Biens communs mondiaux et « contrat social mondial ».


Un suivi permanent, interdisciplinaire, des menaces globales doit associer les ressources des sciences de la nature et des sciences humaines, et faire participer tous les niveaux des sociétés développées et en développement (particulièrement les jeunes et les femmes). Un immense effort, permanent, de réflexion et d’analyse doit affronter toutes les dimensions du changement social, économique, scientifique et technique qu’elles induisent. Un tel suivi, « en temps réel », avec une diffusion mondiale des acquis ou des échecs, serait une première dans l’histoire de l’humanité. Ce processus de « veille » pourrait adopter le prisme d’une approche éthique des « transformations mondiales », avec une attention particulière à la structuration des « sociétés de la connaissance » en tant qu’elles jouent un rôle dans ces processus de transformation mondiale (culture de la participation citoyenne, transparence démocratique, éducation à la pensée systémique et à la pensée critique, accès ouvert aux savoirs collectifs et au domaine public de la connaissance et des données).

Il est urgent d’identifier les secteurs stratégiques d’intervention et de « positionnement éminent ». Par exemple, les « Global Commons » (la res communis mondiale), le patrimoine mondial de l’humanité en tant que “domaine public” (régi par les autorités étatiques) ou bien en tant que “domaine mondial” régi par des formes émergentes de gouvernance mondiale, le patrimoine intergénérationnel font partie de ces lieux de positionnement stratégique pour une action éthique à caractère mondial.
Les « Global Commons » ont diverses formes (par exemple l’espace extra-atmosphérique, la « zone » maritime de haute mer, ou les “Nano Commons”). Il faut se saisir de ce défi posé aux politiques publiques du 21ème siècle, et s’attacher à définir les principes éthiques d’une lutte contre la « tragédie des communs » (“Tragedy of the Commons”).
Ceci pourrait inclure une réflexion approfondie sur les nouveaux paradigmes de la propriété intellectuelle, ainsi que les pays de l’OCDE commencent à la réclamer, notamment dans le domaine des nanotechnologies et de la biologie de synthèse. Les concepts de « propriété collective » des brevets et des données, de « domaine public » à protéger et à renforcer, de développement des exceptions légales (« fair use ») dans un contexte de crise climatique et environnementale aigüe, ainsi que la généralisation des idées d’accès ouvert et de sources ouvertes (« open source ») déjà testées dans le contexte de la société de l’information (ex : BioBrick Public Agreement et MIT Registry) pourraient être des pistes de recherche-action.

La réflexion prospective pourrait s’étendre à l’éthique de la fiscalité des « commons », que l’on pourrait appliquer aux fins d’une redistribution équitable. Le principe d’une telle fiscalité mondiale a déjà reçu un commencement de mise en œuvre avec l’idée de taxer les opérations financières (Taxe Tobin) ou de taxer les voyages aériens, puisque ceux-ci contribuent pour une bonne part à la diffusion des gaz à effet de serre.
On pourrait significativement étendre ces dispositifs à la taxation de l’usage de la haute mer par les bateaux cargos, qui contribuent indubitablement à la mise en danger de la faune et de la flore marine.
A l’ère de la dématérialisation de l’économie, les idées d’une taxe numérique sur les biens échangés électroniquement par le biais des grands opérateurs mondiaux ou l’idée d’une taxe sur les données personnelles sur les  opérateurs qui les accumulent à des fins lucratives (« personal data-mining ») commencent à apparaître. Il s’agit d’adapter les fiscalités nationales, régionales ou mondiales à la nouvelle « économie de la multitude », qui se développe dans le « virtuel », afin de rendre plus transparents (notamment du point de vue fiscal) les liens entre les territoires réels et les espaces virtuels, ces derniers ne devant pas être voués à devenir autant de zones supplémentaires de dumping social et fiscal.
Ces aspects sont d’autant plus cruciaux que les perspectives d’atteinte à la vie privée du fait des nanotechnologies (« Nanoscale information gathering systems ») sont particulièrement préoccupantes. L’une des manières de limiter l’impact probable de la déferlante des nanotechnologies en matière d’invasion de la vie privée est de réguler toutes les formes de bases de données personnelles accumulées à des fins privatives.
Un autre aspect de la manière dont une réflexion éthique sur des formes de fiscalité mondiale pourrait se met en place serait de s’attaquer à l’analyse des subsides et aides publiques consacrées aux producteurs et consommateurs d’énergie fossile, ou aux opérateurs impliqués dans la surpêche. Les montants en cause se comptent par plusieurs centaines de milliards de dollars des USA. Une alliance des « agents de changements » dans la société civile, dans les acteurs de l’économie « verte » et dans les communautés scientifiques, pourrait gagner à être soutenue politiquement par les Nations unies ou l’OCDE, afin de tenter d’éliminer les barrières fiscales qui, sous couvert de répondre aux besoins stratégiques en énergie ou d’encadrer l’accès aux ressources halieutiques, entravent en réalité le progrès des « grandes transformations » nécessaires, en encourageant des pratiques  manifestement à contre courant total des nécessités du développement durable.
Le concept de « Transformation Mondiale » pourrait incarner la nécessité de consultations élargies, en vue d’établir un Contrat social mondial, sur fond d’une nouvelle ère des Lumières, mondiales et post-fossiles.

Pour une philosophie des « transformations mondiales »


De nombreuses implications de la mondialisation émergente sont non seulement difficiles à prédire mais « fondamentalement inconnaissables » (fundamentally unknowable).
Pour y faire face, des formes de gouvernance intergouvernementale ont été mises en place, mais semblent s’affaiblir dans le contexte de crise économique globale, qui vient compliquer la donne. A titre d’exemple, la Convention des Nations unies pour la Biodiversité a pu provoquer en 2010 l’établissement d’un moratorium sur toutes les formes de géo-ingénierie. Mais, dans un autre sens, l’échec relatif de la réunion de Doha en décembre 2012 (COP18 et CMP18) montre la difficulté de renforcer l’esprit du protocole de Kyoto, 20 ans après l’adoption de la CCNUCC (UNFCCC). On observe la cacophonie des parties prenantes et leur confusion quant aux niveaux d’intervention requis et à la façon de hiérarchiser les approches économiques politiques, éthiques, juridiques, sociales, environnementales, sanitaires et sécuritaires.

Malgré l’intérêt diplomatique de la France pour la COP 21 qui sera organisée en 2015 à Paris, il n’est pas du tout sûr qu’un résultat d’envergure soit alors adopté, tant les puissances énergivores comme la Chine et les Etats-Unis, ont intérêt au business as usual.
D’un côté, de grands acteurs politiques et économiques sont absents de programmes comme le protocole de Kyoto (Etats-Unis, Chine, et maintenant Canada) et nient la crédibilité des organes des Nations unies. De l’autre, des pays font preuve de volontarisme et demandent une révision de la Charte des Nations unies afin de renforcer l’approche multilatérale pour prendre en compte le défi mondial du développement durable.

C’est dans ce contexte complexe et mouvant qu’il faudrait traiter en priorité  l’axe « science-politique-société » (SPS), en réfléchissant sur l’intégration des approches éthiques, juridiques et sociétales, à travers un traitement politique (gouvernance, participation, consultation), et prospectif (aspects culturels et philosophiques, épistémologie politique, régimes épistémiques, régimes culturels, « master narratives ») touchant de façon transversale les processus de transformation mondiale.

Au-delà de la veille stratégique et de la réflexion normative, il s’agit de formuler une stratégie de l’éducation au développement durable, à la pensée systémique, collaborative et critique, et d’encourager l’accès universel aux connaissances pour faciliter la « transformation mondiale ».
Il faudrait promouvoir spécialement l’importance stratégique des « biens communs mondiaux », et le rôle spécial que le système des Nations unies peut jouer pour leur protection et leur défense dans des domaines comme l’accès à l’eau douce, les océans, le patrimoine génétique, la biodiversité, le domaine public des informations et des connaissances, la diversité culturelle.
Les « biens communs mondiaux » font aussi partie des axes clés dans les politiques intégrées des « sociétés de la connaissance ».
Il s’agit surtout d’éviter le risque d’éparpillement et de « balkanisation » qui résulterait de la simple juxtaposition d’approches sectorielles ad hoc.

Il faut promouvoir à l’échelle mondiale une anthropologie culturelle, une sociologie et une éthique des « transformations mondiales ». Les approches éthiques sectorielles (éthique des sciences et des technologies, bioéthique, nano-éthique, éthique de l’eau douce, éthique du changement climatique, éthique de l’environnement, éthique du développement, info-éthique) ne suffisent pas à rendre compte de la complexité globale des enjeux. Il faut envisager d’aborder le problème de la transformation mondiale de manière plus systémique, en traitant de façon synoptique les dimensions politiques, sociales, techniques, économiques, environnementales (qu’il reviendrait à une « éthique des transformations mondiales » de formuler et d’articuler en tant que complément d’un projet de société).
Cela inclut une analyse éthique et philosophique de l’évolution des « sociétés de la connaissance », en tant qu’elles sont confrontées aux défis de la « transformation mondiale », ainsi qu’une analyse politique des avantages et inconvénients de la convergence épistémique induites par les nano-bio-info technologies. (L’« épistémologie politique » a pour tâche d’étudier l’impact politique des régimes épistémiques prévalant dans une société donnée. Elle équivaut à une philosophie politique des sociétés de la connaissance. Elle fait une analyse éthique de leur convergence ou de leur divergence possible avec les régimes classiques des sciences naturelles, humaines et sociales.)

L’approche éthique doit de plus affronter les défis propres à la mondialisation des questions. Au-delà de valeurs éthiques essentielles (dignité, liberté, égalité, solidarité, justice, droits humains) qui sont en général reconnues, il faut harmoniser les approches éthiques développées dans des contextes culturels ou nationaux très divers, ainsi que les méthodologies employées pour les rendre effectives, synthétisant la variété des approches en une « méta-éthique ».

Inversement, il faut aussi traiter le problème des territoires « sans éthique ». Sans même parler d’Etats faillis, ou de zones de non-droit, on peut se préoccuper de l’existence de zones de « dumping » éthique, social ou fiscal.

