Eloge de la Diacritique


« Diacritiques » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Il y a quelques raisons de se plaindre des langues, des grammaires et des mots… A les fréquenter, on se rend compte que les grands concepts, les idées ineffables, on ne peut pas vraiment les représenter avec des alphabets, des syllabaires ou des sinogrammes. Les syntaxes et les syntagmes sont rarement adaptés à l’expression de l’indicible. Par exemple, de la neige tombe, et l’on sait que chaque flocon possède une unique forme. Chacun d’entre eux n’est-il pas déjà une métaphore? Mais comment la traduire en mots? La singularité absolue de chaque flocon se traduit en une originale étoile de glace. Aucune autre étoile ne peut en mimer l’essence. Un alphabet qui serait composé de trillions de trillions d’étoiles à six branches, toutes différentes, toutes singulières, permettrait-il d’avancer dans la représentation de l’irreprésentable?

En 1958, à défaut d’étoile à six branches, un certain Lacan éprouva le besoin de griffonner un losange à quatre côtés, pour « élucider la formule constante du fantasme dans l’inconscient ». Il proposa de la noter : S barré, poinçon, petit a ‒ (S/◊a). Le S barré est le « sujet » en tant qu’il est « barré, annulé, aboli ». Par le losange, ou « poinçon », il est en relation avec l’objet petit a, qui est censé représenter « l’autre », et donc le désir, etc., bref, ce qui lui donne son existence et lui permet de continuer d’être « un sujet qui parlei« .

Laissons-là Lacan. Il s’agirait maintenant, et peut-être plus encore à l’avenir, d’exhausser la langue et de généraliser l’usage de toutes sortes de ressorts symboliques et scripturaires afin d’en dynamiser les potentialités heuristiques. La mémoire typographique a conservé des lettres-pépites qu’il convient urgemment de faire briller sous des soleils neufs. Par exemple, pourquoi ne pas exhumer du passé quelques formes originales, mais oubliées, comme : ҉ , , Ⱉ , Ⱶ, Ϡ , et ᾆ, pour en proposer de nouveaux usages. Les deux premières sont cyrilliques, la troisième est latine, les deux dernières sont grecques. L’on a jusqu’à nos jours négligé, on ne le niera pas, leurs puissances d’évocation, leurs fulgurance littérales, leurs scintillements poétiques. Il me paraît nécessaire de les remettre en lice en notre époque de grande pauvreté symbolique et critique, laquelle se traduit notamment par une absolue déshérence diacritique.

Le signe ҉ , précisément « diacritique » dans l’alphabet cyrillique, signifie la multiplication par un million. Associé à un nombre, il le multiplie en un million de fois lui-même. Opération peut-être arithmétique, ou encore alchimique, en tout cas éminemment métamorphique.

La lettre cyrillique Ⱉ se prononce « ot ». Cette lettre peut aussi être notée ⱉ en minusculeii. Elle est la 25e lettre de l’alphabet dit « glagolitique »iii . Elle représentait originellement la ligature d’un Ѡ et d’un Т. Puis elle est devenue une lettre à part entière, étant utilisée en slavon d’église pour représenter la préposition отъ, qui signifie « en provenance de ». 

La lettre grecque Ϡ se lit « sampi« (en grec: σαμπῖ / sampî) . C’est une lettre archaïque servant à noter un double /S/iv. Elle est aussi utilisée comme numéral moderne.

La lettre latine Ⱶ est un « demi H ». Elle fait partie des trois « lettres claudiennes », créées par l’empereur Claude au 1er siècle. Elle représentait une voyelle se situant quelque part entre i et u, proche de /y/, et appelée sonus medius par les grammairiens de l’antiquité. Les lettres claudiennes comprenaient aussi le Digamma inversum  Ⅎ et l’Antisigma  Ↄ. Introduites par Claude dans l’alphabet latin, elles furent brièvement utilisées durant son règne dans les inscriptions publiques avant d’être abandonnées après sa mort.

Enfin il y a cette composition à quatre étages, ᾆ , où l’on reconnaît la lettre grecque α (alpha) habillée de trois signes diacritiques: le perispomeni (la vaguelette ~ qui se trouve au-dessus de l’alpha); le psili pneumatav, appelé aussi « esprit doux », et noté ᾿, situé sous cette vague; et l’hypogegrammeni (la petite virgule sous l’alpha: ι).

Maintenant vient le moment alchimique, et pour tout dire, heuristique. Prenons nos cinq signes, alignons-les pour les assembler en une seule formule que je qualifierai lacaniènnement d’ « algorithmique ».

Cela donne : Ⱉ ᾆ Ⱶ Ϡ ҉

Soit, si l’on sonorise : « ot alpha y sampi myria« .

Nous avons là, réduite à sa plus simple expression, une formule extrêmement dense, infiniment ouverte, et chargée de tous les futurs possibles. Elle concentre en un seul pentagramme la création de l’Homme et l’avenir de toutes ses métamorphoses.

