La troisième preuve


« Nécessité » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Pour établir la troisième preuve i de l’existence d’une entité ou d’un être « nécessaire » dans le monde, il faut d’abord s’efforcer de comprendre la différence essentielle entre le possible et le nécessaire. Dans le monde, il y a beaucoup de choses qui peuvent être, mais aussi ne pas être. Ces choses ne sont donc en rien « nécessaires », elles sont simplement « possibles » ou « contingentes ». La preuve en est que, dans ce monde, certaines choses naissent puis disparaissent; elles ont eu la possibilité d’exister, puis de ne plus exister. Or il est impossible que les choses qui possèdent une telle nature puissent exister toujours ; car ce qui peut a priori ne pas exister doit aussi pouvoir ne pas exister à d’autres moments, a posteriori. En effet, au cas contraire, c’est-à-dire si ce qui peut ne pas exister devait toujours exister après être venu à l’existence, alors cette existence ne serait plus seulement « possible », elle deviendrait dès lors « nécessaire » de quelque manière. Généralisons : si toute chose « peut » ne pas exister, alors il est aussi possible qu’au moins à certain moment, rien n’a existé. Or, s’il vrai que rien n’a existé à ce moment-là, maintenant encore rien ne devrait exister ; car ce qui n’existe pas ne commence à exister que par quelque chose d’autre qui existe. Et comment une chose pourrait-elle commencer d’exister quand rien n’existe? Rien de plus absurde que de croire que du néant absolu, quelque chose puisse émerger spontanément à l’existence. Donc, si à un certain moment aucun être n’existait, il a été aussi impossible que rien commençât alors d’exister, ce qui implique qu’aujourd’hui encore rien ne devrait exister. Or, on le voit, le monde existe et nous existons. Il y a manifestement une contradiction entre l’idée qu’à un certain moment absolument rien n’existait, le fait que maintenant quelque chose existe et l’absence de toute nécessité. Si l’existence de tous les êtres n’est pas restée seulement « possible », alors même qu’à un certain moment rien n’existait, il faut en conclure qu’il y a eu quelque événement « nécessaire » qui a permis leur venue à l’existence. Or, tout ce qui est « nécessaire » tire sa nécessité, soit de soi-même, soit d’autre chose que de soi-même. Mais il n’est pas possible d’aller à l’infini dans la série des choses « nécessaires » qui doivent trouver « ailleurs » qu’en elles-mêmes une cause de leur nécessité. L’expression « aller à l’infini » suppose d’ailleurs que cette chose appelée l' »infini » existe réellement, et non pas comme un « être de raison », et qu’il serait aussi possible de l' »atteindre » d’une manière ou d’une autre. Ces deux suppositions paraissent extrêmement paradoxales, et même parfaitement improbables, du moins pour le sens commun, alors qu’on les fait dans un contexte où rien n’est encore supposé exister. Si on admet qu' »aller à l’infini » n’a pas de sens pour fonder l’idée de « nécessité », et si on reconnaît la nécessité d’une « nécessité » pour qu’apparaissent dans ce monde des êtres jusqu’alors seulement « possibles », on est contraint d’affirmer l’existence d’une « nécessité » qui soit « nécessaire » seulement par elle-même. Cette nécessité ne tire pas d’ailleurs que d’elle-même sa propre nécessité, mais en revanche elle est cause de la nécessité de tous les êtres et existences qui se trouvent en dehors d’elle. On peut appeler cette nécessité un « Être », et même lui donner le nom que l’on veut, suivant les langues que l’on parle, et les philosophies que l’on décide d’adopter. Mais cela est une question relativement secondaire, du moins par rapport au constat que, dans un monde habité d’êtres seulement « possibles », il est nécessaire qu’existe une entité ou un être absolument « nécessaire ». Quant à savoir ce que cet Être « est » en soi, cela est une autre question, bien plus difficile, mais beaucoup plus passionnante encore.

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iCf. Th. d’Aquin. Somme théol. I, Q.2 a.3

Plexus


« Plexus » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Le mot plexus recouvre un profond et complexe concept, possédant une riche et longue histoire, mais aussi un avenir prometteur. Il pointe en puissance vers des associations et des intrications inattendues d’acceptions reliant plusieurs notions éparses, concernant des champs divers, allant de l’anatomie et des neurosciences à la philosophie et à la métaphysique. Avant d’entrer dans cette matière, il me faut commencer par une brève revue de la gamme des significations attribuées au mot plexus, lequel est, comme déjà dit, d’origine fort ancienne. Selon l’Académie française, plexus signifie : « Lacis, réseau formé par plusieurs filets de nerfs, spécialement de nerfs rachidiens, ou, plus rarement, par plusieurs petits vaisseaux entrelacés et anastomosés ». Quant au CNRTL, il qualifie le plexus de « complexe », ce qui, au-delà de l’allitération, semble quelque peu pléonastique i… On trouve de nombreuses zones qualifiées de plexus dans le corps humain. On y distingue par exemple le plexus cervical, le plexus pulmonaire, le plexus brachial, le plexus lombaire, le plexus sacré et même le « plexus honteux » ii. Il y a aussi, bien sûr, le plexus solaire iii qui désigne un amas de ganglions et de filets nerveux, situé à la hauteur de l’estomac devant l’aorte. Ce plexus-là fut longtemps réputé être le siège de l’âme, et continue de l’être pour certains auteurs : « Bref, il y a quelque chose qui ne va pas, là au creux de l’épigastre, pas vrai? Enfin, un peu plus bas, si vous voulez, au plexus, quoi, au siège de l’âme »iv.

Du point de vue étymologique, ce mot vient du latin plexus qui signifie « tressé, entrelacé », et au figuré: « embrouillé, ambigu », ce qui représente déjà tout un programme, pour le philosophe et pour le métaphysicien. Un autre adjectif, perplexus, prend les même sens que plexus, mais en les intensifiant : « enchevêtré, entrelacé, confondu; sinueux, tortueux »; et au figuré, « embrouillé, embarrassé, obscur ». Le mot plexus vient du verbe plectō, plectere : « tresser, entrelacer, enlacer », dont la racine indo-européenne est *plek-, « tresser ». Toute une famille de verbes est apparentée à cette racine: implectō « entrelacer », amplector « embrasser (au sens physique et moral) », complector « embrasser, étreindre, contenir, comprendre », plicō, « plier, replier; ployer », et ses variations : applicō « aborder, se diriger vers; appuyer, appliquer », complicō et circumplicō « plier, rouler, enrouler », explicō « dérouler, développer, déployer, expliquer », implicō « enlacer, enrouler, entortiller; engager, employer; embarrasser; impliquer », deplicō « dissiper, déplier », et toute la série replicō, duplicō, muliplicō...

La racine *plek-, déjà citée, a aussi fourni le mot –plex qui figure comme second terme dans plusieurs mots composés : simplex, duplex, triplex, multiplex, complex et supplex. Ce dernier mot, supplex, signifie « qui se plie en se prosternant, en suppliant ». Quant au mot simplex, au sens propre « qui n’est plié qu’une fois », il prend au figuré le sens de « non compliqué, simple, sans détour ». Si le sens de simplex est simple, en revanche, un peu plus complexes (!) sont les nuances qui différencient les mots assez proches complex, complexĭō, complexŭs, complĭcātĭō. L’adjectif complex(au génitif, complicis) signifie « uni, joint, associé », mais aussi « complice » et, dans un sens moral, « qui a des replis, tortueux » v. Le mot complex prend un sens péjoratif dans la langue de l’Église, pour qui est « complex » quiconque s’associe à d’autres complices pour commettre un méfaitvi. Selon les étymologues, il importe de noter que le mot complex est « indépendant » du mot complicō, lequel est d’origine beaucoup plus ancienne et n’a aucun rapport avec l’idée de « rendre complice », ou « d’impliquer quelqu’un dans une affaire »vii. Le substantif complexĭō signifie « assemblage, union » viii, et aussi, de façon figurée : « assemblage de mots ; exposé ; conclusion ; dilemme ; complexion, tempérament ». Un autre substantif, complexŭs, offre une gamme d’acceptions plus actives et plus intenses que complexĭō : « étreinte, embrassement, enlacement; étreinte charnelle »ix, et au figuré, il renvoie aux notions de « liaison », d' »enchaînement », de « connexion » (grammaticales ou logiques). Quant au mot complĭcātĭō il est relativement simple : « action de plier, de rouler »; c’est aussi le mot employé en latin pour dénoter l’opération mathématique de la « multiplication ».

