
Sa Présence se manifesta, sans qu’il s’y attendît, en son esprit. Après plusieurs heures de montée dans la nuit, une obscurité pleine de cieux et d’intuitions, il la vit soudainement apparaître en lui. Était-ce réellement en lui, d’ailleurs? Ne se tenait-elle pas plutôt à côté ou au-dessus ? Ou bien l’enveloppait-elle de toutes parts? Ou encore, tout cela à la fois? Je ne saurais le dire. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y avait plus rien entre elle et lui, rien ne les séparait, pas la moindre distance, l’espace n’existait simplement pas ‒ mais le temps, lui, était compté. Il savait qu’il lui fallait recueillir la moindre goutte de ce temps rare et fluant. Il savait que tout allait passer si vite, et qu’il n’en resterait quasiment rien. Il n’y avait pas, dans sa conscience, deux entités, ni une seule, non plus. La meilleure façon d’en parler serait de dire que l’une, d’une infinie puissance, absorbait l’autre entièrement; elle engloutissait d’une seule vague la multiplicité de son esprit, la diversité de sa singulière entité. Plus de distinction possible entre elle et lui, ou entre l’idée de l’un, du deux et de l’infini, dans le soleil de cette fusion. Si l’on recourait, pour faire image, à la métaphore de l’amant qui veut se confondre absolument avec l’aimée, on n’effleurerait pas même un photon de ce soleil-là. Quant à lui, il ne sentait plus son corps depuis longtemps déjà. Et maintenant voilà que son esprit même se trouvait entièrement en elle, cette Présence, apparemment. Mais il était aussi et en même temps au-dessous et autour d’elle, il en était si loin et si proche. La logique topologique était manifestement inopérante, impropre à situer les rapports et les lieux. Il était partout à la fois autour, au dedans et en dehors, il était aussi en elle mais il n’était pas elle, bien qu’il se vît lui-même n’être rien en dehors d’elle. Quant à elle, elle présentait le tout et l’absolu de sa Présence. Maintenant il est devant elle, il vit dans ce présent-là: il ne sait plus qu’il est un moi, ou un être humain, ou un être animé, ou un être existant, ou quoi que ce soit de ce genre. Il ne pense à rien de tout cela, il n’a pas de temps pour de tels détails. Ce serait rompre l’instant, et l’instant est infini, et il sait aussi qu’il n’a ni le temps, ni le goût, ni la puissance d’être quoi que ce soit d’autre devant cette infinité-là. Devant elle, il la cherche encore, bien qu’il sache l’avoir un peu trouvée. Mais on ne « trouve » pas l’infini. C’est lui qui vous trouve et vous engouffre. Il veut encore s’approcher de sa présence, il ne se voit plus en elle, il ne voit plus qu’elle. Mais qu’est-il donc pour la voir? Une seule molécule d’H2O, noyée dans mille océans. Qu’est-il donc pour avoir reçu, là, maintenant, sans le moindre avertissement, ce don de la voir, et puis ensuite ce désir déchirant, mais impossible, de la vouloir toujours voir, et cela à jamais, alors qu’il sait aussi que les secondes s’égrènent? Il ne sait même plus qui il est. Il n’est plus que « voir », avidement « voir », et rien d’autre. Et d’ailleurs, il ne sait même pas ce qu’il voit, en réalité. Il n’a pas de nom, pas d’idée, pas de concept, pour saisir ce qu’il voit. Son esprit n’est un grain isolé, perdu dans le sable des mondes. Qu’est-ce qu’une fourmi peut voir ou comprendre en levant ses antennes vers la voûte des cieux? De toute façon, ce n’est plus ça qui importe, déjà. L’important c’est qu’il sait qu’il ne lui reste que quelques instants encore, pour voir; il sait que son temps n’est aussi rien qu’un point dans l’infini. Quelques rares secondes s’écouleront encore, avant de voir l’infinité des temps infinis s’échapper et se dissoudre comme un rêve devant sa conscience. Il le sait et il sait qu’il n’oubliera jamais cela. Il n’échangerait pas une seule de ces secondes contre tous les ors de la terre, contre toute la splendeur des cieux, contre la révélation de tous les savoirs, contre la promesse