L’évolution de la Matière et l’avenir de l’Esprit


« Matière noire » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Un temps viendra peut-être où la Matière n’opposera plus aucun obstacle à nos désirs, et où, en toute simplicité, l’Homme pourra, d’un mot, précipiter une montagne dans la mer. Jadis, la foi seule était censée pouvoir déplacer les montagnes. Demain, ce sera possible, à partir de quelque connaissance nouvelle, dont nous n’avons encore aucune idée. Le développement de la connaissance, en tout temps, peut s’interpréter comme une intrication de plus en plus subtile, de plus en plus profonde, entre l’intelligence humaine et des formes d’intelligences qui la dépassent. Toute nouvelle connaissance, comme celle du feu jadis dérobé aux dieux, pourrait découler d’une nouvelle sorte d’alliance entre volonté humaine et volonté divine. Le pouvoir toujours plus accru sur la Matière ne serait dès lors qu’une simple indication d’un développement corrélatif de la société humaine, sur les plans intellectuel, spirituel et moral. Pour enfin déplacer les montagnes d’un mot, il faudra que ces développement surpassent, à l’évidence, de plusieurs ordres de grandeur, les acquis du passé.

Certes, on pourrait argumenter que la Matière est en soi inconnaissable. Si elle devait, un jour, être parfaitement « connue », au point de devenir entièrement docile à l’intelligence et à la volonté humaines, il faudrait en induire qu’une explication du monde, à la fois physique et métaphysique, aura enfin pu rendre compréhensibles et intelligibles les liens entre Matière et Esprit. Pourtant, rétorquera-t-on, comment se fait-il que le monde « matériel » ait existé, selon toute apparence, bien avant l’apparition d’êtres dotés d’un « esprit » ? N’est-ce pas là une preuve concluante que le monde matériel n’a pas besoin pour exister de la participation de l’esprit ou de la conscience ? Mais, répondra-t-on, que prouve réellement l’existence du monde matériel antérieurement à celle de l’esprit, à supposer que cette antériorité ait été établie ? N’indique-t-elle pas simplement que le processus du déploiement de la matière dans l’univers s’est longtemps déroulé sans la présence d’êtres vivant d’une vie comparable à celle des êtres conscients, actuellement présents sur notre Terre ? Mais cela serait bien loin de constituer une réfutation de l’idéalisme (par opposition au matérialisme), et de prouver que le monde matériel a par essence une existence propre, indépendante du monde spirituel, ou de toute conscience.

L’évolution « matérielle » fait partie intégrante d’un processus universel d’évolution. Du moins, la plupart des cosmologies sont fondées sur cette intuition première. Mais rien ne permet d’invalider l’hypothèse que cette évolution matérielle obéisse en cela à une loi plus fondamentale encore de l’évolution, laquelle régirait aussi l’évolution « spirituelle ». Si l’évolution de la matière, depuis le Big Bang, peut être plus ou moins reconstituée par des observations ad hoc, accompagnées des théories qui les interprètent, nous, les humains, ne pouvons pas ne pas prendre conscience, également, de l’évolution de la conscience, sur cette Terre, et, par induction et analogie, dans de nombreuses autres parties de l’univers. Autrement dit, l’antériorité temporelle de l’existence de la matière par rapport à celle l’esprit (ou de la conscience) dans l’univers n’enlève rien à l’hypothèse de leur soumission à une loi plus générale encore, sous laquelle elles seraient, l’une et l’autre, subsumées. Cette loi plus fondamentale aurait quelque chose à voir, par exemple, avec celle qui relie en tous lieux et en tous temps les particules les plus élémentaires, les associant progressivement en des champs et des ensembles toujours plus vastes, toujours plus complexes et plus intriqués. Nous n’avons peut-être pas l’habitude d’assimiler le développement évolutif des quarks à celui d’êtres conscients ou spirituels, mais la loi fondamentale qui régit le monde matériel est sans doute, sinon identique, du moins analogue à celle qui régit l’évolution des êtres spirituels. Je dis « analogue », tout en gardant ouverte la possibilité de futures brisures de continuité, de possibles explosions du champ même de ce que nous appelons « l’intelligible ». L’évolution matérielle et spirituelle, telle que nous sommes actuellement en mesure de nous en faire une représentation (intuitive, ou conceptuelle) ne sera pas un long fleuve tranquille. On pourrait supposer que le développement matériel n’est qu’une phase première, antérieure et préparatoire à d’autres phases de développement, proprement liés à l’intellect, à l’esprit, et de manière plus vaste encore, à la conscience.

La science contemporaine, empirique et matérialiste, ne peut pas par elle-même offrir de preuve contre la possibilité d’une interprétation « idéaliste » de la matière, et moins encore contre l’hypothèse de champs de conscience universels, d’une autre nature que quantique ou gravitationnelle. Il pourrait avoir existé, et exister encore, de par l’univers, d’innombrables êtres dont l’essence serait non seulement différente de la nôtre, mais aussi parfaitement imperceptible et inintelligible. Des habitants (putatifs) des lointaines incendies stellaires ou des nuits intergalactiques pourraient disposer d’une constitution qui les déroberaient tant à notre regard qu’à notre capacité d’intellection. Ce qui est certain, c’est que la science actuelle est dans l’incapacité absolue de former la moindre hypothèse à ce sujet, dans le cadre limité des théories dont elle dispose. En revanche, la méditation, la poésie et l’exercice de la méta-philosophie, ne sont pas dénuées de toute possibilité d’intuition à cet égard.

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