Souffler n’est pas jouer


« Jeu de dames » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Toi, qui aimes jouer avec la chance ! Oui, toi, pourquoi renoncer au jeu par peur, paresse ou pusillanimité ? Ou bien serait-ce par cupidité, par espoir de ne rien perdre (même si c’est pour ne rien gagner) ? Dans les vastes espaces du passé, d’autres joueurs ont joué jadis. Sans se soucier de l’avenir. Ils ont jeté par jeu, aux vents du sort, d’innombrables graines. La plupart ont volé au loin. D’autres sont tombées sur des terrains secs ou caillouteux. Quelques-unes ont été semées en bonne terre. La tienne, par chance, a germé. Quel coup gagnant ! Tu es divine ! Tu es passée d’une goutte informe à une vraie forme vivante. Tu es restée neuf mois en ta mère, puis tu es entrée de nouveau dans les désirs et parmi les manques. Tu as plongé, sans rien voir ni savoir, dans une rivière de feu et de cendres. Eh bien ! Il te faut nager ! Quoi qu’il arrive ! De nouveau la jeunesse, de nouveau la vieillesse, de nouveau tout ce temps passé, de nouveau tout ce temps qui s’étire, de nouveau tout ce temps qui se dérobe à ta saisie. Qu’as-tu donc fait de tout ton temps ? La vie t’attache certes ici au temps mais la mort t’emmènera beaucoup plus loin que le temps. Ne le sais-tu pas ? Tes joies autant que tes larmes auront coulé pendant tout ce temps, une à une, comme des rus lents vers la mer amère. N’espère pas échapper à la vie. Le temps a compté, un à un, chacun de tes souffles, mais il n’en retient jamais aucun. « Souffler n’est pas jouer » i. Or ce monde est un monde de joueurs. Le jeu est un mystère. Les enjeux dépassent ton imagination. Du jeu lui-même, tu ne connais aucune règle. Avant de jeter les dés, réfléchis encore. Ne t’es-tu pas trompée de table ? Peut-être le moment est-il venu d’en changer, et t’asseyant ailleurs, de commencer à couper un autre jeu pour en battre les cartes ? Ou, sur une autre table encore, d’avancer le pion du roi ? Ou encore, si le jeu est le go, de frapper ta première pierre sur une étoile ?

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i“Souffler n’est pas jouer” est une expression issue du jeu de dames. Elle correspond à une règle qui a été en vigueur jusqu’en 1911. Je n’en fais usage ici que par volonté métaphorique, et pour faire un lien entre le souffle de la vie, et le jeu de l’âme.

L’appel du ça


« Racines » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Kabῑri s’écria un jour devant K., qui prit note : « Inconscient ! Tu ne t’es même pas senti naître. Aveugle ! Tu ne vois pas qui tu es et de quoi tu es fait. Breneux! Tu es entaché de souillures invisibles. Tu crois encore en toi, tu crois que tu es « toi », mais tu n’as aucune idée du nombre de ceux qui ont des droits sur toi. Ils les possèdent en propre, et tu l’ignores. Ils les revendiqueront un jour, sois-en sûr ! Tes parents, par exemple, et toutes les générations qui les ont précédés, et tes enfants aussi, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants. Ta femme te dit: « Mon chéri ! », et elle te dévore par morceaux, comme une tigresse tendre et alanguie, sûre de sa force. Tes enfants restent assis ou se mettent debout, bouche bée, et ils te regardent sans te voir, quand ils pensent à ta mort. Les corbeaux et les vautours te surveillent de loin. Ils t’attendent. Te voyant venir, tout au long des chemins, les chiens aboient et les porcs grognent. S’ils pouvaient, ne te déchiquèteraient-ils pas ? Dans l’âtre même de ta maison, le feu se dit déjà, je brûlerai ce corps un jour. L’eau murmure qu’elle en éteindra les braises. La terre affirme qu’elle se mêlera à tes cendres. L’air susurre qu’il les dispersera. Tu crois donc encore que ce corps est à toi ? Tu penses vraiment y habiter en maître ? Réfléchis un peu ! Il n’est ni à toi, ni ton ami. Il a son passé et son avenir. À la fin, il sera même l’ennemi qui te prendra à la gorge. Étourdi par des essaims de sons, de formes, d’odeurs, de goûts et de touchers, tu appelles ta chair tienne. Tu ne sais donc pas qu’elle a tant de racines en elles, nées et vivant dans la douleur, de bourgeons fugaces, et tous ces rameaux tendus vers l’hiver à venir ? Tu es fou, envoûté, irréfléchi, et tu cries : « Moi ! » et encore « Moi ! ». Pense plutôt un peu à tout ce qui n’est pas toi en toi. Comment l’appelleras-tu? Ça ?

