Maduro, pétrodollars et série N.


« Le Crépuscule de l’idollar » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

La véritable raison pour laquelle les États-Unis ont lancé au Venezuela la récente « opération spéciale » (pour utiliser un terme poutinien) afin de prendre le « contrôle » de sa politique n’a rien à voir avec la « drogue », le « terrorisme », ou la « démocratie ». Il s’agit en réalité de la survie à moyen terme du dollar américain. Il s’agit plus précisément de préserver le système des pétrodollars qui a permis aux États-Unis de rester la puissance économique dominante pendant les cinq dernières décennies. Il se trouve que le régime chaviste du Vénézuela a simplement commis l’erreur fatale de tenter d’y mettre fin. On sait que ce pays est le plus riche du monde en réserves « prouvées » de pétrole (303 milliards de barils, soit plus de 20% du pétrole mondial, c’est-à-dire plus que l’Arabie Saoudite). Mais ce qu’il est véritablement crucial de comprendre, c’est que, ayant été placé sous sanctions états-uniennes depuis 2017, le Vénézuela vendait ce pétrole en yuan chinois, en non pas en dollars américains. En 2018, le Vénézuela a annoncé qu’il allait « se libérer du dollar « , et a commencé d’accepter les paiements pour le pétrole en yuan, en euros, en roubles – tout sauf en dollars. Le Vénézuela a aussi demandé à rejoindre les BRICS. Il a développé des systèmes de paiement direct avec la Chine pour contourner le système SWIFT. Or, le système financier américain repose sur un pilier essentiel : le pétrodollar. Il se trouve aussi qu’il y a assez de pétrole au Vénézuela pour financer la dé-dollarisation croissante du commerce pétrolier pendant les prochaines décennies. En 1974, Henry Kissinger avait conclu un accord avec l’Arabie saoudite : tout le pétrole vendu dans le monde devait être vendu en dollars américains. En échange, l’Amérique fournissait une protection militaire. Cet accord stratégiquement conçu a subséquemment créé une demande artificielle de dollars dans le monde entier, simplement pour pouvoir acheter du pétrole. Cela a permis aux Etats-Unis de faire tourner la planche à billets verts de façon illimitée, pour financer son armée surarmée et des budgets immensément et structurellement déficitaires. Le pétrodollar est l’une des clés essentielles de l’hégémonie américaine. Ceux qui contestent la dominance du pétrodollar doivent surveiller leurs arrières… En l’an 2000, Saddam Hussein a annoncé que l’Irak vendrait du pétrole en euros, et non plus en dollars. En l’an 2003, l’Irak a été envahi. Saddam a été assassiné. Le changement de régime a été fort profitable pour les amis de Bush. Le pétrole irakien est revenu sous le giron états-unien. Les armes de destruction massive n’ont jamais été retrouvées parce qu’elles n’avaient jamais existé. En l’année 2009, Kadhafi a proposé une monnaie africaine adossée à l’or et appelée le dinar-or pour le commerce du pétrole. Des courriels de Hillary Clinton rendus publics ont confirmé que c’était la principale raison de l’intervention: « Il y avait ce projet d’établir une monnaie panafricaine basée sur le dinar-or libyen ». En 2011, l’OTAN a bombardé la Libye. Kadhafi a été assassiné. Le dinar-or est mort avec lui. Et maintenant, c’est le tour de Maduro. Avant son enlèvement, il contrôlait presque deux fois plus de pétrole que Saddam et Kadhafi réunis, mais surtout il vendait ce pétrole en yuans, et il participait activement à l’établissement de systèmes de paiement hors de la zone dollarisée, en partenariat avec la Chine, la Russie et l’Iran. Impardonnable! Marco Rubio, le secrétaire d’Etat états-unien vient de déclarer sur NBC : « Ce que nous ne tolérerons pas, c’est que l’industrie pétrolière vénézuélienne soit contrôlée par des adversaires des Etats-Unis. Il faut comprendre: pourquoi la Chine a-t-elle besoin de leur pétrole? Pourquoi la Russie a-t-elle besoin de leur pétrole? Pourquoi l’Iran a-t-il besoin de leur pétrole? Ils ne sont pas même sur ce continent. Nous sommes dans l’hémisphère occidental. C’est ici que nous vivons, et nous n’allons pas permettre que l’hémisphère occidental devienne une base d’opérations pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des Etats-Unis. » Rien de plus clair, n’est-ce pas? L’erreur du Vénézuela est à l’évidence de s’être allié aux trois pays cités par Marco Rubio, lesquels sont notoirement à la tête d’une stratégie concertée de dé-dollarisation mondiale. Lorsqu’un régime (pétrolier) attaque le pétrodollar, il tombe peu après, à chaque fois… Stephen Miller (conseiller américain à la sécurité intérieure) a dit, il y a deux semaines, que c’était l’ingéniosité américaine qui avait créé l’industrie pétrolière au Vénézuela. L’expropriation des grandes compagnies pétrolières états-uniennes par le régime chaviste fut, selon lui, la plus grande spoliation de biens états-uniens à l’étranger. Sa thèse est que le pétrole vénézuélien appartient aux Etats-Unis d’Amérique parce que les entreprises états-uniennes en ont développé l’exploitation il y a cent ans. Si ces questions reviennent brutalement au-devant de la scène, c’est qu’il y a un problème structurel, systémique : le système des pétrodollars fondé en 1974, comme dit plus haut, est en danger de péricliter. La Russie, sous