Enfin, la réflexion sur une éthique de la transformation mondiale ne peut échapper à la question de la finalité que l’humanité doit donner à son propre développement. En témoignent les diverses formes que pourrait prendre une telle éthique: anthropocentrique, bio-centrique, ou éco-centrique, qui représentent autant de « grands récits » différents.
La réflexion éthique doit aborder le problème philosophique de la condition humaine face à son développement irréfléchi, « impensé », et peut-être « impensable ». H. Arendt avait prédit que toutes nos « connaissances » et notre « know how » pourraient faire de nous des « créatures privées de pensée ».
“If it should turn out to be true that knowledge (in the modern sense of know-how) and thought have parted company for good, then we would indeed become the helpless slaves, not so much of our machines as of our know-how, thoughtless creatures at the mercy of every gadget which is technically possible, no matter how murderous it is.”

Ainsi les nano-biotechnologies imposent presque subrepticement un nouveau « régime épistémique », qui suscite des questions cruciales sur la nature et l’artificiel, la vie et la non-vie, « l’augmentation » de la nature humaine (« l’homme v. 2.0 »). Ces questions qui sont loin d’être simplement techniques, doivent sans doute recevoir une attention beaucoup plus large que celle de comités d’éthique ad hoc.

Surtout, il faudrait compléter la réflexion éthique sur les nouveaux régimes cognitifs par une philosophie politique de la mondialisation.
La planétarisation des enjeux de gouvernance implique une refondation du politique, de la démocratie, à travers un dialogue science-politique-société complètement renouvelé et renforcé. Les menaces sur la survie même de l’humanité impliquent que toutes les valeurs éthiques sont elles-mêmes directement menacées. Tout comme la vérité est la première victime en cas de guerre, l’éthique serait la première victime d’une panique planétaire.
Le « principe de précaution » devrait s’appliquer à prévenir par l’information, l’éducation, la participation du public ce risque de panique planétaire (sociale, économique ou boursière) avec ce qui pourrait être perçu comme les premiers prodromes de la catastrophe.

Le nouveau grand récit planétaire


La profondeur des changements en cours et leur caractère mondialisé font prévoir un bouleversement considérable, à court terme. C’est pourquoi on doit s’efforcer de penser et de conceptualiser politiquement et socialement cette « transformation mondiale ».
Mais la « grande transformation » n’implique pas seulement un nouveau projet politique ou social. Elle nécessite un impératif éthique, et l’élaboration d’un « contrat social mondial » c’est-à-dire d’un nouveau « grand récit » (« master narrative »), prenant en compte l’exigence des transformations politiques et sociales à l’échelle planétaire et orientant l’attention, l’énergie et l’action des citoyens et des politiques à l’échelle mondiale. Il s’agit d’assurer au mieux le passage vers une société mondiale « post-fossile », qui reste à définir.

Dans le même temps apparaissent de nouveaux domaines techniques, au sein d’ambitieux programmes de recherche (sur les nanotechnologies, les biotechnologies, la biologie de synthèse, ou la géo-ingénierie) qui semblent pouvoir apporter des solutions à hauteur des défis globaux.  D’où des raisons pour un nouvel optimisme. L’influence politique et sociale des technosciences augmente d’autant plus qu’elles « convergent ». La convergence des nano-, bio-, info-technologies, et des technologies cognitives (NBIC), favorise aussi, malheureusement, un déferlement de promesses hasardeuses, d’exagérations médiatiques et d’initiatives guidées par la perspective de profits rapides et de nouvelles tentatives d’appropriations globales des biens communs (« global commons »).

Les solutions techniques que les technosciences font miroiter peuvent être ciblées, spécifiques (par exemple le piégeage du CO² afin d’atténuer l’effet de serre, la désalinisation pour lutter contre l’appauvrissement des ressources en eau douce, le développement de bactéries capables de produire de l’énergie propre, de traiter les eaux usées ou les terrains contaminés…). Ce ciblage technique n’est pas néanmoins exempt d’hubris : leur utilisation à large échelle (géo-ingénierie) provoque de graves inquiétudes.
Elles peuvent être aussi présentées comme des utopies générales, avec une crédibilité appuyée par des soutiens politiques conséquents de la part de grands opérateurs nationaux ou régionaux. Ainsi les nanotechnologies ou la biologie de synthèse portent de nombreux espoirs. Elles permettront, pour certains, de viser une « transformation de la civilisation ».
Cependant, les technosciences sont devenues elles aussi une source de risques. Elles pourraient même faire davantage partie du problème que de la solution.

Les points de basculement de la transformation mondiale


Une « transformation mondiale » affecte l’écosystème entier, et commence d’impacter sérieusement les structures sociales, économiques et politiques de la planète.
Plusieurs types de changement opèrent simultanément, et affectent des domaines éloignés en apparence, mais interdépendants en réalité. La crise économique et financière, l’augmentation rapide de la population, le changement climatique, le pic dans l’usage des énergies fossiles, l’acidification des océans, la pénurie d’eau douce et de terres arables, la diminution de la biodiversité, sont autant de dimensions ou d’indicateurs des changements en cours, et de menaces pour le développement durable.
La complexité des liens entre les diverses dimensions de la « transformation mondiale » induit une imprévisibilité structurelle, et une non-linéarité probable des réactions du « système-monde ». Elle se double de la difficulté à inférer à partir de temps longs de gestation, des temps rapides d’accélération, avec des points critiques, des points de « basculement » (« tipping points »). Il est difficile par nature de conceptualiser a priori la nature de tous les points de basculement potentiels. Mais ils sont déjà à l’œuvre. Par exemple, dans l’océan arctique le réchauffement climatique induit déjà des dégagements gigantesques de méthane, gaz 80 fois plus nocif que le CO² par rapport à l’effet de serre. Des boucles de rétroaction actuellement mal comprises ont le pouvoir de démultiplier en des temps très courts les effets catastrophiques d’un réchauffement graduel.

Une autre difficulté vient de la dispersion et de la fragmentation des causes, des opérateurs, des décideurs, des intérêts en jeu, de l’hétérogénéité des approches entreprises, des niveaux de pouvoir mobilisés, et de l’opacité des décisions effectivement prises au-delà des effets d’annonce (un bon cas d’école est l’échec effectif des négociations sur le changement climatique 20 ans après la Conférence de Rio).
D’un autre côté, l’analyse fait apparaître des lignes de force communes (convergence, complexité, interdépendance), souligne la permanence de grands débats sociétaux (comme la question de la définition de l’intérêt général). Elle fait surgir aussi des questions conceptuelles entièrement neuves et radicales sur la vie et la non-vie, la nature et l’artificiel, le rôle de « l’anthropocène », et de l’humanité, sujet et objet de son propre destin.

Cette nouvelle forme de complexité systémique relie effectivement des domaines aussi divers que le changement climatique, les nanotechnologies, la biologie de synthèse, mais aussi l’évolution de la propriété intellectuelle, la régulation des échanges mondiaux, la gouvernance et la fiscalité (équité, évasion, dumping), la régulation de l’usage des biens publics mondiaux  et la participation concrète des citoyens à la construction du futur.

Le jardin, le germen et le pollen


L’idée de jardin est tout entière dans cette contradiction : c’est un clos ouvert. En témoigne le « Haha ! ». Un certain William Kent inventa la clôture des jardins par des fossés – et non par des murs. Le promeneur parvenu aux limites du jardin, découvrait alors un vaste paysage, non fermé aux regards, et heureusement surpris par cette perspective, se disait : « Haha ! ». La nature tout entière se liait virtuellement au jardin privé.

Le jardin possède une forte affinité avec le virtuel, à un triple titre. Il est le lieu de trois mystères, de trois puissances – la croissance, la fertilisation, la métamorphose. Ou, pour faire image, le germen, le pollen, et l’Eden.

Au germen, nous associerons le concept de simulation. Au pollen, nous lierons l’idée de navigation. A l’Eden, nous attacherons la notion d’interaction.

Le germen.

La caractéristique essentielle des systèmes de production numérique d’images possède une certaine analogie avec la nature des jardins. Il faut considérer la possibilité de générer (d’engendrer) des images grâce à quelques lignes de code comme une sorte de jardinage « par le langage». Le programme informatique fonctionne comme une sorte d’ADN symbolique. On peut faire pousser des images dans son ordinateur, qui devient ainsi une serre artificielle, prête à toutes les manipulations génétiques.

Il ne s’agit pas simplement de simuler la synthèse des plantes, mais leurs interactions, leurs croisements chromosomiques, leurs archéologies, leurs divagations imaginaires, leurs reconstructions putatives, leurs lois physiques poussées jusqu’à leur dernière logique, leurs dynamiques millénaires, leurs greffes et leurs mutations.

Le jardin virtuel est un jardin fait d’images et de langages. On y considère la nature comme un roman et les espèces y sont des phrases, proustiennes ou rimbaldiennes. Cette métaphore est bien double. On simule le végétal par le digital, d’un côté. On considère le nombre comme une nature, de l’autre. Double fécondation.

Pollens.

Les jardins naviguent aux quatre coins de la Terre. Ils sont comme des nefs, bien encloses. Ceints de murs, les jardins de tous les temps aspirent à l’intimité. Mais quels effluves! Leurs vents sont leurs voyages. Les pollens dérivent et fécondent la terre entière. Le jardin voyage par l’eau et par le vent. Ils sont arrosés d’ailleurs. L’eau vient les nourrir depuis des terres lointaines. Les vents et les insectes sont des messagers sans frontières. Errance des graines, des boutures, des parfums. Le jardin concentre, il élabore des sucs et des odeurs. Le jardin diffuse et distribue. C’est une métaphore convaincante du Web. Le Web est une sorte de jardin moderne. On cultive son blog comme jadis son potager ou un parterre de fleurs. Java est une sorte de légume, plutôt remuant, qu’il convient de bien arroser.

Chaque herbe, chaque fleur de son territoire est désormais reliée à la carte du monde. La correspondance entre le microcosme et le macrocosme n’est plus un simple délire romantique, elle devient un phénomène physique, électromagnétique. Les balises GPS de positionnement par satellites permettent d’affecter d’une relation arbitraire tout morceau de territoire à tout autre morceau de territoire.

Eden.

