Après l’esprit ‒ la vérité


« Metanoös » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2026

Je propose le mot metanoös i, du grec meta, « après » et noös, « esprit », pour désigner ce qui vient « après l’esprit ». Ce néologisme est nécessaire parce qu’aucun mot n’est disponible pour qualifier la strate de conscience métanoétique, si extrême, si indicible, totalement méconnue des modernes, et se tenant fort au-delà de ce que l’esprit (humain) peut, par lui-même, apercevoir. Cette strate est si élevée, si éloignée de toute expérience, que l’esprit doit se déshabiller, se mettre à nu, reconnaître son irrémissible impuissance, son absolue pauvreté, son vide essentiel, pour s’annihiler devant soi-même, en vérité. Cet anéantissement volontaire, cette libre kénose, est la condition de sa renaissance, sous une autre forme. Penser son propre dépassement n’est pas suffisant, il faut dépasser sa pensée même. Pour se dépasser, l’esprit doit aller tout à fait au-delà de lui-même. Ceci est possible: l’esprit peut naître et mourir, il peut donc renaître et ressusciter. Il faut seulement qu’il sache laisser place en lui à ce qui doit venir après lui. Cette idée est assez difficile à saisir, je le conçois. L’esprit, et ce n’est pas pécher contre lui de le dire, est encore un nouveau venu dans le monde. Il fut jadis un souffle, un vent divinii, certes, mais un vent, cela va, cela vient. Un vent n’est jamais une fin en soi. Il faut bien qu’il cède devant beaucoup plus puissant que lui, par exemple une tornade, un ouragan, un cyclone, ou encore qu’il s’efface devant beaucoup plus humble, une risée, un zéphyr, une haleine, un soupir. Mais en soi, le vent n’est rien que le symptôme d’une différence de pression. Entre quoi et quoi? Entre du plein et du vide. Et alors, le vent montre que c’est la viduité qui est dans la plénitude, et non l’inverse, la plénitude dans la viduité. De façon analogue, l’âme n’est pas dans le corps, mais le corps est dans l’âme; l’âme, elle, est dans l’intelligenceiii. De même l’esprit n’est pas dans le vent, c’est le vent qui vient de l’esprit. Mais d’où vient l’esprit? Où se tient-il, en vérité? Il se tient dans la vérité, justement, cette vérité dont il vit, et d’où il vient. C’est pourquoi la vérité est, par essence, métanoétique.Elle est avant l’esprit et elle demeurera après l’esprit. L’esprit reçoit des « étincelles » de la vérité, et il les disperse dans les diverses strates de conscience, en un jeu varié de puissances, pour construire différentes visions du monde, sur les plans physique, mental, psychique, spirituel… Je les appelle des « étincelles » parce que cette métaphore est ancienne, et qu’elle est en rapport avec le feu mental ‒ mais les nommer « intuitions » pourrait parfaitement convenir. Les étincelles et les intuitions circulent toujours et partout, de l’esprit vers la matière, mais aussi de la matière vers l’esprit, de haut en bas, et de bas en haut. L’esprit, dans sa forme supramentale, n’hésite pas à partager ses étincelles intuitives avec les strates de conscience qu’il subsume sous lui. Il en a le désir d’ailleurs. Faire des étincelles est dans sa nature. Il a du feu en lui, il désire l’incendie des essences, la braise des brasiers divins. Malgré sa distance d’avec la surconscience et la conscience mentale, il peut aussi se laisser influencer par leurs propres intuitions, même si elles lui viennent de strates situées très en dessous. Il faut seulement qu’elles lui paraissent, en un sens, assez « étincelantes » pour retenir son attention. Les intuitions issues de la conscience, et le plus souvent, de la surconscience, peuvent atteindre à la strate supramentale par des éclats montants, puis elles en redescendent comme des escarbilles, devenues d’autant plus coruscantes, scintillantes. Les intuitions voyagent, donc, de la conscience à la surconscience et au supramental, et en retour, elle illuminent les niveaux de conscience, selon leur inflammabilité et leur luminescence. Le passage de l’intuition par le supramental est une étape nécessaire, elles y trouvent un souffle qui les attise.

