombre 3 se dit tri, त्रि, et ce mot a donné l’anglais three, l’allemand drei et le français trois.

La culture védique abonde en références trines et triadiques. Les trividya sont les trois Védas. Les triloka sont les trois mondes, le Ciel, la Terre et l’Enfer. Les triratna sont les trois joyaux de la doctrine, Bouddha, sa Loi (dharma) et sa Communauté (saigha). La Trinatha est la trinité hindoue : Brahma, Vishnou, Shiva. La trijuna est la triade des essences : la conscience (sattva = pureté, vérité), la passion (rajas = force, désir) et la ténèbre (tamas = ignorance, inertie). La trimarga est la triple voie de la réalisation spirituelle (karmayoga, bhaktiyoga, jnanayoga), etc.

On trouve même que les trois bourrelets au-dessus du…

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Les nouvelles « positions éminentes »


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Pour comprendre la nature de la mondialisation à une époque donnée, il peut être utile de se référer aux stratégies militaires d’occupation de l’espace global, fort caractéristiques et révélatrices des grandes structurations à l’œuvre.

Pour illustrer ce point, je voudrais parler de la question actuelle des « positions éminentes » pour le contrôle des domaines publics mondiaux.

De tout temps, en matière de stratégie militaire, le contrôle des « positions éminentes » a joué un rôle essentiel. La maitrise des points hauts, ou de l’espace aérien en sont des exemples. De nos jours, il s’agit surtout de s’assurer le contrôle de la « position éminente » suprême : l’espace.

Rappelons qu’il y a environ 1000 satellites actifs actuellement en orbite. La moitié d’entre eux appartiennent aux États-Unis, et ceux-ci sont approximativement pour 50% d’usage civil et pour 50% d’usage militaire. Rappelons aussi que le 21 janvier 1967 un Traité international a banni la nucléarisation de l’espace –…

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Neuro-biologie


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2ème jour

Piqué de curiosité je vais à la Bibliothèque François Mitterrand pour consulter les ouvrages de C.Malabou qui seraient disponibles. J’ouvre sa Critique de la raison neurobiologique. Il s’agit d’une charge contre Changeux. La neurobiologie, avec sa jeune arrogance, a procédé à une « captation des idées métaphysiques ». La neuro-éthique s’arroge le discours sur le Bien, la neuro-esthétique sur le Beau. Tout cela peut inquiéter à juste titre le philosophe professionnel : la neuroscience est devenue « un instrument à fragmentation philosophique ». Aussitôt l’image des bombes à fragmentation qui déchiraient les corps au Vietnam me vient à l’esprit. Je m’égare encore. Malabou enfonce le clou : « L’émergence de la neuroscience constitue une pure et simple menace à la liberté – liberté de penser, d’agir, de jouir ou de créer. » C’est une sorte de « darwinisme mental ». L’épigenèse sélectionne les synapses. Le volume du cerveau s’accroît quatre fois et demi après la naissance. La…

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Les treize prophéties


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Vingt-neuvième jour

Parcourant, il y a quelques jours, les Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés, texte conservé à la Bibliothèque Sainte Geneviève, j’ai noté un certain nombre de pistes fort stimulantes. Par exemple, à propos des noms divins, Leibniz se réfère (§ C62) à deux « Tétragrammes », l’un de douze lettres et l’autre de quarante deux. Il ne donne pas plus de détails à ce sujet, d’ailleurs, son texte étant fort elliptique. Ceci est dommage, car on aimerait étudier comment le célèbre Tétragramme de quatre lettres (pour le dire pléonastiquement), peut se dilater ainsi.

Dans un autre ordre d’idées, Leibniz indique (§ C54) que Moïse a reçu la révélation de treize prophéties de Dieu en Ex . 34,6-7. Cette « révélation » mérite d’être citée intégralement, si l’on veut déterminer précisément ces treize « prophéties ». Voici :

« Yahvé passa devant lui et cria : « Yahvé, Yahvé, Dieu…

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JP Morgan Chase et la fin de la démocratie


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Dans un livre bien documenté, Le nouveau capitalisme criminel – Crises financières, narcobanques, trading de haute fréquence, Jean-François Gayraud, haut fonctionnaire de la police nationale, révèle bien des dessous douteux de la haute finance internationale. Dans un chapitre consacré à la banque JP Morgan Chase, dite « la plus grande banque des États-Unis », on lit avec intérêt le résumé d’un rapport d’enquête bipartisane du Congrès des États-Unis, dirigée par les sénateurs Carl Levin et John McCain, publié en mars 2013. Pour faire court, ce rapport fait le portrait d’une « banque voyou », condamnée à plusieurs amendes des régulateurs américains et britanniques à l’automne 2013 pour « l’affaire de la baleine ». Cette banque est surtout une « multirécidiviste de la fraude ». Le livre cite « pour mémoire » : « des fraudes dans les produits subprimes titrisés en 2012 ; une plainte de la Deutsche Bank au nom de plusieurs fonds d’investissement pour des titres financiers adossés à des prêts