Les jardins interagissent en permanence avec la nature, et passagèrement avec nous. A Byzance, on aimait mettre des automates dans les jardins. C’étaient des figures de bois animées par des courants d’eau. Au Japon, l’eau s’allie au bambou pour ponctuer le temps de coups secs. Madame de Staël rapporte que « souvent au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble. »

Mais le jardin interagit aussi avec l’homme. Nous savons que lorsque l’on caresse une plante ou que l’on presse délicatement une feuille, ou un pétale, un potentiel électrique s’établit, qu’il est aisé de repérer et d’utiliser, pour alimenter des machineries ou des images, des simulateurs ou des écrans…

Maintenant que nous savons cela, les jardins d’Eden, leurs délices, semblent presque impossibles. Comment jouir au milieu de ces plantes hystériques. Comment cueillir les roses de la vie, quand on les entend protester de toute la force de leurs potentiels électriques?

Nous sommes un peu des jardins nous-mêmes, et nous sommes aussi notre propre jardinier. Nous germons, nous poussons, et nous semons nos pollens de par le monde. Nous sommes à la fois pomme et Eden, et la main, la dent et le serpent.

L’homme est une sorte de plante, que tout touche et que tout effleure. Il s’enfonce dans la terre comme une radicule avide. Il s’élance vers le ciel, il boit le soleil. Mais c’est une plante particulière : c’est une plante qui se plante elle-même, une plante qui se bouture et qui devient jardin. L’homme se contient lui-même, et il contient ce qui semble le contenir. Il est bien plus vaste que ses désirs, et que sa vision.

L’homme est aussi une sorte de pollen. Il erre. Il ne sait pas vraiment où il va, et quand il parvient aux frontières extrêmes de son jardin, c’est-à-dire de sa vie, il découvre qu’il n’y a pas de haies, pas de clôtures, et que le regard peut s’emparer du monde, et il  peut se dire avec étonnement : « Haha ! »

La démocratie mondiale ou l’esclavage


Quarante et unième jour

J’aime bien l’idée improbable qu’il y a plus de sagesse dans les peuples que dans les puissances. Au sommet des mondes règne un froid glacial, et la vie n’y tient qu’à un fil. La chaleur préfère les marécages, où la vie bouillonne. D’un point de vue systémique, la montagne et la plaine se complètent. Mais la « domination » de la montagne ne saurait être que métaphorique, poétique et non politique et économique. Pourquoi le pouvoir devrait-il être nécessairement exercé dans les hauteurs, par les hauteurs, et pour l’intérêt des hauteurs ?

Les vallées et les plaines sont plus basses, du point de vue altimétrique, mais elles produisent tout ce qui est nécessaire, et il y fait bon vivre. N’est-ce pas là un titre pour revendiquer un rôle mieux assuré dans la gouvernance démocratique des choses et des nations ?

Mais la démocratie ne tombe jamais du ciel, où les Jupiters règnent sans partage. Il faut la construire au long des âges. Cela prend du temps et de la peine. Il est aisé de constater que la démocratie, aujourd’hui, ne marche pas très bien. Elle est souvent détournée, corrompue, trahie. Elle marche cependant mieux, beaucoup mieux, que les tyrannies – la rouge ou la brune, la blanche et la noire. Mais pas encore assez bien pour réguler un monde sans frontières pour l’argent et truffé de chausse-trapes pour les pauvres gens.

Prenons un exemple simple. Poutine déclare que ce qui arrive au rouble est entièrement dû aux menées occidentales. L’Europe se comporte « comme un Empire », ajoute-t-il. Il est vraiment fort curieux que l’électorat russe se contente d’idées aussi frustes, aussi élémentaires. Pourquoi le peuple russe, ce grand peuple, plein de passion et d’idéal, se laisse-t-il guider par des tsars aussi limités, aussi primaires ? La Russie vit avec et de son propre mythe, construit siècle après siècle, depuis Ivan le Terrible. La Russie se voit elle-même « comme un grand Empire » qui couvre la moitié de la terre, depuis les confins de l’Ukraine aux volcans du Kamtchatka. Aux yeux d’un marteau, tout est clou. Aux yeux d’un tsar, tout est à soumettre au knout. Les empires du passé, des empires de terre et de mer, avaient besoin d’innombrables esclaves pour tenir. Les empires du présent ont eux aussi besoin d’esclaves, à mettre sous le knout.

La démocratie n’est peut-être pas très adaptée à la gestion dangereuse et contradictoire des intérêts mondiaux à long terme, mais on peut faire le pari qu’elle saura vite comprendre que l’on cherche à la remettre en esclavage, le moment venu, et qu’elle se révoltera alors, aux premières morsures des knouts.

Il faut changer de « paradigme », dirons-nous, avec un peu de cette prétention des mots savants à incarner des idées que les mots de tous les jours ne peuvent aisément expliquer. Il faut en finir avec le paradigme des empires, et il faut en finir avec les empires eux-mêmes. Il y en a de toutes sortes. Il faut les distinguer et les déconstruire. Les empires du passé, comme le russe, ne sont plus que des tigres en papier-rouble. Il y a d’autres empires nettement plus coriaces. La Chine est devenue la première puissance économique mondiale. D’où vient sa force ? De la générosité de son système démocratique ? Et il y a les empires maffieux, les empires financiers, et les empires virtuels qui n’existent que dans la circulation luminique des bourses mondiales, ou bien dans l’obscurité organisée des « dark pools ».

La démocratie mondiale devra s’attaquer à tout cela, ou bien elle subira elle aussi, une mise en esclavage mondiale.

Quel rapport a tout ceci avec mon sujet préféré ? Voici. La démocratie mondiale n’arrivera pas à se constituer par une sorte d’enchantement spontané. Il va falloir beaucoup travailler la théorie et la pratique. Il va surtout falloir une nouvelle mutation psychique et intellectuelle. Qui est encore cachée, mystérieuse, mais qui est absolument nécessaire. La reconnaître comme nécessaire, c’est déjà aider à la faire advenir.

« Je me suis présenté à vous faible, craintif et tout tremblant, et ma parole et mon message n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse . (…) Pourtant c’est bien de sagesse que nous parlons parmi les parfaits, mais non d’une sagesse de ce monde ni des princes de ce monde, voués à la destruction. Ce dont nous parlons au contraire, c’est d’une sagesse mystérieuse, demeurée cachée. »1

11 Cor. 2,1-7

Qu’est-ce que l’ « intérêt mondial » ?


De l’intérêt stratégique des biens communs mondiaux

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Pour les éveillés il y a un monde un et commun, mais pour ceux qui dorment chacun s’en retourne vers le sien propre. (Héraclite)

L’idée de bien commun, fort ancienne, est aujourd’hui de plus en plus décriée. La pensée néo-libérale ne conçoit que les biens privés, dont la somme totale équivaudrait spontanément à l’intérêt de la société. Au moment où la planète Terre se rétrécit et se réchauffe, on ne saisit pas bien, cependant, comment des milliards de biens privés, pourraient par l’action d’une « main invisible » se coaliser, pour orienter le monde dans des choix stratégiques à long terme.

Je propose de revenir à cette antique question du bien commun, et d’examiner si l’idée d’un bien commun à l’échelle mondiale serait utile à l’élaboration de politiques d’intérêt mondial.

 

L’idée de « bien » a fait l’objet de beaux développements dans la philosophie de l’antiquité, qu’elle soit occidentale ou non. Pour Platon…

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La révolution sera morale


Révolution morale ou morale révolutionnaire?

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La révolution sera morale ou elle ne sera pas. (Charles Péguy)

La mondialisation (la compression planétaire, la circulation mondiale des biens et des signes) fait proliférer les abstractions économiques et sociales et les idéologies (comme le concept de “marché libre” ou celui de “bien commun”) – avec des conséquences très réelles. La respublica mondiale reste sans contenu  politique tangible. Les notions d’“intérêt mondial” et de “bien mondial” sont difficiles à définir et à défendre, en absence de forme effective de gouvernance mondiale.

Par ailleurs, la mondialisation s’appuie et bénéficie de l’explosion des techniques de manipulation de l’abstraction. Quoi de plus abstrait que le virtuel? Nouvel alphabet, le virtuel s’est imposé comme un outil efficace. Le virtuel offre de nouveaux systèmes d’écriture abstraits, mêlant le visible et l’intelligible, combinant image et langage (images de synthèse, simulation numérique) ou superposant le monde réel et le monde virtuel (réalité virtuelle, réalité…

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Nil, Oxus, Indus


Les routes de la foi

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Trente et unième jour

La pyramide de Khéops date de 2560 avant J.-C. Chef d’œuvre et symbole d’une religion tournée vers l’éternité, elle témoigne à l’évidence de l’existence d’une civilisation bien plus ancienne, dont elle serait un visible aboutissement, et un signe pour les siècles futurs. On fait remonter la première dynastie égyptienne au trente-deuxième siècle avant J.-C. Mais il y avait auparavant la « dynastie zéro », dont la capitale était Hiérakonpolis. On y a trouvé des momies, des masques, des statues en pierre et des restes d’une architecture funéraire datés de 3500 ans avant J.-C. Tout ceci atteste de la très grande antiquité du fait religieux, et surtout de la permanence de ses intuitions premières, de son rapport avec la mort, de la substance anthropologique profonde de l’attitude des hommes envers le divin.

Pour faire une simple comparaison de dates, la ville d’Ur en Chaldée, d’où venait Abraham, fut au…

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La banalité de l’exception


La banalité du « nous » et la banalité du « eux »

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Je suis frappé, en ce moment de mondialisation apparente, par la montée des nationalismes, des régionalismes, des tribalismes, et des sectarismes religieux de tous acabits. Plus le monde interagit, sous toutes les formes, et dans un certain désordre il est vrai, plus il semble que les crispations identitaires se multiplient.

