Dieu, le rire et la caricature

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Dans son livre Le rire du Christ (2006), Guy Stroumsa rappelle que les gnostiques des premiers siècles de notre ère se représentaient un Christ en train de « rire » sur la croix. De quoi riait-il? « De la bêtise du monde ». Dans l’Évangile de Judas, texte apocryphe composé au 2ème siècle, Jésus rit aussi. C’est une vraie différence avec les évangiles canoniques, où le rire n’est pas vraiment de mise.

Un autre texte gnostique, trouvé en 1978 dans les manuscrits de Nag Hammadi, le 2ème Traité du Grand Seth, donne cette explication: « C’était un autre, celui qui portait la croix sur son épaule, c’était Simon. C’était un autre qui recevait la couronne d’épines. Quant à moi je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes et au-dessus de la semence de leur erreur, de leur vaine gloire, et je me moquai de leur ignorance. » (Trad. L. Painchaud. Bibl. Copte de Nag Hammadi).

C’est en substance la thèse de l’hérésie appelée docétisme. Selon cette thèse, Jésus n’aurait pas vraiment souffert sur la croix. Sa nature étant divine et spirituelle, son corps physique était détaché de lui, simple apparence, simple vêtement. Il serait resté « impassible » (impassibilis), cloué sur la croix.

Que Dieu puisse rire des hommes, des rois, des peuples et des nations n’était pas une idée nouvelle. On trouve cette même idée dans les Psaumes de David. « Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, YHVH les tourne en dérision ». (Ps. 2,4) Yochev ba-chammayim yitzhaq.

Yitzhaq. « Il rit ». C’est aussi le nom donné à Isaac par Abraham. Or Isaac est une sorte de préfiguration du Christ. Isaac, emmené par son père Abraham qui avait l’intention de l’égorger, porte lui-même le bois nécessaire au sacrifice, tout comme le Christ porte le bois de sa croix.

Philon d’Alexandrie, philosophe juif et néo-platonicien né en 25 av. J.-C., évoque lui aussi l’histoire de la conception miraculeuse d’Isaac, pour en tirer, comme à son habitude, une leçon anagogique. Sa thèse est qu’Isaac serait né miraculeusement de Dieu lui-même et de Sara, alors une très vieille femme. Sara dit en effet: « Le Seigneur a fait pour moi le rire » (Gen. 21,6). Philon commente ce verset de la Genèse ainsi: « Ouvrez les oreilles, ô mystes, et accueillez les très saintes initiations : le « rire » est la joie, et le mot « il a fait » équivaut à « il engendra » en sorte que ces paroles veulent dire ceci : le Seigneur engendra Isaac ; car c’est lui le Père de la nature parfaite, qui dans les âmes sème et engendre le bonheur. » Legum Allegoriae III, 219

Un Christ cloué en train de rire.

Une Sara qui affirme à la naissance d’Isaac que c’est le Seigneur qui l’a engendré.

Ce sont des temps forts de deux religions monothéistes, le christianisme et le judaïsme. Mais ce sont aussi des « images » très typées. Donc très « fortes » mais aussi extrêmement « fragiles ».

D’un côté elles peuvent être des objets de méditation, de vénération pour les croyants. De l’autre, il est aisé d’en faire des « caricatures » du fait même de leur matérialité, de leur humanité (la nudité, la mort, la conception). Allons jusqu’au bout de cette idée. N’importe quel dessinateur pourrait tirer de ces scènes des caricatures dans le genre Charlie.

Le problème fondamental et similaire que rencontrent des religions comme le judaïsme, le christianisme et l’islam est le suivant. Comment concilier transcendance et réalité historique, matérielle, immanente ?

Si Dieu est absolument transcendant, comment peut-il engendrer Isaac d’une vieille femme ? Le simple fait de poser la question n’est-elle pas déjà la caricaturer, et donc n’est-ce pas fournir potentiellement une source pour des caricatures à la Charlie ? Le fait que Jésus soit un Dieu nu, mort en croix, dans l’humiliation absolue (« humiliation » vient de humilis, humble, qui vient de humus, la terre, racine qui a donné aussi homo, l’homme), n’est-il pas en soi susceptible d’être caricaturé de toutes les manières envisageables? Et d’ailleurs les ennemis du christianisme ne s’en sont pas privés.

L’interdiction de la représentation du prophète Mahomet (qu’il conviendrait d’ailleurs d’appeler Mohammed, si j’en crois la vocalisation retenue par la tradition dans le Coran, et adoptée universellement par les musulmans) témoigne du même problème. Comment concilier la réalité humaine du prophète et sa mission divine ? La difficulté de la question semble à la mesure de la simplification de la réponse : l’interdiction pure et simple de toute représentation.

Prenons encore un peu plus de recul. Toute question un peu critique, un peu distanciée, un peu ironique, n’est-elle pas déjà aussi, par cela même une forme de caricature ?

Dans ces derniers jours, je constate que les caricatures de toutes sortes, et tout particulièrement les caricatures de pensée, ont proliféré.

Il est temps de revenir à la finesse.

Une réflexion sur “Dieu, le rire et la caricature

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