Il importe enfin de citer les verbes latins nectō, pectō, flectō, qui possèdent des sens voisins de plectō et qui contribuent à en augmenter et à en faire miroiter le nuage sémantique. C’est à partir de l’observation de ce nuage que nous allons maintenant tenter d’en prévoir les possibles « précipitations » philosophiques et métaphysiques. Les verbes nectō « enlacer, lier, attacher, nouer », pectō « peigner, carder », flectō « courber, fléchir; faire tourner, changer; dériver », ainsi que ses variantes, deflectō « détourner », inflectō « infléchir », reflectō « courber, retourner », font en effet partie d’un nuage de mots lourds de sens cachés, et en quelque sorte attachés, liés, noués et intriqués aux mots plectō et plexus. De nectō dérive nexus, « enlacement, lien, étreinte », pectō a donné l’adjectif pexus« laineux, poilu » et, par extension, « pubis, poils et os du pubis », ainsi que le substantif pectus « poitrine de l’homme », laquelle est la partie « velue » du corps, mais qui est aussi, idée essentielle, considérée comme étant le siège du cœur, de l’âme et même de l’intelligence. Par suite, le mot pectus a d’ailleurs pris le sens de « cœur » et d' »âme ». Quant à flectō il a donné flexus « inflexion, détour », deux mots-concepts dont l’art baroque a fait grand usage. A ce sujet, on se rappellera peut-être que Gilles Deleuze a commis, il y a une quarantaine d’années, un essai sur le « pli », dans le cadre d’une analyse sur Leibniz et le baroquex. J’aimerais suggérer que le concept de plexus, en tant que sémantiquement intriqué aux notions de nectus, de flexus et de pectus, généralise radicalement le pli deleuzien, et même le transcende, c’est-à-dire qu’il le déplie, le multiplie, et surtout le délie, pour le libérer de ces trois métaphores-là: « plier, déplier, replier », dont Deleuze se sert pour conclure son essaixi, et dont il me semble qu’elles ne sont plus à la hauteur des enjeux conceptuels de ce siècle-ci. Pour « expliquer » (si j’ose dire) cette assertion, posons que la triade esprit / cœur / corps forme un pectus‒ un pectus velu, poilu, chevelu, et connecté par des myriades de sortes d’hyphes à toutes sortes de mondes. Posons aussi que la triade du réel, de l’actuel et du virtuelxii forme quant à elle un nexus; ils ne constituent pas seulement un « nœud », mais ils s’enlacent d’un attachement passionnel et créateur. Décidons enfin de dénoter par le mot flexus l’intrication de l’âme avec le champs de ses dimensions actuelles et de ses potentialités virtuelles. Maintenant, posons que toute conscience (humaine) réellement autonome s’incarne paradoxalement en tant que plexus. Autrement dit, elle ne subsiste pas par elle-même dans une sorte de solipsisme, car le plexus de la conscience est en permanence « intriqué » avec le nexus, le pectus et le flexus, déjà cités. Le plexus de la conscience se présente comme un complexus, comme une entité reliant le plexus, le nexus, le pectus et le flectus. Ce qui importe dans la conscience, c’est le mouvement général de l’intuition, la pulsion de liaison, de nouage, d’arrimage d’idées et de notions très hétérogènes, ne cherchant pas quelque explĭcātĭō (toujours corsetée par des limites internes) mais visant plutôt une stimulante et fantastique complĭcātĭō de la pensée, vouée à se penser et à se multiplier elle-même dans un tissage sans fin, dans une intrication illimitée avec la puissance de toutes les autres monades possibles.

Deleuze dit que Leibniz a emprunté le nom de monade aux néoplatoniciens. « Ils s’en servaient pour désigner un état de l’Un: l’unité en tant qu’elle enveloppe une multiplicité, cette multiplicité développant l’Un à la façon d’une ‘série’xiii« . Pour avoir un peu pratiqué les mathématiques dans ma jeunesse, j’avoue avoir été alors fasciné par le côté proprement métaphysique des développements des fonctions en séries de Taylor. Dans l’interprétation que j’en faisais, cela revenait à dire qu’en n’importe point d’une courbe d’une fonction « infiniment dérivable » (ou « infiniment désirable »), on pouvait trouver toutes les informations nécessaires pour déterminer la totalité et l’entièreté de la courbe dans son infinie complexité. Autrement dit, un seul et simple point, un point « simplex » donc, contient en puissance toute la « complexité » de la courbe tout entière. En un seul point, on peut « déplier » conceptuellement l’infini. Il m’est arrivé de voir dans la métaphore des séries de Taylor une image de la vie de l’esprit, et même une allégorie de l’âme, dans la mesure où elle est aussi « pleine de plis à l’infini », tout en étant capable, toutefois, d' »en déplier un petit nombre à l’intérieur de soi ». Mais quel est cet intérieur, quel est ce soi de l’âme, demandera-t-on? Possède-t-elle un « quartier » réservé, un « départementxiv » propre, d’où elle pourrait ainsi librement se déplier, se déployer en puissance, à l’aventure, dans tous les mondes, ceux qui existent, et ceux qui restent à créer? Posons par exemple, hypothétiquement, qu’existe une substance S d’une étendue infinie (par exemple l’espace total composé de la somme de toutes les idées et de toutes les pensées de l’ensemble de tous les esprits ayant existé, existant et devant exister). Supposons que cette substance infinie cherche un jour, pour une raison qui n’appartiendrait qu’à elle, à s’exprimer de manière à rester fidèle à son essence, mais aussi de façon à rester en relation réelle avec ce qu’elle est en substance et en réalité. Supposons que pour ce faire, elle tente d’exprimer, absolument et totalement, à la fois cette essence et cette substance. Arrivé à ce point, posons-nous la question : cette substance ne sera-t-elle pas bridée, limitée, par la manière plus ou moins imparfaite de ses capacités d’expression, dont rien ne dit qu’elles seront à la hauteur de son infinité à la fois essentielle et potentielle? On peut concevoir, d’ailleurs, que la substance S serait aussi potentiellement confrontée à d’autres substances, toutes infinies à leur manière; et comme il faudrait qu’elles partagent, en quelque sorte à la limite, leurs infinités respectives, il faudrait analyser leurs gênes et leur limites réciproques, analogues à celles de goélands géants aux ailes emmêlées, sur le pont de l’espace-temps. On pourrait aussi dire que ces substances hypothétiques, pour infinies qu’elles soient, ne se gênent ni ne se limitent, mais qu’elle agissent les unes sur les autres, comme des champs qui s’intriquent, et qu’elles ajoutent par là quelque énergie nouvelle à leur propre substance, et, qu’elles se voient en quelque sorte invitées, pour ainsi dire, à « s’accommoder entre ellesxv. »

On peut avancer l’idée que toute personne, toute conscience, toute âme, s’incarne en de telles substances hypothétiques, lesquelles sont, en puissance, infinies (par définition et par dérivation). On pourrait aussi affirmer que tout « petit monde » (comme un atome d’hélium ou une âme) exprime à sa façon une sorte d’identité lointaine avec de bien plus « grands mondes ». Il faudrait en induire que les « petits » et les « grands » mondes, les atomes et les nébuleuses, forment toujours en essence des « mondes », c’est-à-dire qu’ils restent étrangers, aveugles et sourds à tout ce qui les dépassent.

Afin de proposer au lecteur des phrases aussi compréhensibles que possible, j’ai cru bon de lier ma manière d’écrire, mon usage des métaphores, avec une tentative d’exprimer certaines pensées et certaines idées, dont je pense cependant, depuis longtemps, qu’elles sont au fond inexprimables.