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i L’authenticité ou la non-authenticité des textes de Kabῑr n’est pas ici à prendre en compte, puisque j’avoue volontiers avoir librement adapté quelques-unes de ses idées (Cf. Ramainῑ, 78) au-delà du raisonnable, mais avec une fidélité, je pense, tout irrationnelle quant à l’esprit de Kabῑr.

Di-Amant


« Di-Amant » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Kabῑr dit que Dieu est un « diamant ». C’est une métaphore un peu tape-à-l’œil mais, somme toute, acceptable, puisqu’on dit aussi bien qu’« un diamant est éternel ». Il y aussi cette raison, plus savante : le mot diamant vient du latin adimas, « aimant ». Quel nom plus approprié pour un Dieu, dont on dit qu’il attire comme un « aimant » (ou mieux, comme un « amant ») ? Le mot adimas vient du grec adamas, qui signifie (étymologiquementi ) l’« indompté », qualificatif convenant bien à un « Dieu des armées » (YHVH Tsabaot).

Cependant, quand on a dit « diamant », on n’a encore rien dit. Demandez au moindre diamantaire d’Anvers, de Jérusalem ou de Bombay : « Que vaut un diamant ? » On vous rira au nez. Il y en a dont on ne fait que de la poussière industrielle et il y a le Koh-I-Noor. La gamme est large et les questions se multiplient. Ce diamant est-il naturel ou synthétique ? Brut ou taillé ? Cela importe, question valeur. S’il est brut, il faut le cliver, le scier, le tailler, pour qu’il brille, scintille, étincelle. Entre quelles mains un Dieu brut devra-t-il se laisser tailler pour montrer son éclat ?

Quant à Kyū, considérant ces objections, il pense que la métaphore du diamant est d’abord une métonymie, laquelle renvoie inévitablement à l’origine. Il sait que le diamant n’est que du carbone, qui fut jadis soumis à d’énormes pressions, à plus de cent kilomètres sous la surface de la terre, subissant des températures extrêmes, pendant des millions d’années. Ces origines très obscures, plutôt passives et fort matérielles, sont assez peu congruentes avec l’essence d’un Dieu créateur, immatériel et transcendant. Il est vrai que la valeur du diamant n’est certes pas dans le carbone, mais dans la façon unique qu’il a de jouer avec la lumière et donc avec l’œil — lequel est une autre métaphore encore. Kyū en conclut que Dieu se cache profondément sous la surface des métaphores. Plus celles-ci chatoient, plus elles flamboient, plus elles le voilent. La meilleure serait-elle donc celle du silence ? La mutité, seul signe acceptable de la divinité ?

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iSelon le CNRTL diamant vient du bas latin diamas, -antis (attesté dans des tablettes d’exécration d’après M. Niedermann dans Anzeiger für indogermanische Sprach − und Altertumskunde, t. 23, p. 79). Il est probablement issu par métathèse de *adimas, -antis (« aimant ») sous l’influence des mots grecs commençant par dia, comme « diaphane ». Le mot adimas désignait à l’origine toute matière très dure, comme la magnétite qui agit comme un aimant, d’où le sens « aimant », Ce mot adimas est lui-même dérivé du grec ancien Ἀδάμας, adamas, « indomptable » (le mot adamas se décomposant en l’alpha privatif et damas, qui vient du verbe damnêmi, « dompter »). L’adjectif adamastos : « indomptable, inflexible, inébranlable » a donné en français l’adjectif adamantin, ainsi que l’ancien nom du diamant : adamant.

Un violon abandonné


« Violon à la corde brisée » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024


J’écoutais fasciné le violon qui jouait.

Ses cordes se sont brisées.
L’archer s’est cassé. L’artiste l’a laissé.

Bien seule est l’âme d’un violon abandonné.
Pour moi, je ne pouvais oublier son timbre.

Puissant, chaud, grave, profond, immense et mouvant.

Je connais le luthier qui saura réparer.