Ce n’est pas un phénomène complètement nouveau. Les Russes du 19ème siècle avaient tendance à mépriser « l’Occident » européen pour lui préférer le mythe grand-russe d’une « Eurasie » dominant le monde, et dont Moscou serait la Rome éternelle. Piotr Tchadaïev écrivait en 1836 dans sa « Première Lettre Philosophique » : « Nous n’appartenons ni l’Ouest ni à l’Est ». Pouchkine, Gogol, Dostoïevski ou Tolstoï cherchèrent tous à leur manière à déterminer l’identité russe, qui ne pouvait être ni européenne ni asiatique, mais quelque chose de spécifique assurément, appelée alors « eurasiatique » par ces nationalistes russes. Cet ancien rêve d’une Eurasie russe est soigneusement entretenu, aujourd’hui encore, par…

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En finir avec les monismes et avec les dualismes


1, 2 ou 3? Ou zéro? Ou l’infini?

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Dumézil a démontré que des schèmes triadiques et trinitaires informaient en profondeur la mythologie et la théologie indo-européennes.
En sanscrit, le nombre 3 se dit tri, त्रि, et ce mot a donné l’anglais three, l’allemand drei et le français trois.

La culture védique abonde en références trines et triadiques. Les trividya sont les trois Védas. Les triloka sont les trois mondes, le Ciel, la Terre et l’Enfer. Les triratna sont les trois joyaux de la doctrine, Bouddha, sa Loi (dharma) et sa Communauté (saigha). La Trinatha est la trinité hindoue : Brahma, Vishnou, Shiva. La trijuna est la triade des essences : la conscience (sattva = pureté, vérité), la passion (rajas = force, désir) et la ténèbre (tamas = ignorance, inertie). La trimarga est la triple voie de la réalisation spirituelle (karmayoga, bhaktiyoga, jnanayoga), etc.

On trouve même que les trois bourrelets au-dessus du…

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La gloire humiliée et l’humiliation glorifiée


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Vingt-huitième jour

« Mais chez les humbles se trouve la sagesse » Prov.11,2. Le mot « humble » est traduit d’un mot dérivé du verbe צָנַע, se cacher, s’humilier. Une autre traduction de ce proverbe donne d’ailleurs: « Mais auprès de ceux qui se cachent est la sagesse ». L’idée est sans doute que les humbles, les modestes, se cachent pour fuir l’insolence, éviter le mépris. C’est une attitude sage, en effet. Mais est-ce suffisant pour trouver la sagesse ? La sagesse, non plus, n’aime pas l’insolence et le mépris, et préfère sans doute rester elle-même cachée plutôt qu’être vue en leur compagnie. Mais cela n’explique toujours pas la prime donnée à ceux qui se cachent et à ceux qui s’humilient, quant à leur capacité à héberger la sagesse.

Pour faire un pas vers la compréhension, disons un mot du secret, et de la cache.

L’idée de sagesse cachée est ancienne. On la trouve dans…

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Le Steve Jobs du divin et le Moïse du web


Les grands-prêtres de la technologie aujourd’hui s’efforcent, sans succès durable, d’imiter les prophètes de hier…

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Des sociétés hier bloquées se fissurent sous nos yeux. Des questions que l’on croyait réglées, closes par consensus ou conformisme, se rouvrent inopinément. La question de la religion dans l’espace public, ignorée ici ou là, agite ailleurs des régions entières. Cette résurgence du fait religieux dans l’espace politique effraie certains. D’autres s’en réjouissent.

L’esprit laïc « à la française », défendu par une certaine vision de la démocratie est, notons-le, une invention relativement récente. En France cela a pris des siècles avant qu’une loi proclame la séparation des Églises et de l’État, en décembre 1905, mais non sans avoir frôlé la guerre civile, tant gauche et droite étaient divisés.

D’où vient cette loi ? En 1903, le gouvernement d’Émile Combes expulsait encore les Chartreux de leurs couvents. Les religieux étaient tirés manu militari de leurs retraites et contraints d’émigrer en Espagne, au Royaume-Uni ou en Belgique. Clemenceau recommandait l’interdiction pure et simple des…

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Laisser de côté la joie et la peine


Quarantième jour

Le sujet que je me propose de traiter ici, de façon approfondie, sur une durée longue, et dont j’ai déjà commencé de traiter certains aspects, est d’une richesse infinie. Les sources sont innombrables. Les thèses que l’on rencontre sont fort variées, comme les nations, comme les âges. J’ai déjà dans des notes accumulées de quoi alimenter ce blog de centaines de billets.

Dans le même temps, je suis fort conscient d’un décalage radical entre la visée générale de cette thématique, et l’état actuel du monde. Qu’est-ce qu’ Agni, Zoroastre ou Osiris peuvent avoir comme rapport avec l’Irak, la Syrie, Poutine, Obama, Bush ou les massacres d’enfants par les talibans du Pakistan? Apparemment, aucun rapport. Pourtant c’est ma conviction que les grandes religions du passé éclairent les religions du présent et celles de l’avenir d’une lumière spéciale. Je suis pour la mémoire longue, et j’essaie de mettre les choses dans une perspective pluri-séculaire. De grandes religions ont vu leur naissance et leur déploiement, et particulièrement depuis cinquante cinq siècles, dans une zone géographique qui englobe la vallée du Nil et celle de l’Indus, en passant par le bassin du Tigre et de l’Euphrate et la vallée de l’Oxus. Or le Pakistan est situé entre l’Indus et l’Oxus, n’est-ce pas ? L’Iran et l’Irak (tout comme l’Irlande, d’ailleurs…) tirent leurs noms des anciens Aryas, peuple fondateur d’au moins deux religions, celle du Véda en Inde, et celle du Zend Avesta en Iran.

Ma passion pour ces savoirs presqu’oubliés, en tout cas négligés, me fait parfois imiter Diagoras de Melos (5ème siècle av. J.-C.), surnommé « l’athée ». Antoine Fabre d’Olivet rapporte que ce personnage moqueur et irrévérencieux discréditait les Mystères en les divulguant, en les expliquant. Il allait jusqu’à les singer en public; il récitait le Logos orphique, dévoilait sans vergogne les Mystères d’Eleusis et ceux des Cabires.

Je ne prendrai pas le risque de paraître irrévérencieux ou athée en citant des exemples des mystères sacrés de toutes les périodes passées, et de toutes origines. D’où ces quelques précautions liminaires. Je poursuis une visée anthropologique, et non apologétique. Ce qui m’intéresse c’est de dégager, si c’est possible, les grandes constantes de l’esprit humain, dans ses rapports avec le « mystère ». Ce qu’est ce « mystère », je ne le définirai pas, si ce n’est de façon implicite, en multipliant les approches, en faisant varier les angles, en accumulant les références, en évoquant la mémoire immense des peuples qui les ont engendrés et qui les ont conservés dans leurs livres sacrés.

Ces constantes existent, j’en ai la certitude. Par exemple, l’idée d’une divinité unique, principale, créatrice, n’est certes pas l’apanage de telle ou telle religion. On la retrouve sous diverses formes, à des époques extrêmement reculées, bien plus anciennes que le temps où Abraham a quitté la ville d’Ur en Chaldée.

Il y a d’autres constantes encore, qui ont trait à la réflexion sur l’origine et sur la mort, sur la connaissance et le non-savoir, sur l’esprit, et ses désirs.

Un souffle profond, de nature identique, parcourt les pages du Livre des morts, des manuscrits de Nag Hammadi, des Védas ou du Zend Avesta. Je crois qu’il est possible d’entendre ce souffle, et même d’en respirer l’odeur. Et je crois aussi, qu’une plongée, même brève, dans ce monde stupéfiant, peut nous apprendre quelque chose sur le monde tout aussi stupéfiant que l’on nous montre dans les médias, ce monde de violence et de mensonge, peuplé de « gnomes » et de « nains » (lire: les spéculateurs et les puissances corrompues qui décident de l’ordre du jour).

« Ceux qui s’agitent à l’intérieur de l’ignorance se considèrent comme sages, circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. » (KU. 2.5)

J’ai longtemps pu observer, et dans les meilleures arènes, l’hypocrisie, l’incompétence et la lâcheté de ceux qui devraient, en théorie, être des maîtres de la vérité, de la science et du courage.

Ce monde va mal. Mais il est aussi plein d’idées nouvelles, et également riche d’idées anciennes. J’aspire à explorer les unes, et revivifier les autres. Je poursuis, ce faisant, patiemment, un projet long, difficile à qualifier, mais non inqualifiable. Quelque chose comme : « méditer sur ce qui est difficile à percevoir, pénétrer le secret, qui est déposé dans la cachette, qui réside dans le gouffre antique » , et pour ce faire je suis prêt à « laisser de côté la joie et la peine .» (KU. 2.12)

La Fin des grands récits. 1


« Ma grand-mère était née en 1922, les arrestations et les exécutions, elle avait vu ça toute sa vie, toute son existence… Après sa mort, ma mère m’a révélé un secret de famille… Elle a écarté un rideau… soulevé un voile… Quand mon grand-père était revenu d’un camp du Kazakhstan en 1956, c’était un sac d’os. Et elles n’ont dit à personne qu’il était leur mari, leur père. Elles avaient peur… Elles disaient que c’était un étranger, un vague parent. Il a vécu avec elles quelques mois, et puis elles l’ont mis à l’hôpital. Là, il s’est pendu. Maintenant il faut… il faut que j’arrive à vivre avec ça, avec ce savoir. Il faut que je comprenne… (Elle répète.) Que j’arrive à vivre avec ça… Ce que grand-mère redoutait le plus, c’était un nouveau Staline et la guerre. Elle a passé à se préparer aux arrestations et à la famine. Elle cultivait des oignons sur le rebord des fenêtres et mettait du chou à mariner dans d’énormes casseroles. (…) Elle me répétait tout le temps: « Tais-toi! Ne dis rien! » Ne dis rien à l’école… Ne dis rien à l’université… C’est ainsi que j’ai grandi, parmi des gens comme ça. Nous n’avions aucune raison d’aimer le pouvoir soviétique. Nous étions tous pour Eltsine! »

Svetlana Alexievitch. La Fin de l’homme rouge. 2013. p.131

« Moscou est littéralement en train de mourir de faim, avait dit le professeur Kouznetsov à Trotski. Ce n’est pas ça la faim. Pendant que Titus faisait le siège de Jérusalem, les mères juives mangeaient leurs propres enfants. Quand j’aurai obligé vos mères à manger leurs enfants, alors vous pourrez venir me dire: « Nous avons faim ». »(Trotski, 1919)

Ibid. p. 20

« Ils ont commencé par jeter les enfants dans une des fosses… Et ils les ont recouvert de terre. Les parents ne pleuraient pas, ils ne suppliaient pas. Vous demandez pourquoi? J’ai réfléchi à ça… Quand un homme est attaqué par un loup ou par un sanglier, il ne va pas le supplier, l’implorer de lui laisser la vie… Les Allemands regardaient au fond de la fosse en rigolant, ils jetaient des bonbons dedans. Les politzei étaient complètement bourrés… Ils avaient les poches pleines de montres… Ils ont enterré les enfants. Et ils ont ordonné à tout le monde de sauter dans l’autre fosse. Nous étions là, maman, papa et ma petite sœur. »

Ibid. p. 234

« Ça, c’est la ville d’Orsk, près d’Orenbourg. Des trains de marchandise partaient jour et nuit pour la Sibérie avec des familles de koulaks. Nous, on montait la garde dans la gare. J’ouvre un wagon et, dans un coin, je vois un homme à moitié nu, pendu à une ceinture. Une mère berce un bébé dans ses bras, et l’aîné, un petit garçon, est assis par terre. Il mange ses excréments avec ses mains, comme de la semoule. » Ferme la porte me crie le commissaire. C’est de la racaille de koulaks! Il n’y a pas de place pour eux dans la nouvelle vie! » L’avenir… Il devait être magnifique… Il allait être magnifique, plus tard…. J’y croyais! (Il crie presque).