Reprenant une suggestion de Leibniz, je considère que mon « essence », ou plutôt l’idée que je me fais d’elle, équivaut en un sens à tout ce que j’ai ressenti, pensé, compris, désiré, tout au long de ma vie, mais aussi à tout ce que j’ai pu exprimer par des mots, des actes, des volontés ou des regrets, dans le passé. Ne faudrait-il pas alors, assez logiquement, y inclure aussi tout ce que je pourrai, à l’avenir, ressentir, penser, comprendre, désirer et exprimer? Mais, à l’évidence, si l’avenir avait la même présence que le passé en mon essence, il y aurait là une nécessaire progression vers l’infini, et mon essence n’aurait donc point de limites. Or, rien ne peut dépasser ce qui n’a point de limites. J’en conclus que quelque expression de mon essence que ce soit, resterait par nature toujours inaccomplie, et parfaitement incapable d’exprimer son essentielle infinité. Certes, je pourrais aussi considérer que ce qui est vraiment limité en moi pourrait en un sens correspondre à mon essence, à ma vraie nature, et à toutes les limites de sa « puissance ». Mais alors, tout ce qui dépasse ma nature propre et mon essence devra logiquement être appelé « surnaturel xvi« . Qu’est-ce que le « surnaturel » aurait réellement à voir avec mon « naturel »? Leibniz répond qu’il peut y avoir un lien entre le « surnaturel » et le « naturel », si la monade est une sorte de divinité. Ce n’est donc pas en tant que sujets de connaissance, ni dans l’objet de leur connaissance, que les monades sont naturellement bornées. Elles ne sont bornées que dans leurs inflexions, leurs réflexions, et toutes les autres sortes de flexions infligées à leurs connaissances, mais elles ne sont pas limitées par la complexion même de leur essence, qui n’est qu’une partie de leur complexus. Affirmons de plus, qu’en tant que plexus, les monades vont toutes confusément vers l’infinixvii, elles visent au Toutxviii par des sortes de « fulgurationsxix« , même si elles se limitent et se distinguent toutes par des « degrés de perceptions distinctesxx« . Les âmes sont des plexii vivants, liés à tous les univers et à toutes les créatures ; et tout esprit est, lui aussi, un complexus, une image de la Divinité même, capable de connaître progressivement le système de tous les mondes, et d’en exprimer, à sa manière, quelque vue par la singularité absolue de son propre « point » de vue. De ce simplex ‒ le complex.

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iPlexus: « réseau de nerfs ou de petits vaisseaux qui s’entrelacent ou s’anastomosent de façon complexe en un point de l’organisme ». (CNRTL)

iiEncyclopédie médicaleQuillet, 1965, p.325

iiiLe plexus solaire est un « Volumineux plexus nerveux végétatif disposé autour de l’origine du tronc coeliaque, de l’artère mésentérique supérieure et des artères rénales (…) recevant les nerfs pneumogastriques, grand et petit splanchniques et innervant tous les viscères de l’abdomen ». Dictionnaire de Médecine. Flammarion. 1975. Balzac parle ainsi de son propre plexus : « Il est bien bizarre que chez moi toutes les émotions fortes me frappent au plexus solaire, et réagissent sur les intestins et sur le cerveau (Lettres à l’Étrangère, t.2, 1843, p.250)

ivGeorges Bernanos, Monsieur Ouine, 1943, p. 80

vComplex, complĭcis (cum, plico), adj., uni, joint : complex honestatis est utilitas, « l’honnête et l’utile se tiennent » {Ambr. Off. 3, 4) ; dii complices, « les douze grands dieux » (Arn. 3, 40), v. Consentes dii; complice (Sid. Ep. 8, 11); qui a des replis, tortueux (Prud. Ham. 614). (Dictionnaire de Félix Gaffiot)

vi « Complex qui uno peccato vel crimine alteri est applicatus ad malum » (« Est complex celui qui s’applique au mal, par un péché ou un autre crime »). Autrement dit l’applicatio (au mal) produit non seulement une complicatio intérieure mais, plus profondément une com-plexi-ficatio, un entrelacement intime (et fatal) avec le mal.

viiA. Ernout et A. Meillet. Dictionnaire étymologique de la langue latine. Paris 2001

viiiAinsi qu’en témoigne cette citation tirée de Cicéron: « Ita effici complexiones et copulationes et adhæsiones atomorum inter se » (« Ainsi s’effectuent assemblages, accouplements et agrégations d’atomes entre eux ») Cicéron. De Finibus  I, vi, 19  

ixMundus omnia complexu suo coercet et continet Cic. Nat. 2, 58, « le monde réunit et contient tout dans son étreinte; e complexu parentum abrepti filii Cic. Verr. 2, 1, 7, « fils arrachés des bras de leurs parents » ; de matris complexu ali quem avellere Cic. Font. 46, « enlever qqn des bras de sa mère »; complexus armorum Tac. Agr. 36, « combat corps à corps »; étreinte charnelle : Scrib. Comp. 18 2; complexus gentis humanæ Cic. Fin. 5, 65, « le lien qui embrasse la race humaine ».

xGilles Deleuze. Le Pli. Leibniz et le baroque. Paris, 1988

xiGilles Deleuze. Le Pli. Leibniz et le baroque. Paris, 1988, p. 189

xiiCf. Philippe Quéau. Le Virtuel, vertus et vertiges. Champ Vallon, 1993

xiiiCf. Proclus. Éments de théologie. Ed. Aubier, §21, 204.

xiv  "Chaque esprit étant comme une petite divinité dans son département." Leibniz. La Monadologie § 83

xvLeibniz. Discours de métaphysique, § 15

xviLeibniz. Discours de métaphysique, § 16

xvii« Car, comme tout est plein, ce qui rend toute la matière liée, et comme dans le plein tout mouvement fait quelque effet sur les corps distants, à mesure de la distance, de sorte que chaque corps est affecté non seulement par ceux qui le touchent, et se ressent en quelque façon de tout ce qui leur arrive, mais aussi par leur moyen se ressent encore de ceux qui touchent les premiers, dont il est touché immédiatement : il s’ensuit, que cette communication va à quelque distance que ce soit. Et par conséquent tout corps se ressent de tout ce qui se fait dans l’univers ; tellement que celui qui voit tout, pourrait lire dans chacun ce qui se fait partout et même ce qui s’est fait ou se fera ; en remarquant dans le présent ce qui est éloigné, tant selon les temps que selon les lieux : sumpnoia panta, [« Tout est conspirant »], disait Hippocrate. Mais une Âme ne peut lire en elle-même que ce qui y est représenté distinctement, elle ne saurait développer tout d’un coup tous ses replis, car ils vont à l’infini. » Leibniz. La Monadologie § 61

xviii« Tout est en tout (πάντα ἐν πᾶσιν), mais en chacun sous son mode propre (οἰκείως). Dans l’être, en effet, se trouvent la vie et l’intelligence, dans la vie l’être et la pensée, dans l’intelligence l’être et la vie. Mais dans un cas sous le mode intellectuel (νοερῶς), dans un autre sous le mode vital (ζωτικῶς), dans un autre enfin sous le mode de l’être (ὄντως). » Proclus. Éléments de théologie. trad. Trouillard. 1965

xix« Toutes les Monades créées ou dérivatives sont des productions et naissent, pour ainsi dire, par des Fulgurations continuelles de la Divinité de moment en moment, bornées par la réceptivité de la créature, à laquelle il est essentiel d’être limitée ». Leibniz. La Monadologie § 47