Traduisons littéralement : « Depuis l’Oméga originel (Ⱉ ), l’Homme (ᾆ) tend à (Ⱶ) dédoubler son Soi (Ϡ) une myriade de fois ҉

Explication: Ⱉ est l’Oméga des origines, et non pas le point Oméga teilhardien de la fin des Temps. La lettre ᾆ et ses trois signes diacritiques symbolisent l’Homme en tant qu’il est doté d’un corps α, ponctué diacritiquement d’une âme (~, le perispomeni), d’un esprit (l’esprit doux ᾿, psili pneumata) et d’un Soi profond (la virgule souscrite « ι », hypogegrammeni). L’Homme-alpha doit passer par un demi-H, il doit subir cet Exode noté Ⱶ, pour se dédoubler en un double Soi, un double S, noté Ϡ (sampi). Puis il doit se métamorphoser en « myriades » (du grec myrios) dans la grande ronde multiplicatrice du cosmo-métaphysique, … ҉ …

Moralité: Il me semble que nos langues pourraient beaucoup mieux faire, pour saisir l’insaisissable, pour exprimer l’ineffable, si l’on enrichissait d’inventions nouvelles nos courts alphabets, nos pauvres signes, si peu « diacritiques »…

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i« Le sujet en tant qu’il est barré, annulé, aboli, par l’action du signifiant, trouve son support dans l’autre, définit l’objet comme tel. Cet autre, objet prévalent de l’érotisme humain, nous essayerons de l’identifier […] c’est là, dans ce fantasme humain, qui est fantasme du sujet, et qui n’est plus qu’une ombre, c’est là que le sujet maintient son existence, maintient le voile qui fait qu’il peut continuer d’être un sujet qui parle. » Jacques Lacan. Le désir et son interprétation. 2013, p. 144

iiUnicode +47E

iiiL’alphabet glagolitique est le plus ancien alphabet slave. Inventé par les frères Cyrille et Méthode au monastère de Polychron, il a été originellement utilisé en Grande-Moravie. Il tire son nom du vieux-slave glagoljati qui signifie « dire ».

ivϠ , sampi, est une forme épigraphique, en grec ancien σαμπῖ / sampî (Unicode +3E0). Elle a disparu de l’alphabet classique mais a été conservée, sous une forme un peu différente, dans la numération pour noter le nombre 900.

vUnicode +0486

L’entièreté du « Je »


« L’entièreté du Je » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

L’homme n’est pas la somme des mots qui le définissent, l’addition des attributs qui le désignent. On peut dire de lui qu’il est « animal », « rationnel », « mortel », « politique », ou autre chose encore, mais l’accumulation de ces termes, pour justifiés qu’ils soient, ne permet pas de le saisir ni dans sa spécificité ni dans son entièreté. L’homme est en essence indéfinissable, inconcevable,insaisissable. Il n’est jamais « entièrement » ce qu’il semble être. Et même si, par quelque expérience de pensée, il pourrait sembler paraître dans son « entièreté » même, pour autant qu’on puisse donner un sens à cette expression, cette « entièreté » n’épuiserait pas le fait qu’il pourrait devenir autre chose. L’homme, par essence, n’est jamais entièrement en acte, il est toujours aussi en puissance. Bien qu’apparemment « un » (si l’on peut appeler « une » l’unité de corps et d’esprit qu’il incarne provisoirement), il reste encore « séparé » de ce qu’il pourrait devenir, tout comme il apparaît distinct de ce qu’il aurait pu devenir. Il ne connaît ni ses limites, ni ses capacités, ni ses potentialités. Qu’est-il donc, en vérité, et que pourrait-il devenir d’autre? La vie lui donne de nombreuses expériences, naturellement, et rien n’est jamais joué, en réalité. D’autres circonstances, d’autres mondes, d’autres réalités pourraient, lui révéler d’autres perspectives et lui offrir d’autres aventures. Seule la mort met un point final à ces questions, dit-on. Il reste que la mort elle-même pourrait bien n’être elle-même qu’un passage, un exode, et donc l’occasion d’un renouvellement de ces mêmes questions, mais dans d’autres plans de conscience, dans d’autres contextes. Qui sait?

Revenons sur terre. Quand l’homme se met entièrement à la recherche de ce qu’il est, quand il est tout entier dédié à cette recherche-là, quand ce n’est pas seulement une partie de lui (par exemple son intellect, ou son coeur, ou son âme) qui s’y livre, alors il est n’est plus rien d’autre que « recherche ». Il « est » sa propre « recherche ». Mais alors, s’il est seulement « recherche », il n’y a plus de place en lui pour être, dans le même temps, ce qui, en lui, « devrait être à rechercher ». Il y a moins de place encore pour ce qui, en lui, est, non en acte, mais « en puissance ». A l’inverse, si un homme ne se met pas entièrement en recherche de ce qu’il est, par exemple parce qu’il estime qu’il est déjà en totalité ce qu’il a toujours recherché d’être, alors est-il entièrement lui-même? Peut-il se considérer comme délivré de la nécessité de chercher encore? Etant déjà, entièrement et totalement, ce qu’il a toujours recherché d’être, il lui semble qu’il n’a plus rien à chercher. Toute nouvelle recherche, y compris si elle était fructueuse, ne trouverait pas la moindre place dans la totalité de l’être et dans l’intégralité de son essence qu’il semble incarner.