Ibid. p. 208

Les trois cris de Dieu et les trois chevelures du Feu


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Vingt-septième jour

Je suis pas intéressé par les séparations, par les exclusions, par les invectives (« eux contre nous »). Ni par l’universalisme abstrait, le syncrétisme laxiste, la molle unanimité. Je suis à la recherche d’une vraie substance, d’une matière anthropologique, dense, durable, pérenne. La méthode choisie implique de naviguer entre les continents, mais pas de faire escale n’importe où, dans le genre d’une Odyssée de hasard. Je prends plutôt pour modèle Pythagore, dont Eusèbe de Césarée nous dit : « Pythagore s’en fut à Babylone, en Égypte, dans toute la Perse, s’instruisant auprès des mages et des prêtres ; on rapporte qu’il s’entendit aussi avec les Brahmanes. »1

L’idée de base est la suivante : personne n’a le monopole du divin, ni même de son unité profonde, originaire, sous l’apparence baroque des multiplicités. Par exemple, dans les Védas, Agni est certes le dieu du feu, mais il symbolise en réalité le Divin sous ses différents…

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Quatre vérités à propos de la crise mondiale. Vérité n°2


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Une Europe purement Frontex n’a aucune chance de survivre dans un monde mondialisé. Pourquoi ? Parce que riche, vieille et malade, l’Europe aura de plus en plus besoin de nounous cap-verdiennes, de médecins éthiopiens, d’infirmières philippines, de maraîchers chinois, de cuisiniers vietnamiens, de vigiles sénégalais etc. (NB : Je ne veux blesser personne par cette énumération chaotique. Je ne propose là qu’un inventaire à la Prévert. On peut aisément mettre toutes les nationalités sur un papier dans un bocal et toutes les professions désertées par les Européens et agiter. Il en sortira la distribution qui semblera correcte). Autrement dit le sécuritaire ne réglera rien, sauf en apparence, pour la galerie des gogos. Il y a bien plus important. On se rappelle le slogan : « It’s the economy, stupid ». Mais il y a un petit problème. L’Europe est condamnée à errer, comme jadis Ulysse entre Charybde et Scylla, c’est-à-dire entre la récession…

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Quatre vérités à propos de la crise mondiale. Vérité n°3


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L’explosion sociale est toujours une option dans l’échiquier des possibles. La récession économique mondiale, qui est structurelle, systémique, et qui ne fait seulement que commencer, porte en elle tous les ferments nécessaires à la multiplication des révoltes sociales, au Nord et au Sud, sous les formes les plus diverses, les plus inattendues, et, le moment venu, les plus sanglantes. Les jacqueries agricoles ou les scènes de pillages dans les banlieues observées il n’y a pas si longtemps en France sont encore comme des jeux d’enfant gâtés. Préparons-nous dès maintenant à subir dans des futurs proches la puissance destructrice et délirante des peuples en colère lorsqu’ils s’entre-dévoreront à travers la planète.

Quel pessimisme, me dira-t-on ! OK. Soit. Essayons d’être optimistes pour un moment. Mettons par exemple qu’au sein des régimes les plus corrompus, les tyrans variés du monde pourraient continuer de couler encore des jours heureux, avec une bonne police, une…

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Quatre vérités à propos de la crise mondiale. Vérité n°1


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L’excellente série TV britannique Utopia pose crûment le problème. Dans une planète surpeuplée, aux ressources limitées, le manque structurel de terres arables, d’eau potable, de nourriture, d’énergie, se traduira inévitablement par la guerre civile mondiale, si l’on n’y porte pas bon ordre. Utopia fournit une solution:un savant fou invente le projet Janus qui doit permettre de stériliser presque toute l’humanité, sauf les Roms, « race élue » (par lui), pour survivre au 22ème siècle.

Nous sommes aujourd’hui sur Terre plus de 7 milliards et 200 millions d’humains. On compte, chaque jour, 232 000 personnes de plus. L’horloge des naissances offre une image de leur accroissement journalier.

Dans les 20 pays les plus populeux du monde, on ne compte qu’un seul pays européen, l’Allemagne, à la 16ème place avec 82 millions. La France occupe la 21ème place.

Pour faire court, l’Europe riche vieillit vite dans un monde pauvre et qui s’accroît…

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La « Grande Guerre Terminale » du 21ème siècle.


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Il faut prendre comme un révélateur la droitisation accélérée des droites en Europe, sur le thème de l’immigration notamment, et sur fond de crise continue, semblant sans issue. Ainsi le retour de Sarkozy, l’attitude autiste et répugnante d’un Cameron, la Suisse raciste et haineuse, etc.

Tout cela révèle quoi ?

D’abord la lâcheté, la myopie, le populisme des dirigeants de ces partis xénophobes, étriqués, sans imagination, corrompus, et marionnettes d’intérêts puissants et occultes, qui favorisent tout ce qui peut faire diversion dans l’esprit inconstant et mobile des peuples.

Ensuite, l’incapacité structurelle, systémique, des hommes politiques au pouvoir à traiter effectivement les maux mondiaux dont ils sont eux-mêmes les responsables, les organisateurs. Certes on peut demander à des pompiers pyromanes, simplement parce qu’ils portent l’uniforme, de lutter contre les incendies dont ils sont eux-mêmes les boutefeux. Mais l’eau qu’ils projettent sur les flammes semble raviver encore et encore ce qu’elle est censée…

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L’électrodynamique quantique, la Kabbale et le Logos.


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Vingt-cinquième jour

Face aux plus grands mystères, il y a la possibilité de l’allégorie, ou de l’anagogie, pour faire avancer la spéculation. C’est naturellement une procédure risquée. Mais elle est créative, heuristique. Et parfois, du choc de silex choisis, suffisamment grandioses, peut-on espérer en retour quelques étincelles de compréhension renouvelée.

A titre d’exemple exploratoire, je me propose d’employer des images tirées de l’électrodynamique quantique (QED) afin de les comparer à certaines interprétations de la lumière divine, telle que décrite par la Kabbale.

On peut observer, lors des trajectoires de particules « réelles », l’apparition de particules « virtuelles », ou « intermédiaires », qui ont une vie éphémère, le temps de parcourir des boucles fermées, pendant des intervalles d’espace-temps extrêmement courts. Lorsqu’on calcule le diagramme de Feynman de ces boucles, on obtient parfois des résultats « divergents », c’est-à-dire infinis, soit que l’énergie des particules intermédiaires soit très grande, soit que ces particules aient de trop courtes longueurs…

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Un lit à deux places pour Dieu


Retour sur Alexandre Grothendieck

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Vingt-troisième jour

Alexandre Grothendieck, l’un des plus grands, et peut-être le plus profond mathématicien du 20ème siècle, est mort la semaine dernière. Comme Albert Einstein dans le domaine de la physique, Alexandre Grothendieck a bouleversé la notion la plus fondamentale de toutes, celle d’espace, dans son acception mathématique. En fait, il a inventé une « géométrie nouvelle » aux implications incalculables, si j’ose dire. Voici ce qu’il en dit : « On peut considérer que la géométrie nouvelle est avant toute autre chose, une synthèse entre ces deux mondes, jusque là mitoyens et étroitement solidaires, mais pourtant séparés : le monde « arithmétique », dans lequel vivent les (soi-disants) « espaces » sans principe de continuité, et le monde de la grandeur continue, où vivent les « espaces » au sens propre du terme, accessibles aux moyens de l’analyste et (pour cette raison même) acceptés par lui comme dignes de gîter dans la cité mathématique. Dans la vision nouvelle…

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Le mystère védique de la Parole et du Feu


Trente-neuvième jour

La cérémonie védique est une liturgie du chant, du cri, et de l’hymne, en présence du Feu et du Sôma. Conjointement, le chant, le cri et l’hymne représentent trois instances de la « parole ». Le Feu et le Sôma sont aussi « parole », et de plus, ils sont « chaleur », « lumière », « souffle ».

« Par le Chant, et à ses côtés, Il crée le Cri ;

par le Cri, l’Hymne ;

et par les trois invocations, la Parole. »

Gayatrena prati mimîte arkan ; arkea sâma ; traiṡṭubhena vakam! Ṛg Veda I, 164, 24

Quel est ce « Il » qui « crée le cri »? C’est le Feu, le feu sacré qui allume, éclaire, enflamme et consume le Sôma, en s’embrasant, en crépitant, en grondant, en « criant », au milieu du cercle des sacrificateurs, qui eux aussi chantent, crient et psalmodient. En s’embrasant, en crépitant, en grondant, le Feu « chante », « crie » et « parle », avec le Sôma, par le Sôma et grâce au Sôma. Le Feu se nourrit du Sôma, il en tire sa puissance, sa lumière et sa force, et le Sôma révèle et accomplit sa véritable nature par le Feu.