xxLeibniz. La Monadologie § 60

L’Effet piézo-psy


« Âme photonique » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Quand on « pousse » l’esprit dans ses retranchements, il y a peut-être une chance qu’il s’illumine alors d’une étrange et inattendue manière. Quand on « presse » la réflexion à fond, il arrive que, d’aventure, une étincelle paraisse. Quand un grand malheur « étreint » l’âme, une flamme de désespoir peut s’allumer en elle. C’est ce que j’appellerai ici l’effet « piézo-psychique », par analogie avec l’effet piézoélectrique. On sait que l’effet piézoélectrique, du mot grec ancien πιέζω (piézô : « serrer, presser, étreindre i« ), décrit la capacité de certains corps solides à générer une charge électrique à la suite d’une contrainte mécanique. La force appliquée modifie la structure microscopique du corps ; des dipôles se forment, entre lesquels une tension électrique se crée. Il est également possible d’inverser cet effet : en appliquant une tension, des matériaux piézoélectriques peuvent être déformés élastiquement. L’un des principaux matériaux piézoélectriques est le cristal de quartz (SiO2). Je suppose que le cerveau, de par sa structure même, peut être le siège d’effets « piézo-psy ». D’une manière générale, il produit des champs « psychiques », des champs de « conscience », lorsque certaines contraintes internes (biochimiques, électromagnétiques, ou autres) s’appliquent au niveau de ses différentes structures microscopiques. Et, comme pour l’effet piézoélectrique, l’inverse est possible: lorsque les champs psychiques qui traversent le cerveau voient leur intensité modifiée, ou lorsque leurs potentiels se reconfigurent, cela affecte en retour les neurones, les synapses ou les cellules gliales. On sait qu’aux nombreuses représentations mentales qui se propagent d’une manière ou d’une autre à travers les neurones, les synapses et les cellules gliales du cerveau, peuvent être associés des potentiels électriques, électromagnétiques ou autres. D’où l’usage des EEG (électro-encéphalogrammes) pour certains diagnostics, et l’emploi d’autres imageries basées sur d’autres types de rayonnement, comme la tomodensitométrie (TDM), l’imagerie par résonance magnétique (IRM), la magnétoencéphalographie (MEG), la tomographie par émission de positons (TEP), la tomographie d’émission monophotonique (TEMP), la scintigraphie et les techniques d’imagerie nucléaire. Remarquons que certaines représentations mentales, pour fugaces qu’elles soient, d’un point de vue électromagnétique ou biochimique, peuvent cependant acquérir une forme de stabilité qui leur permet de se fixer à plus long terme: elle deviennent des « idées » qui apparaissent dès lors à la conscience et qui, par la suite, peuvent mobiliser la volonté et habiter la mémoire. On sait que le cerveau est sans cesse plongé dans une myriades de processus de toutes natures, mais dans ce flux permanent, il est aussi capable d’engendrer des formes relativement permanentes (que l’on appelle représentations, idées, concepts, désirs, volontés, …). Comment expliquer que ces formes psychiques émergent de potentiels électriques plus ou moins évanescents, soumis continuellement à des variations chimiques, électriques et même ‒ au plus profond de la matière ‒ à des sauts quantiques? A ce propos, rappelons que la mécanique quantique permet d’expliquer que des électrons puissent se propager dans des cristaux photoniques iii sous forme d’ondes, sans aucune perte d’énergie, comme s’ils constituaient un gaz diffus de particules libres, traversant sans encombre des couches de matériaux diélectriques dotés de divers potentiels électromagnétiques. Elles peuvent même parcourir des distances considérables sans subir des phénomènes de « diffusion » ou de « dispersion », comme le montre l’utilisation des fibres optiques à grande échelle, à travers la planète. Par analogie avec les propriétés des cristaux photoniques, on pourrait supputer que les réseaux cérébraux doivent sans doute être structurés de manière à favoriser ou, au contraire, à empêcher la propagation de toutes sortes d’ondes « psychiques », pour partie de nature électromagnétique. Les ondes psychiques dont la propagation est favorisée peuvent, de proche en proche, s’agréger en « idées », en « sentiments », en « volontés », en « souvenirs ». En revanche, on conçoit que bien d’autres sortes d’ondes sont, quant à elles, filtrées, bridées, et empêchées de submerger le cerveau de leur « bruit ». Il serait fascinant d’en savoir plus sur tous les types d’ondes qui circulent dans les cerveaux humains. Malheureusement la recherche en ce domaine est encore balbutiante. On pourrait cependant méditer utilement sur le fait qu’il y a des idées et des pensées qui sont manifestement pensables, et qu’il y a aussi des idées ou des pensées qui sont a priori (neurologiquement) impensables par des cerveaux humains. L’établissement d’une carte exhaustive des catégories de pensées neurologiquement impensables est sans doute absolument hors de notre portée, puisque, ces pensées étant par définition « impensables », on ne peut pas même envisager de déterminer les conditions de leur pensabilité. En cette matière, on en est réduit à des observations très générales, et à la tentation des analogies, comme celle-ci: de même que l’on sait aujourd’hui fabriquer des matériaux diélectriques et des cristaux photoniques dotés de propriétés surprenantes quant aux déplacements de la lumière et quant à ses interactions avec la matière à l’échelle nanométrique, pouvant même impliquer le contrôle de photons individuels iv, par exemple en jouant sur la structure des bandes d’énergie des matériaux diélectriques, – de même la structure des innombrables bandes d’énergie du cerveau pourrait expliquer que les impulsions neuronales ne peuvent pas se propager dans certaines « directions », ou avec certaines « énergies », en application des lois de la mécanique quantique. Comme déjà dit, toutes les pensées en théorie possibles ne sont pas toutes pensables, en pratique. Si des « cristaux photoniques », fabriqués avec des couches de matériaux disposant de différentes constantes diélectriques et de divers indices de réfraction v, peuvent entretenir des champs électromagnétiques aux extraordinaires propriétés expérimentales, peut-on en imaginer l’analogue psychique? De même que l’on étudie les conséquences des symétries translationnelles, rotationnelles, en miroir, et par inversion temporelle, dans les cristaux photoniques, de même on pourrait imaginer étudier les effets des tropes, métaphores et autres métonymies dans les réseaux neuronaux des cerveaux humains. On pourrait, par extension, se représenter le cerveau neuronal en tant qu’il est baigné dans des champs psychiques ou « noétiques » disposant de divers indices de réflexion vi, en employant cette expression par analogie avec les indices de « réfraction » des cristaux photoniques. Suivant cette ligne de pensée, on pourrait imaginer un jour interagir quantiquement avec les structures neuronales pour influencer les pensées ou les souvenirs. Ce serait là une alliance nouvelle entre la biochimie, la neurologie, la mécanique quantique et la métapsychologie, en vue d’étudier la propagation des idées à l’échelle du cerveau et aussi, après de nombreuses « interactions », « réflexions » et « réfractions » (langagières, culturelles, sociales), leur pénétration et leurs effets dans les communautés humaines, les sociétés, et les civilisations… Pour résumer, il faut affirmer que divers types de « champs noétiques » sont associés à toutes les pensées et à toutes les consciences. L’approche actuelle des neurosciences qui consiste à se limiter à l’étude du cerveau comme organe isolé et autonome est vraisemblablement vouée à l’échec. Il faudrait prendre en compte aussi l’interpénétration et l’intrication de tous les champs noétiques individuels et collectifs pour rendre compte de phénomènes aussi mystérieux que l’apparition des consciences singulières, personnelles, ainsi que la formation des inconscients collectifs.

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i Au figuré, piézô signifie: « pousser au pied du mur, réfuter; insister sur, prendre particulièrement en considération; au passé, être accablé par le malheur, la maladie; tomber dans la misère », ce qui nous permet de justifier la façon dont nous filons ici la métaphore de la piézo-psy.

iiiJohn D. Joannopoulos. Photonic Crystals. Molding the Flow of Light, Princeton University Press, 2008

ivCf. John D. Joannopoulos. Photonic Crystals. Molding the Flow of Light, Princeton University Press, 2008

vL’indice de réfraction (en anglais, index of refraction ou IOR) est une grandeur sans dimension caractéristique d’un milieu, décrivant le comportement de la lumière dans celui-ci ; il dépend de la longueur d’onde de mesure mais aussi des caractéristiques de l’environnement (notamment pression et température).

viRéflexion : A. Changement de direction des ondes (lumineuses ou sonores) lorsqu’elles rencontrent un corps interposé. Phénomène se produisant à l’interface de deux milieux dans lesquels une onde électromagnétique possède des vitesses de propagation différentes, et représenté par le retour de cette onde dans le milieu d’où elle provient. Synonyme: réfraction.

B. Faculté qu’a la pensée de faire retour sur elle-même pour examiner une idée, une question, un problème; capacité de réfléchir.

Fractal rapt


« Fractal rapt » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

J’étais alors mêlée à la ronde des roses et du jasmin. Un oiseau chanta dans la nuit : « Apportez le vin de la nouvelle aube, réveillez-vous, veineux enivrés! » … Il n’est pas étrange que ce souvenir me brûle encore. Quand je me suis quittée moi-même, son esprit m’incendiait le sang et me nouait la gorge et la déglutition, symphonie surgie entre ses silences. Elle coupa court aux cris sourds des extasiés. Il m’avait dit en chemin : Je fus souvent avec eux. Ils me voyaient, mais ils ne sentaient pas ce que tu sens. Toi, tu ne me vois pas, mais tu te senspleine de vie et de moi. Je sentais toutes les parties de mon corps emplies de délectations. Je sentais combien la vie embrasse les âmes. Mais le dire ainsi semble une arlequinade, une galéjade. En réalité, tout se passa bien autrement qu’il ne peut être dit. L’expérience est une spoliation, une saisie, un rapt. La mainmise (au sens du droit féodal) du chiffre secret de la vie, la libre sublimité, l’assaut des mondes éternels, la découverte des prodiges, l’irruption des armées au sommet de la montagne, la profération de l’âme (clamant, comme un nouveau Moïse : Montre-toi à moi!), les déferlantes de l’Océan incréé, les racines de l’univers, l’éphémère tout entier assemblé en un point, l’appel abyssal, la capacité foncière de l’humus et de l’humain, la transfiguration de l’être, le cru pur de l’aurore.

