Poème métaphilosophique


« Souvenance » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

comme aux jours de fête sur les morts

passent la souvenance et l’ange à l’aile

brisée

‒ l’esprit se meut vers les collines arasées

en présence de ceux qui le nient

.

les poètes n’annoncent plus ce qui demeure

ce qui s’étend sur la plaine prolifère sous les murs

des colonies i d’arbres sans racines

.

je croirais qu’elle naît si je voyais l’aube

le pin s’est approché de l’olivier

le chêne vert s’est lié à l’orme mort

ils viennent de bien plus lointain qu’elle

.

la coupe déborde de lueurs sombres

suintant de torpeurs sèches

sans pensées la guerre est ailée

il faut mourir quand la nuit est égale au jour

.

la mer a pris la mémoire et l’a donnée au vent

il a ouvert la voie aux soleils

à l’air maître des feux

il vit il va et son vouloir veut ce que deviendra

ce qui vient s’est déjà fait connaître

il s’est soumis sous un ciel étrange

.

le port de l’exil est l’usage de la terre

le propre est dépossédé de l’autre à jamais

ils aiment la haine et l’oubli l’or et l’orgueil

jusqu’à l’orient souriant le ciel est à l’obscur

la justice crucifiée les jours sans mérite

.

j’ai dit il n’y aura pas de culture tueuse

quelle est l’essence de la poésie?

.

au commencement l’esprit était libre

il n’était ni terre ni source

aujourd’hui il fuit la proie des tombes

celles qui donnent de la vie aux âmes ont le sang consumé

elles ne savent plus ce qu’elles veulent elles ont perdu la voie

des fleurs et l’ombre des herbes accablées

.

l’esprit n’est commun à aucune foule

l’histoire n’est pas sainte

dans le vaste terreau des cerveaux

dans la glaise grasse des synapses

des gliales en gésine geignent

.

tout ce qui devient cherche quelque unité

pour autant qu’elle s’en souvienne

par-delà la terre et les cieux

l’âme si numineuse se nomme dès sa naissance

et se lie d’air et d’essence

.

la pensée s’est dépassée

elle n’est plus au commencement

la source est sourde

aigre la promesse

la terre n’a plus d’origine

la loi est son linceul

le fond l’avale et la vomit

.

l’esprit l’enterre et rode

depuis plus longtemps que l’eau coule

il s’éprend des douleurs

de l’effroi des viesii faibles

d’autres ombres saillissent sur ce qui se ferme

.

l’origine surgit mais ne montre rien

elle cèle les apparences

elle meut le monde l’aveugle l’assourdit

.

la fille oublie la mère et délie les mémoires

elle est tournée vers les pensées premières

elle sait son origine et ignore sa fin

hors d’elle-même elle demeure

.

nous autres sommes destinés à l’oubli

les choses mêmes nous oblitèrent

nous errons parmi les origines

la genèse a disparu

.

l’amour et ce qui était avant l’esprit

se terre

le feu devra être porté seul

en ce soi étranger à cette terreiii

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i« L’esprit aime la colonie et l’oubli ». Hölderlin. Le Pain et le Vin. Publié par Friedrich Beissner. Les Traduction du grec de Hölderlin, 1933, p. 147. Traduction de l’allemand par Jean Launay, in Matin Heidegger. Approche de Hölderlin. Gallimard, 1973, p.114

ii« We had to teach the despairing men, that it did not really matter what we expected from life, but rather what life expected from us. » (« Nous devions apprendre aux hommes désespérés que ce qu’on attend de la vie n’importe pas, mais plutôt ce que la vie attend de nous. »). Viktor Frankl. Man’s Search for Meaning. 1963, p. 122

iii« Je suis un étranger sur la terre » (Ps 119, 19) גֵּר אָנֹכִי בָאָרֶץ , guer anokhi va’arêts.