Quel est ce Sôma ? Il résulte de l’union intime de l’eau, d’une sorte d’huile (issue du beurre clarifié) et d’un jus fermenté, enivrant (pouvant être produit à partir du Cannabis sativa, du Sarcostema viminalis, de l’Asclepias acida ou de l’Ephedra). L’eau vient du ciel, l’huile vient du lait des vaches, nourries d’herbes poussant grâce à l’eau et au soleil, et le Cannabis sativa, qui vient aussi de la terre et du soleil, contient un principe actif qui crée des soleils et du feu dans les esprits.

Trois cycles de transformations sont mis en jeu. Un cycle long, cosmique, qui part du soleil et du ciel, et qui résulte en eau, en huile et en liqueur, formant le Sôma. Le cycle court commence avec le feu nouveau, dont la première étincelle est produite par le prêtre allumeur au moyen de deux baguettes (l’une en bois d’acacias, l’autre en bois de figuier). Une baguette (appelée arsani) est en forme de flèche, et l’autre offre une forme de fente, de yoni. Le cycle court implique aussi la fabrication du Sôma « frais ». Il y a l’élaboration de l’huile à partir du lait et du beurre clarifié. Il y a l’écrasement des feuilles de Cannabis dans le mortier à l’aide du pilon de pierre. Et il y a le temps de maturation, de fermentation.

Et le troisième cycle, plus court encore, inclut le chant, le cri et la prière, ainsi que la consommation du Sôma par les sacrificateurs.

Trois cycles. Trois feux : le feu du soleil, le feu du foyer et le feu de l’esprit. Trois cris, celui du Feu, celui du Sôma et de celui de l’Esprit.

« Je suis la fin du judaïsme »


Trente-huitième jour

Le philosophe Jacques Derrida a écrit dans ses Carnets cette phrase pour le moins curieuse : « Je suis la fin du judaïsme ». Dans quel contexte ? Il est parti d’une citation de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », qu’il traduit et développe à sa manière, et qu’il adapte à sa propre réflexion de cette façon: « Qu’est ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

Qu’est-ce que Derrida aime ? Le judaïsme. Qui aime-t-il ? Sa mère, qui est alors agonisante. Mais qu’est-ce qu’il aime par-dessus tout ? Dieu ? « Quel Dieu j’aime ? » se demande Derrida, plus de quinze siècles après saint Augustin. Il aime par-dessus tout ce Dieu unique, unique comme un événement peut être unique. Comme la naissance est unique, ou comme la mort est unique.

La mort de sa mère représente pour Derrida la fin d’un judaïsme. Après ce judaïsme il faudra en fonder un autre. Derrida dit alors qu’il est la « fin du judaïsme », du judaïsme tel que sa mère vivante l’incarnait encore, et auquel sa mère vivante donnait son visage.

Mais ce visage maternel désormais disparu, quoique ineffaçable, et son propre visage, à lui Derrida, défiguré, paralysé, le propulsent dans un avenir imprévisible. « C’est fini ». Derrida sait désormais qu’il est bien la fin de ce judaïsme, ce qu’il généralise (peut-être imprudemment?) en disant : « Je suis la fin du judaïsme ».

Jacques Derrida dit qu’il va commencer un nouveau judaïsme, un « judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui ». En fait il se peut qu’il veuille même (ainsi qu’il le dit p. 206 de Circonfession) fonder une autre religion, et même, par sa philosophie, refonder toutes les religions.

Quelle différence y a-t-il entre cette nouvelle religion de Derrida et le christianisme (qui était déjà aussi une sortie du judaïsme, en vue d’une « refondation » dans une « autre » religion) ? La réponse de Derrida semble simple : « le christianisme a abandonné la lettre et la circoncision ».

A vrai dire, et pour ma part, j’estime que ces deux points peuvent se discuter, pour le moins… La lettre est toujours là, dans le christianisme, quoi que Derrida en pense. Les Bibles abondent. La Septante, la Vulgate et la traduction de Luther témoignent de la vigueur de la lettre dans les « nations ». La lettre reste là, mais c’est la question de l’esprit qui est posée, toujours, encore et à nouveau. Quant à la circoncision, elle n’a pas été abandonnée, non plus. Seulement il s’agit moins de celle du prépuce, que de celle du cœur, et aussi de celle des yeux et des oreilles. Il s’agit toujours d’ouvrir. Mais la question est maintenant : ouvrir quoi ? Et pour quoi ?

Mais si Derrida se dit, contre le christianisme, fidèle à la lettre et à la circoncision, en quoi innove-t-il alors ? En quoi peut-il prétendre fonder une autre religion, qui serait après la « fin du judaïsme » un « autre judaïsme » ?

Consultons son programme de refondation. Il s’agit, dit Derrida, de « refonder les religions en s’en jouant, réinventer la circoncision, re-circoncire ce qui se dé-circoncit, déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ».

Petit examen critique de ce programme.

« Refonder les religions en s’en jouant ». Il n’y a pas d’enjeu là où il n’y a rien qu’un jeu. Le jeu, précisément, c’est ce qui en dépit de l’apparence des mots, ne présente que des pseudo-enjeux, des enjeux de plastique. On ne peut rien fonder sur le jeu. Car quand la fondation « joue », quand elle a « du jeu », alors c’est qu’elle tremble, qu’elle vacille, et qu’elle ne peut rien assurer de stable.

« Réinventer la circoncision ». OK. Mais en quoi cela est-il neuf par rapport à ce que disait déjà saint Paul sur la nouvelle circoncision, non celle du prépuce (qu’il disait laisser à saint Pierre) mais bien celle du cœur ?

« Re-circoncire ce qui se dé-circoncit ». Selon les termes mêmes de Derrida, la circoncision est un acte unique, un événement fondateur. En quoi et comment les prépuces de chair se reforment-ils spontanément ? Ou alors la dé-circoncision n’est-elle qu’une métaphore, s’appliquant non à la chair mais à l’esprit ? Mais alors ne se ramène-t-on pas au cas précédent et à la proposition de saint Paul ?

« Déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ». Encore la métaphore du jeu. Mais là il ne s’agit plus de jouer (avec Dieu?) mais de « déjouer Dieu » (!). Le mythe de Babel nous avait pourtant mis sur la piste. Le Dieu-Un n’est-il pas opposé à l’idée même d’une langue une parmi les hommes ? Pourquoi donc ce Dieu – qui a permis la « confusion des langues » – voudrait-il maintenant se les « réapproprier », et donc par là-même les unifier? Et d’ailleurs, ne seraient-elles pas infinies les limites d’une langue une, pour dire la diversité elle-même infinie des possibles, des pensées, des images, des rêves, des fulgurances ? L’existence même des « intraduisibles » parmi les langues des hommes, n’est-elle pas une sorte de preuve de l’impossibilité (et de l’inutile pauvreté) de l’idée de langue une ?

Ce que j’aime chez Derrida, c’est qu’il est prêt à prendre tous les risques de la parole. Il en joue, la déjoue et la met en joue. C’est un poète du mot qui ouvre, et qui provoque. Ainsi :

« Je suis le dernier des Juifs. »

Le sonar de l’insondable


Trente-septième jour

Le sonar de l’insondable

Le shamanisme est sans doute la plus ancienne religion du monde, la plus universelle. Elle se rencontre à toutes les époques et dans tous les continents, sous des formes sensiblement analogues. Dans le shamanisme, le monde est plein de dieux. On les rencontre à chaque pas, dans les montagnes et les forêts, les savanes et les steppes, les déserts et les toundras, les sources et les rivières, les lacs et les nuages, les tonnerres et les éclairs, les brumes et l’aube, le crépuscule et les étoiles, les aigles et les zéphyrs, les lions et les gazelles. La liste est longue de ces dieux multiformes dont l’homme expérimente directement la présence, sans prêtres ni lois, sans églises ni temples, sans paroles ni musiques. C’est la religion de l’enfance de l’humanité, et c’est l’enfance de la religion, c’est le temps de la naissance des mythes.

Puis apparaissent des religions dotées de prêtres, d’autels, de cérémonies. Paroles, hymnes, chants, sacrifices, offrandes prétendent à incarner le divin sous diverses formes. L’harmonie première, ancienne, qui régnait entre les dieux et l’univers laisse place à l’Homme, isolé dans un monde qui le dépasse, et qu’il ne comprend plus. Un abîme absolu, un gouffre sans fin, sans fond, s’est creusé entre la conscience humaine et l’idée du divin. Les anciens mythes ne suffisent plus à le combler. L’Homme a besoin de plus de sens. La religion alors, se fait loi et révélation. Révélation du mystère qui sépare et qui fonde. Révélation d’une dualité fondamentale de la finitude humaine, et de l’infini. Révélation par la Loi et par la Parole, sous toutes ses formes, à laquelle répond en écho la voix de l’homme qui prie, qui crie, qui psalmodie. Les dieux ne sont plus dans le monde, ni du monde, ils habitent le mystère de cette Parole, dont on ne sait d’où elle vient ni où elle va. La révélation se donne sans cesse sous des formes analogues, inattendues. Chaque époque a ses prophètes. Il fallait des langues diverses, à des âges divers. Des sens nouveaux surgissent. C’est le temps des révélations exotériques, et c’est aussi le temps souterrain de l’ésotérisme. Les initiés le savent : la révélation secrète est la véritable révélation, décisive. Mais elle n’est pas facilement accessible. Elle est obscure, contradictoire, voilée. On ne peut nommer Dieu de son nom véritable. Ses attributs mêmes sont indicibles. Comment peut-on dire de Dieu qu’il est «vivant», ou «très haut», ou «très sage»? Tous ces mots ne sont-ils pas autant de limitations verbales de l’infini? Ces mots disent seulement qu’il n’est pas mort, qu’il n’est pas bas, qu’il n’est pas fou. Mais aucun des attributs des langues humaines ne s’applique, même de façon minimale. S’il vit, ce n’est pas de la même vie que les hommes, s’il est haut ce n’est pas à la manière des montagnes ou des étoiles. S’il est sage, ce n’est pas à la manière des philosophes, et ainsi de suite. Toute affirmation en la matière est toujours négation des affirmations et aussi négation des négations. Le mystère se cache sans cesse dans les profondeurs.

