L’âme écrasée sous la botte


« Vaporisation surprise » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Un mystique du « libre esprit » pousse ses spéculations au-delà des lieux communs. Il doit franchir les frontières frémissantes du temps et de l’espace, il tente de quitter ne serait-ce qu’un temps la faible prison de la raison. C’est un fait historique et philosophique bien établi que la nature de la « divinité » ne reste jamais longtemps cachée, au long des millénaires ; à de nombreuses reprises, sous différentes formes, elle s’est manifestée et elle continue de le faire. Ce qui importe, ce n’est pas tant la nature même de ses diverses « révélations » que ce qui les subsume toutes. Ce qui importe, c’est que, derrière toute révélation, se tient nécessairement un Révélateur — tout comme derrière notre moi, tel que nous le connaissons, ou semblons le connaître, demeure un moi plus profond qui « connaît » le fait que nous « connaissons », et qui a aussi quelque conscience de tout ce que nous ne connaissons pas. Dans l’ombre, se tient ce moi-« connaisseur », conscient de tout ce qu’il y a encore à connaître, et de tout ce qui se cache dans les puissances inaccessibles de l’inconscient. Ceci revient à dire que ce sont moins les révélations qui importent que leur fondement, leur source ‒ et leur « Révélateur ». Cela est le mystère unique, central, indépassable. Il ne peut être lui-même révélé en tant que tel, parce que c’est le fondement (la source cachée) qui fonde toute révélation (et dont surgit tout ce qui en découle). De même, le moi qui « connaît » ne peut être « connu » ni se connaître en tant qu’il est « celui qui connaît ». Il est celui qui connaît tout ce qu’il y a à connaître de connaissable en nous, mais il ne peut se prendre lui-même comme objet de sa propre connaissance, et il peut moins encore prendre pour objet tout ce qu’il y a d’inconnaissable en lui, tout ce qui, en lui, n’a rien à voir avec la connaissance et le connaissable.

Il faut aller aussi loin que possible dans cette direction de recherche. Par exemple, si l’on élimine tous les traits anthropomorphiques de la Divinité, le résultat est qu’il ne lui reste plus aucune caractéristique concevable, dicible, exprimable. Elle n’est dès lors plus un « objet » possible pour la connaissance et la compréhension humaines. Elle transcende totalement tout ce qu’il y a à connaître et à comprendre. Arrivé à ce point, il faut que l’esprit reste réellement tranquille. Il n’y a plus rien à dire, rien à voir, rien à entendre. Il faut rester silencieux, aux aguets; peut-être, le moindre souffle à venir sera-t-il porteur d’une ombre de sens, d’une effluve subtile, d’un signe imperceptible? Quoi qu’il en soit, les mots brûlent tous les vaisseaux. Si l’on dit que Dieu est « bon » ou qu’il est « jaloux », par exemple, ces mots paraissent dérisoires, ils ne sont pas à la hauteur de l’infini. Aucun mot ne peut plus être utilisé pour dire la Divinité, de nos jours. Surtout dans un temps d’abjection comme le le nôtre. Les noms qui lui conviendrait le mieux, à la rigueur, pourraient être des formules consciemment paradoxales : « sans-voile, sans parole », « son nom sans nom », « un néant nu », « mouvement immuable », ou « vide immobile où ni le soi ni le non-soi n’errent ni ne demeurent ». Beaucoup de gens bien intentionnés croient glorifier la Divinité en la qualifiant d' »infinie » ou d' »absolue », mais ce faisant, ils l’élèvent en fait au-dessus de toute « connaissance » possible. L’attribut de l’infini la réduit à une abstraction vide et indéterminée qui, pour la pensée, pourrait être, tout aussi bien, « rien » ou « tout », ou encore se réduire à un simple signe mathématique, ∞. A bien y réfléchir, le concept d' »être infini » est le plus vide de sens qui soit, du moins du point de vue d’un être fini. La Divinité, qu’elle soit « infinie », « transfinie », « métamathématique » ou « méta-thétique », vit sans doute dans son propre « éternel présent ». Elle se contemple elle-même, elle devient sans cesse un objet renouvelé de conscience pour elle-même, elle se révèle à elle-même dans une « infinie » circonvolution sans jamais se répéter, naturellement. Mais la présenter ainsi ne serait jamais que le début, extrêmement inchoatif, d’un processus sans fin d’auto-révélation. Il se pourrait bien qu’au long d’une infinité de temps d’épaisseurs diverses, une autre infinité de surprises vraiment très surprenantes surgissent sans cesse, inopinément, en son immense sein. Il est intéressant de réfléchir, avec nos pauvres moyens intellectuels, au processus éternel de la conscience divine confrontée à elle-même et à son infini génie engendreur. Certes, nous ne sommes pas conviés à ce soliloque grandiose. Pour le moment. Mais qui sait? Il nous est loisible, dans cette attente putative, de considérer sur quoi il pourrait bien porter. L’une des questions que je me pose à ce sujet est la contradiction radicale entre la Divinité infinie, et l’apparition « soudaine » en son sein d’un désir de création ‒ dans le « temps ». Comment concilier l’insertion au sein de son intemporalité d’une telle temporalité du désir divin, avec un début, un milieu et une fin? Autrement dit, comment, dans une divine infinité, peut-il apparaître soudainement un point unique, qui se voudrait être le début d’un inouï segment temporel? Il se pourrait bien, cependant, que la conception d’un monde « temporel » soit fausse, ou plutôt seulement anthropomorphique. Il faudrait alternativement évoquer l’hypothèse d’un monde qui, à l’instar de la Divinité, se constituerait lui aussi comme un processus éternel, en quelque sorte parallèle à l’éternité de la Divinité même. La création ne serait alors pas plus un acte « temporel » que ne l’est la procession de la Divinité à l’intérieur d’elle-même. Quand la Divinité se contemple dans son éternel présent, elle contemple peut-être en elle-même les formes possibles ou les idées immanentes de l’univers (ou des divers univers) tout entier(s). Les mondes créés dans l’éternité ont donc (au moins) deux visages, l’un tourné vers la différenciation et la multiplicité, l’autre tourné vers le centre immuable de la Divinité, vers le secret de son essence et de son unité intemporelle. Le monde réel présenterait alors, en soi, une image de l’unité éternelle et de la vie en la Divinité ; le monde temporel ne serait peut-être qu’un mirage, une image ou un reflet, mais ce mirage, cette image ou ce reflet feraient aussi partie de la substance des réalités éternelles.