Parmi les intuitions les plus délicates et les plus torrides, il y a celle de l’essentielle scission entre deux figures du divin, la personnelle et l’impersonnelle. La capacité d’appréhender intuitivement certains aspects du Divin, et de les séparer en entités distinctes, relativement intelligibles, est la tâche métanoétique par excellence. La conscience métanoétique y voit, par exemple, l’Être, la Conscience ou encore la Joie. Ces scissions essentielles s’incarnent en figures distinctes, complémentaires, d’une seule et même essence divine. En réalité, il n’y a pas de séparation. Les trois aspects que l’on vient de citer sont si intimement fusionnés les uns aux autres, si indissociablement unis, qu’ils constituent une seule réalité indivisible. En elle, les deux figures, « personnelle » et impersonnelle », du divin sont aussi indissociablement fusionnées en une seule unité, une seule vérité. En fait, le mot « fusionné », dans ce contexte, est employé mal à propos. Ces deux aspects n’ont en réalité jamais été séparés au point d’être en attente de « fusion ». C’est pourquoi toutes les querelles de mots au sujet de la prééminence relative de l’impersonnel ou du personnel au sein de l’essence divine, résultent du mental, lequel est influencé, négativement, par sa puissance d’analyse et de division. La vérité est une, c’est entendu. Mais l’entendement humain, semble-t-il, pour arriver à l’intuition de la « vérité » doit passer par de nombreuses étapes de « vérification ». Par exemple, des esprits du calibre de Fichte, Schelling, Hegel, se sont écharpés pendant des décennies sur la vérité, absolue ou relative, des propositions suivantes: A=A, A≠A ou A=B… On en retiendra que le mental, on le voit trop souvent, ne peut pas voir comment deux choses opposées peuvent coexister dans une seule vérité. Admettons donc que le divin « impersonnel » soit constitué d’Être, de Conscience, et de Joie. Cet impersonnel n’est pas une Personne, mais un état. La Personne, en revanche, est, dans ce contexte, l’Existant, le Conscient, le Joyeux ; l’existence, la conscience et la joie, peuvent être alors considérées comme des idées distinctes, des attributs ou des états. Mais en réalité, il est évident que ces deux figures du divin, la personnelle et l’impersonnelle, sont inséparables et ne forment qu’une seule réalité. C’est le propre de la conscience métanoétique de voir intuitivement, comme une scintillante évidence, l’unique manifestation du divin dans ses myriades d’aspects, et le développement de toutes ses puissances dans son unique existence.

L’intuition métanoétique perçoit la vérité du divin par un contact direct, contrairement à l’intelligence mentale ordinaire qui cherche des représentations intelligibles, et tend à s’appuyer sur des perceptions de toutes sortes, y compris des intuitions coruscantes (celles que l’on a appelées des « étincelles » un peu plus haut). La différence entre les intuitions étincelantes de la conscience mentale et les intuitions métanoétiques est la suivante: celles-là se présentent, de façon soudaine et éphémère, sous forme d’éclats, d’éclairs, de flashes, de fulgurations, alors que celles-ci sont aussi massives, océaniques, englobantes, infinies… que la vérité elle-même.

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iPlusieurs mots, en grec ancien, peuvent paraître proches de meta-noos, le néologisme ici proposé, mais ont un tout autre sens. Ainsi, μετανοέω (metanoéô) : « changer d’avis; regretter, se repentir » et μετάνοια (metanoïa) : « repentir, regret ». Ces mots signifient littéralement « penser après », ou la « pensée d’après », ce qui peut conduire en effet au repentir ou regret. J’emploie pour ma part la construction meta-noos pour signifier ce qui vient « après la pensée ». Le mot meta peut servir d’adverbe ou de préposition. Comme préposition il a plusieurs sens: « 1. au milieu de, parmi; 2. entre, dans, avec; 3. après, à la suite de ». J’emploie ici meta dans cette 3e acception.

iiGn 1,2

iiiCf. Plotin. Ennéades V, 5, 9: « L’âme n’est pas dans le monde; mais le monde est en elle; car le corps n’est pas un lieu pour l’âme. L’âme est dans l’intelligence; le corps est dans l’âme; l’intelligence est en un autre principe. » (Traduction E. Bréhier) Cf. aussi Ennéades IV, 3, 9: « L’univers est en effet dans l’Âme qui le contient, et il y participe tout entier : il y est comme un filet dans la mer, pénétré et enveloppé de tous côtés par la vie, sans pouvoir toutefois se l’approprier.  Mais ce filet s’étend autant qu’il le peut avec la mer : car aucune de ses parties ne saurait être ailleurs qu’où elle est. Quant à l’Âme universelle, elle est immense de sa nature, parce qu’elle n’a pas une grandeur déterminée ; en sorte qu’elle embrasse par une seule et même puissance le corps entier du monde, et qu’elle est présente partout où il s’étend. » (Traduction M.-N. Bouillet). Cf. également: Platon. Timée, 34b.