Il n’est point de limite aux plus extrêmes extases; ce qui existe est sans limite.

J’ai plus de songes que de souvenirs


« Le songe d’un souvenir » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Va! Occupe-toi de ce qui te regarde! Quels sont ces cris, pourquoi ces clameurs? Quant à moi, mon esprit a quitté cette voie. Toi, que t’est-il arrivé? Sa lèvre sèche ne m’amène pas à mes désirs. Sa sagesse est un vent à mes oreilles. Sa taille subtile s’est créée de rien ; elle n’est plus qu’un point, et nul ne l’a jamais dénouée. L’oublié de ses allées a évité les vertes vallées ; esclave de son amour, il est libre des mondes, il a laissé les antres et les avens. L’éclat et l’ivresse ont ruiné ma paix ; mais ses fondations sont profondes. Je ne geins ni ne gémis, ne pleure ni ne murmure. Le sort est là, ce soir, et ce matin, le destin. J’ai plus de songes que de souvenirs, d’envoûtements que de divinations, de visions que d’illusions.

Va, ne dis rien, ne raconte pas tes rêves, ni n’entonne quelque incantation.

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Explication: j’ai voulu gloser sur un thème peu connui, lui donner une tonalité nouvelle, une résonance autre. Lui tendre un voile, armer un esquif. Choisir quelques mots clairs, des liens induits, une espèce de musique, sans insister, sans persister, sans résister non plus à l’appel de possibles sas, à l’invite d’issues voilées de clisses et de claies.

iCf. le ghazal 36 du Diwân de Hâfez qui l’effleure.

Un temps ténébrescent et la paix poétique


« Paix poétique » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Ce monde de vies fugaces et de climats confus a commencé de finir. Il a l’apparence d’une gigantesque escroquerie intérieure, doublée d’une phénoménale prostitution morale et d’une cécité pharamineuse, et presque pharaonesque. Il se laisse envahir sans résistance par le son des crécelles, des casseroles et des canons, par l’éclat des contrats et les froissements des codicilles, par la mêlée des médias et l’aboulie des médiocres. Des bruits déchirants percutent des oreilles de plus en plus sourdes. Le chaos général génère des consciences écrasées, martelées. Les futiles rafales algorithmiques, le vain vrombissement des moteurs, le couinement dispendieux des drones, la déflagration des petites frappes, en attendant les grandes, fascinent de nombreuses non-intelligences, délibérément artificialisées. Le ricanement gras des satrapes trompeurs, en hommage servile aux écarlates cravates impératives, écorche l’image que l’on se faisait du pouvoir. Le bruit du brouillard déversé dans les ondes et parmi les fibres, le battage des puissances, le tapage des horreurs, l’écrasement des faibles, la répétition en boucle de passés qui ne passeront pas, les soubresauts de présents qui ne passent déjà plus, la crispation des futurs qui ne dépasseront en rien des prédictions éculées, envahissent les mémoires de fictions rabâchées.

Les éructations oralisées, les morsures sonoresi, les effets jaculatoires, nimbent nos horizons finissants de mordorures à la Novaya Zemlyaii et d’éclaboussures de sous-soleilsiii. Quelle vanité que toutes ces ténébrescencesiv ‒ moins ultraviolettes qu’ultraviolentes…

Décrétons la paix poétique.

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iPour traduite littéralement l’anglais « soundbite », censé signifier « petite phrase » ‒ comme si ceux qui les produisent étaient capables d’en faire de grandes.

iiL′effet Novaya Zemlya est un mirage particulier des régions polaires. Il est caractérisé par le fait que le soleil peut rester visible après son coucher très en dessous de la ligne effective de l’horizon.

iiiUn sous-soleil (en anglais subsun ou sun candle) est un phénomène optique obtenu par réflexion des rayons du soleil sur un nuage de cristaux de glace.

ivUn matériau ténébrescent est un matériau qui change de couleur sous l’effet d’un rayonnement lumineux riche en ultraviolets.

Eloge de la Diacritique


« Diacritiques » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Il y a quelques raisons de se plaindre des langues, des grammaires et des mots… A les fréquenter, on se rend compte que les grands concepts, les idées ineffables, on ne peut pas vraiment les représenter avec des alphabets, des syllabaires ou des sinogrammes. Les syntaxes et les syntagmes sont rarement adaptés à l’expression de l’indicible. Par exemple, de la neige tombe, et l’on sait que chaque flocon possède une unique forme. Chacun d’entre eux n’est-il pas déjà une métaphore? Mais comment la traduire en mots? La singularité absolue de chaque flocon se traduit en une originale étoile de glace. Aucune autre étoile ne peut en mimer l’essence. Un alphabet qui serait composé de trillions de trillions d’étoiles à six branches, toutes différentes, toutes singulières, permettrait-il d’avancer dans la représentation de l’irreprésentable?

En 1958, à défaut d’étoile à six branches, un certain Lacan éprouva le besoin de griffonner un losange à quatre côtés, pour « élucider la formule constante du fantasme dans l’inconscient ». Il proposa de la noter : S barré, poinçon, petit a ‒ (S/◊a). Le S barré est le « sujet » en tant qu’il est « barré, annulé, aboli ». Par le losange, ou « poinçon », il est en relation avec l’objet petit a, qui est censé représenter « l’autre », et donc le désir, etc., bref, ce qui lui donne son existence et lui permet de continuer d’être « un sujet qui parlei« .

Laissons-là Lacan. Il s’agirait maintenant, et peut-être plus encore à l’avenir, d’exhausser la langue et de généraliser l’usage de toutes sortes de ressorts symboliques et scripturaires afin d’en dynamiser les potentialités heuristiques. La mémoire typographique a conservé des lettres-pépites qu’il convient urgemment de faire briller sous des soleils neufs. Par exemple, pourquoi ne pas exhumer du passé quelques formes originales, mais oubliées, comme : ҉ , , Ⱉ , Ⱶ, Ϡ , et ᾆ, pour en proposer de nouveaux usages. Les deux premières sont cyrilliques, la troisième est latine, les deux dernières sont grecques. L’on a jusqu’à nos jours négligé, on ne le niera pas, leurs puissances d’évocation, leurs fulgurance littérales, leurs scintillements poétiques. Il me paraît nécessaire de les remettre en lice en notre époque de grande pauvreté symbolique et critique, laquelle se traduit notamment par une absolue déshérence diacritique.

Le signe ҉ , précisément « diacritique » dans l’alphabet cyrillique, signifie la multiplication par un million. Associé à un nombre, il le multiplie en un million de fois lui-même. Opération peut-être arithmétique, ou encore alchimique, en tout cas éminemment métamorphique.

La lettre cyrillique Ⱉ se prononce « ot ». Cette lettre peut aussi être notée ⱉ en minusculeii. Elle est la 25e lettre de l’alphabet dit « glagolitique »iii . Elle représentait originellement la ligature d’un Ѡ et d’un Т. Puis elle est devenue une lettre à part entière, étant utilisée en slavon d’église pour représenter la préposition отъ, qui signifie « en provenance de ». 

La lettre grecque Ϡ se lit « sampi« (en grec: σαμπῖ / sampî) . C’est une lettre archaïque servant à noter un double /S/iv. Elle est aussi utilisée comme numéral moderne.

La lettre latine Ⱶ est un « demi H ». Elle fait partie des trois « lettres claudiennes », créées par l’empereur Claude au 1er siècle. Elle représentait une voyelle se situant quelque part entre i et u, proche de /y/, et appelée sonus medius par les grammairiens de l’antiquité. Les lettres claudiennes comprenaient aussi le Digamma inversum  Ⅎ et l’Antisigma  Ↄ. Introduites par Claude dans l’alphabet latin, elles furent brièvement utilisées durant son règne dans les inscriptions publiques avant d’être abandonnées après sa mort.