Point d’exclamation


« Ich-Ech … Homme-Feu » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Trop de choses me paraissent confuses, obscures, épaisses, lourdes, dans ce monde. Mais d’autres me semblent d’autant plus légères, transparentes, lumineuses. Quelles sont-elles ? Qu’importe ! Elles varient selon les uns ou selon les autres. Quant à moi, je préfère taire mes vues, faire silence. Mais il m’arrive aussi de penser à un nom, ou à un autre, « et je sais sous ce nom ce qu’il faut que j’entendei ». Alors j’éteins tout instinct, je songe un instant à l’éternité, à ses possibles. J’ai vu d’ailleurs que les opinions changent assez vite chez les mortels, au cours d’une seule vie. Les dictionnaires se démodent, les grammaires transigent, les politiciens passent, les sages outrepassent. Reste la houleii blême des mots : terre, enfer, paradis ; corps, femme, âme ; Véda, Torah, Coran ; mort, saint, blasphème ; travail, capital, intérêt… Ils ont intérêt (en effet) à faire des trinités. Tous ces mots sont-ils assez clairs et assez opaques ? Avec le temps, perdent-ils en superbe, ou gagnent-ils en followers ?  L’homme est une très petite cruche d’argile, trop vite emplie d’air, d’eau et de mots iii… Un jour, la cruche casse, et qu’est-ce qui en coule ? Le crâne craque, et qu’en sort-il ? Vous ne m’avez pas compris, sans doute. Je ne suis ni nihiliste, ni matérialiste, ni idéaliste. Mais tout n’est pas que peau, pisse, sang, sperme. Je crois que d’une goutte peut naître un univers, ou même des myriades de mondes. Une goutte de quoi ? De brahmaniv ? De Yahv ? D’ilahvi? La question appelle-t-elle réellement une réponse ?

Kyū dit plutôt ceci : « Plongez en la question, le plus profondément, puis reprenez votre souffle. Voyez ! Là, il n’y a plus acception de personnes, il n’y a plus ni Hindou, ni Juif, ni Arabe, ni Grec — ni goy. Qui y a-t-il alors ? Toi ? Toi !

Ou seulement ce point, et cette exclamation : « ! »

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iMolière. Les Femmes savantes. Acte I scène IV, v. 304

iiLe mot « foule » ne me chaut point, ici. Je préfère le mot « houle », plus marin, plus océanique, moins fasciste.

iiiQuant à lui, Kabῑr dit plus crûment qu’il est fait :« d’air et de sperme […] de peau, d’os, de pisse et de merde » [sic]. Cf. Śabda, 75

ivLe brahman est le principe suprême et abstrait de la réalité. Il est à la fois au-dessus de l’être et du non-être, selon le Véda.

vYah (יַה) est l’un des nombreux noms du Dieu Un qui sont cités dans la Bible hébraïque. Il est composé des deux premières lettres du Nom YHVH (יְהוָה )

viEn arabe, le mot ilah (إلَهً) est un nom commun qui signifie « divinité ». Lorsqu’il est précédé de l’article al, il désigne Allah.

Le secret de la rumination


« Cornes blanches » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Un jour, mon ami Kabῑr m’a raconté cette histoire, que je vous rapporte, aussi fidèlement qu’il me semble nécessaire. Le seigneur de ces lieux nous avait donné une vache. Elle était très grasse, lourde, massive. Elle absorbait en permanence de l’eau par les neuf trous, mais toute cette eau n’étanchait pas sa soif. On l’a enfermée au milieu d’une étable munie de portes adamantines, et dans laquelle on a enterré profondément un pieu ; on l’y a attachée avec des cordes insécables, mais elle s’est échappée quand même. Cinq arbres, six branches, dix-sept feuilles : elle a tout mangé, et puis elle s’est enfuie toujours plus loin — quelle vache incorrigible ! Sept et sept encore, douze puis quinze, elle a tout mangé sur son chemin, elle s’est engraissée, mais elle n’était jamais rassasiée. Cette vache vit maintenant quelque part, je ne sais où, dans une ville peut-être, ou dans quelque forêt, et elle a des cornes blanches, la queue noire et le pis rouge. Elle-même n’a pas de couleur, à vrai dire, mais elle n’est pas incolore non plus. Elle mange tout ce qui est comestible comme ce qui ne l’est pas. Des dieux nombreux, des anges et une multitude d’hommes se sont mis à la chercher à leur tour, mais personne n’a pu la trouver, cette vache.

K. dit alors : Avez-vous compris cette histoire ? Avez-vous trouvé la vache? Si c’est le cas, vous irez certainement de l’avant, et vous trouverez le moyen de régler le problème qu’elle pose, d’une manière ou d’une autre.

Kyū, quant à lui, réfléchit de son côté et ajouta in petto : Sinon, vous devrez vous passer de cette vache-là, mais que cela ne vous empêche pas d’en chercher une autre. Puis lui vint cette autre pensée. Pourquoi cette vache ne se chercherait-elle pas elle-même, si d’aventure elle en éprouvait le besoin ? Il y a même une autre possibilité, rien moins que théorique, c’est que cette vache symbolise la recherche en soi. La recherche de quoi ? Celle de l’origine du lait ? De l’essence de la blancheur ? De celle de la corne? Non, plutôt la recherche du mystère insondable de l’herbe, ou plus important encore, la recherche du secret de la rumination.