de tous les paradis. Il sait que tout cela n’est rien, face à elle. Mais déjà, elle s’absente. Il voit que le temps est venu, et qu’il lui faudra maintenant descendre. Il comprend que ce qu’il a vu, là, contient en puissance tout ce qu’un esprit peut désirer. Il pourra plus tard affirmer à la face des mondes qu’il n’y a rien au-dessus, ou au-dessous d’elle. Là, il n’y a pas de faux-semblant possible, il n’y a que l’aveuglante évidence de la vérité. Qu’est-ce que la vérité? demanda-t-on, jadis. Prenez la proposition : A=A. Elle passe pour « vraie » pour les plus grands philosophes i. Eh bien, la vérité, la vraie Vérité, est des milliards de milliards plus « vraie » encore que A=A. Ce qu’il se dit alors, quand on est mis en sa présence, c’est qu’il n’y a pas d’erreur possible, ce n’est pas un mirage, ce n’est pas une extase, ce n’est pas une illumination, ce n’est pas une révélation. Tout cela n’est que peu de choses. Ce qui importe seulement, c’est la Joie, infinie. Joie vraie, d’une vérité elle aussi infinie. Rien à voir avec les joies d’antan, les joies du monde, comme celles de la beauté, du savoir, de l’extase, de l’amour. Toutes ces joies-là, la conscience ne les méprise pas, non, elle sait leur prix. Mais que valent-elles en substance, et par comparaison avec la Joie? Je dirais, d’un côté une poignée de pièces démonétisées, et de l’autre, un Himalaya adamantin… La conscience n’a rien à craindre de cette joie infinie. On n’en meurt pas, on en vit. Tout se passera bien, tant qu’elle pensera à la vérité vue, et aux myriades de soleils infinis, qui ne sont pourtant que poussière dans le chemin. Même si tout était détruit, même si toute la réalité allait au néant, la conscience sait maintenant que la joie est indestructible. La conscience qui est venue à l’esprit, ou si l’on préfère l’esprit qui a pris conscience, est maintenant prête à dépasser l’intelligence, la mémoire, la volonté, qui avaient jadis tant d’attraits, dans sa vie antérieure, dans la vie dans le monde. L’intelligence est une manière de voir, et la conscience, ou l’esprit, ne veut plus voir de cette manière-là. La pensée est un mouvement, et elle ne veut plus se mouvoir de cette façon-là. Elle sait qu’elle n’a pas eu le temps pour comprendre, vouloir, mémoriser, désirer. Elle a été prise par surprise. Elle sait qu’elle a vu l’Intelligence même, dans son essence même; elle a aussi vu ses innombrables incarnations, elle a vu beaucoup plus que la somme totale de toutes les intelligences accumulées dans tous les mondes depuis l’origine des temps. Elle a eu la chance d’arriver en ce lieu où l’entièreté de tout ce qui est « intelligible » peut, à volonté, se déployer dans le « visible », ou alors se concentrer en un seul point, plus petit qu’un quark, sous le feu de l’unique Intelligence. Dès qu’elle l’a « vue », elle a compris en son for intime qu’il n’y avait plus rien d’autre qu’elle à voir, désormais, plus rien d’autre à comprendre. Tout ne lui sera rien, à partir de ce jour; seul cet instant, ce bref instant, maintenant envolé pour elle, est devenu ce symbole, plein du Tout et de son Infini. Elle laisse toute pensée, tout souvenir, toute volonté, elle les laisse en arrière de la conscience, elle se libère l’esprit de tout cela. Elle quitte tout sans regrets, tant elle voudrait la voir encore, un jour, au moins une fois, dans une autre vie peut-être, dans un autre monde, même si elle sait que, la regardant trop avant, elle s’en brûlerait la pupille, elle s’en désintégrerait le cristallin. Elle sait aussi que si son regard trouvait grâce, à nouveau, par quelque miracle, elle ne verrait pas plus ou mieux. C’est son voir qui deviendrait son être : à force de désir de voir, l’objet désiré de la vision deviendrait la vision elle-même, et sa vision deviendrait la substance même de son âme, elle s’y imprimerait pour aussitôt s’en retirer, elle y laisserait à jamais une nouvelle douleur d’absence, et une infinie douceur d’espérance.