Enfin il y a cette composition à quatre étages, ᾆ , où l’on reconnaît la lettre grecque α (alpha) habillée de trois signes diacritiques: le perispomeni (la vaguelette ~ qui se trouve au-dessus de l’alpha); le psili pneumatav, appelé aussi « esprit doux », et noté ᾿, situé sous cette vague; et l’hypogegrammeni (la petite virgule sous l’alpha: ι).

Maintenant vient le moment alchimique, et pour tout dire, heuristique. Prenons nos cinq signes, alignons-les pour les assembler en une seule formule que je qualifierai lacaniènnement d’ « algorithmique ».

Cela donne : Ⱉ ᾆ Ⱶ Ϡ ҉

Soit, si l’on sonorise : « ot alpha y sampi myria« .

Nous avons là, réduite à sa plus simple expression, une formule extrêmement dense, infiniment ouverte, et chargée de tous les futurs possibles. Elle concentre en un seul pentagramme la création de l’Homme et l’avenir de toutes ses métamorphoses.

Traduisons littéralement : « Depuis l’Oméga originel (Ⱉ ), l’Homme (ᾆ) tend à (Ⱶ) dédoubler son Soi (Ϡ) une myriade de fois ҉

Explication: Ⱉ est l’Oméga des origines, et non pas le point Oméga teilhardien de la fin des Temps. La lettre ᾆ et ses trois signes diacritiques symbolisent l’Homme en tant qu’il est doté d’un corps α, ponctué diacritiquement d’une âme (~, le perispomeni), d’un esprit (l’esprit doux ᾿, psili pneumata) et d’un Soi profond (la virgule souscrite « ι », hypogegrammeni). L’Homme-alpha doit passer par un demi-H, il doit subir cet Exode noté Ⱶ, pour se dédoubler en un double Soi, un double S, noté Ϡ (sampi). Puis il doit se métamorphoser en « myriades » (du grec myrios) dans la grande ronde multiplicatrice du cosmo-métaphysique, … ҉ …

Moralité: Il me semble que nos langues pourraient beaucoup mieux faire, pour saisir l’insaisissable, pour exprimer l’ineffable, si l’on enrichissait d’inventions nouvelles nos courts alphabets, nos pauvres signes, si peu « diacritiques »…

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i« Le sujet en tant qu’il est barré, annulé, aboli, par l’action du signifiant, trouve son support dans l’autre, définit l’objet comme tel. Cet autre, objet prévalent de l’érotisme humain, nous essayerons de l’identifier […] c’est là, dans ce fantasme humain, qui est fantasme du sujet, et qui n’est plus qu’une ombre, c’est là que le sujet maintient son existence, maintient le voile qui fait qu’il peut continuer d’être un sujet qui parle. » Jacques Lacan. Le désir et son interprétation. 2013, p. 144

iiUnicode +47E

iiiL’alphabet glagolitique est le plus ancien alphabet slave. Inventé par les frères Cyrille et Méthode au monastère de Polychron, il a été originellement utilisé en Grande-Moravie. Il tire son nom du vieux-slave glagoljati qui signifie « dire ».

ivϠ , sampi, est une forme épigraphique, en grec ancien σαμπῖ / sampî (Unicode +3E0). Elle a disparu de l’alphabet classique mais a été conservée, sous une forme un peu différente, dans la numération pour noter le nombre 900.

vUnicode +0486

L’entièreté du « Je »


« L’entièreté du Je » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

L’homme n’est pas la somme des mots qui le définissent, l’addition des attributs qui le désignent. On peut dire de lui qu’il est « animal », « rationnel », « mortel », « politique », ou autre chose encore, mais l’accumulation de ces termes, pour justifiés qu’ils soient, ne permet pas de le saisir ni dans sa spécificité ni dans son entièreté. L’homme est en essence indéfinissable, inconcevable,insaisissable. Il n’est jamais « entièrement » ce qu’il semble être. Et même si, par quelque expérience de pensée, il pourrait sembler paraître dans son « entièreté » même, pour autant qu’on puisse donner un sens à cette expression, cette « entièreté » n’épuiserait pas le fait qu’il pourrait devenir autre chose. L’homme, par essence, n’est jamais entièrement en acte, il est toujours aussi en puissance. Bien qu’apparemment « un » (si l’on peut appeler « une » l’unité de corps et d’esprit qu’il incarne provisoirement), il reste encore « séparé » de ce qu’il pourrait devenir, tout comme il apparaît distinct de ce qu’il aurait pu devenir. Il ne connaît ni ses limites, ni ses capacités, ni ses potentialités. Qu’est-il donc, en vérité, et que pourrait-il devenir d’autre? La vie lui donne de nombreuses expériences, naturellement, et rien n’est jamais joué, en réalité. D’autres circonstances, d’autres mondes, d’autres réalités pourraient, lui révéler d’autres perspectives et lui offrir d’autres aventures. Seule la mort met un point final à ces questions, dit-on. Il reste que la mort elle-même pourrait bien n’être elle-même qu’un passage, un exode, et donc l’occasion d’un renouvellement de ces mêmes questions, mais dans d’autres plans de conscience, dans d’autres contextes. Qui sait?

Revenons sur terre. Quand l’homme se met entièrement à la recherche de ce qu’il est, quand il est tout entier dédié à cette recherche-là, quand ce n’est pas seulement une partie de lui (par exemple son intellect, ou son coeur, ou son âme) qui s’y livre, alors il est n’est plus rien d’autre que « recherche ». Il « est » sa propre « recherche ». Mais alors, s’il est seulement « recherche », il n’y a plus de place en lui pour être, dans le même temps, ce qui, en lui, « devrait être à rechercher ». Il y a moins de place encore pour ce qui, en lui, est, non en acte, mais « en puissance ». A l’inverse, si un homme ne se met pas entièrement en recherche de ce qu’il est, par exemple parce qu’il estime qu’il est déjà en totalité ce qu’il a toujours recherché d’être, alors est-il entièrement lui-même? Peut-il se considérer comme délivré de la nécessité de chercher encore? Etant déjà, entièrement et totalement, ce qu’il a toujours recherché d’être, il lui semble qu’il n’a plus rien à chercher. Toute nouvelle recherche, y compris si elle était fructueuse, ne trouverait pas la moindre place dans la totalité de l’être et dans l’intégralité de son essence qu’il semble incarner.

La question peut aussi se poser de cette manière: cet homme-là, peut-il être à la fois « entièrement » ce qu’il a cherché d’être, et aussi encore en recherche? S’il est encore en recherche, c’est qu’il lui semble n’avoir pas atteint ce qu’il recherche, c’est qu’il lui semble qu’il n’est pas encore totalement et « entièrement » ce qu’il recherche. Et réciproquement, s’il lui semble être « entièrement » ce qu’il recherche, pourquoi aurait-il à être encore, même seulement partiellement, à la recherche de quelque chose d’autre? Si un homme a enfin réussi à devenir ce qu’il a toujours recherché d’être, quel besoin aurait-il d’être encore en recherche de quoi que ce soit d’autre ? Toute nouvelle recherche n’aurait pas lieu d’être.

Il faut maintenant prendre en considération le fait que l’homme, qu’il soit « entièrement » en recherche, ou qu’il se soit déjà « entièrement » trouvé, ne peut pas encore être appelé un homme « entier »i. Dans ces deux cas, il ne se saisit qu’en partie seulement. Quand il est « entièrement » en recherche, rien en lui ne signale qu’il ait déjà trouvé ce qu’il recherche. Il est encore loin de s’être entièrement accompli, et il n’est donc pas un homme « entier ». S’il s’est « entièrement » trouvé (au cas où cette hypothèse serait envisageable), il n’est pas non plus « entièrement » lui-même, parce qu’alors toute espèce de « recherche » en lui ne ferait plus partie de son « entièreté » supposée. Mais comment peut-il être assuré de cette entièreté si d’une manière ou d’une autre il ne peut la mettre en question, si d’une manière ou d’une autre il ne peut chercher à sonder l’intégrité de cette « entièreté »?