sanction depuis son « opération spéciale » en Ukraine, vend du pétrole en roubles et en yuan. L’Iran, également sous sanction, négocie avec des devises autres que le dollar depuis des années. L’Arabie saoudite discute ouvertement avec la Chine de vendre son pétrole en yuan. La Chine a mis en place le China International Payments System (CIPS), sa propre alternative à SWIFT avec 4 800 banques dans 185 pays. Les BRICS mettent en place des systèmes de paiement destinés à contourner complètement le dollar. D’ores et déjà, le projet mBridge permet aux banques centrales de régler instantanément les transactions en monnaies locales. Le Vénézuela, qui voulait rejoindre les BRICS avec ses réserves de 303 milliards de barils de pétrole, accélérerait cette tendance inévitable. Voilà la raison pour laquelle Maduro a été kidnappé. L’accusation de trafic de drogue portée contre lui serait simplement risible, si elle n’était pas avant tout une grave insulte à l’égard de l’intelligence de tout un chacun. Le Venezuela n’est pas un pays producteur de cocaïne, c’est un pays producteur de pétrole. Il n’y a aucune preuve non plus que Maduro dirigeait une « organisation terroriste ». La mise en place d’une véritable « démocratie » au Vénézuela n’est certes pas non plus parmi les préoccupations de Donald Trump. La vraie raison est de conserver la suprématie du pétrodollar. Mais les conséquences de ce coup de force vont être structurelles, et se faire sentir à l’échelle mondiale. La Russie, la Chine et l’Iran ont déjà dénoncé une « agression armée ». Ces pays vont-ils rester inertes? La Chine est le plus gros client pétrolier du Vénézuela, et elle paie ses livraisons en yuan. Toutes les nations qui envisagent la dé-dollarisation viennent de recevoir le message 5 sur 5. Maintenant, elles savent ce qu’il se passe si elles menacent l’hégémonie du dollar. Attaquez le dollar et vous verrez ce qu’il vous en coûtera. Que va-t-il se passer? Ces pays pourraient par exemple réaliser que leur seule protection est de s’unir plus étroitement, et d’aller encore plus vite en matière de dé-dollarisation. Il n’est pas sûr, non plus, que la stratégie trumpiste d’accaparement impérialiste des ressources naturelles et géostratégiques soit bien reçue aux Etats-Unis. Bien entendu, les compagnies pétrolières américaines ont déjà été sollicitées pour « retourner au Venezuela », contre la promesse d’être dédommagée de leurs « expropriations ». Mais elles ne semblent pas si pressées d’entreprendre d’énormes investissements au Vénézuela, vu l’extrême instabilité politique, et les risques à court, moyen et long terme. Imaginons cependant que l’administration Trump mette au pouvoir au Vénézuela une droite « dure » et, sans contradiction apparente, totalement « inféodée » aux intérêts états-uniens. Le pétrole coulerait à nouveau à flots, et en dollars, dans quelques années, vu l’importance des investissements à faire. Première conséquence, systémique, le prix du baril d’or noir va baisser fortement, à terme. Comment vont réagir la Russie, la Chine, l’Iran et même l’Arabie saoudite? La Russie tremble déjà pour son rouble, alors que son économie de guerre repose sur ses revenus pétroliers et gaziers. Quant à la Chine, elle dispose assurément de plusieurs leviers économique et stratégique (dont les terres rares) qui lui permettront de riposter au moment voulu. Les BRICS, qui contrôlent 40% du PIB mondial, pourraient quant à eux, affirmer plus fortement leur refus de l’hégémonie du dollar. Quant à l’Europe, elle ne compte plus pour grand chose parmi les grands fauves hobbesiens qui se partagent l’avenir du monde. Cependant, l’extrême mollesse de ses réactions suite aux flagrantes attaques contre l’ « ordre international », et suite aux menaces répétées d’annexion du Groënland, montre qu’elle est prête à se laisser humilier jusqu’à la bassesse, sans même être sûre d’en tirer le moindre avantage économique ou sécuritaire. Elle est en train de perdre sur tous les tableaux – ce qui fait d’ailleurs partie du plan, sans aucun doute. Quelle décrépitude! Quelle cécité! Quelle veulerie du « politique » européen! Que se passera-t-il, par ailleurs, quand le monde entier se rendra compte que seule la violence, et non le « droit » ou la « justice », obtient des résultats? La violence appelle évidemment la violence. D’autant que les Etats-Unis, en déployant spectaculairement leur force tactique, viennent aussi de dévoiler inopinément leur faiblesse stratégique. L’ « opération spéciale » anti-Maduro est un aveu que le pétrodollar ne peut plus imposer sa prééminence par ses propres mérites, et qu’il existe désormais une « coalition des volontés » pour créer d’autres pôles d’influence de par le monde. Ces « volontés », aujourd’hui momentanément contrariées, ne vont pas en rester là, et elles n’ont pas fini de déployer leurs réseaux. L’Histoire est toujours pleine de surprises, et ne soyons pas surpris si elle continue de nous surprendre dans le proche avenir… Gageons que les trois prochaines années nous réserveront bien plus de surprises que la seule année 2025. Et gageons aussi que le monde après 2028 sera bien différent de celui que nous connaissons actuellement. La géopolitique mondiale est nettement plus fascinante que dix saisons de série N.