Les mystiques, naturellement, ne cessent jamais d’essayer d’exprimer l’inexprimable. Les mots dont ils usent ne visent pas l’essence, mais seulement à en cerner les contours les plus flous, les plus lointains, là où la lumière faiblit suffisamment pour des yeux mortels. Les philosophes, moins avancés encore, s’efforcent, eux aussi, de construire des images logiques de ce qui ne se prête pas à la représentation.

Les philosophes finissent leurs livres là où les mystiques disent commencer. Mais ni les uns ni les autres ne vont jamais si loin qu’ils sortent de leur humaine condition. Les uns marchent sur la tête des autres, mais tous, ils sont bien loin des étoiles possibles.

Le Psalmiste avait dit : « Du fond de l’abîme, je crie vers toi ». Cette simple phrase s’entend en deux sens. Cela peut signifier: « Je crie vers toi du fond de l’abîme (où je suis) », mais aussi : « Du fond de l’abîme (où Tu es), je crie vers toi. »

Il est intéressant de privilégier cette dernière interprétation. Si l’Homme est un terrien, il n’est pas dans l’abîme. Sa nature finie ne le permettrait pas. C’est bien le divin qui est dans l’abîme, qui est « abîmé ». Il s’agit, par le cri, de rendre visible cet abîme sans écho. La voix est ce sonar, qui lance son cri vers l’insondable.

La trans-humanité et son exode futur


Trente-sixième jour

Il y a des mots presque complètement intraduisibles d’une langue à l’autre. Ils exigent la médiation de plusieurs métaphores, et des accumulations d’images approximatives, si l’on veut en donner une idée. Ces mots ne peuvent pas voyager aisément dans les esprits, ils ne peuvent que très difficilement s’exporter.

Je prendrai ici un exemple, tiré de la Chāndogya-upaniad. « Brahman est en vérité tout ceci. Celui qui est apaisé doit le vénérer comme tajjalān. A présent, l’homme est en vérité fait de détermination (kratu). Telle détermination a l’homme en ce monde, tel il deviendra en partant d’ici. » (CU 3.14.1)

Le terme sanskrit de tajjalān est pratiquement intraduisible. Mais il peut être décomposé1 en trois syllabes précédées du démonstratif « cela » : tad + ja + la + an. Chaque syllabe porte un sens relatif au  brahman. Le monde est tajja : « cela – engendré de lui » [ tad +ja = tajja], tad « cela » et ja se rattachant à la racine JAN « naître, produire ». Par une inversion de ce processus d’engendrement, le monde est aussi talla « cela – attaché et dissous en lui » [tad + la = talla], où la a pour racine LĪ (liyate/layate) « attacher, dissoudre ». Enfin le monde est tadana « cela qui respire et vit en lui » [tad + an + a], où an a pour racine AN « respirer, vivre ». Le mot tajjalān décrit de manière concentrée le monde en ses trois états d’engendrement, de dissolution, de vie/respiration, s’identifiant à l’essence même du  brahman. Il décrit aussi, par l’ambivalence de la racine LĪ, son attachement à ce dernier, excluant par là toute idée de séparation entre le monde et le  brahman .

Un mot pour quatre idées. Si l’on voulait simuler tajjalān en français cela pourrait donner quelque chose comme : çanédissousliévit

Généralisons. Si des mots essentiels d’une culture donnée n’ont pas d’équivalents plausibles dans une autre culture, faut-il en conclure que l’humanité est fondamentalement parcellisée, découpée en petites provinces plus ou moins autistes, gardant par devers elles leurs idiosyncrasies, leurs jardins secrets, leurs grammaires intimes, et par là leurs dieux et leurs codes? C’est une hypothèse possible.

Quoi qu’il en soit, il y a là un argument pour souligner la difficulté d’une approche purement idéaliste du phénomène humain. Concevoir a priori une humanité « une », tissée d’une essence unique, plaît naturellement aux esprits avides de communication, de transparence et d’unité. Mais cela n’éradique pas pour autant l’hypothèse d’une humanité moins « une » que clivée, moins transparente qu’obscure, moins communicante que réservée ou même muette. Il n’est pas question de trancher ici cette question. On veut seulement laisser planer un doute sur les réponses possibles, et par là suggérer une piste de réflexion.

On connaît l’existence de groupes tribaux ou religieux, qui décrètent sans hésiter leur séparation métaphysique d’avec le reste de l’humanité. Ils tirent ce sentiment de singularité absolue d’une décision, à eux seuls communiquée, de la volonté divine, ou bien de l’effet de leur propre volonté de domination sans partage. Cette capacité d’exclusion de pans entiers de l’humanité n’est ni nouvelle, ni limitée à telles ou telles cultures. Elle semble constitutive, paradoxalement, du fait même d’être homme. On pense à ces tribus « premières » qui se donnent exclusivement à elles-mêmes, dans leur propre langue, le nom d’hommes, sous-entendant que quiconque n’est pas de leur tribu n’est pas non plus vraiment humain.

Le rêve d’une « trans-humanité », capable de se modifier génétiquement et neurologiquement, et d’accéder ainsi à une mutation complètement impensée de la race humaine, n’est presque plus une utopie lointaine. Ce rêve est là pour rappeler la brûlante actualité du projet latent et fou d’un exode d’un sous-ensemble privilégié de l’humanité hors des contingences humaines en général. Cet exode peut pour le moment n’être que fiscal ou politique, mais il pourrait bientôt devenir génétique, neuronal, anatomique et un jour peut-être biologique. Le mythe hollywoodien d’un exode planétaire, d’une fuite de quelques mutants hors d’une Terre polluée, irradiée et profondément scarifiée par la guerre civile mondiale, pourrait alors prendre une forme de vérification.

En une telle occurrence catastrophique, la reconnaissance entre les mutants privilégiés possédera quelque forme symbolique ou langagière . Pour prendre une ancienne image, ceux qui prononceront correctement le futur shibboleth pourront monter dans l’arche interstellaire destinée à sauver la trans-humanité du déluge. Les autres seront condamnés à la Terre.

Je pense que les mots comptent donc énormément. Ils ont pouvoir de vie et de mort. Il vaut la peine de revenir tout particulièrement sur le cas de quelques intraduisibles, parce qu’ils représentent en quelque sorte le symptôme verbal d’une séparation en puissance, d’une séparation culturelle, religieuse et civilisationnelle de l’humanité en deux castes : les sachants et les ignorants ; les élus et les déchus ; « eux » et le « reste ».

1Cf. Les Upaniad.Trad. A. Degrâces. 2014, p.128

Fado


Le mot fado vient du latin fatum. S’y joue l’art subtil du destin, son hasardeuse errance ou sa force concentrée, entre autres. C’est l’un des mots les plus indubitablement portugais. Il porte donc cette part d’infini que toute côte ouest ouvre au regard. Cette porte, ce portique, que le vin de Porto même ne ferme pas. C’est l’horizon infini des mers non fermées. Du moins leur fermeture, assez tôt arrivée, sembla un temps hors de portée.

Plus haut vers le Nord, les Celtes ont aussi une terre, tournée vers le soleil couchant, ce lieu qu’on appelle « maghreb » ( مغرب ) en arabe. Les Bretons l’appellent « Finistère », finis terrae, la fin de la terre. Mais la terre portugaise n’est pas une fin, elle est au commencement de la mer.

Le fado sent la mer et la marée, la houle et la nausée, l’ivresse et le large, le vent et l’abîme. Il est évident d’ailleurs que la profonde métaphysique arabe, la sinuosité de ses mélopées, le chiffre de ses divines arabesques, se trouve traduit de quelque façon dans le chant profond de ces côtes partagées.

Voici ce qu’en dit Pessoa : « Le fado n’est ni gai ni triste. C’est un épisode d’intervalle. L’âme portugaise l’a conçu quand elle n’existait pas, et désirait tout sans avoir la force de le désirer. Les âmes fortes attribuent tout au Destin ; seuls les faibles font confiance à la volonté personnelle, parce qu’elle n’existe pas. Le fado est la lassitude de l’âme forte, le regard de mépris du Portugal au Dieu en qui il a cru et qui l’a aussi abandonné. Dans le fado, les Dieux reviennent, légitimes et lointains. »

Il y a d’autres mots encore en portugais, qui importent au philosophe et au poète. Par exemple ser et estar. La plupart des langues, dont le français et l’allemand, n’ont que le verbe être ou le verbe sein. Ser et estar distinguent immédiatement, dans la langue portugaise, l’être en soi et l’être dans le monde, là où il faut de longs paragraphes amphigouriques dans ces langues amputées, pour croire saisir cette nuance d’importance. Il est vrai que deux verbes pour être, c’est encore bien peu.

Quant au fado, il est entre l’être-ser et l’être-estar, et les unit par l’air de sa musique.

Bibliographie

F. Pessoa, Proses, in Œuvres complètes, 1988, p.391, cité par F. Santoro, Article « Portugais », Vocabulaire européen des philosophies, 2004

Webcam-gate


Les webcams deviennent un outil performant de pénétration de l’intimité au service des pédophiles, des espions de la NSA, et des cocus. Matériels et logiciels d’espionnage intime prolifèrent sur la Toile. Le voyeurisme pervers, militariste ou utilitariste ne fait que commencer. L’avenir promet des surprises grandissantes en la matière. Tous les téléphones portables sont désormais des yeux et des oreilles de voyeur en puissance, attendant d’être activés à distance en quelques clics. Les nano-drones, petits insectes télé-contôlés et ne pesant quelques grammes, viendront augmenter de plusieurs degrés la pénétration des regards dans les bureaux, les chambres à coucher et les salles de bains.

Mais le plus étonnant c’est la volonté, semble-t-il sans limite, de se servir effectivement de ces techniques à l’école, au bureau ou à la maison. Le marché de l’espionnage intime est énorme et va exploser au-delà de l’imagination.