La question peut aussi se poser de cette manière: cet homme-là, peut-il être à la fois « entièrement » ce qu’il a cherché d’être, et aussi encore en recherche? S’il est encore en recherche, c’est qu’il lui semble n’avoir pas atteint ce qu’il recherche, c’est qu’il lui semble qu’il n’est pas encore totalement et « entièrement » ce qu’il recherche. Et réciproquement, s’il lui semble être « entièrement » ce qu’il recherche, pourquoi aurait-il à être encore, même seulement partiellement, à la recherche de quelque chose d’autre? Si un homme a enfin réussi à devenir ce qu’il a toujours recherché d’être, quel besoin aurait-il d’être encore en recherche de quoi que ce soit d’autre ? Toute nouvelle recherche n’aurait pas lieu d’être.

Il faut maintenant prendre en considération le fait que l’homme, qu’il soit « entièrement » en recherche, ou qu’il se soit déjà « entièrement » trouvé, ne peut pas encore être appelé un homme « entier »i. Dans ces deux cas, il ne se saisit qu’en partie seulement. Quand il est « entièrement » en recherche, rien en lui ne signale qu’il ait déjà trouvé ce qu’il recherche. Il est encore loin de s’être entièrement accompli, et il n’est donc pas un homme « entier ». S’il s’est « entièrement » trouvé (au cas où cette hypothèse serait envisageable), il n’est pas non plus « entièrement » lui-même, parce qu’alors toute espèce de « recherche » en lui ne ferait plus partie de son « entièreté » supposée. Mais comment peut-il être assuré de cette entièreté si d’une manière ou d’une autre il ne peut la mettre en question, si d’une manière ou d’une autre il ne peut chercher à sonder l’intégrité de cette « entièreté »?

De ceci, l’on déduit que chez l’homme, la pensée ne peut pas « entièrement » se penser ni se connaître elle-même. Si elle se met « tout entière » au service de la pensée de ce que l’homme croit « être », alors elle oublie de le penser en tant que sujet encore en recherche. Si, au contraire, elle se pense comme sujet pensant ou sujet cherchant, alors elle oublie de penser ce que l’homme « est » déjà. Cette pensée-là oublie aussi combien une pensée qui cherche, mais qui, au sens propre, n’est pas, est « dépassée » par ce qui « est » ou ce qui « pourrait être ». La pensée, ou l’intelligence, ne peut donc pas se saisir entièrement elle-même, sans l’être. L’être non plus ne peut pas se saisir lui-même, sans la pensée ou l’intelligence. Si la pensée ou l’intelligence se saisissait elle-même, tout entière, elle serait à la fois saisie et saisissante, ce qui ne se peut pas. En effet, si elle est tout entière « ce qui saisit », alors ce qui en elle « saisit » ne peut pas être aussi ce qui est « saisi ». Dans ces conditions, ce qui est ainsi « saisi » par ce qui « saisit » ne sera pas grand chose. Et si la pensée croit « saisir » alors qu’il n’y a pas d’objet réellement »saisi », comment ne voit-elle pas qu’elle se place dans une position irrationnelle? Il faut donc lui faire franchir un pas. Il lui faut faire une distinction radicale, entre, d’une part, l’homme-sujet, lorsqu’il se revendique « entièrement » comme étant le sujet énonciateur d’un Jeii, un sujet énonçant son propre Je, et, d’autre part, l' »entièreté » de la notion même de Je, indépendamment de tous les Je singuliers qui se promènent dans la nuit des temps et dans la suite des jours. Le premier Je [celui de l’homme-sujet] est impliqué dans toute énonciation, quand il s’annonce et se pense comme le Je d’une énonciation singulière, au même titre que d’innombrables autres Je, qui participent eux aussi à des énonciations individuelles. Le second Je, celui qui incarne entièrement la notion même de Je, est quant à lui d’essence transcendante. Mais lui non plus ne peut pas être considéré comme une « entièreté », puisqu’il lui manque à tout le moins la singularité dont jouissent la multipliicté de tous les Je singuliers. Le mystère s’approfondit. L’entièreté du Je, que ce soit celle du Je singulier, ou celle du Je transcendant, n’est jamais possible. Dans le meilleur des cas, cependant, on pourrait envisager leur alliance.

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iCf. Sextus Empiricus. Contre les logiciens. I, 296

iiJ’emprunte ici l’emploi de ce Je-là à Jacques Lacan. Le désir et son interprétation. 2013, p. 112: « Il faut qu’un pas soit franchi pour que soit faite la distinction du Je en tant que sujet de l’énoncé et du Je en tant que sujet de l’énonciation. »