Il lui faut revenir de sa vision, maintenant. Ce qui vient d’être dit sera à peu près la seule chose dicible que l’esprit qui reprend conscience ramènera dans le monde des vivants. Mais il sait qu’il ne l’oubliera plus jamais. Jamais. Ce qui fut l’objet de la vision s’est transmuté dans son âme en une sorte de texture psychique, en présence sourde, en clameur inexprimable. Sa conscience en viendra, bien après, quelques décennies plus tard, à penser que l’intelligence doit avoir plusieurs puissances. Il y a la puissance de penser, c’est-à-dire de voir ce qui se trouve en elle et vit de sa propre vie; il y a la puissance de penser à ce qui pourrait venir de nouveau lui rendre visite, et ce qui pourrait alors être intimement engendré et sortir vivant d’elle. Il y a la puissance de sentir ce qui est infiniment au-delà d’elle-même, tout ce qu’elle pressent sans pouvoir le penser. Bien que cela soit beaucoup trop haut, tellement haut, elle sait pertinemment que ce qu’elle pressent n’est pas en réalité inattingible (ou, si l’on préfère, inatteignable). Elle voit par une puissante intuition que ce qu’elle a déjà vu une fois lui voile en réalité toute l’infinité de ce qu’il y a encore à voir, tout cet infiniment autre, dont elle ne sait absolument rien, et dont l’éternité même des temps à venir n’épuisera pas le fond. Ce qui reste d’intelligence à sa propre intelligence se réfugie dans une ultime intuition, la certitude de l’ultime infinité de l’ultime. Elle voit clairement cela, même dans sa nuit; elle le comprend bien, et elle voudra dans l’avenir tout faire pour s’unir à cet infinité ultime, dans sa profondeur obscure. Elle a aussi progressé sur d’autres fronts. Elle comprend autrement les puissances de l’intelligence. Il y a la puissance de l’intelligence sage, sagace et gaie d’une calme sagesse; il y a la puissance de l’intelligence intuitive, pleine d’une ivre divination. Son intelligence comprend mieux ces sortes de puissances, elle les aime comme ses enfants. Elle aime ce qui en elle voit et comprend; elle aime plus encore ce qui en elle devient soudainement emplie d’intuition, elle aime ce qui en elle voit ce qu’elle ne voit pas encore, mais qu’elle devine, devance et doit devenir. Plongée dans la Présence, l’intelligence pressent tous les êtres qu’elle engendre. Elle connaît par cette autre puissance encore, celle de la conscience, toutes les idées et tous les êtres qui se meuvent en elle. Voir tous ces êtres et toutes ces idées, les « voir » d’une intuition instantanée et infinie, comme ramassée dans le sein de la Divinité, ou enveloppée dans les images qu’elle daigne donner d’elle-même, cela n’est pas à proprement parler « penser ». C’est voir sa propre pensée se volatiliser en étincelles solaires, c’est voir l’essence même de la pensée se dissoudre en cendres, c’est voir sa pensée dépasser toutes les pensées possibles, pour commencer de comprendre l’essence vivante qui en elle « pense », et qui pense surtout à ce qui est au-delà de toute pensée. Est-ce assez clair? Ou faut-il rabâcher? L’âme ne pense plus, maintenant, elle se réduit à une toute petite pointe, mais cette pointe entraperçoit et perce l’Infini, de son point de vue particulier, et certes, de façon floue, brouillée, obscure, mais aussi ultra-lumineuse ‒ d’une lumière auprès de laquelle des milliards de milliards de soleils assemblés paraîtraient sombres ou éteints. L’âme alors n’est même plus une âme, elle ne sait plus rien d’elle-même. Elle est devenue un vivant néant, un point d’intersection sans dimension, mais ce néant vivant ne fait plus qu’un avec l’infini total. Ce néant s’allie, comme en amour, avec l’infini Infini, qui est au-dessus de tous les infinis, au-dessus de toutes les pensées, de tous les amours, de toutes les intuitions. Il n’est pas sourd, l’Infini, à l’appel des plus désespérées des misérables intelligences humaines. Caché de tous, si on le cherche, il se dévoile un peu, il se révèle dans une certaine mesure, à la moindre d’entre elles.
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i J’emprunte cette formule, A=A, à Fichte et Schelling, qui ont beaucoup glosé sur elle. Hegel aussi l’a longuement commentée, à leur suite. Ils y ont vu une métaphore de l’identité du sujet et de l’objet, et aussi une métaphore de la vérité de cette identité. J’y vois, pour ma part, une très pâle image de la sorte de pauvre vérité que l’esprit humain peut concevoir, dans sa nuit.
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