De ceci, l’on déduit que chez l’homme, la pensée ne peut pas « entièrement » se penser ni se connaître elle-même. Si elle se met « tout entière » au service de la pensée de ce que l’homme croit « être », alors elle oublie de le penser en tant que sujet encore en recherche. Si, au contraire, elle se pense comme sujet pensant ou sujet cherchant, alors elle oublie de penser ce que l’homme « est » déjà. Cette pensée-là oublie aussi combien une pensée qui cherche, mais qui, au sens propre, n’est pas, est « dépassée » par ce qui « est » ou ce qui « pourrait être ». La pensée, ou l’intelligence, ne peut donc pas se saisir entièrement elle-même, sans l’être. L’être non plus ne peut pas se saisir lui-même, sans la pensée ou l’intelligence. Si la pensée ou l’intelligence se saisissait elle-même, tout entière, elle serait à la fois saisie et saisissante, ce qui ne se peut pas. En effet, si elle est tout entière « ce qui saisit », alors ce qui en elle « saisit » ne peut pas être aussi ce qui est « saisi ». Dans ces conditions, ce qui est ainsi « saisi » par ce qui « saisit » ne sera pas grand chose. Et si la pensée croit « saisir » alors qu’il n’y a pas d’objet réellement »saisi », comment ne voit-elle pas qu’elle se place dans une position irrationnelle? Il faut donc lui faire franchir un pas. Il lui faut faire une distinction radicale, entre, d’une part, l’homme-sujet, lorsqu’il se revendique « entièrement » comme étant le sujet énonciateur d’un Jeii, un sujet énonçant son propre Je, et, d’autre part, l' »entièreté » de la notion même de Je, indépendamment de tous les Je singuliers qui se promènent dans la nuit des temps et dans la suite des jours. Le premier Je [celui de l’homme-sujet] est impliqué dans toute énonciation, quand il s’annonce et se pense comme le Je d’une énonciation singulière, au même titre que d’innombrables autres Je, qui participent eux aussi à des énonciations individuelles. Le second Je, celui qui incarne entièrement la notion même de Je, est quant à lui d’essence transcendante. Mais lui non plus ne peut pas être considéré comme une « entièreté », puisqu’il lui manque à tout le moins la singularité dont jouissent la multipliicté de tous les Je singuliers. Le mystère s’approfondit. L’entièreté du Je, que ce soit celle du Je singulier, ou celle du Je transcendant, n’est jamais possible. Dans le meilleur des cas, cependant, on pourrait envisager leur alliance.

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iCf. Sextus Empiricus. Contre les logiciens. I, 296

iiJ’emprunte ici l’emploi de ce Je-là à Jacques Lacan. Le désir et son interprétation. 2013, p. 112: « Il faut qu’un pas soit franchi pour que soit faite la distinction du Je en tant que sujet de l’énoncé et du Je en tant que sujet de l’énonciation. »

Maduro, pétrodollars et série N.


« Le Crépuscule de l’idollar » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

La véritable raison pour laquelle les États-Unis ont lancé au Venezuela la récente « opération spéciale » (pour utiliser un terme poutinien) afin de prendre le « contrôle » de sa politique n’a rien à voir avec la « drogue », le « terrorisme », ou la « démocratie ». Il s’agit en réalité de la survie à moyen terme du dollar américain. Il s’agit plus précisément de préserver le système des pétrodollars qui a permis aux États-Unis de rester la puissance économique dominante pendant les cinq dernières décennies. Il se trouve que le régime chaviste du Vénézuela a simplement commis l’erreur fatale de tenter d’y mettre fin. On sait que ce pays est le plus riche du monde en réserves « prouvées » de pétrole (303 milliards de barils, soit plus de 20% du pétrole mondial, c’est-à-dire plus que l’Arabie Saoudite). Mais ce qu’il est véritablement crucial de comprendre, c’est que, ayant été placé sous sanctions états-uniennes depuis 2017, le Vénézuela vendait ce pétrole en yuan chinois, en non pas en dollars américains. En 2018, le Vénézuela a annoncé qu’il allait « se libérer du dollar « , et a commencé d’accepter les paiements pour le pétrole en yuan, en euros, en roubles – tout sauf en dollars. Le Vénézuela a aussi demandé à rejoindre les BRICS. Il a développé des systèmes de paiement direct avec la Chine pour contourner le système SWIFT. Or, le système financier américain repose sur un pilier essentiel : le pétrodollar. Il se trouve aussi qu’il y a assez de pétrole au Vénézuela pour financer la dé-dollarisation croissante du commerce pétrolier pendant les prochaines décennies. En 1974, Henry Kissinger avait conclu un accord avec l’Arabie saoudite : tout le pétrole vendu dans le monde devait être vendu en dollars américains. En échange, l’Amérique fournissait une protection militaire. Cet accord stratégiquement conçu a subséquemment créé une demande artificielle de dollars dans le monde entier, simplement pour pouvoir acheter du pétrole. Cela a permis aux Etats-Unis de faire tourner la planche à billets verts de façon illimitée, pour financer son armée surarmée et des budgets immensément et structurellement déficitaires. Le pétrodollar est l’une des clés essentielles de l’hégémonie américaine. Ceux qui contestent la dominance du pétrodollar doivent surveiller leurs arrières… En l’an 2000, Saddam Hussein a annoncé que l’Irak vendrait du pétrole en euros, et non plus en dollars. En l’an 2003, l’Irak a été envahi. Saddam a été assassiné. Le changement de régime a été fort profitable pour les amis de Bush. Le pétrole irakien est revenu sous le giron états-unien. Les armes de destruction massive n’ont jamais été retrouvées parce qu’elles n’avaient jamais existé. En l’année 2009, Kadhafi a proposé une monnaie africaine adossée à l’or et appelée le dinar-or pour le commerce du pétrole. Des courriels de Hillary Clinton rendus publics ont confirmé que c’était la principale raison de l’intervention: « Il y avait ce projet d’établir une monnaie panafricaine basée sur le dinar-or libyen ». En 2011, l’OTAN a bombardé la Libye. Kadhafi a été assassiné. Le dinar-or est mort avec lui. Et maintenant, c’est le tour de Maduro. Avant son enlèvement, il contrôlait presque deux fois plus de pétrole que Saddam et Kadhafi réunis, mais surtout il vendait ce pétrole en yuans, et il participait activement à l’établissement de systèmes de paiement hors de la zone dollarisée, en partenariat avec la Chine, la Russie et l’Iran. Impardonnable! Marco Rubio, le secrétaire d’Etat états-unien vient de déclarer sur NBC : « Ce que nous ne tolérerons pas, c’est que l’industrie pétrolière vénézuélienne soit contrôlée par des adversaires des Etats-Unis. Il faut comprendre: pourquoi la Chine a-t-elle besoin de leur pétrole? Pourquoi la Russie a-t-elle besoin de leur pétrole? Pourquoi l’Iran a-t-il besoin de leur pétrole? Ils ne sont pas même sur ce continent. Nous sommes dans l’hémisphère occidental. C’est ici que nous vivons, et nous n’allons pas permettre que l’hémisphère occidental devienne une base d’opérations pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des Etats-Unis. » Rien de plus clair, n’est-ce pas? L’erreur du Vénézuela est à l’évidence de s’être allié aux trois pays cités par Marco Rubio, lesquels sont notoirement à la tête d’une stratégie concertée de dé-dollarisation mondiale. Lorsqu’un régime (pétrolier) attaque le pétrodollar, il tombe peu après, à chaque fois… Stephen Miller (conseiller américain à la sécurité intérieure) a dit, il y a deux semaines, que c’était l’ingéniosité américaine qui avait créé l’industrie pétrolière au Vénézuela. L’expropriation des grandes compagnies pétrolières états-uniennes par le régime chaviste fut, selon lui, la plus grande spoliation de biens états-uniens à l’étranger. Sa thèse est que le pétrole vénézuélien appartient aux Etats-Unis d’Amérique parce que les entreprises états-uniennes en ont développé l’exploitation il y a cent ans. Si ces questions reviennent brutalement au-devant de la scène, c’est qu’il y a un problème structurel, systémique : le système des pétrodollars fondé en 1974, comme dit plus haut, est en danger de péricliter. La Russie, sous sanction depuis son « opération spéciale » en Ukraine, vend du pétrole en roubles et en yuan. L’Iran, également sous sanction, négocie avec des devises autres que le dollar depuis des années. L’Arabie saoudite discute ouvertement avec la Chine de vendre son pétrole en yuan. La Chine a mis en place le China International Payments System (CIPS), sa propre alternative à SWIFT avec 4 800 banques dans 185 pays. Les BRICS mettent en place des systèmes de paiement destinés à contourner complètement le dollar. D’ores et déjà, le projet mBridge permet aux banques centrales de régler instantanément les transactions en monnaies locales. Le Vénézuela, qui voulait rejoindre les BRICS avec ses réserves de 303 milliards de barils de pétrole, accélérerait cette tendance inévitable. Voilà la raison pour laquelle Maduro a été kidnappé. L’accusation de trafic de drogue portée contre lui serait simplement risible, si elle n’était pas avant tout une grave insulte à l’égard de l’intelligence de tout un chacun. Le Venezuela n’est pas un pays producteur de cocaïne, c’est un pays producteur de pétrole. Il n’y a aucune preuve non plus que Maduro dirigeait une « organisation terroriste ». La mise en place d’une véritable « démocratie » au Vénézuela n’est certes pas non plus parmi les préoccupations de Donald Trump. La vraie raison est de conserver la suprématie du pétrodollar. Mais les conséquences de ce coup de force vont être structurelles, et se faire sentir à l’échelle mondiale. La Russie, la Chine et l’Iran ont déjà dénoncé une « agression armée ». Ces pays vont-ils rester inertes? La Chine est le plus gros client pétrolier du Vénézuela, et elle paie ses livraisons en yuan. Toutes les nations qui envisagent la dé-dollarisation viennent de recevoir le message 5 sur 5. Maintenant, elles savent ce qu’il se passe si elles menacent l’hégémonie du dollar. Attaquez le dollar et vous verrez ce qu’il vous en coûtera. Que va-t-il se passer? Ces pays pourraient par exemple réaliser que leur seule protection est de s’unir plus étroitement, et d’aller encore plus vite en matière de dé-dollarisation. Il n’est pas sûr, non plus, que la stratégie trumpiste d’accaparement impérialiste des ressources naturelles et géostratégiques soit bien reçue aux Etats-Unis. Bien entendu, les compagnies pétrolières américaines ont déjà été sollicitées pour « retourner au Venezuela », contre la promesse d’être dédommagée de leurs « expropriations ». Mais elles ne semblent pas si pressées d’entreprendre d’énormes investissements au Vénézuela, vu l’extrême instabilité politique, et les risques à court, moyen et long terme. Imaginons cependant que l’administration Trump mette au pouvoir au Vénézuela une droite « dure » et, sans contradiction apparente, totalement « inféodée » aux intérêts états-uniens. Le pétrole coulerait à nouveau à flots, et en dollars, dans quelques années, vu l’importance des investissements à faire. Première conséquence, systémique, le prix du baril d’or noir va baisser fortement, à terme. Comment vont réagir la Russie, la Chine, l’Iran et même l’Arabie saoudite? La Russie tremble déjà pour son rouble, alors que son économie de guerre repose sur ses revenus pétroliers et gaziers. Quant à la Chine, elle dispose assurément de plusieurs leviers économique et stratégique (dont les terres rares) qui lui permettront de riposter au moment voulu. Les BRICS, qui contrôlent 40% du PIB mondial, pourraient quant à eux, affirmer plus fortement leur refus de l’hégémonie du dollar. Quant à l’Europe, elle ne compte plus pour grand chose parmi les grands fauves hobbesiens qui se partagent l’avenir du monde. Cependant, l’extrême mollesse de ses réactions suite aux flagrantes attaques contre l’ « ordre international », et suite aux menaces répétées d’annexion du Groënland, montre qu’elle est prête à se laisser humilier jusqu’à la bassesse, sans même être sûre d’en tirer le moindre avantage économique ou sécuritaire. Elle est en train de perdre sur tous les tableaux – ce qui fait d’ailleurs partie du plan, sans aucun doute. Quelle décrépitude! Quelle cécité! Quelle veulerie du « politique » européen! Que se passera-t-il, par ailleurs, quand le monde entier se rendra compte que seule la violence, et non le « droit » ou la « justice », obtient des résultats? La violence appelle évidemment la violence. D’autant que les Etats-Unis, en déployant spectaculairement leur force tactique, viennent aussi de dévoiler inopinément leur faiblesse stratégique. L’ « opération spéciale » anti-Maduro est un aveu que le pétrodollar ne peut plus imposer sa prééminence par ses propres mérites, et qu’il existe désormais une « coalition des volontés » pour créer d’autres pôles d’influence de par le monde. Ces « volontés », aujourd’hui momentanément contrariées, ne vont pas en rester là, et elles n’ont pas fini de déployer leurs réseaux. L’Histoire est toujours pleine de surprises, et ne soyons pas surpris si elle continue de nous surprendre dans le proche avenir… Gageons que les trois prochaines années nous réserveront bien plus de surprises que la seule année 2025. Et gageons aussi que le monde après 2028 sera bien différent de celui que nous connaissons actuellement. La géopolitique mondiale est nettement plus fascinante que dix saisons de série N.