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Petit voyage de la Syrie à l’Afghanistan en passant par l’Égypte, à la recherche de l’encre dans le sable


Jamblique est né à Chalcis (aujourd’hui Qinnasrîn) au Nord-Ouest de la Syrie vers 242, dans une famille princière de Émèse (aujourd’hui Homs). C’est un philosophe néo-platonicien. Il pense que l’humanité est composée d’âmes déchues, mais que les dieux ont envoyé ici-bas quelques hommes sages comme Orphée, Pythagore, Platon, Hermès pour leur venir en aide. A la différence de Porphyre et Plotin qui restèrent strictement sur le plan philosophique, Jamblique se targuait aussi de théurgie, comme Syrianos et Proclos. L’âme est appelée, par des pratiques religieuses poussées, des rites d’initiations, des sacrifices, des invocations visant à l’extase mystique, à s’unir degré par degré à des êtres d’une nature supérieure, des héros, des « démons », des anges et des archanges. Le but est de tenter de s’unir progressivement à l’Un, au Dieu ineffable.

Dans les Mystères d’Égypte, Jamblique passe en revue tout ce qu’il sait de la sagesse chaldéo-égyptienne. Il utilise l’idée d’une « dégradation » progressive, d’une chute à partir du Dieu ineffable. Il y a une hiérarchie descendante qui inclut des êtres divins, et comprend les archanges, les anges, les « démons », les héros, les archontes jusqu’à atteindre les âmes humaines. Il décrit deux sortes d’extase, analyse les causes du mal, la puissance théurgique des sacrifices et présente la mystagogie symbolique des Égyptiens ainsi que la théologie et l’astrologie hermétiques. Toute âme est gardée par un « démon » personnel qui doit l’aider à atteindre son but ultime, le bonheur, l’union avec le divin.

Jamblique croit qu’un contact avec le divin est possible, mais certes pas par le moyen de la connaissance. « A vrai dire ce n’est pas même une connaissance que le contact avec la divinité. Car la connaissance est séparée par une sorte d’altérité. » (Les Mystères d’Égypte, I,3). Cette expérience mystique est difficile à expliquer. « Nous sommes plutôt enveloppés de la présence divine ; c’est elle qui fait notre plénitude, et nous tenons notre être même de la science des dieux. » (Ibid.) Jamblique use des métaphores et des symboles égyptiens bien connus, comme le limon, le lotus, la barque solaire. Ce sont des iamges simples mais très efficaces pour expliquer le fond de l’affaire. « Conçois comme du limon tout le corporel, le matériel, l’élément nourricier et générateur ou toutes les espèces matérielles de la nature qu’emportent les flots agités de la matière, tout ce qui reçoit le fleuve du devenir et retombe avec lui (…) Le fait d’être assis sur un lotus signifie une supériorité sur le limon qui exclut tout contact avec celui-ci et indique un règne intellectuel dans l’empyrée (…) Quant à celui qui navigue sur une embarcation, il suggère la souveraineté qui gouverne le monde. » (Ibid. VII, 2)

Et voilà ! Par la magie de trois images, le limon, le lotus, la barque, c’est l’ordre entier de l’univers qui se révèle. Pourquoi aller chercher ailleurs de lointaines et confuses explication. Il suffit de contempler le Nil et d’en tirer les observations appropriées. D’où vient ce pouvoir anaphorique, anagogique des images égyptiennes ? C’est sans doute que ces images sont d’abord des images des noms divins. « Nous gardons tout entière dans notre âme une copie mystique et indicible des dieux, et c’est par les noms que nous élevons notre âme vers les dieux. » (Ibid. VII, 4)

Les noms ont ce pouvoir magique, mystique et théurgique parce qu’ils ont la capacité de toucher les dieux, ne serait-ce que de façon infime, mais dans une langue qui leur est propre, et qui ne peut les laisser indifférents. «  Comme toute la langue des peuples sacrés, tels que les Assyriens et les Égyptiens, est apte aux rites sacrés, nous croyons devoir adresser aux dieux dans la langue qui leur est connaturelle, les formules laissées à notre choix. » (Ibid. VII, 4)

Toutes les religions de la région qui va du Nil à l’Indus, celle de l’Égypte ancienne, les religions chaldéennes, le judaïsme, le zoroastrisme, le védisme, multiplient les noms de Dieu, comme si chacun de ces noms divers était une manière unique d’en connaître (c’est-à-dire d’en séparer) un des aspects.

