
J’ai lu : « Tout ce que tu as vu ou su n’est ni ce que tu as vu ni ce que tu as su ». Que cela pourrait-il donc être ?, me demandai-je. Le regard de la fourmi scrutant les constellations ? L’aile de la mouche soulevant l’enclume ? La bave de la limace noyant l’éléphant ? Ce que j’ai vu ressemblait à l’ombre perdue dans le soleil, et voilà tout. Qu’en dire de plus ? Quelque nuée, peut-être, lui rendrait-elle vie ?
La voie de tous les possibles reste (possiblement) ouverte, mais il n’y a plus désormais de guide, de carte, et les marcheurs sont fatigués de marcher. Où se trouve la voie ? Où se tient la vie ? Où est passé celui qui a dit : « Je suis la vérité » ? Et pourquoi Hallāj n’a-t-il pas dit qu’il était aussi « la voie » et « la vie » ? Un problème de propriété intellectuelle ? Ou sa vie fut-elle plus courte que la longueur de son chemin ?
Jamais personne n’a pu parler véritablement de la mort ni de l’immortalité. Cela est au-delà de toute explication personnelle et de toute définition spécifique. Et les généralités, ces flèches émoussées, ne frappent jamais le centre de la cible. Moins encore la trouent-elles, comme un clou seul la clouerait, en effet. Le « trou », noir ou non, toujours figure, en un sens, une sorte de petit néant surgi. La matière d’un centre soudain disparaît dans le néant, sous la pointe de la flèche, et par la précision du tir. Tant qu’on reste dans le néant ou qu’on paresse dans l’existence, comment pourrait-on mettre le pied dans un vrai « lieu » de l’être ? On marche un temps sur un chemin. Quand on meurt, bien avant sa fin, on s’ajoute simplement à la poussière de ce chemin. D’autres marcheront dessus. Ayant marché assez longtemps, on apprend parfois quelques secrets, mais découvre-t-on celui de l’immortalité, le viatique de l’éternité ? En attendant, je rentre en moi-même, je réfléchis. Le peu que je sais est si éphémère ! Quelle éternité supporterait-elle cette ignorance et cette fugacité ? Totale incompatibilité ! Si je ne découvre pas vite le fond du néant en moi, comment m’élèverai-je vers quelque hauteur immortelle ?
Il me faut ici évoquer l’amour, l’âme, le renoncement, etc. Quiconque désire infiniment un amour immortel, qu’il n’ait pas d’autre voie que de renoncer à son âme même ! Une âme altérée, affamée, assoiffée, hagarde, abasourdie, le lierait pour l’éternité. Il faut trancher. C’est pourquoi j’ai jeté dans l’océan de la lune les perles de mes contemplations. J’ai donné la becquée à l’oiseau de l’âme, elle s’est éveillée au désir. Jusques à quand brûlera-t-elle ? Il n’y a plus d’eau dans mon désert. Le jour, je n’ai pas faim, la nuit, je n’ai pas sommeil. La mer de mon âme s’agite d’infinie manière, sous des vents contraires. Je scrute leurs risées secrètes. Je garde mon silence. J’anéantis son néant. La raison n’a rien à faire dans ce discours. La musique davantage. J’ai chanté des lais celtes et des psaumes, j’ai récité des leçons sues, insouciant de leur origine. Le T du mystère se barre de ma ligne d’horizon. Son accent glisse vers l’avant, comme un point roule vers l’abîme.
Je secoue doucement l’olivier de l’horizon. La récolte sera abondante, cette année.
Des ombres recherchent l’union avec la lumière. Elles ne la trouveront pas. La vérité est un trésor dilapidé et trop de mains avides se sont ouvertes en vain. Quelles lèvres sont-elles aussi sèches, bien qu’immergées dans la mer océane ? Quand j’observe la clarté de la bougie, je n’ai pas conscience que c’est là seulement du feu. La vie s’est lentement perdue dans un passé dépassé. Je ne suis pas un ennemi de moi-même, mais un compagnon encombrant. J’ignore où je suis, qui je suis et ce que je fais. Mais je crois que je sais où je vais, ce que je serai, et ce que je ferai. C’est le principe même de l’incertitude (quantique). La vie arrive à son terme, mon âme coule entre mes doigts, mon esprit effleure mes lèvres. J’ai longtemps confondu le spirituel et le temporel. Je ne possède pas leur sens originel. Je n’ai pas franchi la porte de ce mystère, mais je l’ai laissée entrouverte. J’ai posé mon visage sur le chambranle, j’ai humé les sons du soir. J’ai vu des lueurs, là-bas, tremblantes et silencieuses.
Je suis encore stupéfait de l’énormité de ma surprise ; je me remémore le temps de mes inconsciences. Mes larmes sont salées et chaudes, l’océan est salé et glacé. Mes yeux voient moins, peut-être, la nuit les noiera sûrement. Je possède quelques soupirs, j’entrevois des lignes au loin. Je pense aux puits sombres, secs. Je rêve aux glaciers gris, aux métaphores faibles. J’écris les barreaux de ma prison de papier. J’ai du vent dans le creux de la main, ma bouche est pleine de poussière, ma langue est un chemin, et mon âme est de sable. Le vent même a des mains, elles effleurent la peau de la terre. J’ai hâte d’avancer vers les ombres et la lumière, pour les caresser du regard. Je porterai le ciel sur mes cils. Je boirai l’eau des nuages; et l’au (de là).
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