Blake Robbins, un élève américain, a déclenché un véritable scandale, le « WebcamGate », en accusant les responsables de son école (Lower Merion High School) d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.
Tout a commencé quand Blake Robbins, âgé de 16 ans, s’est vu reprocher par l’un des responsables de l’école, M. Lindy Matsko, de s’être livré à des « pratiques impropres » à son domicile. Pour étayer cette affirmation, M. Matsko a produit des photos prises à distance par l’intermédiaire de la webcam, et qui montrait le jeune Blake en train de manipuler deux « pilules », qui seraient en fait des substances illégales. La famille de Blake a affirmé que ce n’était que des bonbons.

Après le dépôt d’une plainte des parents au nom de Blake et des 1800 autres élèves utilisant les mêmes ordinateurs portables dans ce district scolaire, l’affaire a été jugée : 610.000 $ ont été attribués aux plaignants, dont la plus grande partie (450.000 $) est allée aux avocats….

L’Electronic Frontier Foundation s’est lancé dans la bataille, et a témoigné devant le Congrès pour que de nouvelles lois protégeant la vie privée soient adoptées contre la vidéo-surveillance cachée. Combat pour l’honneur de la cause. Mais ce qui est caché a vocation a resté caché, n’est-ce pas ?

Cette affaire révèle un phénomène bien plus ample. Le WebcamGate est l’amorce d’un mouvement global vers la transparence absolue des vies aux regards panoptiques, des agents de n’importe quel État, ou de n’importe quelle entreprise, mais aussi des malfaisants de toutes sortes, y compris n’importe quel individu, jaloux, trompé ou pervers.

Plus rien de nos vies ne doit plus échapper désormais au système panoptique général.

La tendance lourde (rendue évidente par l’alliance objective entre le « tout-sécuritaire » et les immenses profits techno-post-industriels de l’appropriation mercantile du domaine personnel) est que rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique, pan-acoustique et pan-gnostique en développement exponentiel.

Généralisons. La société tout entière est en train de devenir l’otage d’une accumulation inouïe de données, et d’images personnelles, favorisée par des techniques d’intrusion de plus en plus violentes, systématiques et radicales, le tout étant favorisé par une idéologie marchande, sécuritaire, paranoïaque et calviniste. Cette idéologie postule entre autre qu’il n’est absolument pas besoin d’exiger des lois fortement répressives et dissuasives contre toute atteinte à la vie privée. Seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ou à cacher pourraient bénéficier de telles lois.

Tous ceux qui oseraient protester contre une telle dérive panoptique seront naturellement les premiers fichés.

Quatre vérités à propos de la crise mondiale. Vérité n°4, et pour commencer à en sortir.


La sortie de la crise mondiale est par le haut, nécessairement. Parce que vers le bas, il y a les hyènes grinçants de l’horreur. Parce qu’au milieu, il n’ y a rien qu’une pente glissante, et qui ne monte pas, glisse à l’abîme du bas. Donc il faut voir grand, large, haut. Sur le papier, on peut tracer des lignes libres. Voilà comment je vois la chose. Il y a pour le bénéfice des nouvelles générations d’immenses espaces libres à conquérir, dans l’immatériel, dans le très petit et dans le très grand. Voilà donc trois chantiers pour les jeunes, en Europe et dans le Monde.

  1. L’immatériel. C’est le monde des pensées, des idées, des rêves. Le monde de la création, de l’invention. Le monde du virtuel et de la poésie, de l’art et du neuf. Dans le haut Moyen Âge quelques monastères, perdus dans les forêts profondes de l’Europe, gardaient quelques étincelles de savoir et de foi. Cette métaphore vaut pour l’âge d’aujourd’hui qui est une sorte de nouveau Moyen Âge, avec ses pestes et ses gibets, ses arrogances de féodaux et ses royautés éclatées, ses guerres de religions et ses cathédrales lentes à bâtir, ses croisades malencontreuses et ses rois impunis. Si la métaphore vaut, filons-la encore un peu. Il nous faut des lieux de rencontre et de savoir mondial. Il n’en existe pas encore, bizarrement. Il n’y a pas de lieu vraiment mondial, où l’on puisse se rendre chaque matin pour écouter le plain-chant du monde, et dérouler les pensées cursives des plus savants, des plus sages d’entre nous.
  2. Le très petit. Je ne veux pas faire ici de propagande. Ce n’est pas mon rôle ni mon désir. Mais je crois que le nano-monde est bien plus qu’une industrie asservie aux puissances du jour, ou une réserve d’innovations pour les militaires, les chimistes et les neuro-scientistes. Je pense que le nano-monde est un monde infini de complexité et de promesses, qui va de l’électron au neurone, de la molécule à la cellule. Nous devrions enseigner la puissance de ce monde en formation, en gésine, à tout enfant des écoles, et lui enseigner la manière de s’approprier en qualité ce pactole de possibles, de fertiliser cette immense galaxie nanométrique, qui recèle bien plus d’or et de lumières que l’alchimie jadis. J’y reviendrai une autre fois.
  3. Le très grand. C’est l’espace commun. Toutes les formes d’espaces communs. Il faut investir ensemble le commun, tous les communs. Et qu’ils me lâchent, ces red necks, qui m’ont jadis accusé d’être « communiste » pour avoir défendu l’idée d’une bibliothèque virtuelle mondiale des livres « tombés » dans le domaine public (!), et pour avoir milité en faveur d’une révision des lois sur la propriété intellectuelle, qui sont un chèque en blanc à la rapacité des riches. Les communs c’est une réalité mondiale, diverse, complexe, un trésor mondial, pillé systématiquement et systémiquement par ces mêmes red necks et leurs complices. Il faut défendre les communs contre ces pillards. Mais il faut aussi bâtir un environnement favorable aux communs, suivant leurs diverses natures. Il y a des communs mondiaux comme l’ozone, le climat ou les océans. Il faut faire payer, et très cher, les entreprises mondiales qui pillent ces communs ou les saccagent, et utiliser cet impôt mondial sur l’usage des communs pour financer une allocation universelle. Il y a aussi les communs mondiaux immatériels, comme ceux de la loi et de l’ordre, ceux de l’intelligence et du savoir. Il faut les préserver et les enrichir. Plus les communs mondiaux, matériels et immatériels, seront garantis, valorisés, préservés et augmentés, plus les pauvres seront riches de cette richesse dont ils sont les copropriétaires immanents, avec l’humanité tout entière. Je propose de considérer les communs mondiaux comme un chantier de siècle pour les nouvelles générations.

Le palmier de Débora


Trente-cinquième jour

Le palmier de Débora

C’est plus fort que moi. J’aime le mystère des métaphores, la puissance des mots. Certaines expressions font mouche. D’autres, frappées par des bouches laxistes, manquent leur cible. Pourquoi certains livres sont-ils des chefs d’œuvre et d’autres de mornes navets ? Pourquoi certaines images touchent-elles les vivants et les morts ? D’où leur vient cette force qui pénètre l’âme ? Qu’est-ce qui, en nous, vibre et résonne au son de mots uniquement assemblés, et qui font soudain exploser la conscience en millions d’étoiles ?

Dans un petit livre, dense et fin, Le palmier de Débora, écrit par R. M. Cordovero (1522-1570), un passage sobre et étincelant, concis et un peu extravagant, aborde en quelques lignes le principe même des plus hauts mystères et de leur dévoilement. « La Torah, réalité subtile et matérielle, s’est habillée de narrations matérielles. Ses narrations recèlent une grande sagesse et qui les étudie a bon salaire. Cependant celui qui la dévêt de sa matérialité couche avec la fille du Roi et la pénètre selon son chemin (kédarka). Elle est mariée à lui. Il sait la défaire de ses robes, l’une après l’autre, vêtement sous vêtement, jusqu’à ce qu’il la pénètre dans son intimité. Heureux qui est entré et n’a pas dévié. » (Chiour Qoma, 82a)

Que nous enseigne ce passage puissant, lumineux et parfumé ? Trois choses, me semble-t-il. D’abord, le matériel n’est rien qu’un voile, sur d’autres voiles. Deuxièmement, quand on dévêt la Loi de son sens obvie, elle se révèle toujours plus profonde, toujours plus désirable. Comme une fille de Roi qui, lentement, se laisse déshabiller. Troisièmement, nue, la Loi reste encore noire (kédar), comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salma (Ct. 5). Il faut entrer dans cette obscurité, dans cette intimité. Et là, il ne faut plus perdre la voie droite.

La règle d’or, de diamant, et même d’uranium, est qu’une (bonne) métaphore est elle-même un monde. Elle donne tout son sens, tout son suc, au fur et à mesure qu’on la presse. Et quand on a tout exprimé, il reste encore quelque chose à désirer savoir. Il ne suffit pas d’oser dire, comme à Safed, au 16ème siècle, que connaître la Loi c’est comme « connaître » la fille du Roi. Il faut laisser entendre, pudiquement, qu’il reste encore beaucoup à comprendre quand on l’a « connue ». Il reste à comprendre comment le membre intelligent connaît l’intime obscur, comment il y garde la voie droite et comment il procrée, donne chair et vie à la Loi même. Il reste aussi à en assumer toutes les conséquences, face au Roi avec la Loi.

Dans un blog, ouvert par nature et par choix délibéré, on ne peut tout dire. Il y a par exemple des choses que j’aimerais chanter et d’autres que j’aimerais crier. J’y renonce faute de voix. Mais l’écriture donne des possibilités de multiplier les sens, de tenter de parler à plusieurs et à chacun. Et la métaphore est l’un des outils adaptés à cette fin. Parmi toutes les métaphores, c’est me semble-t-il, celles qui touchent au corps qui parlent le mieux à l’âme.

On vient de lire une métaphore sexuelle de la pénétration mystique. En voici d’autres, plus mesurées. En ceci, je suis Ramaq qui dit que « ce qui contient le tout c’est la mesure de l’humilité ». Dieu est un « roi injurié » disait-il aussi, ajoutant que c’était là le sens du cri de Michée : « Qui est un Dieu comme toi ?».

Mesurons-nous donc. De la bouche : n’émettre que du bien. Du visage : il doit rayonner. Du nez : la colère n’y doit point monter. Des yeux : ils ne regarderont rien d’abject. Des oreilles : tendues sans cesse pour entendre le bien. Du front : ne portant aucune dureté. De la pensée : comme une couronne, secrète.