Ici, je voudrais souligner une idée essentielle. Les hommes sont libres d’user de telles ou telles invocations, prières ou formules. Les religions diffèrent d’ailleurs sur ce point et laissent libre cours à leur imagination propre. Ce qui compte vraiment ce n’est pas la lettre même. Ce qui compte c’est de se placer sur le terrain de la langue divine, la langue « connaturelle aux dieux ». Cette langue, nous ne la connaissons pas, bien sûr. Mais nous en avons quelques traces, infimes, telles que les « noms » divins, les images, les symboles.

Cela me fait penser à une belle histoire, presque incroyable, de traces infimes perdues dans le sable.

Au début des années 1970, un archéologue français, Paul Bernard, qui dirigeait la Délégation archéologique française en Afghanistan, conduisait des recherches à Ai Khanoun, à l’extrémité orientale de la Bactriane, près de la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Cette ville située au confluent du fleuve Amou-Daria (l’ancien Oxus) et de la rivière Kokcha, avait été surnommée « l’Alexandrie de l’Oxus » par Ptolémée. L’équipe archéologique mit au jour l’ancienne ville grecque, son théâtre et son gymnase. Dans une salle du grand palais gréco-indien d’Ai Khanoun, envahie par les sables, Paul Bernard a retrouvé « les traces d’un papyrus qui avait pourri en laissant sur le sable, sans aucun autre support matériel, les traces d’encre des lettres. Merveille ! On distinguait à peine dans les angles les traces de fragments de papyrus, mais on pouvait encore lire le texte qui était en grec : c’était le texte inédit d’un philosophe grec, disciple d’Aristote, qui avait accompagné Alexandre dans son expédition ! »1

Le coup d’état communiste, appuyé par l’armée soviétique, mit fin aux travaux archéologiques en 1978.

Le résultat des fouilles, déposé au musée de Kaboul, a été fortement endommagé par les bombardements successifs, et un peu plus tard vandalisé par les Talibans.

1Cf. P. Bernard, Fouilles d’Ai Khanoun I, Paris, 1973. Cité par Jacqueline de Romilly. Petites leçons sur le grec ancien.

American Sniper


Il faut aimer le drapeau, les médailles, les armes. Surtout les armes, les petites, les moyennes, les grosses.

Le bon sniper se couche, il ne tire jamais debout. Il s’étend voluptueusement sur son matelas placé sur un toit, avec une belle vue sur Falloujah, ou une ville de ce genre. Il vise, manipule un peu la molette, s’arrête de respirer, re-vise et tire son coup. Là-bas, loin, quelqu’un d’autre s’arrête alors aussi de respirer, mais pour toujours.

Un seul coup suffit en général. On a affaire à « La Légende », pas au tireur à la carabine de la Foire du Trône. Mais il faut beaucoup de « coups » pour finir cette guerre qui n’en finit pas. Il y a toujours quelqu’un de plus à tuer quelque part.

Le « sniper » a toujours les deux yeux grands ouverts quand il vise et qu’il tire. Il n’est pas du genre à fermer un œil. Non. Car ,« il y a toujours quelque chose à voir autour de la cible ». Par exemple une autre cible possible. Mais il n’y a pas un seul regard pour la « big picture ». Il n’y a pas un seul regard pour le contexte, la ville, le pays, la région. Seule compte la précision technique avec laquelle on vise et tue cette personne-là, à ce moment précis, et pas à un autre. Le reste est sans doute trop gros pour être visé et descendu.

Ce film se concentre entièrement sur la tactique, et même la micro-tactique, celle de l’ici et du maintenant, mais il reste absolument étranger à toute considération stratégique. Ne parlons même pas du politique, du religieux ou du philosophique. Le plus haut gradé que l’on voit est un colonel des marines dont la seule préoccupation est d’éradiquer un autre sniper, du camp adverse. Quant au religieux, le « sniper » porte bien une Bible en permanence sur son cœur, mais elle semble faire office de pare-balles supplétif, car il ne l’ouvre jamais, ni ne la lit, comme le fait remarquer un camarade de chambrée.

La fin est bizarre. C’est l’hôpital qui se fout de la charité. Le médecin qui voit bien que le « sniper » a beaucoup de mal à se réintégrer dans l’ « american way of life », l’envoie aider ses camarades traumatisés à tirer encore et toujours sur des cibles en carton pour calmer leurs nerfs. Pour finir, ce héros national qui a 166 cibles humaines homologuées à son actif, plus toutes les autres qu’on n’a pas pu certifier, se fait descendre par le soldat à qui il voulait redonner le goût de vivre en lui donnant des leçons de tir.

Ah ! Clint ! Sacré filou.Tu nous feras toujours rêver avec tes histoires de cow-boys.