De cela, je déduis qu’il existe en chacun de nous une « nature » qui n’a rien de commun avec la nature naturelle. C’est une « nature surnaturelle » en un sens; elle correspond à l’essence et au fondement de l’âme même. Elle est à la fois très au-dessus de l’âme, pour l’inspirer, et aussi très au-dessous d’elle, pour la fonder. C’est quelque chose de simple et qui n’a pas de nom, parce qu’elle n’est pas nommable ni conceptualisable. On pourrait cependant lui donner diverses appellations provisoires, pour faire image. On pourrait l’appeler « étincelle », « gouttelette », « fine pointe », « lueur évasive », « feu intime », « abîme animé », ou encore « sainte exérèse », ou même « vive braise exégèse ». Toute âme, quel que soit son nom, se trouve, et non par hasard, au point exact où chaque être rationnel commence à se comprendre lui-même, de lui-même et avec lui-même. Mais elle n’en reste pas là, faut-il ajouter aussitôt. D’un côté, elle s’enfonce dans l’éternité de l’essence divine, dont elle ne peut jamais atteindre le fond. D’un autre côté, un avenir infini lui est ouvert, dont elle ne pourra sans doute jamais épuiser le mystère; du moins elle est invitée à prendre son envol, à inventer de nouveaux territoires de chasse, des océans neufs de pêche. Elle trouvera peut-être en chemin des lieux infimes, où, pendant des instants furtifs, elle prendra le temps de se retourner sur elle-même et de se reconnaître pour ce qu’elle est, et pour ce qu’elle pourrait peut-être encore devenir. Elle a reçu ce don unique, supérieur à la masse des galaxies, à l’énergie des amas, et à la puissance des Big Bangs ‒ celui de la « singularité » absolue, celui de la « personnalité ». L’idée de « personne » est à la fois inhérente à la nature même de la Divinité, dite « personnelle », et à celle de l’âme — il appartient donc à la nature humaine de se reconnaître comme étant essentiellement, non pas un « objet », mais une Personne. Même la botte des fascistes, même les drones tueurs et les bombes des génocidaires ne peuvent écraser le visage éternel d’une seule « personne » singulière. Même instantanément vaporisée par des munitions précises et explosives, toute « personne » reste absolument, éternellement, intangible, sacrée. Aucune mort, si injuste ou si cruelle soit-elle, ne peut séparer la Personne de l’unique don reçu du sein de la Divinité même. C’est d’une élection ontologique qu’il s’agit! Elle restera vivante dans toute éternité, tant du point de vue de son « union » intemporelle avec la Divinité que de son évolution dans l’infini de temps à jamais encore inaccomplis — toute âme se trouve toujours chez elle au sein de l’éternité. L’Histoire universelle de toute âme est sans fin.


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