Poème métaphilosophique


« Souvenance » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

comme aux jours de fête sur les morts

passent la souvenance et l’ange à l’aile

brisée

‒ l’esprit se meut vers les collines arasées

en présence de ceux qui le nient

.

les poètes n’annoncent plus ce qui demeure

ce qui s’étend sur la plaine prolifère sous les murs

des colonies i d’arbres sans racines

.

je croirais qu’elle naît si je voyais l’aube

le pin s’est approché de l’olivier

le chêne vert s’est lié à l’orme mort

ils viennent de bien plus lointain qu’elle

.

la coupe déborde de lueurs sombres

suintant de torpeurs sèches

sans pensées la guerre est ailée

il faut mourir quand la nuit est égale au jour

.

la mer a pris la mémoire et l’a donnée au vent

il a ouvert la voie aux soleils

à l’air maître des feux

il vit il va et son vouloir veut ce que deviendra

ce qui vient s’est déjà fait connaître

il s’est soumis sous un ciel étrange

.

le port de l’exil est l’usage de la terre

le propre est dépossédé de l’autre à jamais

ils aiment la haine et l’oubli l’or et l’orgueil

jusqu’à l’orient souriant le ciel est à l’obscur

la justice crucifiée les jours sans mérite

.

j’ai dit il n’y aura pas de culture tueuse

quelle est l’essence de la poésie?

.

au commencement l’esprit était libre

il n’était ni terre ni source

aujourd’hui il fuit la proie des tombes

celles qui donnent de la vie aux âmes ont le sang consumé

elles ne savent plus ce qu’elles veulent elles ont perdu la voie

des fleurs et l’ombre des herbes accablées

.

l’esprit n’est commun à aucune foule

l’histoire n’est pas sainte

dans le vaste terreau des cerveaux

dans la glaise grasse des synapses

des gliales en gésine geignent

.

tout ce qui devient cherche quelque unité

pour autant qu’elle s’en souvienne

par-delà la terre et les cieux

l’âme si numineuse se nomme dès sa naissance

et se lie d’air et d’essence

.

la pensée s’est dépassée

elle n’est plus au commencement

la source est sourde

aigre la promesse

la terre n’a plus d’origine

la loi est son linceul

le fond l’avale et la vomit

.

l’esprit l’enterre et rode

depuis plus longtemps que l’eau coule

il s’éprend des douleurs

de l’effroi des viesii faibles

d’autres ombres saillissent sur ce qui se ferme

.

l’origine surgit mais ne montre rien

elle cèle les apparences

elle meut le monde l’aveugle l’assourdit

.

la fille oublie la mère et délie les mémoires

elle est tournée vers les pensées premières

elle sait son origine et ignore sa fin

hors d’elle-même elle demeure

.

nous autres sommes destinés à l’oubli

les choses mêmes nous oblitèrent

nous errons parmi les origines

la genèse a disparu

.

l’amour et ce qui était avant l’esprit

se terre

le feu devra être porté seul

en ce soi étranger à cette terreiii

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i« L’esprit aime la colonie et l’oubli ». Hölderlin. Le Pain et le Vin. Publié par Friedrich Beissner. Les Traduction du grec de Hölderlin, 1933, p. 147. Traduction de l’allemand par Jean Launay, in Matin Heidegger. Approche de Hölderlin. Gallimard, 1973, p.114

ii« We had to teach the despairing men, that it did not really matter what we expected from life, but rather what life expected from us. » (« Nous devions apprendre aux hommes désespérés que ce qu’on attend de la vie n’importe pas, mais plutôt ce que la vie attend de nous. »). Viktor Frankl. Man’s Search for Meaning. 1963, p. 122

iii« Je suis un étranger sur la terre » (Ps 119, 19) גֵּר אָנֹכִי בָאָרֶץ , guer anokhi va’arêts.